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Présence Senghor
90 écrits en hommage aux 90 ans du poète-président*

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Senghor/Forbenius : une parenté spirituelle

Hans-Jurgen Heinrichs (Allemagne)

« Chaque peuple possède sa païdeuma, c'est-à-dire sa faculté et sa manière originales d'être ému : d'être saisi. Cependant l’artiste – danseur, sculpteur, poète – ne se contente pas de revivre l'Autre ; il le recrée pour pouvoir mieux le vivre et le faire vivre. Il le recrée par le rythme, et il en fait ainsi une réalité supérieure, plus vraie, c’est à dire plus réelle que le réel factuel. »

L. S. Senghor

Parler de la parenté spirituelle entre Senghor et Frobenius, ces deux éminents représentants de notre siècle, et des conceptions qu'ils ont élaborées, peut nous permettre de mieux comprendre ce que nous appelons la réalité.

Lorsque j'évoque la participation émotive, le saisissement, la païdeuma, et même la poésie, il faut nous replacer dans le contexte idéel et historique du début de la négritude.

On considère habituellement 1936 comme l’année déterminante pour le début de la négritude. Mes recherches m'ont conduit à une nouvelle datation. Je dirai, moi, que le mouvement existait déjà au tout début des années 30 avec des articles de Frobenius traduits en français et parus dans les revues Documents et Cahiers de l’art.

L'accueil réservé fin 1936 par Senghor et Césaire aux écrits de Frobenius et, avant tout, à L’histoire de la civilisation africaine et au Destin des civilisations a sémantiquement la même valeur que celle qu'avait autrefois pour le poète martiniquais le mot « surréalisme », ou encore la musique allemande, les romantiques et la lecture de la Bible pour le poète sénégalais. D'emblée, et avec un enthousiasme qui perdure, ils reconnaissent ceci : un Européen, un scientifique témoigne d'un tel respect envers leur civilisation qu'il leur offre un nouveau concept, une conception de la civilisation qui apporte une base théorique à leurs propres pensées. La culture, structure organique en croissance et dynamique, dont la valeur redonne à l’histoire africaine la dignité que le colonialisme lui a ravie.

Je soulignerai que ce moment de la participation émotive a, chez Senghor, un trait tout à fait personnel, car il a souvent réagi sous l’effet de la philosophie allemande. Tout comme Frobenius, Senghor a toujours souligné le don créateur et la capacité pour les saisissements comme étant la caractéristique d'une grande civilisation. Là encore, Frobenius et Senghor nous parlent de l’âme d'une culture, de la païdeuma et de la civilisation de l’universel.

Il nous faut imaginer la situation des années 30. Un Européen apparaît sur la scène culturelle. Il proclame – et c'est impossible, même pour les Occidentaux, de ne pas l’entendre – que l'Afrique est un continent qui possède une culture et une civilisation propres. Cette proclamation, l’ethnologue allemand Léo Frobenius la fait avec un naturel parfait ; persuadé, il l’est lui-même, et de ce fait, persuasif ; son message comporte juste ce qu'il faut de terminologie scientifique.

N'était-il pas naturel qu'il apparaisse aux pères de la négritude comme l’un des leurs, c'est-à-dire un chanteur, un poète, comme quelqu'un qui cherche l'authenticité de sa propre langue, qui ne dit pas seulement la vérité, comme le revendiquera plus tard René Char, mais la vit ?

Comme Frobenius, on a appelé les poètes de la négritude « historiens lyriques » : chroniqueurs de leur histoire (de souffrance), rapporteurs collectifs de l’histoire de leur tribu au-delà de l'expérience personnelle, annonciateurs des chants d'ombre et porteurs du masque de Nègre.

Le message de Frobenius est poétique, particulièrement aux oreilles de ceux qui voudraient rendre à l'Afrique sa dignité perdue. Poétique son ductus l’est sûrement aussi, cette façon de parler dans laquelle les Africains se sont reconnus. Une poésie, donc, qui transcrit un humanisme africain comme Senghor le nomma lui-même.

Senghor entreprend d'élargir a l’universel le concept frobénien de païdeuma : il énonce le postulat de l’existence d'une âme transculturelle, une énergie mentale qui, à partir d'une incarnation très spécifique dans l'africanité, devrait être élargie au plan collectif. Il a même défini l'africanité comme une symbiose complémentaire des valeurs de la tradition arabe et des valeurs de la négritude.

L'Afrique que décrit Frobenius, et dont la négritude et Senghor suivent les traces, est celle de l’unité dans la différence, celle qui peut exiger de s'approprier la dialectique dans son sens originel afro-égyptien, contrairement à ce que pensait Hegel. Enfin, une dialectique qui ne fait pas figure d'ennemie mais de sœur de la poésie, poésie au sens d'action et de vision simultanément.

L'article de Suzanne Césaire, paru en 1941 dans la revue Tropiques et co-initié par Aimé Césaire, peut être considéré comme un texte clé. Il permet d'expliquer la valeur extraordinaire que la théorie de Frobenius a pu prendre, au plus tard depuis 1936, auprès des intellectuels francophones et des artistes de l'Afrique et des Caraïbes. Le surréalisme ainsi que la culture allemande du XVIIIe,  du XIXe et du début du XXe siècles constituent pour l'élite africaine et antillaise de langue française le point de départ vers une nouvelle connaissance de soi.

Comme le dit Senghor : « Frobenius nous parlait de ce problème qui désormais était au centre de nos préoccupations : le problème de la nature, de la valeur et de la définition même de la culture négro-africaine.

Senghor ne cessera d'envisager de nouvelles perspectives pour renforcer sa parenté spirituelle avec Frobenius, et il rappellera toujours à notre mémoire cette étape fondamentale du début du mouvement de la négritude.

Je terminerai par cette citation de Senghor : « Mais quel coup de tonnerre, soudain, que celui de Frobenius !... Toute l’histoire et toute la préhistoire de l'Afrique en furent illuminées jusque dans leurs profondeurs. Et nous portons encore, dans notre esprit et dans notre âme, les marques du maître, comme des tatouages exécutés aux cérémonies d'initiation dans le bois sacré... »

 


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* Source :
Présence Senghor : 90 écrits en hommage aux 90 ans du poète-président.
Coordonné par Édouard J. Maunick. Profils. Paris, Éditions UNESCO, 1997 

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