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El
Salvador : l'essence même du rôle que doit jouer l'alphabétisation
Erik
- la plupart des gens le connaissaient par ce prénom - disparu subitement
lors d'un accident de voiture en octobre 1999. La nouvelle de sa
mort provoqua une sorte d'onde de choc dans toute la région de Usulutan
au Salvador où Erik travaillait comme directeur du COMUS - Union
des Communautés de Usulutan.
Pour
David Archer, à la tête de l'organisation "Aide et Action" dans
la région et chargé plus particulièrement de l'éducation internationale,
Eric personnifiait l'Amérique centrale. Il était commandant guerillero
du mouvement de libération Farabundo Martí - FMLN - pendant la guerre
civile au Salvador. Il prit part au combat non-violent qui suivit
les accords de paix en tant que directeur du mouvement populaire
COMUS. En inversant la structure hiérarchique militaire en vigueur,
Erik travaillait à l'élaboration d'une organisation qui pourrait
fonctionner de bas en haut. Guidé par sa vision de justice et d'égalité,
le processus qu'avait initié Erik était la base fondamentale pour
un processus d'alphabétisation.
Lorsque
Erik et David se rencontrèrent, l'un et l'autre étaient déçus par
leurs expériences passées dans le secteur de l'alphabétisation des
adultes. Tous deux ne se faisaient plus guère d'illusions. David
avait développé un nouveau concept concernant l'approche de l'alphabétisation
des adultes. " En moins de quelques minutes " rapporte Archer, "
Erik anticipa ma proposition mieux que je ne le faisais moi-même
".
Aux
yeux d'Archer, bien que les programmes traditionnels d'alphabétisation
adoptent en général des idées radicales, la plupart échouent dans
la pratique. Au cours des 30 dernières années, la plupart de ces
programmes étaient basés sur des manuels scolaires ou "des manuels
de cours élémentaires", conçus par des experts de la capitale et
diffusés dans les zones rurales. Ils proposaient une approche alternative,
qui était à l'époque mise à l'essai dans des pays comme l'Ouganda
et le Bangladesh. Erik donna son accord pour établir un troisième
projet pilote au Salvador sur la base des propositions d'Archer.
Reconnu désormais comme REFLECT, cette approche est utilisée sous
diverses formes par plus de 250 organisations dans une quarantaine
de pays.
La
première étape impliquait de faire table rase des vieux livres de
cours élémentaires, non seulement à Usulutan mais à travers tout
le pays. L 'objectif était de déplacer le pouvoir des "experts"
de la capitale en matière de programmes d'alphabétisation pour le
mettre entre les mains des vrais "experts", ceux des communautés
où les projets allaient être mis en place. Au lieu de considérer
les "campesinos " comme de simples bénéficiaires passifs ils devenaient
des protagonistes actifs. Plutôt que de commencer par leur enseigner
d'un point de vue condescendant ce qu'ils ne connaissaient pas,
il s'agissait de cultiver le fonds de savoir des plus pauvres.
Les
principes de cette idée firent souche. Erik mobilisa des promoteurs
d'éducation auprès du COMUS à Usulutan et s'assura le soutien d'autres
ONG. Il désigna comme coordinateur principal du projet Abdon, un
campesino du pays, qui n'avait lui-même jamais été à l'école et
n'avait appris à lire qu'à l'âge de 23 ans.
Conformément
à un programme développé entre 1993 et 1995, chaque communauté était
chargée d'élaborer ses propres matériels d'apprentissage. Connu
sous le nom de "cercles d'alphabétisation", ce groupe agissait comme
un forum démocratique permettant aux gens de s'associer et dresser
ainsi une étude détaillée de leur environnement local.
Par
exemple, les participants établirent une carte de leur village en
utilisant des bâtons, des pierres, des semis et des fèves de haricots,
pour illustrer les différentes caractéristiques. Cette idée fut
étendue à la production de cartes détaillées concernant l'histoire
locale, les transformations naturelles de l'environnement, l'utilisation
des terres et leur distribution.
La
population était encouragée à établir des calendriers devant recenser
les charges de travail saisonnières, les gains et les dépenses,
les diverses maladies et à préparer des diagrammes représentant
les structures du pouvoir au niveau local et au niveau national.
Ayant d'abord pris la forme de modèles tridimensionnels sur le terrain,
les informations furent par la suite transférées sur papier de manière
définitive pour les registres officiels. Chaque communauté avait
ainsi élaboré des archives claires et compréhensibles de sa localité
- qui étaient, dans bon nombre de cas, les premières du genre.
La
dernière fois que David rendit visite à Erik au COMUS en juillet
1999, il avait développé un sens encore plus aigu de la relation
structurelle entre alphabétisation, pouvoir et organisation. On
a assisté, ces dernières années au Salvador à une prolifération
d'ONG, comme sans doute, dans de nombreuses autres régions du monde.
Erik considérait ce processus comme une privatisation effective
de la pauvreté. Alors qu'il est relativement facile de mettre sur
pied une ONG, ses objectifs ne répondent de leurs actes que très
rarement auprès des populations directement concernées. Ces organisations
peuvent potentiellement amasser des fonds substantiels, mais trop
souvent les plus démunis sont exclus du processus de décision de
ceux-là même qui allouent les fonds.
Il
voulait donner aux populations les moyens de s'emparer du pouvoir
de l'alphabétisation, leur garantissant un droit de regard critique
sur tous les programmes et budgets rédigés en leur nom par des ONG
et des agences gouvernementales, et la possibilité de rédiger eux
même leurs propositions et leur budget afin de mettre en place leurs
propres projets d'études. Voilà ce qu'envisageait Erik comme prochaine
étape du projet REFLECT à Usulutan. Pour lui, la lutte pour l'alphabétisation
devait permettre de replacer les populations les plus démunies au
centre, et non plus aux marges, de la société.
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