A. Niveau d'instruction des délinquants
Analphabète (definition)
Analphabète fontionnel (definition)
B. Situation professionnelle, pauvreté et comportement social
C. Les femmes en prison
D. Les longues peines d'emprisonnement
E. Evaluation des différents étudiants
F. Associer l'apprenant à l'évaluation des besoins
IV. EVALUATION DES BESOINS DE FORMATION- L'étude très globale proposée au chapitre précédent montre qu'en règle générale, les délinquants se caractérisent par un faible niveau d'instruction, une activité professionnelle irrégulière et une aptitude réduite à vivre en société. On peut en conclure qu'un grand nombre d'entre eux ont besoin de formation dans les domaines suivants : alphabétisation, qualifications professionnelles et relations humaines. Il s'agit d'éléments essentiels de l'éducation de base définie au chapitre I, où il est affirmé que l'éducation de base est nécessaire pour la poursuite des études ou de la formation ainsi que pour l'emploi, et qu'elle comprendrait en milieu pénitentiaire l'enseignement de valeurs propres à provoquer des changements d'attitude.Souvent, aucune activité physique n'est prévue dans l'éducation de base. La non-perception du lien entre éducation et activité physique, que l'on observe souvent dans la pratique et dans la littérature consacrée à cette question est étrange, bien que la relation triangulaire santé mentale, santé physique et santé spirituelle soit généralement acceptée.
Selon une étude provenant de Sri Lanka [237], qui donne des détails sur l'évaluation collective des besoins dans certains centres pénitentiaires pour femmes, les activités physiques sont réellement importantes. Avant de concevoir un programme d'éducation de base, on a engagé des entretiens informels avec la population directement concernée : un échantillon de détenues, l'administration pénitentiaire, les formateurs, les travailleurs sociaux et les responsables des organismes d'aide sociale compétents ainsi que les directeurs des services sociaux. Les besoins ainsi identifiés ont permis de dresser une liste qui a servi à réaliser une enquête portant sur 61 besoins potentiels répartis en quatre catégories principales : orientation et conseil, alphabétisation, formation professionnelle et activités de suivi.
Des consultants ayant une longue expérience de centres pénitentiaires pour femmes ont encore retouché la liste et affecté un coefficient de pondération à chaque élément. On a ainsi obtenu une liste des besoins prioritaires, dont les 10 premiers éléments allaient servir à élaborer le cadre d'un programme éducatif susceptible de répondre aux besoins des femmes détenues. La liste finale peut être globalement divisée en besoins physiques, moraux, culturels et esthétiques, professionnels et intellectuels.
Pour que l'éducation dans les prisons - ou ailleurs - soit efficace, on n'en peut pas concevoir de programme sans tenir compte des compétences et des aspirations des apprenants. S'agissant d'une éducation qui cherche à modifier ou à corriger un comportement, il y a un risque particulier, celui d'être perçu par les élèves comme étant imposée dans le cadre d'un système coercitif étranger. Certains groupes de prisonniers, en particulier les femmes et les détenus des deux sexes effectuant de longues peines, peuvent en outre avoir des besoins qui leur sont propres.
Sont donc examinés dans le présent chapitre les éléments qui se dégagent de l'évaluation du niveau d'instruction, de formation professionnelle et d'aptitude à vivre en société des détenus et les moyens de faire intervenir ces derniers dans la définition de leurs propres besoins de formation.
A. Niveau d'instruction des délinquants L'étude des délinquants considérés dans leur ensemble montre qu'en ce qui concerne les pays industrialisés d'Amérique du Nord et d'Europe et l'Australie, environ 25 à 40 % des détenus sont illettrés ([20], [24], [80], [199] et [278]). On estime que 5 % de ces derniers sont totalement analphabètes.Pour regarder de plus près certains chiffres, l'ADEPPI par exemple ([12], p. 3) constate, sur la base d'une enquête concernant l'analphabétisme parmi les détenus de la communauté francophone de Belgique, que les détenus ont un niveau d'instruction très faible. 29 % n'ont aucun certificat scolaire; 32 % ont obtenu un certificat d'études primaires, 20,2 % d'entre eux étant encore illettrés; 12 % seulement ont achevé une formation professionnelle, le tiers d'entre eux étant également illettré; 12 % des prisonniers testés sont totalement ou partiellement analphabètes; et 15 % des prisonniers sont seulement aptes à écrire au niveau le plus élémentaire nécessaire pour survivre. En général, environ un tiers de la population carcérale de la communauté francophone de Belgique est totalement ou fonctionnellement analphabète et on suppose que ces estimations pourraient être en deçà de la réalité compte tenu des techniques d'échantillonnage utilisées (un tiers de la population de six prisons a été examiné).
