Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, les sciences et la culture

> English > Français   > Español

Retour à la page d'accueil - UNESCO - Dialogue entre les civilizationsRetour à la page d'accueil

Contexte    Lancement   Nouvelles/Événements    Références    Liens   Contact   Hommage

Présence Senghor
90 écrits en hommage aux 90 ans du poète-président*

pour acheter ce livre cliquez ici >>>

Quand Senghor le disciple se rebelle

Cheikh Hamidou Kane (Sénégal)

Son premier personnage politique, celui du rebelle rejetant la colonisation, a été suscité par ce dilemme. Dès sa naissance ‑ avant même sa naissance ainsi que nous allons le voir ‑, il lui avait été donné de contempler la relation qu'entretenait le peuple Serer du Sine avec l'autorité qui détenait le pouvoir politique suprême, le roi Koumba Ndoffêne Diouf. Les griots nous racontent à ce sujet une scène mémorable qui eut lieu la veille du jour où devait naître le futur président du Sénégal. Le roi rend visite au père de notre héros. Relisons la scène, relatée par les griots, telle qu'elle nous est décrite par Jacqueline Sorel (Léopold Sédar Senghor, l’émotion et la raison) : « Une pluie fine tombe depuis le début de l'après-midi et Basile s'empresse auprès de son hôte. Il l’introduit dans sa demeure et, tendant les rênes du cheval à sa femme Gnilane, il la prie de les attendre quelques instants. Les deux hommes vont rester une partie de la nuit à converser, tandis que l’épouse fidèle tient toujours le cheval par la bride, sous une pluie persistante. Au petit matin, le roi quitte la maison, et Gnilane met au monde un enfant. Au même instant, un grand baobab se fend sur toute sa hauteur pour laisser passer les forces spirituelles qui vont peser sur le destin du nouveau-né. »

Voyons une séquence de la même scène, racontée par le président de la République du Sénégal à Mohamed Aziza, soixante-douze ans après ces mémorables circonstances de sa naissance. « Quand le roi Koumba Ndoffêne Diouf venait rendre visite à mon père, il le faisait en grand cortège, à cheval, entouré de quatre troubadours, également à cheval, qui chantaient ses louanges en s'accompagnant du tam-tam d'aisselle. Il y avait une simplicité remarquable dans tout cela et, en même temps, la solennité d'un rituel.  Je me rappelle les conversations entre les deux hommes. C'était le type même du dialogue négro-africain, avec son ton serein, ses mots choisis, ses formules de politesse... C’est ce souvenir qui m'a donné l'impression qu'il y avait une civilisation négro-africaine qui m'a marqué d'une façon indélébile. », Il ajoute : « Pour les Sénégalais, comme pour la plupart des Soudano-Sahéliens, il y a deux mots importants et qui sont à la base de notre conception de la vie : c'est le "jom", le sens de l’honneur, et la "kersa", la maîtrise de soi ou la retenue, la pudeur. Ce sont les deux sentiments exprimes par ces mots qui sont à la base de notre éthique : l’honneur et la mesure. »

Il n'est pas sûr que tous les dirigeants qui gouvernent l'Afrique depuis bientôt quarante ans qu'elle est indépendante aient été fidèles à ces règles de gouvernement enseignées par leur culture traditionnelle.

L'enfant qui reçut les premières leçons de l'Occident chez les pères du collège séminaire Libermann avait, quant à lui, déjà enregistré, au plus profond de sa sensibilité et de manière indélébile, le modèle négro-africain de la relation du détenteur du pouvoir avec le peuple, du « buur » et du « diam buur », faite de simplicité, de convivialité, de sérénité, de mesure et de dignité.

Gnilane, sa mère, qui le portait dans son sein, s'était acquittée de son devoir d'obéissance envers son époux, et de sa responsabilité envers la communauté serer en tenant, toute la nuit et sous la pluie, les brides du cheval du souverain, au mépris de son confort et même au risque de sa vie puisqu'elle devait accoucher dès le matin suivant. Ainsi s'était comportée, huit siècles auparavant, Sogolon Konté, la mère de Soundiata, dont la soumission au roi, son époux, le dévouement au peuple du Mandé et la longanimité face aux avanies que lui infligeaient ses co-épouses lui firent donner naissance au prestigieux empereur du Mali.

