GUATEMALA

Attention psychosociale aux enfants et jeunes indigènes déplacés affectés par la violence :

Programme " Medianos "

 

CONTEXTE

Depuis 1954, la société guatémaltèque a subi une violence politique et sociale extrême.Au début des années 80, les violents conflits qui ont bouleversé le pays ont forcé une grande partie de la population paysanne indigène à s’exiler, ou à se réfugier dans d’autres régions reculées (l’altiplano et la forêt tropicale) pour échapper aux massacres.

Il y a dans ce pays un conflit armé interne entre les forces gouvernementales et la guérilla. Les habitants du triangle Ixil (département du Quiché : région montagneuse au Nord du pays) ont été particulièrement affectés par ce conflit. Dans cette région la population est à 90% indigène, d’ethnie maya- ixil.

Dès 1981, ces populations, soupçonnées d’être la base économique et sociale de la guérilla, ont subi des exactions. Une grande partie de ces communautés paysannes ont dû se réfugier pendant plusieurs années dans les montagnes proches, où elles ont été pourchassées, bombardées. A partir de 1984, des opérations d’envergure ont été lancées pour récupérer les populations indiennes à travers des " villages modèles ", sous contrôle de l’armée. A la situation d’insécurité s’ajoutent des conditions matérielles désastreuses.

En 1987 (début de la mission ERM), la situation de ces communautés était encore extrêmement précaire : village d’accès difficile, manque de terres, d’infrastructures (centres de santé, éducation...).

Le manque de ressources oblige les familles à des migrations saisonnières vers les grandes exploitations agro-exportatrices de la plaine côtière.

Dans le domaine de l’éducation, les déficiences sont nombreuses : manque d’infrastructures et de matériel, manque de personnel formé, manque d’adaptation des contenus didactiques à la réalité multiethnique des communautés.

Motifs du choix du projet dans ce contexte 

Les conditions de vie très difficiles rencontrées par ces enfants ont été à l’origine de la décision d’intervention d’Enfants Réfugiés du Monde.

La violence sociale et le conflit armé ont des effets dramatiques sur la population infantile :

  • La région connaît des taux élevés de mortalité périnatale et infantile, une dénutrition chronique.
  • De nombreux enfants ont été affectés de différentes façons : ceux qui étaient tout petits ou qui n’étaient même pas nés lors de la montée de la violence ont reçu de leurs parents la tension, l’anxiété, l’ angoisse, la peur... Il en résulte un impact psychologique qui interfère dans leur processus de développement.

La pauvreté, le faible niveau de scolarisation, les traumatismes psychologiques restent le lot quotidien de tous ces enfants.

Les enfants travaillent depuis leur plus jeune âge :corvée de bois, d’eau, cuisine, lessive, surveillance des frères et sœurs cadets, récoltes, gardes des animaux... Autant de tâches qui ne laissent que peu, voire pas du tout, de place à l’éducation et encore moins au jeu.

LE PROJET

Les Objectifs

Enfants Réfugiés du Monde a mis en place des centres d’animation juvéniles communautaires pour accueillir des enfants de 6 à 14 ans.

L’objectif principal du programme " Medianos " est l’amélioration de la santé mentale des enfants. Il a été intégré à un programme global, prenant ainsi en compte l’enfant avec tous ses besoins, indissociables, matériels et non matériels. Les activités proposées sont ludiques et éducatives, menées par une équipe pluridisciplinaire composée de personnel local formé, prenant en compte l’identité socioculturelle des populations. Les activités du programme se développent à 4 niveaux :

Objectif général

  • Promouvoir l’amélioration de la santé mentale des enfants maya-ixil de 6 à 14 ans en développant des activités ludiques et éducatives
  • Encourager la participation des enfants - scolarisés et non scolarisés - aux ateliers des centres d’animation juvéniles communautaires.

