| |
L'approche
participative relance l'éducation des adultes en Tanzanie
Par Mboneko Munyaga,
Envoyé spécial, Dar es Salaam, Tanzania
|
| |
La
Tanzanie avait presque éliminé l'analphabétisme. Selon les chiffres
officiels, le taux d'alphabétisme atteignait 96,8 pour cent
en 1986 et le monde entier saluait ce succès exemplaire qui
avait permis à toute la population adulte d'apprendre à lire
et à écrire. |
| |
Cependant,
une dizaine d'années plus tard, la situation était différente:
en 1998, le ministère de l'Education et de la Culture évaluait
le taux d'alphabétisme à 77 pour cent, un chiffre toutefois
contesté par l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation,
la science et la culture (UNESCO) qui estime que le taux réel
est nettement inférieur. |
| |
L'agence
onusienne pourrait bien avoir raison. L'époque est en effet
révolue où les campagnes d'alphabétisation des adultes étaient
à l'ordre du jour de presque chaque réunion de village et rassemblement
politique. Il y a eu aussi des abandons scolaires en masse et
une non-scolarisation d'enfants d'âge scolaire primaire. Ces
facteurs ont contribué à creuser le fossé entre la population
instruite et celle qui ne l'est pas. |
| |
|
Deux
stratégies novatrices d'éducation des adultes devraient néanmoins
changer tout cela. Celles-ci visent à réduire la dépendance
à l'égard des donateurs et à renforcer la viabilité et l'appropriation
communautaire des programmes d'éducation des adultes.
|
| |
Ces
deux initiatives sont l'Education des adultes intégrée à base
communautaire (ICBAE - Integrated Community Based Adult Education)
et l'Education de base complémentaire en Tanzanie (COBET - Complementary
Basic Education in Tanzania). Alors que l'ICBAE se concentre
sur le groupe habituel des adultes analphabètes, le programme
Cobet se propose de donner une deuxième chance aux orphelins
et aux enfants issus de familles monoparentales, en particulier
aux filles qui, pour une raison ou une autre, n'ont pu poursuivre
leur éducation formelle. |
| |
Les
spécialistes de l'éducation pensent que l'approche simultanée
des deux problèmes est le moyen le plus sûr de parvenir à des
résultats permanents dans le combat contre l'analphabétisme
en Tanzanie. La Banque africaine de développement (BAfD) est
prête à apporter son soutien et souhaite, selon M. Charles Bugeke,
Directeur de l'Education des adultes, qu'une cellule Cobet soit
établie à chaque fois qu'un programme ICBAE est mis en place. |
| |
L'ICBAE
a démarré au cours de l'exercice budgétaire 1997/1998 avec des
projets pilotes lancés dans quatre cantons situés dans des arrondissements
reculés et les résultats ont été très encourageants. Le but
est de couvrir les 20 régions continentales d'ici 2002, en avance
sur l'objectif national d'éducation pour tous (EPT) en 2003. |
| |
Le
programme d'enseignement cherche à répondre aux besoins de l'alphabétisation
de base des adultes - lecture, écriture et calcul. Alors que
par le passé, les adultes étaient soumis à des conditions d'aprentissage
de type scolaire, la base de l'éducation délivrée dans le cadre
de l'ICBAE est le projet de développement géré conjointement. |
| |
Kiroka,
dans l'arrondissement rural de Morogoro, à environ 200 km de
la capitale Dar es Salaam, était un village généralement endormi.
