RECHERCHE : A la veille d'un nouvel âge de l'éducation, il est
bon de réflechire sur le rôle future de l'Etat
| Durant plusieurs décennies les politiques éducatives ont connu un relatif âge d'or. Portées par un élan modernisateur elles consacraient un double effort de construction de l'individu et de développement de la société. L'action de l'Etat, agent de transformation sociale et garant de l'intérêt général, convergeait alors avec de profondes aspirations populaires à un mieux-être. Ce volontarisme se para bientôt des attributs de la rationalité et de l'expertise technique à travers notamment le développement de la planification de l'éducation. Dans ce contexte l'horizon des politiques éducatives ne se limitait pas à un objectif économique de maximalisation de la croissance. Il se fondait dans un vaste projet de changement dont l'éducation formait l'un des vecteurs de promotion. | Nous savons qu'aujourd'hui cette vision n'a pas fait long feu. L'incapacité des Etats à vaincre le combat du développement ou à maintenir le rythme du progrès a, sinon disqualifié, au moins remis en question le projet initial et délogé l'Etat de la place centrale qu'il y occupait. Même si des avancées significatives ont été accomplies la satisfaction des besoins d'éducation de base demeure, dans de nombreux pays, un objectif encore lointain. Au même moment, et parfois dans les mêmes lieux, la dynamique en faveur de la promotion et de la démocratisation de l'éducation semble s'être emballée et conduit à une massification incontrôlée de l'enseignement supérieur source de chômage et de frustration des diplômés. |
| Face à cette impasse l'ampleur des déficits accumulés rend impossible le recours aux stratégies habituelles fondées sur un accroissement de l'intervention publique. La stagnation ou l'insuffisance de la croissance économique prive en effet l'Etat d'une part importante de ses moyens. A cela s'ajoute un contexte international moins propice à l'obtention d'aides extérieures. L'endettement est alors apparu sous les traits d'une sirène aux charmes funestes, à terme en effet l'obligation de renégocier la dette contraint immanquablement l'Etat au désengagement. Même si cette problématique vaut principalement pour une partie des pays en développement, elle n'est pas totalement inconnue des grandes économies développées. Là aussi les contraintes budgétaires rendent les systèmes de financement de l'éducation caducs. Comment, alors même que la croissance s'essouffle, satisfaire la demande potentiellement infinie de services éducatifs? | Cette situation est d'autant plus oppressante et menaçante que les symptômes qui l'accompagnent fissurent la cohésion sociale et nourrissent les germes de la violence. L'éclatement du marché du travail constitue probablement l'une des forces de déstabilisation les plus brutales. On sait le rôle important que peuvent jouer le secteur informel et l'émigration pour désamorcer ou atténuer les tensions résultant de la relégation ou de l'exclusion d'une partie de la population active vers des espaces économiques de survie, dénués d'espoir. Mais jusqu'à quand ces filets résisteront-ils à la pression de la détresse ? A une époque marquée par la célébration universelle de la démocratie en tant que principe de légitimité politique et de respect des droits de l'homme, on ne peut que s'inquiéter des risques qui pèsent sur l'accès permanent à l'éducation et l'intégration durable au marché du travail, conditions indispensables à une participation plus forte à la vie politique |
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Face à ce qui ne manque pas d'apparaître comme un nouveau front, les pouvoirs
publics doivent forger des instruments novateurs et rompre avec les modalités
d'intervention héritées de l'ordre ancien. Valable pour l'ensemble des services
collectifs, cet enjeu est particulièrement prégnant dans le domaine de l'éducation.
Certes en l'espèce, on peut espérer que la nouvelle révolution des moyens de
communication apportera une partie de la solution. C'est d'abord le cas dans les
économies les plus développées qui disposent d'un accès facile à ces nouvelles
technologies, mais aussi pour lesquelles les nouveaux moyens d'enseignement
promettent de ramener à un coût acceptable la production des services éducatifs.
Rappelons en effet que l'éducation demeure aujourd'hui un service intensif en
facteur travail, et donc particulièrement coûteux dans les économies où les
rémunérations sont élevées. La pespective d'atteindre un public infiniment plus
nombreux, avec un apport en facteur humain constant intéresse en priorité
l'enseignement supérieur. Elle offre peut-être un des remèdes à l'asphyxie, évoquée
plus haut, dont souffre l'université.
Mais outre la parade technologique, la satisfaction accrue et continue des besoins éducatifs appelle une réforme des modes d'action de l'Etat. Limiter l'investissement dans l'éducation à ce que les collectivités publiques sont en mesure de dépenser marquerait l'ère de la régression sociale et bientôt le déclin économique. En présence d'une telle difficulté, la tentation est forte de confier au marché la prise en charge d'une part croissante de la demande d'éducation. Ce scénario bénéficie à l'heure |
actuelle d'une présomption d'efficacité économique.
