L'incarcération est sans objet si l'on n'éduque pas les détenus qui ne possèdent pas les connaissances rudimentaires indispensables pour vivre en société; c'est dire l'importance que revêt l'enseignement. Des modèles existent déjà; ils sont très différents les uns des autres, mais ont en commun certaines caractéristiques.
Les différentes modalités envisageables sont résumées
ci-dessous :
a) Contrôle exercé par un organisme public qui emploie
les enseignants et les affecte aux prisons;
b) Contrôle exercé par l'administration de la prison
locale qui emploie directement les enseignants;
c) Intervention d'un service d'enseignement public distinct chargé
contractuellement de fournir des enseignants et d'établir un programme
d'éducation;
d) Intervention d'un organisme d'enseignement local distinct
chargé contractuellement de fournir des enseignants et d'établir
un programme;
e) Intervention d'un établissement d'enseignement local
dans le cadre d'un accord;
f) Contrats spécifiques pour des projets individuels concédés
à des organismes extérieurs, y compris des organismes bénévoles;
g) Admission d'un ou de plusieurs organismes bénévoles
qui établissent un programme;
h) Installations fournies par l'administration de la prison locale
pour des initiatives collectives d'auto-assistance entre prisonniers;
i) Aucune disposition.
La supervision de l'enseignement ne sera pas nécessairement assurée par l'employeur. Un enseignant titularisé responsable devant l'administration de la prison peut adjuger des contrats locaux et assumer la responsabilité de la bonne marche du système dans l'établissement. Les liens avec les éducateurs extérieurs à la prison (surtout pour l'éducation complémentaire, l'éducation des adultes ou l'éducation permanente) peuvent être formels, informels, irréguliers ou inexistants. L'éducation peut être conçue différemment, selon qu'elle s'adresse à des prisonniers en détention préventive ou à des condamnés, à de jeunes délinquants ou à des adultes, en particulier lorsque les délinquants sont d'âge scolaire et que la scolarité est obligatoire.
En ce qui concerne les moyens d'enseignement, tous les cas de figure se rencontrent, depuis l'absence pure et simple jusqu'à l'aménagement de sites dans le cadre de projets de démonstration équipés de mobilier, d'ordinateurs et d'aides audiovisuels, de matériel d'enseignement artistique et artisanal et de matériel de lecture. De même, les méthodes employées pour informer les détenus des possibilités d'éducation offertes peuvent être informelles ou au contraire formelles, avec évaluation initiale, motivation et orientation assurées par différents membres du personnel dans le cadre d'un entretien unique ou au contraire sur une période allant d'une semaine à plusieurs mois.
Toute initiative exige donc la coopération d'un grand nombre d'acteurs, ce qui explique pourquoi la résistance au changement peut être si forte. D'un autre côté, la stabilité du système et la présence constante des détenus devraient permettre d'offrir une certaine éducation à tous dans les limites du temps dont on dispose.
Il peut être impossible aux détenus d'achever un cours, soit parce qu'ils sont déchargés, soit parce qu'ils sont transférés d'un établissement à un autre. Il est donc particulièrement important de laisser aux élèves la possibilité de poursuivre un cours lorsqu'ils sont transférés. Cela est relativement facile à arranger dans le cas d'un cours standard, comme les 120 heures d'enseignement de base amenant au niveau du diplôme d'études générales dans le système fédéral des Etats-Unis. Le problème se complique si l'élève suit un cours professionnel particulier exigeant des installations qui n'existent pas partout, ou est inscrit dans un cours unique en son genre, généralement d'un niveau plus élevé, offert par un établissement extérieur. Toutefois, un arrangement est possible si l'éducation et la formation en cours d'incarcération sont planifiées conjointement par le délinquant et par les différentes branches du service. Pour décider de l'éventuel transfert d'un détenu ayant accompli un pourcentage déterminé de la peine, on tiendra compte du point où il en est arrivé dans le cours d'études suivi, ainsi que de sa motivation et de ses possibilités de réinsertion dans la société.
