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Séance de stratégie I.2
Forum mondial sur l'éducation
Dakar, Senegal 26-28 avril 2000
Surmonter les obstacles à l'éducation des filles
Document de présentation
Original : anglais
Au cours de la décennie qui suivit la conférence de Jomtien en 1990, où l'éducation des filles fut définie comme une priorité cruciale, on a consacré beaucoup d'efforts à comprendre quels sont les obstacles qui s'opposent à l'éducation des filles, et à définir des stratégies efficaces qui permettraient de les surmonter. Cette session part du principe que l'éducation des filles demeure une priorité majeure pour que la communauté mondiale parvienne à réaliser l'objectif de l'éducation pour tous, et qu'il n'est pas nécessaire d'engager une discussion à ce sujet. On supposera aussi qu'il n'est pas nécessaire d'énumérer l'ensemble des obstacles qui peuvent s'élever contre l'éducation des filles ni la palette de stratégies qui se sont avérées efficaces, puisque ces faits sont bien connus tant dans la littérature spécialisée que dans la pratique. Par conséquent cette session sera centrée sur deux questions critiques qu'on doit mieux comprendre si l'on veut pouvoir accélérer les progrès de l'éducation des filles. Le premier problème apparaît au niveau du système : celui de la disparité entre les sexes ; le second se révèle le plus clairement au nivau de la salle de classe : celui de la sûreté et de la sécurité à l'école.
La nécessité de cadrer la discussion dans la limite des 90 minutes imparties aux Sessions de stratégie nous a contraint à effectuer des choix difficiles. Ces deux questions ont été retenues parce qu'elles sont pertinentes, de nature globale, parce qu'elles sont "émergentes" en ce sens qu'on ne dispose pas encore d'une compréhension générale de la façon dont on doit les aborder, et parce qu'elles font apparaître la nécessité de considérer l'éducation des filles à partir de la perspective combinée des deux sexes et non pas seulement à partir d'une perspective féminine. Le texte qui suit présente chaque question en fournissant des éléments de réflexion importants pour la discussion. Tout d'abord, pour préparer cet exposé, le section suivante propose un bref résumé sur la valeur de l'éducation des filles.
La reconnaissance de la valeur de l'éducation des filles
De nombreux textes normatifs statuant sur les droit de l'homme établissent clairement que l'éducation est un droit. C'est le cas de la Convention sur les droits sociaux, économiques et culturels, de la Convention sur relative aux droits de l'enfant (CDE), et de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW). Pourtant près des deux tiers des enfants dont le droit à l'éducation est encore bafoué sont de sexe féminin.
Il est bien établi que l'éducation des filles constitue un investissement qui globalement produit le plus haut rendement pour le développement économique. Parmi les bénéfices qu'une société peut retirer de l'éducation des filles, il faut compter l'accroissement du revenu des familles, des mariages plus tardifs et un taux de fertilité réduit, un taux de mortalité infantile et maternelle réduit, des enfants et des familles mieux nourris et en meilleure santé, un taux de mortalité périnatale plus faible, des opportunités et des choix de vie plus étendus pour davantage de femmes (ce qui inclut de meilleures chances de se protéger contre le VIH/SIDA) et une participation accrue des femmes au développement, ainsi qu'à la prise de décision politique et économique. Du fait de ces bénéfices multiples qui entrent en synergie, il est largement reconnu que consacrer des ressources pour offrir aux filles une éducation de qualité fait partie des meilleurs investissements qu'une société puisse faire. En outre, parce qu'on a bien aperçu les bénéfices intergénérationels de l'éducation des femmes, on considère aussi que les actions qui sont destinées à soutenir l'éducation fondamentale des jeunes femmes et à offrir aux adolescentes une éducation "de la seconde chance" représentent des investissements importants. Par conséquent, les ressources éducatives ne sont pas correctement utilisées lorsque les filles et les femmes n'en bénéficient pas.
