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Policy Paper - No. 2
La nécessité d'une comptabilité sociale
Logique de survie dans un contexte de guerre économique
PRESENTATIONRéunir 120 chefs d'Etat et de gouvernement et leur faire adopter un plan d'action engageant politiquement et moralement les Etats à lutter efficacement contre le chômage, la pauvreté et l'exclusion sociale: ce fut là un résultat appréciable du Sommet mondial pour le développement social, que les Nations-Unies ont organisé, du 6 au 12 mars 1995, à Copenhague. Dans un système international où domine l'économisme, une telle mobilisation autour de la «question sociale» n'allait pas de soi.
Ceci étant, le Sommet social - un forum
politique où la recherche d'un consensus mondial était
plus important que la formulation de solutions radicales - n'a
pas toujours abordé les questions de fond concernant les
sources des problèmes sociaux qui affectent, de diverses
manières, tant le Sud que le Nord. Si le plan d'action
de Copenhague contient de nombreuses propositions de politiques
sociales, il omet d'en mentionner d'autres, qui sont de nature
à remettre en cause les politiques macro-économiques
et financières actuelles. Le coût social de ces dernières
est très élevé, mais elles ont la préférence
des grandes puissances et des acteurs non-étatiques qui
dominent et gèrent le système mondial. Le plan d'action
ne se réfère pas davantage à certaines solutions
sérieuses pour financer le développement social
au plan mondial, telle que la «taxe Tobin». La préparation et le déroulement du Sommet social de Copenhague n'ont pas uniquement mobilisé les gouvernements. Ils ont aussi donné lieu à une somme impressionnante d'activités, de rencontres et de publications, de la part des milieux scientifiques, des ONG et des institutions des Nations-Unies, engendrant une multitude d'idées et de propositions d'action intéressantes. Une analyse et une évaluation systématiques de ces propositions, ainsi que leur très large diffusion, seraient très utiles et pourraient inspirer les politiques sociales des gouvernements.
Le Colloque international de Roskilde, qui
a eu lieu du 2 au 4 mars 1995, la veille de l'ouverture du Sommet
social, faisait partie de ces contributions, que l'on est obligé,
hélas, d'appeler «périphériques»,
tant les grandes conférences des Nations-Unies, par ailleurs
d'une importance et d'une utilité indéniables, pèchent
par la faiblesse des communications entre les groupes qui y participent
- les gouvernements, les OIG, les ONG et les scientifiques.
Ce Colloque fut significatif à deux
titres: d'abord, grâce à la qualité des participants
et à des thèmes novateurs, les débats et
les propositions qui en résultèrent furent intéressants.
En second lieu, la rencontre fut parrainée et préparée
conjointement par des organismes intergouvernementaux et scientifiques
: le programme «Gestions des transformations sociales»
(MOST) de l'UNESCO, qui en a pris l'initiative, l'Organisation
mondiale de la Santé, y compris son programme «Villes
santé», l'Institut international d'études sociales
de l'Organisation internationale du travail, la Direction générale
XII, Science, recherche et développement, de la Commission
européenne et en particulier son programme «Recherches
socio-économiques finalisées» (TSER), l'ORSTOM
(l'Institut français de recherche scientifique pour le
développement en coopération) et l'Université
de Roskilde.
Il nous a paru utile d'en présenter
une synthèse, qui reflète la richesse des débats,
tout en les replaçant dans un contexte plus large. Cette synthèse est de Sophie Bessis, spécialiste des questions de développement, qu'elle pratique à la fois comme enseignante et journaliste. Nous la remercions vivement de sa collaboration.
Secrétaire exécutif, MOST Directeur, Division des sciences sociales, de la recherche et des politiques UNESCO, Paris octobre 1995
REPERESOuvrir quelques pistes d'action pour passer d'un monde caractérisé par la montée de l'exclusion sociale à des sociétés capables de retrouver le chemin de la cohésion sociale, tel était l'objet du colloque international, organisé à Roskilde (Danemark) par le programme «Gestion des transformations sociales» (MOST) de l'UNESCO, l'Institut international d'études sociales de l'OIT, l'OMS, la DG-XII de la Commission européenne, l'ORSTOM et l'Université de Roskilde, du 2 au 4 mars 1995, à la veille de l'ouverture à Copenhague du Sommet mondial pour le développement social des Nations-Unies.
Pendant trois jours, les participants réunis
pour l'occasion ont travaillé sur les six thèmes
soumis à leur réflexion, en cherchant à élaborer
des propositions susceptibles d'influencer les politiques actuellement
mises en oeuvre et de contribuer à résoudre la «question
sociale».
Avant de présenter une synthèse
de ces trois journées riches en débats, il convient
de passer rapidement en revue les thèmes autour desquels
s'est organisée cette réflexion collective.
Présidée par P.H. Jespersen, professeur à l'Université de Roskilde, cette première session a d'abord fait le constat de l'aggravation, au plan mondial, de l'exclusion sociale et du chômage structurel qui ont pour conséquence l'apparition, partout dans le monde, de sociétés duales.
Les communications de Louis Emmerij, conseiller
spécial du président de la Banque inter-américaine
de développement, de Niels Meyer, professeur à l'Université
du Danemark à Copenhague, de José de Figueiredo
et d'Ajit Bhalla, chercheurs à l'Institut international
d'études sociales de l'OIT, ont permis de conclure que
ce qu'on continue d'appeler la crise mondiale est plus sociale
qu'économique. Elle se traduit en effet par l'aggravation
des inégalités entre les différentes régions
de la planète et à l'intérieur de chaque
pays, qu'il appartienne au Nord ou au Sud, et par la détérioration
constante de la qualité de la vie des populations exclues
des circuits du travail organisé. Comment renverser cette
tendance et promouvoir des politiques ayant pour objectif de restaurer
la justice sociale ? Les décideurs sont-ils réellement
prêts à prendre des engagements pour y parvenir ?
Si les participants n'ont guère pu répondre à
cette question, ils ont été d'accord pour constater
qu'il n'existe pas de lien direct de causalité entre la
croissance économique et la solution des problèmes
sociaux et environnementaux. Ils ont aussi convenu que le concept
d'exclusion peut aider à comprendre la complexité
des processus sociaux à l'oeuvre dans le monde d'aujourd'hui
et à élaborer de nouvelles propositions de politiques
sociales.
Sous la présidence d'Anders Hingel, de la Commission européenne, le concept de mode de vie a été abordé au cours de cette session dans son sens le plus large. Certains des modes de vie les plus répandus dans le monde sont cause d'exclusion sociale, d'autres en sont la conséquence, ont souligné les intervenants, Olympe Ahlinvide du Centre panafricain de prospective sociale de Porto Novo au Bénin, Ignacy Sachs, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris et Henrique Rattner de l'Université de Sao Paulo au Brésil.
Ils ont insisté sur le fait que le choix
d'un modèle de développement durable aurait pour
conséquence de modifier profondément les modes de
vie et de consommation dominants. Un tel modèle implique
en effet un renforcement de la citoyenneté et des réseaux
de solidarité, l'élaboration de nouvelles formes
de travail capables de satisfaire les besoins qui ne peuvent l'être
par le marché, une relecture des concepts d'emploi et de
travail. Il suppose aussi une redéfinition des rôles
de l'ensemble des acteurs économique et sociaux. Si les
participants ont reconnu qu'un tel modèle de sera pas facile
à faire accepter, ils ont aussi conclu que seul le développement
durable est capable de prévenir l'apartheid social et les
désastres écologiques que prépare la poursuite
des tendances actuelles.
Une évidence s'est imposée dès le début de cette session, présidée par Ajit Bhalla : à peu près inexistant au Sud, l'Etat-Providence traverse dans les pays européens une crise telle qu'il est inconcevable de vouloir le préserver dans ses formes actuelles. Mais, dans le même temps, le marché laissé à lui-même se révèle incapable de réduire les inégalités économiques et sociales. Quelles nouvelles formes d'organisation et d'action promouvoir, qui puissent permettre d'atteindre les objectifs de justice et de cohésion sociale plus efficacement et à un coût moindre que ne l'a fait l'Etat-Providence ?
Laura Balbo, professeur à l'Université
de Ferrare, Philippe Van Parijs, professeur à l'Université
catholique de Louvain et Bent Greve, professeur à l'Université
de Roskilde, ont chacun tenté de proposer des solutions
pour faire évoluer l'Etat-Providence sans en abandonner
les principes. Mahdi Elmandjra, professeur à l'Université
Mohamed V de Rabat, s'est interrogé pour sa part sur les
possibiltés de prendre en compte la demande sociale dans
les pays du Sud, en l'absence de structures organisées
de protection sociale. Tous les intervenants ont en tous cas convenu
que la demande sociale ne pouvait être satisfaite par le
biais de politiques étroitement sectorielles et qu'il était
urgent de mettre au point des stratégies de développement
à caractère holistique.
Trouver de nouvelles formes de partenariat entre l'Etat, le marché et le tiers secteur : C'est sur ce thème que s'est penchée la quatrième session du colloque, présidée par Jacques Charmes, directeur du Département sociétés, urbanisation, développement, à l'ORSTOM et Christian Comeliau, professeur à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève. Les communications de Lajos Hethy du ministère hongrois du travail et de Vladimir Rukavishnikov, professeur à l'Académie des sciences de Russie, ont montré le coût exorbitant des transitions opérées en l'absence de toute politique de régulation et l'intérêt qu'il y avait à promouvoir le dialogue et le partenariat entre les acteurs politiques économiques et sociaux, en renforçant entre autres les institutions tripartites.
Trevor Hancock, consultant canadien en santé
publique, Kurt Nielsen, professeur à l'Université
du Danemark à Copenhague et Alberto Tarozzi, professeur
à l'Université de Bologne, ont constaté que
le vieux conflit entre l'Etat et le marché devait s'effacer
au profit de nouvelles formes d'organisation sociale laissant
davantage de place aux initiatives locales et aux niveaux intermédiaires
de décision. La question de savoir comment renforcer la
démocratie participative sans céder aux pressions
des intérêts catégoriels et en préservant
la nécessaire centralité d'un certain nombre de
décisions a été au coeur des débats
de cette session.
