Quarante-Cinquième Session
Conférence
Internationale
de l'Education
Conférence On-line
Débat conduit par M. Jacques Delors 
GENEVE
30 Septembre
5 Octobre

1996

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L'Education ou le trésor caché


- Introduction
- Le débat


Introduction


L'école d'aujourd'hui est confrontée à des demandes et des besoins croissants, alors même que les ressources sont souvent limitées et que la violence, la faim, la drogue franchissent plus facilement ses portes.

L'enseignant face aux défis du changement

Les enseignants - ils sont près de 50 millions - doivent répondre aux défis du changement éducatif en maîtrisant les tensions qui existent entre :

- globalisation et recherche d'identité locale : l'enseignant doit être un trait d'union entre l'identité et l'ouverture au monde ;
- modernité et tradition : l'enseignement peut surmonter cette tension en essayant d'initier à la modernité à partir des valeurs d'un humanisme puisé dans la tradition (les cultures fournissent plusieurs humanismes) ;
- compétitivité et égalité des chances : dans un contexte où les solidarités traditionnelles sont ébranlées, il faut prendre garde à ce que "l'économie de marché" ne produise pas une "société de marché" ;
- assimilation des progrès et souplesse d'adaptation : devant la prolifération des informations, il faut éduquer au discernement.

L'enseignant dans la société

L'érosion des structures tutélaires de la société ne doit pas faire porter toute la responsabilité de l'éducation sur les seuls enseignants, faute de quoi ils risquent de se trouver démoralisés face à une mission impossible. Il faut sans doute rechercher de nouveaux partenariats avec la société civile et par exemple les entreprises et les ONG. L'érosion du statut socio-économique de l'enseignant est une évolution dangereuse qu'il faut par ailleurs dénoncer.

Ces difficultés n'exonèrent pas les enseignants de leurs devoirs :

- l'enseignant doit apprendre, se recycler constamment, pratiquer éventuellement l'alternance avec la recherche mais aussi d'autres activités professionnelles ;
- l'enseignant doit travailler en équipe au sein de son établissement. Celui-ci nécessite d'être géré de manière professionnelle ;
- l'enseignant doit savoir faire éclore les talents de chacun en développant une relation personnelle avec l'élève. Trop souvent, les systèmes sont tournés vers la sélection en fonction de critères uniques. C'est le sens de la formule d'un élève africain de dix ans : "J'aime les maîtres qui m'aident à réfléchir et à trouver moi-même les réponses à mes propres questions".

L'enseignant doit mener de front - c'est un art plus qu'un métier - l'enseignement des savoir et des savoir-faire, l'éducation aux valeurs et l'apprentissage de convivialité, et ce d'autant plus que le progrès technique accroît le temps libre.


Débat


Les écueils de la globalisation

La globalisation telle qu'elle s'esquisse aujourd'hui peut-être perçue comme un mouvement de maturation culturelle et politique mais qui tend à effacer les identités au profit d'un économisme triomphant (Sénégal). Elle est vécu comme l'expansion d'un modèle culturel dominateur (Côte d'Ivoire) et tend à affaiblir le rôle des Etats dans la définition des projets de sociétés.

Les écarts entre le Nord et le Sud tendent à persister ou même à s'accentuer, notamment en matière de savoir-faire scientifiques : les langues nationales n'ont pas pu assimiler suffisamment la culture scientifique et il n'existe pas de structures pour favoriser l'assimilation continue des nouveaux savoirs (Maroc).
Il ne faut pas nécessairement opposer global et local mais essayer de penser leur harmonie (Thailande).
Il est nécessaire d'éviter une universalité plate alors que le changement éducatif requiert la prise en compte des réalités propres à chaque pays (France).

Situations concrètes et décentralisation des initiatives éducatives

Il est nécessaire de rechercher des solutions concrètes adaptées à l'état réel des sociétés, notamment celles du monde en développement, où les enseignants sont souvent mal rémunérés, mal formés, mal considérés, mal équipés et s'adressent à des élèves dont le niveau culturel est très faible et l'horizon borné (Brésil).

Les réformes sur le papier sont souvent attractives, mais le changement éducatif peut-il se décider de manière centralisée. Ne faut-il pas faire la part du particulier et prendre le risque de la décentralisation qui peut, il est vrai, périmer le principe d'universalité des diplômes ? (Delors)

Dévalorisation, revalorisation du statut de l'enseignant

Il faut éviter de contribuer à la dévalorisation du statut de l'enseignant en insistant exclusivement sur les lacunes actuelles et les changements nécessaires. Il faut prendre acte des énormes progrès accomplis dans des conditions souvent difficiles. Face au développement de l'éducation informelle, il est également nécessaire de reconnaître le statut professionnel de l'enseignant. La revalorisation du statut de l'enseignant ne doit pas être seulement matérielle(Suisse). Il n'en est pas moins vrai que les enseignants sont souvent les travailleurs les moins payés (Kenya).