Au cours d'une série récente de conférences internationales (Pékin, Copenhague, Le Caire, Rome, Vienne, ICPD+5 par exemple) et dans le cadre d'autres tribunes de discussion, les dirigeants du monde entier ont souligné que l'éducation des filles constituait une condition indispensable pour parvenir à l'égalité de sexes, et que sans elle les progrès du développement national et économique resteraient limités. Tant que les filles ne sont pas massivement inscrites dans les institutions scolaires, et tant qu'elles ne reçoivent pas une éducation de qualité au même titre que les garçons, leurs droits fondamentaux sont bafoués et les conditions préalables d'un épanouissement humain durable et global ne sont pas remplies. En outre, les crises économiques ou humanitaires engendrent un certain nombre de problèmes qui menacent de remettre en cause le peu d'acquis durement gagnés dans le domaine de l'éducation des filles.
La disparité entre les sexes
On entend par 'disparité entre les sexes' toutes les différences statistiques entre les hommes et les femmes qui sont exclusivement liés au sexe. Dans le domaine de l'éducation, l'indicateur le plus commun de cette disparité est le taux d'inscription. Dans 52 pays, on observe une différence entre les sexe de 5% et plus dans le Taux d'inscription primaire net (TIN). Cette différence se fait au détriment des filles dans 47 d'entre eux. On utilise aussi de plus en plus l'expression de 'disparité entre les sexes' lorsqu'on étudie les taux d'achèvement des études, de passage à un niveau supérieur d'étude, et de réussite. Dans les cas où les filles terminent le cycle d'études primaires, on constate souvent un fossé important entre les sexes dans le taux de passage à l'école secondaire. Ce fossé entre les sexes dans le domaine de l'éducation scolaire explique que le taux d'alphabétisation des femmes demeure toujours loin derrière celui des hommes. Lorsqu'à ce désavantage éducatif s'ajoutent d'autres facteurs, qu'ils soient ou non structuraux, comme la pauvreté (en particulier dans les zones rurales et dans les bidonvilles), le handicap, un statut minoritaire, la violence envers les filles et les femmes, la malnutrition, un système social en mutation rapide, le risque du VIH/SIDA, les filles sont systématiquement plus désavantagées que les garçons.
Immédiatement après la conférence de Jomtien, de nombreuses organisations qui s'intéressent à la question des sexes dans l'éducation s'intéressèrent de près aux pays dans lesquels l'écart entre les sexe est important (supérieur à cinq pourcent). Elles s'attachèrent à (1) identifier les parties du pays (rurales ou urbaines par exemple) dans lesquelles ces disparités sont présentes et à (2) éliminer ces disparités. On peut tirer plusieurs leçons de cette décennie d'expérience. Certaines d'entre elles sont ici présentées afin de fournir un cadre à une série de propositions destinées à améliorer la situation.
Leçon 1 : dans un certain nombre de pays, les filles ont certes bénéficié des investiments consacrés à l'éducation des filles, mais les garçons en ont encore davantage bénéficié. Il se produisit la chose suivante: on consacra des investissements importants à l'éducation des filles, l'inscription des filles augmenta, mais au même moment l'inscription des garçon augmenta davantage, ce qui déboucha sur une disparité entre les sexe encore accrue. Cette expérience laisse penser que ces investissements eurent avant tout pour effet d'améliorer la qualité de l'éducation scolaire, et que les parents ont tendance à envoyer plus d'enfants à l'école lorsque la qualité s'améliore, mais que cette qualité ne les incite pas à inscrire leurs filles à l'école autant que leurs garçons. Cette expérience indique-t-elle que les mesures adoptées, certes bonnes, ne contribuent pas réellement à remédier à la disparité entre les sexes ? Si c'est le cas, comment améliorer cette situation de manière raisonnable ? Faut-il continuer à améliorer la qualité de l'éducation scolaire jusqu'au point où l'ensemble des garçon sont inscrits à l'école, dans l'hypothèse qu'alors ces améliorations supplémentaires finiront par bénéficier aux filles ?