La pauvreté, définie comme la privation des choses essentielles
à la vie, menaçait comme une épée de Damoclès. Jusqu'au jour
où fut introduit le programme pilote ICBAE qui redonna espoir
aux villageois et insuffla un sens nouveau à leur existence. |
| |
Les
participants, hommes et femmes, établissent librement leur propre
horaire de cours. Les cours théoriques n'ont lieu que trois
jours par semaine tandis que les travaux pratiques se déroulent
pendant toute la semaine. L'apprentissage est dirigé uniquement
par des facilitateurs, non des enseignants. La différence entre
les deux est comparable à celle qui oppose la terre à la lune,
explique M. Anthony Ntilema, gestionnaire administratif et financier
du programme ICBAE au ministère de l'Education et de la Culture. |
| |
"
En général, constate-t-il, les enseignants se comportent comme
des banques. Ils seraient les seuls à tout savoir alors que
leurs élèves ou étudiants ignoreraient tout. Les facilitateurs,
quant à eux, ne font qu'aider un groupe ou un individu à réaliser
un potentiel sur la base d'un échange mutuel. |
| |
Le
facilitateur principal est généralement le chef du mini projet
économique géré par la communauté. Il apporte son assistance
pour les cours théoriques et pratiques. Deux autres volontaires
l'assistent. Ces assistants peuvent être des jeunes ayant terminé
leurs études secondaires ou des instituteurs. Ils portent tous
cependant un intérêt particulier à l'éducation des adultes. |
| |
Conformément
à la philosophie participative, les participants aux classes
ICBAE sont associés dès le début à la conception et à la production
de leurs matériels didactiques. A la fois pratique, efficace
et peu coûteux, l'apprentissage commence par des dessins de
matrices sur le sol plutôt que sur des fiches en papier kraft,
considérées comme trop chères. |
| |
Les
besoins locaux sont généralement pris en compte et les programmes
d'enseignement ne sont donc jamais totalement identiques. Comme
Kiroba est accroché au mont Uluguru où l'érosion des sols constitue
désormais un problème communautaire, le programme d'enseignement
de l'ICBAE pour le village contient des conseils relatifs à
la préservation de l'environnement. |
| |
Les
cours de l'ICBAE s'inspirent fortement de la philisophie de
Paul Fraire qui encourage le dialogue plutôt que l'enseignement
magistral. En principe, le processus d'apprentissage commence
donc toujours par une discussion sur un problème commun et la
meilleure manière de le résoudre en utilisant des matrices. |
| |
Lorsque
les résultats sont finalement rassemblés, les villageois auront
obtenu des réponses concernant les besoins prioritaires de leur
village en s'appuyant sur leurs propres raisonnements et réflexions.
" Dans le processus d'apprentissage, rien n'est plus amusant
que de se retrouver soudain en position de décideur, estime
M. Bugeke. Il est très important pour la viabilité des programmes
d'impliquer, dès le début, les participants dans la prise de
décision. " |
| |
Le
ministère de l'Education place tous ses espoirs dans le programme
ICBAE, qui devrait porter tous ses fruits lorsqu'il sera appliqué
à tous les cours pour adultes dans le pays. Les autorités considèrent
que l'implication des villageois pourrait déboucher sur une
contribution accrue des participants, à la fois financière et
en nature, au développement social et économique de leur communauté. |
| |
"
Vous savez, les premiers programmes d'enseignement destinés
aux adultes se basaient sur les objectifs du premier plan quinquennal
qui encourageait la promotion des cultures commerciales pour
l'exportation. Les choses ont changé depuis. On met davantage
l'accent sur le développement et on ne peut donc pas s'en tenir
aux vieilles stratégies. Personne ne lit les mêmes publications
pendant vingt ans, " remarque Mme Mary Eyakuze, spécialiste
de l'éducation des adultes. |
| |
Mme
Eyakuze est aujourd'hui retraitée mais travaille comme consultante
à l'UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l'enfance) en Tanzanie.
Elle est chargée de fournir une assistance technique pour la
mise en place des programmes COBET (Education de base complémentaire
en Tanzanie). " L'UNICEF ne finance pas Cobet. Nous fournissons
uniquement un appui technique. Il appartient d'ailleurs au gouvernement
d'offrir une éducation à ses citoyens ", précise-t-elle. |
| |
"
Cobet n'est donc pas une alternative à l'enseignement primaire,
indique Mme Eyakudze. Ce programme s'en tient strictement à
sa mission - fournir un enseignement de base complémentaire
destiné aux orphelins et aux enfants de familles monoparentales,
en particulier aux filles qui, pour une raison quelconque, n'ont
pu poursuivre leur éducation formelle. " |
| |
Il
existe à l'heure actuelle dans le canton de Maneromango (arrondissement
de Kisarawe), à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la
capitale, dix centres Cobet accueillant chacun 30 enfants. Ceux-ci
- 119 filles et 181 garçons âgés entre 8 et 18 ans - se voient
offrir une nouvelle chance de s'instruire. Dix autres centres
pilotes ont été créés dans le canton de Lisekese (arrondissement
de Masasi) à la frontière avec le Mozambique. Les centres prennent
en charge 381 enfants au total - 109 filles et 272 garçons. |
| |
Les
arrondissements de Kisarawe et Masasi avaient des taux de non-scolarisation
et d'abandon scolaire très élevés, la majorité de leurs habitants
se retrouvant ainsi analphabètes. Surtout les filles, que les
parents obligent souvent à abandonner l'école pour qu'elles
se marient ou restent à la maison où elles seront soumises à
des rituels d'initiation à la vie de femme. Ces rites ont conservé
un attrait culturel très important dans les deux arrondissements
mais presque toujours au détriment des jeunes filles. |
| |
"
Lorsque nous nous sommes rendus dans les arrondissements pour
réaliser l'enquête d'évaluation des besoins, nous avons assisté
à des scènes affligeantes, remarque Mme Levira Basilina, gestionnaire
administrative du Cobet au ministère de l'Education nationale.
