"Chaque partie du monde reflète l’histoire du monde entier, la subit, s’en accommode.."
Fernand Braudel

Musée national de Damas, (République arabe syrienne)

Musée national de Damas, (République arabe syrienne)

Mentionnée par Yaqut al-Hamwy dans son Mu’jam al-Buldan, la zone géographique couverte par la République Arabe Syrienne occupe une place stratégique dans le monde antique, puisqu’elle relie à l’Asie mineure le monde méditerranéen. Diverses dynasties autochtones, telles que celle d’Émèse, ont fleuri en Syrie, et fournirent même à l’empire romain une série d’empereurs, comme Héliogabale et Sévère Alexandre. La région connut l’arrivée des cultures et civilisations de l’ancienne Égypte, de peuples de l’Asie (Khorasan), des religions de la Grèce classique et ptolémaïque, de Rome, de l’empire byzantin et de l’islam : tous marquèrent l’histoire de la région et donnèrent lieu à différentes formes d’arts, de religions, de sites, de monuments et d’objets de la vie quotidienne. Ainsi la Syrie abrita-t-elle longtemps des populations variées, qui y circulèrent en transportant avec elles leurs traditions, cultures, religions et coutumes respectives.

Invitation au voyage

Le territoire actuel la Syrie  fut le berceau de l’une des civilisations les plus anciennes et reste, à travers l’histoire, l’un grand carrefour des civilisations, renommé pour ses découvertes archéologiques depuis la fin du XIXème siècle. Les collections hors norme de ses musées mettent en exergue les étapes cruciales de l’histoire de l’humanité et de son développement, notamment à travers l’apparition de l’agriculture et l’invention de l’une des premières écritures (Ougarit, premier port international dans l’histoire de l’humanité, sur la côte méditerranéenne orientale, fondée vers 6600 avant J.C.). Entre la Méditerranée et la Mésopotamie, nombreux furent les rencontres, conflits, alliances et fusions, connus ou méconnus, entre les différentes cultures et civilisations, dont les œuvres, idées et croyances ont été véhiculées et attestées par ces témoignages matériels.

Des objets manufacturés avec des matériaux comme  le lapis lazuli d’Asie centrale ont été découverts à Mari, (Cité sur le moyen Euphrate, fondée vers 4500 avant J.-C.) et à Ebla. D’autres en ivoire de Nubie ou d’Abyssinie ont été découverts à Mari. Ces objets attestent des flux commerciaux et humains très actifs des cités-états avec les contrées lointaines, ainsi que des liens entretenus entre les cités-états, qui ont prospéré durant le IIIème millénaire.
   
Au cours du IIème millénaire, la cité littorale d’Ougarit témoigne de l’intensification des activités commerciales de la Méditerranée, notamment de la côte syrienne à la Vallée du Nil.  L’engouement pour les motifs égyptiens apparaît à travers la céramique glaçurée d’Ougarit de fabrication locale, inspirée de l’iconographie égyptienne ou à travers les produits importés du pays des pharaons.

Des objets fabriqués à Ougarit ont été découverts dans divers régions et pays (Chypre, Crète, Afrique du Nord…..). Ces régions ont également exporté des produits vers Ougarit, comme le grand cratère mycénien en céramique.

Cependant, les collections de tablettes d’Ougarit constituent la source d’informations la plus riche concernant les activités de cette cité – de nombreux systèmes d’écriture en usage dans la cité y sont représentés, comme l’ougaritique, l’accadien, le hourrite, et l’idée d’un dictionnaire atteste l’intérêt porté par les habitants de la cité aux langues étrangères. 

Au milieu du IIème millénaire avant J.-C., le territoire de la Syrie actuelle s’est retrouvé au cœur d’un conflit entre deux puissants empires, les Hittites et les Egyptiens. Le vase datant du règne d’Horemheb (environ 1320/10(?)-1292 av. J.-C.), et la matrice d’un sceau royal hittite gravé du nom du roi Mursili II (1345-1320 av. J.-C.), tous deux découverts à Ougarit, attestent cette situation politique. Leur bataille ultime a eu lieu à Kadesh, vers 1300, sur le fleuve Oronte. 

Vers 1200 avant J.-C., les cités-états du littoral syrien ont été détruites par les « Peuples de la Mer », qui ont aussi menacé les puissances égyptienne et hittite. La domination successive des Assyriens (1000-612 avant J.-C.) et des Babyloniens, puis le règne des Achéménides ont perduré pendant encore400 ans, jusqu’à l’avènement d’Alexandre le Grand en 333 avant J.-C.

