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Après dix-sept années
de labeur dans le domaine de l'alphabétisation, années émaillées
de pleurs et de rires, je suis toujours passionnée par mon travail.
Mais aujourd'hui je suis convaincue d'avoir choisi la bonne voie.
Même si ce travail n'a jamais été considéré comme prestigieux --si
l'on entend " prestige " au sens traditionnel--, pour moi il l'est.
J'ai connu de grandes satisfactions et c'est un sentiment fascinant,
qui vient du fond de votre être, de savoir que vous touchez véritablement
la vie et les sentiments des gens.
Par exemple, à Oshakati,
en Namibie, il y a tout juste deux semaines, je conduisais des séminaires
de formation à l'intention d'agents de santé, de femmes policiers,
de responsables de programmes radiophoniques, de journalistes et
de nombreux éducateurs non-formels. Le séminaire avait pour objectif
de déterminer comment sensibiliser les gens ordinaires aux relations
hommes-femmes et la manière dont ces relations se répercutent sur
le problème de la prévention du VIH/sida. Oshakati est un immense
bidonville, sans logique claire ni aucun signe de planification
urbaine, qui détient le triste record du taux le plus élevé de contamination
du VIH/sida de Namibie. Nous avons réussi, là, quelque chose d'extraordinaire
: pour la première fois, une série de brochures illustrées sur divers
aspects du VIH/sida a été écrite dans l'optique de ceux qui y sont
confrontés dans leur vie quotidienne. Nous avons seulement visité
quelques écoles où nous avons eu de longs entretiens avec les élèves,
les responsables religieux, les leaders communautaires, les personnes
atteintes du VIH/sida, les bénévoles et les travailleurs sanitaires.
Dans ce type de travail,
vous apprenez à vous nourrir lorsque c'est possible, et de ce que
l'on trouve. Un jour, dans les montagnes du nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée,
lorsque nous avons atteint notre destination, nous avons découvert
qu'il n'y avait pas de bouteille de gaz. Il était difficile de se
procurer du combustible. Plus tôt dans la journée, il y avait eu
une bagarre en ville car un membre d'une tribu avait, semble-t-il,
été torturé et était mort en prison. Les membres de sa tribu, emportés
par la colère, mirent à sac tous les magasins, créant le chaos dans
la ville. Hélas, plus de gaz. Nous avons décidé que, compte tenu
des fortes tensions en ville, il était plus sage de rester à la
maison. Alors, nous sommes allés dans le jardin, avons cueilli et
mangé quelques bananes, et sommes allés nous coucher.
En Inde, nous visitons
très souvent des villages où les habitants sont très conservateurs
et respectueux des castes. Un jour, le thé m'a été servi dans une
tasse d'argile toute neuve. J'ai bu le thé et posé la tasse sur
le sol. Dans la bousculade qui a suivi, lorsque les nombreux élèves
du cours d'alphabétisation sont entrés dans la petite hutte, j'ai
marché sur la tasse et l'ai cassée. Lorsque je me suis excusée,
mon hôte m'a dit : " Cela n'a pas d'importance, la tasse aurait
de toutes façons été détruite car vous être une 'intouchable' ".
Je n'avais jamais songé à moi de cette manière, et pourtant, c'est
vrai, dans ce système, j'aurais été une 'intouchable'.
Les modes de transport
sont eux aussi très divers : avions, trains, jeeps, 4x4, hélicoptères,
chevaux, chameaux, mulets, éléphants et même à dos d'homme. Une
fois, au nord Vietnam, nous nous rendions dans une communauté de
thaï noirs, au bord d'immenses rizières. La saison des semailles
est souvent humide et, en conséquence, les rizières le sont aussi.
Soudain, nous nous sommes trouvés devant un ruisseau jaillissant
des montagnes. Avant de pouvoir réagir, toute l'eau tourbillonnait
sous mes pieds. Imperturbable, mon hôte m'a soulevée dans ses bras
et m'a aidée à traverser le ruisseau.
Les modes de couchage,
voilà un autre point important. Sur les contreforts himalayens du
Bhoutan, nous avons un jour campé sous des tentes, deux personnes
par tente. La nuit, il faisait tellement froid que je priai pour
ne pas avoir de raison de quitter la tente au beau milieu de la
nuit. J'aurais bousculé l'étroit sac de couchage enveloppé de couvertures
de laine, et dérangé le sommeil de ma compagne. Les jours suivants,
nous nous retrouvions sur un luxueux et confortable tapis d'aiguilles
de pin fraîches et odorantes.
L'un des principes
que j'applique dans le domaine de l'alphabétisation et de l'éducation
non-formelle (ENF), est de toujours garder en vue le groupe-cible
ultime. Pour ce faire, nous nous rendons souvent dans des communautés
reculées pour y rencontrer de pauvres paysans ou des groupes ethniques
vivant en marge de la société --en Thaïlande par exemple, nous passons
le week-end avec des groupes tribaux du nord du pays, proche du
fameux Triangle d'Or.
Lorsque nous sommes
là, la communauté nous accueille chaleureusement et nous accepte
totalement. Nous faisons tout avec eux : se lever à 3 heures du
matin pour aller battre le riz, faire la cuisine et manger tous
réunis. Leur nourriture, composée de mets délicats tels que les
feuilles de vigne, quelques œufs, est très saine -pas de sel, pas
d'épices ou de condiments. Hommes, femmes et enfants mangent ensemble.