Rien qu'à Maneromango, 460 enfants s'étaient présentés. Evidemment,
nous n'avons pas pu tous les prendre en charge. C'était triste
de voir certains d'entre eux retourner chez eux en pleurant.
" A Masasi, 600 enfants se sont présentés mais là aussi quelques-uns
seulement ont pu être accueillis. |
| |
Ni
frais de scolairité, ni uniformes, ni punition corporelle: telle
est la philosophie actuelle du Cobet. Comme pour les classes
de l'ICBAE, les enfants décident quand ils commencent et finissent
d'étudier. Le facilitateur permettra, par exemple, à une jeune
fille d'aller allaiter son bébé ou à un garçon de s'absenter
pour une activité économique. |
| |
La
discipline est toutefois maintenue grâce à l'éducation fournie
par l'entourage, l'acquisition de savoir-faire pratiques, l'instruction
civique et certaines leçons sur l'épanouissement de la personnalité.
Les résultats ont été jusqu'à présent exceptionnels, estime
Bugeke. Des jeunes considérés comme des cas désespérés dans
leur milieu social s'appliquent à présent à étudier leurs leçons.
Des programmes similaires sont également réalisés au Bangladesh
et en Ouganda où le programme a été baptisé Education complémentaire
pour l'enseignement primaire (COPE). Mme Basilina a visité l'Ouganda
dans le cadre d'une étude sur ce système. |
| |
Les
enfants ont été répartis en deux cohortes: les 8-13 ans et les
14-18 ans. Leurs matériels éducatifs diffèrent selon le groupe.
" Ceux qui ont entre 8 et 13 ans ont plus de chances de rejoindre
le système formel ", remarque Mme Eyakuze. |
| |
L'élaboration
du programme d'enseignement destiné au Cobet a réuni des experts
du ministère de l'Education et de la Culture, de l'Institut
tanzanien de l'éducation (TIE), de l'Institut pour l'éducation
des adultes (IAE), de l'Université de Dar es Salaam (UDSM) et
de la Commission tanzanienne des examens (NECTA). |
| |
Dans
des circonstances normales, l'enseignement du 1er degré en Tanzanie
est dispensé sur une période de sept ans. Toutefois, le programme
d'enseignement du Cobet a été condensé pour pouvoir être délivré
en trois ans. Après cette période, les enfants ont les compétences
requises pour passer les examens d'entrée des écoles secondaires,
au même titre que ceux qui ont fait sept années d'études. |
| |
C'est
là que Cobet promet d'être une révolution majeure dans la philosophie
et la pratique éducatives en Tanzanie. On peut aisément imaginer
qu'un jour les enfants ne seront plus obligés de couvrir sept
années d'études primaires pour pouvoir accéder à l'enseignement
secondaire. Il est également possible que dans un avenir relativement
proche les écoles primaires formelles soient considérées comme
dépassées. |
| |
Si
cela devait se produire, on peut estimer qu'un programme conçu
pour des populations apparemment moins favorisées sera en réalité
venu en aide à ceux que l'on considère comme des privilégiés.
La société réserve de nombreux coups de théâtre mais il semblerait
que chaque individu ait son rôle à jouer dans ce monde, à condition
toutefois que la chance lui en soit offerte. |
| |