VI. EFFETS POSITIFS DE L'EDUCATION DE BASE DANS LES PRISONS
B. Evaluation
des objectifs intrinsèques de l'enseignement de base,
par
tests et examens
C. Autres méthodes d'appréciation des résultats de
l'éducation de base
D. L'incidence
de l'enseignement sur le comportement des détenus
E. Facteurs de distorsion
1. Facteurs
personnels déterminant le changement
du monde de
vie
2. L'environment social
3. Le chômage
4. Le récidivisme
On peut aborder la question de l'efficacité de cet enseignement de diverses manières. La solution classique d'évaluation consiste à comparer les résultats aux objectifs initiaux. Comme l'enseignement dans les prisons a généralement pour ambition de contribuer à l'entreprise plus vaste de réinsertion des intéressés dans la société, pour apprécier ne serait-ce qu'approximativement dans quelle mesure ce but est atteint, on doit se placer de différents points de vue. La réinsertion dans la société n'est pas liée seulement à l'emploi ou au perfectionnement professionnel, mais aussi à l'évolution du comportement et à la canalisation des facultés sociales de l'intéressé vers la consolidation des relations interpersonnelles et le contact avec les autorités ou les autres tiers.
Un cours, y compris d'enseignement de base, présente également
un objectif en soi, par exemple la progression d'un niveau de lecture à
un autre ou la réussite à un examen de niveau élémentaire.
Or, force est de constater que, exception faite du taux de réussite
aux examens et, parfois, des statistiques d'accès à l'emploi
après la remise en liberté, on ne comptabilise ni même
ne recherche aucun indice d'efficacité de cet enseignement.
Pour ce faire, il faudrait adopter un système de suivi régulier
impliquant une collaboration formelle avec des organismes extérieurs.
Nul ne conteste que, pour évaluer les résultats
de l'enseignement dispensé aux détenus, il existe d'autres
moyens que les tests ou les examens classiques et qu'en tout état
de cause un suivi après la remise en liberté est nécessaire
à une appréciation équilibrée des effets à
plus long terme de cet enseignement. Selon une proposition canadienne
formulée en 1981 [218], on aurait pu envisager, sans négliger
d'étudier les résultats obtenus après remise en liberté,
de concevoir des modèles statistiques destinés à un
organisme national de suivi et revêtant la forme de dispositions
applicables à l'enseignement dispensé dans les prisons qui
soient basés sur une série d'indicateurs exprimant les données
initiales, le contexte et la performance.
Quelques années plus tard, Sachs ([225], p. 15) suggérait
que l'enseignement élémentaire soit évalué
selon les perspectives suivantes :
a) Amélioration de l'alphabétisme et de l'aptitude
au calcul;
b) Développement des capacités nécessaires
à la vie courante, telles que l'aptitude à trouver du travail
ou à meubler ses loisirs;
c) Acquisition d'une formation professionnelle en conjonction
avec les activités exercées dans les établissements
pénitentiaires, les qualifications enseignées étant
en prise directe avec les possibilités d'emploi courantes;
d) Apport d'un enseignement sanctionné par des diplômes
et dont le contenu couvre le programme du primaire et du premier cycle
du secondaire;
e) Apport d'un enseignement d'un niveau plus élevé
aux détenus présentant les qualifications requises et souhaitant
suivre cet enseignement.
On trouvera dans la suite du présent chapitre d'autres
critères pouvant servir à l'évaluation de l'enseignement
dans le contexte carcéral.
Même si, d'une manière générale, il
n'existe pas de suivi systématique des effets ultérieurs
de l'enseignement dans les prisons et de ses répercussions sur le
plan de l'intégration sociale après remise en liberté,
certains éléments prouvent néanmoins que cet enseignement
est bénéfique. Une étude réalisée
par Stephens [240] auprès de 220 personnes ayant été
détenues dans la prison de Sing Sing (Etat de New York) a fait apparaître,
par exemple, que sur les 175 d'entre eux ayant suivi un enseignement en
milieu carcéral, 91 % conviennent que cet enseignement les a aidés.
Plusieurs remarques revenaient d'ailleurs comme un leitmotiv : "Cela m'a
prouvé qu'il existe autre chose", "Cela m'a donné la
chance que je n'avais pas saisie autrefois, celle d'accéder à
l'instruction" et "Aujourd'hui, armé de mon instruction, je peux
trouver un travail rémunérateur" ([240], p. 54).
