EDUCATION DE BASE DANS LES PRISONS
 TROISIEME PARTIE:  ETUDES DE CAS 
 XVI. PROJET DE PRISON OUVERTE A EL KATTA (EGYPTE)
  Mustafa El-Augi
 
  A. Renseignements généraux sur le projet
  B. Organisation de l'éducation dans les prisons conformément
       au droit égyptien et à la structure pénitentiaire
  C. Situation de la prison d'El Katta
  D. Programme de réadaptation sociale
            1. Conception du programme de réadaption sociale
            2. Elaboration du programme de réadaption sociale et d'éducation de
                base de la prison d'El Katta
            3. Recrutement des travailleurs sociaux
            4. Principes directeurs relatifs à l'application du programme de
                réadaptation sociale
  E. Le projet pilote
            1. Evaluation du projet pilote
            2. Ajustement après les résultats du projet pilote
  F. L'étape suivante : mise en oeuvre de l'ensemble du programme
      de réinsertion sociale
            1. Les éléments du travail social
            2. Alphabétisation
            3. Activités sportives et culturelles
G. Evaluation des effets du programme de réinsertion sociale
            1. Evaluation de la part du personnel
            2. Evaluation  de la part des détenus
            3.Evaluation de la part du personnel universitaire
  H. Résultats du projet pour les autres établissements pénitentiaires
  I. Suivi du projet
  J. Indices des effets à long terme de la réinsertion sociale
  K. Conclusions 
XVI.  PROJET DE PRISON OUVERTE A EL KATTA (EGYPTE)
Mustafa El-Augi
A.  Renseignements généraux sur le projet

L'expérience de la prison ouverte d'El Katta en matière d'éducation de base est le fruit d'une coopération nationale et internationale dans le domaine de la prévention du crime et du traitement des délinquants.  Elle représente la matérialisation des conclusions de recherches pragmatiques sur la prévention de la criminalité réalisées tant par des milieux universitaires que par des autorités administratives.

Le projet d'El Katta remonte à 1983, lorsque l'Académie de police du Caire et l'Institut interrégional de recherche des Nations Unies sur la criminalité et la justice (UNICRI) à Rome ont entrepris conjointement un projet de recherche sur la criminalité en Egypte, axé sur la gravité du problème de la criminalité dans ce pays et les politiques et pratiques pénitentiaires.  A partir d'une évaluation de la situation et du système existants, on s'est proposé d'établir une base pour déterminer les changements éventuels à apporter au système pénitentiaire et fournir des conseils et une assistance au Ministère de l'intérieur à cet égard, de manière à pouvoir mettre au point des mesures tendant à améliorer le traitement des détenus grâce à une formation et à des activités productrices de revenus, à prévenir les récidives et à réinsérer les délinquants dans les structures du développement économique [265].

Cette enquête initiale a mené aux conclusions suivantes :

a)Les prisons égyptiennes étaient surpeuplées, le nombre de détenus dépassant leur capacité officielle de 30 %;
b)Il existait néanmoins de grandes différences entre les diverses prisons, certaines d'entre elles étant considérablement surpeuplées, tandis que d'autres renfermaient un nombre de détenus inférieur à leur capacité;
c)La plupart des détenus condamnés avaient moins de trente ans, étaient analphabètes et avaient occupé des emplois n'appelant aucune qualification professionnelle;
d)La plupart des peines étaient inférieures à trois ans de prison;
e)Près de 40 % des détenus avaient déserté le service militaire;
f)Beaucoup restait à faire en matière d'éducation de base et de réadaptation sociale.

Sur la base de ces conclusions, l'UNICRI et l'Académie de police ont recommandé, entre autres, dans leur rapport que :

a)La réadaptation devait être axée sur la lutte contre l'analphabétisme, l'accent devant être mis sur une éducation classique de base, une formation professionnelle et des connaissances sociales de base;
b)Les activités de service social constituaient un élément essentiel pour la réadaptation des délinquants;
c)Il était essentiel d'organiser des activités productives dans les prisons.

Les recommandations susmentionnées ont été appliquées dans la prison ouverte d'El Katta, choisie par le Ministère égyptien de l'intérieur comme cadre d'un projet pilote.  A la suite de consultations et réunions entre les représentants du Ministère de l'intérieur et de l'UNICRI, un accord a été signé à cet effet le 22 février 1989.  Un plan directeur a été ultérieurement élaboré pour prévoir dans le détail les composantes du programme de réadaptation dans les domaines agricole et social.

