Six ans après Jomtien, où en sommes-nous?

Réunion à mi-parcours de la décennie de Forum consultatif international sur l'éducation pour tous. (Amman, Jordanie, 16-19 juin 1996)
Telle est la question qui s'est trouvée au centre des discussions lors de la réunion à mi-parcours de la décennie du Forum consultatif international sur l'éducation pour tous, qui s'est tenue à Amman, en Jordanie, en juin 1996. Ce forum a réuni plus de 250 participants provenant de 75 pays différents, composant un groupe représentatif de décideurs, de chercheurs, de spécialistes de l'éducation et de représentants des agences d'aide.

L'atmosphère générale de la conférence a été marquée d'un optimisme modéré. Les progrès accomplis sont difficiles à évaluer, car les données disponibles dans de nombreuses parties du monde demeurent médiocres et partielles. La plupart des pays ne possèdent pas encore un système fiable d'indicateurs de base permettant de contrôler le développement de leurs systèmes éducatifs. L'absence d'information sur la qualité de l'éducation, y compris les résultats obtenus par les élèves, est particulièrement problématique. Néanmoins, les données collectées avec une grande ténacité par le Secrétariat du Forum semblent indiquer que certains progrès ont été accomplis sur le plan quantitatif. De nombreux pays qui ont connu un déclin sérieux des inscriptions scolaires au cours des années 80 semblent avoir inversé cette tendance à la régression.

Le Document de travail de la Conférence indique que, dans 80% des pays en développement, les inscriptions dans le primaire ont connu une croissance depuis 1990 en dépit de difficultés économiques persistantes. Le nombre des enfants de 6 à 11 ans non scolarisés a diminué et devrait continuer à le faire d'ici l'an 2000. Cependant, le même document indique que, dans la plupart des régions, l'écart entre filles et garçons, en ce qui concerne les inscriptions dans l'enseignement primaire, n'a pas été sensiblement réduit. Il souligne aussi que l'abandon scolaire continue d'être un problème majeur dans toutes les régions en développement, notamment en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud t en Asie du Sud, où moins de 80% de l'ensemble des enfants qui entrent en première année d'études atteignent la quatrième année. En conclusion, il apparaît que des progrès ont été réalisés, mais il sont moindres qu'on ne l'espérait, et une accélération sérieuse s'impose si l'on envisage d'assurer à tous une éducation de base dans un avenir prévisible. Comme l'indique le communiqué final, l'autosatisfaction n'est pas de mise, et il est nécessaire de mener une action plus forte et mieux concertée, éclairée par une recherche, une information et une analyse solides, en étant attentif aux résultats .

Les temps forts de la conférence
Du fait que la plupart des discussions ont eu lieu dans le cadre de commissions parallèles et de réunions de dialogue ouvertes, il est difficile de synthétiser les tendances générales et les temps forts de la conférence. Cependant, certaines des préoccupations prioritaires qui se sont fait jour peuvent se résumer ainsi :

Ressources : Dans la plupart des pays en développement, les dépenses consacrées à l'éducation en pourcentage du PNB ont connu une augmentation depuis 1990, mais il n'est pas facile de déterminer dans quelle mesure l'éducation de base en a bénéficié. De plus, les Pays les moins avancés (PMA), qui souffrent le plus du fardeau de la dette, de la crise économique et des politiques d'ajustement, ont perdu du terrain pendant cette période. Au cours de la conférence, plusieurs orateurs ont lancé des appels en faveur de l'allégement des contraintes qui entravent, dans ces pays, le développement en général et celui de l'éducation en particulier, par la réduction du fardeau de la dette et l'instauration d'un système d'échanges de créances en faveur de l'éducation.

Rôle des enseignants : Bien que l'importance du rôle des enseignants dans l'éducation de base ait été soulignée à Jomtien, on a noté que leurs conditions d'emploi ont continué de se dégrader dans un grand nombre de pays. Les enseignants ont été démoralisés par la médiocrité de leurs salaires et leurs mauvaises conditions de travail. La nécessité d'investir davantage dans ces personnels a été soulignée comme hautement prioritaire si l'on désire atteindre les objectifs de l'éducation pour tous, et notamment améliorer la qualité et l'efficience des systèmes éducatifs existants.

Education extrascolaire : Le message de Jomtien a trop souvent été interprété comme l'expression du besoin urgent de scolariser davantage d'enfants dans l'enseignement primaire. D'autres formes d'enseignement et d'autres groupes cibles (les jeunes non scolarisés et les adultes)

n'ont pas suffisamment retenu l'attention. Au cours de la conférence, de nombreuses interventions ont rappelé qu'il existe encore dans le monde quelque 900 millions d'analphabètes, dont les deux-tiers sont des femmes. Les investissements dans l'éducation des adultes sont des investissements dans le développement et dans l'éducation de familles entières. L'urgente nécessité de découvrir des méthodes novatrices permettant de mieux adapter l'éducation aux besoins des jeunes en situation précaire, qui doivent affronter un taux de chômage croissant, a également été soulignée.

Savoir regarde au-delà de l'éducation de base : On a parfois eu tendance à définir de manière étroite l'éducation de base. La Conférence nous a rappelé que celle-ci ne doit pas être considérée comme un plafond, mais comme un minimum. Les investissements dans l'éducation de base ne seront productifs que si les liens effectifs avec les autres niveaux de l'éducation (l'enseignement supérieur et le secondaire, ainsi que la formation des enseignants et la formation technique et professionnelle) sont pleinement pris en compte.

Des partenariats renouvelés : Beaucoup d'énergie a été consacrée à l'établissement de nouveaux partenariats, mais cet effort est encore insuffisant. L'esprit de partenariat doit être maintenu et élargi pour s'étendre à tous les éléments de la société : organisations bénévoles et communautaires, groupes religieux, secteur des affaires, médias et bien d'autres. Les bailleurs de fonds internationaux doivent également jouer leur rôle de partenaires dans le mouvement en faveur de l'éducation pour tous. De vives préoccupations ont été exprimées à propos de la diminution des fonds consacrés à l'aide au développement et de l'ampleur des conséquences qui pourraient en résulter pour l'aide à l'éducation de base. La communauté internationale des bailleurs de fonds a été invitée à offrir, en contrepartie des initiatives nationales, un appui international accru, une meilleure coordination et une plus grande sensibilité aux priorités nationales.


La déclaration finale
La conférence s'est achevée sur la réaffirmation de l'engagement à instaurer l'éducation pour tous. Comme l'a déclaré Richard Jolly (1) dans sa déclaration finale : Les objectifs de Jomtien ont démontré leur valeur. Poursuivons sur la voie des réalisations des six dernières années et accélérons-les au cours des cinq et même des quinze prochaines années. Car tel est le laps de temps qui nous sera nécessaire.

(1) Conseiller spécial auprès de l'Administrateur du PNUD.


Gabriel Carron