Chapitre 1 :
Les livres et l'apprentissage 2/2
La promotion du livre ou l’approvisionnement en livres ?
Les années 70 et 80 ont vu se répandre une prise de conscience de l’importance du matériel pédagogique pour la réussite scolaire. Cette perception a, toutefois, amené diverses institutions internationales à se concentrer sur l’approvisionnement en livres comme domaine d’investissement, et à s’intéresser aux manuels scolaires et aux guides de l’enseignant par opposition au développement du livre en général.
Aujourd’hui, la plupart des activités menées dans le domaine de la promotion du livre sont axées sur l’élaboration de manuels destinés à l’enseignement. Pas grand-chose n’est fait pour stimuler la croissance de l’édition générale dans les pays en développement. Dans leur immense majorité, les projets mis en œuvre dans le domaine de l’élaboration des livres se réduisent typiquement à un programme de manuels inscrit dans le cadre d’un projet éducatif plus vaste, et l’on rencontre rarement les termes de " promotion du livre ".
Au cours des vingt dernières années, beaucoup de projets d’élaboration de programmes scolaires, de manuels et de livres ont été conçus en vue d’améliorer non seulement la qualité des matériels d’enseignement, mais aussi l’efficacité de la fabrication, du financement et de la distribution du matériel pédagogique dans les pays en développement. La plupart des pays ont créé des unités nationales d’élaboration des programmes dans le cadre de leur ministère de l’éducation, et beaucoup de ministères ont aménagé des ateliers d’impression placés sous le contrôle du gouvernement. Certains pays ont institué des conseils du livre (où l’édition privée tend à être majoritairement représentée) et les donateurs extérieurs ont financé de plus en plus d’initiatives de soutien à l’approvisionnement en manuels scolaires.
La plupart de ces initiatives et de ces projets ont, cependant, laissé intact le problème de l’approvisionnement en livres en termes de durabilité et de dépenses de fonctionnement. En termes de livres disponibles et d’utilisation en classe, les résultats sont plus que décevants. La situation du livre à travers le monde est, relativement parlant, probablement pire que jamais.
En 1985, la Banque mondiale a publié General operational review of textbooks, rapport d’enquête de Barbara Searle. Entre autres choses, ce document concluait :
L’examen fait apparaître que quelques-uns au moins des projets reconnaissaient que l’édition des manuels scolaires est chose complexe et très technique, qu’elle exige des compétences professionnelles dans de multiples spécialités et qu’il faut du temps pour élaborer un bon manuel. Pourtant, même conscients de ces impératifs, les projets sous-estimaient les difficultés. Sur neuf projets examinés, trois seulement ont permis de mettre en place des systèmes d’approvisionnement en manuels scolaires qui fonctionnent. Qui plus est, les projets terminés manifestent des lacunes sous tous les aspects de l’approvisionnement en manuels scolaires : livres de mauvaise qualité, systèmes de distribution inadaptés, incapacité de mettre en place et de maintenir des calendriers de production, modalités de traitement des commandes de papier inadéquates, activités de formation des enseignants sans correspondance avec l’édition des livres, mauvaise coordination entre l’élaboration des programmes scolaires et celle des manuscrits, et surtout incapacité de mettre en place des institutions capables de continuer à fournir des livres de bonne qualité après l’achèvement du projet. Dix ans sont certes une courte période dans la vie de la Banque, mais il n’y a eu — jusqu’à présent — aucune tentative systématique de synthétiser l’expérience acquise en matière de manuels scolaires, et l’on pourrait s’attendre à ce que quelques leçons au moins en aient été tirées afin que les nouveaux projets d’approvisionnement en manuels soient conçus de manière à traiter plus efficacement les problèmes xxx1.
Beaucoup de pays en développement ont indiqué le manque de moyens de financement comme étant la cause principale de la carence du matériel d’apprentissage de base à l’usage des écoles et des programmes non formels. Or, le problème du financement est souvent exagéré (voir ci-dessus), et une analyse attentive de la situation dans son ensemble montre que les problèmes liés à la mise en place d’un système durable d’approvisionnement en matériels d’apprentissage de qualité proviennent de la complexité de la question, et pas seulement de l’insuffisance des moyens de financement.