Objectifs spécifiques

  • Favoriser le développement personnel de chaque enfant et ses relations avec les autres par la participation à des activités d’expression et de création, ainsi qu’à des activités d’apprentissage.
  • Développer la capacité des enfants à la gestion et l’organisation de groupes, pour leur autonomie par la prise d’initiatives.
  • Favoriser, valoriser et renforcer l’identification des enfants avec leur environnement socioculturel.
  • Favoriser les échanges entre les enfants des centres juvéniles et d’autres groupes d’enfants afin de renforcer leur conscience de groupe
  • Intégrer les enfants non scolarisés au sein des centres juvéniles et développer la coordination des centres avec les écoles.

Le personnel local en formation 

  • former le personnel local tant au niveau pédagogique (connaissance de l’enfant, techniques d’animation) qu’administratif (organisation, gestion, relations avec les familles de la communauté).
  • formation à différents niveaux, 3 types de personnel : coordinateur local, responsables de centre, animateurs spécialisés. La formation est destinée à rendre le personnel autonome.

Familles et communauté

  • promouvoir la participation communautaire en mettant en place des actions favorisant la participation des parents et en utilisant des stratégies adaptées à la réalité.

Partenaires et institutions

  • développer la coordination avec les institutions et organismes internationaux, nationaux et locaux qui soutiennent les activités du programme " Medianos "
  • favoriser les échanges d’expériences avec les organismes travaillant dans le même secteur pour constituer un réseau d’appui au programme " Medianos "

Les Moyens Matériels et humains

Moyens Matériels

L’équipe éducative du programme " Medianos " gère deux " centres d’animation juvéniles communautaires " (2 bâtiments construits sur un terrain appartenant à la communauté), l’un à Las Violetas, l’autre à Salquil Grande, deux " villages modèles " du Triangle Ixil...

A Las Violetas (1988) : Local comprenant différents espaces d'activités : atelier peinture, menuiserie, coin ludothèque, coin musique, espace pour activités multidisciplinaires...

A Salquil Grande (1992) : idem.

Moyens Humains

Lors de la mise en place du projet, deux catégories de personnel étaient présentes : le personnel expatrié et le personnel local. A terme, l’équipe se retrouve composée uniquement de personnel local.

Personnel expatrié 

De 1987 à fin 1993, le programme a compté avec 8 volontaires, hommes et femmes travaillant en binôme, (animateurs socioculturels, éducateurs de jeunes enfants, éducateurs spécialisés, enseignants) qui ont travaillé à mi temps au programme " Medianos ". Enfin, pendant une période de 18 mois (1993-95), le programme a été mené par une animatrice expatriée qui s’y est consacrée à plein temps jusqu’à passer la main à son homologue local.

Personnel local 

De 1987 jusqu’à fin 1993, l’option a été de faire appel à un personnel enseignant travaillant à temps partiel, à de jeunes animateurs bénévoles, à des techniciens recrutés pour des périodes déterminées ( instructeur en menuiserie).

Le programme a également, pendant un temps, accueilli en stage les " promoteurs juvéniles communautaires " de l’UNICEF...

En 1994 a été engagé un jeune instituteur à temps complet, qui a peu à peu assuré la fonction de coordinateur du programme. Depuis 1996, il est devenu "  responsable du programme ", assisté par une coordinatrice locale.

Résultats atteints

Le programme a participé à la restructuration affective et sociale de centaines d’enfants, victimes du passé tragique de leurs parents, en proposant une méthodologie d’intervention, en formant un personnel local majoritairement non qualifié à mener des actions éducatives et en agissant directement dans deux lieux où les enfants étaient particulièrement affectés par le conflit armé.

Les centres constituent un lieu de refuge pour certains, pour d’autres, il a été un élément constitutif de leur identité. Les apprentissages et les diverses expériences réalisées grâce au projet " Medianos " ont permis à de nombreux enfants d’acquérir un sentiment de confiance en soi, d’estime de soi et de valoriser les éléments propres à leur culture.