Une étude effectuée aux Etats-Unis donne une image comparable. Une enquête d'envergure nationale portant sur plus de 40 millions d'adultes et destinée à évaluer la performance à cinq différents niveaux d'instruction a donné les résultats suivants : la proportion des détenus au niveau 1 (31 à 40 %) est plus grande que celle des adultes ayant les mêmes compétences par rapport à la population totale (21 à 23 %). Inversement, le pourcentage des détenus présentant des compétences des niveaux 4 et 5 (4 à 7 %) est de loin inférieur à la proportion d'adultes atteignant ces niveaux dans la population totale (18 à 21 %) ([192], p. 50).
En France, la situation apparaît à première vue encore plus grave. Selon l'enquête sur l'éducation effectuée par l'ADEP dans 34 prisons pour jeunes délinquants [3], 85 % des participants ont tout juste été à l'école primaire; 59 % n'ont pas achevé l'enseignement primaire; 59 % ont des problèmes en arithmétique; et 55 % ont des problèmes de lecture. L'analphabétisme semble beaucoup plus répandu qu'en Belgique, mais les définitions utilisées ne sont pas les mêmes dans les deux pays et la France distingue plusieurs niveaux : analphabétisme total, analphabétisme fonctionnel, difficultés en matière de lecture, d'écriture et d'arithmétique. Il faudrait également noter que l'enquête française portait uniquement sur de jeunes délinquants.
Dans un centre de détention allemand pour jeunes purgeant des peines longues, 30 % des détenus sont considérés comme analphabètes fonctionnels et 50 % n'ont pas de certificat d'études primaires [40].
En Irlande, un quart peut-être des détenus, voire plus, ont des problèmes graves en matière de lecture et d'écriture ([216], p. 11), alors qu'au Portugal, l'analphabétisme, défini comme la situation où une personne n'a pas de certificat ou de diplôme d'études élémentaires ou d'alphabétisation de base ([167], p. 1), a été évalué de la manière suivante :
1988 1989 1990 Population carcérale 7 760 8 359 9 375 Participants 955 1 391 1 425 Analphabétisme 20,2 % 18,4 % 14,9 % Il existe moins de données concernant le niveau d'instruction et le taux d'analphabétisme dans les prisons des pays en développement. On pourrait toutefois considérer que la moitié au moins des détenus dans les prisons de nombreux pays est analphabète ou a un niveau d'instruction très insuffisant. Les informations reçues du Nigéria [203] portent à croire que la moitié des 1 248 détenus de la prison de Kaduna n'a pas reçu d'éducation préalable alors que l'autre moitié a abandonné les études au niveau de l'enseignement primaire. Des chiffres analogues concernant Sri Lanka [74] sont fournis par Dharmadasa.
Population carcérale totale 59 452 Analphabètes 30 998 (52,14 %) Alphabètes (huit ans d'études ou plus) 28 454 (47,86 %) Raisons pour lesquelles les détenus participent à des cours (N = 182)Selon une proposition de projet concernant l'éducation en milieu carcéral émanant de la Colombie, 63 % des détenus avaient abandonné les études avant la quatrième année ou n'avaient jamais été scolarisés [271].
