J’avais 18 ans, il y a bien longtemps aujourd’hui, et mon jeune
militantisme étudiant était engagé contre la guerre d’Algérie ;
mais il me fallait plus que participer à des discussions et des
manifestations, et c’est dans des cours d’alphabétisation avec
ensuite l’animation d’un club d’adultes algériens organisés par la
CIMADE, ONG française, que j’ai trouvé alors la possibilité et la
satisfaction d’une participation concrète à un grand mouvement de
société. Aujourd’hui, mon périple professionnel se boucle au Siège
de l’UNESCO où je dirige les programmes d’alphabétisation et d’éducation
non formelle après de longues années de service international, en
Afrique surtout et un peu en Asie, jusqu’à ce que bientôt la retraite
me permette de retourner dans un volontariat auprès de la CIMADE.
En se retournant sur le chemin d’une existence professionnelle, sans
doute est-il fréquent d’y trouver une cohérence, sinon un sens,
imprévisible au départ ; toujours est-il qu’une trentaine d’années
sous la bannière de l’UNESCO et au service de l’éducation de base me
donne la conviction d’avoir eu la chance d’avoir été à de nombreux
" carrefours du donner et du recevoir " ; j’ai
certainement beaucoup reçu et il ne me reste qu’à espérer que ce que
l’on appelait autrefois mon " expertise " a pu aider
beaucoup d’individus dans leur accès à une éducation de base par la
grande porte qu’est l’alphabétisation.
Car ce n’est pas dans des livres que j’ai trouvé ce parallèle
entre l’éducation et la lumière, mais dans des villages et des
bidonvilles, auprès de jeunes et de vieux, hommes et femmes, cela par
delà les continents et les cultures ; il y avait peu de choses en
commun entre cette femme déjà âgée de la montagne laotienne, dans les
années 90, et ce jeune noir sud africain avec qui je discutais en
cachette au cours des plus durs moments de l’apartheid, sinon la soif d’apprendre,
de savoir, de s’ouvrir … à la lumière ! Ce n’est pas qu’eux
ou moi ayons pu croire que l’éducation soit la garantie d’un monde
meilleur, mais pour le moins nous avons su que l’alphabétisation est un
outil nécessaire dans un monde qui, aujourd’hui, reste essentiellement
écrit quelle que soit l’influence de la radio et de la télévision ;
l’accès à l’écriture ouvre plus que jamais les portes à la
connaissance, à ce symbole premier qu’est la lumière. Les esprits
chagrins nous rappelleront que c’est en mordant dans cette pomme-là que
l’humanité est devenue souffrante … mais c’est sans doute
aussi ce qui a fait son humanité !
J’ai appris aussi au long de cette quête pour le partage du savoir,
que les problèmes de l’analphabétisme n’étaient pas simplement les
problèmes des " autres ", mais plus gravement des
questions de solidarité tout autant internationales que nationales. Les
débuts de ma carrière se sont trouvés au " soleil des
indépendances " parmi les espoirs de développement du Tiers
Monde, quelles qu'aient été les Cassandres du temps qui, comme mon
vieux professeur René Dumont vaticinait, que tout cela était bien
" mal parti " ! Les années 70 ont commencé à
apporter leur lot de désillusions, en même temps que l’on identifiait
à l’intérieur des sociétés les plus riches ce nouveau concept qu’est
le Quart Monde où l’alphabétisation est aussi rare que précieuse
; il est intéressant de noter au passage que c’est en France, terre de
culture et de tradition sociale, qu’a été découvert ce nouveau monde.
Quelles que soient les qualifications que l’on puisse donner à l’analphabétisme,
de retour, primaire, illettrisme, etc., il est avant tout une souffrance
ou simplement un manque pour des populations qui n’ont pas la maîtrise
minimale de l’écrit afin de simplement vivre au quotidien ; même
après quelques générations d’éducation de base gratuite et
obligatoire, son fondement, qui est l’accès à l’écriture, reste
précaire chez des individus et des groupes de population, en difficulté
pour une raison ou une autre. L’éducation n’est pas une donnée
acquise ; elle est fragile, comme le savent tous ceux qui ont appris puis
oublié une langue faute de la pratiquer ; l’alphabétisation plus
encore, qui en est la racine et a besoin d’entretien, de stimulant pour
rester fonctionnelle et à flot devant la montée de besoins en
connaissances. On a beaucoup parlé de la déchirure sociale en France,
et il me semble que le tissu éducationnel à l’occasion s’effiloche.
La répétition symbolique et régulière de la Journée internationale
de l’alphabétisation
n’est ainsi pas un radotage international et bureaucratique ; car,
d’une part, il s’agit toujours de combler les trous encore existants
sur la carte mondiale de l’éducation en assurant un service minimum à
des population exclues et, d’autre part, de rappeler à la vigilance les
sociétés qui ont réalisé leur scolarisation fondamentale universelle.
Pour citer le Directeur général de l’UNESCO " le combat de
l’UNESCO est en premier lieu celui de l’éducation pour tous. L’éducation
est un bien fragile et encore très inégalement distribué. L’alphabétisation
en est la porte d'accès principale ".