Une étude, réalisée par l'Institut pour la prévention du crime et le traitement des délinquants en Asie et en Extrême-Orient (voir annexe IV au présent Manuel), a suscité, quant aux résultats produits par l'enseignement dispensé dans les prisons, des commentaires intéressants de la part du personnel pénitentiaire ayant répondu aux questionnaires. On relève ainsi les observations suivantes :
De nombreux détenus ont reçu des distinctions, allant
jusqu'à une médaille d'or, dans le cadre de concours de formation
professionnelle, au niveau national ou international (République
de Corée).
Beaucoup deviennent ainsi capables de lire et continuer de ce
fait le cursus officiel d'enseignement après leur remise en liberté.
Ceux qui ont reçu une formation de charpentier, de plombier, de
mécanicien ou d'agriculteur trouvent un emploi ou se mettent à
leur compte (Papouasie-Nouvelle-Guinée).
Les enseignants indiquent si les prisonniers bénéficient
du programme d'enseignement. Toutefois, les rapports ne sont pas
très fiables (Sri Lanka).
Dans des circonstances très diverses, des spécialistes
d'autres pays ont formulé des commentaires analogues et non moins
élogieux à ce propos. Certains sont évoqués
au chapitre V et les chapitres suivants donnent d'autres exemples.
Comme le suggère l'observation ci-dessus concernant le Sri Lanka,
il serait nécessaire de disposer d'éléments plus précis
sur les mérites de l'enseignement dans les prisons, étant
donné que les gouvernements ne sont pas toujours convaincus de l'intérêt
de cet effort, même si cet enseignement atteint son but d'instruire
les détenus. Il serait nécessaire également
de disposer d'éléments permettant d'en apprécier les
bienfaits en termes de réduction des coûts sociaux et d'économie
des fonds publics. Dans cette dernière optique, si l'enseignement
dans les prisons abaisse le taux de récidive et permet un gain en
termes de produit intérieur brut grâce à un emploi
utile et rémunérateur d'administrés qui, autrement,
dépendraient d'indemnités de sécurité sociale
ou seraient, d'une autre façon, à la charge de la collectivité
par le biais du système pénal, on peut dire que c'est une
solution avantageuse. Par contre, si le seul résultat obtenu
est de relever le niveau d'instruction de personnes qui, nonobstant, persévèrent
dans leur conduite délictueuse, on peut dire alors que cette solution
est coûteuse. Dans le même ordre d'idée, si l'on
consacre des efforts à dispenser un enseignement à des délinquants
ou des criminels qui récidivent, leurs victimes sont fondées
à émettre des griefs. Les chercheurs ont donc étudié
l'incidence de cet enseignement sur les taux d'emploi et de récidive
après remise en liberté.
a) Les non-récidivistes ou les personnes ayant des contacts
personnels avec des employeurs potentiels ont le plus de chances de trouver
un emploi;
b) La moitié des intéressés avaient l'intention
de chercher un emploi dans le métier ou la profession exercé
antérieurement, quelle que soit la formation acquise en prison;
c) Six des 46 personnes suivies ont trouvé un emploi à
plein temps (une personne a trouvé un emploi à temps partiel)
dans les six mois, aucune n'ayant eu à nouveau maille à partir
avec la justice au cours de cette période;
d) Sur le nombre restant, 21 personnes n'ont pas eu de problèmes.
Par contre, 19 ont perdu leur liberté conditionnelle, ont dû
être transférées ou extradées d'un Etat ou territoire
vers un autre, ou étaient en instance de jugement pour récidive
(huit personnes dans cette dernière catégorie).
Comme on le relève un peu plus loin dans le présent chapitre, l'aptitude à trouver un emploi ne dépend pas uniquement de la formation professionnelle. Néanmoins, le petit échantillon étudié ci-dessus confirme l'opinion répandue que la possession d'un emploi contribue à prévenir les comportements délictueux.