Au début du XXI è siècle, la moitié de l'humanité sera citadine. Comment relever le défi de l'urbanisation à l'heure où les villes deviennent les lieux privilégiés du maldéveloppement, de l'exclusion et de la pauvreté, se sont demandés Richard Knight, professeur à la Faculté d'architecture de l'Université de Gênes et Jorge Wilheim, Secrétaire général adjoint de HABITAT II, la conférence des Nations-Unies sur les villes et les établissements humains qui se tiendra en juin 1996 à Istanbul, dans cette séance présidée par le docteur Cees Goos, du Bureau régional de l'OMS pour l'Europe.
Rendre les villes vivables, c'est mettre en
oeuvre des stratégies de développement urbain axées
sur la satisfaction de besoins croissants en matière d'emploi,
de logement, de santé, d'éducation, de préservation
de l'environnement. Vaste programme qui suppose, a-t-on souligné,
une volonté politique - à peu près inexistante
aujourd'hui, aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du
Sud - soucieuse de remédier à la crise urbaine.
Il fallait qu'à la fin du colloque soit posée la question du «que faire ?». Sous la présidence de Francine Fournier, Sous-directeur général de l'UNESCO pour les sciences sociales et humaines, Jorge Wilheim, Michael Cernea, sociologue à la Banque Mondiale et Sixto Roxas du Forum global des ONG, ont discuté des stratégies d'action dont pourraient s'inspirer les décideurs pour orienter leurs politiques vers l'objectif du développement durable et producteur de cohésion sociale défendu par les participants au colloque. Tout en espérant que le sommet de Copenhague prenne en compte leurs propositions, ils ont reconnu que les débats de Roskilde doivent s'inscrire dans une réflexion et une action à plus long terme ayant pour but de redonner enfin la priorité au social, c'est-à-dire à l'humain, dans des stratégies nationales et mondiales marquées depuis deux décennies par une dérive vers l'économisme dont on peut aujourd'hui mesurer les ravages.
SYNTHESELe colloque de Roskilde s'inscrit dans le cadre de la réémergence, en cette fin du XX è siècle, de la «question sociale». Cette question, que l'on avait cru enterrée à la faveur de l'extraordinaire croissance économique des grands pays industriels dans les décennies ayant suivi la seconde guerre mondiale et de la foi dans le caractère inéluctable d'un développement planétaire porteur de progrès pour tous, a resurgi au milieu des années 80 avec une violence inattendue. La pauvreté - et ses corollaires comme l'exclusion ou l'inégalité - a pris partout une telle ampleur qu'elle semble être devenue, depuis la fin de l'affrontement Est-Ouest, un des principaux facteurs d'instabilité dans le monde. Provoquant des secousses politiques et sociales de plus en plus graves, révélant de profondes déchirures des tissus sociaux qui remettent en cause la légitimité des Etats, elle exige désormais un traitement allant au-delà des bricolages sectoriels laborieusement élaborés depuis quelques années.
La gravité du problème explique
que les responsables politiques placent aujourd'hui la question
sociale au centre de leurs discours. Au niveau international comme
dans la plupart des pays de la planète, elle semble enfin
être considérée comme centrale. La recherche
de solutions à l'aggravation de la pauvreté fait
officiellement partie des priorités des Etats et de la
communauté internationale. C'est la raison pour laquelle
les Nations unies ont pu organiser en mars 1995 à Copenhague
un Sommet social, auquel se sont rendus quelque 120 chefs d'Etat
et de gouvernement. Cette affluence inédite indique que
les préoccupations des décideurs politiques ne sont
pas feintes. Elle ne garantit pas pour autant leur engagement
concret à faire du développement social l'axe prioritaire
des politiques qu'ils sont chargés d'élaborer et
de mettre en oeuvre.
S'inscrivant dans ce contexte, les débats
du colloque de Roskilde sont allés au-delà du constat
de la détérioration de l'état du monde. Se
démarquant des approches statiques qui se bornent trop
souvent à dresser l'état des lieux de la pauvreté
mondiale, ils se sont davantage penchés sur les processus
qui la génèrent, en utilisant des concepts dynamiques,
comme ceux de désintégration sociale, d'exclusion
ou de paupérisation. Articulés autour de de ces
thèmes et des interrogations qu'ils suscitent, ils ont
donné lieu à des propositions de réflexion
et d'action que l'on tentera de regrouper dans les pages qui suivent.
Le monde est entré depuis près de deux décennies dans une période de transition dont il est aujourd'hui difficile de prévoir la durée mais qui ne prendra pas fin, selon Jorge Wilheim 1, avant deux décennies supplémentaires au moins. Les signes de la rupture des équilibres anciens se sont multipliés depuis quelques années.
Ce triomphe a inauguré - pour la première fois dans l'histoire des hommes - le règne d'une pensée unique, considérée par ses promoteurs comme universellement valide dans ses postulats comme dans ses applications. L'économie est ainsi inspirée, selon Riccardo Petrella, «par un sens qui l'emporte désormais sur les autres. C'est celui de la compétitivité commerciale devenue la seule véritable finalité vendue, propagée et défendue de l'économie dominante...» 2. Ce que Mahdi Elmandjra qualifie pour sa part de nouvelle dictature de l'Occident sur le monde unipolaire qui a succédé à l'affrontement entre les blocs.
Cette mondialisation, permise entre autres
par l'extraordinaire développement des transports et des
technologies de la communication, s'est accompagnée dès
le milieu des années 70 d'un processus accéléré
de dérégulation qui l'a grandement facilitée.
L'abandon du système des taux de change fixes et la prolifération
des euro-devises, la fin du contrôle de la circulation des
flux financiers, la montée en puissance des compagnies
transnationales, ont eu des conséquences qui ont bouleversé
les bases sur lesquelles avait jusque là fonctionné
l'économie mondiale. Désormais déconnectée
de l'économie réelle, la sphère financière
possède ses propres circuits, ces fameux marchés
financiers sur lesquels se placent les capitaux flottants à
la recherche d'une rémunération la plus élevée
et la plus rapide possibles. Plus de 1000 milliards de dollars
changent ainsi de mains tous les jours. Stérilisés
dans des circuits de type spéculatif, ces capitaux ont
cessé de s'investir dans les activités productives,
contribuant ainsi à ralentir la croissance de l'économie
réelle 3.
Phénomène éphémère ou tendance
à long terme, cette fin de siècle est en tous cas
marquée par le triomphe de la finance sur la production.
Cette évolution vers un système
mondialisé ne pouvait pas rester sans conséquences
sur les formes d'organisation politique qui ont longtemps dominé
la planète. En relativisant la notion de frontière,
en ôtant à l'Etat certaines de ses prérogatives
et en réduisant à l'extrême ses marges de
manoeuvre, en consacrant le règne de l'entreprise-réseau
internationale, elle a entraîné une crise profonde
de l'Etat-nation qui voit son autorité de plus en plus
contestée par le marché mondial. L'Etat-nation n'est pas seulement fragilisé par la mise en concurrence généralisée des économies. Il est également contesté par le repli sur des identités locales, qui sont autant de réactions à une mondialisation subie plus que voulue par la majorité des habitants du globe qui en perçoivent surtout les effets négatifs. S'appuyant sur des appartenances nationales, ethniques ou religieuses, les militants de ces exaspérations identitaires, souvent privés de citoyenneté effective, refusent de se reconnaître dans la figure moderne de l'Etat-nation.
Certes, la croissance démographique
très rapide qu'ont connu la plupart des pays dits en développement
et qui se poursuit à un rythme accéléré
en Afrique subsaharienne et dans la majeure partie du monde arabe
n'est pas étrangère à cet accroissement de
l'offre de main d'oeuvre. Mais l'aggravation du chômage
dans le monde développé montre que le phénomène
est moins lié à l'augmentation de la population
qu'à l'apparition de nouvelles technologies de moins en
moins demandeuses de main d'oeuvre. Ce que d'aucuns appellent
la «seconde révolution industrielle» s'est accompagnée
de tels gains de productivité qu'elle engendre un découplage
entre travail et production. Pour la seconde fois dans l'histoire,
les machines remplacent les hommes et la croissance économique
est de moins en moins créatrice d'emplois.
L'exclusion du marché du travail organisé
constitue désormais une des causes principales de la pauvreté
dans le monde. Le gonflement du secteur informel, souvent considéré
comme une alternative au marché du travail salarié,
n'a offert à des millions d'actifs que des formes de travail
précaire dans des activités de survie caractérisées
par une très faible productivité. Le rétrécissement
de l'offre d'emplois a eu pour conséquence une hétérogénéisation
du marché du travail qui a accru dans des proportions considérables
le nombre d'emplois irréguliers et mal payés 4.
Il faut voir dans ces bouleversements une des
causes majeures de la montée de l'exclusion et de la paupérisation
de la planète. Et dans la nécessité de trouver
des alternatives à ce découplage entre travail et
production un des principaux défis auxquels sont confrontés
chercheurs et décideurs en cette fin de siècle.
Est-il possible, sans attendre que la déconstruction
du monde ancien s'achève, de raccourcir, ou tout au moins
de rendre plus supportable, cette période de transition
porteuse de profondes ruptures ? Si l'on en croit Louis Emmerij,
en accepter, sans tenter de les corriger, les modalités
est politiquement irresponsable et humainement inacceptable. Car
elle n'est pas seulement, comme on l'a vu, génératrice
d'instabilité. Elle a engendré une crise sociale
dont on commence à mesurer la gravité.
«Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés» 5. La crise sociale est aujourd'hui mondiale. Elle n'épargne ni les pays du Sud ou vit l'immense majorité des «pauvres absolus» de la planète, ni les pays occidentaux chez qui est apparue depuis une décennie une «nouvelle pauvreté», ni les anciens pays socialistes qui paient aujourd'hui au prix fort la rapidité de leur transition vers l'économie de marché.
Le creusement de l'écart entre les riches et les pauvres.
Source : diagramme adapté de PNUD 1994, op. cit., p. 37.
