Chapitre 5 :
Comment procéder ? 2/2
Enquêtes sectorielles sur le livre
Les enquêtes sectorielles sur le livre — qui ont été présentées au chapitre 2 — sont indispensables pour la planification de la promotion du livre. Une enquête sectorielle sur le livre consiste à rassembler, calculer et analyser toutes données économiques, sociales, culturelles, statistiques et autres concernant la rédaction, l’édition, l’impression, la distribution et l’utilisation des livres et autres matériels imprimés. Ces enquêtes sont souvent effectuées en vue d’étayer la définition d’une politique d’édition scolaire pour tous les niveaux de la scolarité.
Il importe de se rappeler qu’une enquête sectorielle sur le livre n’apporte en soi aucun changement. Elle est, cependant, un outil indispensable pour élaborer des politiques appropriées, et pour planifier et mettre en œuvre une stratégie porteuse de changement. Le type d’information et d’analyse que fournissent ces enquêtes est celui dont on ne peut se passer pour évaluer les besoins et définir les grandes orientations et les priorités de la politique. Une analyse sectorielle peut fournir la base d’un dialogue au sein du gouvernement, mais aussi entre le gouvernement et des groupes d’intérêt, au sujet de la politique à suivre.
L’établissement des politiques nationales de promotion du livre et d’approvisionnement en manuels scolaires doit être précédé d’une enquête approfondie sur le secteur du livre.
Une enquête sectorielle sur le livre réunit des faits relatifs aux disponibilités en livres dans les écoles et puise non seulement dans les informations disponibles (comme les statistiques gouvernementales ou les indications dont disposent les associations d’éditeurs), mais aussi, chose plus importante, dans les résultats des enquêtes effectuées dans le cadre de l’étude sectorielle sur le livre elle-même. Une enquête sur le secteur du livre qui produit des faits et des chiffres relatifs à l’organisation de l’industrie du livre indique les difficultés auxquelles celle-ci se heurte dans les domaines de la production et de la distribution, et décrit en les qualifiant les disponibilités en ressources telles que le papier, les catégories de personnel intervenant, leurs degrés de compétence et leurs besoins en matière de formation, les institutions sectorielles et les corrélations entre elles, les habitudes de lecture de la population, la structure et l’organisation du système éducatif, les besoins en matériels pédagogiques et les contraintes à satisfaire pour répondre à ces besoins. L’enquête évalue aussi les structures organisées qui contrôlent le commerce des livres et l’infrastructure de diffusion des matériels imprimés (notamment les bibliothèques, les bibliothèques scolaires et les librairies).
Si utile qu’ait été le secteur du livre pour la compréhension de la dynamique et de l’économie de l’édition scolaire dans les pays en développement, il demeure difficile de travailler avec lui. Le secteur du livre n’est pas un secteur nettement défini au sens classique du terme; il ne correspond pas aux modèles et à la dynamique des secteurs sociaux et commerciaux. L’apport le plus important de l’approche du secteur du livre est peut-être la manière dont elle montre à quel point la coopération entre les secteurs est nécessaire pour assurer le fonctionnement d’un système durable d’approvisionnement en matériels d’apprentissage. La planification stratégique de la promotion du livre ne repose pas uniquement sur l’attribution de ressources suffisantes; il lui faut aussi la possibilité d’obtenir facilement la coopération de secteurs traditionnels.
Un élément très important de l’étude sectorielle sur le livre (4) est l’enquête sur les écoles. Celle-ci porte sur de bonnes écoles et des écoles moyennes dans des zones urbaines, rurales et reculées, et elle recueille des informations sur les éléments suivants :
Tous les éléments énumérés ci-dessus sont régis par des politiques gouvernementales, mais les analyses de ces enquêtes scolaires approfondies fournissent aux planificateurs des éléments d’information sur la situation réelle dans les classes. Il arrive que la différence soit grande entre la réalité des situations et les politiques, mais on ne saurait définir correctement les problèmes, faire une évaluation réaliste des besoins et concevoir des projets adaptés à leur objet sans s’informer au préalable sur les conditions réelles.
Les différences observées dans la qualité et la quantité des enquêtes déjà réalisées sur le secteur du livre montrent que ces études doivent être confiées à des personnes indépendantes et qualifiées, que les informations recueillies doivent être détaillées et l’analyse rigoureuse. Si ces conditions ne sont pas remplies, une enquête sectorielle sur le livre ne donnera pas ce qu’on attend d’elle.