Les règlements peuvent en fait être appliqués de manière arbitraire ou être interprétés dans l'intérêt ou contre l'intérêt du délinquant. A propos de la formation professionnelle à l'extérieur, Leplâtre (170) rappelle à titre d'exemple qu'aucun règlement n'autorise un détenu à se rendre dans un centre d'examen extérieur pour passer un examen professionnel. Toutefois, le code pénal autorise le déplacement d'un détenu s'il est accompagné par un surveillant. On peut procéder ainsi.
Exceptionnellement, la division entre personnel de sécurité et enseignants n'est pas respectée et les gardiens de prison reçoivent une formation pour pouvoir assumer les fonctions d'enseignants ou d'enseignants auxiliaires. Il est courant que les gardiens en uniforme donnent des cours d'éducation physique, mais il est rare qu'ils enseignent l'informatique ou des disciplines artistiques, comme cela a été fait dans l'expérience néerlandaise (Holdtgrefe, chap. XVII). Les spécialistes d'autres systèmes suggèrent que l'implication des gardiens dans les activités éducatives et culturelles pourrait rencontrer de la résistance. Celle-ci pourrait malheureusement venir des enseignants qui ont des vues assez étroites et pensent que les gardiens de prison ne peuvent exercer de fonctions autres que de sécurité. Aux Pays-Bas, le personnel de sécurité a été formé pendant une longue période, et il est clair qu'il faudra procéder de manière très progressive pour faire accepter le changement de rôle par les élèves potentiels et par le personnel de sécurité lui-même.
La formation et les qualifications d'autres enseignants sont très variables, certains ayant reçu une formation spécialisée, d'autres n'ayant reçu aucune formation. Le concept d'une formation générale des personnels de prisons qui se spécialiseraient ensuite en sécurité, en action sociale ou en éducation a ses adeptes, mais la question de savoir s'il est préférable que les enseignants soient membres du service de prison ou d'un service d'éducation reste très controversée. Sans doute pourraient-ils porter un jugement professionnel plus indépendant s'ils relevaient d'une organisation dont le seul objectif est l'éducation. Eggleston (86) prétend qu'une formation spécialisée est indispensable quel que soit le service dont relèvent les enseignants. Elle prétend que les personnes faisant de l'éducation surveillée doivent avoir une connaissance générale de l'administration de ce type d'éducation, avoir fait des études spécialisées, des études professionnelles et des études secondaires, avec spécialisation dans au moins un de ces domaines. On peut faire observer que cet éventail de connaissances va au-delà de la formation reçue par les enseignants des écoles et par les spécialistes de l'enseignement pour adultes. La question de savoir s'il est préférable que les enseignants soient membres du service des prisons sera sans doute plus facile à trancher si l'on utilise les critères de Gehring (113) pour déterminer de qui dépend le programme d'études, le budget de l'enseignement, la supervision des éducateurs, ainsi que l'appréciation initiale et le choix des élèves.
Quelle que soit leur situation contractuelle, les éducateurs sont souvent dans la pratique incapables de prendre des décisions contraignantes en matière d'enseignement et doivent en référer à l'administration de la prison. Les décisions fondamentales concernant l'enseignement et son rôle dans les prisons incombent aux gouvernements nationaux, tandis que l'administration locale (c'est-à-dire la direction de l'établissement) a souvent toute latitude en ce qui concerne la mise en place de l'éducation. En raison de l'implication de plusieurs organismes, des conflits d'intérêt peuvent surgir et surgissent effectivement.
Aux Pays-Bas, les gardiens de prison nouvellement recrutés reçoivent une formation de base de 13 semaines au cours de leurs deux premières années de service et de 12 autres semaines au cours des deux années suivantes (Holdtgrefe, chap. XVIII). Cette formation porte notamment sur la dynamique de groupe et prévoit une spécialisation en activités sportives, en activités artistiques ou en éducation, comme indiqué ci-dessus.