Leçon 2 : Les progrès vers la parité des sexes soulèvent de nouveaux problèmes liés au genre. La disparité entre les sexes a été réduite dans un petit nombre de pays. Ce fait a parfois été le résultat d'une baisse de l'inscription des garçons. Il s'agit d'un problème complexe, et on a montré qu'il repose, entre autres choses, sur le fait que les garçons semblent être incapables d'affronter une compétition croissante avec les filles et et qu'ils en viennent alors se sentir personnelement diminués du fait de cette remise en cause de la supériorité masculine. Ce mécanisme est particulièrement apparent dans le cas où les filles obtiennent de meilleurs résultats que les garçons. En réaction à cette remise en cause des concepts dominants de la masculinité, les garçons ont tendance à se replier sur des comportements qui renforcent leur image de macho et leur sens de la puissance masculine. Ces réponses vont des comportements perturbateurs à l'école aux activités qui permettent de gagner de l'argent facilement, et qui ne sont pas toujours légales, comme dans le cas du trafic de drogue ou des gangs de rue, où la violence est érigée en méthode pour résoudre les problèmes. Ces différentes façons d'agir sont autant de manifestations du sentiment qui anime les garçons selon lequel 'l'école ne correspond plus à leurs besoins'. Puisque l'objectif à atteindre dans l'éducation est l'égalité des sexes, et le respect de cette égalité par les garçons autant que par les filles, cette situation fait apparaître la nécessité d'aborder les concepts de masculinité et les attitudes psychosociales plus profondes qui sapent la construction de cette égalité, en particulier chez les garçons. De quels indicateurs a-t-on besoin pour mesurer les progrès dans ce domaine ? Quelles sont les implications de ce problèmes pour le contenu des programmes et les méthodologies d'enseignement ? Quelles en sont les implications pour l'éducation des filles dans des systèmes dans lesquels les garçons échouent de plus en plus ? Quels sont les problèmes ayant trait l'identité des garçons doit examiner dans ce processus ?
Leçon 3 : La qualité de l'éducation est essentielle pour garantir que les filles aillent à l'école et apprennent, mais elle n'est pas suffisante. Comme nous l'avons mentionné plus haut, on observe un accroissement de la disparité entre les sexes dans certains pays où l'on a pourtant consacré des investissements importants à l'éducation des filles. Ceci indique que l'amélioration de la qualité est à la fois reconnue et appréciée par les parents. Cependant, il ne conduit pas inévitablement à l'intégration des filles dans le système éducatif ou à la modification des attitudes négatives ou discriminatoires ni à des modifications au sein l'environnement d'apprentissage. Les attitudes sociales exercent une forte influence sur l'éducation des filles. On peut dès lors se demander si on ne devrait pas élargir la définition du concept de qualité de façon à ce qu'il contiennent les idée de 'bienveillant envers les filles' ou 'sensible au genre'. On dispose de beaucoup d'informations sur les améliorations qui rendent possible la participation des filles à l'éducation dans des communautés qui initialement apportait peu de soutien : comment ces informations peuvent-elles être plus largement partagées ? Comment les éducateurs et les systèmes éducatifs peuvent-ils associer l'ensemble de la communauté au dépassement des obstacles non-éducatifs qui se dressent contre l'éducation des filles ? Comment peut-on définir une combinaison efficace de mesures éducatives et non éducatives pour aborder à la fois la question de la qualité et celle d'un environnement favorable ?
Si ces leçons et ces questions ne sont en aucun cas exhaustives, elles permettent néanmoins de débrousailler certains des domaines clés qui doivent être traités dans une perspective nationale si l'on veut pouvoir accélérer l'éducation des filles dans la prochaine décennie. Il est clair que la compréhension des problèmes qui touchent à la disparité entre les sexes suppose qu'on décompose par sexes les données statistiques à des niveaux infra-nationaux. Quelles mesures la communauté internationale peut-elle prendre pour assister les différents pays dans leurs efforts pour réduire la disparité entre les sexes ?
La sûreté et la sécurité ne règnent pas à l'école
Les écoles devraient être enceintes protégées de l'apprentissage, des lieux où les enfants sont libres d'apprendre et d'apprendre à apprendre. Trop d'écoles ne sont pas, malheureusement, de tels havres paisibles, et dans une grande partie du monde, ce sont les filles qui courent le plus de risques dans les écoles touchées par l'insécurité.
La sûreté est un concept complexe. Lorsqu'on porte physiquement atteinte aux enfants, on peut aisément constater et comprendre la violence. Mais d'autres formes, moins visibles, de violence peuvent causer chez les enfants un sentiment d'insécurité et être préjudiciables à leur estime d'eux-mêmes. Cette violence invisible est insidieuse, mais elle est tout autant nuisible. Les enfants qui ne se sentent pas en sécurité dans un environnement d'apprentissage ne seront pas en mesure de tirer pleinement parti des opportunités d'apprentissage qui leur sont offertes, quelle que puisse être le richesse de cet environnement. Là où l'environnement n'est pas particulièrement riche, ce qui est le cas pour des millions d'enfants, les menaces qui prennent la forme du traitement inégal, du harcèlement, des brimades ou de la mésestime auront plus de chance d'être préjudiciables.