Une critique récente d’une série de quatre enquêtes sectorielles sur le livre effectuées en Afrique a relevé que, malgré l’utilisation du même instrument d’enquête à la base des quatre études, il leur manquait à toutes la compréhension du mode de fonctionnement des industries du livre dans le monde moderne. " Manque le cadre conceptuel. Les fonctions généralement reconnues du "dispositif" d’approvisionnement et de distribution des livres ne sont pas comprises, si ce n’est en termes vagues... Des éléments distincts du système ont été décrits avec plus ou moins d’exactitude, mais non l’état des relations entre ces éléments... Il convient donc de considérer ces études comme des descriptions générales et non comme des études analytiques sérieuses (5). "
La principale différence de qualité entre les diverses enquêtes qui ont été menées sur le secteur du livre tient à la validité des données et de l’analyse. La compétence et l’expérience (de l’édition et des différences culturelles, mais aussi des réalités économiques dans les pays en développement) des personnes qui réalisent ces études sont, par conséquent, très importantes, de même qu’une certaine échelle et une certaine économie.
Lorsqu’on fait appel à des consultants pour entreprendre une enquête sur le secteur du livre, il y a lieu de tenir compte des recommandations suivantes :
Pour que soient garanties l’impartialité et une expérience pertinente dans tous les domaines, une enquête sectorielle sur le livre doit être effectuée par un groupe de consultants. Il faut examiner les qualifications du groupe au même titre que celles de chaque consultant (si, toutefois, on engage un unique consultant, cette personne ne devra pas être directement impliquée dans un domaine quelconque de l’industrie du livre).
Les consultants doivent avoir passé un minimum de dix ans dans l’industrie du livre.
Les consultants doivent avoir l’expérience des pays en dévelop-pement.
Les consultants doivent posséder des qualifications et une expérience dans le domaine de l’enseignement et/ou de l’élaboration des programmes d’enseignement (il n’est pas indispensable qu’ils aient des qualifications universitaires, mais un titre universitaire est souhaitable).
Ils doivent impérativement avoir déjà accompli un travail de recherche et doivent savoir rédiger des propositions de projet et conduire une évaluation.
Les consultants doivent être impartiaux et agir indépendamment de tout intérêt particulier; un consultant qui a des comptes à rendre à un ministre, un directeur ou un employeur aura du mal à se montrer critique.
Une enquête complète du secteur du livre est une tâche considérable effectuée par un groupe d’experts expérimentés dans divers domaines de l’édition. Elle demande plusieurs semaines de travail assidu.
La majorité des enquêtes qui ont été entreprises sur le secteur du livre l’ont été par des consultants extérieurs (principalement européens) et, quoiqu’ils manifestent une connaissance approfondie des complexités de la production des livres et des réalités économiques des pays en développement, le recours exclusif à des consultants extérieurs n’est pas sans inconvénients.
Le premier des inconvénients est un manque d’engagement et de motivation. Pour garantir une bonne connaissance de la culture et des particularités locales, il faut mettre en œuvre une étroite collaboration entre consultants et professionnels externes et internes. Elle conditionne la validité de l’analyse. Faire participer des professionnels du pays au processus de collecte et d’analyse des informations relatives à l’évaluation des besoins et aux capacités nationales fait partie du processus de constitution d’une capacité nationale. Cela pourra être plus long et plus coûteux que de faire appel à des spécialistes expérimentés, mais ce sera payant à long terme. La planification des enquêtes sur le secteur du livre et l’établissement de leur budget doivent prendre ces considérations en ligne de compte.
Hormis les questions liées au programme d’enseignement et à d’autres aspects de l’éducation, et la nécessité ou le manque d’une politique nationale du livre, les observations tirées des enquêtes sur le secteur du livre entreprises jusqu’à présent ont trait aux difficultés qu’éprouvent maints gouvernements à supporter le coût de la gratuité des manuels scolaires et autres matériels pédagogiques, à l’absence d’une planification suffisamment complète touchant le développement des métiers de l’édition et aux occasions manquées de coopération entre l’édition scolaire (qui est souvent un service public) et l’édition générale. Autres sujets de préoccupation : l’approvisionnement économique en matières consommables (notamment en papier) pour l’impression et un besoin général de formation professionnelle, tout particulièrement dans les domaines de la planification et de la gestion.
Étant donné l’importance pour la promotion du livre des informations fournies par les analyses du secteur du livre, on comprendra combien il est indispensable d’assurer le partage de tous les éléments d’information dont on peut disposer grâce une plus grande liberté d’accès et à plus de publicité. Cela n’est pas seulement d’une importance capitale pour tel ou tel projet; il s’agit aussi de faciliter la coopération entre les professionnels de la branche. Ce partage permet, en outre, de faciliter la coordination de diverses initiatives de projet, coordination qui reflète le caractère intersectoriel et la complexité que les enquêtes sur le secteur du livre ont mis en lumière et analysés. La communication des éléments d’information contenus dans ces enquêtes sectorielles facilite la coopération régionale et internationale.
