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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Le corps, son ornementation et
son costume proclament la personne aussi bien que diverses
identités de groupe (statut social ou ethnie) et l'adéquation
à une circonstance (travail, festivité, deuil et autres).
Aussi l'histoire des arts corporels présente-t-elle un intérêt
immédiat pour l'historien, aux yeux duquel elle peut constituer
un des indicateurs les plus sensibles du changement social
et de l'influence culturelle (55).
L'Afrique traditionnelle a connu
une infinie variété de modes d'ornementation de la personne
par scarification, tatouage, peinture corporelle, coiffure,
et par des opérations comme la circoncision ou l'excision
qui altéraient le corps de façon temporaire ou permanente.
Les bijoux et le costume complétaient l'apparence. Ainsi s'exprimaient
des différences de sexe, d'âge, de situation matrimoniale
et de position sociale. Les religions monothéistes avaient
des principes stricts de modestie, et leurs adhérents s'y
conformaient dans leurs vêtements. L'appartenance ethnique
avait aussi des signes extérieurs, qui étaient souvent des
scarifications, ou bien un costume porté par toute une population,
tel celui des Tunisiens ou celui des Marocains. L'appareil
du visage et la coiffure mêmes (voile,
tarbush, turban, coiffure des femmes en Angola,
au Gabon, au Zaïre) pouvaient être des signes d'appartenance
à une ethnie, à une classe ou à une formation religieuse.
Des ornements supplémentaires (bijoux, peintures ou habits
de fête) attestaient le rang social d'un individu et le degré
de concurrence ou de solidarité à l'occasion de manifestations
publiques. Les modes étaient établies par des élites faisant
figure d'exemples à imiter (56), car l'art
corporel traditionnel n'était pas figé. Ainsi, on connaît
les modes qui ont été de rigueur à la cour de Kuba au début
de ce siècle ou au Rwanda. Pendant une décennie, la vogue
parmi les jeunes dandy kuba fut aux hauts chapeaux. Au Rwanda,
la coiffure masculine qui faisait fureur chez les hommes de
la haute société était une coupe de cheveux laissant des touffes
arrondies imitant la coiffure des jeunes filles nubiles de
la haute société. Cette mode commencée vers 1900 n'a plus
eu cours en 1945 (57). Les mêmes hommes
ont arboré des toges de tissus à fleurs depuis les dernières
années du XIXe siècle jusque vers les années 50,
où les vêtements européens les firent passer de mode.
En 1935, le régime colonial avait
depuis longtemps produit ses effets et proposé au nom de la
civilisation le rejet de la plupart des arts du corps, à tel
point que les études savantes de la peinture corporelle et
de la scarification sont rares et tardives (58).
Tatouages et scarifications étaient jugés barbares, de même
que la nudité, surtout peinte (59). Beaucoup
d'ornements ont aussi été découragés au nom de l'économie,
de saines habitudes de travail ou du confort. Les railleries
des Européens au sujet des lourds anneaux de cuivre portés
autour du cou ou des chevilles sont un stéréotype du début
de l'époque coloniale. D'incessantes campagnes étaient alors
menées en faveur du vêtement convenable
et pas seulement par les missionnaires. Au sud du Sahara,
ils avaient proposé des styles de robes décentes pour les
femmes, tous dérivés de la robe dite " Mother Hubbard
" (jupe longue et blouse à manches longues) (60).
Les Européens ont introduit divers styles de costumes dans
l'administration : chemises et shorts ; sahariennes, uniformes
militaires et uniformes de serviteurs. Le costume de ville
est rarement porté, sauf par l'élite européenne dans les villes,
ce qui explique l'attrait qu'il aura d'abord sur la fine fleur
de l'élite africaine européanisée puis sur les autres hommes,
citadins et ruraux. En Afrique septentrionale et occidentale,
comme sur la côte est, le vêtement islamique tient bon. L'Africain
de l'Ouest garde son boubou dans le Sahel ou son costume de
type yoruba sur la côte, le Marocain son burnous, le Soudanais
sa djellaba et le Swahili son kanzu et sa kofia.
