Bismillahir Rahmanir Rahim,
Madame la Présidente,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Assalamu Alaikum,
Je tiens tout d'abord à dire combien j'apprécie l'honneur
que représente pour moi la possibilité de prendre la parole
devant cette éminente assemblée. Soyez assurés de
ma profonde gratitude. Je saisirai l'occasion qui m'est ainsi offerte pour
vous faire part de mes conceptions sur l'alphabétisation des adultes,
qui est aujourd'hui d'une importance cruciale pour la communauté
mondiale.
Il y a de par le monde, et essentiellement dans les pays en développement,
près de neuf cents millions d'analphabètes, qui sont de plus
en plus désavantagés en raison des constants progrès
de la technologie. Il est probable que l'écart entre alphabètes
et analphabètes se creusera de plus en plus à l'avenir dans
les sociétés en développement. L'Asie du Sud est,
pour reprendre les termes du Centre pour le développement humain,
la région du monde la plus pauvre, la moins alphabétisée,
la plus mal nourrie, la moins sensible aux disparités entre les
sexes et la plus déshéritée. Le taux d'alphabétisation
des femmes y est très faible. Il est temps désormais pour
la communauté mondiale de faire un effort concerté pour éradiquer
l'analphabétisme qui est l'une des principales causes de disparités
au sein de la famille planétaire.
Excellences,
L'alphabétisation des adultes concerne tous les aspects de l'éducation
permanente. Dans les sociétés industrialisées modernes,
cette dernière est entrée dans les moeurs et plus d'un tiers
de la population participe chaque année à des activités
éducatives organisées. Les chiffres montrent que dans ces
pays les apprenants adultes sont plus nombreux aujourd'hui que les effectifs
du primaire et du secondaire réunis.
Madame la Présidente,
Il est universellement reconnu que l'éducation de base est l'un des principaux facteurs de développement économique, social et politique. Selon des études empiriques, les investissements dans l'éducation de base favorisent puissamment l'évolution de la productivité économique. L'éducation a également des incidences sur la santé et le bien-être social, sur le développement de la démocratie et la conservation de l'environnement. Une étude récente a montré que des agriculteurs qui ont fait une scolarité de quatre ans seulement ont une productivité supérieure de 9 % à celle d'agriculteurs dépourvus de toute instruction. Une progression de 20 à 30 % de l'alphabétisation peut se traduire par une augmentation de 6 à 8 % du PIB d'un pays et entraîner une amélioration significative de l'état nutritionnel de la population.
Mesdames, Messieurs,
Puis-je prendre la liberté de vous rappeler que la première
Conférence internationale sur l'éducation des adultes, qui
s'est tenue il y a près de 50 ans, a mis l'accent sur la coopération
internationale dans ce domaine. Plus tard, trois autres conférences,
organisées respectivement à Montréal, Tokyo et Paris,
ont examiné certaines questions relatives à l'éducation
des adultes considérée sous l'angle de l'éducation
non formelle et de la formation continue. Elles se sont penchées
sur toute une série de questions, parmi lesquelles l'universalisation
de l'alphabétisation, la mise en place d'une structure de coopération
internationale destinée à susciter un véritable esprit
démocratique, le développement des possibilités d'apprentissage
pour tous les groupes d'âge, la promotion de l'égalité
des sexes et du développement durable.
Cependant, les initiatives que les différents gouvernements
ont prises en application des grandes orientations définies par
ces conférences ont donné des résultats variables.
L'Asie du Sud a un taux d'alphabétisation de 48 %, contre 77 % pour
le reste du monde en développement. Elle regroupe 46 % des analphabètes
du monde, soit deux fois plus que la part qu'elle représente dans
la population totale du globe. On y trouve davantage d'enfants non scolarisés
que partout ailleurs. La situation est à cet égard légèrement
meilleure dans les Etats arabes et dans la région subsaharienne,
où les taux d'alphabétisation sont de 55 % et 53 % respectivement.
Dans les pays d'Asie orientale par contre, ce taux atteint aujourd'hui
96 %, ce qui est considérable. Ce résultat est le fruit de
plans nationaux d'action axés sur l'avenir qui ont été
mis en oeuvre dans la durée et en conformité avec les principes
directeurs définis par diverses instances internationales. Ce succès
constitue une source d'inspiration pour les nations qui languissent dans
la pauvreté et l'analphabétisme.