Le financement du projet a été assuré par le Gouvernement égyptien et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

B.  Organisation de l'éducation dans les prisons conformément au droit égyptien et à la structure pénitentiaire

 L'éducation dans les prisons est organisée conformément aux articles 28 et suivants de la loi égyptienne 396 de 1956, ainsi qu'à l'article 15 du décret 79 de 1961 du Ministre de l'intérieur.  Tous les détenus doivent avoir accès à l'éducation selon leur âge, la peine qu'ils purgent et leur niveau d'éducation préalable, sans que l'éducation en prison soit cependant obligatoire.

 Le Directeur général de l'administration pénitentiaire centrale décide, avec l'assistance du Département social, des programmes d'éducation.  Le Ministre de l'intérieur, sur recommandation du Directeur général, désigne les enseignants, qui s'acquittent de leur tâche sous la supervision du directeur et du fonctionnaire supérieur chargé des activités sociales de chaque prison.

 Toute prison comporte diverses unités chargées de fonctions particulières sous la supervision directe du directeur dans des domaines comme ceux de l'administration, du contrôle financier, de la sécurité, de l'emploi des détenus et des activités sociales, y compris l'éducation.  L'importance de ces diverses composantes dépend de nombreux facteurs comme, par exemple, la situation géographique, le degré de surveillance dont doivent faire l'objet les détenus et leur âge.

 C.  Situation de la prison d'El Katta

 La prison d'El Katta est une prison agricole située à 50 kilomètres à l'ouest du Caire et comprenant plus de 600 hectares.  Le sol est sablonneux, mais peut être livré à l'agriculture.  La région, irriguée par un canal amenant l'eau d'un affluent du Nil, comprend des vergers privés plantés d'orangers, de manguiers et de vigne, et constitue un exemple de la manière dont les hommes peuvent, avec de la bonne volonté et de l'énergie, transformer un désert en terres productives.  300 hectares des terres de la prison sont déjà plantés d'orangers, d'oliviers, de vigne et de légumes.

 Les 250 hommes détenus sont logés dans quatre locaux récemment restaurés, qui ne répondent cependant pas encore à des normes acceptables.  De nouveaux locaux doivent être construits dans un proche avenir.

 Les détenus, dont la plupart sont des déserteurs des forces armées, purgent des peines de six mois à trois ans de prison.  Le travail est obligatoire.

D.  Programme de réadaptation sociale

 C'est à l'UNICRI que revenait la mise au point d'un programme de réadaptation sociale.  Nommé coordonnateur du projet, l'auteur du présent rapport s'est rendu sur place en octobre 1989, a étudié l'ensemble de la situation, évalué les moyens disponibles et les qualifications du personnel, et est arrivé à la conclusion qu'il y avait lieu d'élaborer un programme de réadaptation sociale, de constituer une équipe de travailleurs sociaux et de former ces derniers aux techniques appropriées.

1.  Conception du programme de réadaptation sociale

 On a pu relever d'emblée que l'administration pénitentiaire avait un concept étroit de l'éducation de base, qu'elle considérait comme concernant sur un enseignement scolaire élémentaire d'apprentissage à la lecture et à l'écriture, outre quelques activités sportives et culturelles.  Ce concept devait être élargi de manière à porter sur l'épanouissement de la personnalité du détenu, homme ou femme, le développement de ses capacités et compétences professionnelles, et son intégration sociale.  De telles notions n'avaient pas encore été prises en considération.

 Afin de déterminer le contenu de ce large concept d'éducation de base, on s'est référé aux normes et recommandations internationales de l'Organisation des Nations Unies et du Conseil de l'Europe.

 On a défini l'éducation de base comme un large programme de réadaptation sociale, portant notamment sur l'alphabétisation et une formation professionnelle et tendant à l'épanouissement de la personnalité.  On s'est inspiré de la règle 77 des Règles pénitentiaires européennes (recommandation (87) 3 du Conseil de l'Europe du 12 février 1987).  Cette règle prévoit la mise en oeuvre, dans tout établissement pénitentiaire, d'un programme complet d'éducation offrant à tous les détenus la possibilité de cultiver certains de ses intérêts.  La réalisation des objectifs du programme devrait permettre la réintégration sociale des détenus, soutenir leur moral, améliorer leur comportement et aider les intéressés à maintenir leur dignité.  On s'est également inspiré de la recommandation R (89) 12 du Conseil de l'Europe du 13 octobre 1989 sur l'éducation dans les prisons, qui énonce, en 17 points, la notion d'éducation dans les établissements pénitentiaires, prévoyant notamment l'épanouissement de la personnalité, la réadaptation et la réinsertion sociales, l'alphabétisation et un enseignement culturel, une formation professionnelle et des activités sportives et de loisirs (voir annexe III du présent Manuel).  Au cours de l'application de ce projet, cette large conception a été approuvée par le Comité pour la prévention du crime et la lutte contre la délinquance à sa onzième session, tenue à Vienne du 5 au 16 février 1990 (E/AC.57/1990/L.5/Rev.1).

