EDUCATION DE BASE DANS LES PRISONS
      DEUXIEME PARTIE:
      LE POINT DE VUE DU CONSEIL INTERNATIONAL
      D'EDUCATION DES ADULTES

         IX. UNE APPROCHE DIFFERENTE : LA CONCEPTION
          HOLISTIQUE DE L'EDUCATION EN MILIEU CARCERAL
          Tessa West
          A. La prison comme lieu d'apprentissage
          B. L'éducation pour tous
          C. Eduquer l'individu comme un tout
          D. La relation entre le personnel pénitentiaire et les détenus
          E. Le rôle éducatif du personnel pénitentiaire
          F. Conclusion - développer le sentiment d'appartenance
              à la collectivité

        IX.  UNE APPROCHE DIFFERENTE :
        LA CONCEPTION HOLISTIQUE DE L'EDUCATION
        EN MILIEU CARCERAL
        Tessa West (*1)
         
            (L'auteur a été enseignante et responsable de l'enseignement dans un certain nombre de prisons du Royaume-Uni et, plus récemment, sous-directrice.)
            Le présent chapitre a pour but d'apporter le point de vue de l'homme de terrain sur la vie en milieu carcéral, afin de faciliter la planification et la conduite de l'enseignement dans ce milieu particulier.  On y étudie la notion d'enseignement de base conçue comme l'acquisition non seulement de connaissances mais aussi de la faculté d'envisager l'existence avec réalisme et de s'intégrer le mieux possible dans la vie, l'idée sous-jacente étant la nécessité, pour parvenir à cette fin, d'un effort concerté entre tous les personnels intervenant en milieu pénitentiaire, enseignants compris.  Avec de la bonne volonté de la part de ces personnels, les détenus ont en effet une chance d'acquérir un sentiment d'appartenance à la collectivité qu'ils ne trouveront peut-être nulle part ailleurs.

             Comme on l'a dit précédemment dans le présent rapport, un certain nombre d'éléments donnent à penser que les personnes ayant la haute main sur l'enseignement dans les prisons - le personnel éducatif d'une part et la direction de la prison d'autre part - ont des objectifs différents.  Le même constat vaut pour d'autres parties prenantes :  les pouvoirs publics, les juges et les magistrats, les victimes, le public et les condamnés eux-mêmes.  Ces divergences ne sont pas nécessairement très marquées.  Il serait utile de dégager un principe qui permette de les aplanir et nous suggérons justement de poser comme principe que :

             Le but de l'enseignement dans les prisons est d'aider les anciens condamnés à mener une existence satisfaisante une fois remis en liberté sans commettre d'actes délictueux.

             On peut voir dans cette proposition davantage l'énoncé de la raison d'être de l'emprisonnement plutôt que celle de l'éducation à elle seule.  Cette ambivalence est délibérée.  Notre conception courante de l'emprisonnement implique en effet une suspension ou une absence de progrès (conception que nous critiquerons plus loin) tandis que celle de l'enseignement implique toujours un changement.  Il est donc souhaitable que le système carcéral s'efforce d'amener un changement qui soit positif.

             La formule que nous avons retenue exprime la recherche d'un changement qui opère une coupure par rapport au passé pour ouvrir de nouveaux horizons.  Il n'est pas déraisonnable de prendre pour hypothèse qu'un individu menant une existence satisfaisante sera moins enclin à commettre des actes délictueux, même si ce principe ne s'applique pas à tout un chacun.

              A.  La prison comme lieu d'apprentissage
             Ce que l'on entend par réussite en matière éducative est essentiellement un changement positif de l'individu.  L'objectif général de l'activité éducative est de permettre un progrès sur le plan des aptitudes, des connaissances et de la compréhension.  Sur un plan pratique, toute activité atteignant ce but - qu'elle soit conçue ou non comme une activité éducative - doit être reconnue comme pédagogique.  Or, les prisons sont un lieu où une telle activité peut s'exercer.

             Il n'est pas nécessaire de rappeler que les prisons ont deux autres principaux
            objectifs : mettre les auteurs d'actes délictueux à l'écart de la société pendant un certain temps et assurer la sécurité des détenus eux-mêmes, du personnel et des visiteurs.  Les trois missions que sont l'éducation des condamnés, leur isolement par rapport à la société et leur détention sous bonne garde ne sont pas incompatibles, quand bien même elles paraissent contradictoires.  Il est intéressant de relever qu'aucune d'entre elles ne peut être assimilée à une sanction.  Le fait est que le visiteur d'une prison a peu de chances d'assister à des scènes de punition; le personnel pénitentiaire consacre en effet la plus grande partie de son temps à des fonctions de surveillance et d'administration (contrôle des visites ou du service des repas, commande des portails électroniques), sécurité (fouille des cellules, soin des prisonniers menaçant de s'en prendre à eux-mêmes, etc.), de supervision ou d'éducation.