Madame la Présidente,
L'éducation des adultes n'est pas une idée nouvelle au Bangladesh. Après la libération du pays, en 1971, le Père de la Nation, Bangabandhu Sheikh Mujibur Rahman, a saisi toute l'importance de l'éducation pour le développement et la prospérité de la nation. En dépit de nombreuses autres préoccupations urgentes, il a accordé à celle-ci un degré de priorité élevé considérant qu'elle devait être "le premier et le principal instrument de notre développement national". Il a reconnu la nécessité de mettre en place un système éducatif homogène, populaire et universel et de rendre la scolarité gratuite et obligatoire pour tous. Ce noble objectif a été inscrit dans la Constitution du Bangladesh. Pendant son mandat, l'Etat, malgré de lourdes contraintes budgétaires, a pris à sa charge le financement de l'enseignement primaire. Son gouvernement a créé 11.000 nouvelles écoles primaires, recruté quelque 50.000 enseignants et rendu l'enseignement primaire obligatoire. Plus de cent cinquante mille enseignants du primaire se sont en outre vu accorder le statut de fonctionnaires. Certaines mesures incitatives - par exemple, la mise en place de cantines scolaires pour les élèves du primaire, la gratuité des études pour les filles jusqu'à la huitième année et la fourniture gratuite de livres, de crayons et de papier - ont été prises afin d'encourager les élèves à fréquenter l'école. Pendant cette période, une Commission de l'éducation présidée par un éminent spécialiste en la matière, M. Qudrat-e-Khuda, a été créée avec pour tâche de moderniser le système d'enseignement colonial traditionnel et de lui donner une orientation scientifique, professionnelle et technique. La Commission a recommandé de créer un centre d'éducation des adultes dans chaque village et d'utiliser les institutions sociales à des fins éducatives. Elle a également recommandé d'éliminer l'analphabétisme dans les plus brefs délais grâce à un mouvement social qui garantirait la participation des personnes de tous horizons. Par malheur, le 15 août 1975, le Père de la Nation, Bangabandhu Sheikh Mujibur Rahman, a été assassiné par un groupe de traîtres et de conspirateurs. A la suite de ce barbare assassinat qui a brutalement mis fin au processus de développement de notre pays, la population a été privée du droit de vote. Puis est venue une période marquée par des coups d'Etat, des massacres, l'exploitation et l'oppression. Le peuple a été négligé et ses conditions de vie sont devenues insupportables.
Avec la pauvreté, l'analphabétisme, le terrorisme et la
tyrannie, nous avons, dans cette tragique situation, lancé un mouvement
de masse afin que la population prenne conscience de son droit de manger
à sa faim et de s'exprimer par le vote. Le peuple du Bangladesh
est sorti victorieux d'un long et difficile combat. A l'issue d'une consultation
organisée par un gouvernement intérimaire indépendant
et neutre, nous avons pu rétablir le droit de vote. Le peuple a,
lors d'une élection libre et loyale, clairement chargé mon
parti de diriger le pays et nous avons assumé la responsabilité
du gouvernement le 23 juin 1996. Nous sommes désormais fermement
convaincus que les changements de pouvoir doivent se faire par les urnes
et non par les armes.
Après avoir instauré le droit de vote, nous nous sommes
inlassablement efforcés d'établir le droit à une alimentation
suffisante en luttant contre la pauvreté. L'éducation à
tous les niveaux est à nos yeux l'un des principaux instruments
de ce combat. Nous sommes résolus à éradiquer l'analphabétisme
de notre pays dans les 10 prochaines années. Notre gouvernement
a chargé un Comité national de définir une politique
de l'éducation, comité qui devrait bientôt lui présenter
son rapport. Non seulement la réalisation de ces objectifs est une
obligation constitutionnelle, mais le Bangladesh a pris l'engagement d'universaliser
l'alphabétisation à l'occasion de rencontres internationales
comme la Conférence mondiale sur l'éducation pour tous, le
Sommet mondial pour les enfants et le Sommet de neuf pays à forte
population consacré à l'éducation pour tous. Il s'agit
notamment de mettre l'accent sur le développement de l'éducation,
afin de former des ressources humaines qualifiées et armées
pour le développement, qui soient capables de relever les défis
du XXIe siècle. Nous sommes également résolus à
mener dans le domaine de l'alphabétisation les réformes structurelles
qui doivent aller de pair avec notre effort pour venir à bout de
la pauvreté par le biais de l'éducation et de l'autonomisation.
Madame la Présidente,
Reconnaissant que le système d'enseignement formel ne peut à lui seul débarrasser la société de l'analphabétisme, nous avons jugé nécessaire de lancer un vaste programme d'éducation non formelle. Le Bangladesh a adopté des stratégies axées sur l'avenir afin de suivre, dans sa rapidité, l'évolution de l'ordre mondial. Notre gouvernement cherche à développer les ressources humaines du pays en les dotant des compétences techniques et professionnelles nécessaires pour promouvoir le développement durable. Pour renforcer ses capacités institutionnelles et les moyens de suivi de l'éducation non formelle, il a créé un Conseil national de l'enseignement primaire et de masse présidé par le Chef du gouvernement. Entre le ministre et les centres d'alphabétisation, neuf types différents de comités ont été mis sur pied afin d'assurer la participation de la population à tous les niveaux.