La question des moyens

Il est nécessaire de rétablir l'estime de soi des enseignants, mais cette revalorisation se heurte au manque de volonté politique et à l'indigence des moyens (Equateur). Dans un pays comme le Sénégal, malgré une part très importante du PIB consacrée à l'éducation, il n'est possible de scolariser qu'un enfant sur deux. 95% du budget de l'éducation est consacré à la rémunération des enseignants. Dans ces conditions, comment peut-on aller vers l'impératif de scolarisation élémentaire, revaloriser la profession enseignante, moderniser les écoles, et recruter les nombreux jeunes diplômés qui pourraient répondre adéquatement aux besoins d'enseignement ?

La question des moyens est fondamentale. Un quart de l'aide au développement devrait être consacrée à l'éducation. Il faudrait même envisager de faire des "SWAPs" entre dette et éducation, comme il en existe entre dette et programmes pour l'environnement. (Delors).

Repenser l'économie de l'enseignement

La dévalorisation du statut de l'enseignant résulte souvent d'une mauvaise perception de l'utilité économique du système éducatif, il est volontiers perçu comme un poste de dépense alors qu'il s'agit en fait d'un investissement, sans doute le plus utile à long terme (Delors). Plutôt que d'opposer éducation et production, il vaudrait mieux parler de secteur de "production immatérielle" par rapport à un secteur de production matérielle (Pologne).

Embargo et enseignement ?

Les enseignants des pays soumis à un embargo ont beaucoup de mal à promouvoir une culture de tolérance et un idéal d'ouverture auprès de leurs élèves qui vivent une situation d'injustice absolue. La conférence devrait prendre en compte cette réalité dans une résolution spéciale (Irak, Jordanie).

Formation des formateurs et changement éducatif

Il est nécessaire de ne pas déséquilibrer l'enseignement au profit de la formation professionnelle (Pakistan) tout en essayant de promouvoir un enseignement qui contribue au développement durable (Jordanie).

Il est nécessaire de développer un enseignement à visage humain qui renforce l'esprit d'initiative et de recherche ainsi que l'éducation aux valeurs (Chili).
Les enseignants doivent se concevoir davantage comme des médiateurs entre les sources d'éducation et de connaissances, formelles ou informelles, et l'ensemble des apprenants. Ils doivent pour ce faire dépasser les cloisonnements disciplinaires et l'univers clos de leur salle de classe. Un accent doit être mis sur un travail d'équipe au service de véritables projets d'établissements(Sénégal).
Il faut développer chez les enseignants la critique de la rigidité du système scolaire, de ses routines et de ses stéréotypes qui conduit trop souvent à former des personnes sans curiosité (Lesotho). Le maître doit à la fois être enseignant et élève, jouer le rôle d'initiateur aux pratiques démocratiques et servir de parent de substitution dans les situations d'érosion de la famille et des communautés.
Les enseignants doivent pouvoir utiliser les résultats des recherches en sciences de l'éducation, recherches qui doivent être aidées plus sérieusement (Belgique). L'élévation du niveau de formation générale des enseignants leur permet de développer chez leurs élèves une aptitude plus grande à réagir et à s'adapter aux réalités (Delors) . Ils doivent apprendre à mettre l'accent sur les compétences plutôt que sur les qualifications professionnelles trop étroites et donc périmables.

Débat démocratique et changement éducatif

L'éducation doit être un débat de société qui doit faire l'objet d'un débat public au sein d'un état démocratique qui fasse une juste place à l'implication des enseignants qui doivent être conçus comme des partenaires incontournables. (Internationale de l'éducation)

Les enseignants doivent être écoutés et contribuer au débat au-delà de leur intérêt corporatiste. L'éducation est l'affaire de toute la société.

La contrainte de la temporalité

Le facteur temps crée une tension supplémentaire en matière de changement éducatif. Les décisions prises aujourd'hui auront des effets dans dix ou vingt ans seulement (Allemagne). Le temps de réaction des systèmes éducatifs est beaucoup plus lent que le rythme des transformations technologiques et économiques (Algérie).

La temporalité est très importante en matière de changement éducatif. Nous devons notamment inventer de nouvelles manières d'enseigner qui prennent en compte la disparition du rythme ternaire classique entre formation, activité professionnelle et retraite. La nouvelle temporalité sera marquée par l'alternance entre des périodes d'activité, de recyclage et de temps libre choisi ou contraint.


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