Depuis la création des centres de détention, en 1972, au total 8 589 délinquants ont été remis en liberté. Sur les 8 177 ayant accompli la période de suivi obligatoire, 7 698 n'ont pas fait l'objet d'une nouvelle condamnation au cours de cette période, soit un taux de réussite de 94,1 %. Depuis que ce programme a été étendu aux jeunes adultes, en 1977, 805 d'entre eux en ont bénéficié. Sur les 739 ayant accompli la période de suivi obligatoire d'un an, 704 n'ont pas fait l'objet d'une nouvelle condamnation au cours de cette période, soit un taux de réussite de 95,3%.
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Etat de New York, 1981. Les données recueillies concernent près de 300 anciens détenus ayant suivi un enseignement du niveau du deuxième cycle du secondaire. Les trois quarts avaient trouvé un emploi ([143], p. 7). Une étude similaire réalisée 10 ans plus tard donnait les mêmes résultats (Jenkins, Pendry et Steurer, chap. XV).
Illinois, 1988. Les rapports entre emploi et participation à une formation professionnelle ou à un enseignement du niveau secondaire en prison ont pu être étudiés dans le cadre d'une étude de suivi sur 12 mois d'un échantillon aléatoire d'adultes remis en liberté. Les résultats montrent une corrélation positive ([143], p. 6 et 19).
Etudes sur l'emploi dans les industries d'Etat du Maryland, 1988 et 1989. Des détenus ayant travaillé dans des établissements industriels publics ont fait l'objet d'un suivi sur une période de plus de trois ans. Les taux de récidivisme au bout d'un an se situaient entre 17,9 et 22,4 % et, au bout de trois ans, entre 41,9 et 51 % ([143], p. 8 et 19). Ces établissements du Maryland ont suivi leurs "diplômés" pendant les 10 années consécutives à leur remise en liberté et ont noté des résultats essentiellement positifs. L'étude de 1992 a fait apparaître une baisse substantielle du récidivisme chez les détenus ayant suivi une année ou plus d'apprentissage ou de formation sur le tas (Jenkins, Pendry et Steurer, chap. XV).
Etude réalisée auprès de la Figgie Corporation en 1988. Des adultes condamnés pour atteinte à la propriété ont été questionnés. Le motif le plus souvent invoqué pour leur activité délictueuse était le chômage. La formation en cours d'emploi était considérée comme la principale mesure de réinsertion ([143], p. 7).
Etude réalisée par le Bureau fédéral des prisons des Etats-Unis en 1993. Les résultats d'une analyse très complexe sur le récidivisme chez les détenus des prisons fédérales libérés en 1987 ont été finalisés en 1993 [123]. La principale conclusion plaidant en faveur de l'enseignement dans ces établissements est que le récidivisme chez les individus ayant mené à terme cet enseignement ne s'élevait qu'à 35,5 %, contre 44,1 % pour les autres. Il était tenu compte dans cette observation des variables inhérentes aux niveaux d'instruction antérieurs, à l'âge, à la race, à la toxicomanie ou à l'alcoolisme ainsi qu'à la typologie de la délinquance antérieure.
L'Association pour l'éducation surveillée a réalisé, dans le cadre d'un projet de l'Institut de l'UNESCO pour l'éducation, une étude sur le comportement après leur libération de 112 condamnés ayant suivi divers cours. Les éléments recueillis auprès du personnel compétent de la Division de la liberté conditionnelle et de la liberté surveillée donnent des résultats initialement satisfaisants quant au taux d'accès à l'emploi et au taux de récidivisme chez les personnes ayant suivi ces cours (Jenkins, Pendry et Steurer, chap. XV).
L'Etat de l'Illinois reconnaît désormais combien il est important d'assurer aux anciens condamnés une assistance leur permettant de retrouver un emploi immédiatement après leur libération. Denton [72] évoque un programme pilote dans le cadre duquel un coordonnateur dispense des conseils avant la libération et assure un suivi après celle-ci en aidant les intéressés à évaluer par eux-mêmes leurs motivations, leurs valeurs et leurs objectifs. Sur les 45 hommes participant à ce programme, 7 étaient encore en prison au moment de l'établissement du rapport. Sur les 38 autres, 28 avaient trouvé un emploi et aucun des autres n'avait récidivé au cours de la première année.
L'étude réalisée par Jenkins, Pendry et Steurer (chap. XV) comporte d'autres informations sur les observations faites aux Etats-Unis.
