"Chaque partie du monde reflète l’histoire du monde entier, la subit, s’en accommode.."
Fernand Braudel

Reine méroïtique accompagnée d’un prince

date
Période méroïtique. 2ème moitié du 2ème siècle avant J.-C.
provenance
Méroé
lieux
époque
matériaux
thèmes

Ce groupe de basalte aux yeux autrefois incrustés fut retrouvé à Méroé dans une pyramide royale. Il est attribué à la reine Shanakdakhete, la première reine ayant personnellement exercé le pouvoir dans l’Empire de Méroé. La souveraine, qui régna dans la seconde moitié du IIème siècle avant J.C., est accompagnée d’un prince qui lève le bras et place la main derrière la couronne de la reine.

Ce geste est interprété comme l’image de la transmission du pouvoir royal, le prince étant ainsi désigné comme l’héritier du trône. La sculpture illustre bien les différentes composantes culturelles de la civilisation de Méroé (environ 300 avant J.-C.-350 après J.-C.), née au carrefour de l’Afrique, de la vallée du Nil et du monde hellénistique. L’Empire de Méroé succéda au royaume de Kouch et s’étendit, à son apogée, de la IIIème cataracte du Nil jusqu’à l’emplacement de l’actuelle ville de Khartoum. Les traditions pharaoniques concernant l’érection de stèles commémorant les actions des souverains et la construction de pyramides servant de tombes ont persisté dans la lignée royale de Méroé. Ces éléments, ainsi que des vestiges de palais, de temples et de bains à Méroé, témoignent d’un système politique centralisé, permettant la mobilisation massive des artisans et des ouvriers. Le système efficace de l’irrigation a aussi permis à ce territoire de soutenir une population de densité plus importante que celle de la période ultérieure. L’écriture méroïtique a adapté le système de l’écriture hiéroglyphique égyptien pour l’exprimer dans une langue indigène nubienne, parlée alors par les peuples de la région.

Cette sculpture reste très influencée par la tradition artistique égyptienne. On y note la présence du pilier dorsal en forme de stèle, la stricte frontalité du couple figuré de face avec le pied gauche en avant, ainsi que l’attitude de la reine qui tenait probablement dans sa main droite le sceptre floral des souveraines d’Egypte. Sa tenue comporte également des éléments empruntés à l’art pharaonique comme le cobra-uraeus, emblème de la royauté qui orne son front, et la couronne composée d’un disque solaire surmonté de hautes plumes. D’autres traits mettent en lumière la composante africaine que l’on trouve dans toute la civilisation méroïtique. Ainsi l’image de la souveraine reflète un idéal de beauté féminin qui diffère notablement de celui de l’Egypte ancienne. Elle est représentée sous l’aspect d’une femme robuste, au corps épanoui et puissant, parée de nombreux bijoux. En Afrique, comme dans beaucoup d’autres civilisations, ces caractéristiques, qui allient promesse de fécondité et signes extérieurs de richesse, symbolisent la prospérité et le pouvoir. Les têtes de béliers décorant le collier et les boucles d’oreilles sont empruntées au répertoire décoratif kouchite et se référent à l’animal sacré du dieu Amon, dont le culte en Nubie fut largement diffusé. L’attitude du prince, avec le bras droit levé, est très originale; et sa tunique, dont un pan est enroulé autour de l’épaule gauche, est peut-être d’inspiration grecque. Son visage triangulaire, sa bouche large et ses yeux immenses rappellent celui des statues de ba placées dans les tombes de la même époque (voir notice de la statue de ba).

La taille de la reine, équivalente à celle du prince, illustre la place majeure accordée aux mères et aux épouses royales dans le royaume de Kouch puis dans l’empire de Méroé. On ne la trouve ni dans l’Antiquité classique ni aux époques modernes. C’est un héritage africain. A Méroé, les reines jouèrent un rôle décisif dans la transmission du pouvoir royal. Elles furent représentées à l’égal du roi, parfois même massacrant les ennemis. Certaines d’entre elles montèrent sur le trône. Cette particularité avait frappé les historiens de l’Antiquité qui les citaient sous le nom générique de “kandaké”, titre méroïtique servant à désigner la mère du roi. L’une d’entre elles, décrite par l’historien Strabon, passa à la postérité pour avoir combattu les Romains, à la tête de son armée.

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