Loin de se combler, le fossé s'élargit
donc entre pays pauvres et pays riches et l'inégale répartition
de la richesse mondiale est une des causes principales de la crise
sociale qui s'étend. Elle ne suffit plus cependant à l'expliquer totalement. L'aggravation de la pauvreté et des inégalités est un phénomène auquel peu de pays échappent aujourd'hui. On en connaît les ravages en Afrique où la chute des salaires réels, la régression du salariat, l'explosion du chômage, la diminution des dépenses publiques, aggravent les conditions de vie d'une partie de plus en plus grande de la population 7. En Amérique latine, le secteur social a payé le plus lourd tribut aux réformes économiques. Selon la Banque mondiale, la pauvreté urbaine y a augmenté de 31% et la pauvreté rurale de 18% durant les années 80 8. La transition des anciens pays socialistes vers l'économie de marché s'accompagne d'une aggravation de la pauvreté et des inégalités de revenus. Selon Vladimir Rukavishnikov, la polarisation sociale est une des principales conséquences des réformes en cours en Russie. En 1994, les 20% des salariés les mieux payés toucheraient 51,4% de la masse salariale contre 39,9% en 1991 et les 20% de citoyens les plus riches monopoliseraient 40% du revenu national alors que les 20% les plus pauvres n'en recevraient que 8%. Dans les pays industriels occidentaux - Union européenne et Etats Unis - plus de 15% de la population vivraient en-deçà du seuil de pauvreté 9. Tableau Bhalla et Lapeyre : l'évolution de PNB par tête et de la distribution des revenus dans quelques pays. Communication au Colloque de Roskilde, p. 17.
Sources : World Bank, Social Indicators of Development, 1994, Washington D.C., A. Boltho, Growth, income distribution and household welfare in the industrialized countries since the first oil shock, Economic Paper Series No. 26, International Child Development Centre, UNICEF, Florence, 1992 and P. Townsend, The International Analysis of Poverty, Hemel Hempstead, Harvester-Wheatsheaf, 1993.
Partout dans le monde, l'apparition de sociétés duales où la plus extrême richesse côtoie la pauvreté la plus abjecte semble être une des conséquences les plus spectaculaires des mutations des années 80.Cette évolution a abouti, dans une certaine mesure, à une interpénétration des notions de Nord et de Sud, depuis longtemps déjà déconnectées de leur réalité géographique. Les ghettos des villes américaines, les grandes banlieues des métropoles européennes à forte proportion de population immigrée, qui connaissent des records de chômage ou d'illettrisme, constituent désormais des «Suds» au coeur du Nord, tandis que les minces couches privilégiées ayant, dans nombre de grandes villes du Sud, un niveau de revenus et un genre de vie comparables à ceux de leurs homologues des pays riches forment comme des archipels du Nord au sein de la misère majoritaire du Sud.
Or, si la plupart des grands pays industriels et une partie non négligeable des pays en développement ont renoué avec la croissance, cette dernière semble désormais incapable de résorber les fractures sociales et de mettre un frein à l'aggravation de la pauvreté. Le caractère de plus en plus social de la crise mondiale, alors même que la croissance économique a repris, montre qu'il n'existe pas de lien automatique entre cette dernière et la solution des problèmes sociaux. L'exhumation par les néo-conservateurs du concept, fort prisé dans les années 60, de trickle down, a révélé une fois de plus son caractère illusoire. Il n'y a pas plus actuellement d'effet de percolation de la croissance économique sur les secteurs sociaux qu'il n'y en avait eu à l'époque. Les réformistes libéraux avaient alors tiré de ce constat la conclusion qu'il était nécessaire de mettre en oeuvre des politiques sociales, seules capables de redistribuer les fruits de la croissance. Une telle prise de conscience semble aujourd'hui encore plus indispensable. Car l'exclusion et la pauvreté ont atteint dans le monde des niveaux tels qu'elles ne peuvent plus être considérés comme des phénomènes accidentels ou résiduels. Elles apparaissent au contraire de plus en plus comme des conséquences du fonctionnement des structures économiques et politiques du monde actuel. La réalité contemporaine montre que la croissance, pour être nécessaire, est loin de constituer une condition suffisante du développement et qu'elle ne peut à elle seule guérir les maux dont souffre la planète 10. Un tel constat a des implications considérables. La généralisation de la crise sociale et le caractère social de la crise mondiale donnent aujourd'hui tout son sens au terme de maldéveloppement. La dualisation de plus en plus marquée des sociétés du globe qui plonge nombre d'entre elles dans l'anomie est-elle dûe, comme le pense Riccardo Petrella 11, au fait que l'économie a perdu la maîtrise du sens ? Elle pose en tous cas plus que jamais la question de la pertinence des modèles de développement dominants, l'expérience prouvant désormais qu'ils sont à l'origine de l'exclusion qui frappe une part croissante de la population mondiale.
Les deux phénomènes de l'exploitation
et de l'exclusion ne sont pas pour autant totalement indépendants
l'un de l'autre. Peut-on dire, avec Philippe Van Parijs, que les
succès obtenus en Europe dans la lutte contre l'exploitation
aux beaux temps de l'Etat-Providence et des conquêtes syndicales
y ont fait de l'exclusion la forme dominante de l'injustice sociale
? L'augmentation du nombre d'exclus vivant aux marges de la société
organisée tendrait à confirmer cette hypothèse.
Partout dans le monde cependant, la généralisation
de l'exclusion permet de renforcer l'exploitation, compte tenu
de l'énorme pression des demandeurs d'emploi sur le marché
du travail.
Ces interrogations sur l'importance respective
des deux phénomènes n'ont rien d'une simple querelle
d'experts. De la réponse qui leur est donnée découlent
des politiques donnant la priorité soit à la lutte
contre l'exploitation, soit au combat contre l'exclusion. Ce dilemme,
car c'en est un selon Van Parijs, est loin d'être clos.
L'on peut en mesurer les incidences à la vivacité
des débats, en Europe et ailleurs, autour du choix qu'il
conviendrait de faire entre l'augmentation des salaires et la
création d'emplois.
Formellement au moins, la lutte contre une
exclusion qui prend tous les jours de l'ampleur est en tous cas
devenue une priorité officielle des Etats. La tenue du
sommet de Copenhague, qui en a fait son thème principal,
en apporte la preuve. La réalité que recouvre ce
terme de plus en plus utilisé, pour remplacer parfois celui
de pauvreté, demeure cependant floue. Au-delà des
mots, les participants au colloque de Roskilde ont tenté
d'identifier ce dont on parle pour pouvoir esquisser des solutions
qui ne traitent pas uniquement les symptômes, mais les causes
du phénomène.
Force est d'abord de constater, comme l'ont fait Ajit Bhalla et Frédéric Lapeyre, que l'exclusion sociale - notion explorée par la sociologie tandis que la pauvreté fait partie du territoire des économistes - est un concept né en Europe à la faveur de l'augmentation vertigineuse du nombre de pauvres, qui seraient passés dans l'Europe des Douze de 38 millions en 1975 à 53 millions en 1992. Si le concept s'est internationalisé, il n'en recouvre pas moins des réalités différentes.
Bhalla et Lapeyre identifient trois dimensions
principales de l'exclusion. Sa dimension économique est
directement productrice de pauvreté : les exclus sont d'abord
les chômeurs rejetés hors du marché du travail
et qui, de ce fait, sont en général privés
de ressources régulières. A l'extérieur de
la sphère du salariat, les exclus économiques sont
les personnes ou les groupes privés d'accès aux
actifs comme la terre ou le crédit. L'exclusion est également
sociale: le chômage ne prive pas seulement le chômeur
d'un revenu, il lui ôte son statut et lui dénie toute
existence sociale, directement liés dans la plupart des
sociétés à la possession d'un emploi. L'individu
peut en perdre le sentiment de sa dignité humaine. L'exclusion
est aussi, pour reprendre Jacques Charmes, la perte du lien social
qui entraîne une déchirure des tissus sociaux ou
- de plus en plus - la reconstruction de solidarités autour
de réseaux intégristes ou mafieux. Dans les sociétés
africaines, soulignent les chercheurs de l'Orstom, la perte des
relations sociales apparaît comme une calamité bien
pire que la baisse ou la perte d'un revenu. L'exclusion est enfin
de nature politique, quand certaines catégories de la population
- les femmes, les minorités ethniques ou religieuses, les
migrants etc.- sont privées de tout ou partie de leurs
droits humains et politiques.
Ces trois dimensions se déclinent, selon
les formations sociales, sur des modes divers. Des populations,
des groupes, des individus, sont rejetés de la sphère
productive parce qu'ils ont été exclus de l'environnement
lui donnant accès en ayant été privés
d'éducation ou de soins de santé. Des pans entiers
de populations sont exclus de la jouissance d'une citoyenneté
effective et, a fortiori, de la participation aux sphères
où se prennent les décisions.
Trevor Hancock a tenu pour sa part à
doter l'exclusion d'une quatrième dimension, temporelle
celle-là. Le mode de développement non durable,
en compromettant la survie des générations futures,
les exclut du bénéfice d'un développement
possible. Productrices d'exclusion aujourd'hui, les logiques économiques
dominantes préparent aussi selon lui les exclusions de
demain. Mais le terme lui-même a-t-il une pertinence dans les formations sociales où ceux qu'on appelle au Nord les exclus constituent la majorité de la population ? Comment aborder la question de l'exclusion, a demandé Mahdi Elmandjra, quand la norme sociale est dite par une minorité ? Peut-on raisonnablement, dans un tel cas, parler de la majorité de la population comme d'une catégorie exclue ? Ne faut-il pas au contraire poser la question de l'inclusion des minorités vivant sur le mode occidental au sein de leur société? A supposer que le terme soit pertinent en tous lieux, l'exclusion renvoie davantage à l'intégration, à l'insertion, qu'à la pauvreté stricto sensu. Si exclusion et pauvreté se recoupent souvent, les termes ne sont donc pas synonymes et le second demande également à être clarifié.
La pauvreté est facteur d'exclusion
mais ne l'entraîne pas forcément, comme le souligne
l'ORSTOM en rappelant que, dans nombre de pays du Sud, «les
pauvres restent insérés dans des réseaux
familiaux et extra-familiaux de protection sociale et d'assistance
mutuelle», et que «cette insertion produit de l'intégration
et non de l'exclusion» 13.
Dans de nombreux pays, la rupture des solidarités communautaires
et familiales est d'ailleurs une des causes importantes du passage
au-dessous de ce qu'il est convenu d'appeler le seuil de pauvreté.
C'est le cas aux Etats Unis, dans de nombreux pays d'Amérique
latine ou au Maghreb, où les familles monoparentales dirigées
par des femmes font partie des familles les plus pauvres. La pauvreté
est aussi la conséquence d'une série d'exclusions
de type politique ou social. Les discriminations liées
à l'appartenance à un sexe ou à une minorité
augmentent les risques de pauvreté du groupe marginalisé.
