UNESCO Social and Human Sciences
 
You are in the MOST Phase I website (1994-2003).
The MOST Phase II website is available at: www.unesco.org/shs/most.
 


  Gestion des Transformations Sociales (MOST) - UNESCO

Policy Paper - No. 2

De l'exclusion sociale à la cohésion sociale

Synthèse du Colloque de Roskilde
2-4 mars 1995
Université de Roskilde, Danemark

par

Sophie Bessis

Egalement disponible en anglais et en espagnol


Table des Matières

PRESENTATION
REPERES SYNTHESE ANNEXE : Liste des participants au Colloque de Roskilde
NOTES

La nécessité d'une comptabilité sociale
Logique de survie dans un contexte de guerre économique


PRESENTATION

Réunir 120 chefs d'Etat et de gouvernement et leur faire adopter un plan d'action engageant politiquement et moralement les Etats à lutter efficacement contre le chômage, la pauvreté et l'exclusion sociale: ce fut là un résultat appréciable du Sommet mondial pour le développement social, que les Nations-Unies ont organisé, du 6 au 12 mars 1995, à Copenhague. Dans un système international où domine l'économisme, une telle mobilisation autour de la «question sociale» n'allait pas de soi.

Ceci étant, le Sommet social - un forum politique où la recherche d'un consensus mondial était plus important que la formulation de solutions radicales - n'a pas toujours abordé les questions de fond concernant les sources des problèmes sociaux qui affectent, de diverses manières, tant le Sud que le Nord. Si le plan d'action de Copenhague contient de nombreuses propositions de politiques sociales, il omet d'en mentionner d'autres, qui sont de nature à remettre en cause les politiques macro-économiques et financières actuelles. Le coût social de ces dernières est très élevé, mais elles ont la préférence des grandes puissances et des acteurs non-étatiques qui dominent et gèrent le système mondial. Le plan d'action ne se réfère pas davantage à certaines solutions sérieuses pour financer le développement social au plan mondial, telle que la «taxe Tobin».

La préparation et le déroulement du Sommet social de Copenhague n'ont pas uniquement mobilisé les gouvernements. Ils ont aussi donné lieu à une somme impressionnante d'activités, de rencontres et de publications, de la part des milieux scientifiques, des ONG et des institutions des Nations-Unies, engendrant une multitude d'idées et de propositions d'action intéressantes. Une analyse et une évaluation systématiques de ces propositions, ainsi que leur très large diffusion, seraient très utiles et pourraient inspirer les politiques sociales des gouvernements.

Le Colloque international de Roskilde, qui a eu lieu du 2 au 4 mars 1995, la veille de l'ouverture du Sommet social, faisait partie de ces contributions, que l'on est obligé, hélas, d'appeler «périphériques», tant les grandes conférences des Nations-Unies, par ailleurs d'une importance et d'une utilité indéniables, pèchent par la faiblesse des communications entre les groupes qui y participent - les gouvernements, les OIG, les ONG et les scientifiques.

Ce Colloque fut significatif à deux titres: d'abord, grâce à la qualité des participants et à des thèmes novateurs, les débats et les propositions qui en résultèrent furent intéressants. En second lieu, la rencontre fut parrainée et préparée conjointement par des organismes intergouvernementaux et scientifiques : le programme «Gestions des transformations sociales» (MOST) de l'UNESCO, qui en a pris l'initiative, l'Organisation mondiale de la Santé, y compris son programme «Villes santé», l'Institut international d'études sociales de l'Organisation internationale du travail, la Direction générale XII, Science, recherche et développement, de la Commission européenne et en particulier son programme «Recherches socio-économiques finalisées» (TSER), l'ORSTOM (l'Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération) et l'Université de Roskilde.

Il nous a paru utile d'en présenter une synthèse, qui reflète la richesse des débats, tout en les replaçant dans un contexte plus large.

Cette synthèse est de Sophie Bessis, spécialiste des questions de développement, qu'elle pratique à la fois comme enseignante et journaliste. Nous la remercions vivement de sa collaboration.

    Ali Kazancigil
    Secrétaire exécutif, MOST Directeur,
    Division des sciences sociales, de la recherche et des politiques
    UNESCO, Paris
    octobre 1995


REPERES

Ouvrir quelques pistes d'action pour passer d'un monde caractérisé par la montée de l'exclusion sociale à des sociétés capables de retrouver le chemin de la cohésion sociale, tel était l'objet du colloque international, organisé à Roskilde (Danemark) par le programme «Gestion des transformations sociales» (MOST) de l'UNESCO, l'Institut international d'études sociales de l'OIT, l'OMS, la DG-XII de la Commission européenne, l'ORSTOM et l'Université de Roskilde, du 2 au 4 mars 1995, à la veille de l'ouverture à Copenhague du Sommet mondial pour le développement social des Nations-Unies.

Pendant trois jours, les participants réunis pour l'occasion ont travaillé sur les six thèmes soumis à leur réflexion, en cherchant à élaborer des propositions susceptibles d'influencer les politiques actuellement mises en oeuvre et de contribuer à résoudre la «question sociale».

Avant de présenter une synthèse de ces trois journées riches en débats, il convient de passer rapidement en revue les thèmes autour desquels s'est organisée cette réflexion collective.


    De l'exclusion sociale à la justice sociale

Présidée par P.H. Jespersen, professeur à l'Université de Roskilde, cette première session a d'abord fait le constat de l'aggravation, au plan mondial, de l'exclusion sociale et du chômage structurel qui ont pour conséquence l'apparition, partout dans le monde, de sociétés duales.

Les communications de Louis Emmerij, conseiller spécial du président de la Banque inter-américaine de développement, de Niels Meyer, professeur à l'Université du Danemark à Copenhague, de José de Figueiredo et d'Ajit Bhalla, chercheurs à l'Institut international d'études sociales de l'OIT, ont permis de conclure que ce qu'on continue d'appeler la crise mondiale est plus sociale qu'économique. Elle se traduit en effet par l'aggravation des inégalités entre les différentes régions de la planète et à l'intérieur de chaque pays, qu'il appartienne au Nord ou au Sud, et par la détérioration constante de la qualité de la vie des populations exclues des circuits du travail organisé. Comment renverser cette tendance et promouvoir des politiques ayant pour objectif de restaurer la justice sociale ? Les décideurs sont-ils réellement prêts à prendre des engagements pour y parvenir ? Si les participants n'ont guère pu répondre à cette question, ils ont été d'accord pour constater qu'il n'existe pas de lien direct de causalité entre la croissance économique et la solution des problèmes sociaux et environnementaux. Ils ont aussi convenu que le concept d'exclusion peut aider à comprendre la complexité des processus sociaux à l'oeuvre dans le monde d'aujourd'hui et à élaborer de nouvelles propositions de politiques sociales.


    Changer les modes de vie au Nord et au Sud

Sous la présidence d'Anders Hingel, de la Commission européenne, le concept de mode de vie a été abordé au cours de cette session dans son sens le plus large. Certains des modes de vie les plus répandus dans le monde sont cause d'exclusion sociale, d'autres en sont la conséquence, ont souligné les intervenants, Olympe Ahlinvide du Centre panafricain de prospective sociale de Porto Novo au Bénin, Ignacy Sachs, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris et Henrique Rattner de l'Université de Sao Paulo au Brésil.

Ils ont insisté sur le fait que le choix d'un modèle de développement durable aurait pour conséquence de modifier profondément les modes de vie et de consommation dominants. Un tel modèle implique en effet un renforcement de la citoyenneté et des réseaux de solidarité, l'élaboration de nouvelles formes de travail capables de satisfaire les besoins qui ne peuvent l'être par le marché, une relecture des concepts d'emploi et de travail. Il suppose aussi une redéfinition des rôles de l'ensemble des acteurs économique et sociaux. Si les participants ont reconnu qu'un tel modèle de sera pas facile à faire accepter, ils ont aussi conclu que seul le développement durable est capable de prévenir l'apartheid social et les désastres écologiques que prépare la poursuite des tendances actuelles.


    De l'Etat-Providence à une société qui se prend en charge

Une évidence s'est imposée dès le début de cette session, présidée par Ajit Bhalla : à peu près inexistant au Sud, l'Etat-Providence traverse dans les pays européens une crise telle qu'il est inconcevable de vouloir le préserver dans ses formes actuelles. Mais, dans le même temps, le marché laissé à lui-même se révèle incapable de réduire les inégalités économiques et sociales. Quelles nouvelles formes d'organisation et d'action promouvoir, qui puissent permettre d'atteindre les objectifs de justice et de cohésion sociale plus efficacement et à un coût moindre que ne l'a fait l'Etat-Providence ?

Laura Balbo, professeur à l'Université de Ferrare, Philippe Van Parijs, professeur à l'Université catholique de Louvain et Bent Greve, professeur à l'Université de Roskilde, ont chacun tenté de proposer des solutions pour faire évoluer l'Etat-Providence sans en abandonner les principes. Mahdi Elmandjra, professeur à l'Université Mohamed V de Rabat, s'est interrogé pour sa part sur les possibiltés de prendre en compte la demande sociale dans les pays du Sud, en l'absence de structures organisées de protection sociale. Tous les intervenants ont en tous cas convenu que la demande sociale ne pouvait être satisfaite par le biais de politiques étroitement sectorielles et qu'il était urgent de mettre au point des stratégies de développement à caractère holistique.


    Public et privé

Trouver de nouvelles formes de partenariat entre l'Etat, le marché et le tiers secteur : C'est sur ce thème que s'est penchée la quatrième session du colloque, présidée par Jacques Charmes, directeur du Département sociétés, urbanisation, développement, à l'ORSTOM et Christian Comeliau, professeur à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève. Les communications de Lajos Hethy du ministère hongrois du travail et de Vladimir Rukavishnikov, professeur à l'Académie des sciences de Russie, ont montré le coût exorbitant des transitions opérées en l'absence de toute politique de régulation et l'intérêt qu'il y avait à promouvoir le dialogue et le partenariat entre les acteurs politiques économiques et sociaux, en renforçant entre autres les institutions tripartites.

Trevor Hancock, consultant canadien en santé publique, Kurt Nielsen, professeur à l'Université du Danemark à Copenhague et Alberto Tarozzi, professeur à l'Université de Bologne, ont constaté que le vieux conflit entre l'Etat et le marché devait s'effacer au profit de nouvelles formes d'organisation sociale laissant davantage de place aux initiatives locales et aux niveaux intermédiaires de décision. La question de savoir comment renforcer la démocratie participative sans céder aux pressions des intérêts catégoriels et en préservant la nécessaire centralité d'un certain nombre de décisions a été au coeur des débats de cette session.


    Rendre les villes vivables

Au début du XXI è siècle, la moitié de l'humanité sera citadine. Comment relever le défi de l'urbanisation à l'heure où les villes deviennent les lieux privilégiés du maldéveloppement, de l'exclusion et de la pauvreté, se sont demandés Richard Knight, professeur à la Faculté d'architecture de l'Université de Gênes et Jorge Wilheim, Secrétaire général adjoint de HABITAT II, la conférence des Nations-Unies sur les villes et les établissements humains qui se tiendra en juin 1996 à Istanbul, dans cette séance présidée par le docteur Cees Goos, du Bureau régional de l'OMS pour l'Europe.

Rendre les villes vivables, c'est mettre en oeuvre des stratégies de développement urbain axées sur la satisfaction de besoins croissants en matière d'emploi, de logement, de santé, d'éducation, de préservation de l'environnement. Vaste programme qui suppose, a-t-on souligné, une volonté politique - à peu près inexistante aujourd'hui, aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud - soucieuse de remédier à la crise urbaine.


    Du concept à l'action

Il fallait qu'à la fin du colloque soit posée la question du «que faire ?». Sous la présidence de Francine Fournier, Sous-directeur général de l'UNESCO pour les sciences sociales et humaines, Jorge Wilheim, Michael Cernea, sociologue à la Banque Mondiale et Sixto Roxas du Forum global des ONG, ont discuté des stratégies d'action dont pourraient s'inspirer les décideurs pour orienter leurs politiques vers l'objectif du développement durable et producteur de cohésion sociale défendu par les participants au colloque.

Tout en espérant que le sommet de Copenhague prenne en compte leurs propositions, ils ont reconnu que les débats de Roskilde doivent s'inscrire dans une réflexion et une action à plus long terme ayant pour but de redonner enfin la priorité au social, c'est-à-dire à l'humain, dans des stratégies nationales et mondiales marquées depuis deux décennies par une dérive vers l'économisme dont on peut aujourd'hui mesurer les ravages.


SYNTHESE

Le colloque de Roskilde s'inscrit dans le cadre de la réémergence, en cette fin du XX è siècle, de la «question sociale». Cette question, que l'on avait cru enterrée à la faveur de l'extraordinaire croissance économique des grands pays industriels dans les décennies ayant suivi la seconde guerre mondiale et de la foi dans le caractère inéluctable d'un développement planétaire porteur de progrès pour tous, a resurgi au milieu des années 80 avec une violence inattendue. La pauvreté - et ses corollaires comme l'exclusion ou l'inégalité - a pris partout une telle ampleur qu'elle semble être devenue, depuis la fin de l'affrontement Est-Ouest, un des principaux facteurs d'instabilité dans le monde. Provoquant des secousses politiques et sociales de plus en plus graves, révélant de profondes déchirures des tissus sociaux qui remettent en cause la légitimité des Etats, elle exige désormais un traitement allant au-delà des bricolages sectoriels laborieusement élaborés depuis quelques années.

La gravité du problème explique que les responsables politiques placent aujourd'hui la question sociale au centre de leurs discours. Au niveau international comme dans la plupart des pays de la planète, elle semble enfin être considérée comme centrale. La recherche de solutions à l'aggravation de la pauvreté fait officiellement partie des priorités des Etats et de la communauté internationale. C'est la raison pour laquelle les Nations unies ont pu organiser en mars 1995 à Copenhague un Sommet social, auquel se sont rendus quelque 120 chefs d'Etat et de gouvernement. Cette affluence inédite indique que les préoccupations des décideurs politiques ne sont pas feintes. Elle ne garantit pas pour autant leur engagement concret à faire du développement social l'axe prioritaire des politiques qu'ils sont chargés d'élaborer et de mettre en oeuvre.