La tendance est analogue en Scandinavie. Les gardiens de prison du Danemark, tout en continuant d'assurer la sécurité, sont préparés à assurer la liaison entre détenus et superviseurs du travail, éducateurs, formateurs, instructeurs sportifs et travailleurs sociaux [146]. Dans l'ex-Union des Républiques socialistes soviétiques, on établissait une distinction entre les gardes de sécurité armés, qui patrouillaient derrière les murs des prisons, et les gardes en service dans la prison, qui avaient davantage de contact avec les détenus. Cette formule n'est pas incompatible avec les changements de rôle observés au Danemark et aux Pays-Bas, du moins pour les gardes en service dans la prison.
Le personnel de sécurité n'est pas seul à avoir besoin d'une formation complémentaire. Dans une expérience norvégienne décrite par Jacobsen [139], il a été reconnu que les éducateurs et les superviseurs d'atelier devaient aussi coopérer de manière plus étroite que cela n'avait été traditionnellement le cas.
Si les objectifs de l'éducation dans les prisons diffèrent de ceux d'autres services du système pénal, un conflit d'intérêt contre-productif est inévitable. Zaffaroni [293] a souligné avec force que toute personne en contact avec les détenus a une influence sur leurs attitudes et leur comportement ultérieurs. Il est donc important que chaque système énonce clairement le but éducatif de la détention et que le personnel considère celui-ci comme étant tout aussi important que la fonction sécurité de l'incarcération. Cosman (voir chap. VIII) considère qu'une révolution s'impose à cet égard dans la philosophie de l'incarcération et West (voir chap. IX) estime que les gardiens de prison peuvent exercer une influence favorable sur la vie des détenus. Bien que les fonctions attachées à certains rôles puissent changer en conséquence, il est important de délimiter clairement les responsabilités pour tenir compte des tâches fondamentalement différentes incombant aux différentes catégories de personnel.
L'Atelier d'éducation permanente pour personnes incarcérées (ADEPPI), organisation non gouvernementale créée en 1981 par un groupe de travailleurs sociaux, a été reconnu par le Ministère de la justice de la communauté française en Belgique et reçoit des subventions de l'Etat pour exécuter des programmes d'éducation dans sept prisons. Les enseignants jouissent du même statut professionnel que les enseignants employés directement par l'Etat.
L'Association nationale de soins et de réinsertion des délinquants, organisation non gouvernementale du Royaume-Uni, travaille en coopération étroite avec les éducateurs des prisons et d'autres organismes volontaires et cherche à aider au moment de leur élargissement les prisonniers qui, après l'ordre rigide de la prison, se trouvent aux prises avec les aléas de la vie en liberté. L'Association cherche surtout à travers son réseau local de relais pour détenus libérés à poursuivre l'éducation et la formation commencées en prison.
Il a déjà été fait référence au rôle joué par un établissement d'enseignement supérieur allemand et des clubs sociaux nigérians dans les programmes d'éducation dans les prisons. L'Association nigériane pour le bien-être des prisonniers appuie aussi l'éducation religieuse et les visites des familles, mais ne s'occupe pas des ex-délinquants ([254], p. 145). A la prison de Nantes, en France, un gymnasium a été construit entièrement par les prisonniers sous la direction d'un membre de l'organisation charitable volontaire, les Compagnons du tour de France [170].
Au Burkina Faso, des volontaires - ressortissants burkinabés et étrangers - assurent l'éducation dans une prison depuis 1957. Depuis 1983, d'après Leach [163], le Comité central mennonite, organisme de développement géré par les églises mennonites des Etats-Unis et du Canada, fournit des volontaires à plein temps pour une période de trois ans et, quand l'enseignant burkinabé est parti en 1986, le programme a été poursuivi par des détenus qui en ont assuré la direction.