Dans les années 30 (61),
on peut subdiviser l'Afrique en trois grandes régions du point
de vue vestimentaire et, aujourd'hui encore, ces divisions
restent importantes. Dans l'Afrique orientale et méridionale,
le costume de ville européen commence à remplacer les imitations
d'uniformes militaires comme vêtement de prestige. La mode,
partie de la côte tanzanienne, s'est propagée vers l'intérieur
jusqu'au Malawi et à la Zambie avec l'association de danse
Beni (62), au Kenya, en Ouganda, au Rwanda
et au Burundi à partir de Nairobi et dans l'Afrique australe
à partir de ses principales villes, les styles étant nettement
différents en Angola et au Mozambique. Le short, la chemise
ou la saharienne deviennent des vêtements de travail courants,
encore que les citadins préfèrent tous le pantalon au short,
tandis que l'association du pagne et de la veste est encore
fréquente dans les zones rurales. Le pagne des femmes est
peu à peu remplacé par la classique robe des missions et en
vient à être perçu en ville comme indiquant des murs
dissolues. La robe est même si bien acceptée en Namibie qu'un
costume de l'Europe centrale du XIXe siècle y est
devenu une sorte de tenue ethnique chez les Nama et les Herero.
La mode africaine masculine n'a conservé les tenues militaires
comme expression d'appartenance ethnique que chez les Zulu
et les Nguni (63). Une autre innovation
est l'ample tunique blanche ou rouge des prophètes et des
pasteurs des Eglises indépendantes africaines munis de la
crosse ou du bâton. Sans doute ont-ils pris pour modèles des
illustrations de la Bible. Chez les éleveurs d'Afrique de
l'Est, en particulier au Kenya et au Soudan méridional, l'art
corporel traditionnel et l'absence ou la rareté du vêtement
masculin survivent encore de nos jours. En fait, au fur et
à mesure qu'il devenait possible de se procurer de nouveaux
moyens d'ornementation, on a vu sélaborer au Kenya des
variantes plus spectaculaires de l'art corporel.
Sur les côtes de l'Afrique occidentale
et équatoriale, les modèles européens de vêtements féminins
ont été rejetés. Le pagne a gardé tout son prestige. Qu'il
soit de fabrication locale ou importé, ses motifs doivent
être conformes aux goûts locaux et l'industrie textile européenne
a pris l'habitude d'être attentive aux préférences de sa clientèle
africaine (64). Pour les motifs, les modes
sont lancées dans les grandes villes par les courtisanes (souvent
habillées gratuitement par les importateurs) et par les femmes
de l'élite africaine. Le costume de fête masculin sur la côte
d'Afrique occidentale est resté insensible à l'influence vestimentaire
européenne, mais le costume de ville a été adopté par les
cadres, les universitaires et les employés de bureau. Dans
le même temps, en Afrique équatoriale, il devient le vêtement
de la haute société, mais beaucoup moins au Zaïre occidental
que dans les colonies françaises. Cependant, le boubou a gardé
sa place au Sahel et s'est même répandu vers le sud. Bref,
les modes européennes ont été ici beaucoup moins en faveur
qu'en Afrique orientale et méridionale.