S'inscrivant dans ce contexte, les débats du colloque de Roskilde sont allés au-delà du constat de la détérioration de l'état du monde. Se démarquant des approches statiques qui se bornent trop souvent à dresser l'état des lieux de la pauvreté mondiale, ils se sont davantage penchés sur les processus qui la génèrent, en utilisant des concepts dynamiques, comme ceux de désintégration sociale, d'exclusion ou de paupérisation. Articulés autour de de ces thèmes et des interrogations qu'ils suscitent, ils ont donné lieu à des propositions de réflexion et d'action que l'on tentera de regrouper dans les pages qui suivent.


    Le nouveau contexte international

Le monde est entré depuis près de deux décennies dans une période de transition dont il est aujourd'hui difficile de prévoir la durée mais qui ne prendra pas fin, selon Jorge Wilheim 1, avant deux décennies supplémentaires au moins. Les signes de la rupture des équilibres anciens se sont multipliés depuis quelques années.
  • La fin d'un monde bipolaire
Symbolisés par la chute du mur de Berlin en 1989, la faillite du socialisme «réalisé», l'effondrement du système soviétique, de ses épigones d'Europe de l'Est et des avatars tropicaux du socialisme, ont illustré de façon éclatante la victoire, non seulement des systèmes démocratiques occidentaux, mais de l'économie de marché, sur les idéologies concurrentes qu'ils avaient dû affronter tout au long du XX è siècle. Le libéralisme, qui a opéré un retour en force dans le champ de la pensée économique à partir du début des années 80, est désormais l'unique modèle auquel sont sommés de se conformer tous les pays de la planète.

Ce triomphe a inauguré - pour la première fois dans l'histoire des hommes - le règne d'une pensée unique, considérée par ses promoteurs comme universellement valide dans ses postulats comme dans ses applications. L'économie est ainsi inspirée, selon Riccardo Petrella, «par un sens qui l'emporte désormais sur les autres. C'est celui de la compétitivité commerciale devenue la seule véritable finalité vendue, propagée et défendue de l'économie dominante...» 2. Ce que Mahdi Elmandjra qualifie pour sa part de nouvelle dictature de l'Occident sur le monde unipolaire qui a succédé à l'affrontement entre les blocs.

  • Vers un système mondialisé
Autre signe, et non des moindres, de la transition de l'humanité vers des formes inédites d'organisation de l'espace planétaire, la globalisation des échanges et la mondialisation - que Sixto Roxas préfère appeler transnationalisation - de l'activité économique.

Cette mondialisation, permise entre autres par l'extraordinaire développement des transports et des technologies de la communication, s'est accompagnée dès le milieu des années 70 d'un processus accéléré de dérégulation qui l'a grandement facilitée. L'abandon du système des taux de change fixes et la prolifération des euro-devises, la fin du contrôle de la circulation des flux financiers, la montée en puissance des compagnies transnationales, ont eu des conséquences qui ont bouleversé les bases sur lesquelles avait jusque là fonctionné l'économie mondiale. Désormais déconnectée de l'économie réelle, la sphère financière possède ses propres circuits, ces fameux marchés financiers sur lesquels se placent les capitaux flottants à la recherche d'une rémunération la plus élevée et la plus rapide possibles. Plus de 1000 milliards de dollars changent ainsi de mains tous les jours. Stérilisés dans des circuits de type spéculatif, ces capitaux ont cessé de s'investir dans les activités productives, contribuant ainsi à ralentir la croissance de l'économie réelle 3. Phénomène éphémère ou tendance à long terme, cette fin de siècle est en tous cas marquée par le triomphe de la finance sur la production.

Cette évolution vers un système mondialisé ne pouvait pas rester sans conséquences sur les formes d'organisation politique qui ont longtemps dominé la planète. En relativisant la notion de frontière, en ôtant à l'Etat certaines de ses prérogatives et en réduisant à l'extrême ses marges de manoeuvre, en consacrant le règne de l'entreprise-réseau internationale, elle a entraîné une crise profonde de l'Etat-nation qui voit son autorité de plus en plus contestée par le marché mondial.

L'Etat-nation n'est pas seulement fragilisé par la mise en concurrence généralisée des économies. Il est également contesté par le repli sur des identités locales, qui sont autant de réactions à une mondialisation subie plus que voulue par la majorité des habitants du globe qui en perçoivent surtout les effets négatifs. S'appuyant sur des appartenances nationales, ethniques ou religieuses, les militants de ces exaspérations identitaires, souvent privés de citoyenneté effective, refusent de se reconnaître dans la figure moderne de l'Etat-nation.

  • Emploi et travail : la fin des assurances
Le travail rémunéré est devenu dans le monde une denrée rare. On estime actuellement à 30% le taux moyen de chômage mondial. Si les pays du Sud lui payent le plus lourd tribut avec un chômage et des formes plus ou moins graves de sous-emploi qui touchent, ensemble, jusqu'à 40% de la population d'âge actif dans certains pays, le Nord, avec un taux de chômage moyen de 10%, n'est plus épargné.

Certes, la croissance démographique très rapide qu'ont connu la plupart des pays dits en développement et qui se poursuit à un rythme accéléré en Afrique subsaharienne et dans la majeure partie du monde arabe n'est pas étrangère à cet accroissement de l'offre de main d'oeuvre. Mais l'aggravation du chômage dans le monde développé montre que le phénomène est moins lié à l'augmentation de la population qu'à l'apparition de nouvelles technologies de moins en moins demandeuses de main d'oeuvre. Ce que d'aucuns appellent la «seconde révolution industrielle» s'est accompagnée de tels gains de productivité qu'elle engendre un découplage entre travail et production. Pour la seconde fois dans l'histoire, les machines remplacent les hommes et la croissance économique est de moins en moins créatrice d'emplois.

L'exclusion du marché du travail organisé constitue désormais une des causes principales de la pauvreté dans le monde. Le gonflement du secteur informel, souvent considéré comme une alternative au marché du travail salarié, n'a offert à des millions d'actifs que des formes de travail précaire dans des activités de survie caractérisées par une très faible productivité. Le rétrécissement de l'offre d'emplois a eu pour conséquence une hétérogénéisation du marché du travail qui a accru dans des proportions considérables le nombre d'emplois irréguliers et mal payés 4.

Il faut voir dans ces bouleversements une des causes majeures de la montée de l'exclusion et de la paupérisation de la planète. Et dans la nécessité de trouver des alternatives à ce découplage entre travail et production un des principaux défis auxquels sont confrontés chercheurs et décideurs en cette fin de siècle.

Est-il possible, sans attendre que la déconstruction du monde ancien s'achève, de raccourcir, ou tout au moins de rendre plus supportable, cette période de transition porteuse de profondes ruptures ? Si l'on en croit Louis Emmerij, en accepter, sans tenter de les corriger, les modalités est politiquement irresponsable et humainement inacceptable. Car elle n'est pas seulement, comme on l'a vu, génératrice d'instabilité. Elle a engendré une crise sociale dont on commence à mesurer la gravité.


    La crise sociale généralisée

«Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés» 5.

La crise sociale est aujourd'hui mondiale. Elle n'épargne ni les pays du Sud ou vit l'immense majorité des «pauvres absolus» de la planète, ni les pays occidentaux chez qui est apparue depuis une décennie une «nouvelle pauvreté», ni les anciens pays socialistes qui paient aujourd'hui au prix fort la rapidité de leur transition vers l'économie de marché.

  • Nord et Sud, des repères brouillés
Le Nord et le Sud de la planète continuent certes de connaître des évolutions différenciées. Pire, si l'on excepte quelques «dragons» et «tigres» de l'Asie du Sud-Est, non seulement les inégalités mondiales se perpétuent, mais elles continuent de se creuser. Si, au cours des cinquante dernières années, le revenu mondial a été multiplié par 7 et le revenu par habitant par 3, cette progression a été, selon le PNUD 6, très inégalement répartie : les 20% d'individus les plus riches du globe - qui vivent en quasi-totalité dans les pays industrialisés - ont vu leur part du revenu mondial passer de 70 à 85% entre 1960 et 1991, tandis que celle des 20% les plus pauvres passait de 2,3% à 1,4%.

Le creusement de l'écart entre les riches et les pauvres.

Le creusement de l'écart entre les riches et les pauvres.

Source : diagramme adapté de PNUD 1994, op. cit., p. 37.


Loin de se combler, le fossé s'élargit donc entre pays pauvres et pays riches et l'inégale répartition de la richesse mondiale est une des causes principales de la crise sociale qui s'étend.

Elle ne suffit plus cependant à l'expliquer totalement. L'aggravation de la pauvreté et des inégalités est un phénomène auquel peu de pays échappent aujourd'hui. On en connaît les ravages en Afrique où la chute des salaires réels, la régression du salariat, l'explosion du chômage, la diminution des dépenses publiques, aggravent les conditions de vie d'une partie de plus en plus grande de la population 7. En Amérique latine, le secteur social a payé le plus lourd tribut aux réformes économiques. Selon la Banque mondiale, la pauvreté urbaine y a augmenté de 31% et la pauvreté rurale de 18% durant les années 80 8. La transition des anciens pays socialistes vers l'économie de marché s'accompagne d'une aggravation de la pauvreté et des inégalités de revenus. Selon Vladimir Rukavishnikov, la polarisation sociale est une des principales conséquences des réformes en cours en Russie. En 1994, les 20% des salariés les mieux payés toucheraient 51,4% de la masse salariale contre 39,9% en 1991 et les 20% de citoyens les plus riches monopoliseraient 40% du revenu national alors que les 20% les plus pauvres n'en recevraient que 8%. Dans les pays industriels occidentaux - Union européenne et Etats Unis - plus de 15% de la population vivraient en-deçà du seuil de pauvreté 9.

Tableau Bhalla et Lapeyre : l'évolution de PNB par tête et de la distribution des revenus dans quelques pays. Communication au Colloque de Roskilde, p. 17.

Tableau Bhalla et Lapeyre

Sources : World Bank, Social Indicators of Development, 1994, Washington D.C., A. Boltho, Growth, income distribution and household welfare in the industrialized countries since the first oil shock, Economic Paper Series No. 26, International Child Development Centre, UNICEF, Florence, 1992 and P. Townsend, The International Analysis of Poverty, Hemel Hempstead, Harvester-Wheatsheaf, 1993.


Partout dans le monde, l'apparition de sociétés duales où la plus extrême richesse côtoie la pauvreté la plus abjecte semble être une des conséquences les plus spectaculaires des mutations des années 80.Cette évolution a abouti, dans une certaine mesure, à une interpénétration des notions de Nord et de Sud, depuis longtemps déjà déconnectées de leur réalité géographique. Les ghettos des villes américaines, les grandes banlieues des métropoles européennes à forte proportion de population immigrée, qui connaissent des records de chômage ou d'illettrisme, constituent désormais des «Suds» au coeur du Nord, tandis que les minces couches privilégiées ayant, dans nombre de grandes villes du Sud, un niveau de revenus et un genre de vie comparables à ceux de leurs homologues des pays riches forment comme des archipels du Nord au sein de la misère majoritaire du Sud.

  • La crise mondiale est sociale
Cette mondialisation de la crise sociale qui a accompagné la globalisation de l'économie semble avoir pris de court les économistes libéraux, convaincus qu'une reprise de la croissance économique mettrait un terme à la dérive, grâce entre autres à une reprise massive de la création d'emplois.

Or, si la plupart des grands pays industriels et une partie non négligeable des pays en développement ont renoué avec la croissance, cette dernière semble désormais incapable de résorber les fractures sociales et de mettre un frein à l'aggravation de la pauvreté. Le caractère de plus en plus social de la crise mondiale, alors même que la croissance économique a repris, montre qu'il n'existe pas de lien automatique entre cette dernière et la solution des problèmes sociaux. L'exhumation par les néo-conservateurs du concept, fort prisé dans les années 60, de trickle down, a révélé une fois de plus son caractère illusoire. Il n'y a pas plus actuellement d'effet de percolation de la croissance économique sur les secteurs sociaux qu'il n'y en avait eu à l'époque. Les réformistes libéraux avaient alors tiré de ce constat la conclusion qu'il était nécessaire de mettre en oeuvre des politiques sociales, seules capables de redistribuer les fruits de la croissance. Une telle prise de conscience semble aujourd'hui encore plus indispensable. Car l'exclusion et la pauvreté ont atteint dans le monde des niveaux tels qu'elles ne peuvent plus être considérés comme des phénomènes accidentels ou résiduels. Elles apparaissent au contraire de plus en plus comme des conséquences du fonctionnement des structures économiques et politiques du monde actuel. La réalité contemporaine montre que la croissance, pour être nécessaire, est loin de constituer une condition suffisante du développement et qu'elle ne peut à elle seule guérir les maux dont souffre la planète 10.

Un tel constat a des implications considérables. La généralisation de la crise sociale et le caractère social de la crise mondiale donnent aujourd'hui tout son sens au terme de maldéveloppement. La dualisation de plus en plus marquée des sociétés du globe qui plonge nombre d'entre elles dans l'anomie est-elle dûe, comme le pense Riccardo Petrella 11, au fait que l'économie a perdu la maîtrise du sens ? Elle pose en tous cas plus que jamais la question de la pertinence des modèles de développement dominants, l'expérience prouvant désormais qu'ils sont à l'origine de l'exclusion qui frappe une part croissante de la population mondiale.

  • Exploitation et exclusion
Exclusion, voilà le maître-mot. Contrairement à ce qui s'est passé durant la révolution industrielle du siècle dernier, les riches ont de moins en moins besoin de la force de travail des pauvres et l'exclusion semble avoir remplacé l'exploitation comme cause première de la pauvreté. La révolution technologique des dernières décennies, qui a fait du savoir une matière première essentielle des nouvelles filières industrielles et a partiellement libéré l'industrie de sa dépendance vis-à-vis des produits de base, a entraîné un double mouvement de polarisation sociale et de marginalisation des populations défavorisées. Au niveau mondial, les pays les moins avancés (PMA) occupent une place de plus en plus anecdotique dans la production de richesses et dans les circuits internationaux d'échanges, et leur marginalisation dans une économie globalisée accélère les processus de paupérisation de leurs peuples. Pour l'heure en effet, comme le relèvent Ajit Bhalla et Frédéric Lapeyre, la mondialisation profite aux pays préparés à l'affronter et accentue la marginalisation des autres. Au niveau de chaque pays, les demandeurs d'emploi non qualifiés sont rejetés à la périphérie du monde du travail et cette exclusion de la sphère du salariat constitue la cause principale de la perte de leur statut social et de leurs moyens d'existence. Les taux de chômage et se sous-emploi records atteints dans toutes les régions du globe donnent la mesure de l'ampleur de l'exclusion sociale dans le monde actuel.