Autre exemple, des rapports d’appréciation émanant des ministères de l’éducation ont souvent laissé entendre que les abandons de scolarité étaient la principale source de gaspillage dans le système éducatif. Or, les recherches montrent que c’est le redoublement qui est la première source de gaspillage. Les élèves qui abandonnent l’école le font après cinq ans de scolarisation ou plus, et ne sont qu’au niveau de la deuxième ou de la troisième année. Ainsi, sur l’ensemble des élèves qui fréquentent l’école, quelques-uns seulement passent chaque année dans la classe supérieure et achèvent leur scolarité primaire dans les délais normaux. La véritable source de gaspillage est non pas l’abandon des études, mais le redoublement chronique, qui aboutit à l’abandon précoce.
Si beaucoup de projets d’élaboration de manuels et de programmes scolaires ont bien atteint leurs objectifs, ils n’ont pas pour autant réussi à établir des systèmes pour l’approvisionnement durable en manuels, ni du point de vue de l’économie ni du point de vue de la mise en place des diverses ressources dont un tel système a besoin. Autrement dit, une fois le projet terminé, pas un livre de plus n’a été fabriqué et distribué.
Il y a là une question d’identification des problèmes. La plupart des projets d’approvisionnement en manuels n’ont pas attaqué le problème à la racine — qui est l’absence d’un secteur de l’édition florissant dans un pays donné — et se sont bornés à traiter son symptôme, à savoir le manque de livres à l’usage des écoles. On a déjà établi le parallèle entre les programmes d’aide alimentaire et les programmes d’approvisionnement en manuels scolaires. L’apparente contradiction entre le grand nombre des projets et la médiocrité des résultats obtenus s’explique en partie par le fait que la plupart des projets ont été axés sur l’approvisionnement en matériels d’apprentissage au lieu de ce que nous appellons la " promotion du livre ", c’est-à-dire le développement de l’infrastructure et de l’environnement nécessaires pour répondre à long terme aux besoins en matériels d’apprentissage et autres matériels imprimés.
Cette non-identification du fond du problème de l’approvisionnement en livres au secteur de l’éducation est, dans une large mesure, imputable au fait que les matériels d’apprentissage et d’enseignement sont généralement considérés par les éducateurs et les décideurs comme des articles non commerciaux.
Mais encore, l’absence d’impact durable ou viable des nombreux projets concernant les manuels scolaires qui ont été réalisés au cours des vingt dernières années est peut-être due au fait que beaucoup de décideurs et de gestionnaires de l’éducation ignorent les compétences professionnelles qu’exige l’édition. Une notion exagérément simplifiée de l’édition et de l’approvisionnement en livres a abouti à couper artificiellement les matériels éducatifs de l’ensemble de l’édition, ce qui, par contrecoup, a conduit à ne pas reconnaître toute l’importance d’une politique et d’une planification globales du secteur du livre pour le développement de l’éducation et le développement général.
Très peu d’éditeurs de métier sont intervenus dans la conception des projets. Dès lors, on a eu des projets qui n’étaient pas capables d’établir des liaisons avec le secteur de l’édition et d’acquérir une existence autonome, et l’absence de telles liaisons faisait que l’impact des projets ne pouvait se prolonger au-delà de la durée du projet lui-même.
La possibilité de disposer d’un personnel qualifié varie selon les pays, mais le fait qu’il n’y ait aucune planification globale et que les projets n’offrent pas de situation correspondant à des compétences spécifiques du métier d’éditeur a souvent empêché le recrutement de personnes qualifiées, même lorsque c’était possible. Dans la mesure où la complexité des aspects industriels de l’édition restait inaperçue, nombre de personnes compétentes se sont trouvées dans l’incapacité d’influencer les décisions. En conséquence, beaucoup de projets et de programmes nationaux de production de manuels scolaires ont souffert d’un manque d’information au niveau de la planification et de la gestion, en même temps que d’une inadéquation des dotations en personnel et en ressources.
Le fait que l’approvisionnement en matériels d’apprentissage à l’usage des écoles et des programmes d’éducation non formelle soit considérée comme relevant du Ministère de l’éducation signifie que la conception des programmes est laissée à des éducateurs. Or ceux-ci peuvent n’avoir qu’une notion approximative des compétences professionnelles requises pour fabriquer et distribuer avec succès des manuels de qualité, des impératifs institutionnels qui en découlent en matière de réorganisation, de recrutement, d’établissement des budgets, etc., de l’économie de l’édition scolaire et de la difficulté qu’il y a en général à marier les préoccupations d’ordre éducatif avec les soucis de l’édition commerciale.