2.  Elaboration du programme de réadaptation sociale et d'éducation de base de la prison d'El Katta

 Sur la base de ce large concept d'éducation de base convenu à la fois par l'UNICRI et l'administration pénitentiaire égyptienne, il a été élaboré en 1989 un programme de réadaptation sociale pour la prison d'El Katta.  Les objectifs de ce programme ont été définis comme suit :

 a) Epanouir la personnalité des intéressés grâce au renforcement et à l'amélioration de leurs capacités individuelles par des efforts personnels et une confiance en soi accrue, d'une manière ouverte et conforme aux normes sociales et morales régissant la vie civile;

 b) Aider à modifier le comportement individuel dans la mesure où un tel changement est indispensable pour amener l'intéressé à se conformer à des normes sociales acceptables et préparer sa réinsertion, étant donné que l'acceptation de normes sociales positives constitue un aspect du processus de socialisation;

 c) Développer le rôle social des intéressés grâce à la formation, en leur permettant d'assumer un rôle constructif en prison et d'établir des relations sociales normales avec le monde extérieur;

 d) Développer le sens des responsabilités des intéressés envers eux-mêmes ainsi qu'envers autrui, en les encourageant à mieux se connaître et à faire preuve de discernement;

 e) Dispenser des cours intensifs d'alphabétisation ainsi que des cours plus poussés pour les détenus ayant déjà acquis une certaine éducation;

 f) Dispenser des cours de formation professionnelle aux techniques agricoles et aux connaissances correspondantes en matière de mécanique et d'électricité;

 g) Organiser des activités sportives et culturelles ouvrant la voie à la réadaptation sociale.

3.  Recrutement des travailleurs sociaux

 Avec l'aide de l'administration pénitentiaire, on a recruté sept travailleurs sociaux ayant déjà au moins dix années d'expérience d'activités sociales dans les prisons.  Ils étaient encadrés par deux travailleurs sociaux principaux.  Un cours préliminaire intensif de trois semaines a permis de les familiariser avec le projet, eu égard en particulier au nouveau concept de travail social et de réadaptation sociale.

4.  Principes directeurs relatifs à l'application du programme de réadaptation sociale

 Il a été élaboré un ensemble de principes directeurs pour les travailleurs sociaux appelés à mettre en oeuvre le programme, dont on a énoncé les objectifs comme ci-dessus en faisant ressortir certaines tâches tant générales que spécifiques et certains facteurs pertinents, qui peuvent être résumés comme suit :

 a) Formation en matière de gestion du temps et des ressources financières ainsi qu'en ce qui concerne les relations personnelles;

 b) Amélioration de la capacité à faire face à des situations de la vie courante tant en prison que dans le monde extérieur;

 c) Amélioration des aptitudes à communiquer;

 d) Détection des causes particulières de délinquance grâce à des thérapies individuelles ou de groupe;

 e) Détection de tout élément pathologique, traitement correspondant et pratique de la médecine préventive;

 f) Prévention de l'apparition de psychoses, notamment celles liées à l'isolement, à des sentiments de culpabilité ou à la conscience d'insuffisances propres, ainsi que de l'atrophie intellectuelle;

 g) Fourniture d'une éducation de base et d'une formation professionnelle appropriées et organisation d'activités productives;

 h) Education civique et orientations en matière morale, religieuse et sociale;

 i) Développement de talents par le biais d'activités de loisirs organisées;

 j) Développement d'un esprit de groupe grâce à des activités sportives et des services généraux à l'égard d'autrui;

 k) Renforcement de la confiance entre les détenus et entre eux et l'administration pénitentiaire et les travailleurs sociaux;

 l) Fourniture, par les travailleurs sociaux, d'une assistance personnelle pour résoudre des problèmes et régler des conflits;

 m) Maintien de liens étroits avec la famille.

