Forum mondial sur l'éducation > Séances de stratégie >
Séance de stratégie I.4
Forum mondial sur l'éducation
Dakar, Senegal 26-28 avril 2000
Rendre l'enseignement primaire universel et gratuit
Document de présentation
Original : anglais
Introduction
La Déclaration Universelle des droits de l'homme proclame en son article 26 : « Chacun a droit à l'éducation. L'éducation doit être gratuite, du moins aux niveaux élémentaire et fondamental. L'enseignement élémentaire doit être obligatoire. » Plus de 50 ans après, l'enseignement primaire universel n'est toujours pas une réalité dans plusieurs pays. Certes, depuis la Conférence mondiale sur l'éducation pour tous (Jomtien, 1990), des progrès ont été réalisés dans différentes régions du monde mais les résultats demeurent mitigés. Est-il acceptable qu'aujourd'hui encore 125 millions d'enfants dont 2/3 sont des filles, restent sans école ? Ou que parmi ceux qui y ont accès, 150 millions abandonnent avant d'atteindre un seuil critique d'apprentissage élémentaire: savoir lire et écrire ?
La situation reste donc très préoccupante, notamment en Afrique au Sud du Sahara, seule région du monde où le nombre d'enfants non-scolarisés continue d'augmenter au lieu de diminuer, et en Asie du Sud. Elle devient absolument intolérable dans ce 21e siècle où la connaissance, devenant le facteur le plus puissant du progrès humain, va déterminer plus que jamais le sort des individus et des collectivités avec pour conséquence la marginalisation de ceux qui en sont privés. C'est affirmer toute l'urgence pour la communauté internationale de considérer la scolarisation universelle dans toutes les parties du monde comme un impératif catégorique pour pouvoir garantir le droit à la dignité humaine de chaque enfant, fille ou garçon, combattre efficacement la pauvreté et assurer les bases d'un développement équilibré du monde.
1. Accélérer les progrès vers l'accès et le maintien de tous les enfants à l'école
La législation fixant l'obligation scolaire existe dans la plupart des pays. Elle devrait être généralisée afin d'affirmer solennellement la responsabilité qu'a tout État de garantir l'enseignement primaire à l'ensemble des enfants, filles et garçons, vivant dans son territoire. Il s'en suivrait la nécessité d'évaluer les obstacles à l'application de la législation dans chaque pays afin d'orienter les efforts vers la recherche de solutions spécifiques et propres à les surmonter dans les meilleurs délais. Les contraintes peuvent varier d'un pays à l'autre : rareté des ressources, surendettement, croissance démographique très forte, dispersion de la population sur de larges étendues de territoire, pandémie du SIDA/VIH, guerre civile , inadaptation des modèles éducatifs,… De manière générale, les deux types de contraintes que l'on rencontre sont relatives à l'offre et à la demande.
1.1 Lever les contraintes liées a l'offre
Recruter et former des maîtres, construire et équiper des salles de classes, doter l'enseignement de manuels scolaires et des autres matériels didactiques etc. de façon à pouvoir accueillir tous les enfants, filles et garçons, à l'école demandent qu'une part suffisante des ressources financières du pays soit affectée à l'enseignement primaire. Ce qui suppose souvent une priorité donnée à l'éducation dans l'allocation intersectorielle du budget de l'État et, au niveau intrasectoriel, une surpriorité accordée à l'enseignement primaire. La mobilisation de ressources extrabudgétaires à travers la participation de différents secteurs de la société permet de compléter l'effort de l'État et d'augmenter les capacités d'offre sans oublier l'aide internationale. Dans tous les cas , la stratégie d'accélération exige l'accroissement substantiel des ressources affectées à l'éducation en général (à 6% du PNB selon plusieurs demandes internationales) et à l'enseignement primaire en particulier. Les déficits restent importants à la lumière des chiffres disponibles sur le pourcentage du PNB consacre aux dépenses publiques d'éducation : 3.8% Afrique, 2.7 Asie et 2.8 Amérique Latine. Pourtant, une volonté politique de la communauté internationale est à même de les combler rapidement si mobiliser la valeur du montant de 4 jours des dépenses militaires mondiales ou de 7 jours de spéculations financières des marchés internationaux permet de payer les coûts annuels de la scolarisation universelle.