Les deux phénomènes de l'exploitation et de l'exclusion ne sont pas pour autant totalement indépendants l'un de l'autre. Peut-on dire, avec Philippe Van Parijs, que les succès obtenus en Europe dans la lutte contre l'exploitation aux beaux temps de l'Etat-Providence et des conquêtes syndicales y ont fait de l'exclusion la forme dominante de l'injustice sociale ? L'augmentation du nombre d'exclus vivant aux marges de la société organisée tendrait à confirmer cette hypothèse. Partout dans le monde cependant, la généralisation de l'exclusion permet de renforcer l'exploitation, compte tenu de l'énorme pression des demandeurs d'emploi sur le marché du travail.

Ces interrogations sur l'importance respective des deux phénomènes n'ont rien d'une simple querelle d'experts. De la réponse qui leur est donnée découlent des politiques donnant la priorité soit à la lutte contre l'exploitation, soit au combat contre l'exclusion. Ce dilemme, car c'en est un selon Van Parijs, est loin d'être clos. L'on peut en mesurer les incidences à la vivacité des débats, en Europe et ailleurs, autour du choix qu'il conviendrait de faire entre l'augmentation des salaires et la création d'emplois.

Formellement au moins, la lutte contre une exclusion qui prend tous les jours de l'ampleur est en tous cas devenue une priorité officielle des Etats. La tenue du sommet de Copenhague, qui en a fait son thème principal, en apporte la preuve. La réalité que recouvre ce terme de plus en plus utilisé, pour remplacer parfois celui de pauvreté, demeure cependant floue. Au-delà des mots, les participants au colloque de Roskilde ont tenté d'identifier ce dont on parle pour pouvoir esquisser des solutions qui ne traitent pas uniquement les symptômes, mais les causes du phénomène.


    Clarifier les concepts

  • L'exclusion, un phénomène aux multiples facettes
Qu'est-ce que l'exclusion, qui est exclu et de quoi ? En quoi cette notion diffère-t-elle de la pauvreté ? L'exclusion recouvre-t-elle un problème de distribution de la richesse ou un déficit de relation ? Autant de questions auxquelles il convenait de répondre avant d'aborder la question des remèdes à ce mal aujourd'hui planétaire.

Force est d'abord de constater, comme l'ont fait Ajit Bhalla et Frédéric Lapeyre, que l'exclusion sociale - notion explorée par la sociologie tandis que la pauvreté fait partie du territoire des économistes - est un concept né en Europe à la faveur de l'augmentation vertigineuse du nombre de pauvres, qui seraient passés dans l'Europe des Douze de 38 millions en 1975 à 53 millions en 1992. Si le concept s'est internationalisé, il n'en recouvre pas moins des réalités différentes.

Bhalla et Lapeyre identifient trois dimensions principales de l'exclusion. Sa dimension économique est directement productrice de pauvreté : les exclus sont d'abord les chômeurs rejetés hors du marché du travail et qui, de ce fait, sont en général privés de ressources régulières. A l'extérieur de la sphère du salariat, les exclus économiques sont les personnes ou les groupes privés d'accès aux actifs comme la terre ou le crédit. L'exclusion est également sociale: le chômage ne prive pas seulement le chômeur d'un revenu, il lui ôte son statut et lui dénie toute existence sociale, directement liés dans la plupart des sociétés à la possession d'un emploi. L'individu peut en perdre le sentiment de sa dignité humaine. L'exclusion est aussi, pour reprendre Jacques Charmes, la perte du lien social qui entraîne une déchirure des tissus sociaux ou - de plus en plus - la reconstruction de solidarités autour de réseaux intégristes ou mafieux. Dans les sociétés africaines, soulignent les chercheurs de l'Orstom, la perte des relations sociales apparaît comme une calamité bien pire que la baisse ou la perte d'un revenu. L'exclusion est enfin de nature politique, quand certaines catégories de la population - les femmes, les minorités ethniques ou religieuses, les migrants etc.- sont privées de tout ou partie de leurs droits humains et politiques.

Ces trois dimensions se déclinent, selon les formations sociales, sur des modes divers. Des populations, des groupes, des individus, sont rejetés de la sphère productive parce qu'ils ont été exclus de l'environnement lui donnant accès en ayant été privés d'éducation ou de soins de santé. Des pans entiers de populations sont exclus de la jouissance d'une citoyenneté effective et, a fortiori, de la participation aux sphères où se prennent les décisions.

Trevor Hancock a tenu pour sa part à doter l'exclusion d'une quatrième dimension, temporelle celle-là. Le mode de développement non durable, en compromettant la survie des générations futures, les exclut du bénéfice d'un développement possible. Productrices d'exclusion aujourd'hui, les logiques économiques dominantes préparent aussi selon lui les exclusions de demain.

Mais le terme lui-même a-t-il une pertinence dans les formations sociales où ceux qu'on appelle au Nord les exclus constituent la majorité de la population ? Comment aborder la question de l'exclusion, a demandé Mahdi Elmandjra, quand la norme sociale est dite par une minorité ? Peut-on raisonnablement, dans un tel cas, parler de la majorité de la population comme d'une catégorie exclue ? Ne faut-il pas au contraire poser la question de l'inclusion des minorités vivant sur le mode occidental au sein de leur société?

A supposer que le terme soit pertinent en tous lieux, l'exclusion renvoie davantage à l'intégration, à l'insertion, qu'à la pauvreté stricto sensu. Si exclusion et pauvreté se recoupent souvent, les termes ne sont donc pas synonymes et le second demande également à être clarifié.

  • Quelles pauvretés ?
La pauvreté est, elle aussi, une notion complexe. Elle est certes la conséquence d'une insuffisance de revenus qui empêche les pauvres de satisfaire leurs besoins essentiels et les prive de l'accès à un certain nombre de services comme la santé ou l'éducation. Elle est donc intimement liée à la situation au sein du marché du travail, comme le rappellent Figueiredo, Lachaud et Rodgers 12. Encore faut-il distinguer ici entre deux figures de la pauvreté liée au travail, celle qui découle d'une exploitation à l'intérieur du marché du travail, de la nature de l'emploi occupé et du revenu qu'il génère, et celle qui est liée à l'exclusion de ce marché, c'est-à-dire au chômage, déclaré ou non.

La pauvreté est facteur d'exclusion mais ne l'entraîne pas forcément, comme le souligne l'ORSTOM en rappelant que, dans nombre de pays du Sud, «les pauvres restent insérés dans des réseaux familiaux et extra-familiaux de protection sociale et d'assistance mutuelle», et que «cette insertion produit de l'intégration et non de l'exclusion» 13. Dans de nombreux pays, la rupture des solidarités communautaires et familiales est d'ailleurs une des causes importantes du passage au-dessous de ce qu'il est convenu d'appeler le seuil de pauvreté. C'est le cas aux Etats Unis, dans de nombreux pays d'Amérique latine ou au Maghreb, où les familles monoparentales dirigées par des femmes font partie des familles les plus pauvres. La pauvreté est aussi la conséquence d'une série d'exclusions de type politique ou social. Les discriminations liées à l'appartenance à un sexe ou à une minorité augmentent les risques de pauvreté du groupe marginalisé.

Elle fait enfin référence à une série de notions qui sont aussi de nature subjective, comme le besoin, l'inégalité ou la privation et qui ne peuvent être uniquement évalués en termes matériels, comme le soulignent Bhalla et Lapeyre. Ainsi, la perception sociale de la pauvreté n'est pas la même dans une société pauvre et dans une société riche. Peut-on donc la cerner entièrement par la définition d'un revenu minimum en-deçà duquel un individu ferait partie de la population pauvre ?

Si l'analyse de la pauvreté et les politiques ayant pour but de l'éliminer peuvent se fonder sur quelques évidences comme les liens étroits qu'elle entretient avec le niveau de revenus, le marché ou la nature du travail, il apparaît donc tout aussi évident que les différentes catégories de pauvres n'ont pas toutes besoin du même traitement pour sortir de leur condition.

  • Le choix des indicateurs
La complexité du réel pose la question cruciale du choix des indicateurs capables de l'appréhender et de mesurer des phénomènes qui ne se résument pas à leur dimension matérielle. Quelle place donner aux évaluations qualitatives et quelle place octroyer à la quantification ou, en d'autres termes, comment faire la part de la mesure et de l'évaluation ? Il s'agit là d'un champ stratégique de la recherche, dans la mesure où les indicateurs ont une valeur normative et déterminent des politiques. Le monde n'est pas vu de la même façon selon qu'on juge son état à l'aune des fluctuations boursières et des taux d'intérêt ou à celle de l'état de santé d'une population ou des coûts environnementaux de la croissance économique.

Or les indicateurs de type quantitatif et purement économique, comme le PNB, dont l'insuffisance est pourtant abondamment critiquée depuis de nombreuses années, ont la vie dure et n'ont été détrônés que très partiellement par des évaluations plus fines de l'état d'une société. L'indicateur de développement humain élaboré par le PNUD - qui tente entre autres de corriger la rigidité du PNB en faisant appel aux parités de pouvoir d'achat pour calculer le revenu réel - fait partie de ces tentatives d'affiner l'analyse. Mais il est jugé trop réducteur par de nombreux chercheurs qui critiquent l'utilisation d'un indicateur synthétique pour appréhender une réalité complexe.

De quelle façon convient-il par exemple de mesurer l'incidence de la pauvreté ? Dans une étude récente, la Banque interaméricaine de développement 14 a tenté de cerner les dimensions du problème en Amérique latine. Quels critères de bien-être adopter pour définir la pauvreté, le revenu disponible, le revenu social - c'est-à-dire l'accès aux services de base comme la santé, l'éducation, l'eau potable etc. -, les indicateurs de qualité de la vie ? Qui est pauvre et quelle est l'ampleur de la pauvreté des pauvres ? Le seul choix du seuil de pauvreté peut faire varier le nombre de pauvres dans des proportions considérables et a une incidence directe sur le niveau des ressources publiques consacrées à lutter contre le phénomène.

En fait, ce que l'on mesure trace implicitement le cadre des politiques qu'on entend mettre en oeuvre. Il faut donc, préconise Ignacy Sachs, décider quel en est l'objet avant de choisir une méthode de mesure et d'évaluation. Les questions préalables au choix de tout indicateur devraient être : «quel développement ? Pour qui ? Quelle place y occupent l'avoir et l'être ? » 15. Si l'aspect social du développement devient une priorité des politiques, qui rompraient ainsi avec la dérive économiciste des dernières décennies, la comptabilité sociale devra prendre le pas sur la comptabilité économique qui oriente pour l'heure les stratégies de développement. Des indicateurs permettant de travailler à un développement centré sur l'homme, c'est-à-dire sur l'être, devraient, pour reprendre le terme de Sachs, concourir à la construction d'une économie anthropologique, bien éloignée de l'économie quantitative d'aujourd'hui.

La clarification des concepts utilisés est donc d'une importance capitale. Elle constitue un préalable à la définition des priorités, des actions à mener et des acteurs à impliquer dans une politique de développement social. Si les participants au colloque se sont livrés à une exploration rigoureuse des notions de pauvreté et d'exclusion, ils n'ont cependant pas étendu leur investigation à d'autres termes, pourtant omniprésents eux aussi dans le discours des sciences sociales. On peut ainsi regretter, avec Barbara Harrell-Bond, qu'ils aient constamment invoqué la société civile, sans pour autant tenter d'en cerner les contours. Se résume-t-elle dans la galaxie de plus en plus dense des organisations non gouvernementales? Ces dernières, sur lesquelles on n'a guère poussé l'analyse, en seraient-elles l'expression la plus achevée ? Dans un autre registre, le concept de modernité, dans lequel Laura Balbo veut voir l'horizon de la nouvelle pensée sociologique, gagnerait lui aussi à être analysé pour éviter les malentendus qui se développent autour de son utilisation.

Il est cependant vrai que la pauvreté et l'exclusion sont les principales manifestations de la crise sociale que l'on tentait ici d'analyser.


    Facteurs et manifestations de la crise sociale

  • La dictature de l'économie
La santé officielle d'un pays se mesure à ses indicateurs économiques : PNB, balance des paiements, déficit budgétaire, exportations, parts de marché sont, on le sait, les seules variables prises en compte pour juger du progrès des nations. Plus grave encore, l'économie - c'est-à-dire l'art d'administrer la maison, la Cité, selon les Anciens - est aujourd'hui réduite à une seule de ses dimensions, le marché. La dérive de l'analyse économique est illustrée, selon les chercheurs de l'Institut universitaire d'études du développement 16 par «une approche de l'économie marchande plutôt qu'une approche générale des problèmes de l'économie», et cette lacune est aggravée «par une inversion fréquente des priorités entre objectifs et moyens, qui fait de la survie du système économique lui-même une fin en soi, alors qu'il ne se justifie que comme instrument de satisfaction des besoins des hommes». La pensée économique dominante ne se préoccupe guère de l'humain, les chiffres lui suffisent, ce que Richard Knight résume en constatant que «si les économistes connaissent le prix de chaque chose, ils ne savent la valeur de rien».