             Ces trois tâches du personnel pénitentiaire peuvent être comparées à des tâches familiales.  Les parents exercent, à des degrés divers, un contrôle sur leurs enfants et veillent à leur sécurité, tout en s'attachant à leur développement et à leur épanouissement en perspective du moment où ils partiront du foyer pour s'intégrer dans la vie.  En milieu carcéral, le fait que l'emprisonnement implique de réduire l'adulte à un statut d'enfant a une moindre incidence que les contraintes s'exerçant sur les conditions dans lesquelles la plupart des administrateurs et éducateurs doivent faire leur travail : ils ne peuvent pas, par exemple, laisser les prisonniers sortir faire des courses ou avoir accès à des boissons alcoolisées.

             Ce qu'ils peuvent faire, en revanche, c'est favoriser l'épanouissement des individus placés sous leur juridiction.  Une telle démarche n'est pas l'apanage des personnes qui, comme les parents ou les enseignants, sont investies d'une autorité : toute communauté tend naturellement à le faire pour ses membres et tout individu le fait pour ceux qu'il aime.  Vouloir que des condamnés parviennent à se débrouiller dans l'existence sans recourir à des activités délictueuses, tel est l'objectif qui doit guider toute décision lorsqu'il s'agit de choisir entre les différentes possibilités de favoriser leur développement et leur épanouissement.

              B.  L'éducation pour tous
             La plupart des condamnés souscrivent à cette conception de l'éducation en prison et reconnaissent de même que les prisons doivent exister, pour abriter des gens qui accomplissent leur peine, en assurant leur sécurité.  D'autres conviennent que les auteurs d'actes délictueux (y compris eux-mêmes) doivent être sanctionnés.  D'autres, enfin, souhaiteraient vivre en liberté même au prix de commettre des délits, mais sans en subir les conséquences.

             Il n'existe pas de prison où tous les détenus soient déterminés à renoncer à toute activité délictueuse, mais dans toutes les prisons, il existe des individus animés de cette volonté.  Ce sont le plus vraisemblablement des hommes et des femmes qui chercheront à tirer le meilleur parti possible des programmes d'enseignement ordinaires, qui nourrissent l'espoir - et même la certitude - de pouvoir améliorer leur existence par leur propre effort.  On doit veiller à ce qu'ils aient accès à des cours diversifiés de différents niveaux de haute tenue et sanctionnés par des certificats.  Ils font preuve d'une certaine autonomie et peuvent, lorsqu'ils le désirent, faire évoluer favorablement le cours des choses - ainsi durablement ou non - par un comportement responsable et courtois.

             Mais qu'en est-il de cette majorité de détenus qui, n'attachant aucune valeur à l'instruction manifeste un désintérêt total pour l'enseignement ?

             Dans sa résolution 1990/20 du 24 mai 1990 (voir annexe I au  présent manuel), le Conseil économique et social recommande aux Etats Membres de tenir compte du principe selon lequel toutes les personnes jouant un rôle dans l'administration et à la gestion des prisons devraient, dans la mesure du possible, faciliter et encourager l'éducation.  La voie du progrès ne consiste pas en effet à limiter l'enseignement dans les prisons au petit îlot de ceux qui choisissent de le suivre ou qui seraient sélectionnés dans cette optique par le personnel, mais de faire du milieu carcéral dans son ensemble un milieu éducatif au sens le plus large.  Le système carcéral doit assurer l'éducation de tous les prisonniers et non simplement de ceux qui choisissent expressément de suivre des études.

             Il n'en reste pas moins que dans certains pays développés, il existe une catégorie de condamnés qui ont renoncé à toute idée d'acquérir des qualifications ou un travail du fait que, dans leur situation, ils savent qu'ils peuvent obtenir de l'Etat un soutien financier dépassant largement leur capacité de gain.  Ce problème, qui échappe à l'action des éducateurs et des administrateurs du milieu carcéral, doit néanmoins être reconnu si l'on retient comme objectif d'aider l'ensemble des prisonniers.

