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Développement urbain et ressources en eau 
dans les petites villes côtières historiques 
(la Méditerranée)

SAUVER LES REMPARTS D'ESSAOUIRA

Roland PASKOFF
Professeur émérite à l'université Lumière de Lyon


La ville d'Essaouira, longtemps connue sous le nom de Mogador, est située sur la côte atlantique du Maroc, à environ 300 km au sud-ouest de Casablanca. Fondée dans la seconde moitié du XVIII° siècle par la volonté du sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah, elle présente un caractère pittoresque, sans équivalent en Afrique du Nord, qui tient à ses fortifications à la Vauban, entourant des quartiers anciens aux rues étonnament rectilignes et larges dont le plan a été tracé par un français, Théodore Cornut (fig. 1). La création de la ville témoigne du contexte historique de l'époque marquée par la signature de traités de commerce avec des pays européens. Pour animer les échanges économiques, on fit appel à des familles juives et des consulats s'installèrent. Essaouira a été ainsi un authentique centre d'échanges entre civilisations.
 
 
Figure 1 Figure 1. La côte aux abords d'Essaouira (extrait de la carte nautique au 1:10 000, Service hydrographique de la marine, Paris, 1958)

Le rempart

Essaouira a été dotée dès sa création de d'ouvrages de défense. La ville est protégée par une enceinte crénelée, percée de portes du côté de la terre et flanquée de bastions face à la mer. Les outrages du temps et le manque d'entretien expliquent les désordres qui affectent aujourd'hui le rempart et beaucoup de constructions de la ville ancienne. Une telle situation porte atteinte au patrimoine historique et architectural du pays. Le secteur le plus menacé correspond à la courtine nord, directement baignée par la mer, là où elle protège l'ancien quartier juif, le mellah. Ici, d'anciennes maisons, souvent remarquables par leurs portes d'entrée ornementées et leurs colonnes en pierre avec des chapiteaux sculptés, tombent en ruine. Celles qui s'appuient sur le rempart contribuent à sa stabilité et en s'écroulant elles l'affaiblissent. Or, les vagues de tempête menacent d'ouvrir des brèches dans la muraille. L'Unesco qui a lancé en 1996 un réseau de coopération entre des petites villes côtières du bassin méditerranéen, connues pour leur intérêt historique et environnemental, se préoccupe de cet état de choses. Elle a demandé à des experts d'évaluer la dangerosité de la situation et de proposer des mesures qui permettraient de remédier aux désordres qui affectent le rempart, sans pour autant toucher à l'originalité de l'architecture et au caractère maritime de l'ouvrage .
 

L'assaut de la mer

L'attaque mécanique des vagues représente le processus fondamental qui est à l'origine de l'état de dégradation avancé du rempart d'Essaouira du côté de la mer, dans sa partie nord-est. Sans doute l'existence, à environ 300 m en avant de lui, d'un alignement d'ilôts toujours émergés -Jarf Barmil, Doukhana, Jarf Hmam- et, à sa base même, d'un platier rocheux qui découvre à marée basse contribue-t-elle au freinage, par diffraction et réfraction, des houles du nord-ouest dominantes quand elles arrivent à la côte. Même si les plus fortes vagues déferlent avant de l'atteindre, le rempart peut être ici directement frappé en situation de pleine mer par des lames jaillissantes de quelques mètres de haut lorsque, pendant la saison hivernale, se produit une conjonction entre une forte tempête (la hauteur significative de la houle annuelle est de l'ordre de 5 à 7 m), une marée ordinaire de vives-eaux (marnage voisin de 3 m) et de basses pressions atmosphériques qui peuvent relever le niveau de la mer jusqu'à 0,50 m. Dans ce cas, le phénomène de réflexion sur la muraille accroît encore le champ d'agitation de l'eau. Le rempart subit alors des coups de boutoir répétés qui, en produisant des vibrations, accrues par le phénomène de résonance, fragilisent la paroi en la fissurant. L'air comprimé dans ces fissures les agrandit et les élargit. A l'inverse, une succion se produit lors du retrait de l'eau, ce qui a pour effet d'entraîner le délogement de moellons et de pierres taillées. Les vagues peuvent alors se servir de ces matériaux, auxquels s'ajoutent des galets naturels, comme des projectiles pour bombarder le pied de la muraille, ce qui renforce considérablement leur puissance d'attaque et permet un travail de sape. Ainsi se creusent des cavités qui, en s'élargissant, mettent en porte-à-faux le rempart et conduisent à des écroulements, voire à des ouvertures de brèches.
 


Essaouira (photo de Anne Marie Seiler)