Ces chiffres doivent être comparés avec les taux d'analphabétisme et d'analphabétisme fonctionnel concernant l'ensemble de la population. Les estimations relatives aux pays industrialisés donnent un taux d'analphabétisme total variant entre 1 et 5 % et un taux d'analphabétisme fonctionnel atteignant souvent 20 % (chiffres fournis par l'IUE). Selon une estimation de l'UNESCO, en 1990 le taux d'analphabétisme est au Nigéria de 49,3 % dans l'ensemble de la population mais seulement de 37,7 % parmi les hommes de plus de 15 ans (UNESCO, 1990). En Colombie, le taux d'analphabétisme parmi la population âgée de 10 ans et plus est évalué à 12,2 % ([126], p. 5), alors que Dharmadasa [74] fait état d'un taux comparable de 12,8 % pour Sri Lanka. Senanayake confirme qu'il s'agit du taux national concernant les hommes (voir le chapitre XII) et signale qu'il y a des écarts considérables entre les populations urbaine et rurale et un taux d'analphabétisme plus élevé chez les femmes.Il faut être prudent en ce qui concerne l'utilisation des données statistiques pour des comparaisons à l'échelle nationale ou internationale. Dans le premier cas, les populations carcérales font l'objet d'un examen bien plus poussé que les membres de la population générale, dont le taux d'analphabétisme fonctionnel peut être sous-estimé et qui ont la possibilité d'imaginer des stratégies pour dissimuler leurs lacunes ou en éluder les conséquences. Ainsi, les chiffres concernant le niveau d'instruction des prisonniers peuvent être plus exacts, du moins pour ce qui concerne les tests normalisés relatifs à l'âge de lecture, comme ceux qui sont couramment utilisés en Amérique du Nord. Les estimations non officielles établies par diverses catégories de personnel pénitentiaire et judiciaire peuvent être influencées par la difficulté et le caractère spécialisé des tâches qu'on demande aux délinquants d'accomplir : remplir des formulaires, lire des notes standard avant de les signer, etc. Il a été signalé [9] que le niveau d'instruction et plus particulièrement la performance en lecture et écriture doivent être testés directement par les évaluateurs, étant donné que le nombre d'années de scolarité n'est pas un indicateur fiable de la compétence réelle et que les motivations données par les personnes interrogées peuvent être fausses.
L'enquête nationale sur l'alphabétisme organisée en Australie [286], qui faisait appel à des plans d'évaluation conçus aux Etats-Unis par Kirsch et Jungeblut [156], a utilisé des tests multiples pour évaluer la performance en une série de tâches de lecture et d'écriture. Alors que les détenus australiens obtenaient, par rapport au reste de la population, les plus mauvais résultats lorsqu'il leur fallait cerner les questions abordées dans des passages continus de prose tirés de journaux et effectuer des calculs, on a constaté que de nombreux adultes de l'ensemble de la communauté avaient également des difficultés dans ces domaines.
Dans des pays appartenant à différentes régions du monde, on considère que le niveau d'analphabétisme et de semi-analphabétisme est plus élevé, jusqu'à deux fois, chez les détenus que dans la population adulte générale. Mais un récent rapport australien [29] s'écarte de cette opinion et conclut, sur la foi des résultats d'une étude consistant à tester l'exécution de tâches de lecture et d'écriture courantes, que le niveau d'instruction des détenus n'est pas très différent de celui du grand public. Dans le cadre de cette étude, des échantillons ont été testés dans deux établissements pour hommes (la prison à régime ouvert de Silverwater et la Central Industrial Prison) et dans un établissement pour femmes (Mulawa). Les résultats semblent confirmer le sentiment, souvent exprimé, qu'une certaine proportion de détenus sont des personnes ayant été incapables d'obtenir des résultats scolaires satisfaisants et dont la frustration causée par les limitations de leur milieu s'exprime par des actes criminels. Cela expliquerait la variation de la capacité d'apprentissage qu'on observe souvent chez les délinquants ayant un faible niveau d'instruction. Toutefois, il est peu réconfortant de savoir, par exemple, que seulement la moitié des détenus interrogés étaient capables d'établir le total cumulé d'un livret de banque et que très peu de détenus (7 % et 13 % des échantillons étudiés à Silverwater et à Mulawa) étaient en mesure de lire et de comprendre des passages en prose plus complexes ([29], p. 12).
