Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur
L’enseignement supérieur au XXIe siècle Vision et action
Débat thématique :
Mobilisation du pouvoir de la culture
UNESCO, Paris
Responsable : Culture and Development Coordination Office (CDC)
Préparé par
Prof. Rex Nettleford
Vice-président
Université des Indes occidentales
En collaboration avec :
Council of International and Educational Exchange (CIEE)
European Association for International Education (EAIE)
INTERARTS
Université des Indes occidentales (UWI)
ED-98/CONF.202.C2D.12
Résumé
Les années 90 ont été marquées par des changements brusques et considérables qui ont vu les cultures nationales s’inscrire dans un nouveau réseau d’interrelations mondiales. Nous voici devant d’autres défis, d’autres risques, d’autres doutes et d’autres luttes. Mais il ne s’agit pas simplement d’adopter de nouvelles politiques : il faut concevoir des politiques qui soient efficaces dans un environnement d’interdépendance, et efficaces à une époque où les impératifs de promotion d’une meilleure compréhension entre les cultures, d’élimination des stéréotypes et de consolidation de la paix entre les peuples apparaissent de la plus haute importance.
Dans ce contexte, les universités sont appelés à jouer un rôle différent. Alors que les jeunes générations ont toujours plus de mal à s’adapter aux valeurs qui ont fait les cultures d’hier, elles doivent pouvoir instaurer avec la culture dont elles ont hérité des liens positifs. Il est temps, par conséquent, de revoir nos systèmes d’enseignement et de trouver des façons de répondre aux besoins et aux aspirations de la jeunesse dans un monde en rapide évolution. Notre exposé vise à examiner comment les universités peuvent remplir ce rôle. Leurs programmes et leur méthodologie constituent à cet égard des outils décisifs pour atteindre leurs objectifs. Dans un monde où la diversité culturelle s’affirme comme un facteur social déterminant, la mission des universités devrait être d’articuler les politiques culturelles, et de développer des stratégies de coopération faisant intervenir l’enseignement supérieur, qui assurent la préservation des valeurs et du patrimoine culturels. En ce sens, les universités doivent être capables d’élargir le cadre dans lequel l’enseignement est imparti sans se focaliser sur la technique. Elles doivent réviser leur projet éducatif afin d’être en mesure d’informer les jeunes sur les " cultures autres ", celels du passé et celles qui diffèrent de la leur.
Universités : mobiliser le pouvoir de la culture. Une perspective caraïbe
par Rex Nettleford
Pour les deux tiers de la planète, une université existe d’un point de vue stratégique, en tant que ressource de développement pour la population et le pays concernés. Elle sert cette clientèle en éduquant et en formant dans des disciplines cruciales pour l’appartenance à un monde divers et concurrentiel où la science et la technologie (notamment la technologie des communications), la culture et la société, ainsi que la demande d’éducation tout au long de la vie, constituent des variables incontournables de l’équation de survie et de tout ce qu’il y a au-delà.
Dans une région comme celle des Caraïbes, une telle mission se nourrit de la diversité culturelle née des accidents de l’Histoire et, aujourd’hui, du pouvoir de transmissions galactiques par satellite. La conjoncture enjoint de partir à la découverte en explorant la réalité vécue, en empruntant des voies nouvelles et pertinentes dans les champs de l’ontologie, de la cosmologie et, par extension, de l’épistémologie. Cet univers mondialisé qu’est devenue la planète Terre place l’humanité à la croisée des chemins, à l’instar de l’ancienne Méditerranée où se rejoignirent la Grèce, Rome, l’Egypte et l’Orient et, plus tard, de la Péninsule ibérique où la rencontre des Arabes, des Juifs et des Ibériens porta ses fruits hautement créateurs. Un tel état de civilisation ouvre des horizons à la recherche, à l’analyse et à l’explication, dans le creuset d’une fécondation réciproque.
Le monde, comme ses deux tiers en développement, est une civilisation trop structurée et contradictoire pour se prendre au piège d’une définition unidimensionnelle. L’Université, en tant que lieu d’apprentissage du niveau supérieur et lieu de découverte créatrice, possède une réelle responsabilité dans la défense de la seconde et le soutien du premier en montrant les routes à prendre pour poursuivre le développement sans crainte de la désagrégation sociale.
C’est dans ce contexte que l’Université des Indes occidentales, servant la région des Caraïbes, s’est engagée dans une Initiative sur les études culturelles dont l’objet et la finalité témoignent d’une prise de conscience croissante du pouvoir des arts et de la culture dans la formation et la continuité de la société.
Une université doit comprendre avant tout qu’elle est plus utile lorsque les sources offertes à sa population étudiante sont elles-mêmes enrichies par des traditions d’exercice de l’imagination créatrice.