Mais, on observe aussi qu'avec un niveau équivalent de ressources et toutes proportions gardées, les systèmes scolaires peuvent présenter des performances très variées en termes d'accès et de rétention. Il existe même des thèses qui affirment que dans la plupart des pays en développement la solution de l'enseignement primaire universel se trouve moins dans l'augmentation des ressources que dans une meilleure utilisation de celles qui existent déjà. C'est donc l'efficacité dans l'utilisation des ressources qui fait alors la différence. Par rapport aux choix de coût-efficacité à opérer dans les divers domaines, l'analyse de plusieurs expériences montre l'impact majeur des modèles de recrutement, de rémunération, de gestion et de déploiement des enseignants dans le rythme d'accroissement de la scolarisation .De ce point de vue, la mortalité de plus en plus élevée que provoque le SIDA/VIH dans le corps enseignant représente dans plusieurs pays un sérieux défi à relever.
Utiliser plus efficacement les ressources disponibles pour étendre l'offre suppose des analyses sectorielles poussées pour mener des réformes conséquentes de politique à partir d'une meilleure maîtrise des données de base, statistiques, de la carte scolaire et autres. Ce qui se traduit par une planification plus efficace et une gestion plus efficiente des ressources en fonction de la distribution de la population-cible et de la recherche des meilleures formules de cout-efficacité. C'est une des priorités que l'assistance de la communauté internationale devrait prendre plus en considération.

Si les pouvoirs publics se sont donné pour mission de parvenir à l'Education pour Tous, doivent-ils engager les mêmes efforts pour assurer un enseignement aux groupes actuellement marginalisés et exclus ? A qui incombe-t-il de garantir l'insertion de ces groupes dans les programmes des projets éducatifs ?
1.2 Lever les contraintes liées a la demande
1.2.1 Améliorer la qualité de l'éducation

L'offre d'enseignement primaire ne correspond pas toujours à la demande des différentes communautés. L'utilité de l'école peut être mise en doute par les parents du fait de la qualité médiocre de l'enseignement et/ou de la faiblesse des résultats scolaires. En conséquence, ils refusent d'inscrire les enfants, les filles notamment, à l'école ou les en retirent. Outre la dotation en quantité suffisante des intrants qui font la richesse de l'environnement des apprentissages, sont ici interpellés la qualification et la motivation des enseignants, l'efficacité des méthodes d'enseignement-apprentissage, la qualité des programmes scolaires et de l'organisation pédagogique de l'école, la fixation de normes de performances dans les principales matières, le suivi et l'évaluation des résultats scolaires, le temps d'instruction. Là également l'impact du SIDA/VIH sur la qualité de l'éducation se pose dans certains pays en termes d'absentéisme et de perte de plus d'enseignants qualifiés que l'on parvient à en former. Les possibilités qu'ouvre l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication en direction, entre autres, de l'accès large aux connaissances, du renforcement des processus d'enseignement-apprentissage, y compris d'auto-didactisme, et du perfectionnement professionnel des maîtres représentent un enjeu mais aussi un défi important auquel il convient d'accorder une plus grande attention et des efforts plus soutenus en vue de leur intégration dans les politiques nationales.
1.2.2 Renforcer la pertinence de l'éducation

Au-delà de la qualité ainsi posée, la pertinence de l'éducation dispensée fait quelquefois problème au regard de ce que les communautés estiment être les authentiques besoins éducatifs fondamentaux. Ici, l'exigence est, grâce à la refinalisation de l'enseignement primaire, de lier plus étroitement l'école, les apprentissages et les contenus éducatifs aux valeurs, besoins et réalités du contexte local : identité culturelle, lutte contre la pauvreté, potentiel spécifique de développement,... La décentralisation de la provision, de la gestion et du contrôle des services éducatifs, l'utilisation des langues locales comme langues d'instruction et la flexibilité des curricula ouvrent des espaces pour rapprocher l'école de la communauté et permettre à cette dernière de participer au dialogue sur le projet éducatif et à sa mise en œuvre. Plus que la simple acceptation de l'école par les parents, c'est l'appropriation de l'école primaire par les communautés de base qui est en jeu avec des retombées certainement positives sur la fréquentation , la qualité et la pertinence des apprentissages scolaires en rapport avec la solution des problèmes posés par le champ de la pratique sociale. Ce qui concourt à renforcer les dimensions éducatives de l'enseignement, le sens de l'école et la motivation de ses principaux acteurs.