Cette dictature de l'économie a été poussée jusqu'à la caricature avec la mise en place, depuis le début des années 80, des politiques d'ajustement structurel dans les pays en développement endettés. Ayant pour but exclusif de restaurer les équilibres financiers des Etats concernés et d'accélérer leur intégration au marché mondial, les fameux PAS se sont partout traduits, selon la quasi-totalité des analyses effectuées jusqu'ici, par une détérioration de la situation sociale des populations les plus vulnérables de ces pays. Diminution de la part des salaires dans le revenu national, accroissement des inégalités, précarisation du travail et augmentation du chômage, désengagement de l'Etat des secteurs sociaux, ont accompagné ces programmes qui, comme le rappelle la Banque interaméricaine de développement, ont sacrifié les avancées sociales aux équilibres financiers. Presque tous les pays d'Amérique latine ont connu une diminution du revenu par habitant au cours de la décennie 80. En Afrique subsaharienne, les dépenses publiques par habitant ont diminué pendant cette période dans les deux tiers des 19 pays pour lesquels on dispose de statistiques 17. Responsables nationaux et bailleurs de fonds n'hésitent pas pourtant à parler d'amélioration de la situation dans des pays où s'aggravent les fractures sociales. De fait, les PAS ont vite cessé d'être un simple ensemble de mesures destinées à restaurer un minimum de discipline financière dans les pays endettés. Ils se sont tôt mués en instruments de politiques macro-économiques ayant pour objectif de plier l'ensemble de la planète à la norme économique dominante.

Sixto Roxas, en faisant l'histoire de cette dérive, estime que, depuis le XIX è siècle, la civilisation occidentale a fait du marché et de sa capacité d'autorégulation la base de l'institution démocratique, l'Etat libéral étant lui-même une création de ce marché. La clef du système, un moment remise en cause avec le développement de l'Etat-Providence keynésien, réside dans l'affirmation selon laquelle les lois gouvernant l'économie de marché sont du même ordre que les lois physiques universelles. On comprend dès lors qu'une caractéristique majeure de la pensée économique dominante est qu'elle se considère comme seule fondée scientifiquement, donc «comme universellement valide, ce qui lui confère en réalité un caractère ahistorique et atopique», pour reprendre les termes d'Ignacy Sachs 18. Il faut tenter de comprendre, selon Roxas, pourquoi le marché a progressivement occupé la totalité du champ économique et comment une théorie économique a pu se transformer en idéologie dominante. Tel est le cas aujourd'hui et, grâce à un puissant réseau structuré par les institutions financières internationales, en particulier celles de Bretton Woods, l'ordre économique dominant est en train d'établir une hégémonie mondiale d'une telle puissance qu'il n'est pas interdit de parler, en cette fin du XXè siècle, de civilisation du marché ou de l'entreprise.

Le résultat d'une telle évolution est que, pour reprendre l'analyse de Petrella 19, «la compétitivité a cessé d'être un moyen. Elle est devenue l'objectif principal non seulement des entreprises, mais aussi de l'Etat et de la société entière». Or, quand la survie d'un groupe, d'un Etat, d'une société est censée passer par la compétitivité, le monde entre dans une logique de guerre, l'autre, le concurrent, devenant source de danger. Petrella rejoint Roxas en affirmant que l'entreprise est en train de façonner les valeurs de notre époque en fixant les règles du jeu, non seulement pour elle-même, mais pour l'Etat et l'ensemble de la société. La contrainte de l'économisme dominant est aujourd'hui devenue telle que les Etats sont sommés d'être gérés comme des firmes, tandis que ces dernières s'attribuent un nombre de plus en plus grand de prérogatives relevant naguère de l'Etat.

On comprend qu'à l'intérieur d'une telle logique, les gains de productivité dûs aux innovations technologiques soient considérés comme un progrès et que l'emploi n'ait pas le statut de variable clef des stratégies de développement. L'aggravation du chômage serait le prix à payer pour l'accroissement de la compétitivité, considéré comme la condition de la survie collective. Tant que la dynamique du chômage ne sera pas remplacée par une dynamique de l'emploi, le lien entre la production et le travail continuera de se desserrer, produisant toujours plus d'exclusion, rappelle Sachs.

La crise sociale qui se généralise est donc dûe pour une grande part au fait que «les stratégies de développement proposées et suivies jusqu'à présent sont définies essentiellement en termes économiques et ne se préoccupent guère des conséquences qu'elles entraînent sur la nature des relations sociales, ainsi que sur la viabilité générale des sociétés qu'elles concernent» 20.

Défiant la pluralité de l'humanité, la pensée unique travaille ainsi sur la fiction d'une société mondiale unique susceptible d'être conduite vers le progrès par la soumission à un modèle unique. Dans cette vision du monde, les crises du modèle ne sont que des accidents de parcours.

  • La crise de l'Etat
La mission régulatrice de l'Etat-Providence, tel qu'il est né et s'est perfectionné en Europe occidentale, est aujourd'hui doublement contestée par la mise en place d'un système mondialisé et par la dictature du marché.

L'Europe a créé au cours de ce siècle deux figures de l'Etat-Providence. La première, élaborée dans le cadre autoritaire des dictatures du bloc socialiste, a sombré avec l'effondrement de ce dernier. La seconde, qui a pris naissance dans la partie démocratique du continent sous la houlette de la social-démocratie, montre aujourd'hui ses limites et donne des signes évidents d'épuisement. L'Etat-Providence keynésien est né de la constatation que le marché ne pouvait être l'unique instance de régulation. Fondé sur un consensus minimal entre les classes sociales acquis à la suite de longues décennies de luttes ouvrières -comme a tenu à le rappeler Henri Rattner pour souligner que les progrès sociaux ont toujours été le fruit de conquêtes-, il s'est donné pour tâche de redistribuer avec un minimum d'équité les fruits de la croissance. En légiférant, en agissant par le biais de la fiscalité et de la répartition des dépenses publiques, en instituant des systèmes d'économie mixte dans lesquels il a souvent joué un rôle prépondérant, il a longtemps pu cantonner le jeu des forces du marché à l'intérieur de limites bien précises. Il est donc logique que son fonctionnement soit mis à mal en cette période de suprématie du marché sur l'ensemble des acteurs économiques, politiques et sociaux.

Mais quelles sont les causes réelles de son essoufflement ? Ce dernier est-il dû au fait, comme le pensent Bent Greve et Louis Emmerij, que le modèle keynésien de l'Etat-Providence est fondé sur le plein emploi ? Est-il victime des structures qu'ils a créées et qui ont engendré une bureaucratisation et une centralisation excessives de la décision ? La crise économique, qui a réduit les ressources publiques et les rentrées fiscales des Etats européens, et la privatisation d'une partie importante de leurs activités sous la pression du tout-marché, ont en tous cas posé avec une acuité inédite le problème de son financement. Moins riche et plus dépensier que jadis, l'Etat s'avère désormais incapable de financer l'équité sociale dont il s'était instauré le garant, perdant du même coup la légitimité que lui conférait sa fonction régulatrice.

La conséquence la plus spectaculaire de cet épuisement est, dans tous les pays industriels, le recul de la protection sociale et la montée de la précarité. Et d'aucuns n'hésitent pas à voir dans ces phénomènes le signe de la rupture du contrat social sur lequel s'est édifié le développement contemporain des sociétés européennes.

Certes, l'Etat-Providence européen n'est pas mort, pas plus que n'ont disparu les facteurs ayant présidé à sa fondation. Mais il est pris aujourd'hui entre les feux contraires de la mondialisation d'une part et de l'émergence de nouvelles dynamiques régionales et locales, elles-mêmes fruit de la globalisation, d'autre part. C'est entre ces deux frontières qu'il lui faut désormais resituer ses prérogatives et son action.

Encore faut-il que l'Etat-Providence existe pour pouvoir redéfinir ses attributs et ses fonctions. Si cet exercice paraît envisageable dans les vieux pays industriels, il l'est beaucoup moins dans les pays du Sud où cette forme d'Etat n'a jamais existé. Construction récente et souvent loin d'être terminée, l'Etat du Sud ne dispose ni des structures ni des ressources lui permettant d'être un Etat protecteur, estime Mahdi Elmandjra. L'absence ou la faiblesse des politiques sociales s'expliquerait donc en partie par le caractère embryonnaire de la construction étatique. Ce caractère est aggravé, rappelle l'ORSTOM, par la privatisation des fonctions étatiques se traduisant par «les modalités clientélistes, rentières et répressives des formes de régulation» qui prévalent encore largement dans les pays du Sud. Certes, comme on l'a souvent noté, les solidarités de type traditionnel pallient pour une part cette absence d'Etat. Mais elles sont elles-mêmes soumises aux chocs de la modernisation qui en réduisent l'efficacité, quand ils ne conduisent pas à leur disparition.

La crise de l'Etat du Sud n'est donc pas celle de l'Etat-Providence. Elle n'en est pas pour autant moins profonde. Dans de nombreux pays du Sud, l'Etat est en voie de désintégration, note Jorge Wilheim qui attribue à cette déliquescence la prolifération des ONG, réponse partielle à l'absence de plus en plus criante de la puissance publique. Faute de moyens, cette dernière n'assure plus, dans bien des pays, les tâches régaliennes et régulatrices qui constituent théoriquement l'essentiel de sa mission.

La question de la redéfinition du rôle et des fonctions de l'Etat se pose donc de manière différente dans les pays du Nord et du Sud. Peut-on, dans ces derniers, s'acheminer vers une société qui se prend en charge en brûlant l'étape de l'Etat-Providence? Mahdi Elmandjra n'y croit pas et estime qu'en l'absence d'un réseau d'institutions capables de prendre le progrès social en charge, les pays en développement ont besoin d'une intervention forte de l'Etat, dont la légitimité serait reconstruite par la mise en place d'institutions démocratiques. Pari impossible ? Pas forcément estime Ignacy Sachs pour qui l'Etat protecteur peut être bâti au Sud à un coût bien moindre que celui de l'Etat-Providence industriel, dans la mesure où le faible coût du travail peut aussi constituer un avantage comparatif en matière sociale. Des expériences comme celles de la Chine, de Cuba, du Sri Lanka ont montré que des investissements relativement modestes produisent des résultats spectaculaires dans le domaine social. Ainsi, estime Sachs, on pourrait investir efficacement dans les secteurs de la santé ou de l'éducation avec des tranferts financiers Nord-Sud peu élevés.

On peut toutefois déplorer, avec Jorge Wilheim, que les chercheurs présents à Roskilde aient peu exploré les voies d'une reconstruction démocratique de l'Etat au Sud, accordant dans leurs débats la priorité à la recherche de nouvelles dynamiques de l'Etat-Providence au Nord, qui pourraient permettre à la société de mieux se prendre en charge.

Si rien n'est entrepris pour limiter les dérives du marché et pour trouver de nouvelles formes de régulation, le danger est en tous cas réel de voir proliférer, au Nord comme au Sud, les sociétés «à deux vitesses» et se généraliser les situations d'apartheid social qui sont déjà le lot de nombreux pays du Sud.

  • Capitales de la misère
C'est dans les grandes villes que cet «apartheid» est aujourd'hui le plus visible, car il y est matérialisé par une ségrégation spatiale qui crée de véritables frontières à l'intérieur des agglomérations.

La pauvreté s'urbanise au même rythme que la planète. En 1990, on estimait déjà que 600 millions des 1400 millions d'habitants des villes du Sud vivaient dans des conditions menaçant leur santé et leur survie. La moitié des pauvres d'Amérique latine sont aujourd'hui des citadins, estime la Banque interaméricaine de développement. Partout dans le monde, les quartiers les plus pauvres des villes - banlieues abandonnées et peuplées en majorité de populations d'origine allogène ou de minorités ethniques dans les pays riches, bidonvilles dépourvus de toute infrastructure et occupés par des ruraux plus ou moins récemment immigrés qui constituent souvent la majeure partie de la population dite urbaine dans les pays en développement - apportent la preuve, en montrant leurs plaies, que le maldéveloppement est devenu mondial.

Or l'urbanisation du monde se poursuit à un rythme accéléré. En l'an 2000, la moitié de l'humanité - soit 3,2 milliards d'individus- vivra en ville. De 1980 à 2000, le nombre de citadins du Sud aura doublé, passant de 1 à 2 milliards, et il faut s'attendre dans les 25 années suivantes à un second doublement, qui portera leur nombre à 4 milliards 21.

Si le nombre des pauvres ruraux n'a pas diminué, si la misère est le lot de la majorité de la population des campagnes dans bien des régions du globe, des pays sahéliens à ceux d'Asie du Sud, la crise sociale est aujourd'hui de plus en plus urbaine, et l'urbanisation de la pauvreté est rangée au rang des principaux facteurs d'instabilité sociale et politique dans le monde. C'est la raison pour laquelle un nouveau sommet mondial, celui de la ville, sera organisé par les Nations unies en 1996. Encore faudrait-il, pour avoir quelques résultats, qu'il s'attaque aux multiples racines de la pauvreté urbaine.

Les manifestations de la crise sociale planétaire sont, on le voit, trop nombreuses pour continuer d'être occultées. En finir avec l'exclusion et tenter de construire des sociétés productrices de cohésion sociale est toutefois une vaste entreprise dont la mise en oeuvre exige un changement profond des logiques économiques et politiques qui ont abouti à la situation actuelle.


    De l'exclusion sociale à la cohésion sociale

  • Quelques conditions du changement
La dérive économiciste, la suprématie de la valeur d'échange sur la notion d'usage, la gestion de la planète à la seule aune de la rentabilité de l'entreprise et l'extension de la sphère marchande à l'ensemble des activités humaines sont en train, selon un nombre de plus en plus grand de chercheurs, de précipiter l'humanité dans une impasse. La prétention à imposer la référence marchande comme critère indiscutable des politiques de développement a conduit, rappelle l'IUED, à ignorer les besoins collectifs non liés au marché, à gaspiller les ressources limitées de la planète et à exclure des bénéfices de la croissance une part de plus en plus importante de la population mondiale non solvable.

La remise en cause de l'économisme et le retour à une conception holistique du développement qui rompe avec l'excessive sectorialisation prévalant depuis des décennies apparaissent donc comme des préalables à toute entreprise désireuse de fonder le changement sur l'instauration du primat du social. Cette démarche est également affaire de principe, souligne Alberto Tarozzi, en constatant que le libéralisme se caractérise par sa volonté de priver la régulation sociale de tout fondement moral et qu'affirmer l'exigence d'un développement social pour tous consiste à redonner une dimension éthique au concept de développement.