Soutien institutionnel
Diverses institutions publiques et privées ont une influence sur le degré de professionnalisme et l’équilibre entre les quatre principaux agents de la chaîne du livre : les auteurs, les éditeurs, les imprimeurs et les lecteurs.
Le mandat et les pouvoirs confiés à des institutions nationales comme les conseils de promotion du livre et les bibliothèques nationales tendent à favoriser la croissance du secteur du livre et à procurer la coordination, l’orientation et éventuellement même des moyens financiers dont divers projets peuvent avoir besoin. Mais si leur mandat n’est pas ce qu’il devrait être et si la politique nationale du livre est mal ajustée, ces organismes centralisés peuvent également paralyser d’autres initiatives.
Les effets d’une politique nationale du livre dépendent de la solidité et de l’intégrité de l’organisme chargé de sa mise en œuvre. Aussi est-il très important que cette tâche soit accomplie par un organisme autonome disposant de ses propres ressources et d’un secrétariat, et qui ne participe pas à l’édition commerciale ou à la vente des livres mais limite son champ d’activité à la promotion du livre. Et peu importe que ces institutions soient ou non appelées conseils du livre.
Beaucoup de pays ont délégué la responsabilité de la mise en œuvre de la politique nationale du livre à un conseil national de promotion du livre, organisme composite formé de représentants de divers ministères, d’éditeurs, d’auteurs, de responsables éditoriaux, d’illustrateurs, de distributeurs du livre, de bibliothécaires, de représentants de divers établissements d’enseignement et de particuliers. Un conseil de promotion du livre peut entreprendre des tâches multiples, mais quels que soient la forme qu’il revêt et le mandat qu’il détient, il a essentiellement pour tâche d’appliquer des politiques nationales de promotion ordonnée du livre.
Un certain nombre de ces conseils de promotion du livre ont été mis en place dans des pays en développement au cours des vingt dernières années, avec plus ou moins d’efficacité, selon qu’il s’agisse d’organismes " consultatifs " ou " exécutifs (6) ". Ainsi, la plupart des pays d’Asie ont institué leur conseil de promotion du livre, mais il en est quelques-uns qui n’existent que sur le papier et d’autres qui ont cessé toute fonction depuis parfois dix ans. De tels conseils sont plus dommageables que bénéfiques pour le développement du livre.
La question de savoir si le secrétariat d’un conseil national du livre doit s’inscrire dans le cadre d’un organisme public, semi-public ou privé a une importance capitale pour le genre d’activités auxquelles se livre un conseil; sa capacité de mettre en œuvre une politique nationale du livre en dépend. Une consultation (7) qui s’est penchée sur les rapports entre les conseils du livre et la promotion du livre a observé que les conseils avaient en puissance un rôle très important à jouer, mais que les conseils en place dans un certain nombre de pays avaient besoin d’être redéfinis et réactivés. Le rapport de la consultation déclare en outre :
Le caractère composite et complexe de l’industrie du livre rend obligatoire la participation de l’État sous une forme ou une autre. Toutefois, l’expérience montre que les conseils du secteur public manquent souvent de pouvoir exécutif et financier, tandis que ceux du secteur privé ont beaucoup d’initiative, mais pas d’argent ni de personnel permanent, ni même de locaux qui leur appartiennent... Une organisation autonome dotée de ressources financières et professionnelles adéquates et de son propre secrétariat permanent serait un organisme idéal qui pourrait associer des fonctions consultatives et exécutives...
L’idéal est qu’un conseil soit indépendant de toute tutelle bureaucratique et industrielle.
Une fonction importante de ces institutions est la mise à jour des enquêtes qu’elles ont réalisées sur le secteur du livre et la collecte, l’analyse et la diffusion d’éléments d’information détaillés et précis (notamment des statistiques) sur les disponibilités en livres et la demande de livres. La diffusion et l’analyse de ces données permettent de dégager les orientations propres à l’ensemble du secteur du livre et fournissent les bases d’élaboration de nouvelles stratégies. Un conseil du livre doit aussi constituer un lieu de recherche et de débat ouvert sur le monde du livre.
Une bibliographie nationale, soit la liste constamment mise à jour de tous les titres publiés, est un outil important pour quiconque s’intéresse au secteur du livre, mais elle peut aussi être utile à d’autres disciplines. La bibliographie nationale répertorie la liste complète des titres publiés chaque année, y compris les réimpressions et les nouvelles éditions, en donnant des indications sur l’éditeur et le tirage de chaque titre.
La bibliographie fournit aussi des informations sur la production annuelle moyenne de livres et sur le nombre de titres édités par des organismes publics et semi-publics, et par des organismes du secteur privé.