Dans lensemble, lAfrique
septentrionale est restée attachée à ses propres costumes
et ornements corporels (peints au henné). Les femmes ont adopté
les robes européennes dans les grandes villes, mais en les
porta sous le haik, tout comme au Maroc le costume
de ville peut se porter sous un burnous ou même sous une djellaba
et avec des babouches. Les hommes ont cependant adopté les
vêtements de travail européens et, en Egypte le costume de
ville est depuis longtemps le vêtement courant des classes
moyennes et supérieures. La valeur symbolique du vêtement
est mise en lumière par la controverse qui a divisé lEgypte
au sujet du tarbush. Peu après 1935, ce chapeau
est dénoncé par des progressistes qui voient en lui emblème
avilissant de servilité, et le dramaturge Tawfik al-Hakim
arbore par défi un béret basque. Ce qui n'empêche pas l'élite
de défendre le tarbush de pied ferme. Aujourd'hui,
cependant, ce couvre-chef a disparu. Seul le portent encore
quelques hommes d'affaires affichant leur conservatisme.
Le nationalisme a trouvé après
1945 son expression dans le costume (65).
Les nationalités ont décrié plus encore que les Européens
la nudité et l'ornementation de la peau. Ils ont créé
des costumes nationaux, souvent de façon très consciente comme
en Sierra Leone où l'étoffe kabah à empiècement brodé
est devenue par consensus le vêtement féminin national. Seul
le motif de l'empiècement la distinguait des robes auparavant
importées à Freetown (66). Nkrumah fixa
le style du costume national en 1957 et les élites de l'Afrique
de l'Ouest ont suivi. Les vêtements de fête yoruba, les boubous
de Kano ou de Bamako (67) sont
devenus des expressions du nationalisme. Les activités locales
de tissage, de broderie et de teinture ont connu en conséquence
une nouvelle jeunesse, surtout quand les élites nouvelles
furent devenues assez riches pour se servir du vêtement comme
d'un indicateur de leur statut social (68).
Les styles de coiffure et les produits de beauté européens
adoptés par les femmes étaient une abomination aux yeux des
nationalistes et de beaucoup d'hommes ruraux. Ils furent
remplacés par des coiffures nationales (69).
Au Zaïre, Mobutu imposa l'abacos par un décret mettant
hors la loi le costume de ville et plus particulièrement le
port de la cravate (70). L'abacos
("A bas le costume") était une expression d'authenticité,
symbole d'égalité, de virilité, de simplicité. Il était à
l'origine inspiré par le costume maoïste. Avec le temps, cependant,
à mesure que la différenciation des classes allait s'affirmant
à Kinshasa après 1970, labacos en est venu à
exprimer, par la qualité du tissu et de la coupe, le statut
social.
La vogue des pagnes est revenue
en Afrique équatoriale et centrale, mais dans des styles et
des motifs plus élaborés qu'auparavant et en favorisant le
retour de coûteuses étoffes locales. Cependant, en Afrique
orientale et méridionale, les femmes de la classe supérieure
se sont opposées à leur réapparition en ville. Les modes à
l'européenne se sont beaucoup plus développées à Nairobi qu'à
Dakar (71). Le costume de ville triomphe
chez les citadins, encore que ce ne soit pas sans partage
en Tanzanie. Dans l'ensemble, le nationalisme s'y est moins
exprimé par le vêtement que par d'autres moyens. Partout ailleurs,
les modes européennes n'ont pas été non plus totalement exclues.
Des engouements passagers, comme la vogue des chaussures à
semelle haute au Nigéria (vers 1975) ou la mode zazou en Côte
d'ivoire (vers 1965), ont balayé de temps à autre le paysage
urbain.
En Afrique du Nord, le fait le
plus marquant a été une tentative de retour au voile des femmes
dans les villes d'Egypte (72) en signe d'adhésion
au fondamentalisme. En Libye et en Tunisie, on a assisté à
la renaissance d'un costume national dérivé des anciennes
robes des shaykh ruraux.
Etoffes et costumes ont aussi
fait leur apparition sur le marché du tourisme. La chemise
d'homme aux col, ourlets et poche brodés est désormais très
portée par les expatriés sur tout le continent, ainsi que
parmi les Africain-Américains et leurs sympathisants aux Etats-Unis.