L'Unité d'alphabétisation fonctionnelle des adultes du Royaume-Uni a vigoureusement recommandé en 1985 que davantage d'enseignants se portent volontaires pour travailler dans les prisons à plein temps et à temps partiel [4]. Au Japon, des volontaires se rendent dans les prisons pour donner des conseils et faire de l'éducation sociale [140].
La collaboration de gens de l'extérieur ne va pas toujours sans problème étant donné qu'ils risquent de ne pas avoir l'expérience de la routine de la prison et de mal supporter ce qu'ils considèrent comme d'inutiles obstacles. En revanche, ils peuvent soulager la pression subie par les gardiens de prison et réduire les tensions entre détenus nées de l'ennui et du désoeuvrement. Le chapitre V a mentionné une initiative portugaise pour faire appel à des orateurs venus de l'extérieur, tandis qu'en Irlande de nombreuses unités d'éducation dans les prisons organisent des semaines d'activités centrées sur un thème particulier comme la santé auxquelles des organisations publiques et bénévoles envoient du personnel et du matériel de projection.
Les volontaires travaillant dans les prisons italiennes en 1990/91 assuraient l'éducation, organisaient des activités culturelles et artisanales, des conférences, des représentations théâtrales, des concerts, des activités sportives, des activités religieuses et s'occupaient de la bibliothèque [135].
La collaboration pourrait s'exercer dans des domaines beaucoup plus larges encore. Une liste des rapports qui pourraient être établis avec des organismes extérieurs est présentée ci-dessous. Elle est tirée d'une liste établie par le Service des prisons du Royaume-Uni [256] :
a) Organismes de réinsertion sociale d'ex-délinquants
et de volontaires;
b) Service de libération conditionnelle;
c) Administration de la santé locale (éducation
sexuelle, informations sur le sida, les drogues, etc.);
d) Départements de vulgarisation d'établissements
d'enseignement supérieur et d'universités;
e) Autres centres et collèges d'enseignement pour adultes,
d'enseignement professionnel et d'enseignement permanent;
f) Organismes d'éducation non institutionnelle (également
pour les adolescents);
g) Associations artistiques régionales (expositions et
représentations);
h) Musées;
i) Bibliothèques;
j) Presse locale et éditeurs;
k) Groupes d'aide spécialisée comme Alcoholics
Anonymous et des groupes semblables pour les joueurs et les toxicomanes;
l) Organisations religieuses;
m) Organismes publics et privés pour l'emploi;
n) Associations volontaires charitables, locales et nationales;
o) Organismes donateurs internationaux;
p) Employeurs, entreprises et industries spécialisés,
locaux ou non;
q) Etablissements de formation des gardiens de prison extérieurs
au système carcéral;
r) Associations professionnelles d'éducateurs de prison
et d'éducateurs d'adultes et d'adolescents dans la population générale;
s) Clubs et associations sportives.
A la liste ci-dessus, on peut ajouter des volontaires qui ne sont attachés à aucune organisation. Malgré un tel potentiel de coopération, l'enquête menée en France dans les 34 établissements pour jeunes adolescents a montré qu'à peine la moitié d'entre eux avaient établi un véritable partenariat et que les prisons restaient pour l'essentiel fermées aux représentants du monde extérieur. La question est posée de savoir si leur ouverture poserait de réels problèmes d'organisation ou seulement des problèmes négligeables d'empiétement sur leur "territoire" ([3], p. 12).
Au Danemark, des détenus peuvent suivre des cours dans des centres locaux d'éducation pour adultes en utilisant les transports publics. Cette facilité est offerte à certains élèves qui poursuivent des études de base, ainsi qu'à ceux qui suivent un cours qui pourrait difficilement être organisé dans la prison(*1).