1.2.3 Promouvoir la gratuité de l'enseignement primaire

Les coûts directs et indirects de la scolarité pour les parents pèsent sur la demande et les calculs d'opportunité qu'ils font, peuvent être défavorables à l'inscription des enfants, notamment celle des ruraux et des filles, à l'école. Un des enseignements tirés de l'analyse des politiques réussies, en Ouganda et au Malawi par exemple, est que l'institution de la gratuité peut être un très fort coup d'accélérateur donné à la marché vers la scolarisation primaire universelle. L'approche de la gratuité peut varier d'un pays à l'autre. L'essentiel est de veiller rigoureusement à ce qu'aucun enfant, fille ou garçon, ne soit exclu de l'école pour des raisons financières. Les coûts imputés aux parents doivent leur être supportables ou alors ils doivent bénéficier, à travers l'école, d'une assistance qui leur permette de couvrir ces coûts. Le recours par l'État à l'enseignement privé, y compris les écoles communautaires, n'est pas en contradiction avec la gratuité dés lors que la distinction est faite entre financement (État) et provision de l'éducation (secteur privé, ONG, communautés). L'option peut être un choix coût efficace dans certains contextes et, mieux, elle peut être source d'enrichissement de l'éducation grâce à l'implication de divers acteurs de la société civile.
Au total, à travers les réponses apportées à toutes ces questions se détermine l'impulsion à donner à la demande sociale d'éducation et, aussi, à l'efficacité du système scolaire par des réformes éducatives et structurelles conduisant, entre autres, à la réduction, voire à la suppression des résistances à la scolarisation, des redoublements et des abandons. On voit là l'intérêt de combiner judicieusement politiques d'offre et politiques de demande, tout autant qu'élargissement de l'accès, amélioration de la qualité et renforcement de la pertinence, dans les stratégies d'accélération de la scolarisation. L'assistance de la communauté internationale ne devrait-elle pas accorder plus d'intérêt aux politiques de demande et à cette articulation?
2. Mettre l'accent sur la scolarisation des enfants, filles et garcons, les plus désavantages et les plus vulnérables
Ne faudrait-il pas mettre un accent particulier sur les ruraux, les filles, les enfants-travailleurs, les enfants handicapés, les orphelins du SIDA/VIH, les enfants dans les pays en conflits, les enfants dans la rue, les enfants nomades -- bref les enfants en situation difficile qui sont souvent les exclus du système éducatif? Ils constituent dans la plupart des cas le gros des effectifs du dernier quart de la population scolarisable que les programmes d'éducation pour tous ont de la peine à atteindre. C'est que le modèle d'école primaire traditionnelle, unique pour tous, que l'on cherche à généraliser s'adapte rarement à leurs situations et contraintes particulières. L'approche d'une carte scolaire plus orientée vers la demande que vers l'offre s'impose pour tenir compte de la distribution géographique des zones d'habitation éloignées et/ou isolées. Il faut rapprocher l'école au plus près de ces enfants, ce qui se traduit souvent par la création d'écoles de petite taille avec des classes multigrades pour leur assurer un cycle primaire complet sur place.
Globalement posée, la problématique soulève des questions liées à la conception, au financement et au développement de modèles d'enseignement primaire offrant un accueil approprié à ces groupes d'enfants, filles et garçons, en apportant une réponse satisfaisante à leurs besoins et à leurs droits, notamment à la santé, à la nutrition, à la protection et à la sécurité. C'est une approche incontournable pour les politiques d'équité dont les succès, grâce à la force d'entraînement, représentent un facteur puissant de dynamisation des stratégies d'accélération de la scolarisation pour tous.