Les progrès réalisés en matière d'alphabétisme et d'aptitude au calcul ressortent des statistiques des résultats d'examen et des tests de lecture. Au terme d'un projet réalisé par l'Etat du Maryland, dans le cadre duquel certains détenus apprenaient à lire à leurs camarades, les résultats ont été observés pour évaluer l'efficacité de cette méthode. Ces résultats prouvent également l'efficacité de l'enseignement de base quant à ses objectifs intrinsèques. On a constaté qu'en moyenne les personnes passant par un stage d'alphabétisation en laboratoire gagnent environ trois mois par mois d'instruction en termes d'aptitude à la lecture, d'après le test de l'enseignement de base destiné aux adultes.
En Irlande du Nord, les éléments les plus prometteurs qui suivent un enseignement de base sont incités à passer des examens d'aptitude à la communication et d'arithmétique. Le taux de réussite pour l'année scolaire 1988/89 était élevé : 120 sur 143 ([242], p. 14).
Dans certains pays, l'enseignement de base pour adultes et les examens prévus dans ce cadre sont en rapport étroit avec le système éducatif officiel, lequel est conçu à la fois pour les détenus et pour le reste de la population. Selon un bulletin de presse [14], en 1990, près du quart de tous les détenus des établissements carcéraux du Land de Baden-Württemberg, en Allemagne, suivaient un enseignement de rattrapage, conçu comme une "deuxième chance" permettant d'acquérir les diplômes ou certificats que les intéressés auraient obtenus à un stade ou un autre d'une scolarité normale. Sur les 1 700 participants, 315 ont obtenu un certificat sanctionnant l'accomplissement avec succès de leurs études, dont 153 un certificat pour le premier cycle du secondaire (Hauptschulabschluss), 133 un certificat d'aptitude professionnelle (Berufsschulabschluss), 21 un certificat d'enseignement technique (Realschulabschluss) et huit un diplôme sanctionnant l'accomplissement avec succès du deuxième cycle du secondaire (Abitur). Sur les 2 963 autres détenus ayant suivi un cours de formation professionnelle, 419 ont obtenu un certificat.
Dans d'autres pays, comme les Etats-Unis, on s'appuie sur des tests spécialement conçus pour les adultes. Le test GED est censé être équivalent au certificat de fin d'études secondaires. Il met l'accent sur les aptitudes conférées par l'enseignement de base dans les domaines de l'alphabétisation et de l'arithmétique. Le GED comme le certificat de scolarité de rattrapage reposent sur l'idée selon laquelle un diplôme d'études secondaires est la clef de pratiquement tous les premiers emplois. Les individus n'ayant pas atteint ce niveau éprouvent souvent des difficultés aussi bien à obtenir un emploi qu'à assumer les responsabilités de la vie quotidienne ([266], p. 1). Si l'on accepte cette idée, l'obtention d'un certificat sanctionnant l'accession à un premier degré de compétence est alors, par axiome, la preuve de l'effet bénéfique de l'enseignement de base. Lorsqu'un tel enseignement est obligatoire, il peut être considéré comme efficace lorsqu'un nombre satisfaisant de participants atteint le niveau souhaité et lorsque ces participants accèdent ensuite à un stade plus élevé d'étude ou d'emploi en milieu carcéral.
Ces résultats ne peuvent être démontrés que lorsque des tests et examens appropriés existent et seulement en ce qui concerne les élèves atteignant le niveau pertinent. En France, plus de 60 % des participants à un enseignement en prison sont libérés sans obtenir aucune forme d'attestation appropriée, 42 % sans aucun diplôme ou certificat et 20 % avec seulement un certificat d'assiduité ([3] p. 16).
Les évaluations de toutes les entreprises éducatives sont très demandées. La gamme des indicateurs pouvant être retenus s'étend bien au-delà des simples résultats d'examen. Au Royaume-Uni, le service des prisons vient d'adopter un manuel à l'usage de l'évaluation de l'ensemble des activités pédagogiques pratiquées dans les prisons [256]. Ce manuel s'inspire essentiellement des principes d'évaluation ayant cours dans les établissements commerciaux puisque la démarche préconisée consiste en premier lieu à savoir si les prestations assurées répondent aux objectifs stipulés dans les contrats entre l'administration des prisons et les dispensateurs d'enseignement, qu'ils soient publics ou privés.