L'interprétation des normes et les méthodes d'évaluation du niveau d'instruction varie d'un pays, et parfois d'une institution, à l'autre, même si l'UNESCO utilise généralement pour ses propres besoins statistiques les définitions adoptées respectivement lors de ses conférences générales de 1958 et 1978 :
Analphabète : Personne incapable de lire et d'écrire en le comprenant un exposé simple et bref de faits en rapport avec la vie quotidienne.
Analphabète fonctionnel : Personne incapable d'exercer des activités où l'alphabétisation est nécessaire pour jouer efficacement son rôle dans son groupe et sa communauté et pour qu'elle puisse continuer à mettre ses aptitudes en ce qui concerne la lecture, l'écriture et l'arithmétique au service de son développement propre et du développement de la communauté.Même ces définitions normalisées permettent des écarts considérables en fonction de la situation de l'individu, du groupe ou de la communauté en question. Les éléments de base - lire et écrire - sont jugés selon des critères de performance fixés par ceux qui testent la population et peuvent refléter les attitudes des forces qui prédominent au sein des différentes sociétés en ce qui concerne la détermination des besoins de développement, la distribution du savoir, les conventions sociales, la croissance économique, etc. Les critères qui indiquent ce qui est une performance acceptable peuvent varier - lire et écrire son nom ou un court message appris par coeur, atteindre un certain âge de lecture, achever un certain nombre d'années scolaires, maîtriser certaines situations quotidiennes complexes - et, comme le soulignent Kirsch et Jungeblut [156], il n'y a pas de distinction rigoureuse entre alphabétisme, alphabétisme fonctionnel et alphabétisme "total".
Il serait donc sage de considérer les statistiques concernant l'alphabétisme comme correspondant à des situations particulières, bien que l'image d'ensemble de l'alphabétisme dans les prisons est, de toute évidence, partout celle de résultats et d'attentes peu élevés.
B. Situation professionnelle, pauvreté et comportement social L'attention est souvent attirée sur la mauvaise situation professionnelle et l'irrégularité de l'emploi avant la détention. La plupart des personnes mises en liberté ou bénéficiant d'un sursis n'ont pas de profession leur permettant d'accéder au marché du travail ([289], p. 6) ni même les qualifications minimales pour obtenir un emploi [53]. Selon Barre ([17], p. 60), 37 % des détenus dans les prisons françaises sont des ouvriers non qualifiés et 39 % avaient été au chômage ou sans emploi fixe. Cela est confirmé par l'ADEP ([3], p. 7) : moins d'un quart de tous les participants aux programmes d'éducation étudiés avaient un emploi au moment de leur arrestation; plusieurs d'entre eux avaient travaillé très peu ou pas du tout; et 41,5 % n'avaient jamais été employés.Cette situation est liée à l'origine sociale et économique des intéressés. D'une manière générale, on considère que les détenus viennent en majorité d'un milieu socialement et culturellement défavorisé [12], ce que tend à confirmer l'étude que Black et Rouse [28] ont effectuée en Nouvelle-Galles du Sud avec la collaboration de Wickert [286]. Selon cette étude, des facteurs liés à l'origine familiale peuvent également empêcher que ne se développe l'aptitude à lire et à écrire, compte tenu du pourcentage relativement élevé de personnes ayant déclaré qu'il n'y avait pas de livre dans leurs foyers (59 %) et du fort pourcentage de personnes à qui on n'avait jamais ou presque jamais fait la lecture lorsqu'ils étaient enfants (48 %, 60 % et 72 %) ([28], p. 8).
Les cas manifestes d'inaptitude à l'apprentissage et d'incapacité à établir des relations sociales ne sont pas rares. Eggleston ([85], p. 3) constate, dans le cadre d'une étude effectuée en 1984, qu'aux Etats-Unis 35 à 42 % de la population carcérale, jeune et adulte, peuvent être considérés comme handicapés sur le plan de l'éducation, c'est-à-dire qu'ils manifestent des problèmes émotionnels graves, des difficultés d'expression ou d'autres problèmes qui entravent l'apprentissage. Eggleston rapproche ces pourcentages d'une estimation selon laquelle 28 % de la population totale des jeunes avaient des difficultés similaires. Cela confirme les impressions d'autres spécialistes : Viitaniemi-Lahtinen ([273], p. 4) rapporte, avec peut-être quelque exagération de la part des codétenus, que les prisonniers écrivains amateurs de la prison centrale de Riihimäki (Finlande) affirmaient que le prisonnier moyen n'employait qu'une vingtaine de mots, et en plus uniquement des jurons. Selon d'autres estimations, environ 15 % des détenus des établissements pénitentiaires américains présentent au moins un léger handicap mental et ont donc des difficultés d'apprentissage spécifiques [177].