            C.  Eduquer l'individu comme un tout
             Dans le présent rapport, il est fait plusieurs fois référence au souhait de mettre en place "une éducation axée sur le développement complet de la personne", comme le préconisent les Nations Unies et le Conseil de l'Europe (voir annexes I et II).  On peut donc en conclure que tout système qui se borne à un enseignement ne portant que sur des matières courantes ne saurait suffire, une approche aussi conventionnelle omettant d'ailleurs d'aborder les raisons pour lesquelles l'individu commet des actes délictueux.

             Presque tous les détenus des prisons des pays industrialisés ont fréquenté antérieurement l'école et fait l'expérience d'un échec.  Leur épanouissement a été interrompu ou empêché par des problèmes de la vie courante beaucoup plus graves que de simples difficultés scolaires.  La désintégration de la famille, la pauvreté, les problèmes de logement, etc., les ont empêchés de s'instruire lorsqu'ils étaient enfants et continuent de le faire à l'âge adulte, alors que pour aggraver les choses et réduire davantage l'éventail des choix qui restent ouverts, viennent s'ajouter la prison, la toxicomanie et l'alcoolisme.

             Des hommes et des femmes qui sont, malgré tout, motivés et qui, sur le plan pédagogique, tireront parti des possibilités offertes en prison, sont capables de commettre des actes de vandalisme, ou de menace et violence contre le personnel.  Le fait est qu'en liberté aussi le comportement de la plupart des individus est affecté des mêmes contradictions.  Tel individu, qui offre des fleurs à sa mère le jour de la fête des mères, est capable par ailleurs de commettre des voies de fait sur sa femme.  Tel autre, qui a assez de sollicitude pour retapisser la chambre de son fils, est capable par ailleurs d'acheter et revendre des voitures volées.  Un détenu, comme toute autre personne, peut avoir une attitude ou un comportement allant du social à l'antisocial, encore que, dans ce dernier cas, la mesure est telle que l'on entre dans le domaine du criminel.

             Il n'est donc pas question de prétendre faire des prisons des établissements scolaires qui s'adresseraient à des étudiants ayant librement choisi de suivre des cours (ce constat peut, incidemment, être interprété comme la non-reconnaissance du statut d'adulte des détenus).  En tout état de cause, même si tous les détenus souhaitaient suivre des études, ce qui serait très surprenant compte tenu de leur expérience antérieure d'échec scolaire et l'inutilité que l'instruction présente souvent à leurs yeux, l'espace, les enseignants, les manuels, les ordinateurs et toutes les autres ressources nécessaires ne suffiraient pas.

             Ce que l'on recherche, c'est une conception beaucoup plus large de la prison : un lieu d'éducation complète de la personne.  Le personnel nécessaire à une conception aussi vaste, qui vise l'éducation de l'ensemble des prisonniers, est déjà là : il s'agit du personnel pénitentiaire.

            D.  La relation entre le personnel pénitentiaire et les détenus
             Le personnel pénitentiaire est le mieux placé pour promouvoir l'éducation puisqu'il est constamment présent.  Pour en revenir à l'analogie avec la famille, la qualité de la relation parentale s'altère lorsqu'un des parents ne voit son enfant que pendant le court laps de temps.  Le personnel pénitentiaire étant le principal interlocuteur des prisonniers, la qualité de cette relation ne doit pas être mésestimée.  Les surveillants, du fait qu'ils peuvent travailler plusieurs mois d'affilée dans un même secteur, peuvent apporter une certaine stabilité dans la vie des détenus.  Dans le cadre de leurs responsabilités quotidiennes, ils permettent aux prisonniers d'exercer leur droit de formuler des questions, d'émettre des opinions et de développer leurs aptitudes individuelles ou collectives, comme le prévoyait la quatrième Conférence de l'UNESCO sur l'éducation des adultes en tant que "droit d'apprendre".

             Les gardiens de prison sont souvent dépeints sous les traits d'individus brutaux et sans instruction, ayant nécessairement un contact négatif avec les détenus, de même que ces derniers sont souvent présentés soit comme des individus vulnérables (par certains éducateurs) soit comme des individus malveillants (par le public).  La persistance de cette image négative du personnel des prisons est surprenante, d'autant plus que l'on considère également que les condamnés, si on leur en donne la chance, retrouvent le droit chemin.  Ce qui est suggéré ici, c'est de donner aux gardiens de prison, moyennant un effort et des ressources modestes, les moyens de tirer le meilleur parti possible de l'influence favorable qu'ils exercent sur les détenus.  Ce changement se révélera profitable aussi pour eux, car eux aussi doivent connaître une certaine réussite dans une profession très difficile et impopulaire.