A l’échelon national, l’absence de politiques nationales dans le domaine de l’approvisionnement en matériels d’apprentissage pour l’éducation de base dans les pays en développement. Il est rare que la nécessité d’une politique, d’une planification et d’une gestion ait été reconnue. L’absence d’une politique bien définie des pouvoirs publics en ce qui concerne l’approvisionnement en matériels pédagogiques aux différents niveaux de la scolarité et du secteur du livre en général fait qu’il est difficile pour le secteur privé de l’édition de jouer un rôle constructif.
Dans tout projet de production de manuels scolaires, l’approvisionnement en matériels intéresse de nombreux secteurs de la société et fait intervenir des personnes et des activités normalement bien distinctes. Les partenariats traditionnels des milieux de l’éducation empêchent tant les gouvernements que les organismes de traiter efficacement le problème.
Il n’est pas rare que le mandat des bailleurs de fonds ne les autorise pas à fournir leur concours à des activités (comme la création ou le financement d’un système de distribution efficace ou l’aménagement de moyens de stockage dans les écoles) qui, à première vue, ne paraissent pas liées à l’approvisionnement en matériels d’apprentissage, mais sont cependant indispensables au succès durable de ce type de programme.
Gestion et planification sont au cœur du problème. L’équilibre est difficile à réaliser de manière satisfaisante entre les préoccupations d’ordre pédagogique, liées à la qualité, au contenu et à la présentation, à l’utilisation et à l’égale répartition des matériels d’apprentissage, et les méthodes industrielles, liées à des considérations de nature plus technique et financière telles que la fabrication, la distribution et l’économie.
Comprendre ce qu’est un système d’approvisionnement en livres et ce qu’il exige de coopération et de coordination est un impératif fondamental pour la réussite de toute entreprise visant à mettre en place durablement un dispositif d’approvisionnement en matériels d’apprentissage.
L’élargissement de l’horizon : une culture de la lecture
Dans les pays qui ont un secteur de l’édition prospère, une certaine dynamique s’accompagnant de coopération fonctionne entre l’édition générale à caractère commercial et l’édition scolaire non commerciale. L’interdépendance de l’édition scolaire et de l’édition générale est institutionnalisée au sein du secteur du livre et s’appuie sur un état d’esprit général, qui valorise les livres et attribue un statut correspondant à ceux qui travaillent dans le secteur du livre.
Il en va autrement dans les sociétés où l’analphabétisme est ordinaire. L’intérêt porté aux livres y est un trait rare et, par conséquent, ils ne font pas l’objet d’une demande générale. On n’y a même pas conscience de leur existence, ce qui signifie que, même si les livres devenaient accessibles et abordables, ils ne feraient pas nécessairement l’objet d’une demande. L’absence d’une culture de la lecture est un problème beaucoup plus difficile à résoudre et de bien plus grande portée pour le développement général que ne l’est celui de l’approvisionnement en matériels d’apprentissage à l’usage des écoles et des programmes d’éducation non formelle.
Il ne suffit certes pas de fournir aux écoles des matériels d’apprentissage de qualité pour que puisse être atteint le but de l’éducation pour tous, qui est, entre autres, le développement de sociétés alphabétisées dans le monde en développement. Pour que les gens alphabétisés le demeurent, il faut qu’ils gardent l’habitude de lire (des livres et des magazines, des journaux, toutes sortes d’étiquettes, d’affiches ou de panneaux) dans leur vie adulte. Les projets de promotion du livre ne doivent pas se borner à soulever la question restreinte de savoir si l’État doit ou non subventionner le matériel pédagogique ; ils doivent aussi aborder des problèmes comme celui des moyens de faire que les gens lisent en dehors de l’enceinte de l’école, des moyens de générer un besoin général de lecture, de susciter un intérêt général pour les livres et les textes imprimés, de faire en sorte que les gens comme les pouvoirs publics soient disposés à dépenser de l’argent pour acheter des livres et le faire en priorité, et, surtout peut-être, d’empêcher la régression dans l’analphabétisme fonctionnel.
Un préalable de la création d’une société alphabète est la création d’une société de la lecture et de l’écriture. Les campagnes de promotion de la lecture et les programmes divers qui éveillent un intérêt général pour les livres, et autres textes imprimés, et suscitent leur valorisation, doivent faire partie intégrante de tout programme d’alphabétisation.
Une société alphabète ne se conçoit pas sans l’existence d’un secteur de l’édition tourné vers le marché, ou sans développement et promotion du livre. Il faut que des auteurs locaux écrivent des livres pour les lecteurs locaux, et cela dans les langues dont ils se servent.