Elle fait enfin référence à une série de notions qui sont aussi de nature subjective, comme le besoin, l'inégalité ou la privation et qui ne peuvent être uniquement évalués en termes matériels, comme le soulignent Bhalla et Lapeyre. Ainsi, la perception sociale de la pauvreté n'est pas la même dans une société pauvre et dans une société riche. Peut-on donc la cerner entièrement par la définition d'un revenu minimum en-deçà duquel un individu ferait partie de la population pauvre ? Si l'analyse de la pauvreté et les politiques ayant pour but de l'éliminer peuvent se fonder sur quelques évidences comme les liens étroits qu'elle entretient avec le niveau de revenus, le marché ou la nature du travail, il apparaît donc tout aussi évident que les différentes catégories de pauvres n'ont pas toutes besoin du même traitement pour sortir de leur condition.
Or les indicateurs de type quantitatif et purement
économique, comme le PNB, dont l'insuffisance est pourtant
abondamment critiquée depuis de nombreuses années,
ont la vie dure et n'ont été détrônés
que très partiellement par des évaluations plus
fines de l'état d'une société. L'indicateur
de développement humain élaboré par le PNUD
- qui tente entre autres de corriger la rigidité du PNB
en faisant appel aux parités de pouvoir d'achat pour calculer
le revenu réel - fait partie de ces tentatives d'affiner
l'analyse. Mais il est jugé trop réducteur par de
nombreux chercheurs qui critiquent l'utilisation d'un indicateur
synthétique pour appréhender une réalité
complexe. De quelle façon convient-il par exemple de mesurer l'incidence de la pauvreté ? Dans une étude récente, la Banque interaméricaine de développement 14 a tenté de cerner les dimensions du problème en Amérique latine. Quels critères de bien-être adopter pour définir la pauvreté, le revenu disponible, le revenu social - c'est-à-dire l'accès aux services de base comme la santé, l'éducation, l'eau potable etc. -, les indicateurs de qualité de la vie ? Qui est pauvre et quelle est l'ampleur de la pauvreté des pauvres ? Le seul choix du seuil de pauvreté peut faire varier le nombre de pauvres dans des proportions considérables et a une incidence directe sur le niveau des ressources publiques consacrées à lutter contre le phénomène.
En fait, ce que l'on mesure trace implicitement
le cadre des politiques qu'on entend mettre en oeuvre. Il faut
donc, préconise Ignacy Sachs, décider quel en est
l'objet avant de choisir une méthode de mesure et d'évaluation.
Les questions préalables au choix de tout indicateur devraient
être : «quel développement ? Pour qui ? Quelle
place y occupent l'avoir et l'être ? » 15.
Si l'aspect social du développement devient une priorité
des politiques, qui rompraient ainsi avec la dérive économiciste
des dernières décennies, la comptabilité
sociale devra prendre le pas sur la comptabilité économique
qui oriente pour l'heure les stratégies de développement.
Des indicateurs permettant de travailler à un développement
centré sur l'homme, c'est-à-dire sur l'être,
devraient, pour reprendre le terme de Sachs, concourir à
la construction d'une économie anthropologique, bien éloignée
de l'économie quantitative d'aujourd'hui.
La clarification des concepts utilisés
est donc d'une importance capitale. Elle constitue un préalable
à la définition des priorités, des actions
à mener et des acteurs à impliquer dans une politique
de développement social. Si les participants au colloque
se sont livrés à une exploration rigoureuse des
notions de pauvreté et d'exclusion, ils n'ont cependant
pas étendu leur investigation à d'autres termes,
pourtant omniprésents eux aussi dans le discours des sciences
sociales. On peut ainsi regretter, avec Barbara Harrell-Bond,
qu'ils aient constamment invoqué la société
civile, sans pour autant tenter d'en cerner les contours. Se résume-t-elle
dans la galaxie de plus en plus dense des organisations non gouvernementales?
Ces dernières, sur lesquelles on n'a guère poussé
l'analyse, en seraient-elles l'expression la plus achevée
? Dans un autre registre, le concept de modernité, dans
lequel Laura Balbo veut voir l'horizon de la nouvelle pensée
sociologique, gagnerait lui aussi à être analysé
pour éviter les malentendus qui se développent autour
de son utilisation.
Il est cependant vrai que la pauvreté
et l'exclusion sont les principales manifestations de la crise
sociale que l'on tentait ici d'analyser.
Cette dictature de l'économie a été
poussée jusqu'à la caricature avec la mise en place,
depuis le début des années 80, des politiques d'ajustement
structurel dans les pays en développement endettés.
Ayant pour but exclusif de restaurer les équilibres financiers
des Etats concernés et d'accélérer leur intégration
au marché mondial, les fameux PAS se sont partout traduits,
selon la quasi-totalité des analyses effectuées
jusqu'ici, par une détérioration de la situation
sociale des populations les plus vulnérables de ces pays.
Diminution de la part des salaires dans le revenu national, accroissement
des inégalités, précarisation du travail
et augmentation du chômage, désengagement de l'Etat
des secteurs sociaux, ont accompagné ces programmes qui,
comme le rappelle la Banque interaméricaine de développement,
ont sacrifié les avancées sociales aux équilibres
financiers. Presque tous les pays d'Amérique latine ont
connu une diminution du revenu par habitant au cours de la décennie
80. En Afrique subsaharienne, les dépenses publiques par
habitant ont diminué pendant cette période dans
les deux tiers des 19 pays pour lesquels on dispose de statistiques 17.
Responsables nationaux et bailleurs de fonds n'hésitent
pas pourtant à parler d'amélioration de la situation
dans des pays où s'aggravent les fractures sociales. De
fait, les PAS ont vite cessé d'être un simple ensemble
de mesures destinées à restaurer un minimum de discipline
financière dans les pays endettés. Ils se sont tôt
mués en instruments de politiques macro-économiques
ayant pour objectif de plier l'ensemble de la planète à
la norme économique dominante.
Sixto Roxas, en faisant l'histoire de cette
dérive, estime que, depuis le XIX è
siècle, la civilisation occidentale a fait du marché
et de sa capacité d'autorégulation la base de l'institution
démocratique, l'Etat libéral étant lui-même
une création de ce marché. La clef du système,
un moment remise en cause avec le développement de l'Etat-Providence
keynésien, réside dans l'affirmation selon laquelle
les lois gouvernant l'économie de marché sont du
même ordre que les lois physiques universelles. On comprend
dès lors qu'une caractéristique majeure de la pensée
économique dominante est qu'elle se considère comme
seule fondée scientifiquement, donc «comme universellement
valide, ce qui lui confère en réalité un
caractère ahistorique et atopique», pour reprendre
les termes d'Ignacy Sachs 18.
Il faut tenter de comprendre, selon Roxas, pourquoi le marché
a progressivement occupé la totalité du champ économique
et comment une théorie économique a pu se transformer
en idéologie dominante. Tel est le cas aujourd'hui et,
grâce à un puissant réseau structuré
par les institutions financières internationales, en particulier
celles de Bretton Woods, l'ordre économique dominant est
en train d'établir une hégémonie mondiale
d'une telle puissance qu'il n'est pas interdit de parler, en cette
fin du XXè siècle, de civilisation du marché
ou de l'entreprise. Le résultat d'une telle évolution est que, pour reprendre l'analyse de Petrella 19, «la compétitivité a cessé d'être un moyen. Elle est devenue l'objectif principal non seulement des entreprises, mais aussi de l'Etat et de la société entière». Or, quand la survie d'un groupe, d'un Etat, d'une société est censée passer par la compétitivité, le monde entre dans une logique de guerre, l'autre, le concurrent, devenant source de danger. Petrella rejoint Roxas en affirmant que l'entreprise est en train de façonner les valeurs de notre époque en fixant les règles du jeu, non seulement pour elle-même, mais pour l'Etat et l'ensemble de la société. La contrainte de l'économisme dominant est aujourd'hui devenue telle que les Etats sont sommés d'être gérés comme des firmes, tandis que ces dernières s'attribuent un nombre de plus en plus grand de prérogatives relevant naguère de l'Etat.
On comprend qu'à l'intérieur
d'une telle logique, les gains de productivité dûs
aux innovations technologiques soient considérés
comme un progrès et que l'emploi n'ait pas le statut de
variable clef des stratégies de développement. L'aggravation
du chômage serait le prix à payer pour l'accroissement
de la compétitivité, considéré comme
la condition de la survie collective. Tant que la dynamique du
chômage ne sera pas remplacée par une dynamique de
l'emploi, le lien entre la production et le travail continuera
de se desserrer, produisant toujours plus d'exclusion, rappelle
Sachs.
La crise sociale qui se généralise
est donc dûe pour une grande part au fait que «les
stratégies de développement proposées et
suivies jusqu'à présent sont définies essentiellement
en termes économiques et ne se préoccupent guère
des conséquences qu'elles entraînent sur la nature
des relations sociales, ainsi que sur la viabilité générale
des sociétés qu'elles concernent» 20.
Défiant la pluralité de l'humanité, la pensée unique travaille ainsi sur la fiction d'une société mondiale unique susceptible d'être conduite vers le progrès par la soumission à un modèle unique. Dans cette vision du monde, les crises du modèle ne sont que des accidents de parcours.
L'Europe a créé au cours de ce
siècle deux figures de l'Etat-Providence. La première,
élaborée dans le cadre autoritaire des dictatures
du bloc socialiste, a sombré avec l'effondrement de ce
dernier. La seconde, qui a pris naissance dans la partie démocratique
du continent sous la houlette de la social-démocratie,
montre aujourd'hui ses limites et donne des signes évidents
d'épuisement. L'Etat-Providence keynésien est né
de la constatation que le marché ne pouvait être
l'unique instance de régulation. Fondé sur un consensus
minimal entre les classes sociales acquis à la suite de
longues décennies de luttes ouvrières -comme a tenu
à le rappeler Henri Rattner pour souligner que les progrès
sociaux ont toujours été le fruit de conquêtes-,
il s'est donné pour tâche de redistribuer avec un
minimum d'équité les fruits de la croissance. En
légiférant, en agissant par le biais de la fiscalité
et de la répartition des dépenses publiques, en
instituant des systèmes d'économie mixte dans lesquels
il a souvent joué un rôle prépondérant,
il a longtemps pu cantonner le jeu des forces du marché
à l'intérieur de limites bien précises. Il
est donc logique que son fonctionnement soit mis à mal
en cette période de suprématie du marché
sur l'ensemble des acteurs économiques, politiques et sociaux.