  • De 1988 à 1998, les centres ont accueilli chacun environ 250 enfants (fréquentation régulière). Parallèlement, ont été organisés des événements " exceptionnels " (excursions, voyages, fêtes qui ont pu rassembler jusqu'à 1000 enfants). Les enfants ayant participé au jardin d’enfants ont une meilleure scolarité, constatée par les instituteurs.
  • En terme d’acquisition de savoir faire, il est à signaler que certains enfants ont développé des habilités techniques spécifiques en menuiserie, tissage, maraîchage, ou artistiques : musique (marimba), fabrication de masques, fresques etc.
  • Des comités d’enfants se sont constitués : groupe des tisseuses, groupe de la menuiserie, du jardin potager, de la marimba etc., permettant de recomposer le tissu social à partir des enfants.

Une grande vigilance a été accordée au renforcement de l’identité culturelle d’une société réprimée. Le recours aux activités traditionnelles, aux jeux et instruments traditionnels a été important.

  • Sur la période considérée, ont été formées plusieurs équipes d’animateurs locaux (environ une soixantaine de personnes).

Relais local : depuis 1995, le programme " Medianos " est repris en charge entièrement par un Ixil qui a réécrit le projet et l’a présenté au FODIGUA (Fonds de développement indigène guatémaltèque) en insistant sur l’aspect récupération de la mémoire, renforcement de l’identité culturelle à travers la musique, les fêtes... Il l’a placé sous les auspices de Makuilxochitl, le dieu Maya du jeu. Il s’est réapproprié le projet en donnant beaucoup d’importance aux activités d’échanges et de rencontres.

  • L’approche pluridisciplinaire mise en œuvre par Enfants Réfugiés du Monde a eu des effets positifs pour les bénéficiaires directs ainsi qu’au niveau communautaire. La communication interne dans la communauté s’est trouvée renforcée. Le centre d’animation est un lieu d’échanges et de rencontres lors des fêtes, ainsi qu’un lieu de transmission de connaissances entre les adultes et les enfants.
  • Enfin, c’est un programme innovant qui, s’il n’a pas été compris d’emblée, néanmoins a servi de référence et stimulé des initiatives analogues dans d’autres endroits du pays.

METHODES RETENUES

La Pédagogie

Afin de proposer aux enfants des activités adaptées à leurs besoins, la prise en compte du rythme personnel de chacun est indispensable. L’enfant a toute la liberté de circuler comme il l’entend d’un atelier à l’autre.

Une programmation est établie, connue des enfants, qui savent qu’ils peuvent s’y rendre à jours et heures fixes. La ludothèque et les jeux extérieurs intéressent un grand nombre d’enfants qui sont moins assidus.

Les activités sont structurées et structurantes pour l’enfant qui apprend à les choisir librement selon ses centres d’intérêts et sa disponibilité, pour apprendre "à grandir et devenir responsable".

Les Activités

L’activité représente une pratique de vie, en accord avec les objectifs généraux du programme. C’est avant tout une expérience personnelle de l’enfant. Elle est au centre de son développement intellectuel et affectif.

Afin de donner aux enfants un lieu et des moyens d’expression personnelle, l’équipe éducative propose un large champ d’activités : celles qui sont dites "  utiles " et qui offrent de manière plus formelle l’opportunité d’apprendre de nouvelles techniques telles que la menuiserie ou le tissage. Parallèlement on en pratique d’autres plus créatives, plus ludiques, comme peinture, dessin, modelage, masques, marionnettes, théâtre ou jeux.

L’EVALUATION

Une évaluation du programme a été effectuée en 1997.

Objectifs de l’évaluation

  • dresser un état des lieux du programme
  • analyser l’impact des actions menées suivant trois axes principaux :

- l’action directe auprès des enfants

- les types de formation proposée au personnel local en matière d’éducation informelle responsable de programme, responsables de centres juvéniles, (animateurs...)

- la coordination et/ou partenariat avec des acteurs locaux en vue d’assurer la pérennité du programme.