Aux Etats-Unis, une étude [266] a fait apparaître que les détenus participant au travail ou à la formation professionnelle font preuve d'une "meilleure adaptation à la vie pénitentiaire" et, en d'autres termes, font l'objet d'un moins grand nombre de rapports disciplinaires que les détenus présentant les mêmes caractéristiques culturelles et sociales mais ne participant pas à de telles activités. Il est confirmé par Costa ([63], p. 10) que l'enseignement peut être aussi utile que le travail comme moyen d'occuper les détenus et d'assurer ainsi le maintien de l'ordre. Le directeur d'une prison portugaise va même jusqu'à dire que les détenus participant aux activités pédagogiques sont des éléments qui contribuent à faire régner le calme dans l'établissement.
Les questionnaires remplis par les travailleurs sociaux et les détenus pour l'évaluation du projet de réinsertion sociale El Katta font ressortir sans exception des progrès remarquables sur le plan du comportement, de l'alphabétisation et de la participation à des activités de groupe (El-Augi, chap. XVI). On a même constaté une progression de la production agricole dans le cadre de ce projet.
Les spécialistes ont relevé de nombreux cas d'amélioration des rapports sociaux dans les prisons. Certes, les indicateurs restent en général au niveau du subjectif mais il existe d'autres critères possibles d'évaluation de réussite. Ces critères sont énumérés dans la liste composite ci-après d'indicateurs applicables à l'enseignement élémentaire; ils incluent les propositions de Sachs [225] :
a) Taux de participation à l'enseignement;
b) Résultats des tests et des examens;
c) Performances individuelles en termes de cours entrepris et
achevés;
d) Fréquence des rapports disciplinaires individuels;
e) Degré d'activité individuelle, notamment de
participation à des activités sportives, culturelles ou religieuses,
demandes d'information sur les possibilités de formation professionnelle
et d'emploi, fréquentation de la bibliothèque, etc.;
f) Formes revêtues par l'activité individuelle dans
le cadre des rapports non organisés avec les autres détenus;
g) Maintien du contact individuel avec la famille.
En d'autres termes, les rapports sur le comportement social peuvent être considérés comme une base d'évaluation valable de certaines incidences de l'enseignement, même si la relation entre un cours et un changement de comportement n'est pas linéaire.
Cet élément d'incertitude n'affaiblit aucunement les arguments en faveur d'un enseignement approprié dans les établissements carcéraux. Même s'il est sans doute impossible de prouver que l'enseignement est un facteur d'amélioration du comportement social, il n'existe aucun argument dirimant prouvant qu'une autre composante du système pénal offre plus de chances de parvenir au résultat souhaité. Il est vrai qu'un grand nombre de cette majorité de détenus ayant un comportement satisfaisant ne participent pas à des activités pédagogiques et qu'au contraire certains détenus participant à de telles activités peuvent avoir un comportement critiquable. Malgré tout, même compte tenu de ces réserves, il serait contre-productif de refuser à un détenu de pouvoir suivre un enseignement lorsqu'un examen plus approfondi de sa situation, consécutivement à un changement résultant d'autres facteurs, révèle que ce détenu a besoin de suivre cet enseignement.
Les éléments constitutifs de la liste d'indicateurs
susmentionnée peuvent être subjectifs, mais ils ne le sont
pas plus que les rapports scolaires ou les appréciations d'employeurs,
lesquels exercent un déterminisme incontestable sur le devenir professionnel
de la plupart des individus. Ces éléments peuvent être
considérés comme une mesure qualitative plutôt que
quantitative du produit de l'enseignement mais cela ne diminue en rien
leur valeur. Le fait est que, dans les discussions sur l'évaluation
pédagogique hors du contexte carcéral, certains considèrent
que les critères qualitatifs ou "naturels" sont un complément
nécessaire des critères quantitatifs.
Cette subjectivité peut être mitigée par
le degré d'implication des détenus. Rien ne saurait
justifier que certains aspects du comportement, comme le degré d'activité
individuelle, ne soient pas évalués simultanément.