Il convient d'intégrer à ces modèles la flexibilité dans l'aménagement du temps et de l'espace des apprentissages qui permet de prendre en considération les contraintes particulières que vivent ces enfants, filles et garçons. Des alternatives non-formelles et/ou spéciales d'éducation de base peuvent donner encore plus de souplesse et de pertinence à ces approches. Mais il faudra alors veiller dans le même temps à l'égalité d'accès à des services éducatifs de qualité, à la pleine reconnaissance des acquis d'une éducation de base jugée équivalente à un enseignement primaire formel et, plus généralement, aux exigences d'intégration de ces enfants, filles et garçons, dans le système éducatif officiel et dans la société. A cet égard, des programmes de développement de la petite enfance (éducation, santé et nutrition) devraient être orientés en priorité vers elles et eux pour leur permettre de surmonter leurs handicaps de départ et de pouvoir bénéficier des mêmes chances de réussite scolaire que les autres enfants.
3. Priorités, mesures, mécanismes et instruments à mettre en place par la communauté internationale pour aider les pays a réaliser l'objectif d'ici 2015
C'est principalement dans les pays concernés que se jouent les dynamiques propres à relever le défi de la scolarisation primaire universelle et gratuite. L'engagement du leadership national au plus haut niveau, la mobilisation des différents secteurs de la société et le développement de capacités nationales, institutionnelles et techniques, sont généralement considérés comme des facteurs décisifs de succès. Toutefois le rôle de la communauté internationale n'est pas négligeable compte tenu de l'influence qu'elle exerce sur la définition des priorités à travers le dialogue politique et la détermination des thèmes émergents, de l'assistance financière qu'elle apporte et des connaissances qu'elle accumule et diffuse dans son rôle de catalyse de l'innovation et de l'apprentissage des bonnes pratiques.
A partir de cette double considération, les discussions de la table-ronde s'orienteront utilement vers des propositions de priorités, de mesures, de mécanismes et d'instruments pour promouvoir une stratégie d'assistance de la communauté internationale susceptible d'aider efficacement les pays concernés à atteindre, d'ici 2015, l'objectif de scolarisation universelle et gratuite. La grande question à se poser est celle de savoir ce que la communauté internationale doit et peut faire plus et/ou mieux par rapport à ce qu'elle a fait depuis Jomtien à partir, entre autres, des interrogations suivantes :
Quelles actions spécifiques peut développer la communauté internationale en vue de faire inscrire, en tant que surpriorité, dans l'agenda des pays et des agences, l'urgence de résoudre le drame des enfants, filles et garçons, sans école, en accordant à l'Afrique au sud du Sahara et à l'Asie du Sud toute l'attention qu'elles méritent, plus particulièrement aux 16 pays de concentration de ISNUA et aux 40 pays PPTE ?
Quelles sont les priorités et les mesures à promouvoir par la communauté internationale pour accroître la mobilisation de ressources et l'efficacité de leur utilisation en faveur de ces enfants, notamment des groupes les plus désavantagés et les plus vulnérables, aussi bien dans les pays qu'au niveau des agences de coopération bilatérale et multilatérale?
Quels mécanismes et quels instruments la communauté internationale peut-elle mettre en place pour aller plus résolument vers une meilleure coordination et une plus grande efficacité de l'aide?
Comment peuvent s'operationaliser les nouveaux partenariats pour l'accélération de la scolarisation primaire en termes de renforcement des capacités nationales à concevoir et à mettre en œuvre avec succès, par des approches sectorielles globales, des programmes d'éducation pour tous aux différents niveaux : du pays (État et société civile)? - du ministère de l'éducation? - de la communauté locale? - de l'école ?
Les participants à la session sont invités à centrer leurs contributions sur les réponses concrètes à donner à ces questions afin qu'à l'issue des échanges il puisse ressortir quelque 3-4 propositions majeures pouvant être utilement intégrées dans le cadre d'action qui sera adopté par le Forum.