La production de tissus ou costumes à décoration figurative
surtout destinée à l'exportation s'est développée en Côte
d'ivoire (Senufo), tandis que le Lesotho commençait à produire
des couvertures pour le marché touristique, le Botswana des
tissus imprimés et le Mali des tapis (73).
Ainsi, les formes d'habillement
et d'ornementation du corps proposées par les Européens n'ont
été acceptées que de façon sélective au cours de cette période
où le désir de souligner l'identité nationale et, plus tard,
le statut social a aussi imprimé sa marque sur l'histoire
du vêtement. Mais, par ailleurs, la tenue vestimentaire
et l'ornementation du corps restaient d'authentiques expressions
d'un besoin esthétique. Si l'on pouvait écrire l'histoire,
même rudimentaire, du bijou ou du foulard, on verrait sûrement
apparaître une recherche de nouvelles expressions de la beauté
pour elle-même. Mais, pour l'heure, on n'en a même pas les
premiers éléments.
55.
Ce type d'étude historique n'en est qu'à ses débuts. Voir
J. Eicher,
1970 et 1985 ; M.
Pokornowski et al., 1985 ; R.
P Dozy, 1969, pour le costume ; A.
Fisher, 1984, pour les bijoux. Les textiles ont été bien
étudiés, aperçus généraux dans
J. Picton et J. Mack, 1979 ; R.
Sieber, 1972. Cependant, la plupart des études ne sont
pas historiques ou sont sans rapport avec l'art et le corps.
56. T.
Veblen, 1899 (éd. 1981), p. 115-187.
57. Pour l'évolution de la mode au Rwanda
entre 1900 environ et 1909, voir R.
Kandt, 1905, p. 80 ; A.
Frederick, 1910.
58. Un ouvrage comme celui de H.
Brandt, 1956 (Gerewool, ornementation de fête des
Fulbe bororo au Niger), donne une bonne description.
J. C. Farris, 1982, est une étude savante.
59. E.
C. Burt, 1984, p. 60-63 et p. 80 : étude documentaire
du transfert de cet art, sous 1'influence des missionnaires,
à la peinture murale au moment de Noël chez les Luo.
60. Ils étaient tout aussi préoccupés par
les sous-vêtements " convenables ", à tel point
que certaines missions vendaient encore ces accessoires vestimentaires
à la fin des années 50.
61. Ce qui suit est particulièrement sujet
à caution car je n'ai rien trouvé, pas même un article, qui
retrace l'évolution du vêtement aux époques coloniale et post-coloniale.
62.
T. O. Ranger, 1975 ; J.
Mitchell, 1956.
63.
J. A. Barnes, 1952 ;
M. Read, 1936.
64. C.
B. Steiner, 1985, est une référence de base. Voir aussi
J.
Fourneau et L. Kravetz, 1954.
65. Les rapports généraux existant entre
le nationalisme et la tenue vestimentaire ont été bien mis
en lumière par P
Bogatyrev, 1971. Voir aussi A.
A. Mazrui, 1970 (ni la nudité ni le vêtement européen).
66. B.
Wass, 1979.
67.
J. Perani, 1979.
68. A.
Perry, 1984 (certains costumes valent des milliers de
livres) ;
E. De Negri, 1968 ; F.
Smith et J.Eicher (dir. publ.), 1982.
69. Anonyme,
1964. Cependant, dans les années 80, les femmes de la
ville recouraient de nouveau aux produits de beauté et aux
styles de coiffure européens.
70. F.
S. B. Kazadi, 1978.
71. F.
Court et M. M'Wangi, 1976.
72. J.
A. Williams, 1979. Plusieurs films égyptiens traitent
ce sujet.
73. M.
Hartland-Rowe, 1985 ; E.
Dudley, 1986.
74. C.
H. Cutter, 1968, offre un exemple de l'utilisation de
la musique et des griots pour lancer les directives du parti,
chanter les louanges de ses dirigeants et glorifier le succès
de leurs politiques.
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