Il faut en fait, affirme Ignacy Sachs, redonner sens à ce développement durable dont on parle tant depuis le sommet de la Terre de Rio de juin 1992, rappeler qu'il est un concept pluridimensionnel et ne peut être réalisé que par une approche qui placerait «le social aux commandes, l'écologique en tant que contrainte assumée» et ramènerait «l'économique à son rôle instrumental» 22. Cette nouvelle axiologie, dans laquelle l'efficacité économique cesserait d'être mesurée à la seule aune de la rentabilité de l'entreprise pour être évaluée à celle de la satisfaction des besoins sociaux, est la seule, selon Sachs, capable d'être universellement opératoire tout en respectant la diversité de l'humanité.

Le fait de mettre fin à l'hégémonie de la pensée économique dominante - qui a conduit à une transposition mimétique de l'expérience des pays industriels à la totalité du globe - et l'instauration du primat du social pourront en effet permettre de tenir compte, en matière de développement, de la double nature de la condition humaine, à la fois universelle et inscrite dans des contextes particuliers. Le principe d'universalité cesserait enfin d'être synonyme d'un ethnocentrisme occidental - pour reprendre l'expression de Mahdi Elmandjra - qui a unilatéralement donné à son modèle valeur universelle.

Il n'est pas possible d'assigner au développement une finalité sociale sans interpeller le politique. L'aggravation continue des inégalités illustre en effet la dimension politique de la question sociale et détruit le mythe de la neutralité de l'Etat qui peut être, selon la nature des choix effectués et les rapports de force existant en son sein, agent d'intégration ou agent d'exclusion. Or sa capacité à produire de l'exclusion a été renforcée ces dernières années par la fonction quasi-unique qu'il s'est vu laisser par le néo-libéralisme, celle de créer un cadre favorable à l'épanouissement de l'entreprise.

La question sociale est une question politique à double titre. Elle pose, comme le souligne Henrique Rattner, le problème de la légitimité des politiques qui ont conduit en Europe au recul de l'Etat-Providence et celui des luttes que des catégories de la population sont conduites à mener pour faire reconnaître leurs droits. Elle investit aussi le champ politique dans la mesure où, rappelle l'IUED, tout processus d'identification des priorités d'une société est un processus de nature politique puisqu'il doit tenir compte des conflits d'intérêts entre les différentes classes sociales. L'élaboration d'une stratégie de développement fondée sur le primat du social requiert donc, dans le même temps, la construction de la base politique et sociale nécessaire à sa mise en oeuvre.

Le refus de la dictature de l'économisme conduirait le monde à changer de logique. A la certitude selon laquelle l'économie de marché doit être prise comme la norme de rationalité scientifique des décisions, succéderait une conception holistique du développement d'où la dimension politique ne pourrait être exclue. A la logique du court terme sur laquelle est fondée la recherche du profit, succéderait la notion de projet de société impliquant une réflexion à long terme sur les finalités du développement aujourd'hui et demain. L'idée selon laquelle l'intérêt général n'est que la somme des intérêts particuliers satisfaits par le simple jeu des forces du marché serait remplacée par l'analyse des articulations possibles entre les aspirations des différentes catégories sociales et la traduction des choix effectués en priorités d'action.

Vaste programme qui pose, autant que celle des finalités, la question des modalités du changement. Les chercheurs présents à Roskilde se sont en effet accordés pour estimer que le débat sur les moyens est aussi important que l'identification des fins.

  • Que changer ?
Comment passer d'une logique de croissance économique à une logique de développement social ? Voilà un immense chantier ouvert à la réflexion et à l'action. Changer les mode de vie pour les accorder à la contrainte écologique, redéfinir les rôles de l'Etat, retisser les liens sociaux pour construire des sociétés productrices de cohésion sociale, redonner sens à la démocratie, telles sont les voies principales vers un changement capable de rendre, au terme d'une période de transition la plus courte possible, le monde vivable à tous ceux qui l'habitent.
  • Changer les modes vie
Ici encore, la simplicité de la formulation cache la complexité des problèmes que sous-tend cet objectif. Comment évolue un mode de vie, qui n'est pas réductible à un simple mode de consommation ? Quels en sont les déterminants ? Quelles peuvent être, a en outre demandé Bent Greve, les motivations matérielles ou symboliques capables d'inciter une population donnée à changer son mode de vie ? Quels liens les modes de vie entretiennent-ils avec l'exclusion ? Certains, on le sait, produisent de l'exclusion alors que d'autres, comme les stratégies de survie des plus pauvres, en sont la conséquence. Quels sont les obstacles assez puissants pour s'opposer aux évolutions nécessaires ?

Ces questions posées, il n'en demeure pas moins que le changement des modes de vie est au centre de la problématique du développement durable et qu'il pose le problème crucial de la construction de nouveaux rapports entre le Nord et le Sud, fondés sur la reconnaissance d'une solidarité planétaire. Il s'agit en effet, au premier chef, de partager de façon moins inéquitable la jouissance de ressources naturelles limitées et les fruits d'une croissance mondiale dont on sait désormais qu'elle sera plus lente et plus dépendante de la contrainte écologique. Si l'on part du postulat, repris par Louis Emmerij, selon lequel l'accroissement de la consommation des plus pauvres est une condition de leur mieux-être, convient-il de leur réserver dorénavant les bénéfices de la croissance ?

Cette dernière elle-même est-elle compatible avec la notion de développement durable ? Non, répond Niels Meyer, pour qui l'espace écologique encore disponible ne peut plus être producteur de croissance pour tous et doit être réservé aux pays en développement, les pays riches ayant déjà largement abusé des ressources de la planète. Sachs affirme en revanche que l'exigence de développement durable ne condamne pas la croissance économique, l'énergie et les autres facteurs matériels de production renfermant de considérables gisements de productivité dans lesquels elle peut encore puiser. Il n'en préconise pas moins une autolimitation de la consommation dans les sociétés du Nord pour éviter que l'enrichissement des uns ne provoque l'appauvrissement de tous les autres et ne conduise à une mondialisation de l'apartheid social.

Les bénéficiaires du système actuel sont toutefois assez nombreux et puissants, ont souligné nombre de participants, pour empêcher des évolutions pourtant reconnues nécessaires par la communauté internationale au sommet de Rio. L'on sait, entre autres, que la quasi-totalité du monde de l'industrie veut continuer d'externaliser les coûts sociaux et environnementaux d'une croissance pourtant de moins en moins génératrice de progrès social. Or seule l'internalisation de ces coûts permettra de mettre fin au gaspillage écologique et humain qui caractérise les logiques de production dominantes. Comment développer les modes de production alternatifs qu'implique la valorisation de modes de vie plus économes quand on sait, comme l'ont rappelé H. Dupont et H. Rattner, que de puissants lobbies - en particulier dans le secteur de l'énergie - n'ont aucun intérêt à promouvoir des technologies alternatives, et que l'impérialisme culturel dont on parle tant cache une domination technologique dont on parle moins ? C'est pourquoi Rattner a insisté sur la nécessité d'identifier précisément ces acteurs mondiaux qui semblent avoir tant de pouvoir, de cerner au plus près leurs intérêts, d'explorer leur structure cognitive pour comprendre la vision qu'ils ont du monde qu'ils sont en train de façonner.

Une fois de plus a donc été posée la question des conflits d'intérêts et des enjeux politiques liés aux changements, et celle de l'identification des forces susceptibles de les promouvoir.

Dans un monde de plus en plus interdépendant, il est en outre indispensable de prévoir la création d'instances internationales de régulation, sans pour autant évacuer la question du rôle de l'Etat national.

  • Redéfinir les rôles de l'Etat
Il faut, pour ce faire, partir de deux constats. D'une part, a souligné I. Sachs, il convient de reconnaître que le débat est depuis des années mal engagé. Il ne s'agit pas, comme on l'a fait trop longtemps dans le cadre de l'Etat-Providence, d'opposer l'Etat au marché, mais de rappeler que l'autorégulation du marché par lui-même a montré ses limites et qu'il est nécessaire de restaurer la fonction régulatrice de l'Etat. Au Nord comme au Sud, ce dernier a encore un rôle majeur à jouer comme instance de régulation, de définition et de mise en oeuvre des politiques de développement. Quelle que soit en effet la nécessité de faire participer tous les partenaires à la refondation d'un contrat social sur des bases nouvelles, les politiques macro-économiques continueront d'avoir un impact important -positif ou négatif selon que l'Etat joue ou non un rôle intégrateur- sur la pauvreté et l'exclusion, par le biais de la fiscalité, de la fixation des taux d'intérêt, du niveau des dépenses publiques dans des secteurs comme le logement, la santé ou l'éducation.

Ce qui restera peut-être le principal apport positif de l'Europe au cours du XX è siècle est son invention d'un Etat correcteur des plus graves inégalités, redistributeur des fruits de la croissance et de l'innovation et capable de contrebalancer les effets pervers du tout-marché. Il convient donc, non de prôner le «moins d'Etat» comme le font les tenants du néo-libéralisme, mais le «mieux d'Etat», ce qui suppose de redéfinir ses modes de fonctionnement et ses ralations avec l'ensemble des acteurs économiques et sociaux. Il est de toutes façons illusoire de penser que l'Etat-Providence européen pourrait être reconduit tel quel, sans se renouveler profondément, estime Alberto Tarrozzi. D'autant que, rappelle-t-il, même à son apogée, il n'a jamais réussi à atteindre ni les plus pauvres, ni les régions les plus défavorisées, ni les groupes connaissant des problèmes spécifiques. Tout en réaffirmant la nécessité de son existence, il faut rénover les formes d'organisation sociale. Cela implique, selon Laura Balbo, de remettre en question le caractère bureaucratique et centralisateur de l'Etat. L'Etat protecteur se muerait en somme en Etat animateur, en Etat service pour créer un contexte suceptible de permettre à la société de se prendre en charge et de réduire les fractures sociales.

  • Retisser les liens sociaux
Si on trouve aujourd'hui peu de gens pour contester la nécessité de reconstruire le lien social, cela ne signifie pas pour autant qu'il y ait un accord sur les moyens d'y parvenir. A quelle échelle la recherche de la cohésion sociale doit-elle être envisagée ? Au plan local, au risque de sacrifier l'intérêt général à des revendications catégorielles ? Au plan national ou régional, au risque d'oublier la nécessité d'instaurer des solidarités mondiales ?

Le débat sur le revenu minimum garanti a donné la mesure de la complexité de la question. Niels Meyer et Philip Van Parijs ont prôné l'instauration d'un salaire minimum pour tous, qui devrait être entendu comme un droit au revenu pour l'ensemble des citoyens. Pour Meyer, la généralisation du salaire garanti doit pouvoir être obtenue par le biais d'une politique de partage du travail, tandis que Van Parijs milite, lui, pour la déconnection entre travail et revenu, le droit à ce dernier ne devant pas dépendre de la possession d'un emploi. L'idée, certes généreuse, paraît toutefois bien difficile à mettre en oeuvre. Est-elle économiquement réalisable ?, a demandé Louis Emmerij, qui a insisté, avec Bent Greve, sur les difficultés de financement d'une telle entreprise. José Figueiredo s'est pour sa part interrogé sur l'efficacité d'un revenu minimum pris comme moyen de lutter contre l'exclusion, quand on sait que toutes les exclusions sont loin d'être dûes à l'absence de revenu.

Mais, surtout, qui dans le monde devrait pouvoir en bénéficier ? Le revenu minimum doit-il être instauré à l'échelle universelle ou ne peut-il être concrétisé que dans les pays où l'Etat a théoriquement les moyens de le financer ? Auquel cas, peut-on parler de lutte contre l'exclusion si la majorité de la population du globe est laissée en dehors d'une politique de redistribution ? Plusieurs participants ont insisté sur la nécessité de raisonner à l'échelle mondiale et de ne pas sacrifier, une fois de plus, les pays du Sud sur l'autel du mieux-être des populations du Nord. Car il ne faut pas se faire d'illusions a souligné J.L. Dubois : si un revenu minimum était instauré dans les pays riches, il serait - au moins partiellement - financé grâce à une diminution des transferts effectués vers le Sud au titre de l'aide au développement. Certes, les pays du Nord ont pour devoir de combattre chez eux l'exclusion sociale, mais sans pénaliser pour ce faire les pays en développement.

La reconstruction des liens sociaux là où ils se sont délités sous les effets conjugués de la crise, des politiques de libéralisation et de l'urbanisation, exige en fait de réfléchir sur une série d'actions complémentaires. Partout dans le monde, la législation du travail et la protection sociale ont été élaborées par rapport au modèle dominant du salariat. Or, relève l'ORSTOM, «non seulement le salariat reste minoritaire dans tous les pays en développement, mais il est en train de régresser». Il est donc urgent d'élaborer dans ces pays de nouvelles formes de protection sociale au bénéfice de la population non salariée.

La mondialisation de l'économie étant un facteur d'exclusion pour les pays les plus pauvres et pour les catégories les moins armées de la population mondiale, les politiques économiques devraient également reconsidérer la priorité donnée aux exportations dans nombre de pays et rendre au marché intérieur la place qu'il a perdue. En replaçant la notion de territoire au centre de la politique économique, exclusivement axée depuis deux décennies sur celle d'espace planétaire, la construction de véritables marchés intérieurs -nationaux, régionaux et locaux- encouragerait la création d'espaces économiques fondés sur la satisfaction de la demande locale et producteurs de solidarités actuellement inexistantes.

S'il convient d'explorer toutes les voies capables de remédier aux déchirures sociales du monde actuel, le partage du travail paraît être une condition essentielle de la reconstruction des liens sociaux. Car le travail n'est pas seulement, on l'a vu, producteur de revenu. Il est également, comme l'a noté Niels Meyer, une dimension primordiale de l'existence sociale dans la mesure où les hommes ont besoin de faire partie d'une communauté de travail pour garder le sentiment qu'ils contribuent à la vie de la collectivité. Puisque le monde actuel produit davantage avec moins de travail, puisque que la croissance ne crée plus d'emplois, il faut restructuer le marché de l'emploi en tenant compte des gains de productivité engendrés par les innovations technologiques, a souligné Louis Emmerij. Les décideurs doivent cesser de considérer le chômage comme une fatalité pour mettre en oeuvre des politiques actives d'emploi, fondées à la fois sur le nécessaire partage du travail et sur la création d'emplois sociaux jusqu'ici négligés, a souligné pour sa part Ignacy Sachs.