Mais quelles sont les causes réelles
de son essoufflement ? Ce dernier est-il dû au fait, comme
le pensent Bent Greve et Louis Emmerij, que le modèle keynésien
de l'Etat-Providence est fondé sur le plein emploi ? Est-il
victime des structures qu'ils a créées et qui ont
engendré une bureaucratisation et une centralisation excessives
de la décision ? La crise économique, qui a réduit
les ressources publiques et les rentrées fiscales des Etats
européens, et la privatisation d'une partie importante
de leurs activités sous la pression du tout-marché,
ont en tous cas posé avec une acuité inédite
le problème de son financement. Moins riche et plus dépensier
que jadis, l'Etat s'avère désormais incapable de
financer l'équité sociale dont il s'était
instauré le garant, perdant du même coup la légitimité
que lui conférait sa fonction régulatrice.
La conséquence la plus spectaculaire
de cet épuisement est, dans tous les pays industriels,
le recul de la protection sociale et la montée de la précarité.
Et d'aucuns n'hésitent pas à voir dans ces phénomènes
le signe de la rupture du contrat social sur lequel s'est édifié
le développement contemporain des sociétés
européennes.
Certes, l'Etat-Providence européen n'est
pas mort, pas plus que n'ont disparu les facteurs ayant présidé
à sa fondation. Mais il est pris aujourd'hui entre les
feux contraires de la mondialisation d'une part et de l'émergence
de nouvelles dynamiques régionales et locales, elles-mêmes
fruit de la globalisation, d'autre part. C'est entre ces deux
frontières qu'il lui faut désormais resituer ses
prérogatives et son action.
Encore faut-il que l'Etat-Providence existe
pour pouvoir redéfinir ses attributs et ses fonctions.
Si cet exercice paraît envisageable dans les vieux pays
industriels, il l'est beaucoup moins dans les pays du Sud où
cette forme d'Etat n'a jamais existé. Construction récente
et souvent loin d'être terminée, l'Etat du Sud ne
dispose ni des structures ni des ressources lui permettant d'être
un Etat protecteur, estime Mahdi Elmandjra. L'absence ou la faiblesse
des politiques sociales s'expliquerait donc en partie par le caractère
embryonnaire de la construction étatique. Ce caractère
est aggravé, rappelle l'ORSTOM, par la privatisation des
fonctions étatiques se traduisant par «les modalités
clientélistes, rentières et répressives des
formes de régulation» qui prévalent encore
largement dans les pays du Sud. Certes, comme on l'a souvent noté,
les solidarités de type traditionnel pallient pour une
part cette absence d'Etat. Mais elles sont elles-mêmes soumises
aux chocs de la modernisation qui en réduisent l'efficacité,
quand ils ne conduisent pas à leur disparition.
La crise de l'Etat du Sud n'est donc pas celle
de l'Etat-Providence. Elle n'en est pas pour autant moins profonde.
Dans de nombreux pays du Sud, l'Etat est en voie de désintégration,
note Jorge Wilheim qui attribue à cette déliquescence
la prolifération des ONG, réponse partielle à
l'absence de plus en plus criante de la puissance publique. Faute
de moyens, cette dernière n'assure plus, dans bien des
pays, les tâches régaliennes et régulatrices
qui constituent théoriquement l'essentiel de sa mission.
La question de la redéfinition du rôle
et des fonctions de l'Etat se pose donc de manière différente
dans les pays du Nord et du Sud. Peut-on, dans ces derniers, s'acheminer
vers une société qui se prend en charge en brûlant
l'étape de l'Etat-Providence? Mahdi Elmandjra n'y croit
pas et estime qu'en l'absence d'un réseau d'institutions
capables de prendre le progrès social en charge, les pays
en développement ont besoin d'une intervention forte de
l'Etat, dont la légitimité serait reconstruite par
la mise en place d'institutions démocratiques. Pari impossible
? Pas forcément estime Ignacy Sachs pour qui l'Etat protecteur
peut être bâti au Sud à un coût bien
moindre que celui de l'Etat-Providence industriel, dans la mesure
où le faible coût du travail peut aussi constituer
un avantage comparatif en matière sociale. Des expériences
comme celles de la Chine, de Cuba, du Sri Lanka ont montré
que des investissements relativement modestes produisent des résultats
spectaculaires dans le domaine social. Ainsi, estime Sachs, on
pourrait investir efficacement dans les secteurs de la santé
ou de l'éducation avec des tranferts financiers Nord-Sud
peu élevés.
On peut toutefois déplorer, avec Jorge
Wilheim, que les chercheurs présents à Roskilde
aient peu exploré les voies d'une reconstruction démocratique
de l'Etat au Sud, accordant dans leurs débats la priorité
à la recherche de nouvelles dynamiques de l'Etat-Providence
au Nord, qui pourraient permettre à la société
de mieux se prendre en charge. Si rien n'est entrepris pour limiter les dérives du marché et pour trouver de nouvelles formes de régulation, le danger est en tous cas réel de voir proliférer, au Nord comme au Sud, les sociétés «à deux vitesses» et se généraliser les situations d'apartheid social qui sont déjà le lot de nombreux pays du Sud.
La pauvreté s'urbanise au même rythme que la planète. En 1990, on estimait déjà que 600 millions des 1400 millions d'habitants des villes du Sud vivaient dans des conditions menaçant leur santé et leur survie. La moitié des pauvres d'Amérique latine sont aujourd'hui des citadins, estime la Banque interaméricaine de développement. Partout dans le monde, les quartiers les plus pauvres des villes - banlieues abandonnées et peuplées en majorité de populations d'origine allogène ou de minorités ethniques dans les pays riches, bidonvilles dépourvus de toute infrastructure et occupés par des ruraux plus ou moins récemment immigrés qui constituent souvent la majeure partie de la population dite urbaine dans les pays en développement - apportent la preuve, en montrant leurs plaies, que le maldéveloppement est devenu mondial.
Or l'urbanisation du monde se poursuit à
un rythme accéléré. En l'an 2000, la moitié
de l'humanité - soit 3,2 milliards d'individus- vivra en
ville. De 1980 à 2000, le nombre de citadins du Sud aura
doublé, passant de 1 à 2 milliards, et il faut s'attendre
dans les 25 années suivantes à un second doublement,
qui portera leur nombre à 4 milliards 21.
Si le nombre des pauvres ruraux n'a pas diminué,
si la misère est le lot de la majorité de la population
des campagnes dans bien des régions du globe, des pays
sahéliens à ceux d'Asie du Sud, la crise sociale
est aujourd'hui de plus en plus urbaine, et l'urbanisation de
la pauvreté est rangée au rang des principaux facteurs
d'instabilité sociale et politique dans le monde. C'est
la raison pour laquelle un nouveau sommet mondial, celui de la
ville, sera organisé par les Nations unies en 1996. Encore
faudrait-il, pour avoir quelques résultats, qu'il s'attaque
aux multiples racines de la pauvreté urbaine.
Les manifestations de la crise sociale planétaire
sont, on le voit, trop nombreuses pour continuer d'être
occultées. En finir avec l'exclusion et tenter de construire
des sociétés productrices de cohésion sociale
est toutefois une vaste entreprise dont la mise en oeuvre exige
un changement profond des logiques économiques et politiques
qui ont abouti à la situation actuelle.
La remise en cause de l'économisme et
le retour à une conception holistique du développement
qui rompe avec l'excessive sectorialisation prévalant depuis
des décennies apparaissent donc comme des préalables
à toute entreprise désireuse de fonder le changement
sur l'instauration du primat du social. Cette démarche
est également affaire de principe, souligne Alberto Tarozzi,
en constatant que le libéralisme se caractérise
par sa volonté de priver la régulation sociale de
tout fondement moral et qu'affirmer l'exigence d'un développement
social pour tous consiste à redonner une dimension éthique
au concept de développement.
Il faut en fait, affirme Ignacy Sachs, redonner
sens à ce développement durable dont on parle tant
depuis le sommet de la Terre de Rio de juin 1992, rappeler qu'il
est un concept pluridimensionnel et ne peut être réalisé
que par une approche qui placerait «le social aux commandes,
l'écologique en tant que contrainte assumée»
et ramènerait «l'économique à son rôle
instrumental» 22.
Cette nouvelle axiologie, dans laquelle l'efficacité économique
cesserait d'être mesurée à la seule aune de
la rentabilité de l'entreprise pour être évaluée
à celle de la satisfaction des besoins sociaux, est la
seule, selon Sachs, capable d'être universellement opératoire
tout en respectant la diversité de l'humanité.
Le fait de mettre fin à l'hégémonie
de la pensée économique dominante - qui a conduit
à une transposition mimétique de l'expérience
des pays industriels à la totalité du globe - et
l'instauration du primat du social pourront en effet permettre
de tenir compte, en matière de développement, de
la double nature de la condition humaine, à la fois universelle
et inscrite dans des contextes particuliers. Le principe d'universalité
cesserait enfin d'être synonyme d'un ethnocentrisme occidental
- pour reprendre l'expression de Mahdi Elmandjra - qui a unilatéralement
donné à son modèle valeur universelle.
Il n'est pas possible d'assigner au développement
une finalité sociale sans interpeller le politique. L'aggravation
continue des inégalités illustre en effet la dimension
politique de la question sociale et détruit le mythe de
la neutralité de l'Etat qui peut être, selon la nature
des choix effectués et les rapports de force existant en
son sein, agent d'intégration ou agent d'exclusion. Or
sa capacité à produire de l'exclusion a été
renforcée ces dernières années par la fonction
quasi-unique qu'il s'est vu laisser par le néo-libéralisme,
celle de créer un cadre favorable à l'épanouissement
de l'entreprise.
La question sociale est une question politique
à double titre. Elle pose, comme le souligne Henrique Rattner,
le problème de la légitimité des politiques
qui ont conduit en Europe au recul de l'Etat-Providence et celui
des luttes que des catégories de la population sont conduites
à mener pour faire reconnaître leurs droits. Elle
investit aussi le champ politique dans la mesure où, rappelle
l'IUED, tout processus d'identification des priorités d'une
société est un processus de nature politique puisqu'il
doit tenir compte des conflits d'intérêts entre les
différentes classes sociales. L'élaboration d'une
stratégie de développement fondée sur le
primat du social requiert donc, dans le même temps, la construction
de la base politique et sociale nécessaire à sa
mise en oeuvre.