Les enfants apprennent la signification du travail accompli et sont mieux aptes à faire le lien entre le résultat et l’effort s’ils sont encouragés dans le cadre de leur éducation à écrire un poème ou une chanson, à jouer dans une pièce de théâtre, à créer une danse, à chanter dans une chorale ou à jouer d'un instrument dans un orchestre. La discipline sur laquelle repose la maîtrise du travail, l’exigence toujours renouvelée d’effort et d’application, les défis rencontrés sur la voie de l’excellence, l’habitude d’une autoévaluation réaliste, l’aptitude à aborder la diversité et le dilemme de la différence, que ce soit dans les arts du spectacle ou dans les grands sports (eux-mêmes appartenant au monde du spectacle), toute cela constitue une très bonne préparation aux trois principes apprendre à être (le substrat de l’ontologie), apprendre à connaître (le fondement de l’épistémologie) et apprendre à vivre ensemble (l’essence de la diversité créatrice qui caractérise l’existence caraïbe et qui va gagner le monde entier), bref, à tout ce qui servira à l’individu tout au long de sa vie.
C’est cette possibilité d’exercer dès le plus jeune âge l’imagination créatrice qui permettra de traverser la vie sans encombre. Et le processus éducatif sous toutes ses modalités – formelle et informelle, inscrite au programme scolaire et optionnelle – fournit à cette fin un excellent support. Adaptabilité, souplesse, promptitude à passer d’un langage à l’autre, faculté d’innover et capacité d’affronter la complexité du réel sont autant d’attributs de cette imagination créatrice et de portes ouvertes sur la connaissance, d’alternatives au rationalisme cartésien que nous avons reçu en héritage. Car si nous sommes parce que nous pensons, nous existons aussi parce nous sentons.
La séparation de ces deux états de l’expérience en tous inconciliables s’inscrit dans le syndrome binaire d’une tradition du discours intellectuel et du réductionnisme épistémologique qui représente un luxe pour n’importe quel peuple ayant survécu depuis cinq cents ans grâce à sa diversité créatrice et à une existence quotidienne puisant à des sources multiples.
Les universités du monde doivent porter le regard sur la longue route de l’histoire humaine et situer leur société à sa vraie place : sur le parcours du " devenir " humain et du processus de mutuelle fécondation qui a enrichi l’Egypte et la Grèce anciennes, l’Europe de la Renaissance, l’Espagne préparant 1492, les Amériques de l’ère moderne, et qui enrichit maintenant l’Europe du futur proche, annonçant pour ce petit cap du continent asiatique une dose stimulante de multiculturalisme multiracial. L’un des visages et des éléments de ce parcours est le phénomène de l’unité dans la diversité.
Nous faisons référence ici à la totalité de l’expérience humaine et non simplement à l’un de ses aspects comme la danse, la musique, le théâtre, la poésie ou la littérature. Nous parlons aussi de la totalité des articulations signifiantes de l’intégralité environnementale, cause, motif et fruit de notre culture (l’enseignement de la science ferait bien de débuter par là plutôt que par l’informatique). C’est la bifurcation du savoir entre la science et " le reste " qui a égaré un grand nombre d’instruits du monde en développement en nous poussant irrésistiblement vers un millénaire plus complexe, déjà parmi nous.
Il est aujourd’hui largement admis que le capitalisme comme ce socialisme apocalyptique, dans leurs formes soi-disant les plus pures, ont été fondamentalement a-culturels dans leur approche du développement. Il n’y avait pas de place pour la spécificité d’expériences culturellement déterminées dans le temps et parmi des populations particulières. Le développement, estimait-on, devait être scientifiquement défini et universellement poursuivi selon des lois immuables, qu’il s’agisse de celles du marché ou de l’éternelle lutte des classes. Toute allégation de différences culturelles étaient taxée de réactionnaire ou de révisionniste. Là où des formes culturelles populaires ont été tolérées, elles l’ont été, dans les deux cas de figure, comme éléments folkloriques purement décoratifs.