La reconstruction du lien social s'avère d'autant plus urgente que la démocratie en dépend. La montée des tentations totalitaires prenant appui sur des mythes identitaires refuges fréquents des collectivités plongées dans l'anomie sociale -, suffirait à montrer que l'absence de cohésion sociale constitue un obstacle de taille à la démocratie. Car, comme l'a rappelé Ajit Bhalla, cette dernière ne peut être que formelle dans les pays où la majorité de la population vit en situation d'exclusion et déploie l'essentiel de son énergie à lutter pour sa survie. En prenant par ailleurs comme postulat la reconnaissance de la dignité et des droits de tous, le développement social place, comme le souligne l'IUED, la revendication démocratique au coeur du débat.

  • Redonner sens à la démocratie
La démocratie, telle qu'elle a été jusqu'ici conçue et mise en actes, s'est trouvée enfermée entre deux frontières dont la rigidité porte aujourd'hui atteinte à son principe même. Strictement cantonnée dans le champ politique d'une part, elle ne s'est jamais étendue aux domaines économique et social, dimensions pourtant vitales de l'activité humaine. Etroitement représentative, elle est par ailleurs demeurée une démocratie par délégation, négligeant d'explorer l'aspect essentiel de la participation de l'ensemble des citoyens à la prise de décisions et à leur mise en oeuvre. Pour être à nouveau productrice de sens, la démocratie a besoin aujourd'hui de se refonder en s'ouvrant à l'ensemble des acteurs sociaux, en élaborant de nouvelles formes de partenariat et en rompant avec le centralisme pour tenir compte des différents niveaux possibles de décision citoyenne.

Aller du modèle dans lequel l'Etat est considéré comme le seul agent du changement social vers une perspective où les acteurs jouent un rôle déterminant dans le changement n'est pas une utopie selon Laura Balbo, c'est une condition à remplir pour permettre à la société de se prendre davantage en charge dans un monde où les pouvoirs - étatiques ou communautaires - n'assument plus la fonction de protection réelle et symbolique qui fit longtemps partie de leurs attributions. L'évolution nécessaire vers des sociétés se prenant en charge nécessite donc une redéfinition des relations entre les principaux partenaires sociaux, l'Etat, le marché et la société civile.

Acteur indispensable - l'histoire l'a montré - de la vie économique et sociale, le marché ne peut constituer - l'expérience des dernières décennies l'a prouvé - l'unique instance de régulation des relations sociales. De façon plus générale l'initiative privée, qu'elle vienne du marché ou du tiers secteur, ne peut remplacer en toutes circonstances l'Etat, dont l'ensemble de la société a besoin qu'il conserve un pouvoir d'arbitrage. D'autant que, contrairement à la tendance dominante des dernières années, il convient de ne pas trop idéaliser un tiers secteur plus soumis qu'on ne le pense aux logiques d'intérêt. Bien des «initiatives populaires», note ainsi l'ORSTOM, sont loin d'être aussi spontanées qu'on le croit. Quant aux associations, «elles cachent souvent des stratégies de captation privative de l'aide internationale» dans les pays du Sud 23 et n'échappent pas toujours aux logiques marchandes ou à l'intrumentalisation politique dans ceux du Nord. Il faut aussi s'interroger sur la représentativité réelle d'un grand nombre d'ONG qui s'auto-proclament les porte-parole d'une société civile encore souvent trop silencieuse pour désigner elle-même ses représentants.

Quelles formes de partenariat inventer pour permettre à l'ensemble des acteurs sociaux de jouer leur rôle et pour harmoniser les politiques publiques et les actions citoyennes ? Le tripartisme, qui a inspiré la création de l'OIT et reste une instance de négociation entre l'entreprise, les syndicats et l'Etat dans de nombreux pays, peut-il encore servir ?

L'expérience hongroise, décrite par Lajos Héthy, en a montré les avantages et les limites. La Hongrie, a-t-il expliqué, est un pays où la stabilité politique et sociale est vite apparue comme un enjeu majeur dans le contexte d'un passage accéléré, avec toutes les conséquences qu'il implique, à l'économie de marché. Les syndicats n'y ayant pas perdu leur caractère d'organisations de masse, des négociations ont pu être menées avec le patronat et l'Etat pour parvenir à des accords sur la législation du travail, la réglementation des salaires et du droit de grève, le montant de la part patronale dans les cotisations sociales etc. Mieux, le dialogue tripartite a permis aux organisations syndicales de prendre part à la formulation des politiques publiques et a montré que cette forme de négociation contribuait pour une large part au maintien de la paix sociale. En l'absence de véritable politique sociale, a cependant averti Héthy, la recherche d'un accord avec les syndicats peut être un simple moyen de faire accepter à la population les effets négatifs de la transition, sans que soient discutées ses modalités ni ses finalités.

Si le principe du tripartisme garde sa valeur, c'est une notion qui doit donc être adaptée aux évolutions de la société civile et élargie pour inclure l'ensemble des partenaires sociaux, y compris les représentants des exclus, souvent laissés pour compte par les structures syndicales classiques. Le dialogue doit être dans tous les cas étendu à la conception des politiques économiques à laquelle doivent prendre part l'ensemble des citoyens.

A quel niveau doivent par ailleurs être prises les décisions concernant une collectivité donnée ? C'est là une question cruciale pour la démocratie qui, pour cesser d'être seulement représentative et se muer en une dynamique participative, doit prendre en compte la nécessité de différencier les niveaux de décision et d'accroître en la matière les pouvoirs des instances locales. Permettre à des structures démocratiques locales d'intervenir dans le processus de prise de décision suppose la reconnaissance de la diversité des situations, des besoins et des acteurs. C'est reconnaître qu'il n'existe pas de solution unique pour résoudre les problèmes d'un monde pluriel.

Quelles peuvent être les modalités de cette prise en compte ? La prise de décision peut-elle fonctionner sur le principe de la subsidiarité, comme le propose Sixto Roxas, pour qui la communauté internationale devrait être considérée comme une vaste communauté des communautés ? Pour réorganiser démocratiquement un monde aujourd'hui caractérisé par la tradition centralisatrice de l'Etat national, la dilution des responsabilités au plan international et le silence dans lequel sont tenus les acteurs locaux, il apparaît nécessaire de réfléchir à de nouvelles relations entre les échelles locales, nationales, internationale et mondiale. La multiplication souhaitable du nombre d'acteurs impliqués dans la définition des politiques ne signifie pas pour autant qu'il faille répondre à n'importe quelle demande. Il s'agit plutôt de bâtir, comme le propose l'IUED, une organisation institutionnelle capable d'arbitrer les conflits nés d'intérêts contradictoires et de faire participer les différents niveaux de décision à la définition de buts collectifs, de réconcilier, en d'autres termes, l'action locale et la pensée globale. L'objectif est ambitieux dans la mesure où jusqu'ici, la concurrence est souvent la règle dans les relations entre les différents niveaux de décision, comme l'a rappelé Ajit Bhalla pour qui il est nécessaire de passer d'une logique de concurrence à une logique de complémentarité. Une des solutions serait peut-être de définir le niveau de centralisation dont toute société moderne a besoin, selon Henri Rattner.

Une des voies permettant d'aller vers des sociétés plus participatives consiste peut-être, a proposé Trevor Hancock, à cesser de parler uniquement en termes de satisfaction des besoins des communautés concernées et à tenir compte de leurs capacités non utilisées. Faire se rencontrer besoins et capacités permettrait de résoudre un nombre considérable de problèmes au niveau local a-t-il précisé, en s'appuyant sur l'expérience des structures participatives de santé au Canada.

De façon plus générale, la reconnaissance de la pluralité des contextes et du droit de tous à la participation et la multiplication des niveaux de décision impliquent de décloisonner les différents niveaux de savoir en créant des passerelles entre les savoirs populaires et les savoirs scientifiques et savants. Car la priorité donnée par la quasi-totalité des politiques nationales aux savoirs élitistes a privé l'humanité d'une bonne partie de ses savoir-faire, note Richard Knight. «90% du savoir humain actuel a été produit au cours des trente dernières années. Mais si l'on définit le savoir comme la capacité de survivre sur terre de façon durable, 90% du savoir humain a été perdu depuis trente ans», affirme-t-il. Un tel décloisonnement n'est pas impossible, comme l'a montré Kurt Nielsen en faisant état de l'expérience danoise dans ce domaine: la promotion des savoirs populaires et leur mise en relations avec les savoirs académiques a permis selon lui au Danemark d'échapper en partie à la main mise de la technostructure sur la gestion du pays.

On a longtemps débattu, sans guère conclure, sur la question de savoir si la démocratie était une condition ou un résultat du développement. S'il est clair q'une société où la majorité de la population se voit assigner pour seul objectif la survie ne peut produire que des figures formelles de la démocratie, un développement à finalité sociale exige l'élargissement des territoires de cette dernière, ce qui supprimerait dans le même temps une des formes majeures de l'exclusion, l'exclusion du politique.


    De la réflexion à l'action : quelques pistes

  • Réhabiliter les sciences sociales
Placer les peuples au centre de la problématique du développement n'est pas seulement un slogan. L'expérience a abondamment montré que les modèles qui ne partent pas des acteurs eux-mêmes se heurtent à la logique interne des processus de développement. Malgré cette évidence, la demande en connaissaces sociales reste tragiquement faible déplore Michael Cernea 24, et pratiquement aucune agence de développment n'a éprouvé le besoin d'inclure des chercheurs en sciences sociales dans ses instances de décision. On évoque en général, pour justifier cette attitude, le coût élevé des études sociales, sans jamais évaluer celui des erreurs commises quand une action est menée sans connaissance des formations sociales concernées.

En fait, les sciences sociales ont jusqu'ici servi de réservoir d'informations et de statistiques pour des décideurs économiques gagnés à la «théologie du marché», pour reprendre l'expression de Cernea. Changer l'ordre des priorités pour rendre au social la place qu'il n'aurait jamais dû perdre suppose donc d'intégrer les sociologues à tous les niveaux de la réflexion sur le changement social et ses modalités et de les faire participer à la prise de décisions.

Mais ce constat de carence doit aussi faire réfléchir les chercheurs. Peut-être sont-ils en partie responsables de leur absence des circuits de décision, estime Cernea, dans la mesure où ils n'ont que très rarement entrepris d'élaborer, à partir de leurs recherches, des outils opérationnels. Pour prétendre participer à la définition et à la mise en oeuvre des politiques de développement, il leur faudra sortir du seul champ de l'analyse pour s'impliquer dans l'action et en partager les risques.

La recherche doit par ailleurs, estime Tarozzi, se fixer de nouvelles priorités qui tiennent compte des évolutions et des blocages du monde contemporain. Ainsi, puisqu'il est impossible d'étendre l'Etat-Providence occidental à l'ensemble de la planète, compte tenu de ses coûts environnementaux, économiques et sociaux exhorbitants, il est urgent de réfléchir concrètement à des stratégies de développement durable pour le Sud, dont pourraient en retour bénéficier les pays développés. Cette proposition est d'autant plus pertinente qu'on a pu noter, tout au long du colloque de Roskilde, une focalisation des débats autour des problèmes du Nord et une réelle difficulté à rénover la reflexion dans les domaines des relations Nord-Sud et de la solution des inégalités mondiales. Les discussions autour de l'Etat-Providence et du revenu minimum garanti ont donné la mesure de cette difficulté. Certes, la mondialisation des problèmes sociaux et l'interpénétration relative du Nord et du Sud permettent, plus que naguère, de penser globalement. Mais cette pensée globale pourrait, si l'on n'y prenait garde, prendre à nouveau les formes d'une pensée du Nord.

Réfléchir pour agir, tel doit être en tous cas l'objectif des sciences sociales si elles veulent être concrètement partie prenante de la construction du monde de demain.

  • Réformer la société internationale
Une redéfinition des rôles respectifs des acteurs sociaux qui tienne compte à la fois des effets de la mondialisation et de l'exigence sociale suppose la recherche, au niveau international, de nouvelles formes de régulation politique et économique, ce qui implique une profonde réforme des Nations unies et des organisations de Bretton Woods.

Non seulement ces dernières se sont érigées en gardiennes mondiales de l'hégémonie de l'ordre économique dominant, rappelle en effet Sixto Roxas mais, dès l'origine, elles ont été conçues pour répondre aux besoins spécifiques du fonctionnement des pays capitalistes développés. L'internationalisation de leurs recettes apparaît donc comme un déni de la pluralité du monde par l'imposition d'un modèle unique de plus en plus contesté. Dans l'optique du développement social, c'est en fait tout l'édifice actuel de la coopération au développement qui a besoin d'être revu, a souligné Habiba Wassef. Le système des Nations unies doit, pour sa part, commencer à adapter ses modalités d'intervention à l'évolution des priorités en participant plus qu'il ne le fait à la dynamique du changement. Une coopération internationale plus respectueuse de la diversité et de la démocratie a pour devoir de se mettre à l'écoute des discours qu'elle a trop longtemps négligé d'entendre et n'a pas, selon Habiba Wassef, à imposer ses vues et ses façons de faire à des pouvoirs publics souvent plus au fait qu'elle des besoins et des contraintes propres à leur société.

La réforme du système international, en mettant fin au monopole des organisations inter-étatiques, doit permettre l'émergence d'organisations démocratiques mondiales de contrôle et de proposition. Car tel est l'enjeu selon l'Alliance mondiale contre l'apartheid social, qui préconise la création d'une organisation mondiale de représentation des citoyens pour faciliter, entre autres, la participation équitable des habitants de tous les continents à la gestion du monde.

  • Elaborer de nouvelles formes de partenariat
Une telle entreprise pourrait s'appuyer sur une série d'actions conduites un peu partout, comme les expériences de gestion communautaire de la santé menées avec succès au Canada ou le réseau européen des Healthy cities progressivement construit depuis 1986 sous l'égide de l'OMS.