Le roi, dont Gnilane Senghor gardait la monture, venait avec simplicité saluer un de ses sujets, et le consulter sur des questions concernant la communauté, « selon le type même du dialogue négro-africain, avec son ton serein, ses mots choisis, ses formules de politesse ». A la veille de son retrait du pouvoir, faisant le bilan de l'utilité comparée des enseignements reçus du collège Libermann. et des lycées avec ceux qu'il a reçus de sa culture originaire, il a ce mot : « J'ai essentiellement appris l’esprit d'organisation et surtout de méthode. C'est même l’essentiel de ce que j'ai retenu de mes maîtres de Louis-le-Grand. Autrement, avait-il conclu, je n'ai appris à être ni plus courageux, ni plus digne, ni en général plus vertueux » (Poésie de l’action).

Le moment fatidique qui vit se produire la première hypostase, celle du bon élève, brillant sujet de l’école occidentale, en révolté rejetant la colonisation, se situe en septembre 1937. Agé de 29 ans, Senghor venait de réussir à l’agrégation deux années auparavant, en 1935. En ce 10 septembre 1937, le premier agrégé noir prononce une conférence à la Chambre de commerce de Dakar, devant un parterre qui comprenait entre autres les plus hautes autorités coloniales de la place. Le plus tranquillement du monde, il énonça pour la première fois une profession de foi qui désormais allait le guider pour toujours : « Assimiler et ne pas être assimilé, dit-il, telle doit être l’attitude de l'Africain vis-à-vis de l’Occident. » Ne pas être assimilé ? L’establisbment colonial présent en demeura interloqué ! Comment ce Noir, qui avait été l’enfant choyé du séminaire, des collèges, des lycées, de l’université, en un mot le pur produit de la culture de l’Occident, pouvait-il ne pas souhaiter devenir un Occidental ? Comment pouvait-il seulement tergiverser et à plus forte raison faire un autre choix ? Au vrai, la crise et l’écartèlement allaient même s'aggraver à la suite de la guerre, des épreuves endurées ensemble, de l’occupation allemande, de la captivité et des désillusionnements qui avaient succédé à la victoire commune et à la Libération. Senghor révélera, bien plus tard, que les idées et le style de vie qui prévalaient dans les milieux français où il baignait à cette époque ne pouvaient « convenir au négro-africain que j'étais : humilié parce que aliéné... Qu'on me comprenne bien, ma personne n'était pas en question, qui avait noué en France des amitiés à l’abri du temps, mais le colonisé dont l’être s'identifiait à la négritude » (Hommage à P. Teilhard de Chardin, 31 décembre 1963). «  Nous sommes rassasiés de bonnes paroles – jusqu'à la nausée –, de sympathie méprisante », écrit-il en juillet 1945 (« Défense de l'Afrique noire », Esprit).

Désormais, il était mûr pour entreprendre la recherche des solutions au dilemme vécu, dans le domaine le plus approprié à cet effet, celui de la politique.

Voilà comment, bien que cela lui fît horreur, notre intellectuel, professeur et poète, finit par « tomber dans la politique », selon sa propre expression : J’y suis arrivé par hasard, racontera-t-il. C'est pendant un séjour au Sénégal, pour les besoins d'une recherche financée par le CNRS sur la poésie populaire serer », que le grand homme politique du Sénégal, « Lamine Guèye, qui avait besoin d'un second candidat à l'Assemblée française, m'a alors demandé, au nom de la Fédération socialiste (SFIO) du Sénégal, de me présenter... J'ai hésité pendant un mois. Je sentais, en effet, que cela allait être la fin de ma carrière universitaire et, peut-être, de ma carrière poétique… Finalement, j'ai accepté parce que les années de guerre avaient été terribles pour le Sénégal. Aux corvées et réquisitions s'étaient ajoutées des années de sécheresse. C'était la misère chez les paysans ».

