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Brésil : Apprendre dans sa langue maternelle

Les origines de cette histoire remontent au milieu des années 1970, lorsque deux linguistes qui travaillaient pour " Sociedade Internacional de Linguistica "(SIL) (Fondation Internationale de Linguistique) initièrent un projet pilote dans le village brésilien de Cachoeirinha. On recense au Brésil plus de195 langues vivantes - 155.000 personnes parlent au moins une de ces langues amérindiennes. Une d'entre elles est la langue Terena. Nancy Butler et Muriel Ekdahl débutèrent la formation d'un groupe d'adultes, de langue maternelle Terena, qui souhaitaient travailler à mi-temps comme instituteurs dans la communauté. Un an après ces volontaires de l'enseignement passaient plus de deux heures par jour avec leurs élèves, enfants et adultes mélangés. Les cours se focalisaient sur la lecture et l'écriture de la langue Terena, sur les mathématiques et le portugais oral. En dépit du flagrant succès de ce projet-pilote et des progrès significatifs de tous ceux qui y étaient impliqués, le gouvernement opta pour le non-renouvellement du contrat du " SIL ", et c'est ainsi qu'il mit fin au projet.

Les années suivantes, il n'y eut de changement au niveau du système éducatif en faveur des 15. 000 membres de la communauté Terena du Brésil. Les cours des écoles publiques étaient exclusivement donnés dans la langue nationale dominante, le Portugais, ceci impliquant que les enfants appartenant aux foyers de la communauté Terena, où les familles ne parlent que leur langue maternelle, étaient désavantagés dès le départ. Beaucoup d'entre eux ne maîtrisaient pas complètement le portugais, aussi la plupart d'entre eux étaient-ils contraints de redoubler la même classe plusieurs fois.

En novembre 1998 un fonctionnaire de l'éducation nationale rendit visite aux écoles publiques locales. Il fut choqué de constater que 74 pour cent des élèves de la communauté Terena, qui allaient à l'école primaire, ne pouvaient ni lire ni écrire en Portugais. Aux cours des six dernières années, plus de 55 pour cent des élèves, de huit différents villages Terena, n'avaient pas les connaissances linguistiques nécessaires pour passer de l'école primaire au collège. De nombreux élèves de la communauté Terena ont un souvenir accablant de leur scolarité : une période marquée par une lutte désespérée, la frustration et un sentiment d'échec profond. Les taux d'abandon scolaire étaient très élevés dans cette région.

Cette situation préoccupait beaucoup de personnes dans la région, et spécialement tous ceux dont les enfants étaient sur le point d'entamer leur scolarité ou avaient déjà intégré le système scolaire. Un jeune couple de Terena, Laucidio Sebastiao et son épouse Lindomar, décidèrent de prendre le taureau par les cornes. Leur fils était sur le point de fêter son cinquième anniversaire - le jeune garçon venait tout juste de commencer l'école primaire du quartier et les cours étaient uniquement en Portugais. Laucidio était déterminé à éviter que l'éducation de son fils n'en supporte les conséquences. Il commença à enseigner la langue Terena, dans son propre village de Igua Branca, à un petit groupe d'enfants dont son fils faisait partie. Les enfants devaient apprendre à lire et à écrire en Terena, et les cours se poursuivaient parallèlement à la scolarité normale. Au début les réactions à son projet étaient sceptiques et même négatives et le jeune père ne reçut que peu de soutien de sa communauté.

Nancy Butler habitait à l'époque dans la région, et Laucidio alla lui demander de l'aide et des conseils. Ensemble, ils développèrent des idées, des outils pédagogiques et des jeux adaptés à chaque tranche d'âge et aux centres d'intérêts de ce groupe d'enfants. La communauté Terena réagit avec surprise au vu des résultats de cette expérience - le système bilingue fonctionnait à merveille, et les enfants apprenaient rapidement à lire et à écrire en langue Terena. Loin de gêner leurs progrès en Portugais, les enfants au contraire, cours après cours, prenaient de l'assurance dans leur langue maternelle, ce qui facilitait du même coup l'apprentissage d'une seconde langue. D'un jour à l'autre, les parents de la communauté commencèrent à s'intéresser aux succès de Laudicio et en prirent bonne note. Ils étaient, évidemment, intéressés par les résultats obtenus et souhaitaient eux aussi pouvoir bénéficier de cette " expérience ".

En février 1999, les échos de cette entreprise arrivèrent aux oreilles du secrétaire chargé des affaires scolaires de Taunay, dans la région Terena. Il rendit visite à Nancy Buttler et lui demanda si elle était disposée à prendre la tête d'un projet d'éducation bilingue dans cette région. Etait-t elle prête à donner son d'accord pour encadrer un cours intensif de Terena d'une durée de quatre jours, à un groupe d'instituteurs sous contrat avec les autorités locales ? Il n'y avait pas de temps à perdre. Une fois les instituteurs mis à l'épreuve, Nancy ne disposerait plus que de deux jours pour leur faire assimiler des notions didactiques spécifiques des mécanismes de la langue Terena. Les cours débutèrent le 22 février 1999, dans les écoles de trois différents villages du Mato Grasso do Sul.

Lorsque le secrétaire chargé des affaires d'éducation de Taunay se rendit de nouveau auprès des écoles en juin 1999, son évaluation montrait que 71 % des enfants qui avaient auparavant des difficultés lisaient désormais avec aisance et étaient sur le point d'apprendre à écrire en Terena. Le projet a déjà porté ses fruits, mais le chemin restant à parcourir demeure semé d'embûches. Son objectif à long terme est de doter les instituteurs de Terena des outils nécessaires à une autonomie éventuelle dans leur travail, en leur donnant huit heures supplémentaires par semaine de manière à ce qu'ils puissent organiser et préparer des groupes de discussion. Cela permettra peu à peu de former des assistants qui prendront à leur tour le relais auprès des nouvelles recrues.

Deux ans après, la communauté Terena au Brésil a grandi en confiance et en stature, ses membres ayant vu le temps et les efforts consacrés par d'autres qu'eux à préserver et maintenir la langue et la culture Terena. On peut dire que c'est un des grands succès de ce projet - sans mentionner l'enrichissement à un niveau personnel de tous ceux impliqués dans ce projet. Les instituteurs rapportent que les élèves arrivent souvent à l'école une heure et demie avant les cours et se privent même, dans leur empressement à apprendre dans leur langue maternelle, des pauses du déjeuner. Cet enthousiasme effréné a gagné les membres plus âgés de la communauté ; un groupe de jeune Terena de Igua Branca a même demandé à Laucidio s'il était disposé à organiser des cours du soir spécialement pour eux.

Le 19 avril 1999, le gouvernement local fit voter une loi stipulant que l'éducation interculturelle bilingue était désormais obligatoire dans toutes les écoles municipales de la région de Terena. Grâce à leur travail, Laudicio, Lindomar et Nancy ont su convaincre les autorités locales que l'enseignement dans leur langue maternelle était une chose essentielle pour les communautés indigènes de Terena. En ouvrant l'esprit des sceptiques de tous bords, ils ont amélioré les perspectives des jeunes de Terena et les ont ainsi mieux armés pour faire face à l'avenir.

 

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