Le soir, les femmes en visite dorment à l'étage, dans une structure
de bambou tellement fragile que les plus lourdes doivent se déplacer
à tour de rôle, sinon la maison s'écroule ! Nous allons dans les
champs et bavardons avec les villageois dans les langues locales.
La langue n'est pas vraiment un obstacle, il y a toujours quelqu'un
pour servir d'interprète. La nuit, après dîner, nous nous levons
et oscillons au son d'une flûte ou sur le rythme de petits tambours.
Ainsi, nous les visiteurs,
repartons vers nos cours de formation revigorés. L'air vivifiant
de la campagne, nos quelques jours proches de la réalité du terrain
sont bénéfiques tant pour l'esprit que pour le moral. Mais, surtout,
ceci nous aide à centrer notre travail sur des gens authentiques
dont nous avons partagé la vie. Ce sont leurs besoins qui doivent
nous guider dans notre travail. J'ai toujours tenté d'appliquer
ce principe.
Les alphabétiseurs
sont des individus dévoués. C'est pourquoi je me suis toujours efforcée
de faire en sorte que la formation soit enrichissante pour ceux
qui y participent, tant sur le plan professionnel que dans d'autres
aspects de leurs vies. Souvent, durant les cours de formation, nous
étudions les jeux traditionnels, et les participants insulaires
apprennent à nager à ceux qui vivent dans des pays sans accès à
la mer, d'autres initient aux massages traditionnels ou à la nourriture
locale. Les réactions sont toujours positives. Chaque fois que cela
se passe, j'en suis très heureuse. Si les alphabétiseurs doivent
apprendre à d'autres à accéder à l'autonomie, ils doivent d'abord
être en accord avec eux-mêmes. C'est là l'autre groupe de personnes
qui compte le plus pour moi.
Pour nos cours de
formation, nous disposons de notre propre processus d'évaluation.
A l'issue des cours, les participants doivent choisir trois mots
distincts pour décrire la formation. Les mots qui reviennent le
plus souvent sont " excitant, m'a aidé à acquérir confiance en moi,
m'a rendu autonome ", ce qui me réjouit. Mais ceux que je préfère
sont " drôle, divertissant, relaxant ". Les gens apprennent mieux
lorsqu'ils s'amusent.
Pour conclure, je
voudrais dire que même si l'alphabétisation fait de grands progrès
dans des lieux isolés dans le monde entier, le nombre si élevé d'adultes
analphabètes ne manque jamais de m'attrister. Aussi longtemps que
les efforts pour éradiquer l'analphabétisme des adultes seront menés
de manière sporadique, avec des ressources limitées et un soutien
timide des autorités nationales et de la communauté internationale,
on ne peut espérer que leur nombre décroîtra. Malheureusement, c'est
ce que nous avons constaté ces trente dernières années. Le refus
de certains d'aborder ce sujet indique bien leur malaise. Il est
infiniment plus simple de discuter des technologies de communication
! Tout le monde est moderne. L'analphabétisme est un problème démodé,
difficile, qui ramène au problème de l'injustice sociale, problème
au combien déplaisant. Et puis il y a ceux qui ne voudront jamais
changer le statu quo, qui ne soutiendront jamais l'alphabétisation
pour ne pas risquer de mettre leur propre position sociale en danger.
Les autorités affirment
toujours, souvent dans des déclarations politiques officielles,
combien il est important d'assurer l'autonomisation des femmes pour
contribuer au développement de leurs pays. Et pourtant l'expérience
montre qu'ils mettent rarement en pratique ces belles paroles, au
détriment de leur propre développement économique. Les femmes analphabètes,
par exemple, ont davantage d'enfants, elles sont moins en mesure
d'adopter de bonnes pratiques alimentaires et sanitaires, et ignorent
les comportements sexuels protégés -problème particulièrement grave
compte tenu du VIH/sida. Nombre de pays africains commencent seulement
à découvrir l'étendue du coût nécessaire pour épauler et accompagner
les individus séropositifs ou atteints du sida.
Le travail d'alphabétisation
et d'éducation de base des femmes a été particulièrement difficile.
Et pourtant, je ne renoncerais à cette croisade pour rien au monde.
Lorsque j'ai su qu'une vieille dame vivant dans un village près
de Lucknow en Inde, souhaitait apprendre à lire car elle voulait
s'informer sur Lord Ram, le héros du Ramayana, une nouvelle perspective
s'est ouverte à moi. L'alphabétisation concerne autant les moyens
de gagner sa vie que le bien-être spirituel. Une néo-alphabète indienne
m'a dit que, depuis qu'elle avait appris à lire, son mari ne la
battait plus et lui demandait désormais son avis sur nombre de décisions
à prendre au sujet de la famille. Qu'est-ce qui avait changé ? Aujourd'hui,
il paraît bien et elle n'est plus perçue comme un fardeau. On compte
des dizaines de milliers de femmes comme elle. Elles vous émeuvent
énormément. Mais je ne peux m'empêcher de me sentir frustrée lorsque
je pense qu'il existe encore plus de 500 millions d'autres femmes
analphabètes qui n'ont eu accès à aucun cours d'alphabétisation
décent.
Après toutes ces
années, je continue à me poser la même question : comment la communauté
mondiale, qui investit sans hésiter des millions et des milliards
dans le progrès, peut-elle tolérer le fait que tant d'hommes et
de femmes ne jouissent pas de ce droit fondamental -la possibilité
d'être alphabétisé ?
Et pourtant, l'espoir
est là. J'ai rencontré des centaines de personnes convaincues et
engagées dans le monde entier, et c'est grâce à elles qu'un jour
les choses changeront.
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