Selon Hartl ([124], p. 1), l'évaluation pratiquée - avec
des résultats positifs - par les groupes de discussion dans l'ancienne
Tchécoslovaquie reposait sur les éléments suivants
:
a) Des déclarations des participants eux-mêmes;
b) L'analyse des journaux tenus par les participants ainsi que
de tout ce qu'ils ont écrit d'autre;
c) L'enregistrement des sessions de groupe;
d) Les techniques sociométriques;
e) Les barèmes d'appréciation du comportement;
f) Les questionnaires adressés au personnel;
g) Les observations formulées par le chef de groupe, son
assistant et le personnel.
Ces éléments peuvent être ajoutés
à la liste composite présentée plus haut.
Même lorsque l'environnement est moins dur, les valeurs culturelles générales associées au contenu de l'enseignement dispensé dans les prisons peuvent néanmoins être en décalage par rapport à celles de l'extérieur, déclenchant ainsi un fossé insoupçonné dans les relations avec autrui.
Ce n'est que lorsque les membres de la famille se montrent coopératifs, lorsque l'ornière de la toxicomanie peut être évitée et qu'un revenu et des conditions de logement satisfaisantes sont acquises - en général grâce à l'emploi - qu'il existe une chance réelle de réinsertion dans la société. Ce terme de "réinsertion dans la société" peut d'ailleurs être trompeur si on l'interprète comme un retour à la situation antérieure à l'emprisonnement.
Dans les pays où les travailleurs non qualifiés sont le moins demandés, l'enseignement élémentaire ou préprofessionnel dispensé dans les prisons aura des effets à peine sensibles en termes d'emploi. Dans les pays où ce sont seulement les établissements carcéraux qui disposent des moyens ou du personnel nécessaire pour pouvoir proposer une formation préprofessionnelle ou une formation professionnelle complète à des spécialistes de secteurs en déclin, cet enseignement peut avoir une incidence négative plutôt que positive sur les chances d'accès à l'emploi des anciens détenus. Enfin, quelle que soit la législation concernant la discrimination, les employeurs classeront souvent spontanément les anciens détenus au bas de la liste des demandeurs d'emploi si aucun organisme d'appui ne leur apporte les assurances et encouragements nécessaires.
Les stages débouchant sur un emploi conçus pour les personnes restées sans emploi pendant un certain temps comportent des conditions de recrutement qui sont basées non seulement sur le niveau d'instruction acquis antérieurement mais aussi sur des critères de sécurité financière inhérents à ces systèmes. Les crédits sont en général accordés pour une période limitée à une ou deux années, après quoi les bénéficiaires n'ont aucune garantie d'emploi, même dans les qualifications pratiquées au cours du stage. Il n'est donc pas surprenant que les détenus aient une opinion défavorable d'une formation qui ne leur donne accès, comme ils le savent, qu'à des emplois mal rémunérés voire illusoires.
Chez certains détenus et anciens détenus, le manque de réalisme altère parfois l'attitude face à l'emploi. Excipant de la première expérience scolaire suivie qu'ils aient eu dans leur vie, ou du premier diplôme qu'ils aient obtenu, ils sont parfois persuadés qu'ils sont qualifiés pour des emplois exigeant des qualifications plus poussées et se trouvent alors en décalage par rapport au marché. Il serait salutaire que l'orientation professionnelle, qui doit incontestablement faire partie intégrante de la formation professionnelle, appelle leur attention sur les impératifs de fiabilité, de ponctualité et de respect des consignes de l'employeur qui s'attachent à tout emploi, autant que les qualifications professionnelles requises en l'espèce.
Pour l'ancien détenu, le contact personnel avec l'employeur potentiel revêt la plus haute importance et les chances d'emploi des personnes ayant subi les plus graves condamnations sont ainsi très faibles [230].
Il faut bien reconnaître que l'on ne peut pas réformer les gens aussi facilement qu'on peut restaurer ou rénover des objets et que le chômage n'est pas une cause directe de criminalité car, si tel était le cas, le problème du surpeuplement des prisons serait autrement plus grave. Il est également possible, si l'on en juge d'après l'expérience des éducateurs et autres personnels intervenant dans le système de justice pénale, qu'il existe une certaine proportion de délinquants qu'il est absolument impossible de réformer tandis que pour les autres, les plus nombreux, tout changement est fragile et étroitement dépendant des circonstances. Hamm [122], comparant la démarche nécessaire pour se sortir de la criminalité à celle qu'il faut suivre pour se sortir de la toxicomanie, fait valoir que nul ne croit que tout toxicomane est capable de s'affranchir de son vice à la première tentative. Lorsque, justement, un individu a été condamné pour un acte qui est en rapport avec la toxicomanie et qu'il reste assujetti à la drogue, on peut raisonnablement supposer que, pour lui, les risques de rechute sont proportionnellement plus élevés.