Problématique

  1. Comment (en quoi) les actions éducatives menées par les responsables (acteurs...) du programme favorisent-elles la restructuration affective et sociale de ces enfants ?
  2. Les concepts et stratégies mises en oeuvre dans le domaine de la formation des animateurs sont-ils en adéquation avec les pratiques du terrain ?
  3. Quelle est la capacité du programme à générer une dynamique sociale, communautaire et institutionnelle sur les lieux d’intervention ?

Hypothèses

Les activités menées dans les centres juvéniles et plus particulièrement le jeu dans ses fonctions multiples; comme moyen d’expression, d’apprentissage et de socialisation permet non seulement à l’enfant réfugié de retrouver des conditions d’enfance mais également d’affronter de manière symbolique ou directe un vécu chargé de violence, d’assimiler des traumatismes et de gagner une autonomie nécessaire à une projection dans le futur (transformation d’un rôle passif à un rôle actif).

Toute action de formation dans le domaine éducatif induit un processus de transformation (idées reçues, mentalités, savoir, pratiques). Dans quelle mesure cette démarche éducative tient-elle compte des normes sociales, du milieu environnant, et comment intègre-t-elle les représentations culturelles existantes ?

L’autonomie et la viabilité sociale du projet éducatif se mesurent au degré d’engagement des populations bénéficiaires. A-t-on développé des actions spécifiques et systématiques pour obtenir des résultats dans ce domaine ?

Méthodologie de l’évaluation

Première étape : la préparation (15 jours, au siège de l’association)

Elle a consisté à faire un " état des lieux " du programme.

Cette première étape a permis d’élaborer les outils méthodologiques pour l’évaluation proprement dite : questionnaires, guides d’entretiens.

Deuxième étape : la collecte des données (4 semaines au Guatemala)

Elle a consisté à compléter la documentation écrite, observer les enfants dans le cadre des activités menées dans les centres juvéniles, administrer le questionnaire à un groupe large d’enfants, mener les entretiens semi-directifs avec différents groupes cibles.

Les entretiens sur le terrain ont constitué la part la plus importante de travail au Guatemala : au total 192 personnes ont été interrogées.

Troisième étape (4 mois en France)

Retranscription et traduction des entretiens, analyse de l’ensemble des données recueillies et rédaction du document de synthèse.

Conclusions de l'évaluation

  1. Au niveau des enfants.
  2. Avec son implication sur le terrain et son savoir-faire en matière d’éducation non formelle, le programme " Medianos " possède différents atouts pour réussir une action marquante auprès d’enfants en situation difficile, marqués par le traumatisme du refuge et de la discrimination raciale.

  3. Au niveau du personnel.
  4. En ce qui concerne la formation de l’équipe éducative, il a été démontré qu’elle comporte de nombreux éléments de réussite dont témoignent le bon fonctionnement des centres et l’attention portée aux besoins spécifiques d’enfants.

    A signaler le turnover important des équipes. En effet les animateurs ne sont pas salariés mais indemnisés car leur statut n’est pas reconnu comme professionnel.

  5. Au niveau de la famille.
  6. Si l’on veut prendre en compte les besoins psychologiques des enfants, il est primordial de renforcer les liens avec le milieu familial. Les stratégies d’intervention auprès des familles, communautés et partenaires institutionnels se sont certes développées au rythme des avancées politiques et économiques du pays.

    Mais le tissu économique des communautés, entre autres, est encore trop fragile pour qu’on puisse penser à passer le relais aux familles.

  7. Au niveau de la communauté
  8. Il y a eu un effet de dissémination de l’expérience dans la mesure ou tous les animateurs formés, ont pu dans leur vie familiale et professionnelle faire usage des connaissances acquises.

  9. Au niveau de la coordination institutionnelle 

La coordination inter institutionnelle a ouvert des voies pour l’avenir, mais on se trouve parfois confrontés à des initiatives " médiatiques " devant produire un impact quasi "immédiat".

Or une politique en matière d’éducation non formelle se construit progressivement.

 

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