Le refus de la dictature de l'économisme
conduirait le monde à changer de logique. A la certitude
selon laquelle l'économie de marché doit être
prise comme la norme de rationalité scientifique des décisions,
succéderait une conception holistique du développement
d'où la dimension politique ne pourrait être exclue.
A la logique du court terme sur laquelle est fondée la
recherche du profit, succéderait la notion de projet de
société impliquant une réflexion à
long terme sur les finalités du développement aujourd'hui
et demain. L'idée selon laquelle l'intérêt
général n'est que la somme des intérêts
particuliers satisfaits par le simple jeu des forces du marché
serait remplacée par l'analyse des articulations possibles
entre les aspirations des différentes catégories
sociales et la traduction des choix effectués en priorités
d'action. Vaste programme qui pose, autant que celle des finalités, la question des modalités du changement. Les chercheurs présents à Roskilde se sont en effet accordés pour estimer que le débat sur les moyens est aussi important que l'identification des fins.
Ces questions posées, il n'en demeure
pas moins que le changement des modes de vie est au centre de
la problématique du développement durable et qu'il
pose le problème crucial de la construction de nouveaux
rapports entre le Nord et le Sud, fondés sur la reconnaissance
d'une solidarité planétaire. Il s'agit en effet,
au premier chef, de partager de façon moins inéquitable
la jouissance de ressources naturelles limitées et les
fruits d'une croissance mondiale dont on sait désormais
qu'elle sera plus lente et plus dépendante de la contrainte
écologique. Si l'on part du postulat, repris par Louis
Emmerij, selon lequel l'accroissement de la consommation des plus
pauvres est une condition de leur mieux-être, convient-il
de leur réserver dorénavant les bénéfices
de la croissance ?
Cette dernière elle-même est-elle
compatible avec la notion de développement durable ? Non,
répond Niels Meyer, pour qui l'espace écologique
encore disponible ne peut plus être producteur de croissance
pour tous et doit être réservé aux pays en
développement, les pays riches ayant déjà
largement abusé des ressources de la planète. Sachs
affirme en revanche que l'exigence de développement durable
ne condamne pas la croissance économique, l'énergie
et les autres facteurs matériels de production renfermant
de considérables gisements de productivité dans
lesquels elle peut encore puiser. Il n'en préconise pas
moins une autolimitation de la consommation dans les sociétés
du Nord pour éviter que l'enrichissement des uns ne provoque
l'appauvrissement de tous les autres et ne conduise à une
mondialisation de l'apartheid social.
Les bénéficiaires du système
actuel sont toutefois assez nombreux et puissants, ont souligné
nombre de participants, pour empêcher des évolutions
pourtant reconnues nécessaires par la communauté
internationale au sommet de Rio. L'on sait, entre autres, que
la quasi-totalité du monde de l'industrie veut continuer
d'externaliser les coûts sociaux et environnementaux d'une
croissance pourtant de moins en moins génératrice
de progrès social. Or seule l'internalisation de ces coûts
permettra de mettre fin au gaspillage écologique et humain
qui caractérise les logiques de production dominantes.
Comment développer les modes de production alternatifs
qu'implique la valorisation de modes de vie plus économes
quand on sait, comme l'ont rappelé H. Dupont et H. Rattner,
que de puissants lobbies - en particulier dans le secteur de l'énergie
- n'ont aucun intérêt à promouvoir des technologies
alternatives, et que l'impérialisme culturel dont on parle
tant cache une domination technologique dont on parle moins ?
C'est pourquoi Rattner a insisté sur la nécessité
d'identifier précisément ces acteurs mondiaux qui
semblent avoir tant de pouvoir, de cerner au plus près
leurs intérêts, d'explorer leur structure cognitive
pour comprendre la vision qu'ils ont du monde qu'ils sont en train
de façonner. Une fois de plus a donc été posée la question des conflits d'intérêts et des enjeux politiques liés aux changements, et celle de l'identification des forces susceptibles de les promouvoir. Dans un monde de plus en plus interdépendant, il est en outre indispensable de prévoir la création d'instances internationales de régulation, sans pour autant évacuer la question du rôle de l'Etat national.
Ce qui restera peut-être le principal apport positif de l'Europe au cours du XX è siècle est son invention d'un Etat correcteur des plus graves inégalités, redistributeur des fruits de la croissance et de l'innovation et capable de contrebalancer les effets pervers du tout-marché. Il convient donc, non de prôner le «moins d'Etat» comme le font les tenants du néo-libéralisme, mais le «mieux d'Etat», ce qui suppose de redéfinir ses modes de fonctionnement et ses ralations avec l'ensemble des acteurs économiques et sociaux. Il est de toutes façons illusoire de penser que l'Etat-Providence européen pourrait être reconduit tel quel, sans se renouveler profondément, estime Alberto Tarrozzi. D'autant que, rappelle-t-il, même à son apogée, il n'a jamais réussi à atteindre ni les plus pauvres, ni les régions les plus défavorisées, ni les groupes connaissant des problèmes spécifiques. Tout en réaffirmant la nécessité de son existence, il faut rénover les formes d'organisation sociale. Cela implique, selon Laura Balbo, de remettre en question le caractère bureaucratique et centralisateur de l'Etat. L'Etat protecteur se muerait en somme en Etat animateur, en Etat service pour créer un contexte suceptible de permettre à la société de se prendre en charge et de réduire les fractures sociales.
Le débat sur le revenu minimum garanti a donné la mesure de la complexité de la question. Niels Meyer et Philip Van Parijs ont prôné l'instauration d'un salaire minimum pour tous, qui devrait être entendu comme un droit au revenu pour l'ensemble des citoyens. Pour Meyer, la généralisation du salaire garanti doit pouvoir être obtenue par le biais d'une politique de partage du travail, tandis que Van Parijs milite, lui, pour la déconnection entre travail et revenu, le droit à ce dernier ne devant pas dépendre de la possession d'un emploi. L'idée, certes généreuse, paraît toutefois bien difficile à mettre en oeuvre. Est-elle économiquement réalisable ?, a demandé Louis Emmerij, qui a insisté, avec Bent Greve, sur les difficultés de financement d'une telle entreprise. José Figueiredo s'est pour sa part interrogé sur l'efficacité d'un revenu minimum pris comme moyen de lutter contre l'exclusion, quand on sait que toutes les exclusions sont loin d'être dûes à l'absence de revenu.
Mais, surtout, qui dans le monde devrait pouvoir
en bénéficier ? Le revenu minimum doit-il être
instauré à l'échelle universelle ou ne peut-il
être concrétisé que dans les pays où
l'Etat a théoriquement les moyens de le financer ? Auquel
cas, peut-on parler de lutte contre l'exclusion si la majorité
de la population du globe est laissée en dehors d'une politique
de redistribution ? Plusieurs participants ont insisté
sur la nécessité de raisonner à l'échelle
mondiale et de ne pas sacrifier, une fois de plus, les pays du
Sud sur l'autel du mieux-être des populations du Nord. Car
il ne faut pas se faire d'illusions a souligné J.L. Dubois
: si un revenu minimum était instauré dans les pays
riches, il serait - au moins partiellement - financé grâce
à une diminution des transferts effectués vers le
Sud au titre de l'aide au développement. Certes, les pays
du Nord ont pour devoir de combattre chez eux l'exclusion sociale,
mais sans pénaliser pour ce faire les pays en développement.
La reconstruction des liens sociaux là
où ils se sont délités sous les effets conjugués
de la crise, des politiques de libéralisation et de l'urbanisation,
exige en fait de réfléchir sur une série
d'actions complémentaires. Partout dans le monde, la législation
du travail et la protection sociale ont été élaborées
par rapport au modèle dominant du salariat. Or, relève
l'ORSTOM, «non seulement le salariat reste minoritaire dans
tous les pays en développement, mais il est en train de
régresser». Il est donc urgent d'élaborer dans
ces pays de nouvelles formes de protection sociale au bénéfice
de la population non salariée.
La mondialisation de l'économie étant
un facteur d'exclusion pour les pays les plus pauvres et pour
les catégories les moins armées de la population
mondiale, les politiques économiques devraient également
reconsidérer la priorité donnée aux exportations
dans nombre de pays et rendre au marché intérieur
la place qu'il a perdue. En replaçant la notion de territoire
au centre de la politique économique, exclusivement axée
depuis deux décennies sur celle d'espace planétaire,
la construction de véritables marchés intérieurs
-nationaux, régionaux et locaux- encouragerait la création
d'espaces économiques fondés sur la satisfaction
de la demande locale et producteurs de solidarités actuellement
inexistantes.
S'il convient d'explorer toutes les voies capables
de remédier aux déchirures sociales du monde actuel,
le partage du travail paraît être une condition essentielle
de la reconstruction des liens sociaux. Car le travail n'est pas
seulement, on l'a vu, producteur de revenu. Il est également,
comme l'a noté Niels Meyer, une dimension primordiale de
l'existence sociale dans la mesure où les hommes ont besoin
de faire partie d'une communauté de travail pour garder
le sentiment qu'ils contribuent à la vie de la collectivité.
Puisque le monde actuel produit davantage avec moins de travail,
puisque que la croissance ne crée plus d'emplois, il faut
restructuer le marché de l'emploi en tenant compte des
gains de productivité engendrés par les innovations
technologiques, a souligné Louis Emmerij. Les décideurs
doivent cesser de considérer le chômage comme une
fatalité pour mettre en oeuvre des politiques actives d'emploi,
fondées à la fois sur le nécessaire partage
du travail et sur la création d'emplois sociaux jusqu'ici
négligés, a souligné pour sa part Ignacy
Sachs. La reconstruction du lien social s'avère d'autant plus urgente que la démocratie en dépend. La montée des tentations totalitaires prenant appui sur des mythes identitaires refuges fréquents des collectivités plongées dans l'anomie sociale -, suffirait à montrer que l'absence de cohésion sociale constitue un obstacle de taille à la démocratie. Car, comme l'a rappelé Ajit Bhalla, cette dernière ne peut être que formelle dans les pays où la majorité de la population vit en situation d'exclusion et déploie l'essentiel de son énergie à lutter pour sa survie. En prenant par ailleurs comme postulat la reconnaissance de la dignité et des droits de tous, le développement social place, comme le souligne l'IUED, la revendication démocratique au coeur du débat.