Le problème est abordé de manière totalement différente dans certaines régions des Etats-Unis. Dans le cadre d'un partenariat entre les prisons du comté de Los Angeles et le district scolaire local, les prisons essaient de reproduire sur place les conditions de la formation professionnelle donnée à l'extérieur, plutôt que de laisser sortir les élèves [200].
a) Qu'une condamnation à une peine de prison accroît
les problèmes;
b) Que c'est la libération qui est la période la
plus difficile. "La peine commence lorsque je franchis la porte principale,"
disent de nombreux détenus;
c) Que beaucoup d'anciens détenus connaissent de graves
difficultés financières, que leur niveau d'instruction est
très insuffisant, qu'ils ont beaucoup de mal à se loger,
à trouver du travail et à se faire accepter par une collectivité
stable.
A l'appui de ce qu'il avance, Langelid cite un rapport norvégien datant de 1841 qui contient les mêmes assertions et, présentant un rapport sur un programme visant à faire en sorte que l'éducation dans la prison débouche directement sur des études secondaires du deuxième cycle ou sur un emploi à l'extérieur, il attire l'attention sur le fait que l'on néglige en général la continuité des services. Zaffaroni [293] a sans doute raison de soutenir que sans elle toute incarcération est néfaste, bien qu'il soit sans doute exagéré de dire que l'éducation en prison ne sert à rien.
Selon le rapport de l'ADEP [3], il n'existe pas, en France, de système officiel d'appui pour les jeunes ayant purgé leur peine dans un établissement pénitentiaire pour délinquants mineurs, bien que certains éducateurs étendent bénévolement leur action aux détenus libérés. Une institution a toutefois été créée en 1988 dans la région parisienne dans le cadre d'un projet pilote en faveur des adultes anciens délinquants. Elle reposait sur le principe de la collaboration des responsables des personnes mises en liberté surveillée et des travailleurs sociaux et secourait essentiellement les anciens délinquants sans domicile. A la fin de 1988, 85 % des délinquants ayant purgé leur peine qui s'étaient adressés à cette institution avaient retrouvé un logement [98].
Dans un certain nombre de pays et de régions, des associations non gouvernementales fournissent une aide aux détenus. Celles de Hong-kong et de Sri Lanka, par exemple, sont mentionnées dans les réponses à l'enquête de l'Institut des Nations Unies d'Asie et d'Extrême-Orient pour la prévention du crime et le traitement des délinquants (voir annexe IV au présent rapport). Toutefois, elles n'offrent pas nécessairement des contacts et un appui après la libération aux délinquants et aux anciens délinquants. Selon Yuguan (chapitre XI), un appui de ce genre est fourni en Chine par les autorités locales, à qui il incombe d'aider les délinquants ayant purgé leur peine à trouver du travail.
L'importance du suivi est de plus en plus reconnue. En Californie, chaque détenu à qui il est dispensé un enseignement professionnel se voit assigner quelqu'un qui s'occupe personnellement de lui et l'aide à se préparer à un emploi. Cette personne après sa libération peut continuer à rendre visite à l'ancien délinquant et être présente aux entretiens qu'il a avec des employeurs éventuels [200].
On ne peut naturellement assurer ces services continus qu'avec
le consentement du délinquant ou de l'ancien délinquant.
Toute l'éducation de base des délinquants est délicate
et les rapports de ceux-ci avec les dispensateurs de services de la collectivité
demandent beaucoup de doigté comme le confirme l'expérience
d'un centre de jour qui sert de solution de remplacement à l'incarcération
au Royaume-Uni pour les délinquants de 17 à 25 ans ([38],
p. 10) :
"Presque tous les [délinquants] manquent totalement de
confiance dans leur aptitude à s'instruire et souvent ne croient
pas en eux-mêmes du tout... C'est peut-être la principale
raison pour laquelle nos clients n'ont pas recours aux possibilités
offertes par les établissements d'enseignement qui existent dans
la collectivité. Ce n'est pas qu'ils ne soient pas conscients
de leurs problèmes, ils le sont au contraire beaucoup trop.
Ils sont extrêmement embarrassés à la pensée
de révéler leurs insuffisances à un parfait inconnu
et de toute façon ils considéreraient probablement les programmes
exécutés dans la collectivité comme une forme de prolongation
des programmes scolaires, or ils n'ont aucune envie de renouveler l'expérience
de l'école".