Il existe toutefois d'autres facteurs qui incitent à traiter avec réserve le récidivisme comme un indice de l'efficacité de l'enseignement en milieu carcéral. En premier lieu, il n'existe pas de mesure normalisée du récidivisme. Dans certains systèmes, des délits commis antérieurement dans une autre province ou un autre Etat ne sont pas pris en considération. Dans d'autres, des délits de types divers sont effacés des dossiers après un certain laps de temps, en particulier dans le cas des délinquants juvéniles. Certains systèmes reposent sur la mise en garde du coupable plutôt que sa condamnation au premier délit. Il n'existe pas non plus de convention quant au laps de temps après remise en liberté (cette dernière ne devant pas être confondue avec la fin de la peine puisqu'une partie de celle-ci peut être accomplie sous contrôle judiciaire) sur lequel le récidivisme doit être mesuré.
Deuxièmement, on constate généralement que les prisons enseignent non seulement ce que le système désire mais aussi la criminalité et le rejet du système social. Des précautions peuvent, dans une certaine mesure, s'opposer à cette tendance. C'est dans cette optique que l'on sépare les prévenus des condamnés et les récidivistes des autres et que l'on limite le nombre de condamnés par cellule au nombre pour lequel ces cellules ont été conçues, encore que, si l'on veut permettre un minimum de vie sociale, on doit concéder une certaine liberté d'association.
Troisièmement, les chances d'un individu dans l'existence peuvent être davantage amoindries par l'effet que la vie carcérale aura eu sur lui qu'améliorées par le gain apporté par l'expérience que lui apporte l'enseignement suivi en prison. Selon certains commentateurs, c'est inévitable (Cosman, chap. VIII du présent Manuel et [293]. Les chances de trouver un emploi, la continuité de la relation avec le ou la partenaire, la sécurité du logement et la stabilité affective sont incontestablement altérées par le séjour carcéral. Le mieux que l'enseignement dispensé en milieu carcéral puisse faire est de compenser ces effets dans une certaine mesure mais il serait erroné de critiquer, dans cet enseignement, son incapacité de pallier les conséquences de la privation de liberté imposées par la société. Si la société désire effectivement que l'emprisonnement soit plus punitif qu'éducatif, la rhétorique de la plupart des systèmes de réhabilitation devient pure hypocrisie.
Quatrièmement, le risque d'avoir à nouveau maille à partir avec la justice est plus élevé après une ou plusieurs condamnations. Théoriquement, cela ne veut pas dire que l'intéressé risque davantage d'être condamné. Certaines affaires notoires rappellent néanmoins qu'il est plus facile de résoudre une affaire lorsque le crime a été commis par une personne connue de la police que lorsque l'auteur est inconnu. Mais ces considérations débouchent sur le débat sur la culpabilité et l'innocence, qui ne rentre pas dans notre propos.
Tous les problèmes que nous venons d'évoquer soulèvent
d'importantes questions de morale et de société, et les réponses
qu'ont peut essayer d'y apporter se situent hors du cadre plus circonscrit
de l'enseignement de base en milieu carcéral. Il convient
néanmoins d'en tenir compte lorsque l'on examine les effets produits
par cet enseignement.
A. Relation entre éducation, récidivisme et chômage
1. Faits observés en
Australie
2. Faits observés au Botswana
3. Faits observés au Canada
4. Faits observés en Chine
5. Faits observés en Egypte
6. Faits observés en France
7. Faits observés á
Hong-kong
8. Faits observés au
Royaume-Uni
9. Faits observés aux
Etats-Unis
B.
Evaluation des objectifs intrinsèques de l'enseignement de base,
par
tests et examens
C. Autres méthodes d'appréciation des résultats de
l'éducation de base
D. L'incidence de l'enseignement sur le comportement des détenus
E. Facteurs
de distorsion
1. Facteurs
personnels déterminant le changement
du monde de
vie
2. L'environment social
3. Le chômage
4. Le récidivisme