Dans les sociétés où l’analphabétisme est très répandu, il n’est pas possible de s’appuyer sur une industrie de l’édition qui fonctionne pour organiser l’approvisionnement en manuels scolaires et autres matériels d’apprentissage. A condition qu’il fasse place à la participation, au développement et à la croissance d’un secteur éditorial privé, l’aménagement d’un système fonctionnel de production et de distribution de matériels d’apprentissage de base peut constituer une première étape dans la création d’une société qui lit et d’un marché des livres et autres matériels imprimés. A terme, la production et la distribution du matériel éducatif pourront s’en trouver facilitées.
La question de l’approvisionnement en livres ne peut être traitée isolément. On ne doit pas, pour la résoudre, se borner à fournir des matériels d’apprentissage aux écoles ; il faut intégrer à la démarche un mécanisme de nature à générer une gamme étendue de textes imprimés propres à satisfaire les besoins d’une société de lecteurs.
Mettre au point la stratégie
L’argument de ce guide est qu’on ne peut garantir de manière durable l’approvisionnement en livres au secteur de l’éducation si la préoccupation exclusive de l’approvisionnement en matériels d’apprentissage ne cède pas à une démarche plus globale de promotion du livre.
Le développement du livre a toujours été perçu comme un élément nécessaire du développement général et le secteur de l’éducation en affichait l’importance. Hélas, le fait que l’attention se soit reportée de l’édition à l’éducation n’a pas servi à resserrer les liens de coopération au sein du monde du livre lui-même. Au contraire, la communication et la coopération entre les différents agents des milieux du livre, et plus particulièrement entre les éducateurs et les éditeurs, sont encore loin d’être ce qui serait souhaitable.
Les problèmes auxquels se sont heurtés beaucoup de projets de promotion du livre sont très semblables à ceux qu’a décrits Barbara Searle en 1985 (voir page 20). En matière d’approvisionnement en livres, les principaux facteurs sensibles demeurent les suivants :
La démarche d’un projet qui a l’ambition de réussir doit aborder ces questions.
De même que le soutien que réclame l’élaboration des programmes et des manuels scolaires a changé, de même la conception de projets a changé. Fort heureusement, la tendance est actuellement à reconnaître de mieux en mieux les facteurs complexes et les difficultés intrinsèques que comporte la constitution de capacités d’édition durables dans les pays en développement. Cette reconnaissance va de pair avec une compréhension croissante de l’interdépendance des besoins du secteur de l’éducation et de ceux du secteur de l’édition.
Le problème de l’approvisionnement en livres au secteur de l’éducation tel qu’il se pose au sein du secteur du livre fait la jonction entre les préoccupations d’ordre éducatif qui ont trait à la pertinence, au contenu et à la présentation, à l’utilisation et à une répartition adéquate et égale, et des questions de caractère plus technique et commercial, comme la fabrication, le recrutement, les disponibilités en matières premières et en personnel qualifié, l’économie, la distribution et la vente. L’analyse de la question de l’approvisionnement en livres, faite dans l’optique du secteur du livre, montre bien que les projets qui touchent au livre intéressent non seulement l’enseignant et ses élèves, mais aussi l’ensemble de la société.
Nul ne conteste la nécessité d’établir des politiques, des plans prospectifs, des budgets, des formations et une coopération englobant transversalement les secteurs traditionnels, mais il s’agit de fournir un cadre de référence solide à l’ensemble de l’entreprise, et l’on n’y est pas encore parvenu.
La planification de l’approvisionnement en livres est un travail de spécialiste qui nécessite une collecte minutieuse des données, une analyse systématique et l’extrapolation des informations. Or, pour persuader les décideurs de la nécessité de mobiliser des ressources suffisantes pour satisfaire à tous les aspects de l’approvisionnement en livres, il faut leur présenter une analyse éclairante qui décrive chaque étape du processus d’élaboration, de production et de distribution des matériels d’apprentissage à l’intérieur d’un cadre conceptuel plus vaste.
L’approche sectorielle du livre fournit les éléments constitutifs d’un tel cadre de référence, à l’intérieur duquel les multiples activités que comporte l’approvisionnement en livres sont décrites dans leur contexte professionnel et en fonction de leur relation au système de valeurs qu’incorpore la politique éducative des pouvoirs publics.
Cette approche se révèle être un outil sobre et souple pour permettre à des gens qui viennent d’horizons très différents de se comprendre entre eux, tout en comprenant la situation qu’ils s’emploient à améliorer. Qui plus est, la référence à un cadre conceptuel commun pour l’évaluation des besoins et la conception des projets facilite la comparaison des situations et des stratégies.
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