Nombre de ceux qui ont renoncé à cette attitude ont ensuite glissé aveuglément vers une autre panacée : la culture de la technologie. Or, l’éducation doit avoir pour tâche de garantir que la source de la technologie, la science, trouve une place centrale sans porter préjudice aux lettres. En 1995, l’éditorial d’un quotidien occidental réputé exposait le problème mieux que je ne saurais le faire. Je le propose en guise d’avertissement à tous ceux qui seraient tentés de s’immoler sur l’autel de cette nouvelle panacée :
" La carte de la technologie a souvent été utile dans notre jeu. Mais elle ne fournit pas le point de départ d’une vision sociale. Ce qui compte, ce n’est pas tant que chaque élève ait son ordinateur portable, c’est la façon dont il s’en sert. La technologie des fibres optiques n’apprend pas aux enfants à écrire ou à faire une addition. Pas plus qu’elle n’enseigne aux adultes à devenir de meilleurs citoyens… Au milieu de cette nouvelle mode politique, il est bon de rappeler que la technologie n’est pas une fin en soi, mais un moyen parmi beaucoup d’autres. Se faire les apôtres de la technologie ne doit pas dispenser les politiciens [et j’ajouterai pour ma part : les enseignants] du devoir d’énoncer clairement leurs plans et leurs principes. Le matériel est important, mais c’est le logiciel qui compte. " (The Times, Londres, 6 octobre 1995.)
Peut-être est-ce la culture qui compte vraiment aujourd’hui dans la recherche importante d’un enseignement de tous les niveaux défini sur des bases traditionnelles mais adaptable aux circonstances nouvelles et changeantes du monde contemporain. Je vois les enseignants et les établissements d’enseignement pour lesquels ils travaillent comme les grandes protagonistes, et les principaux agents, du règne de l’esprit, sous lequel des rameaux luxuriants jaillissent de l’exercice conjoint de l’intelligence et de l’imagination, celles-ci oeuvrant de concert à la naissance d’une communauté d’individus autonome, digne, tolérante, entreprenante et productive.
Telle est la force à l’origine de l’Initiative sur les études culturelles lancée dans une université des Caraïbes, région en développement. En tant qu’institution possédant une responsabilité majeure dans la spécialisation des ressources humaines de la région pour laquelle elle a été créée, l’UWI considère de son devoir de diriger la formation d’un personnel possédant une compréhension approfondie de sa propre histoire et de son propre patrimoine culturel, et capable d’articuler et d’insuffler cette compréhension à tous les niveaux de la société. Ses recherches constitueront le point de départ d’une nouvelle approche de l’éducation et de transformations des programmes d’enseignement qui peuvent être autant de composantes d’une société caraïbe juste et plus humaine.
Parmi les domaines de recherche couverts par l’Initiative, citons : l’éthique ; la gouvernance pour le XXIe siècle ; la créativité et l’autonomisation ; les médias et les formes d’expressions culturelles ; le tourisme culturel ; culture et santé ; culture et capital social ; attitudes caraïbes devant l’autorité, la justice, la citoyenneté, le travail, etc. Les résultats, on l’espère, fourniront aux gouvernements de la région des données à l’appui des décisions en matière de développement économique, et susciteront chez les responsables politiques une prise de conscience de la corrélation entre la compréhension de sa propre culture et les possibilités de croissance économique.
Ces résultats seront également à la base de la création à l’UWI d’un programme d’études culturelles destiné à mettre en lumière, moyennant des stratégies à développer dans tous les établissements et une analyse des programmes d’études, l’importance fondamentale d’une bonne compréhension de sa propre culture pour l’amélioration de la qualité de la vie et de la dignité de l’être humain. Le but ultime est l’autonomisation de chaque enfant, et ce but passe par une vision plus claire de la vraie mission d’une université, qui est d’émanciper, de vivifier, d’enrichir, en bref de rendre meilleure la communauté à laquelle elle appartient en permettant à la société de voir avec un regard et un esprit neufs.
Les menaces qui pèsent sur le tissu social caraïbe (encore en formation) représentent pour l’Université un grand défi. Tous les dirigeants des Caraïbes veulent le développement sous toutes ses formes, mais cet objectif ne peut être atteint que dans un climat de sécurité et avec une population respectueuse d’elle-même et de l’humanité en général. Il apparaît de plus en plus évident qu’aucun développement ne peut être garanti dans une société où une bonne part de la population a l’impression d’être sous-estimée et possède à ses propres yeux peu de valeur.
L’Initiative sur les études culturelles se propose d’aborder le problème sous-jacent en diagnostiquant ses causes premières, en analysant ces causes et en formulant des recommandations pour donner au processus éducatif une nouvelle dimension à la fois dans les établissements d’enseignement et dans le cadre de l’éducation du public au sens large, de sorte que chaque membre de la société se sente valorisé et capable d’apporter sa contribution. Cela concerne des problèmes sociaux urgents comme le trafic de drogue, la violence et la criminalité urbaine, aussi bien que des maladies chroniques comme la sous-production, le chômage et l’absence de volonté d’autonomie .