Enfin, elle donne des informations sur le chiffre d’affaires annuel du secteur de l’édition et les pourcentages de ce chiffre d’affaires imputables : (a) aux livres et matériels imprimés importés, (b) aux livres autochtones produits pour le secteur de l’éducation et (c) à l’édition générale autochtone.
La compilation et la publication régulières d’une bibliographie nationale et de données statistiques relatives au secteur du livre doivent être confiées à une institution qui ait les ressources nécessaires pour obtenir et traiter régulièrement l’information voulue; cela peut être une bibliothèque nationale, un conseil du livre, une association d’éditeurs ou éventuellement le département des statistiques d’une université locale.
Les bibliothèques, et notamment la bibliothèque nationale, sont peut-être un des vecteurs les plus efficaces par rapport à leur coût pour promouvoir des habitudes de lecture et susciter un intérêt général pour les livres et autres matériels imprimés.
L’existence d’une presse et de ses journaux est un facteur capital de la lecture dans une société.
Les associations professionnelles d’éditeurs, de libraires, de bibliothécaires et d’auteurs jouent un rôle important en élevant le niveau de conscience collective, et le degré de professionnalisme et de coordination au sein du secteur du livre. Leur travail est inspiré par le souci de susciter une perception plus étendue de l’importance des livres pour le développement général.
De même, l’institutionnalisation de la formation dans tous les domaines de compétence employés dans les métiers d’éditeur, d’imprimeur, de libraire, d’auteur et de bibliothécaire soutient le développement d’un secteur éditorial florissant et met en valeur la profession. La création de diplômes ou de certificats universitaires dans le domaine de l’édition répondrait à un besoin général. Il existe d’ores et déjà des cours de formation accélérée ou longue (le Ghana a un cours de deux ans sanctionné par un diplôme; le Kenya, la Malaisie et les Philippines ont des cours plus concentrés), mais les possibilités offertes, notamment les plans d’apprentissage et les programmes de stages dans l’imprimerie et l’édition, sont loin de répondre à la demande. Il s’agit d’un domaine ouvert à des possibilités de coopération régionale et à des initiatives gouvernementales particulièrement pertinentes et fructueuses.
Conception des projets et priorités
Comment concevoir des projets qui aient un impact à long terme ?
Il y a de multiples manières d’envisager la promotion du livre et pas de formule unique pour concevoir des projets à cet effet. Les potentialités du secteur du livre sont si vastes et si complexes qu’il est impossible d’aborder en un seul projet tous les champs de développement du livre. Il y a probablement place en son sein pour tous les projets possibles et imaginables. Tous les projets ne peuvent pas être entrepris à la même échelle, mais, on l’a vu, il y a certaines choses sans lesquelles aucun projet ne peut fonctionner. La conception des projets doit être entreprise après l’exécution d’une étude de la situation actuelle du secteur du livre et doit suivre les grandes orientations des politiques nationales de promotion du livre et d’approvisionnement en manuels scolaires. Peu de pays en développement ont de telles politiques et les mettre en place devrait être un impératif prioritaire pour ceux qui ont la ferme volonté de promouvoir le livre dans les pays en développement.
Le risque existe de voir une approche plus globalisante du secteur du livre favoriser la conception de projets à grande échelle qui nécessiteront une coordination beaucoup plus poussée que celle qui jusque-là faisait l’affaire dans les projets de production de livres (c’est-à-dire de manuels), et, en ce cas, il pourrait être difficile de hausser le niveau du soutien à la hauteur de chaque projet.
L’approche sectorielle du livre offre un cadre conceptuel commun pour la promotion du livre, chose qui a manqué jusqu’ici et qui permet d’envisager plus de réussite dans la conception et la mise en œuvre des projets. Pour peu qu’ils soient guidés par des politiques nationales globales et fondés sur des recherches et une analyse complètes, des projets moins ambitieux peuvent grandement aider à tirer le parti optimal de ressources minimes et à renforcer les capacités d’édition et de promotion du livre. L’important est de se rendre compte qu’on ne peut assurer l’approvisionnement en livres qu’à travers la promotion du livre et que, la plupart du temps, pour qu’une solution soit suivie d’effets, il faut se pencher attentivement sur les liens existant entre tel élément du secteur du livre et ses autres aspects.
Il faut aussi prendre en compte le facteur temps. La promotion du livre est chose trop complexe et trop lente pour se prêter aisément au changement, fût-ce sur une durée de trois à cinq ans, qui est le délai normal d’exécution des projets. En l’occurrence, un laps de temps de dix ans, voire même quinze, correspond beaucoup mieux à la réalité.
En dernière analyse, cependant, ce sont les engagements pris par l’État, les priorités qu’il fixe, les moyens de financement, les politiques et les plans établis par lui qui déterminent les conditions fondamentales de la promotion du livre et de la réussite des projets.
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