Avec l'extension des solutions de substitution à l'incarcération dans la communauté, notamment des centres de réinsertion pour ceux qui approchent de la fin de leur peine, il faut s'attendre à ce que le rôle des services de liberté surveillée et des services d'assistance postpénale devienne encore plus important.
Ce sont généralement les services de liberté surveillée et non ceux de protection sociale ou d'éducation au sein du système carcéral qui assurent le suivi après la libération lorsque celui-ci existe. Les organismes non gouvernementaux peuvent jouer là un rôle, la fonction de supervision en moins. Aux Philippines, une association religieuse offre une aide aux détenus et les encourage à rester en contact avec elle après leur libération, ce qui constitue une forme d'assistance postpénitentiaire(*2). Toutefois il n'y a pas toujours de liens très étroits entre les services publics assurés à l'intérieur et à l'extérieur de la prison et les pressions qui s'exercent sur les uns et les autres sont telles qu'il est souvent peu réaliste de s'attendre à une collaboration si les responsables ne font rien pour améliorer la répartition des responsabilités. On reconnaît dans l'ensemble l'importance des liens entre les systèmes pénitentiaires, les services de liberté surveillée et les initiatives privées en vue d'aider les délinquants lors de leur libération et après leur libération tout en étant conscient, comme l'Association allemande des responsables de la liberté surveillée [294], du fait que leurs rapports peuvent être empreints d'un manque de coopération et même d'un sentiment de rivalité.
Le coût de l'éducation de base dans les prisons comprend les dépenses relatives aux bibliothèques (personnel, stocks et matériel administratif) et à la formation du personnel éducatif et du personnel adjoint (bénévoles, personnel de sécurité et personnel divers). Ces dépenses peuvent être couvertes en partie ou en totalité par d'autres budgets, par des bibliothèques publiques, la formation pédagogique à l'enseignement de base dans les collèges et la formation nationale ou locale en cours d'emploi ou d'organismes de formation à des domaines spécialisés.
Il y a aussi la question des coûts de substitution. Il y a manque à gagner si un détenu consacre à son éducation le temps qu'il passait jusque-là à effectuer un travail dans la prison. Les coûts de substitution sont soit la valeur nette des marchandises non produites, soit les coûts de remplacement de la main-d'oeuvre (par exemple dans la blanchisserie).
Toutefois, peu de prisons ont davantage de travail que les détenus ne peuvent en effectuer. Ceux-ci sont en général trop nombreux pour chaque tâche, qu'il s'agisse d'un travail industriel, agricole ou non qualifié.
Dans certains systèmes, le détenu subit aussi le préjudice de la perte de son salaire, bien que des déclarations de l'ONU et du Conseil de l'Europe l'aient interdit. De même, l'éducation des détenus devrait en principe être gratuite.
L'on peut parler aussi de coût d'opportunité lorsque du personnel enseignant doit consacrer du temps à négocier avec des entités extérieures, à procéder à des évaluations et à de longs entretiens, ou à compléter sa formation.
Depuis lors, des efforts ont été accomplis. En 1985, le National Institute of Corrections, qui relève du Département de la justice des Etats-Unis, a accordé une subvention extraordinaire de 30 000 dollars par exemple au Département de l'éducation pénitentiaire du Maryland pour qu'il puisse élaborer un programme relatif à des "conditions de réclusion spéciales." [182]. Au Royaume-Uni, les fonds versés aux autorités locales d'éducation pour l'éducation en prison sont passés de 15 544 millions de livres en 1987/88 à 21 224 millions en 1989/90 ([21], p. 7), bien que le nombre des détenus faisant des études ne se soit pas accru. En France, le budget de l'éducation et de la formation a augmenté mais il est consacré surtout à la formation professionnelle. La contribution de la Délégation à la formation professionnelle, qui était de 10 millions de francs en 1980, a triplé en 1990 [267]. L'administration pénitentiaire française a signalé qu'elle consacrait 61,6 millions de francs en 1989 à la formation professionnelle, les principaux postes étant la formation à l'extérieur (25,2 millions de francs) et les stages (24,7 millions de francs) [76].