             Exception faite, sans doute de spécialistes tels que les administrateurs de la liberté surveillée et les psychiatres, ce sont certainement les gardiens de prison qui connaissent le mieux la personnalité "global" des détenus - mieux, assurément, que bien d'autres personnes, qui ne voient guère les condamnés qu'une fois par semaine ou n'ont jamais mis les pieds dans une prison.  On oublie parfois dans le débat sur les prisons que nombre de condamnés ont fait des victimes.  Or, les gardiens de prison connaissent mieux que les enseignants les antécédents des détenus ainsi que leurs méfaits en milieu carcéral.  Ils savent, par exemple, qui vole des postes radio, des vêtements ou des cartes de téléphone.  Ainsi informés et étant en outre témoins des diverses voies de fait ou menaces commises ou exercées, ils sont peu enclins à voir dans tous les prisonniers des personnes vulnérables.

             C'est par eux que le détenu doit passer pour les travaux, les rendez-vous chez le médecin ou le dentiste, les rapports de conduite, les appels téléphoniques, le courrier, le blanchissage, la nourriture, la télévision et bien d'autres choses.  Le gardien s'occupe du prisonnier qui a été frappé comme de celui qui a donné les coups.  C'est lui qui donne les nouvelles, bonnes ou mauvaises, et doit faire face aux conséquences, dans le cas des mauvaises, qui vont de l'abattement ou de l'invective à l'accès de fureur ou au suicide.  Lorsque le gardien de prison considère que son travail a un aspect éducatif, son influence positive s'étend pratiquement à tous les détenus et s'exerce sur tous les comportements antisociaux qui sont souvent soit ignorés soit traités par des mesures disciplinaires.

            E.  Le rôle éducatif du personnel pénitentiaire
             Il n'est pas question de dire que les gardiens de prison doivent devenir des enseignants mais que leur travail doit s'accomplir de telle sorte que les détenus en tirent des enseignements.

             Il est facile d'aider quelqu'un à apprendre quand toutes les conditions sont favorables, quand aussi bien le maître que l'élève constatent des progrès.  En revanche, constater des progrès chez des disciples qui ont connu la plupart du temps bien peu de réussite dans leur existence est un aspect enthousiasmant et assez fréquent de l'enseignement en milieu carcéral.  Pour un détenu, le fait d'apprendre non seulement apporte des qualifications, mais aussi consolide l'amour propre, ce qui est bien autre chose.

             Si l'éducation dans les prisons apporte au détenu non seulement l'acquisition d'un savoir - académique, professionnel ou artistique - mais encore un enseignement sur les autres plans, il existe alors une chance d'exercer une influence sur le choix que le condamné entend faire de son existence.  Pour qu'il en soit ainsi, il est indispensable que le gardien de prison et l'enseignant soient bien pénétrés de leurs fonctions respectives et s'entraident.

             Certains prisonniers ont acquis avant la prison une grande expérience de l'existence; d'autres n'en ont qu'une expérience très limitée.  Ils peuvent ainsi avoir chacun une expérience très différente de celle des enseignants et des gardiens de prison, qui n'en a pas moins tout son poids.  Cette expérience peut leur avoir appris que l'existence est difficile et injuste, que l'on ne peut pas toujours obtenir ce que l'on veut, que l'on ne peut faire confiance aux autres, que les autres ne peuvent pas vous faire confiance, que la drogue ne soulage la douleur que momentanément, etc.  Certaines vérités - car il s'agit de vérité du point de vue du détenu - ne peuvent être changées par l'enseignant dans la salle de classe.  Il est rare que les détenus fréquentent les salles de classe plus de quelques heures par jour et, même si cette fréquentation est productive et agréable, elle compense rarement l'apprentissage beaucoup plus marquant qui a été acquis avant la prison (et qui persistera).  Les enseignants passent souvent sous silence l'égoïsme, la cupidité, la recherche d'une gratification immédiate, la mauvaise volonté à coopérer, les exigences déraisonnables, l'autojustification des accès de colère, etc., auxquels les gardiens de prison assistent quotidiennement et qui sont les principaux facteurs expliquant pourquoi les intéressés reviennent en prison.