A la fin de l’année 1945, il est donc élu député du Sénégal l'Assemblée française. Dès l’année suivante, il indique la solution politique qu'il préconise au dilemme que nous avons identifié. Il le fait selon ce style d'homme d'action et de réflexion qui a caractérisé toute son existence. En août 1946, le nouveau parlementaire donne une interview à l’hebdomadaire Gavroche dans laquelle, dit-il, « j'avais assigné comme objectif majeur à notre politique ultra-marine l’accession à l'indépendance dans le cadre de la communauté "française confédérale..." » (Poésie de l’action, p. 113). Voici comment se terminait cette interview : « Je voudrais conclure en assurant les Blancs de notre volonté inébranlable de gagner notre indépendance et qu'il serait aussi sot que dangereux pour eux de vouloir faire marche arrière. Nous sommes prêts, s'il le fallait en dernier recours, a conquérir la liberté par tous les moyens, fussent-ils violents. je ne pense pas que la France, qui vient d'éliminer le racisme hitlérien, puisse nous reprocher cette décision. »

Arrêtons-nous un instant sur cette première manifestation de la méthode de Senghor. Nous verrons que tous ces personnages qui ont succédé au militant indépendantiste que nous venons d'apercevoir, ceux du révolutionnaire nationaliste, du parlementaire plénipotentiaire d'un peuple colonisé auprès des assemblées constituantes et législatives métropolitaines, du Secrétaire d'État du gouvernement Edgar Faure, du président de la République du Sénégal, et l’ultime, celui de Cincinnatus se dépouillant de la toge et retournant sans tambours ni trompettes à ses jardins; secrets, ont fonctionné sur le même mode. Voici comment, à la fin des années 80, Senghor a décrit sa méthode : « Moi, j e ne suis pas naturellement habile : je suis habile à force d'efforts méthodiques et de travail. J'étudie les dossiers, les situations, et je cherche les solutions les plus efficaces pour atteindre mes objectifs […]. D'autre part, j'évite d'agir sous le coup de l’émotion. Je diffère mes décisions […]. Face à nos objectifs lointains, nous essayons d'élaborer une stratégie, mais aussi une tactique, et c'est ici qu'il est nécessaire d'être habile, surtout lorsqu'on passe de la politique intérieure à la jungle de la politique internationale, où règnent, féroces, les grands fauves » (Poésie de l’action, p. 142). Dans une autre page de son entretien avec Aziza, Senghor explique comment, en usant de cette méthode, il est parvenu à faire avorter la tentative de coup d'État de Modibo Keïta en 1960. Il conclut : « C’est ainsi que, sans violence, nous avons réussi, au bout de quelques heures, à nous rendre maître de la situation. Préférant une solution pacifique, nous fîmes mettre dans un train à destination de Bamako, Monsieur Modibo Keïta et les ministres maliens. »

Senghor réfléchit toujours longuement en amont de l’action qu'il entreprend. Sa réflexion se nourrit de la culture, de l'expérience, de la psychologie, de l’histoire. Elle argumente, étaye et justifie la décision. Tout en étant sans équivoque (non à l’assimilation, obtenir l'indépendance au besoin par la violence), elle privilégie le principe de l'économie des moyens (assimiler ce qui est nécessaire ou utile, négocier plutôt que recourir à la violence). Au moment de passer l’action, faire preuve de sang-froid et de mesure.

 


NB : Certaines de ces photos peuvent être
protégées par copyright.

retour

* Source :
Présence Senghor : 90 écrits en hommage aux 90 ans du poète-président.
Coordonné par Édouard J. Maunick. Profils. Paris, Éditions UNESCO, 1997 

________________________________________________________________
© UNESCO 2000 | www.unesco.org/dialogue2001 | dernière mise à jour : 01/02/02