UNESCO 2001 Journée Internationale de L'Alphabétisation
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Après dix-sept années de labeur dans le domaine de l'alphabétisation, années émaillées de pleurs et de rires, je suis toujours passionnée par mon travail. Mais aujourd'hui je suis convaincue d'avoir choisi la bonne voie. Même si ce travail n'a jamais été considéré comme prestigieux --si l'on entend " prestige " au sens traditionnel--, pour moi il l'est. J'ai connu de grandes satisfactions et c'est un sentiment fascinant, qui vient du fond de votre être, de savoir que vous touchez véritablement la vie et les sentiments des gens.

Par exemple, à Oshakati, en Namibie, il y a tout juste deux semaines, je conduisais des séminaires de formation à l'intention d'agents de santé, de femmes policiers, de responsables de programmes radiophoniques, de journalistes et de nombreux éducateurs non-formels. Le séminaire avait pour objectif de déterminer comment sensibiliser les gens ordinaires aux relations hommes-femmes et la manière dont ces relations se répercutent sur le problème de la prévention du VIH/sida. Oshakati est un immense bidonville, sans logique claire ni aucun signe de planification urbaine, qui détient le triste record du taux le plus élevé de contamination du VIH/sida de Namibie. Nous avons réussi, là, quelque chose d'extraordinaire : pour la première fois, une série de brochures illustrées sur divers aspects du VIH/sida a été écrite dans l'optique de ceux qui y sont confrontés dans leur vie quotidienne. Nous avons seulement visité quelques écoles où nous avons eu de longs entretiens avec les élèves, les responsables religieux, les leaders communautaires, les personnes atteintes du VIH/sida, les bénévoles et les travailleurs sanitaires.

Dans ce type de travail, vous apprenez à vous nourrir lorsque c'est possible, et de ce que l'on trouve. Un jour, dans les montagnes du nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, lorsque nous avons atteint notre destination, nous avons découvert qu'il n'y avait pas de bouteille de gaz. Il était difficile de se procurer du combustible. Plus tôt dans la journée, il y avait eu une bagarre en ville car un membre d'une tribu avait, semble-t-il, été torturé et était mort en prison. Les membres de sa tribu, emportés par la colère, mirent à sac tous les magasins, créant le chaos dans la ville. Hélas, plus de gaz. Nous avons décidé que, compte tenu des fortes tensions en ville, il était plus sage de rester à la maison. Alors, nous sommes allés dans le jardin, avons cueilli et mangé quelques bananes, et sommes allés nous coucher.

En Inde, nous visitons très souvent des villages où les habitants sont très conservateurs et respectueux des castes. Un jour, le thé m'a été servi dans une tasse d'argile toute neuve. J'ai bu le thé et posé la tasse sur le sol. Dans la bousculade qui a suivi, lorsque les nombreux élèves du cours d'alphabétisation sont entrés dans la petite hutte, j'ai marché sur la tasse et l'ai cassée. Lorsque je me suis excusée, mon hôte m'a dit : " Cela n'a pas d'importance, la tasse aurait de toutes façons été détruite car vous être une 'intouchable' ". Je n'avais jamais songé à moi de cette manière, et pourtant, c'est vrai, dans ce système, j'aurais été une 'intouchable'.

Les modes de transport sont eux aussi très divers : avions, trains, jeeps, 4x4, hélicoptères, chevaux, chameaux, mulets, éléphants et même à dos d'homme. Une fois, au nord Vietnam, nous nous rendions dans une communauté de thaï noirs, au bord d'immenses rizières. La saison des semailles est souvent humide et, en conséquence, les rizières le sont aussi. Soudain, nous nous sommes trouvés devant un ruisseau jaillissant des montagnes. Avant de pouvoir réagir, toute l'eau tourbillonnait sous mes pieds. Imperturbable, mon hôte m'a soulevée dans ses bras et m'a aidée à traverser le ruisseau.

Les modes de couchage, voilà un autre point important. Sur les contreforts himalayens du Bhoutan, nous avons un jour campé sous des tentes, deux personnes par tente. La nuit, il faisait tellement froid que je priai pour ne pas avoir de raison de quitter la tente au beau milieu de la nuit. J'aurais bousculé l'étroit sac de couchage enveloppé de couvertures de laine, et dérangé le sommeil de ma compagne. Les jours suivants, nous nous retrouvions sur un luxueux et confortable tapis d'aiguilles de pin fraîches et odorantes.

L'un des principes que j'applique dans le domaine de l'alphabétisation et de l'éducation non-formelle (ENF), est de toujours garder en vue le groupe-cible ultime. Pour ce faire, nous nous rendons souvent dans des communautés reculées pour y rencontrer de pauvres paysans ou des groupes ethniques vivant en marge de la société --en Thaïlande par exemple, nous passons le week-end avec des groupes tribaux du nord du pays, proche du fameux Triangle d'Or.

Lorsque nous sommes là, la communauté nous accueille chaleureusement et nous accepte totalement. Nous faisons tout avec eux : se lever à 3 heures du matin pour aller battre le riz, faire la cuisine et manger tous réunis. Leur nourriture, composée de mets délicats tels que les feuilles de vigne, quelques œufs, est très saine -pas de sel, pas d'épices ou de condiments. Hommes, femmes et enfants mangent ensemble. Le soir, les femmes en visite dorment à l'étage, dans une structure de bambou tellement fragile que les plus lourdes doivent se déplacer à tour de rôle, sinon la maison s'écroule ! Nous allons dans les champs et bavardons avec les villageois dans les langues locales. La langue n'est pas vraiment un obstacle, il y a toujours quelqu'un pour servir d'interprète. La nuit, après dîner, nous nous levons et oscillons au son d'une flûte ou sur le rythme de petits tambours.