Concevable pour la satisfaction d'une partie de la demande solvable d'éducation,
le retrait de la collectivité publique au profit du marché ne saurait pourtant
constituer une alternative satisfaisante. Outre les questions d'efficacité, par
ailleurs difficiles à évaluer de façon précise, la tentation d'un recours croissant
à la logique marchande soulève de nombreuses objections du point de vue de
l'éthique et de la souveraineté de l'Etat.
Résoudre ce dilemme constitue certainement un enjeu décisif pour les Etats et un défi sérieux pour les politiques éducatives. Déjà l'irruption dans le monde de l'éducation d'acteurs nouveaux, organisations non gouvernementales, entreprises, collectivités locales, esquisse les contours de nouvelles démarches. Ces initiatives constituent un ensemble assez disparate que l'usage du terme de partenariat ne suffit pas à circonscrire. Les modes d'articulation entre l'action publique et le marché représentent ainsi un objet de recherche d'une portée considérable pour guider l'action. C'est également un domaine qui devra laisser une large place à l'imagination. Mais les défis nés de la situation contemporaine ne se cantonnent pas à l'exploration des voies possibles pour l'élaboration de stratégies et d'outils capables de satisfaire la croissance des besoins d'éducation. Aux interrogations adressées aux Etats s'ajoutent des préoccupations nouvelles pour la communauté internationale. |
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L'existence d'une structure étatique suffisamment solide et efficace tend à être
considérée comme une condition nécessaire au bon fonctionnement de la société, au
développement économique et aussi au maintien de la paix. L'adoption de ce
postulat exige que l'action multilatérale soit en mesure de répondre à des
situations d'effondrement de l'appareil d'Etat et dislocation du système éducatif,
ou mieux encore de les prévenir. Ces phénomènes, assez fréquents, sont en grande
partie dus à un blocage des mécanismes de la croissance économique, souvent aggravé
par des troubles politiques. Ils menacent également de se manifester lors des
turbulences accompagnant la transition vers l'économie de marché et le modèle
démocratique.
L'émergence du concept de renforcement des capacités institutionnelles illustre le changement de posture opéré, en particulier au sein des Nations Unies, pour adapter les modalités d'intervention à une réalité beaucoup plus complexe et volatile. Les colonnes de la Lettre d'information de l'IIPE ont déjà accueilli à plusieurs reprises des réflexions sur cette approche et les pratiques qui s'en inspirent. En matière d'éducation ce schéma contribue à un basculement des priorités vers des actions en |
profondeur touchant à la gestion et au pilotage du système
d'enseignement. La voie de la restructuration du secteur de l'éducation conduit
alors souvent à une ouverture du système vers les partenaires extérieurs, y compris
les entreprises privées. La décentralisation se dégage également comme un thème
récurrent. Cet effort s'accompagne généralement d'un investissement significatif
en faveur de la formation des cadres nationaux en provenance du secteur public mais
aussi de certaines institutions privées. En guise d'illustration notons que la
diversification croissante des publics en formation à l'IIPE témoigne de la prise
en compte de cet élargissement de la sphère éducative.
Inspirés par un souci de pertinence dans un environnement instable et incertain, ces efforts en faveur d'une action plus structurelle et structurante soulèvent aujourd'hui plusieurs interrogations. Elles ont trait notamment au respect de la souveraineté des Etats et au thème de l'évaluation. Si l'on écarte pour le moment la première question, très liée à celle de la conditionnalité de l'aide, l'efficacité de l'intervention en faveur d'un renforcement des capacités institutionnelles implique d'enrichir les schémas et les savoirs qui conduisent du diagnostic à la prescription. C'est là une autre priorité pour la recherche. |
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Au terme de ce propos, il apparaît que les politiques éducatives se trouvent
aujourd'hui convoquées à un double rendez-vous. Soumises aux contraintes d'ordre
financier elles doivent, sauf à capituler, dégager de nouveaux principes d'action
capables d'élargir, de soutenir l'effort public et d'améliorer son rendement. A cet
égard, les modèles qui peu à peu se dégagent des
sociétés émergentes contribuent à renouveler les sources d'inspiration. Par ailleurs la rénovation profonde de
l'appareil éducatif dans certains Etats jugés défaillants exige de mettre au
service de la communauté internationale des instruments fiables, notamment à
partir d'une explicitation de la doctrine dont relève le concept de renforcement
des capacités institutionnelles.
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