L'exposition du rempart à l'attaque de la mer

Le rempart d'Essaouira, là où il protège le quartier du Mellah, a fait l'objet de renforcements successifs et de multiples réparations au cours des dernières décennies. C'est donc que son attaque par la mer ne date pas d'aujourd'hui. Cependant, il apparaît que la muraille n'avait pas été conçue à l'origine pour résister à l'assaut des vagues de tempête. Ni son épaisseur -1,50 m seulement-, ni sa structure en moellons appareillés ne sont celles d'un ouvrage maritime. Il est donc très probable qu'à l'époque de sa construction au XVIII° siècle, la mer ne l'atteignait pas ou du moins rarement. C'était probablement encore le cas au début de ce siècle. En effet, un plan publié en 1893 indique l'existence d'une plage au pied du rempart, au droit du Mellah. La réalité de cette plage est confirmée par une carte postale datée de 1910. La photographie montre clairement un épais dépôt de galets sous laquelle disparaît le platier rocheux. D'emblée, on ne voit clairement, ni les conditions de sa mise en place, ni les causes de sa disparition. Peut-être s'agissait-il d'une accumulation résiduelle due à l'oued Ksob, un cours d'eau qui atteint aujourd'hui la mer au sud de la ville, mais qui a connu des divagations à l'époque historique et qui a pu déboucher dans un passé plus ou moins lointain au nord. Dans ce cas, la dérive littorale qui porte vers le sud aurait permis un apport et un dépôt de sédiments aux abords du rempart. Comment expliquer maintenant la disparition de l'accumulation de galets dans le courant du XX° siècle? Il est loisible de penser qu'elle a pu être exploitée pour couvrir des besoins en granulats et finalement épuisée. On est aussi en droit de penser qu'une recrudescence de la fréquence et de la force des épisodes tempétueux pendant notre siècle a eu pour résultat de la disperser totalement. Ces deux hypothèses ne sont d'ailleurs pas contradictoires, mais la solution du problème ainsi posé appelle de nouvelles recherches.
 

La protection du rempart

Pour contrecarrer l'attaque mécanique des vagues à la base du rempart, quatre types de solutions peuvent être proposées : (1) la construction d'un ouvrage de protection à la base même de la muraille; (2) la mise en place de brise-lames au large; (3) un rechargement en galets à son pied; (4) la création d'écueils artificiels en avant d'elle.

La construction d'un ouvrage de protection sous la forme d'un talus en enrochement ou en éléments de béton à la base même de la muraille aurait sans aucun doute pour effet d'arrêter toute attaque mécanique de la mer. Mais l' élevation que devrait avoir l'ouvrage -au moins 7 m- aurait aussi comme conséquence de masquer en grande partie la muraille qui n'est haute ici que de 12 m. On porterait ainsi atteinte à la valeur architecturale du rempart qu'il est souhaitable au contraire de sauvegarder.

La mise en place de brise-lames bouchant les deux ouvertures qui séparent les îlots de Jarf Barmil, Doukhana et Jarf Hmam est possible. Ces ouvrages arrêteraient la houle et créraient un espace de calme en avant du rempart qui se trouverait ainsi à l'abri de l'attaque des vagues, sans que soit pour autant affecté son aspect d'ensemble. Mais cette solution présente trois graves inconvénients. D'abord, son coût car une étude préalable de modélisation serait nécessaire et aussi parce qu'il s'agirait d'ouvrages de grand calibre en raison des profondeurs où on les implanterait et de la force des houles à laquelle ils devraient résister. Ensuite, un problème de qualité des eaux littorales car, en arrière de ces brise-lames, elles seraient moins facilement renouvelées, l'effet de chasse des courants de marée par les ouvertures entre les îlots ayant disparu. Enfin, un impact visuel des ouvrages à marée basse car, pour être pleinement efficaces, il faudrait qu'ils émergent nettement à marée haute, ce qui implique une cote d'arase au minimum de + 8 m.

Ne serait-il pas plus simple, et donc plus économique, de reconstituer au pied du rempart l'accumulation de galets qui existait encore au début de ce siècle et qui devait dissiper, au moins en partie, l'énergie des vagues avant que celles-ci n'atteignent la muraille? Sans doute pas, car les conditions hydro-dynamiques actuelles qui sont celles d'une côte en mode battu, font que l'on est en droit de craindre une dispersion rapide des matériaux ainsi apportés par les tempête hivernales. Il faudrait alors procéder périodiquement à de nouveux rechargements, d'où un problème de coûts récurrents. On court aussi le risque, en fournissant aux vagues déferlantes des galets qui seront utilisés comme outils de sape, d'accroître leur action d'érosion au pied du rempart, ce qui irait à l'encontre du but recherché!

La création d'écueils artificiels pourrait être une autre manière de protéger le rempart. Elle consisterait à édifier sur le platier rocheux qui précède la muraille, un ensemble de récifs sur lesquels se briseraient les vagues avant qu'elles n'atteignent l'ouvrage. C'est ce qui se passe plus à l'ouest où il est à l'abri de l'attaque mécanique de la mer. Ces écueils, hauts de 2 à 3 m, seraient faits de gros blocs d'éolianite et placés sur la ligne des plus basses mers, c'est-à-dire à une centaine de mètres en avant du rempart. En atténuant les houles, celui-ci serait protégé de l'attaque directe des vagues. L'opération présente plusieurs avantages. Sa réalisation peut être rapide car elle est à la fois simple, légère et souple.Elle n'exige pas de modélisation préalable. Elle offre aussi l'avantage de pouvoir faire l'objet de réajustements empiriques au vu des premiers résultats obtenus. L'érection d'un récif artificiel n'est pas irréversible: il est susceptible d'être déplacé, sa forme peut être modifiée. Enfin, c'est là un aspect essentiel du problème, le paysage côtier n'est pas dénaturé.

En dernière analyse, c'est ce dernier projet qui, si l'on prend en compte à la fois des critères d'efficacité, de reversibilité, de coût et de respect de l'environnement aussi bien naturel qu'architectural, mériterait d'être retenu pour mettre à l'abri de la destruction par la mer du rempart historique de la ville ancienne d'Essaouira.
 

Référence bibliographique

Mouline, Saïd, 1997 : Essaouira, repères de la mémoire, Ministère de l'habitat, Rabat, 91 p.
 

Légende des illustrations

Fig. 1. La côte aux abords d'Essaouira (extrait de la carte nautique au 1 : 10 000, Service Hydrographique de la Marine, Paris, 1958).

Photo © Anne Marie Seiler


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