Une étude effectuée au Royaume-Uni [180] a porté sur les détenus considérés comme "coléreux" par le personnel pénitentiaire, qu'elle trouvait exceptionnellement agressifs et impulsifs selon une évaluation de la personnalité et des compétences nécessaires à la vie sociale (Special Hospitals Assessment of Personality and Socialization) et un questionnaire sur la maîtrise des émotions (Emotional Control Questionnaire).
Cela ne veut pas dire, toutefois, que le niveau d'intelligence des détenus ainsi que leurs capacités intellectuelles soient nécessairement inférieurs à ceux du reste de la population. Dans les années 70, on s'est beaucoup intéressé à l'étude psychologique des tendances criminelles sans aboutir à des résultats concluants. Récemment, la question a été de nouveau examinée à propos d'un établissement américain, la conclusion étant qu'il n'y avait aucun lien entre l'inclination à la criminalité violente et les résultats scolaires [172]. Des données provenant de Géorgie (Etats-Unis) [288] appuient l'idée selon laquelle les détenus ont en moyenne un quotient intellectuel (QI) compris entre 90 et 109, tout en confirmant que les résultats scolaires sont liés au comportement criminel. En d'autres termes, les résultats scolaires prouvés ne sont pas si étroitement liés à l'intelligence et aux capacités intellectuelles que ne voudraient le croire les administrations s'occupant de l'éducation. Une étude portant sur 78 détenus en Colombie britannique [252] montre que ceux-ci ont, bien que plusieurs d'entre eux aient eu une scolarité irrégulière et interrompue, un large éventail d'intérêts et de passe-temps et ne manquent pas d'idées en ce qui concerne les moyens d'améliorer l'accès à l'éducation au sein de la prison ainsi que les méthodes pédagogiques à utiliser.
Les troubles émotionnels, l'isolement social et la perte de motivation ne sont donc pas faciles à expliquer, mais il n'en est pas moins clair que, associés à un manque de qualification professionnelle, d'aptitude à la vie en société et d'éducation de base et à un passé caractérisé par l'irrégularité de l'emploi, ils posent un problème majeur au personnel pénitentiaire.
C. Les femmes en prison Il est, en règle générale, statistiquement inexact, ainsi que désobligeant, de se référer aux femmes comme à une minorité, mais cela est vrai pour les délinquants (voir la section H du chapitre III ci-dessus), bien que les femmes constituent le groupe de prisonniers dont la croissance est la plus rapide. Même s'il est compréhensible que les administrateurs et les éducateurs pénitentiaires tiennent compte de la majorité d'hommes dans la population carcérale lorsqu'ils envisagent de modifier les programmes, ils ne devraient pas ignorer les besoins particuliers des femmes.On se préoccupe habituellement des femmes qui sont enceintes ou qui ont à leur charge des enfants de moins de deux ans au moment de leur arrestation ou de leur condamnation, et on recommande dans la mesure du possible le recours à une peine autre que carcérale ou à une peine avec sursis (voir par exemple le rapport du Séminaire pour les chefs des administrations pénitentiaires des pays francophones d'Afrique [132]). En ce qui concerne les femmes incarcérées, on a porté parfois un certain intérêt à l'adéquation de leur éducation professionnelle de base : un séminaire tenu à Rome en 1987 [136] a fait état de l'accueil enthousiaste réservé par les détenues de la prison de Rebibbia à un cours d'informatique qui avait un certain rapport avec les domaines où il existe des emplois accessibles aux femmes. Au Nigéria toutefois, il est indiqué que les femmes disposent de peu de moyens de formation professionnelle [87]. Cela paraît aussi être le cas dans d'autres régions. En Australie, où les jeunes enfants peuvent vivre avec leurs mères emprisonnées, on réclame à présent la mise en place de garderies d'enfants afin de permettre aux femmes de mieux accéder à l'éducation [272]. Etant donné le nombre relativement petit d'étudiantes potentielles, il peut être plus difficile, pour des raisons de coût, d'assurer une grande variété de cours, ce qui ne veut pas dire, pour paraphraser la critique faite par Sandeman [227], que la coiffure constitue la réponse universelle aux besoins futurs des femmes en matière d'emploi.