Ainsi, nous les visiteurs, repartons vers nos cours de formation revigorés. L'air vivifiant de la campagne, nos quelques jours proches de la réalité du terrain sont bénéfiques tant pour l'esprit que pour le moral. Mais, surtout, ceci nous aide à centrer notre travail sur des gens authentiques dont nous avons partagé la vie. Ce sont leurs besoins qui doivent nous guider dans notre travail. J'ai toujours tenté d'appliquer ce principe.

Les alphabétiseurs sont des individus dévoués. C'est pourquoi je me suis toujours efforcée de faire en sorte que la formation soit enrichissante pour ceux qui y participent, tant sur le plan professionnel que dans d'autres aspects de leurs vies. Souvent, durant les cours de formation, nous étudions les jeux traditionnels, et les participants insulaires apprennent à nager à ceux qui vivent dans des pays sans accès à la mer, d'autres initient aux massages traditionnels ou à la nourriture locale. Les réactions sont toujours positives. Chaque fois que cela se passe, j'en suis très heureuse. Si les alphabétiseurs doivent apprendre à d'autres à accéder à l'autonomie, ils doivent d'abord être en accord avec eux-mêmes. C'est là l'autre groupe de personnes qui compte le plus pour moi.

Pour nos cours de formation, nous disposons de notre propre processus d'évaluation. A l'issue des cours, les participants doivent choisir trois mots distincts pour décrire la formation. Les mots qui reviennent le plus souvent sont " excitant, m'a aidé à acquérir confiance en moi, m'a rendu autonome ", ce qui me réjouit. Mais ceux que je préfère sont " drôle, divertissant, relaxant ". Les gens apprennent mieux lorsqu'ils s'amusent.

Pour conclure, je voudrais dire que même si l'alphabétisation fait de grands progrès dans des lieux isolés dans le monde entier, le nombre si élevé d'adultes analphabètes ne manque jamais de m'attrister. Aussi longtemps que les efforts pour éradiquer l'analphabétisme des adultes seront menés de manière sporadique, avec des ressources limitées et un soutien timide des autorités nationales et de la communauté internationale, on ne peut espérer que leur nombre décroîtra. Malheureusement, c'est ce que nous avons constaté ces trente dernières années. Le refus de certains d'aborder ce sujet indique bien leur malaise. Il est infiniment plus simple de discuter des technologies de communication ! Tout le monde est moderne. L'analphabétisme est un problème démodé, difficile, qui ramène au problème de l'injustice sociale, problème au combien déplaisant. Et puis il y a ceux qui ne voudront jamais changer le statu quo, qui ne soutiendront jamais l'alphabétisation pour ne pas risquer de mettre leur propre position sociale en danger.

Les autorités affirment toujours, souvent dans des déclarations politiques officielles, combien il est important d'assurer l'autonomisation des femmes pour contribuer au développement de leurs pays. Et pourtant l'expérience montre qu'ils mettent rarement en pratique ces belles paroles, au détriment de leur propre développement économique. Les femmes analphabètes, par exemple, ont davantage d'enfants, elles sont moins en mesure d'adopter de bonnes pratiques alimentaires et sanitaires, et ignorent les comportements sexuels protégés -problème particulièrement grave compte tenu du VIH/sida. Nombre de pays africains commencent seulement à découvrir l'étendue du coût nécessaire pour épauler et accompagner les individus séropositifs ou atteints du sida.

Le travail d'alphabétisation et d'éducation de base des femmes a été particulièrement difficile. Et pourtant, je ne renoncerais à cette croisade pour rien au monde. Lorsque j'ai su qu'une vieille dame vivant dans un village près de Lucknow en Inde, souhaitait apprendre à lire car elle voulait s'informer sur Lord Ram, le héros du Ramayana, une nouvelle perspective s'est ouverte à moi. L'alphabétisation concerne autant les moyens de gagner sa vie que le bien-être spirituel. Une néo-alphabète indienne m'a dit que, depuis qu'elle avait appris à lire, son mari ne la battait plus et lui demandait désormais son avis sur nombre de décisions à prendre au sujet de la famille. Qu'est-ce qui avait changé ? Aujourd'hui, il paraît bien et elle n'est plus perçue comme un fardeau. On compte des dizaines de milliers de femmes comme elle. Elles vous émeuvent énormément. Mais je ne peux m'empêcher de me sentir frustrée lorsque je pense qu'il existe encore plus de 500 millions d'autres femmes analphabètes qui n'ont eu accès à aucun cours d'alphabétisation décent.

Après toutes ces années, je continue à me poser la même question : comment la communauté mondiale, qui investit sans hésiter des millions et des milliards dans le progrès, peut-elle tolérer le fait que tant d'hommes et de femmes ne jouissent pas de ce droit fondamental -la possibilité d'être alphabétisé ?

Et pourtant, l'espoir est là. J'ai rencontré des centaines de personnes convaincues et engagées dans le monde entier, et c'est grâce à elles qu'un jour les choses changeront.

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