 Pour la réalisation de ces objectifs, on a mis au point des moyens comprenant les éléments suivants :

 a) Mise en place de conditions de vie humaines en prison;

 b) Participation active plutôt que passive des détenus au processus de réadaptation, grâce aux facteurs ci-après :

  i) Souci des travailleurs sociaux de bien faire comprendre aux détenus les objectifs du programme;

  ii) Acceptation par les détenus du programme proposé et discussion de modifications éventuelles;

  iii) Prise en charge par les détenus de tâches spécifiques, telles que la préparation des repas pour le groupe;

  iv) Participation des détenus au processus d'évaluation des progrès;

  v) Participation des détenus à l'organisation de la vie journalière et des activités sociales et culturelles;

  vi) Instruction ou formation par des détenus d'autres détenus;

  vii) Poursuite par les détenus de leurs activités préalables, lorsque cela est possible;

  viii) Participation des détenus à l'élaboration de bulletins d'information internes;

  ix) Préparation psychologique à la libération;

 c) Constitution, par une commission, de groupes composés de membres compatibles comportant un maximum de 35 détenus, sur la base du dossier personnel des intéressés;

 d) Stabilité de la composition de chaque groupe, des transferts étant cependant possibles en cas d'incompatibilité;

 e) Traitement différentiel des membres de chaque groupe selon leur capacité à remplir un rôle dirigeant et leurs besoins spécifiques;

 f) Elaboration d'un programme hebdomadaire d'activités de groupe soumis à l'approbation du directeur de la prison;

 g) Traitement spécial et séparation, si nécessaire, des détenus présentant des problèmes médicaux, psychiatriques ou psychologiques;

 h) Programmes spéciaux pour les jeunes délinquants;

 i) Etablissement d'un système de récompenses individuelles et de groupe;

 j) Attention particulière accordée au recrutement des travailleurs sociaux, qui doivent être capables de comprendre les détenus et de déterminer leurs besoins;

 k) Prise en considération de la libération comme objectif du processus de réadaptation;

 l) Importance de la constitution de dossiers sur le comportement en prison ainsi que de l'évaluation des progrès réalisés dans le processus de réadaptation sociale;

 m) Nouvelle formation périodique des travailleurs sociaux.

E.  Le projet pilote

 Avant d'appliquer l'ensemble du programme de réinsertion sociale, il était nécessaire de tester l'aptitude des travailleurs sociaux à s'acquitter de leurs tâches, d'évaluer la mesure dans laquelle ils comprenaient et assimilaient les nouveaux concepts et de connaître la réaction des détenus.  A cette fin a été choisi un groupe de 35 détenus, dont certains purgeaient des peines de deux à trois ans.  Ils ont été informés des objectifs du programme.  Des groupes témoins parallèles ont été constitués, qui n'ont exercé des activités sociales que de façon sporadique.  Un dernier groupe a été laissé entièrement à l'écart, l'idée étant de tester la volonté de ses membres de participer au programme.

 Un plan de réinsertion sociale a été élaboré, qui prévoyait : des groupes de discussion deux fois par semaine, sur la base des techniques de la dynamique des groupes; des cours d'alphabétisation; des activités sportives; une instruction religieuse; et des activités culturelles ou de loisir.

 Une période de trois mois, allant d'octobre 1989 à janvier 1990, a été fixée pour tester l'application du programme, après quoi les résultats ont été évalués au moyen d'une approche dite transversale à laquelle ont participé les travailleurs sociaux, les détenus, l'administration de la prison et le coordonnateur du projet.

1.  Evaluation du projet pilote

 Un questionnaire d'évaluation qualitative a été remis à chaque travailleur social, à qui étaient posées des questions telles que les suivantes :

 a) Décrivez la situation psychologique et sociale de votre groupe lorsque vous l'avez pris en charge : attitudes, comportements, réactions, moral, commentaires, solidarité, égoïsme, coopération, etc., des détenus;

 b) Comment avez-vous expliqué les objectifs du programme de réinsertion : vocabulaire employé, explications, espoirs, exemples, questions soulevées par les détenus, leur compréhension, leurs souhaits, leur approbation ou désapprobation ?

 c) Comment vous y êtes-vous pris pour appliquer le plan : calendrier, lieu, réunion de détenus, direction, etc. ?

 d) A quel moment avez-vous enregistré vos observations et commentaires ?

 e) Quels faits et conclusions ont particulièrement attiré votre attention ?

 f) Comment avez-vous reçu l'acceptation ou le rejet de votre plan ?

 g) Comment avez-vous évalué le succès ou l'échec de votre plan : attitude au travail, discussions en groupe, manifestations sociales, temps de loisir, activités sportives, autres indicateurs, etc. ?

 h) Quelles sont vos suggestions pour la poursuite du plan ?  Pensez-vous qu'il devrait être modifié ?  Comment ?