Dans bien des cas, les femmes éprouvent les mêmes difficultés que les hommes, sauf que la conduite des délinquantes est encore plus stigmatisée. Comme les hommes, les femmes ne parlant pas la langue de l'établissement où elles sont détenues sont de ce fait isolées, ce que signale Frohn ([109], p. 405). La difficulté particulière peut alors résider dans le fait que le nombre de femmes concernées est petit et que les autorités hésitent à prendre des dispositions spéciales en leur faveur.
Il faudrait également se rendre compte que la proportion de condamnations pour une infraction liée aux drogues est probablement plus élevée chez les femmes que chez les hommes - ce qui semble être le cas, par exemple, dans tous les groupes d'âge à Hong-kong et parmi les jeunes au Japon ([142], p. 50 et 63) - et il convient d'analyser les problèmes concrets qui sont à l'origine de l'état des choses. Le mode de resocialisation des femmes diffère aussi, de par sa nature, de celle des hommes, du fait que les femmes sont habituellement, dans leur milieu domestique, la victime de sévices et non leur auteur. Comme l'a indiqué Boudin [35], l'alphabétisation traditionnelle, à elle seule, ne permet pas aux femmes d'élaborer une stratégie qui leur permette de redresser cette situation, une fois mises en liberté.
D. Les longues peines d'emprisonnement Dans une étude faite en France sur les détenus purgeant de longues peines, Canino [44] estime que la solitude, qui est propre à la situation de ces prisonniers, est souvent plus le résultat du choc d'incarcération que la conséquence d'une certaine inadaptation psychologique permanente. C'est une sorte d'autodéfense que de couper tous les liens avec les anciens amis et la famille proche, et la solitude qui en résulte ne peut nécessairement pas être assimilée à la situation précédant la condamnation. Kempas ([152], p. 1) appelle aussi l'attention sur les risques particuliers auxquels les détenus purgeant de longues peines sont exposés; il signale que la condamnation à une longue peine peut rendre moins élégant le langage écrit et que l'écriture même peut devenir infantile.En ce qui concerne les prisonniers purgeant une longue peine, surtout une peine perpétuelle ou quasi perpétuelle, il semble que la notion de préparation à une activité professionnelle à l'extérieur de la prison peut ne pas être toujours appropriée. Toutefois, comme on le montre ci-dessus, un soutien éducatif peut être important pour les personnes menant une existence isolée si l'on veut préserver leur santé mentale. En outre, étant donné que même les personnes condamnées à vie peuvent finir par être mises en liberté, la préparation à des activités professionnelles extérieures peut être un élément important de leur réinsertion dans la société, et les détenus qui resteront perpétuellement en prison ont particulièrement besoin de possibilités de développer leur personnalité.
E. Evaluation des différents étudiants Les évaluations générales des besoins d'éducation mentionnées plus haut confirment l'importance de l'alphabétisation, des compétences professionnelles et de l'aptitude à vivre en société. Néanmoins, il n'y aura apprentissage que si l'apprenant est suffisamment motivé pour assimiler ce qui est enseigné. Pour créer cette motivation, l'évaluation initiale des besoins éducationnels du prisonnier est d'une grande importance. Il s'agit d'une opération individuelle qui s'inscrit dans le cadre d'un programme d'enseignement qu'il faut concevoir d'une manière qui tienne compte des besoins prévisibles des grandes catégories de détenus.Dans des pays comme l'Australie, le Canada et les Etats-Unis, le niveau d'instruction des prisonniers est évalué au moyen de tests normalisés d'alphabétisme ou de lecture, ce qui n'est pas pratique courante dans les pays en développement. Les résultats des tests sont utilisés pour déterminer l'écart entre les normes d'alphabétisme et le niveau de l'intéressé, l'écart étant censé représenter les besoins d'éducation. Cependant, il y a deux autres éléments qui jouent un rôle dans l'évaluation de ces besoins : l'adéquation de l'éducation fournie à la situation immédiate et future de l'apprenant, et la motivation de ce dernier. Quand ces deux éléments font défaut, il n'y a pas de besoin "ressenti" de remédier à l'insuffisance en matière d'éducation. D'autres mesures d'encouragement sont examinées dans le chapitre suivant.