             La vie donne à chacun simultanément deux messages : Contente-toi de ce que tu as, parce que c'est tout ce que tu auras"; et "Efforce-toi de t'améliorer et d'améliorer ton sort sans relâcher ton effort".  Lorsque l'individu est fragile sur le plan économique ou psychologique, il peut accepter son sort, ou le refuser, selon son attitude.  Les auteurs d'actes délictueux sont des personnes qui veulent changer les choses : ils n'aiment pas quelqu'un, ils le frappent; ils veulent une voiture, ils la volent; ils n'aiment pas ce qu'ils éprouvent, ils prennent de la drogue.  Vu sous cet angle, l'activité délictueuse ou criminelle peut paraître une réponse radicale et créative aux défis de l'existence.  C'est une démarche qui consiste à éluder l'effort à fournir pour résoudre un problème.  Néanmoins, tout individu, dans une situation donnée, ne choisit pas forcément la solution répréhensible.  C'est ainsi que les femmes, par exemple, dont la situation économique est généralement moins enviable que celle des hommes, ont une plus faible propension à l'acte délictueux.  En outre, nul ne contraint un individu de commettre des méfaits, c'est lui qui le décide.
             Le personnel pénitentiaire a la possibilité d'accomplir une mission éducative de deux manières, qui peuvent être l'une et l'autre définies comme parentales : en offrant l'image de la bienveillance et de la stabilité et en incitant les détenus, de manière non conflictuelle, à remettre en cause leur comportement.  Le détenu a pratiquement toujours la possibilité de choisir comment agir et réagir, et c'est la mission du personnel pénitentiaire d'attirer son attention sur les possibilités de choix les moins préjudiciables qui lui sont ouvertes.  Ce résultat peut être obtenu par un langage et un comportement exprimant la maturité, la responsabilité, l'ouverture à l'égard d'autrui et le souci du bien commun : autant de marques d'un comportement foncièrement social.

             Les gardiens de prison sont les meilleurs interlocuteurs des détenus.  Certains de ces derniers, qui refusent tout contact avec les services éducatifs, se confieront sans réserve à eux.  Ils peuvent jouer un rôle déterminant en posant les questions qui permettent au détenu d'exprimer ce qu'il a sur le coeur et ce qu'il désire, pour entrevoir la solution.  Le désir souvent exprimé de reprendre l'activité délictueuse, ou même de commettre des actes plus graves, s'estompe souvent lorsque le prisonnier peut exprimer librement ses sentiments les plus profonds.  Le fait qu'un prisonnier n'ait pas beaucoup de vocabulaire ne constitue pas un obstacle à cette démarche.

             Les gardiens de prison peuvent également travailler en équipe pour traiter directement un comportement délictueux.  Il existe un nombre de plus en plus grand de programmes axés sur la toxicomanie et l'alcoolisme, la maîtrise des accès d'humeur et les outrages sexuels.  Au Royaume-Uni, ces programmes sont souvent mis en oeuvre par des équipes pluridisciplinaires composées de gardiens de prison, d'enseignants, de magistrats responsables de la liberté surveillée, de psychologues et de membres d'associations.

            F.  Conclusion - développer le sentiment d'appartenance à la collectivité
             Il n'est du pouvoir ni des enseignants ni des gardiens de prison de rendre meilleure la vie que les condamnés ont laissée derrière eux et à laquelle certains retourneront.  Il n'est pas dans leur pouvoir de remplacer une enfance malheureuse, de recréer des occasions manquées d'emploi ou de logement, de persuader certains individus de renoncer à la drogue, de réduire les conséquences d'un casier judiciaire ou de reconstituer des familles.