L'expérience canadienne, a indiqué Trevor Hancock, n'a pu être mise en oeuvre qu'en remplaçant l'approche sectorielle des problèmes de santé par une vision globale du contexte dans lequel ils s'inscrivent. Les inégalités de revenus, la position occupée dans la hiérarchie sociale, l'état de l'environnement, sont des déterminants majeurs de la santé et expliquent que les inégalités devant la maladie n'aient pas disparu des sociétés où les besoins de base sont censés être satisfaits. Pour impliquer l'ensemble d'une population dans la solution de ses problèmes grâce à une approche communautaire, s'appuyant sur les actions locales, on a créé des conseils de santé dans un grand nombre de villes canadiennes. C'est là que se discutent les problèmes, que s'élaborent des solutions, que viennent et d'où partent les idées qui aident les groupes de citoyens à se prendre en charge. Les tables rondes organisées par les conseils ne produisent pas forcément du consensus et reflètent souvent les conflits d'intérêts entre les différentes catégories de citoyens, a précisé Hancock, mais grâce à elles, ces derniers ont renforcé leur pouvoir d'intervention sur la politique de la ville.

Sans prendre les mêmes formes le réseau Healthy cities, qui regroupe plus de trente villes européennes, s'inspire des mêmes méthodes, en tentant d'agir dans tous les domaines ayant un impact sur la santé, comme le logement, les transports, l'environnement, et d'amener les décideurs à tenir compte des conséquences de leurs politiques sur le secteur de la santé, pris au sens le plus large du terme. L'OMS a également innové en ne travaillant plus seulement avec l'administration urbaine, mais en introduisant dans le réseau une série d'organismes et d'associations susceptibles de jouer un rôle dans les politiques sanitaires urbaines.

D'autres expériences pourraient inspirer la recherche de nouvelles formes de partenariat entre les acteurs sociaux, capables de pallier les carences de l'Etat et de donner enfin un contenu concret à la démocratie municipale.

  • Favoriser l'accès à l'emploi
L'exclusion du monde du travail étant une des causes principales de la pauvreté et de la marginalisation, il est urgent de remplacer les dynamiques actuelles productrices de chômage par d'actives politiques de promotion de l'emploi, qui devraient avoir deux volets.

Le premier consiste à agir directement sur le marché de l'emploi par des politiques volontaristes. Sans en détailler les modalités, on peut retenir deux types de propositions susceptibles de freiner la dynamique du chômage. José Figueiredo et Zafar Shaheed 25 proposent entre autres de sanctionner par des pénalités financières les firmes qui licencient trop souvent. Les sommes ainsi recueillies pourraient servir à financer des programmes d'assurance contre le chômage, des fonds de pension, ou des actions - dans le secteur de l'éducation par exemple - destinées à faciliter l'insertion professionnelle des demendeurs d'emploi non qualifiés. Dans le même ordre d'idées, des encouragements d'ordre financier (subventions, ristournes fiscales etc.) peuvent être envisagés pour les employeurs pratiquant une véritable politique d'embauche. Il faut aussi explorer tous les gisements potentiels d'emplois. Bien des pays pourraient, estime Sachs, régler une partie de l'immense problème du sous-emploi rural en mettant en oeuvre des politiques de développement des emplois ruraux non agricoles, ce qui aurait en outre l'avantage de fournir des services à des régions en général tragiquement sous-équipées. Dans les villes, la création d'emplois sociaux de proximité, pratiquement inexistants au Nord comme au Sud, contribuerait à désengorger le marché du travail.

Le second volet consiste à agir en amont du marché de l'emploi proprement dit. On sait en effet à quel point l'analphabétisme, la sous-qualification, l'appartenance à une catégorie marginalisée, barrent pour des centaines de millions d'individus l'accès à la sphère du travail visible et rémunéré. Seules des stratégies ayant pour objectif de lever leurs handicaps peuvent permettre aux groupes les plus démunis et les plus vulnérables d'acquérir les outils indispensables à l'obtention d'un emploi rémunéré. Dans cette perspective, les domaines de la santé, de l'éducation, de l'élimination des discriminations fondées sur des préjugés culturels, doivent être considérés comme prioritaires. De telles actions sont d'autant plus nécessaires qu'elles seules peuvent permettre aux filles et aux femmes d'échapper à l'exclusion dont tant d'entre elles sont victimes. Dans cette optique, Richard Anker 26 intègre aux stratégies de lutte contre l'exclusion du marché du travail les politiques de planification familiale ou la création de structures de garde des enfants.

Mais les participants au colloque ne se sont guère penchés sur les discriminations spécifiques dont souffrent les femmes, ni sur le fait que l'immense majorité d'entre elles sont encore cantonnées dans la sphère du travail domestique et non rémunéré, placé partout dans le monde dans la rubrique des tâches ménagères ou de l'économie dite familiale. Les débats sur l'élargissement de la démocratie, sur les liens entre le travail et le statut social, entre l'exclusion du marché de l'emploi et la pauvreté, ont montré que la dimension sexuelle de l'exclusion sociale n'a pas été prise en compte dans la réflexion menée à Roskilde. Le fait de soutenir la mise en oeuvre de politiques dynamiques d'éducation et de formation incluant l'éducation à la citoyenneté peut toutefois permettre de lever un des handicaps majeurs dont souffrent les femmes dans un grand nombre de pays.

Souvent évoqué comme un obstacle à leur mise en oeuvre, le coût de ces politiques pose moins de problèmes qu'on ne le croit. Il convient certes de mener, dans chaque contexte, des études sur leur compatibilité avec les indispensables équilibres économiques et de rechercher le meilleur rapport coût - efficacité - équité. Mais, sans même quantifier le prix politique et financier de l'exclusion sociale, les sommes - souvent considérables, du moins dans les pays du Nord - actellement destinées à minimiser ses ravages pourraient être reconverties dans les actions productrices de cohésion sociale.

  • Redistribuer les actifs
Les actions à mener en amont des politiques d'emploi stricto sensu doivent aller au-delà de la satisfaction des seuls besoins sociaux. L'inégale répartition de la richesse et des facteurs de production faisant partie des causes principales de l'exclusion, il est également nécessaire d'agir par le biais de politiques de redistribution des actifs. La Banque interaméricaine de développement juge ainsi indispensable d'effectuer d'importantes réformes agraires dans la plupart des pays d'Amérique latine où l'extrême concentration de la propriété foncière est une des causes majeures du chômage rural et de la migration vers les villes. La démocratisation de l'accès au crédit doit également faire partie des politiques de redistribution des actifs, de même que des réformes fiscales destinées à alléger l'imposition du travail et à alourdir celle du capital et du revenu des placements spéculatifs.

Indispensables pour résorber les inégalités à l'intérieur de chaque pays, de telles réformes ne peuvent toutefois avoir d'impact sur l'inégale distribution de la richesse mondiale. Il apparaît nécessaire de la réduire par la mise sur pied d'une fiscalité internationale susceptible de dégager d'importantes ressources financières qui seraient affectées au développement social. Au sommet de Rio déjà, l'institution d'une taxe sur la consommation d'énergie - la fameuse écotaxe - avait été envisagée, et aussitôt enterrée sous la pression des Etats Unis, des grandes compagnies pétrolières et des exportateurs d'hydrocarbures. L'explosion, au cours des dernières années, des mouvements spéculatifs de capitaux, a popularisé l'idée de créer une taxe - dite Tobin, du nom de son inventeur - sur les bénéfices tirés de ces placements. Là encore, de nombreuses voix s'élèvent contre un tel impôt, au nom de la sacro-sainte autorégulation du marché. Mais les résistances à l'instauration d'une fiscalité internationale ne doivent pas empêcher de continuer à en explorer les modalités, ni de travailler à sa mise en oeuvre.

On n'a fait ici qu'effleurer les multiples moyens de redistribuer, à l'avantage des plus démunis, les actifs nationaux et mondiaux. Il s'agissait de montrer, à l'aide de quelques exemples, que de telles politiques ne relèvent pas de l'utopie mais de l'indispensable traitement des causes de la crise sociale planétaire.

  • Des politiques de la ville
D'ici quelques années à peine, les villes abriteront la majorité des habitants de la planète. Si, au cours de l'histoire, leur croissance s'est faite de façon empirique, leur développement est aujourd'hui tel qu'il a partout besoin d'être planifié et encadré. La crise sociale mondiale étant de plus en plus une crise urbaine, il devient urgent d'élaborer des politiques et de forger des outils capables de la résoudre, en tenant compte de la diversité des contextes et des situations.

Les cités ont toujours été des lieux de culture, de rencontre, des lieux fournissant d'immenses opportunités à la créativité humaine. Il faut apprendre à leur rendre ces fonctions, a plaidé Jorge Wilheim. Mais peut-on appeler cités ces agglomérations qui ne sont pas encore des villes et qui présentent de nombreux caractères de la ruralité ? Comment gérer le phénomène, général dans les pays du Sud, de la «rurbanisation», pour reprendre un terme forgé par les sociologues ? Autant de questions qui rappellent l'urgence d'élaborer de véritables politiques urbaines adaptées aux mutations contemporaines.

Immense chantier, on le voit, que celui d'une réforme mondiale destinée à renverser les logiques productrices de pauvreté et d'exclusion. Les débats du colloque de Roskilde se sont attachés à mettre en évidence la nécessité de modifier l'ordre actuel des priorités pour construire, à l'échelle planétaire, un développement durable qui soit fondé sur l'être et non plus sur l'avoir.

Tentative nostalgique de retrouver des harmonies sociales perdues et refus d'une évolution considérée par ses défenseurs comme inéluctable? Certes pas. La défense d'un autre développement, durable et social, n'est pas, comme d'aucuns le prétendent, une réaction négative aux chocs de la modernité. C'est au contraire, comme le soutient Sixto Roxas, un combat pour la modernité. En produisant de la crise, en se révélant incapables de faire progresser l'ensemble de la société humaine, les systèmes économiques et politiques actuels et les technologies sur lesquelles ils s'appuient ont montré leur obsolescence. En contester la validité, élaborer des alternatives capables de réduire des fractures annonciatrices d'orages planétaires, serait plutôt la seule manière de préparer le XXI è siècle. C'est-à-dire d'y faire entrer, avec des chances égales de vivre dans la dignité, toute l'humanité.

Il n'est pas évident toutefois que le monde s'achemine rapidement vers cette voie. Certes, en organisant depuis le début des années 90, c'est-à-dire depuis la fin de la bipolarisation géopolitique du globe, une série de conférences et de sommets internationaux ayant pour but de jeter les bases d'un «nouvel ordre mondial», les Nations unies tentent d'y engager la communauté internationale. Mais, parallèlement, est en train de se consolider un autre ordre, réel celui-là, fondé sur le recours à la force et les seules logiques d'intérêts. Les limites des conclusions - trop timides et partielles - du sommet de Copenhague, tranchant avec les espoirs soulevés par sa convocation, montrent que, pour l'instant, les obstacles à la construction d'une société planétaire fondée sur la démocratie sociale sont loin d'être levés.


ANNEXE : Liste des Participants

AGGER Peder. Professeur. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

AHLINVIDE Olympe. Professeur. Centre panafricain de prospective sociale. Porto Novo,Bénin.

ALTHEID Peter. Professeur. Sociologue. Centre sur les technologies avancées. Université de Roskilde, Danemark.

ANDERSEN Helle Mukerji. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

ANDERSEN John. Centre sur l'intégration et la différenciation sociales. Copenhague, Danemark.

ASLUND Maj-Britt. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

d'AVILA NETO Maria Inacia. Professeur. Chaire UNESCO de développement durable Université fédérale de Rio de Janeiro, Brésil.

BAK Henrik. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

BALBO Laura. Professeur. Institut de philosophie. Université de Ferrare, Italie.

BARROS DE FREITAS MACIEL Tania. Professeur. Université de Rio de Janeiro, Brésil.

BARTON Brian. Département de sciences économiques. Université de Québec à Trois Rivières, Canada.

BASTOS Maria Durvalina. Professeur. Université fédérale de Rio de Janeiro, Brésil.

BOESEN Anna. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

BOLWIG Simon. Centre pour la recherche sur le développement. Copenhague, Danemark.

BOJE Thomas P. Professeur. Département des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

BRØNNUM Karin. Centre sur l'intégration et la différenciation sociales. Copenhague, Danemark.

BHALLA Ajit. OIT. Institut international détudes sociales. Genève, Suisse.

CAMBREZY Luc. ORSTOM. Paris, France.

CERNEA Michael. Sociologue. Conseiller principal. Banque mondiale. Washington, Etats-Unis.

CHARMES Jacques. Directeur délégué. Département sociétés, urbanisation, développement. ORSTOM. Paris,France.

COMELIAU Christian. Professeur. Institut universitaire d'études du développement. Genève, Suisse.

CONNOLLY Ann-Marie. OMS. Bureau régional pour l'Europe, «Villes Santé». Copenhague, Danemark.

COURADE Georges. ORSTOM. Paris, France.

CZESKLEBA-DUPONT. Département d'études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

DAM Anna. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde, Danemark.

DENTEN Valerie. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde, Danemark.

DUBE Faith. AIESEC. Centre sur l'intégration et la différenciation sociales. Copenhague, Danemark.

DUBOIS Jean-Luc. ORSTOM. Paris, France.

ELMANDJRA Mahdi. Professeur. Université Mohammed V. Rabat,Maroc.

EMMERIJ Louis. Conseiller spécial du Président de la Banque inter-américaine du développement. Washington D.C.Etats-Unis.

FABIANSEN Martin. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde, Danemark.

FIGUEIREDO José B. de. OIT. Institut international d'études sociales. Genève, Suisse.

FOURNIER Francine. UNESCO Sous-Directeur général pour les sciences sociales et humaines. Paris, France.

FRUET Genoveva Maya. Programme international sur les études de développement. Université de Roskilde, Danemark.

GAILLY Benoit. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde, Danemark.

GOEZ Y PALOMA Sergio. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde, Danemark.

GOMES Maria de Fatima. Professeur. Université fédérale de Rio de Janeiro. Brésil.

GOOS Cees. OMS Directeur p.i., Bureau régional pour l'Europe. Copenhague, Danemark.

GREVE Bent. Professeur. Département des sciences sociales. Université de Roskilde. Danemark.

GROTH Simon. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

HANCOCK Trevor. Consultant en santé publique. Ontario, Canada.