Privés de liberté, les détenus peuvent ne pas ressentir le besoin d'apprendre ou d'améliorer leur niveau d'instruction à moins que le milieu pénitentiaire ne leur fasse prendre conscience de leur incapacité d'agir d'une manière qui leur donne satisfaction. Ainsi, selon Black et Rouse [28], les besoins les plus immédiats pourraient être par exemple celui d'écrire une lettre à la famille, de remplir un formulaire pour acheter des fournitures personnelles, de faire une demande pour bénéficier de certaines prestations ou de rédiger un recours ou une demande de révision juridique officiels.
La formation professionnelle peut constituer un besoin plus important que l'alphabétisation et les autres formes d'éducation. Les détenus associent la qualification professionnelle à une activité lucrative, exercée à l'intérieur de la prison ou à l'extérieur, après la libération. Comme il est extrêmement difficile pour les délinquants de trouver des emplois, leur intérêt pour l'éducation et la formation est souvent lié à la possibilité de trouver un emploi, et les prisonniers sont nombreux à estimer qu'une formation à un emploi déterminé ou l'acquisition de compétences nécessaires pour un travail indépendant peuvent leur être particulièrement utiles. Les personnes qui assurent l'éducation des délinquants ont tendance à mettre l'accent sur l'éducation de base et sur l'aptitude à établir des relations comme éléments indispensables à toute formation à un emploi déterminé, en utilisant souvent l'intérêt pour une profession ou un travail non salarié pour stimuler les progrès dans les disciplines de base ([189], p. 5).
Etant donné que l'alphabétisation fait partie d'un ensemble englobant, outre l'éducation de base, d'autres services d'orientation et de réadaptation, et que les apprenants doivent se motiver eux-mêmes, les entretiens informels peuvent utilement compléter ou remplacer les tests d'alphabétisation standard. Cela est particulièrement vrai lorsque l'uniformité du traitement est caractéristique d'un établissement pénitentiaire dans lequel la personnalité et les circonstances propres à chaque détenu ne sont pas prises en compte à beaucoup d'égards.Les entretiens qui font partie de la procédure d'admission sont souvent utilisés pour attribuer un travail aux prisonniers, les inscrire dans une classe ou les faire participer à un cours de formation. Au Nigéria par exemple, un membre du département des services sociaux peut permettre aux nouveaux détenus de choisir un cours de formation professionnelle parmi ceux qui sont proposés dans l'établissement [203]. Toutefois, la possibilité de choisir ne signifie pas nécessairement que l'établissement soit en mesure de répondre, avec les moyens disponibles, aux besoins individuels des détenus en matière d'éducation de base. Il est bien connu que, dans les conditions africaines, les fonds nécessaires pour offrir un plus grand choix de possibilités de s'instruire dans les prisons font défaut ([131], p. 11).