Aller du modèle dans lequel l'Etat est
considéré comme le seul agent du changement social
vers une perspective où les acteurs jouent un rôle
déterminant dans le changement n'est pas une utopie selon
Laura Balbo, c'est une condition à remplir pour permettre
à la société de se prendre davantage en charge
dans un monde où les pouvoirs - étatiques ou communautaires
- n'assument plus la fonction de protection réelle et symbolique
qui fit longtemps partie de leurs attributions. L'évolution
nécessaire vers des sociétés se prenant en
charge nécessite donc une redéfinition des relations
entre les principaux partenaires sociaux, l'Etat, le marché
et la société civile.
Acteur indispensable - l'histoire l'a montré
- de la vie économique et sociale, le marché ne
peut constituer - l'expérience des dernières décennies
l'a prouvé - l'unique instance de régulation des
relations sociales. De façon plus générale
l'initiative privée, qu'elle vienne du marché ou
du tiers secteur, ne peut remplacer en toutes circonstances l'Etat,
dont l'ensemble de la société a besoin qu'il conserve
un pouvoir d'arbitrage. D'autant que, contrairement à la
tendance dominante des dernières années, il convient
de ne pas trop idéaliser un tiers secteur plus soumis qu'on
ne le pense aux logiques d'intérêt. Bien des «initiatives
populaires», note ainsi l'ORSTOM, sont loin d'être
aussi spontanées qu'on le croit. Quant aux associations,
«elles cachent souvent des stratégies de captation
privative de l'aide internationale» dans les pays du Sud 23 et n'échappent pas toujours aux logiques marchandes ou
à l'intrumentalisation politique dans ceux du Nord. Il
faut aussi s'interroger sur la représentativité
réelle d'un grand nombre d'ONG qui s'auto-proclament les
porte-parole d'une société civile encore souvent
trop silencieuse pour désigner elle-même ses représentants.
Quelles formes de partenariat inventer pour
permettre à l'ensemble des acteurs sociaux de jouer leur
rôle et pour harmoniser les politiques publiques et les
actions citoyennes ? Le tripartisme, qui a inspiré la création
de l'OIT et reste une instance de négociation entre l'entreprise,
les syndicats et l'Etat dans de nombreux pays, peut-il encore
servir ?
L'expérience hongroise, décrite
par Lajos Héthy, en a montré les avantages et les
limites. La Hongrie, a-t-il expliqué, est un pays où
la stabilité politique et sociale est vite apparue comme
un enjeu majeur dans le contexte d'un passage accéléré,
avec toutes les conséquences qu'il implique, à l'économie
de marché. Les syndicats n'y ayant pas perdu leur caractère
d'organisations de masse, des négociations ont pu être
menées avec le patronat et l'Etat pour parvenir à
des accords sur la législation du travail, la réglementation
des salaires et du droit de grève, le montant de la part
patronale dans les cotisations sociales etc. Mieux, le dialogue
tripartite a permis aux organisations syndicales de prendre part
à la formulation des politiques publiques et a montré
que cette forme de négociation contribuait pour une large
part au maintien de la paix sociale. En l'absence de véritable
politique sociale, a cependant averti Héthy, la recherche
d'un accord avec les syndicats peut être un simple moyen
de faire accepter à la population les effets négatifs
de la transition, sans que soient discutées ses modalités
ni ses finalités.
Si le principe du tripartisme garde sa valeur,
c'est une notion qui doit donc être adaptée aux évolutions
de la société civile et élargie pour inclure
l'ensemble des partenaires sociaux, y compris les représentants
des exclus, souvent laissés pour compte par les structures
syndicales classiques. Le dialogue doit être dans tous les
cas étendu à la conception des politiques économiques
à laquelle doivent prendre part l'ensemble des citoyens.
A quel niveau doivent par ailleurs être
prises les décisions concernant une collectivité
donnée ? C'est là une question cruciale pour la
démocratie qui, pour cesser d'être seulement représentative
et se muer en une dynamique participative, doit prendre en compte
la nécessité de différencier les niveaux
de décision et d'accroître en la matière les
pouvoirs des instances locales. Permettre à des structures
démocratiques locales d'intervenir dans le processus de
prise de décision suppose la reconnaissance de la diversité
des situations, des besoins et des acteurs. C'est reconnaître
qu'il n'existe pas de solution unique pour résoudre les
problèmes d'un monde pluriel.
Quelles peuvent être les modalités
de cette prise en compte ? La prise de décision peut-elle
fonctionner sur le principe de la subsidiarité, comme le
propose Sixto Roxas, pour qui la communauté internationale
devrait être considérée comme une vaste communauté
des communautés ? Pour réorganiser démocratiquement
un monde aujourd'hui caractérisé par la tradition
centralisatrice de l'Etat national, la dilution des responsabilités
au plan international et le silence dans lequel sont tenus les
acteurs locaux, il apparaît nécessaire de réfléchir
à de nouvelles relations entre les échelles locales,
nationales, internationale et mondiale. La multiplication souhaitable
du nombre d'acteurs impliqués dans la définition
des politiques ne signifie pas pour autant qu'il faille répondre
à n'importe quelle demande. Il s'agit plutôt de bâtir,
comme le propose l'IUED, une organisation institutionnelle capable
d'arbitrer les conflits nés d'intérêts contradictoires
et de faire participer les différents niveaux de décision
à la définition de buts collectifs, de réconcilier,
en d'autres termes, l'action locale et la pensée globale.
L'objectif est ambitieux dans la mesure où jusqu'ici, la
concurrence est souvent la règle dans les relations entre
les différents niveaux de décision, comme l'a rappelé
Ajit Bhalla pour qui il est nécessaire de passer d'une
logique de concurrence à une logique de complémentarité.
Une des solutions serait peut-être de définir le
niveau de centralisation dont toute société moderne
a besoin, selon Henri Rattner.
Une des voies permettant d'aller vers des sociétés
plus participatives consiste peut-être, a proposé
Trevor Hancock, à cesser de parler uniquement en termes
de satisfaction des besoins des communautés concernées
et à tenir compte de leurs capacités non utilisées.
Faire se rencontrer besoins et capacités permettrait de
résoudre un nombre considérable de problèmes
au niveau local a-t-il précisé, en s'appuyant sur
l'expérience des structures participatives de santé
au Canada.
De façon plus générale,
la reconnaissance de la pluralité des contextes et du droit
de tous à la participation et la multiplication des niveaux
de décision impliquent de décloisonner les différents
niveaux de savoir en créant des passerelles entre les savoirs
populaires et les savoirs scientifiques et savants. Car la priorité
donnée par la quasi-totalité des politiques nationales
aux savoirs élitistes a privé l'humanité
d'une bonne partie de ses savoir-faire, note Richard Knight. «90%
du savoir humain actuel a été produit au cours des
trente dernières années. Mais si l'on définit
le savoir comme la capacité de survivre sur terre de façon
durable, 90% du savoir humain a été perdu depuis
trente ans», affirme-t-il. Un tel décloisonnement
n'est pas impossible, comme l'a montré Kurt Nielsen en
faisant état de l'expérience danoise dans ce domaine:
la promotion des savoirs populaires et leur mise en relations
avec les savoirs académiques a permis selon lui au Danemark
d'échapper en partie à la main mise de la technostructure
sur la gestion du pays.
On a longtemps débattu, sans guère
conclure, sur la question de savoir si la démocratie était
une condition ou un résultat du développement. S'il
est clair q'une société où la majorité
de la population se voit assigner pour seul objectif la survie
ne peut produire que des figures formelles de la démocratie,
un développement à finalité sociale exige
l'élargissement des territoires de cette dernière,
ce qui supprimerait dans le même temps une des formes majeures
de l'exclusion, l'exclusion du politique.
En fait, les sciences sociales ont jusqu'ici
servi de réservoir d'informations et de statistiques pour
des décideurs économiques gagnés à
la «théologie du marché», pour reprendre
l'expression de Cernea. Changer l'ordre des priorités pour
rendre au social la place qu'il n'aurait jamais dû perdre
suppose donc d'intégrer les sociologues à tous les
niveaux de la réflexion sur le changement social et ses
modalités et de les faire participer à la prise
de décisions.
Mais ce constat de carence doit aussi faire
réfléchir les chercheurs. Peut-être sont-ils
en partie responsables de leur absence des circuits de décision,
estime Cernea, dans la mesure où ils n'ont que très
rarement entrepris d'élaborer, à partir de leurs
recherches, des outils opérationnels. Pour prétendre
participer à la définition et à la mise en
oeuvre des politiques de développement, il leur faudra
sortir du seul champ de l'analyse pour s'impliquer dans l'action
et en partager les risques.
La recherche doit par ailleurs, estime Tarozzi,
se fixer de nouvelles priorités qui tiennent compte des
évolutions et des blocages du monde contemporain. Ainsi,
puisqu'il est impossible d'étendre l'Etat-Providence occidental
à l'ensemble de la planète, compte tenu de ses coûts
environnementaux, économiques et sociaux exhorbitants,
il est urgent de réfléchir concrètement à
des stratégies de développement durable pour le
Sud, dont pourraient en retour bénéficier les pays
développés. Cette proposition est d'autant plus
pertinente qu'on a pu noter, tout au long du colloque de Roskilde,
une focalisation des débats autour des problèmes
du Nord et une réelle difficulté à rénover
la reflexion dans les domaines des relations Nord-Sud et de la
solution des inégalités mondiales. Les discussions
autour de l'Etat-Providence et du revenu minimum garanti ont donné
la mesure de cette difficulté. Certes, la mondialisation
des problèmes sociaux et l'interpénétration
relative du Nord et du Sud permettent, plus que naguère,
de penser globalement. Mais cette pensée globale pourrait,
si l'on n'y prenait garde, prendre à nouveau les formes
d'une pensée du Nord. Réfléchir pour agir, tel doit être en tous cas l'objectif des sciences sociales si elles veulent être concrètement partie prenante de la construction du monde de demain.
Non seulement ces dernières se sont
érigées en gardiennes mondiales de l'hégémonie
de l'ordre économique dominant, rappelle en effet Sixto
Roxas mais, dès l'origine, elles ont été
conçues pour répondre aux besoins spécifiques
du fonctionnement des pays capitalistes développés.