 Les travailleurs sociaux ont répondu à partir des observations qu'ils avaient consignées dans leurs rapports quotidiens et hebdomadaires.  Le directeur et les assistants sur le terrain ont également fait part régulièrement de leurs observations au coordonnateur du projet, qui a discuté et examiné avec eux les résultats obtenus et l'adaptation future du programme aux besoins locaux.  Les commentaires des détenus ont également été évalués.

 Les résultats de l'évaluation des contributions ont été encourageants.  Pour ce qui est du groupe pilote participant pleinement au programme, des progrès ont été signalés au niveau du comportement des prisonniers, de leur dignité personnelle, de la régularité de leur participation aux activités en groupe et à l'enseignement, de la qualité et de la quantité du travail, et de l'enthousiasme montré pour la poursuite du programme à plus grande échelle.

 Les groupes parallèles ont demandé leur intégration au programme, y compris le groupe entièrement laissé à l'écart.  Dans ce dernier cas, trois de ses membres ont exprimé leur mécontentement au directeur de la prison et aux travailleurs sociaux principaux, en indiquant qu'ils étaient prêts à accepter le programme de réinsertion sociale, qu'ils en comprenaient les objectifs et se rendaient compte des avantages qu'ils pouvaient en retirer.

2.  Ajustement après les résultats du projet pilote

 Sur la base des observations des rapports des travailleurs sociaux, les mesures suivantes ont été prises :

 a) Un nouveau cours de formation intensive à la dynamique des groupes, d'une durée d'un mois, a été organisé pour les travailleurs sociaux par la Faculté de travail social de l'Université Halwan au Caire.  La présentation du cours, dirigé par le doyen, le vice-doyen et deux professeurs spécialisés dans la dynamique des groupes, alternait entre l'université et la prison.  Des démonstrations ont été faites par les professeurs à la prison;

 b) La Faculté de travail social a ensuite été invitée à désigner un professeur, un moniteur et six étudiants pour organiser des séances de formation dans la prison.  Ces étudiants, qui étaient en fin de scolarité, devaient prendre à leur compte certaines des tâches des travailleurs sociaux qui montraient des faiblesses ou qui voulaient quitter le programme;

 c) Des installations sportives et culturelles ont été fournies pour le programme;

 d) Des indemnités supplémentaires ont été versées aux travailleurs sociaux;

 e) Les conditions de vie ont été améliorées dans la prison par un assouplissement des règles, ce qui s'est traduit par une plus grande propreté dans les dortoirs, une plus grande participation aux activités culturelles et sociales, une plus grande liberté d'expression des détenus, une amélioration de la qualité de la nourriture préparée par les détenus, une solidarité dans l'exécution du travail communautaire et un meilleur esprit de groupe, qui a pris le pas sur l'égoïsme;

 f) Le personnel de sécurité - des soldats non armés n'ayant pas de contact direct avec les détenus mais partageant parfois volontairement les travaux agricoles - a été informé des objectifs du programme.  L'importance de leur contribution a été soulignée.

F.  L'étape suivante : mise en oeuvre de l'ensemble du programme de réinsertion sociale

 Le programme de réinsertion sociale a été mis en oeuvre dans toute la prison en novembre 1990.  Les détenus ont été répartis en groupes comprenant chacun 35 membres, sous la direction d'un travailleur social.

 Une fiche personnelle a été établie pour chaque détenu, indiquant ses antécédents, sa situation dans la prison, son instruction et ses capacités professionnelles, son comportement individuel et en groupe, ses aspirations et ses projets, etc.  Après avoir été informés de l'utilisation qui serait faite de ces fiches, les détenus ont été invités à fournir des précisions les concernant, étant entendu qu'ils pouvaient s'abstenir de divulguer ce qu'ils considéraient relever du domaine privé.

 Il a été demandé aux travailleurs sociaux de tenir un registre et d'y consigner tous les renseignements disponibles sur la performance, les attitudes, la participation, les progrès, la production de leur groupe, etc.  Un programme de réinsertion sociale hebdomadaire a été élaboré et mis en oeuvre avec l'approbation du directeur.  L'évaluation individuelle et en équipe est devenue une tâche régulière.  Le programme a été modifié et adapté en fonction des résultats.