Les deux éléments qui s’imposent dans la mise en œuvre d’une telle initiative sont la recherche et un projet d’artistes résidants. La combinaison des résultats de la recherche et du contact direct avec des esprits créateurs qui se sont construits progressivement eux-mêmes par l’intégrité de leur effort peut apporter une nouvelle dimension à la vie de l’établissement, une dimension qui contribuera au concept d’enseignement au meilleur sens du mot, au lieu de celui de certification qui caractérise trop souvent des établissements du troisième degré devenus des usines à diplômes.
L’UWI remplit dans la région des Caraïbes un rôle unique, avec la mission clairement établie de servir de catalyseur au développement régional. Elle dessert quelque 13 territoires, en étroite association avec des voisins tels que le Suriname, Cuba, la République dominicaine, Haïti, la Colombie, le Venezuela, le Mexique et l’Amérique centrale, les Antilles françaises et néerlandaises, Porto Rico, les îles Vierges américaines et les dépendances britanniques des îles Caïman et des îles Turks et Caïcos. La conférence de 1996 sur la culture caraïbe tenue à cette université, qui a rassemblé 500 participants, a mis en évidence le fait que tout espoir de croissance économique et de développement social passait par la compréhension du patrimoine des Caraïbes. Voilà l’exemple d’une université mobilisant le pouvoir de la culture.
Un programme de recherche universitaire a depuis été mis en place à l’UWI . Son objectif est, donc, de former un personnel possédant une connaissance approfondie de sa propre histoire et de son patrimoine culturel, et apte à articuler et à insuffler cette connaissance et les résultats de ses recherches dans la prise de décisions sociales et économiques à tous les niveaux, aussi bien que dans des projets sociaux.
Ce programme couvre les aspects suivants :
Ce n’est qu’un début mais qui, nous l’espérons, contribuera au sein de la recherche universitaire à une meilleure appréciation du rôle central des variables culturelles dans ‘léquation du développement, et de la suprême importance de l’être humain dans tout processus de développement. Les universités qui n’intégreront pas cet impératif parmi leurs attributions n’auront pas de sauf-conduit pour le troisième millénaire.
Les stratégies à mettre en oeuvre
Culture et savoir
Pour que soit accordé à la culture un rôle central et non périphérique dans la vie intellectuelle, il faut encourager les universités à reconnaître et à intégrer activement la nature culturelle de l’ensemble de leurs tâches d’enseignement, d’apprentissage, de recherche et de services.
Inculquer le respect d’autrui et de son patrimoine
Les programmes proposés aux étudiants des universités devraient leur inculquer le respect des autres communautés, de leur patrimoine et de leur environnement, comme préalable à la construction d’une société harmonieuse. Parmi les matières au programme pourraient figurer les suivantes : culture et identité, culture et droits de l’homme, culture et environnement, patrimoine culturel et rôle de l’artiste.
Service culturel communautaire
Le programme universitaire obligatoire pourrait comporter des modalités de travail bénévole ou communautaire à forte composante culturelle, remplaçant des unités de valeur ou des stages en entreprise. Cette approche contribuerait à consolider la solidarité entre les générations, et offrirait une source d’expression et de créativité personnelle.
Le rôle de courtier des universités
La dimension internationale des universités et leur rôle de " courtiers " de la communication intellectuelle et des besoins d’échange doit être encouragée.
Universités et industries culturelles
Il faut favoriser la réalisation d’études et de réseaux locaux et régionaux en vue de la mise au point de mécanismes de prise de décision à ces deux échelons pour le développement des industries culturelles et d’autres secteurs productifs, par exemple : portée et potentiel économiques de la musique populaire, tourisme culturel, danse, littérature, etc.
Economie et culture
Les universités devraient être à même de fournir des informations sur la façon dont les habitants associent l’activité économique à d’autres aspects de leur vie et de leur culture, de leur système de valeurs, de leurs croyances morales et spirituelles et de leurs aspirations pour eux-mêmes et pour leurs concitoyens.
Création d’un réseau entre universités, musées et archives
L’objectif est d’abord de mettre en route la constitution d’un réseau entre universités de la région dans le but de promouvoir la connaissance de l’histoire, de la culture et de la science régionales. Ensuite, il serait possible de faire entrer dans ce réseau les musées et les archives de la région. Si le universités étaient ainsi reliées et épaulées par un soutien gouvernemental, un grand nombre de connaissances humaines seraient aisément disponibles pour tous et non simplement pour les étudiants des universités.
Une mission culturelle
Un enseignement universitaire devrait avoir pour partie intégrante de sa mission d’être un enseignement fondé sur la culture, apportant aux étudiants la connaissance de " l’autre " qui permet de mieux se comprendre soi-même.
Recherche
Il est nécessaire d’encourager les aspects de recherche et de pédagogie liés à la question de la culture et de la société et à la responsabilité culturelle générale des universités.