F. Associer l'apprenant à l'évaluation des besoins Sur fond d'aliénation et de coercition systématique, il importe d'associer chaque apprenant à l'analyse des besoins d'éducation et au contrôle continu des progrès afin de maintenir la motivation. Les apprenants devraient sentir qu'eux aussi "possèdent" le sujet du cours et qu'ils le garderont s'ils sont transférés dans un autre établissement ou s'ils sont relâchés. L'importance de cette approche a été reconnue au Royaume-Uni par l'introduction d'un projet d'exécution de peine défini en commun par l'administration pénitentiaire et le délinquant, qui confère une certaine cohérence aux programmes concernant l'éducation, la formation et le travail de chaque individu dans les limites des possibilités offertes par l'établissement d'accueil ou par un autre établissement dans lequel le détenu pourrait être transféré. Cette notion n'est pas nouvelle : Sandeman [227], par exemple, a déjà mentionné l'opportunité d'adopter la méthode du programme individuel d'exécution de peine dans les prisons canadiennes, surtout pour les femmes.Un groupe de commentateurs de la situation en France ([169], [176], [213] et [223] notamment) constate avec regret que l'opinion des détenus est rarement sollicitée à propos des progrès à faire même quand il s'agit de projets novateurs. La consultation concernant leur expérience scolaire se limite souvent à une évaluation des progrès réalisés selon une trajectoire prédéterminée. Néanmoins, dans certaines études, on a demandé l'avis des détenus sur les enseignements proposés. Une enquête effectuée récemment dans les prisons d'Irlande du Nord [217] dégage une image encourageante de satisfaction générale parmi les détenus mais, comme le signale l'auteur, l'utilité de cette enquête tient davantage aux enseignements dégagés d'observations individuelles anonymes que de l'analyse statistique du degré de satisfaction. Black, en procédant à des entretiens prolongés avec 18 détenus en Nouvelle-Galles du Sud, a obtenu un résultat plus précis : une majorité des personnes à faible niveau d'instruction préféreraient et prendraient volontiers des cours particuliers qui préservent la nature confidentielle de l'enseignement ([26], p. 85 à 88).
Même si les détenus peuvent rejeter un enseignement qu'ils perçoivent comme étant imposé, certains de ceux qui suivent déjà des cours sont conscients de l'importance plus générale de l'apprentissage. Selon l'étude de Stephens effectuée dans l'Etat de New York [240], les détenus suivant des cours en prison reconnaissent l'intérêt d'un certificat d'équivalence au diplôme de fin d'études secondaires (le General Education Development (GED) aux Etats-Unis), du développement de la personnalité et de la réinsertion professionnelle. Les réponses des détenus se répartissent comme suit :
Obtenir le GED 115 (63 %) S'améliorer 139 (76 %) Obtenir un meilleur emploi à la sortie de prison 102 (56 %) S'inscrire à l'université 83 (46 %) S'inscrire dans une école professionnelle 55 (30 %) Impressionner le comité des libérations conditionnelles 55 (30 %) Autre 29 (16 %) Mis à part le besoin particulier de recourir à l'éducation pour réduire la durée de la peine, il semble probable, comme Parsons et Langenbach [205] l'ont fait observer, que les détenus souhaitent poursuivre des études et participer à des cours de formation pour les mêmes raisons que le grand public, à savoir la promotion personnelle et professionnelle.Cela ne veut cependant pas dire que les évaluations faites par les apprenants révèlent toujours tous leurs besoins et que les détenus doivent identifier leurs propres besoins éducationnels ainsi que la voie à suivre. Sjöberg a souligné avec force que les personnes ayant peu d'expérience en matière d'éducation sont incapables de connaître leurs possibilités et que le fait de répondre à toutes les demandes exprimées par les apprenants peut aller à l'encontre du but recherché [233]. Les étudiants peuvent surestimer leurs compétences réelles et sous-estimer l'éducation de base dont ils ont besoin avant d'accéder à une formation professionnelle. Par ailleurs, il est peu probable qu'ils déclarent avoir besoin d'acquérir un mode de comportement responsable au moyen d'une éducation affective. Néanmoins, sauf s'ils sont consultés au sujet de leurs objectifs éventuels, les délinquants détenus dans un milieu coercitif peuvent, non sans raison, refuser une voie qui leur est imposée.
Ceci nonobstant, de nombreux détenus saisissent les possibilités de s'instruire parce qu'ils sont en prison, même s'ils ne l'auraient jamais fait dans leur communauté d'origine.
© United Nations and UNESCO-Institute for Education
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Analphabète (definition)
Analphabète fontionnel (definition)
B. Situation professionnelle, pauvreté et comportement social
C. Les femmes en prison
D. Les longues peines d'emprisonnement
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