 L'enseignement religieux a continué à être dispensé une fois par semaine par des cheikhs et des prêtres de l'extérieur.

1.  Les éléments du travail social

 Les composantes du programme étaient les mêmes que celles du projet pilote.  Toutefois, le travail social a été mené à trois niveaux complémentaires.  Au premier niveau, le travailleur social était présent parmi les prisonniers pendant leur travail.  A cette occasion, des conversations informelles, des évaluations, des conseils et des commentaires étaient échangés entre le travailleur social et les détenus.

 Le deuxième niveau consistait en l'organisation de discussions de groupe sur des thèmes proposés par le travailleur social ou soulevés par les détenus.  Ces discussions étaient menées conformément aux techniques de la dynamique des groupes et s'attachaient à développer la personnalité des détenus, leur confiance en soi dans l'expression de leurs opinions et la discussion avec les autres, l'acceptation du point de vue de l'autre, l'acceptation de la discipline et des décisions du groupe, l'exécution de tâches collectives dans l'intérêt de tous les membres, l'acceptation et la prise de responsabilités au sein du groupe, l'organisation de manifestations sociales, culturelles et sportives, le renforcement du rôle de l'individu parmi les autres - en d'autres termes, à mettre l'accent sur la participation à la vie du groupe et à la réinsertion sociale.

 Le troisième niveau comprenait des consultations privées données par le travailleur social aux détenus cherchant une aide et des conseils pour résoudre des problèmes personnels, familiaux ou liés au travail.

2.  Alphabétisation

 Pour supprimer l'analphabétisme, un programme intensif a été entrepris par des enseignants formés aux méthodes spéciales de l'éducation des adultes, les travailleurs sociaux eux-mêmes et certains détenus ayant de l'instruction.  Ces derniers avaient la satisfaction d'assumer un rôle qui les réhabilitait à leurs propres yeux ainsi qu'aux yeux des autres détenus.

 L'alphabétisation a été considérée comme faisant partie intégrante du programme et n'a pas été enseignée de la même façon que la lecture et l'écriture à l'école, malgré la nécessité d'utiliser les manuels scolaires fournis par l'administration pénitentiaire, faute de livres appropriés pour adultes.  Mais cela n'a posé aucun problème.

 Les cours d'alphabétisation étaient programmés en fonction de la disponibilité des groupes.  Les heures de travail agricole ont continué d'être respectées, de sorte qu'un calendrier souple a été mis au point pour l'alphabétisation et les activités culturelles.  Par exemple, l'équipe chargée de l'irrigation s'acquittait de cette tâche tous les matins et en fin d'après-midi, et pouvait donc suivre des cours d'alphabétisation entre 10 heures et midi et entre 14 et 16 heures.

 Sur les 250 détenus, environ 200 (80 %), ont été affectés à un cours d'alphabétisation.  Beaucoup d'entre eux avaient reconnu leur analphabétisme pendant l'établissement des fiches personnelles.  Le taux initial de participation de ceux qui avaient été affectés au cours a été de 85 %; les autres ou bien ont manqué de confiance dans leur capacité d'apprendre ou bien n'ont pas cru à l'utilité d'apprendre, ou bien se sont contentés de leur niveau d'alphabétisme.  Avec le temps et voyant les progrès de leurs pairs, ils ont surmonté leur réticence et suivi les cours avec plus ou moins d'enthousiasme.  Cette attitude est reflétée dans les réponses des détenus au questionnaire d'évaluation ultérieur, comme on le verra ci-dessous.

3.  Activités sportives et culturelles

 Le temps de loisir était consacré aux sports et aux activités culturelles.  Le personnel administratif a abandonné ses premiers soupçons et a participé activement.  Certains gardiens ont même choisi de passer leurs week-ends parmi les détenus s'occupant de ces activités, initiative qui a eu un effet remarquable sur le moral des détenus.

G.  Evaluation des effets du programme de réinsertion sociale

 La première évaluation à grande échelle des effets du programme a eu lieu en mai 1991, c'est-à-dire au bout de six mois.  Pendant ces six mois, des évaluations périodiques et des ajustements avaient été faits sous la supervision du coordonnateur du projet.