La Syrie de l’époque classique a ainsi été marquée par la culture hellénistique et romaine, notamment par le fait de son intégration au territoire des Séleucides et  romain après la dissolution du dynaste séleucide en 64 avant J.-C. Cependant, la « mondialisation à la romaine » et les flux humains à l’intérieur de ce vaste territoire au début du Ième millénaire ont également permis aux habitants de cette région de jouer des rôles déterminants dans l’histoire de l’empire romain. Les Syriens les plus connus de l’empire sont sans doute ceux de la lignée de Julius Bassianus, grand-prêtre du dieu Elagabal d’Emèse (environs de Homs actuelle). L’une des filles de Bassianius, Julia Domna, a épousé un fonctionnaire de haut niveau sous Marc Aurèle et Commode, lui-même issu de Leptis Magna en Libye actuelle, Septime Sévère, qui est proclamé empereur en 193. Avec lui commence l'arrivée au pouvoir de provinciaux d'ascendance non italique, et surtout de sang de la dynastie syrienne, par ses fils Caracalla et Geta, ensuite par ses petits-neveux Héliogabale et Sévère Alexandre. Juvénal (Satires, VIII, 162) n’a-t-il pas déjà clamé « Il y a beau temps que l’Oronte syrien s’est déversé dans le Tibre » ?  
 
Une série d’objets des collections du musée de Damas témoigne de ce processus de l’intégration de la région au nouvel ordre méditerranéen : les deux objets datant du IIème siècle après J.-C., découverts à Doura Europos et à Hauran, une lampe et un encrier, représentent un personnage de phénotype africain (Nubien). Les divinités féminines gréco-romaines, comme Vénus et Coré, ont fait également partie du répertoire artistique préféré des peuples de la région à cette période. 

Doura Europos, sur le moyen Euphrate, s’inscrit parmi  les cités importantes de cette époque, Elle a été érigée par les Macédoniens, successeurs d’Alexandre le Grand, sur un ancien site fortifié précédemment établi par les Assyriens. De nombreux vestiges religieux y confirment la cohabitation de plusieurs ethnies et religions pendant la période classique. Les temples des divinités gréco-romaines côtoient les lieux cultuels syro-babyloniens, palmyréniens, et araméennes. Unmithraeum, une chapelle chrétienne et une synagogue célèbre pour ses peintures murales datant de 243 sont aussi présents.

Une autre cité célèbre de l’Antiquité, Palmyre, est une cité-oasis prospère du désert syrien, faisant partie d’un réseau marchand qui la reliait à la Mésopotamie et à la Méditerranée. Elle reçut le statut privilégié de colonie romaine de l’empereur Caracalla, fils de Julia Domma. Certains tissus découverts dans des tombeaux de cette cité proviennent de régions lointaines, comme la soie de Chine. Le magnifique bas-relief funéraire d’une noble du IIème siècle de notre ère montre l’existence des populations aisées et romanisées, qui conservaient toutefois une tradition locale, notamment un vestimentaire indigène.

La broche datant du IIIe-IVème siècles après J.-C., d’or incrustée de pierres précieuses découverte de Doura Europos, ne trahit pas la renommée de la région dans l’orfèvrerie depuis les millénaires. Cette pièce est aussi un exemple remarquable de combinaison de différentes traditions artistiques.

Après l’adoption du christianisme comme religion d’état par l’empereur Constantine en 313, en Syrie, les pratiques d’ascétisme religieux déjà existantes ont favorisé l’essor de l’ascèse aérienne des moines chrétiens, dont la figure la plus célèbre est Saint Siméon le Stylite. Le monastère de Saint Siméon, situé à 40 km au nord-ouest d’Alep, a attiré dès l’Antiquité les pèlerins de toute la Méditerranée. La piété des croyants est attestée par les pièces et les gourdes de pèlerins qui y ont été retrouvées (Ve-VIème siècle après J.-C.). 

Après l’affaiblissement de l’empire byzantin dû à l’invasion perse, au début du VIIème siècle, la brillante civilisation islamique s’affirme et a contribué à enrichir les traits culturels millénaires de la région, avec Damas comme capitale politique des Omeyyades. Les dynasties islamiques successives ont prospéré, à travers les contacts commerciaux ou conflictuels avec d’autres grandes civilisations, comme l’ont témoigné les collections de l’art islamique du musée. Notamment, les deux pièces de monnaies arabo-sassanides ont été utilisées par les Arabes pré-islam pour transactions commerciales.