Leçon 4 : souvent, le trajet jusqu'à de l'école n'est pas sûr. Les enfant qui doivent parcourir de grandes distances pour arriver à l'école ont plus de chance de rencontrer des situations difficiles en chemin que ceux qui vivent à proximité des écoles. Les menaces rencontrées sont différentes selon qu'il s'agit de situations urbaines ou rurales. Des recherches montrent à quel point les filles sont harcelées tant physiquement que verbalement lorsqu'elles utilisent les transports en commun. Dans les zones rurales, les filles peuvent être abordées lorsqu'elles marchent sur des chemins isolés. Tandis que les expériences diffèrent d'une situation à l'autre, le résultat est sensiblement le même - il n'est pas surprenant que les parents soient peu disposés à laisser leurs filles aller à l'école dans de telles circonstances. Quels mécanismes peut-on mettre en place pour rendre le trajet jusqu'à l'école sûr et agréable ?
Leçon 5 : A l'école, les filles subissent souvent des mauvais traitements, qui peuvent revêtir des formes multiples. On exige souvent des filles qu'elles assurent l'entretien de l'école, tandis que les enseignants et les garçons consacrent leur temps au travail scolaire ou au loisir. On peut faire asseoir les filles au fond de la classe, ou ne les interroger que rarement, par suite de quoi elles acquièrent une image négative d'elles-mêmes. Des matériels didactiques qui présentent les filles et les femmes comme des êtres de moindre importance que les hommes érodent encore un peu plus la confiance en elles-mêmes des filles. Les enseignants autorisent parfois les garçons à se moquer des filles seulement parce qu'elles sont des filles. Comment peut-on faire croître chez les filles des concepts positifs d'elles-mêmes d'une façon qui respecte aussi la culture ? Que peut-on faire pour améliorer le contenu des programmes et des matériels d'apprentissage de telle sorte qu'ils ne renforcent pas les stéréotypes négatifs ? Comment peut-on introduire des changements en faveur d'un groupe désavantagé de telle sorte qu'il ne soit pas perçu comme étant placé "en compétition" avec le groupe avantagé ?
Leçon 6 : Certains mauvais traitements causent de graves préjudices physiques. Il est bien établi que les filles subissent souvent des mauvais traitements physiques à l'école, y compris des viols. Les filles peuvent subir des agressions sexuelles de la part de leurs camarades de classe masculins, ou même de leurs enseignants. Dans la plupart des cas, ce sont les filles qui subissent les conséquences publiques dès que les mauvais traitements sont connus. Comment peut-on apprendre aux filles à se protèger ? Comment peut-on aider les enseignants à se considérer comme des protecteurs et des défenseurs de leurs élèves, ou comme les agents d'un changement d'attitude ? Quels mécanismes peut-on mettre en place afin de garantir qu'en cas de violences ou d'agressions, ce ne soit pas la victime qui doive aussi en supporter les conséquences et subir le blâme?
Ces leçons et ces questions ne font qu'effleurer un problème extrêmement délicat, qui n'est souvent pas abordé, parce qu'il suscite des passions tellement violentes. Mais l'expérience des années 90 montre qu'on doit s'attaquer à ces problèmes si l'on veut que les objectifs fixés à Jomtien se réalisent. Comment la communauté internationale peut-elle aider les différents pays à faire de leurs écoles des enceintes protégées de l'apprentissage, pour les filles aussi bien que pour les garçons ?
Conclusion
Il faut adopter une perspective qui prend en compte le genre pour traiter les problèmes qui touchent à l'éducation des filles. Ceci suppose qu'on examine attentivement la situation des garçons aussi bien que des filles à l'intérieur de nos systèmes éducatifs, et qu'on analyse la façon dont ces systèmes produisent des effets différents sur les filles et sur les garçons. Notre objectif est en fin de compte de parvenir à une éducation de qualité pour tous. Cette session de stratégie doit servir à exposer une partie du nouveau programme pour le 21ème siècle - que les filles aussi bien que les garçon puissent également recevoir une bonne éducation.