HALKIER Bente. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

HANSEN Andreas Wester. Département d'études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

HANSEN Birgitte Steen. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

HANSEN Jette. Géographie et communication. Université de Roskilde. Danemark.

HARRELL-BOND Barbara. Directeur. Programme des études sur les réfugiés. Université d'Oxford. Royaume-Uni.

HETHY Lajos. Secrétaire d'Etat. Ministère du travail. Budapest, Hongrie.

HINGEL Anders. Commission européenne. DG-XII. Bruxelles, Belgique.

HOLM Mogens. Centre de recherche sur le développement. Copenhague, Danemark.

HVID Helge. Professeur. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

JELSØE Erling. Professeur. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

JESPERSEN Per Homann. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

JOENSEN Peter. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

JOHNSON Douglas. Johnson International. Hvidovre, Danemark.

KAMARA Wambui. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

KATROUGALOS Geogre. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

KAZANCIGIL Ali. UNESCO, Directeur. Division des sciences sociales, de la recherche et des politiques. Secrétaire exécutif, Programme MOST. Paris, France.

KLEFFEL Kristine Vik. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

KNIGHT Richard. Professeur. Faculté d'architecture. Gênes, Italie.

LASSEN Jesper. Professeur. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

LAURITZEN Nina. Centre d'études africaines. Université de Roskilde. Danemark.

LEE Albert. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

LITTRUP Casper. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

LØVSHOLT Thomas. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

MANCZAK Maj. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

MASINA Pietro P. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

MAZZONIS Martino. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

MEYER Niels I. Professeur. Département de physique. Université techique du Danemark. Copenhague, Danemark.

MIKKELSEN Troels. Département d'administration. Université de Roskilde. Danemark.

NIELSEN Inge-Lise. Enseignante. Jægerspris, Danemark.

NIELSEN Kurt Aagaard. Professeur. Département de sociologie. Université de Copenhague. Danemark.

NKINYANGI John. UNESCO, Division des sciences sociales, de la recherche et des politiques, Programme MOST. Paris, France.

OKHOLM Lene. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

PAIVA José Vilhena de. Vice-Recteur. Université fédérale de Rio de Janeiro. Brésil.

PARIJS Philippe van. Professeur. Faculté des sciences économiques, sociales et politiques. Université catholique de Louvain. Belgique.

PETERSEN Anne Sprogøe. HIB II Université de Roskilde. Danemark.

PETERSEN Gert. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

PETERSEN Kåre. Département d'études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

PHANCHANA Patoommat. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

PIHL Louise. Institut de science politique. Université de Copenhague. Danemark.

PINTO Maya. Université de Bath. Royaume-Uni.

PUCCIO Aurora. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

RATTNER Henrique. Directeur. Programme sur l'environnement et le développement durable. Université de Sao Paulo. Brésil.

ROXAS Sixto K. FCOMT (Foundation of Community Organization and Management Technology). Quezon City, Philippines.

ROY Marianne. Université du Québec à Montréal. Canada.

RUKAVISHNIKOV Vladimir. Professeur. Institut de recherche politique et sociale. Académie des sciences. Moscou,Fédération de Russie.

SACHS Ignacy. EHESS Directeur d'études. Paris,France.

SAIZARBITORIA Inaki Heras. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

SANTORSOLA Antonella. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

SCHÖNHÖFFER Peter. Pax Christi. Münster, Allemagne.

SLETTEN Karen Prochnow. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

STAUNING Inger. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

ØVERLAND Sunniva. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.

TAMBORINNI Francesca. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

TAROZZI Alberto. Professeur. Département de sociologie. Université de Roskilde. Danemark.

VEDELAGO François. Institut Michel de Montaigne. Université de Bordeaux 3. France.

WASSEF Habiba H. OMS Genève, Suisse.

WEI Li. Programme européen sur la société, la science et la technologie. Université de Roskilde. Danemark.

WILHEIM Jorge. Secrétaire général adjoint. HABITAT II Nairobi, Kenya.

YTTESEN Jacob. Département de l'environnement, de la technologie et des études sociales. Université de Roskilde. Danemark.


Notes

1. Quand aucune référence bibliographique n'est spécifiée, les propos des personnes citées sont tirés de leur communication ou de leurs interventions au Colloque de Roskilde.

2. Riccardo Petrella: «L'Europe entre l'innovation compétitive et un nouveau contrat social». Revue internationale des sciences sociales. N° 143, mars 1995.

3. Ignacy Sachs : A la recherche de nouvelles stratégies de développement. MOST, documents de politiques sociales n°1. Unesco 1995.

4. cf. J. Figueiredo, JP. Lachaud, G. Rogers: «Poverty and labour market in developing countries». New approaches to poverty analysis and policy. Tome II. Institut international d'études sociales, Genève 1995.

5. La Fontaine : «Les animaux malades de la peste». Fables.

6. PNUD : Rapport mondial sur le développement humain 1994.

7. cf. ORSTOM : Pauvreté, chômage et exclusion dans les pays du Sud. Synthèse du séminaire de Royaumont. Janvier 1995.

8. Chiffres cités par la Banque interaméricaine de développement : Tensions sociales et réforme sociale. Washington, janvier 1995.

9. PNUD 1994.

10. cf. I. Sachs, op. cit.

11. op. cit.

12. op. cit.

13. ORSTOM : op. cit.

14. op. cit.

15. «Le quantitatif et le qualitatif, quelques questions sur les enjeux et les limites de la mesure du développement». Revue internationale des sciences sociales n°143, mars 1995, pp.9.

16. IUED : Pour un développement social différent, recherche d'une méthode d'approche. Rapport d'un groupe de travail en vue du sommet social de Copenhague. Genève, mars 1995.

17. Pour les rapports entre crise, stabilisation, ajustement et pauvreté, voir Rolph van der Hoeven : «Structural adjustment, poverty and macro-economic policy». New approaches to poverty analysis and policy. Tome III. Institut international d'études sociales.

18. A la recherche de nouvelles stratégies de développement, op.cit..

19. op. cit.

20. IUED, op. cit.

21. Chiffres cités par Céline Sachs-Jeantet : Villes et gestion des transformations sociales. MOST, documents de travail, n°2. UNESCO 1995.

22. A la recherche de nouvelles stratégies de développement, op. cit.

23. ORSTOM, op. cit.

24. Michael M. Cernea : Sociological work withina development agency, experiences in the World Bank. Août 1993.

25. Institut international d'études sociales, op. cit. tome II.

26. Richard Anker : «Labour market policies, vulnerable groups and poverty». in Institut international d'études sociales; op. cit. tome II.


La nécessité d'une comptabilité sociale

Le choix des indicateurs, qualitatifs et quantitatifs, est fonction des hypothèses sous-jacentes, des objectifs poursuivis et des normes de valeur, universelles ou locales, que se donnent les sociétés. L'avantage des indicateurs quantitatifs est qu'ils déterminent des seuils simples, qu'ils sont à utiliser et ils rendent crédibles les résultats obtenus, mais les indicateurs qualitatifs rendent beaucoup mieux compte de la complexité des situations locales. En fait, de nombreux indicateurs qualitatifs (par exemple les indicateurs de déstructuration sociale : suicide, vols, délinquance, etc.) peuvent être présentés quantitativement. De plus, tout travail s'appuyant sur des indicateurs quantitatifs se doit d'être éclairé par une réflexion qualitative qui traduit la complexité des situations étudiées.

Les indicateurs sociaux sont à construire à différentes échelles exprimant précisément l'organisation sociale et la structuration économique, indicateurs macroéconomiques et macro-sociaux, indicateurs méso-économiques concernant les collectivités (obtenus par des enquêtes communautaires) et les groupes sociaux (notamment les groupes cibles de la politique sociale), indicateurs micro-économiques concernant ménages et individus. Il convient de sortir des indicateurs descriptifs externes (comme le taux de scolarisation) pour intégrer des indicateurs mesurant les mécanismes (comme la transmission des savoir-faire). La définition des groupes cibles demande à être affinée, car chaque catégorie recouvre une grande diversité des situations concrètes, ce qui nécessite des réponses différentes selon les cas. Les politiques d'intégration s'appuient sur la famille, mais celle-ci n'est-elle pas une unité particulièrement délicate à observer. Il faut observer les cycles familiaux, car en situation de précarité les situations domestiques sont particulièrement complexes.

On doit distinguer l'emploi d'indicateurs synthétiques, comme l'IDH (Indice de Développement Humain calculé par le PNUD), de l'utilisation de batteries d'indicateurs simples. L'indicateur synthétique, en raison des pondérations qu'il nécessite pour chaque indicateur simple, est théoriquement fragile. En effet, le changement des pondérations modifie la valeur de l'indicateur et gomme la multidimensionalité. D'un autre côté, le nombre d'indicateurs simples peut devenir rapidement excessif pour être utile dans la prise de décision. Il faut donc établir une hiérarchie des indicateurs et définir des priorités en fonction des objectifs poursuivis.

Pour élaborer les indicateurs souhaités , il faut donc expliciter les objectifs en considérant les différents aspects du phénomène de pauvreté, dans sa dimension spatio-temporelle, en fonction des domaines d'étude et secteurs, considérés comme sociaux ou à fort impact social. Les indicateurs étant des instruments utiles pour suivre les aspects sociaux, il convient de les développer tout en les intégrant dans un cadre méthodologique qui en assure la cohérence. La comptabilité sociale deviendrait, dans cette hypothèse, le pendant de la comptabilité économique et permettrait un suivi global de la situation.

ORSTOM, op.cit.


Logique de survie dans un contexte de guerre économique

Devant l'ampleur (ainsi que l'accélération) des transformations liées aux changements scientifiques et technologiques auxquels les industries, les organisations et les pays sont «soumis» dans un contexte de plus en plus vaste, mondial et par conséquent, plus difficile à maîtriser, le sentiment d'être confronté à un processus de déstabilisation permanente dans une situation d'incertitude et d'hostilité environnementale croissante se généralise.

On a, dès lors, l'impression d'être pris dans une logique de la survie pour la survie (rester dans le marché; garder l'emploi et ce qui y est lié; empêcher que le concurrent étranger ou simplement l'immigrant prenne notre place)...

«L'autre» devient immédiatement suspect d'être source potentielle de déstabilisations donc de danger de mise en question de notre survie même au plus profond de notre identité.

Maîtriser l'outil plus performant, moins cher, répondant aux besoins des marchés les plus riches et solvables devient dans ce contexte, le moyen le plus efficace pour assurer la (micro) survie. Le salut est dans l'outil ! L'innovation sur et par l'outil, la compétitivité sur et par le prix et la qualité (définie en termes techno-financiers) des outils émergent en tant que seuls régulateurs efficaces et apparemment légitimes de la guerre pour la survie.

Les discours dominants sur l'innovation et le culte obsessif de la compétitivité ont contribué largement au développement et à la diffusion de cette «psychose de la survie» et de cette «culture de guerre». Les valeurs sur lesquelles les théoriciens et les praticiens de l'innovation et de la mondialisation par la compétitivité mettent l'accent sont des valeurs axées sur la puissance (notamment financière), la force (idée de conquête, de maîtrise), la lutte (à laquelle doivent être également soumises les inévitables coopérations entre individus, organisations et pays), l'agressivité et le cynisme (mors tua vita mea). Certes, on pourrait dire qu'il n'y a apparemment rien de nouveau sur la scène de l'histoire humaine et des sociétés. Le nouveau pourtant existe : c'est que, pour la première fois, une telle logique a pris la dimension globale mondiale, celle de la totalité de l'histoire humaine, dans un contexte de potentialité réelle, d'une part d'autodestruction totale de la société humaine (grâce à l'énergie nucléaire) et de manipulation générale du vivant (grâce aux nouvelles avances dans l'ingénierie génétique) d'autre part.

Considérée comme acteur principal de l'innovation technologique, industrielle et économique, d'où dépend l'avenir d'une ville, d'une région, d'un pays et comme la seule organisation capable de «gérer» la mondialisation de l'économie, l'entreprise est en train de devenir le sujet qui fait culture, à savoir qui façonne les systèmes de valeur d'une société et d'une époque et fixe les règles du jeu et l'organisation de pilotage et de gestion de l'économie mondiale avec l'appui de l'État et de l'ensemble des pouvoirs publics (locaux , nationaux et internationaux).

L'alliance répond à des logiques fortes de part et d'autre. D'un pays de l'OCDE à l'autre, sous des formes différentes, la même logique est à l'oeuvre : mobilisation des ressources disponibles au service de la réussite commerciale à court et à moyen terme des entreprises «nationales» spécialement les plus fortes, les «gagnantes» sur les marchés mondiaux. On assiste à un transfert massif de ressources publiques en faveur des entreprises privées, surtout multinationales afin de leur permettre de maintenir leur compétitivité à l'échelle des marchés solvables les plus rentables.

L'entreprise acquiert une nouvelle légitimité historique, dans la mesure où elle s'est vu conférer par l'État la fonction de défense et de promotion du bien-être de la société «locale» et ce, en assurant son propre succès sur la scène mondiale. Face à la société «mondiale», elle revendique une légitimité supplémentaire en se présentant comme la seule organisation capable de garantir, à l'échelle de la planète, la meilleure gestion des ressources matérielles et immatérielles disponibles. Ce faisant, l'entreprise privatise et internationalise à ses propres fins le rôle social de l'État. Elle le fait d'ailleurs à répétition, dans chacun des pays où elle peut revendiquer une place déterminante dans le paysage local. De surcroît - et faute d'un État mondial - elle privatise également la fonction d'organisation de l'économie mondiale.

Riccardo Petrella, op. cit.


L'auteur

Sophie Bessis, agrégée d'histoire, est spécialiste de l'économie politique du développement. Elle est chargée d'enseignement à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Egalement journaliste, notamment pendant dix ans à l'hebdomadaire Jeune Afrique, elle collabore à plusieurs journaux et revues en France et à l'étranger. Elle a écrit sur les questions liées au développement et aux rapports Nord-Sud, et sur le Maghreb. Ses derniers ouvrages sont La faim dans le mondes, La Découverte, Paris 1991; Les enfants du Sahel, L'Harmattan, Paris, 1992.


To MOST Discussion and Policy Paper Series
To MOST Clearing House Homepage