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Introduction
L’histoire de la " Maison-laboratoire de Mahdia" commence très simplement.
Dans une médina en apparence assez tranquille, la façade de cette maison
penche sur la rue et inquiète les habitants. Tout le monde s’accorde pour
envisager la destruction de cette maison sauf un, deux puis trois enseignants
de l’école d’architecture de Nantes qui trouvent à cette maison suffisamment
de caractère architectural pour lui souhaiter un autre destin que la condamnation.
Si les qualités architecturale de cette maison nous incitent à envisager
sa sauvegarde, nous ne croyons cependant pas que la démarche ne puisse
être que patrimoniale. De nombreux séjours dans cette médina nous incitent
en effet à penser que l’approche patrimoniale est celle de ceux qui viennent
du dehors : enseignants en architecture à la recherche de terrains d’investigation
, étrangers en demande de matériaux anciens et de forme polies par le
temps, professionnels à la recherche de savoirs-faire de qualité, experts
se penchant sur la préservation patrimoine sans en voir les limites ou
les contradictions . Nous n’ignorons pas que les habitants de la médina
ont d’autres problèmes architecturaux (d’humidité, de consolidation) et
sont confrontés à des choix difficiles (de transformation, d’adaptation)
. Mais la valeur patrimoniale de cette maison avait été un déclic, un
point de départ. Dans l’urgence et l’enthousiasme, cela allait suffire
pour convaincre des partenaires locaux essentiels : le responsable de
l’Institut national du patrimoine, Ridha Boussoffara, prêt à se battre
pour conserver une maison dans cette médina en mouvement et le maire de
Mahdia qui, par ailleurs, suit avec bienveillance notre travail pédagogique
depuis ses débuts.
Le projet de cette maison se clarifie assez rapidement. Il s’agit en
fait de comprendre pourquoi habitants et experts pensent différemment.
Pourquoi accordons-nous une importance à cette maison dans le paysage
urbain alors que d’autres pensent qu’elle a fait son temps ? Pourquoi
les habitants n’ont-ils plus confiance dans les savoirs-faire anciens
et utilisent béton et ciment alors que nous pensons qu’une partie des
réponses à leurs problèmes consisterait à se détourner du béton ? Dans
un premier temps, il s’agit donc de comprendre que le technique est indissociable
du social.
Mais comprendre, relativiser, tisser les liens entre des représentations
opposées ne suffit pas à modifier ces représentations. Des disciplines
comme la didactique ou la psychanalyse montrent que le changement n’est
pérenne que s’il est vécu, éprouvé, approprié. Il s’agit donc de trouver
des modalités qui passent par la pratique, pour que le débat s’alimente
des aspects les plus quotidiens. Ainsi une maison, un lieu matériel, serait
le prétexte et le révélateur de ces positions qui allaient s’échanger
dans ce cadre, à travers les arts de faire des uns et des autres et ce
que chacun en dit.
Mais si la connaissance des représentations, puis l’expérimentation apte
à les réagencer sont au cœur de notre projet de maison-laboratoire, celui-ci
ne peut se nourrir du simple affrontement de la modernité du béton ou
des menuiseries métalliques contre un hypothétique retour aux " savoirs-faire
ancestraux ", lesquels sont difficiles à remettre en œuvre, couteux ou
connotés d’archaïsme culturel. Il fallait une alternative à cette dialectique
des anciens et des modernes autour de quoi tout est figé pour redonner
au projet un sens architectural. Et au delà, parce qu’un projet n’est
jamais simplement architectural, il fallait imaginer des devenirs et des
ouvertures.
1. Un révélateur
du lien technique / social par l’écoute et le débat
On imagine que la technique est rationnelle, neutre et objective, alors
que c’est (aussi) un système de croyances et d’argumentations imaginaires
qui fonde son efficacité et sa validité pratiques. Un exemple suffira
à illustrer ce point essentiel dans la genèse de la maison-laboratoire
. Nous avons constaté d’importants problèmes d’humidité, qui pour tous
(habitants, maçons, techniciens) se règlent en recouvrant les maçonneries
de revêtements étanches (ciment, carrelage). Tous partagent par ailleurs
la croyance que l’humidité provient de l’air ambiant. Or c’est la capillarité
qui rend les maisons constamment humides, et en empêchant les échanges
thermiques des murs (par des revêtements et des mortiers hydrauliques)
le remède accentue les dysfonctionnements. Dans le même temps la population
affirme son refus des inconvénients d’un revêtement à la chaux, les maçons
trouvent plus confortable l’achat de sacs de ciment que la préparation
de la chaux, etc. On pourrait être tenté de proposer une alternative matérielle
réelle, dont la mise en œuvre serait aussi facile que ce qui se fait aujourd’hui,
qui aurait fait ses preuves dans d’autres contextes, qui serait d’un prix
comparable, etc. Mais cela serait insuffisant car ce n’est que lorsque
les croyances " techniques " dominantes des différents acteurs auront
évoluées que s’organisera, progressivement, une autre demande. On voit
qu’il ne suffit pas d’être dans son bon droit technique et scientifique,
mais qu’il importe de partir des conceptions socialisées et naturalisées
des acteurs sociaux. Cette reconnaissance est la condition nécessaire
au passage à d’autres conceptions, plus pertinentes au regard des problèmes
rencontrés. Convaincre au changement n’est pas une affaire simple, et
ne se réduit à une explication intellectuelle. Pour qu’il y ait questionnement
d’un savoir devenu inadapté, il faut imaginer quelques relais qui sont
autant de points de déstabilisation des croyances archaïques. Ces relais
ne peuvent être que partagés, matériellement partagés.