             On ne peut pas non plus escompter que des détenus se comportent toujours raisonnablement et logiquement lorsqu'ils revendiquent la responsabilité de leurs actes en prison.  Le fait est que peu nombreux sont les individus - condamnés ou innocents - qui ont toujours un comportement raisonnable et logique.  Un détenu qui battait sa femme peut trouver matière à se plaindre lorsqu'elle cesse de lui envoyer de l'argent et menacer de la frapper à nouveau si elle ne s'exécute pas.  On ne peut pas dire qu'il s'agisse là d'un comportement logique.  De même, une femme battue par un homme qui, non content de cela, lui prend aussi son argent, peut malgré tout continuer à lui dire qu'elle l'aime.  On ne peut pas dire qu'il s'agisse là d'un comportement logique.  Mais il n'est pas logique non plus de continuer de fumer lorsque l'on sait que le tabagisme est mauvais pour la santé, ni de conduire au-dessus de la vitesse limite lorsque l'on sait que l'on risque de se faire prendre ou de causer du tort à autrui.  Il ne faut pas fonder trop d'espoir sur l'idée qu'en matière de comportement le rationalisme l'emporte toujours.
             La plupart des condamnés savent néanmoins distinguer le bien du mal.  Le fait que des individus commettent des actes malveillants ne veut pas dire qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.  Ce qui se passe dans ces cas là, c'est que le "je veux" l'emporte sur "je devrais".  C'est véritablement sur cet aspect que doit s'exercer le changement.
             Ce qui est nécessaire pour que les êtres humains vivent en harmonie est qu'ils ressentent et comprennent que nul ne peut avoir une existence satisfaisante s'il n'en va pas de même autour de lui, ce qui veut dire que chacun doit s'efforcer de ménager un juste équilibre entre les forces rationnelles et les forces émotionnelles qui gouvernent son action et faire des choix qui ne causent pas de tort à autrui.  Lorsqu'un tel cadre moral est instauré - il existe aujourd'hui dans certaines prisons - le dialogue entre les membres du personnel pénitentiaire, ceux-ci et les prisonniers et les prisonniers eux-mêmes peut alors s'améliorer, de sorte qu'une identité de groupe se dégage.  Les prisonniers et les gardiens peuvent entretenir une coopération dans un grand nombre de domaines - le respect de la propriété, la coopération avec des associations locales, le traitement des comportements asociaux ou l'amélioration du régime de fonctionnement interne.  Il est utile de consacrer du temps et de l'énergie à l'instauration d'un sentiment d'appartenance à une collectivité, profitable à tous, sauf ceux qui sont irrémédiablement rebelles à tout.

             En résumé, même avec les efforts conjugués de l'ensemble du personnel pénitentiaire, on ne doit pas s'attendre à ce que tous les anciens détenus choisissent de mettre à profit, à leur libération, ce qu'ils ont acquis, afin de mener une existence satisfaisante sans recourir à une activité délictueuse, étant donné les pressions qui s'exercent sur eux.  Mais le plus important est de considérer que certaines choses ont un impact sur certains individus : tous les anciens détenus ne retournent pas en prison.  Il est difficile de dire s'il en est ainsi grâce à l'influence que la prison a pu avoir sur eux.  Il est néanmoins incontestable que nombre d'anciens détenus "s'en sortent", ce qui constitue un argument de plus pour que la prison soit un lieu où l'on puisse réellement acquérir une certaine maturité.

             En tout état de cause, on peut faire en sorte que les condamnés mènent une existence satisfaisante en milieu carcéral.  La prison constitue un monde en soi, qui comporte, de manière schématique, beaucoup moins d'injustice que le monde extérieur : chacun y trouve le vivre et le couvert, un revenu et un mode de vie sensiblement le même pour tous.  Le caractère transitoire de ce séjour, pour le personnel pénitentiaire comme pour les détenus, n'enlève rien à sa valeur et n'empêche certainement pas que la vie doive continuer.  S'il ne s'agit pas de la "vraie" vie, les détenus doivent néanmoins la vivre "pour de vrai".  Si elle peut être organisée de sorte que les détenus mènent une existence satisfaisante et s'entraident dans ce sens, on peut considérer avoir réussi à leur offrir quelque chose qui, malheureusement, peut ne pas se renouveler au cours de leur existence.

             C'est pour ces raisons que nous suggérons que les qualifications du personnel pénitentiaire soient évaluées, développées et utilisées pour promouvoir une morale communautaire dans les prisons.  Cette contribution, conjuguée au travail accompli par les enseignants et d'autres spécialistes, peut avoir une incidence favorable sur chaque détenu, en l'aidant à trouver un sens à son existence et à faire de meilleurs choix.  Certains prisonniers ne voudront pas mettre en pratique, à leur libération, les enseignements acquis en prison - ou ils n'en seront pas capables - mais il est certain que la plupart d'entre eux pourront pleinement s'épanouir dans une communauté carcérale ayant une mentalité positive.  Certes, aussi bien les décideurs que les détenus attendent plus que cela, mais ce que nous proposons ici est un objectif réaliste et réalisable, qui peut stimuler le moral et la bonne volonté du personnel et donner aux condamnés la possibilité d'un meilleur redémarrage dans l'existence. 


            *1 L'auteur a été enseignante et responsable de l'enseignement dans un certain nombre de prisons du Royaume-Uni et, plus récemment, sous-directrice.


            © United Nations and UNESCO-Institute for Education
             
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