Madame la Présidente,
J'aimerais vous faire part de certaines de nos expériences dans le domaine de l'éducation non formelle intégrée et autres programmes d'alphabétisation en cours. La réussite d'un programme d'alphabétisation dépend du degré de mobilisation du groupe cible, en même temps que de l'existence de possibilités éducatives. S'ils sont convenablement motivés, les membres du groupe cible peuvent être amenés, de leur propre mouvement, à participer à la mise en oeuvre du programme. Cet environnement propice peut être transformé en un véritable mouvement d'alphabétisation, appelé chez nous un "mouvement d'alphabétisation total". Cette approche a déjà permis de supprimer complètement l'analphabétisme dans deux districts et quatre thanas (sous-districts).
Nous observons par ailleurs qu'il est possible d'accélérer l'autonomisation des femmes en les faisant participer davantage aux activités d'alphabétisation. Dans notre pays, au moins la moitié des centres du programme d'alphabétisation des adultes s'adressent aux femmes. Selon de récentes évaluations, les apprenantes obtiennent de meilleurs résultats que leurs homologues masculins. Elles sont par ailleurs de plus en plus conscientes de leurs droits et de leurs responsabilités.
Madame la Présidente,
Près de cinquante ans se sont écoulés depuis la première conférence internationale sur l'alphabétisation. Mais il reste encore à extirper l'analphabétisme omniprésent dans certaines régions du monde. Ce problème ne devrait plus être considéré comme propre à un pays ou une région en particulier, mais plutôt comme un défi pour l'humanité. Les pays qui y sont encore confrontés ont besoin de mouvements de masse qui s'adressent aussi bien aux personnes alphabétisées qu'aux analphabètes afin que les programmes d'alphabétisation s'étendent à l'ensemble de leur territoire. En outre, des questions comme l'égalité d'accès à la technologie et à l'information, le coût de ces dernières et leur impact sur les systèmes d'enseignement actuels et futurs sont particulièrement importantes pour les pays en développement et devraient être prises en compte. Nous sommes conscients que la technologie conduit peu à peu l'apprentissage à prendre le pas sur l'enseignement, la communauté comme cadre d'apprentissage permanent à supplanter la salle de classe. Les pays qui comptent des millions d'adultes analphabètes ont besoin d'aide pour pouvoir alphabétiser ces groupes cibles et leur permettre ainsi d'améliorer leur qualité de vie.
Madame la Présidente,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais maintenant exhorter la communauté mondiale à
se concerter et à conjuguer ses efforts sur les points ci-après
afin de faire disparaître au plus tôt de la face de la terre
la malédiction de l'analphabétisme :
- faire prendre conscience aux groupes cibles de leurs besoins en matière
d'apprentis-sage grâce à une large mobilisation sociale ;
- intensifier la lutte contre l'analphabétisme grâce aux efforts conjugués des institutions gouvernementales et non gouvernementales ;
- rechercher la coopération des pays qui ont obtenu des résultats remarquables dans le domaine de l'éducation des adultes ;
- établir des liens entre éducation formelle et non formelle dans la perspective de l'éducation tout au long de la vie ;
- assurer la qualité des programmes d'éducation des adultes et d'éducation permanente grâce au partage des idées et des ressources ;
- faire de l'alphabétisation des femmes une priorité et développer les possibilités d'emploi à leur intention ;
- établir des liens entre l'éducation fonctionnelle, le développement des compétences, les activités rémunératrices, les méthodes du microcrédit et les programmes d'éducation permanente ;
- veiller à ce que les gouvernements, tout comme les institutions
d'aide, accordent la priorité absolue aux programmes d'éducation
des adultes.
Je suis persuadée que ces efforts de coopération internationale
donneront naissance à une communauté mondiale prospère
- où même les nations en développement les plus pauvres
pourront accéder aux nouvelles possibilités de croissance
offertes par les récentes percées technologiques. Sous le
règne des idées et du capital intellectuel où nous
entrons, nous devons faire en sorte que notre population ait l'éducation
et les compétences nécessaires pour tirer profit des nouvelles
technologies de l'information et de la communication. Aujourd'hui, nous
devons tous oeuvrer à la mise en place d'une structure de coopération
capable de favoriser l'apparition d'une communauté mondiale libérée
de l'analphabétisme, afin de créer ce faisant un environnement
qui permette de relever les défis du prochain millénaire
et de tirer parti des possibilités nouvelles qu'il apportera.
Permettez-moi de vous remercier une fois encore de m'avoir invitée
à cette Conférence et de m'avoir si patiemment écoutée.
Khoda Hafez