Si le volume du financement a nettement augmenté dans certains pays, l'importance numérique de la population carcérale s'est elle aussi accrue et dans certains lieux, comme le signale Enuku [87], on ne finance toujours pas de service pénitentiaire d'éducation, par opposition à la vocation professionnelle.
S'il n'y a pas la volonté nécessaire et si l'Etat n'imprime pas l'orientation voulue au moyen d'une politique forte, les administrations carcérales n'offrent généralement à aucun niveau les moyens matériels nécessaires à l'éducation. Parmi les mesures qui ne coûtent pas grand chose mais qui peuvent faire naître la volonté requise, on peut citer :
a) La reconnaissance du fait que suivre des cours équivaut
à un travail lorsque le travail est obligatoire;
b) L'examen de la formation et du rôle du personnel de
sécurité dans les prisons en vue de faire participer progressivement
ce dernier à l'éducation;
c) La diffusion des déclarations internationales d'intention,
qu'il faut citer sans relâche;
d) L'inclusion expresse des délinquants dans les déclarations
générales se rapportant à la mise en place de services
d'éducation de base pour tous les citoyens;
e) L'établissement aux niveaux national et régional
de groupes de travail mixtes des ministères de la justice et de
l'éducation;
f) L'inclusion de l'éducation dans les attributions des
instituts nationaux et internationaux de recherche en matière de
criminologie;
g) L'inclusion régulière dans les statistiques
des prisons d'évaluations du niveau d'alphabétisation et
de la participation aux activités éducatives et culturelles
ainsi qu'à la formation professionnelle;
h) L'admission de chercheurs de l'extérieur dans les établissements
pénitentiaires;
i) La séparation des prévenus, des délinquants
primaires et des récidivistes, compte tenu du fait que les détenus
apprennent les uns des autres, même lorsqu'il n'y a pas de programme
d'éducation ou lorsque ce programme est minimal;
j) L'établissement éventuel au niveau de la prison
d'une structure administrative qui permet d'être bien représenté
au personnel professionnel d'éducation et lui donne le droit de
participer aux décisions.
L'éducation de base elle-même entraîne certaines dépenses et exige du temps et de la bonne volonté (voir, par exemple, le cas signalé par El-Augi au chapitre XVI). Introduire un service équivalent à celui qui est offert au grand public, à la fois d'âge scolaire et d'âge adulte, peut constituer néanmoins un objectif initial.
Un certain nombre de stratégies ont été adoptées pour fournir du personnel enseignant sans que les budgets des services pénitentiaires doivent supporter intégralement le coût de leurs services. Celles qui sont mentionnées jusqu'à maintenant dans le présent rapport peuvent être résumées comme suit :
a) Coopérer avec d'autres organismes d'Etat;
b) Coopérer avec des organismes bénévoles;
c) Incorporer des enseignants bénévoles individuels
dans les programmes de services pénitentiaires;
d) Mettre les détenus en mesure d'enseigner ou de seconder
des professeurs;
e) Faire appel aux détenus comme professeurs;
f) Accepter les dons de matériel pédagogique et
autre.
On peut mentionner ici une initiative prise en Finlande. Une prison provinciale est entrée en contact avec un département de l'éducation dans une université dont le personnel enseignant et les étudiants ont accueilli avec enthousiasme l'expérience qui leur était proposée. Des étudiants enseignent maintenant dans la prison sous la direction de leurs professeurs et ils sont payés à l'heure pour l'enseignement dispensé au-delà du nombre d'heures de cours requis. Les heures de pratique obligatoire de l'enseignement ne coûtent rien à la prison.