2. Un levier de changement
par l’expérimentation et le débat
La posture réflexive qui se contente d’analyse abstraite ne suffisant
pas, c’est la réalité d’un chantier grandeur nature et largement ouvert
à la population qui a semblé le levier le plus pertinent pour réfléchir
collectivement sur les pratiques des uns et des autres. Le changement
ne peut être décrété, il doit être partagé. C’est la condition de la pérennisation
d’une véritable évolution de la demande et des pratiques de transformation
de l’habitat. Cette expérimentation partagée et débattue, consentie et
discutée, à laquelle on peut se référer en plongeant dans son histoire
ou en venant voir la maison qui en porte les traces, est la seule façon
de substituer une conscience critique à des mythes explicatifs. A terme,
cela devrait nous inviter à élaborer des maquettes permettant des expérimentations
comparées et discutées ; ainsi le débat peut-il continuer et chacun peut-il
s’approprier ce qui parait aujourd’hui le plus apte à répondre aux problèmes
techniques qui se posent .
3. Une alternative
" architecturale "
La maison-laboratoire s’alimente ainsi des représentations socialisées
de chacun en matière d’architecture et de technique. Mais elle permet
aussi de développer des questions plus spécifiques au champ architectural,
et plus précisément d’interroger la doctrine habituelle en matière de
patrimoine. Puisque nous nous refusons autant la remise en état propre
aux monuments historiques que le laisser faire de certains aménageurs,
il restait à construire une spécificité dans ce débat à travers la maison-laboratoire.
Cette position inattendue d’outsider entre les anciens et les modernes,
c’est Christophe Palou qui allait l’introduire, lui qui était depuis longtemps
engagé dans une pratique bio de l’architecture : il évoquait des matériaux
plus naturels, comme ces mélanges de mortier de chaux et de chanvre qui
permettent de couler des terrasses thermiquement et structurellement satisfaisantes.
Cette ouverture fut probablement le déclic le plus important pour nous
puisqu'il nous permettait d’embrayer le projet en le situant entre patrimoine
admis et critique du patrimoine. Le projet devenait à nous yeux crédible
puisqu’il échappait aux catégories auxquelles nous-mêmes nous cherchions
à échapper : nous ne serions ni les défenseurs des techniques ancestrales,
ni les pourfendeurs des techniques industrielles, mais nous essayerions
d’inventer quelques chose d’innovant sans rompre avec la convention, nous
expérimenterions une approche différente en renvoyant dos à dos les anciens
et les modernes. Le compromis apparent rejoignait les gains de qualités
d’usages, de confort, de durabilité et peut-être esthétiques qui importaient
aux yeux des habitants.
4. Un " lieu " ouvert
et différent
On comprend qu’une telle approche soit fondamentalement ouverte, et vise
plus un processus qui ne sait pas dire son avenir qu’un résultat qui serait
présentable. Expérimenter c’est décliner des mises en œuvre différentes,
c’est prendre le risque du patchwork afin que les traces disent les décisions.
Les techniques de coulage des terrasses se succèdent, les enduits sont
dosés différemment, et le temps fera son œuvre. Les habitants auront ainsi
sous les yeux un livre d’expériences dans lequel ils pourront puiser,
dont ils pourront encore et encore débattre. C’est finalement et plus
généralement cela qui est l’enjeu final de cette maison : ouvrir un espace
de débat et de liberté non seulement sur les techniques, mais aussi sur
le devenir de cette médina, les actions des uns et des autres, voisins
le plus souvent, mais aussi habitants, commerçants ou politiques.
En conclusion : l’altérité
déclinée
Ainsi la maison-laboratoire se situe-t-elle dans plusieurs dynamiques
qui sont à la fois techniques et sociales, architecturales et politiques.
S’y confrontent des logiques d’experts et des compétences populaires,
des idées et des expériences. C’est un espace d’altérité. Et avec le temps,
elle s’ouvre et s’enrichit. Ceux qui n’étaient pas à l’origine de sa création
peuvent y venir à condition d’en accepter la Charte de la maison-laboratoire
éditée pendant l’été 2000. Il peuvent être architectes, mais exercer d’autres
métiers, comme Jilani Saadi, réalisateur de cinéma, qui développe une
dimension que nous n’avions pas envisagée initialement. D’une certaine
façon, dans les limites d’un projet que nous venons de développer, la
maison prend son autonomie.
Une brochure a été
établie avec la collaboration de :
- Ministère de l’Environnement et de l’Aménagement
du Territoire de Tunis
- Municipalité de Mahdia
- Programme de Gestion des transformations sociales (MOST)
- Bureau de l’UNESCO à Tunis
- Programme international hydrologique (PHI)
- Centre du Patrimoine Mondial (WHC)
- Plate-forme pour les régions côtières
et les petites îles (CSI)
Pour de plus amples informations veuillez contacter:
UNESCO-CSI
1, rue Miollis,
75732 Paris Cedex 15, France
Fax : (33-1) 45 68 58 08
E-mail : csi@unesco.org |
Bureau de l’UNESCO à Tunis,
12, rue de Rhodes, BP 363,
1002 Tunis, Tunisie
Fax : (216-1) 791588
E-mail : tunis@unesco.org |
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