 L'évaluation à grande échelle a été entreprise par les travailleurs sociaux, l'administration pénitentiaire, le coordonnateur du projet et les détenus.  Les travailleurs sociaux et le personnel de la prison ont fait une évaluation sur la base de leurs observations et de leurs analyses personnelles, tandis que des questionnaires ont été distribués aux détenus.  Comme dans le cas du projet pilote, les résultats ont été regroupés et vérifiés par le coordonnateur du projet en vue d'obtenir une vue d'ensemble et d'établir un rapport composite.

1.  Evaluation de la part du personnel

 Le personnel pénitentiaire et les travailleurs sociaux ont porté, dans l'ensemble, des jugements positifs.  Ils ont noté une amélioration remarquable du comportement des individus à l'égard de leurs pairs, des travailleurs sociaux, des instructeurs et du personnel administratif.  L'assistance aux activités collectives a été très satisfaisante et la participation constructive.  Des progrès ont également été notés dans le domaine de l'alphabétisme.

 Pour ce qui est de la qualité et de la quantité des travaux agricoles, le directeur de la production a déclaré que cette dernière avait augmenté, grâce à une irrigation plus régulière et aux soins apportés aux plantations.  Les détenus ne considéraient plus leur travail comme une tâche obligatoire, mais comme une expression de leur propre compétence et de leur prestige.  La concurrence entre les groupes a également incité les détenus à accroître la production et la qualité des cultures dans les plantations.

2.  Evaluation de la part des détenus

 Les réponses des détenus aux questionnaires qui leur ont été distribués ont été enregistrées par les travailleurs sociaux et par les étudiants s'acquittant des mêmes fonctions.  Les détenus ont été informés qu'ils pouvaient s'abstenir de répondre à certaines ou à la totalité des questions et que leurs réponses resteraient anonymes.

 Les résultats ont montré que les détenus étaient satisfaits du programme de réinsertion sociale.  Ils ont estimé qu'il y avait eu un changement notable dans l'atmosphère psychologique de la prison et dans leurs propres attitudes et comportements.  Ils ont également estimé que les cours d'alphabétisation leur avaient fait faire des progrès en lecture et en écriture.  Ils ont également noté une amélioration de leur hygiène personnelle, de leur apparence, de leur propreté, de leur discipline et de leurs relations sociales avec les autres détenus, et un renforcement de leurs liens familiaux.

 Les résultats ont été suffisamment concluants pour permettre au programme de réinsertion sociale de se poursuivre dans la direction prévue.  Les évaluations positives faites par les détenus ont été confirmées par le personnel, qui a noté une baisse générale de la tension et une compréhension accrue au sein de la communauté pénitentiaire.

3.  Evaluation de la part du personnel universitaire

 L'équipe était composée d'un professeur de la Faculté du travail social de l'Université de Halwan, d'un moniteur et de six étudiants affectés à El Katta pour trois mois en 1991.  Les objectifs étaient d'illustrer la dynamique des groupes, d'évaluer la performance des travailleurs sociaux et de leur donner des conseils, d'observer et d'évaluer les progrès du programme, d'intégrer la formation des membres étudiants de l'équipe et de rédiger un rapport final.

 Les conclusions de l'équipe peuvent être résumées comme suit :

 a) Il lui a d'abord fallu gagner la confiance du personnel pénitentiaire pour s'acquitter de ses tâches sans obstacles administratifs;

 b) L'équipe universitaire et les travailleurs sociaux, stimulés par le désir d'enrichir leurs connaissances, ont fait preuve de compréhension mutuelle, ce qui leur a permis de coopérer;

 c) Pour ce qui est des détenus, l'équipe a noté des progrès réguliers dans les divers aspects de la réinsertion sociale.  La participation aux discussions en groupe a été plus active.  Le comportement individuel a été jugé satisfaisant.  L'exécution des tâches a semblé s'accompagner d'une certaine dignité.  Les détenus sont devenus plus communicatifs avec les autres.  L'alphabétisation a progressé conformément au programme prévu.

H.  Résultats du projet pour les autres établissements pénitentiaires

 La communication, par l'administration pénitentiaire centrale du Ministère de l'intérieur, des rapports sur le projet El Katta aux autres prisons a eu pour effet d'inciter le personnel de ces prisons à demander l'autorisation de se rendre sur place pour s'informer, afin de mettre en oeuvre des programmes de réinsertion sociale similaires et d'être formés aux nouvelles techniques.  L'administration pénitentiaire centrale a promis de faire le nécessaire dans l'avenir proche.