La sécurité est un élément important. Bien que les dégâts causés aux personnes et aux biens soient généralement moins importants dans les locaux servant à l'éducation que dans d'autres parties de la prison, il s'y produit fréquemment des vols. En outre, bien qu'une ou deux enseignantes puissent rester seules sans danger dans ce genre de locaux avec des douzaines de détenus de sexe masculin, des membres du personnel sont très souvent tombés amoureux de détenus, ce qui a ébranlé la confiance que l'on plaçait dans les services d'éducation et entraîné des compromis sur le plan de la sécurité. Peut-être la maîtrise de soi qui s'exerce d'ordinaire dans le cadre de l'éducation est-elle imputable au fait que cette dernière est l'une des activités que les détenus apprécient, à laquelle ils peuvent s'adonner seuls et pour leur propre satisfaction, fixant leurs propres normes qui paraissent généralement acceptables à la société. L'éducation ne sert donc pas seulement à acquérir directement une instruction élémentaire ou d'autres talents et ce n'est pas une activité qui trouble manifestement l'ordre public, même aux yeux des gardiens qui n'y sont pas favorables.
Il convient d'ajouter que le contenu des manuels pour enfants
ne convient pas aux adultes.
A l'autre extrême se trouvent ce que l'on considère
normalement comme des centres modèles. En France, la prison
de Loos a un centre multimédia pour la formation professionnelle
qui comprend trois pièces avec huit postes de travail informatiques
reliés les uns aux autres, un centre de documentation contenant
des revues commerciales et du matériel d'orientation professionnelle
et divers programmes permettant d'étudier seul [213]. Le centre
de documentation et de séminaires sur la communication de la prison
de Wakefield (Royaume-Uni), prévu expressément pour l'éducation
de base, est équipé d'un ordinateur perfectionné qui
convient pour le travail de conception, d'écrans vidéo avec
des écouteurs pour le travail individuel, d'ordinateurs pour le
traitement de texte et l'enseignement assisté par ordinateur et
d'une bibliothèque et d'un centre de documentation [5].
Outre qu'ils répondent aux besoins des détenus et du personnel de la prison locale en matière d'éducation, ces centres peuvent se révéler fort utiles en permettant de démontrer ce qui est réalisable, en assurant aux enseignants d'autres établissements une formation à l'utilisation des éléments du matériel qui peuvent être fournis ailleurs et en servant de centre de documentation local ou régional pour la production de résumés d'information sur les matériels didactiques pour adultes. Dans de nombreux cas, ces centres modèles sont financés conjointement avec des organismes extérieurs et il ne serait pas réaliste d'espérer que ceux-ci mettent les mêmes moyens matériels au service de toute la prison. Pour exprimer cette idée d'une autre manière, la même somme d'argent répartie entre 20 établissements ou plus n'aurait qu'une faible incidence.
On avance fréquemment l'argument que toutes les personnes qui n'ont pas reçu une véritable éducation de base à l'école devraient avoir la possibilité de le faire à l'âge adulte et ont en fait besoin de le faire. Dans la majorité des cas, ces personnes ont quitté l'école en cours d'études et ont donc cessé en pratique de grever le budget de l'éducation. Il faudrait donc que l'on s'engage à consacrer au moins le même montant par tête pour l'éducation des adultes illettrés ou semi-alphabétisés en prison ou ayant quitté la prison que pour celle des enfants, du fait de l'application de méthodes différentes et de la plus grande maturité des élèves, les possibilités de voir l'investissement être productif sont plus grandes.
A. Educateurs
dans les prisons
B. Organisation pratique de l'enseignement
1. Prévenus
C. Personnel
enseignant
D. Formation de gardiens de prison
E. Collaboration avec des organismes extérieurs
1. Détenus
inscrits à des cours à l'extéreur
F. Services à assurer de bout en bout
G. Financement
et coût
1. Volume du financement
2. Stratégies de financement
H. Mise à disposition de moyens matériels adéquats
1. Locaux
2.Mobilier et matérial
3. Egalité
à assurer avec des adultes de l'extérieur
sur le plan de l'éducation