Durant toutes les périodes islamiques, force est de constater un lien commercial et artistique constant et riche avec l’Asie, notamment avec la Chine. Le célèbre cavalier de Raqqa, la bouche de fontaine d’une madresa damascène en forme de dragon, ou les céramiques d’inspiration chinoise attestent l’engouement pour les motifs chinois. L’arrivage de vases de céramique chinoise au VIIIème siècle a ainsi lancé la production locale de récipients d’inspiration chinoise. L’importation de la porcelaine chinoise de tous types a été particulièrement active au XIVème siècle après J.-C.

Les vaisselles de fabrication damascène étaient également exportées vers les républiques italiennes. L’influence des familles nobles italiennes a aussi pénétré à travers l’adoption des blasons (emblèmes), répandue dès la période des croisades et encore visible sur l’objet de l’époque mamelouke
Par ailleurs, un vase de l’époque mamelouke est décoré d’un blason aux maillets de polo, un jeu diffusé de l’Asie centrale au Levant durant les croisades également.

Les Républiques italiennes ont installé leurs comptoirs pour organiser le commerce avec la région de la Méditerranée orientale. Un bol en céramique glaçuré datant du XIV-XVème siècle après J.-C. découvert à Damas, montre le profil d’un jeune homme européen qui nous rappelle la vie des diasporas de commerçants européens au Levant.

Finalement, une belle collection de manuscrits de l’époque moderne (XVIII-XXème siècles après J.-C.) atteste l’importance de l’écriture arabe non seulement pour les documents islamiques mais pour d’autres peuples qui l’ont servi pour noter en leurs langues. La calligraphie se décline en de nombreux styles, en persan ou en turque, comme les montrent les trois manuscrits du musée.

L’exposition est le fruit d’un partenariat entre l’UNESCO, la Direction Générale des Antiquités et des Musées et le Musée national de Damas. Elle a été conçue de façon à ce que les visiteurs puissent apprécier la façon dont diverses cultures et civilisations ont interagi avec celle de la Syrie et l’ont influencée, contribuant à un processus de mutation historique de longue haleine.

Participations :

Projet : UNESCO et Direction Générale des Antiquités et des Musées de Syrie
Partenaire financier : Agence Espagnole de Coopération pour le Développement
Partenaire financier associé : ISESCO
Directeur de projet : Dr Bassam JAMOUS (Directeur général des Antiquités et des Musées)
Chefs de projet UNESCO : Nao HAYASHI DENIS assistée de Minji SONG (Section des Musées et des Objets culturels), Tamar TENEISHVILI (Bureau de l’UNESCO à Beyrouth)
Coordinateurs scientifiques : Bassam JAMOUS, Mona MOADIN, Wail HOUSSEIN (Direction Générale des Antiquités et des Musées)
Conseillers techniques : Ahmad Abd el-Ghafour, Zeyd al-Khatib, Ahmad Nassif
Membres de l’équipe du projet : Muyassar Yabrudi, Wurud Ibrahim, Randa Sharaf, Nuha Qabbani, Bassam al-Ali, Hala Mustafa, Hana Hamdan, Ayman Suleyman, Watheq Hmeyra, Bérénice Lagarce, Ali Othman, Ahmad Zeytun, Bushra Ibrahim

Remerciements : Bureau de l’UNESCO à Beyrouth (Abdel Moneim OSMAN), Délégation Permanente de l’Égypte à l’UNESCO (S.E. l’Ambassadeur Gnem NSIR), Commission Nationale de la Syrie à l’UNESCO, Siège de l’UNESCO (Akio ARATA, Oriol Freixa MATALONGA, Katerina STENOU, Ali MOUSA YI, Mohamed ZIADAR, Alain GODONOU, Christian MANHART, François LANGLOIS, Abdelghani BAAKRIM, Michèle CAMOUS, Ammar ASALLY), David TRESILIAN

voir toutes les pièces de ce musée

Bas-relief montrant le dieu Shamash

Bas-relief montrant le dieu Shamash


Tablette cunéiforme avec empreinte de sceau royal

Tablette cunéiforme avec empreinte de sceau royal