L'internationalisation de leurs recettes apparaît donc comme
un déni de la pluralité du monde par l'imposition
d'un modèle unique de plus en plus contesté. Dans
l'optique du développement social, c'est en fait tout l'édifice
actuel de la coopération au développement qui a
besoin d'être revu, a souligné Habiba Wassef. Le
système des Nations unies doit, pour sa part, commencer
à adapter ses modalités d'intervention à
l'évolution des priorités en participant plus qu'il
ne le fait à la dynamique du changement. Une coopération
internationale plus respectueuse de la diversité et de
la démocratie a pour devoir de se mettre à l'écoute
des discours qu'elle a trop longtemps négligé d'entendre
et n'a pas, selon Habiba Wassef, à imposer ses vues et
ses façons de faire à des pouvoirs publics souvent
plus au fait qu'elle des besoins et des contraintes propres à
leur société. La réforme du système international, en mettant fin au monopole des organisations inter-étatiques, doit permettre l'émergence d'organisations démocratiques mondiales de contrôle et de proposition. Car tel est l'enjeu selon l'Alliance mondiale contre l'apartheid social, qui préconise la création d'une organisation mondiale de représentation des citoyens pour faciliter, entre autres, la participation équitable des habitants de tous les continents à la gestion du monde.
L'expérience canadienne, a indiqué
Trevor Hancock, n'a pu être mise en oeuvre qu'en remplaçant
l'approche sectorielle des problèmes de santé par
une vision globale du contexte dans lequel ils s'inscrivent. Les
inégalités de revenus, la position occupée
dans la hiérarchie sociale, l'état de l'environnement,
sont des déterminants majeurs de la santé et expliquent
que les inégalités devant la maladie n'aient pas
disparu des sociétés où les besoins de base
sont censés être satisfaits. Pour impliquer l'ensemble
d'une population dans la solution de ses problèmes grâce
à une approche communautaire, s'appuyant sur les actions
locales, on a créé des conseils de santé
dans un grand nombre de villes canadiennes. C'est là que
se discutent les problèmes, que s'élaborent des
solutions, que viennent et d'où partent les idées
qui aident les groupes de citoyens à se prendre en charge.
Les tables rondes organisées par les conseils ne produisent
pas forcément du consensus et reflètent souvent
les conflits d'intérêts entre les différentes
catégories de citoyens, a précisé Hancock,
mais grâce à elles, ces derniers ont renforcé
leur pouvoir d'intervention sur la politique de la ville.
Sans prendre les mêmes formes le réseau
Healthy cities, qui regroupe plus de trente villes européennes,
s'inspire des mêmes méthodes, en tentant d'agir dans
tous les domaines ayant un impact sur la santé, comme le
logement, les transports, l'environnement, et d'amener les décideurs
à tenir compte des conséquences de leurs politiques
sur le secteur de la santé, pris au sens le plus large
du terme. L'OMS a également innové en ne travaillant
plus seulement avec l'administration urbaine, mais en introduisant
dans le réseau une série d'organismes et d'associations
susceptibles de jouer un rôle dans les politiques sanitaires
urbaines. D'autres expériences pourraient inspirer la recherche de nouvelles formes de partenariat entre les acteurs sociaux, capables de pallier les carences de l'Etat et de donner enfin un contenu concret à la démocratie municipale.
Le premier consiste à agir directement
sur le marché de l'emploi par des politiques volontaristes.
Sans en détailler les modalités, on peut retenir
deux types de propositions susceptibles de freiner la dynamique
du chômage. José Figueiredo et Zafar Shaheed 25 proposent entre autres de sanctionner par des pénalités
financières les firmes qui licencient trop souvent. Les
sommes ainsi recueillies pourraient servir à financer des
programmes d'assurance contre le chômage, des fonds de pension,
ou des actions - dans le secteur de l'éducation par exemple
- destinées à faciliter l'insertion professionnelle
des demendeurs d'emploi non qualifiés. Dans le même
ordre d'idées, des encouragements d'ordre financier (subventions,
ristournes fiscales etc.) peuvent être envisagés
pour les employeurs pratiquant une véritable politique
d'embauche. Il faut aussi explorer tous les gisements potentiels
d'emplois. Bien des pays pourraient, estime Sachs, régler
une partie de l'immense problème du sous-emploi rural en
mettant en oeuvre des politiques de développement des emplois
ruraux non agricoles, ce qui aurait en outre l'avantage de fournir
des services à des régions en général
tragiquement sous-équipées. Dans les villes, la
création d'emplois sociaux de proximité, pratiquement
inexistants au Nord comme au Sud, contribuerait à désengorger
le marché du travail.
Le second volet consiste à agir en amont
du marché de l'emploi proprement dit. On sait en effet
à quel point l'analphabétisme, la sous-qualification,
l'appartenance à une catégorie marginalisée,
barrent pour des centaines de millions d'individus l'accès
à la sphère du travail visible et rémunéré.
Seules des stratégies ayant pour objectif de lever leurs
handicaps peuvent permettre aux groupes les plus démunis
et les plus vulnérables d'acquérir les outils indispensables
à l'obtention d'un emploi rémunéré.
Dans cette perspective, les domaines de la santé, de l'éducation,
de l'élimination des discriminations fondées sur
des préjugés culturels, doivent être considérés
comme prioritaires. De telles actions sont d'autant plus nécessaires
qu'elles seules peuvent permettre aux filles et aux femmes d'échapper
à l'exclusion dont tant d'entre elles sont victimes. Dans
cette optique, Richard Anker 26 intègre aux stratégies de lutte contre l'exclusion
du marché du travail les politiques de planification familiale
ou la création de structures de garde des enfants.
Mais les participants au colloque ne se sont
guère penchés sur les discriminations spécifiques
dont souffrent les femmes, ni sur le fait que l'immense majorité
d'entre elles sont encore cantonnées dans la sphère
du travail domestique et non rémunéré, placé
partout dans le monde dans la rubrique des tâches ménagères
ou de l'économie dite familiale. Les débats sur
l'élargissement de la démocratie, sur les liens
entre le travail et le statut social, entre l'exclusion du marché
de l'emploi et la pauvreté, ont montré que la dimension
sexuelle de l'exclusion sociale n'a pas été prise
en compte dans la réflexion menée à Roskilde.
Le fait de soutenir la mise en oeuvre de politiques dynamiques
d'éducation et de formation incluant l'éducation
à la citoyenneté peut toutefois permettre de lever
un des handicaps majeurs dont souffrent les femmes dans un grand
nombre de pays. Souvent évoqué comme un obstacle à leur mise en oeuvre, le coût de ces politiques pose moins de problèmes qu'on ne le croit. Il convient certes de mener, dans chaque contexte, des études sur leur compatibilité avec les indispensables équilibres économiques et de rechercher le meilleur rapport coût - efficacité - équité. Mais, sans même quantifier le prix politique et financier de l'exclusion sociale, les sommes - souvent considérables, du moins dans les pays du Nord - actellement destinées à minimiser ses ravages pourraient être reconverties dans les actions productrices de cohésion sociale.
Indispensables pour résorber les inégalités
à l'intérieur de chaque pays, de telles réformes
ne peuvent toutefois avoir d'impact sur l'inégale distribution
de la richesse mondiale. Il apparaît nécessaire de
la réduire par la mise sur pied d'une fiscalité
internationale susceptible de dégager d'importantes ressources
financières qui seraient affectées au développement
social. Au sommet de Rio déjà, l'institution d'une
taxe sur la consommation d'énergie - la fameuse écotaxe
- avait été envisagée, et aussitôt
enterrée sous la pression des Etats Unis, des grandes compagnies
pétrolières et des exportateurs d'hydrocarbures.
L'explosion, au cours des dernières années, des
mouvements spéculatifs de capitaux, a popularisé
l'idée de créer une taxe - dite Tobin, du nom de
son inventeur - sur les bénéfices tirés de
ces placements. Là encore, de nombreuses voix s'élèvent
contre un tel impôt, au nom de la sacro-sainte autorégulation
du marché. Mais les résistances à l'instauration
d'une fiscalité internationale ne doivent pas empêcher
de continuer à en explorer les modalités, ni de
travailler à sa mise en oeuvre. On n'a fait ici qu'effleurer les multiples moyens de redistribuer, à l'avantage des plus démunis, les actifs nationaux et mondiaux. Il s'agissait de montrer, à l'aide de quelques exemples, que de telles politiques ne relèvent pas de l'utopie mais de l'indispensable traitement des causes de la crise sociale planétaire.
Les cités ont toujours été
des lieux de culture, de rencontre, des lieux fournissant d'immenses
opportunités à la créativité humaine.
Il faut apprendre à leur rendre ces fonctions, a plaidé
Jorge Wilheim. Mais peut-on appeler cités ces agglomérations
qui ne sont pas encore des villes et qui présentent de
nombreux caractères de la ruralité ? Comment gérer
le phénomène, général dans les pays
du Sud, de la «rurbanisation», pour reprendre un terme
forgé par les sociologues ? Autant de questions qui rappellent
l'urgence d'élaborer de véritables politiques urbaines
adaptées aux mutations contemporaines.
Immense chantier, on le voit, que celui d'une
réforme mondiale destinée à renverser les
logiques productrices de pauvreté et d'exclusion. Les débats
du colloque de Roskilde se sont attachés à mettre
en évidence la nécessité de modifier l'ordre
actuel des priorités pour construire, à l'échelle
planétaire, un développement durable qui soit fondé
sur l'être et non plus sur l'avoir.
Tentative nostalgique de retrouver des harmonies
sociales perdues et refus d'une évolution considérée
par ses défenseurs comme inéluctable? Certes pas.
La défense d'un autre développement, durable et
social, n'est pas, comme d'aucuns le prétendent, une réaction
négative aux chocs de la modernité. C'est au contraire,
comme le soutient Sixto Roxas, un combat pour la modernité.
En produisant de la crise, en se révélant incapables
de faire progresser l'ensemble de la société humaine,
les systèmes économiques et politiques actuels et
les technologies sur lesquelles ils s'appuient ont montré
leur obsolescence. En contester la validité, élaborer
des alternatives capables de réduire des fractures annonciatrices
d'orages planétaires, serait plutôt la seule manière
de préparer le XXI è
siècle. C'est-à-dire d'y faire entrer, avec des
chances égales de vivre dans la dignité, toute l'humanité.
Il n'est pas évide |