 La participation de personnel universitaire et d'étudiants a été bénéfique pour eux et pour l'administration centrale.  S'appuyant sur l'expérience du professeur concerné ainsi que du coordonnateur du projet, la Faculté de travail social de l'Université de Halwan a créé un centre de réinsertion sociale dans les établissements pénitentiaires et un diplôme spécialisé dans ce domaine.

 De son côté, l'administration pénitentiaire s'est engagée à nommer les nouveaux diplômés dans les établissements pénitentiaires égyptiens comme travailleurs sociaux.  Il y avait en fait 300 postes à pourvoir.  Comme le marché du travail est très restreint et que les diplômés ont d'énormes difficultés à trouver un emploi dans l'administration pénitentiaire ou dans le secteur privé ou public, cette initiative s'est traduite par la création de nouveaux emplois.

I.  Suivi du projet

 Le programme de réinsertion sociale a été entrepris comme un projet de durée limitée en octobre 1989, mais le programme lui-même se poursuit.  Après l'évaluation finale faite par l'équipe du projet en 1991, tout prolongement a été suspendu jusqu'à ce que les éléments du projet soient entièrement évalués et intégrés par les autorités pénitentiaires locales et centrales.

 Toutefois, en juillet 1992, le Directeur de la prison d'El Katta a informé par lettre l'auteur du présent rapport que le programme de réinsertion sociale progressait de façon satisfaisante. Les travailleurs sociaux continuaient de suivre les directives du projet et une salle avait été construite pour abriter les activités sociales et culturelles, tandis que la construction d'autres locaux était encore à l'étude.  Le directeur s'est déclaré satisfait des résultats du programme d'alphabétisation et les détenus qui savaient déjà lire et écrire ou qui avaient été alphabétisés suivaient des cours de niveau supérieur.  Apparemment, le Directeur de la prison entretient une correspondance avec le Ministère de l'intérieur pour demander à l'UNICRI un renouvellement de son appui au projet.

J.  Indices des effets à long terme de la réinsertion sociale

 L'auteur n'a pas connaissance d'études réalisées pour suivre les détenus après leur libération de la prison d'El Katta.  Plusieurs indices laissent toutefois penser que le résultat a été positif.

 Pendant les 36 mois qu'a duré l'expérience, aucun prisonnier n'a essayé de s'évader.  Bien que ceux qui venaient de régions éloignées n'aient pas été revus après leur libération, d'autres, qui habitaient plus près d'El Katta et qui ont eu les moyens de faire le voyage, sont revenus pour parler de leur nouvelle situation ou pour apporter des cadeaux à d'anciens détenus.

 K.  Conclusions

 Il ressort clairement que l'éducation de base, dans le contexte général de la réinsertion sociale, peut avoir un effet positif sur les détenus.  L'expérience du projet permet de penser que des programmes intensifs de courte durée (trois à six mois) peuvent être considérés comme bénéfiques s'ils sont élaborés et mis en oeuvre par un personnel expérimenté et des techniciens compétents.

 L'avantage de tels programmes de courte durée est qu'ils contribuent à stimuler la mise en oeuvre des diverses composantes d'un plan d'enseignement.  Il convient de noter qu'un programme de réinsertion sociale et d'éducation de base ne peut se poursuivre indéfiniment avec les mêmes participants.  Le cycle de répétition dépendra donc de la durée des peines servies par les détenus dans un établissement donné et de la rapidité de leurs progrès.



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  A. Renseignements généraux sur le projet
  B. Organisation de l'éducation dans les prisons conformément
       au droit égyptien et à la structure pénitentiaire
  C. Situation de la prison d'El Katta
  D. Programme de réadaptation sociale
            1. Conception du programme de réadaption sociale
            2. Elaboration du programme de réadaption sociale et d'éducation de
                base de la prison d'El Katta
            3. Recrutement des travailleurs sociaux
            4. Principes directeurs relatifs à l'application du programme de
                réadaptation sociale
  E. Le projet pilote
            1. Evaluation du projet pilote
            2. Ajustement après les résultats du projet pilote
  F. L'étape suivante : mise en oeuvre de l'ensemble du programme
      de réinsertion sociale
            1. Les éléments du travail social
            2. Alphabétisation
            3. Activités sportives et culturelles
G. Evaluation des effets du programme de réinsertion sociale
            1. Evaluation de la part du personnel
            2. Evaluation  de la part des détenus
            3.Evaluation de la part du personnel universitaire
  H. Résultats du projet pour les autres établissements pénitentiaires
  I. Suivi du projet
  J. Indices des effets à long terme de la réinsertion sociale
  K. Conclusions