UNESCO Social and Human Sciences
 
You are in the MOST Phase I website (1994-2003).
The MOST Phase II website is available at: www.unesco.org/shs/most.
 


 
Cet article fait partie du Document de discussion de MOST No. 37
Amérique latine : Les discours techniques et savants de la ville
dans la politique urbaine

Les mots de la planification du territoire au Mexique

par Daniel Hiernaux

UAM-XOCHIMILCO

Tout comme l’argot parlé dans les quartiers populaires de Mexico, le vocabulaire technique utilisé par les fonctionnaires de la planification du territoire a beaucoup changé durant les deux dernières décennies. Les fonctionnaires eux-mêmes ont changé. Les vieux architectes formés à l’urbanisme traditionnel ont été remplacés par une génération plus jeune et ambitieuse, qui maîtrise l’anglais et le jargon de l’informatique, et qui reproduit le mode de vie «yuppie» dans les sphères de la planification du territoire.

Mais cette transition s’est étendue sur plusieurs années, s’agissant en fait d’un changement de génération qui a pris un quart de siècle. Nous allons donc essayer de présenter dans cet article, le thème des mots de la ville, et plus particulièrement celui des mots de la planification au Mexique, dans un contexte d’histoire récente. Nous soutenons donc qu’il y a eu une évolution très significative du vocabulaire de la planification, et que ce changement de mots est à mettre en perspective avec d’autres processus de transition qu’a connus la bureaucratie mexicaine, ainsi qu’avec de nouvelles politiques publiques qui ont conduit le Mexique vers d’autres orientations globales. Quand on parle de politiques publiques, on ne fait pas référence seulement au passage d’un modèle économique nationaliste, avec des teintes de populisme dans le cadre d’une économie protégée et fermée à l’extérieur à un modèle néo-libéral, mais aussi à une évolution radicale des concepts liés à l’aménagement du territoire.

Il est possible, à notre avis, de distinguer trois étapes dans cette évolution: celle durant laquelle a prévalu le modèle nationaliste, associé toutefois à certaines influences américaines et françaises. Celle du modèle de la planification intensive, accompagné d’un nouveau vocabulaire davantage forgé dans les sphères des organismes internationaux mais émanant aussi d’une certaine gauche et, finalement, l’actualité néo-libérale qui se traduit par un vocabulaire d’entreprise et de gestion stratégique par l’Etat. Par la suite nous détaillerons ces trois phases en en définissant les temps, les origines, les implications sur la conception de la ville et le vocabulaire. Il est bien évident que cet article ne peut venir à bout des effets de ces choix de mots. Il leur faudrait sans aucun doute un travail plus détaillé, mais nous pensons établir dans ce texte les premiers jalons de cette entreprise.
 

La planification dans le Mexique nationaliste: les mots de l’urbanisme technique

La première expérience de planification urbaine au Mexique remonte au plan d’aménagement (jamais mis en œuvre) conçu par l’architecte Carlos Contreras pour Mexico, vers 1928. L’histoire de ce projet est assez longue, c’est pourquoi nous retiendrons ici deux faits essentiels concernant le vocabulaire qui aura cours dans les décennies suivantes: ce sont les architectes qui tiendront, avec les ingénieurs, le haut du pavé en matière de développement urbain et cela, jusqu’aux années soixante-dix (1). D’autre part, les techniciens de la planification récupéreront les enseignements des grands courants de l’urbanisme moderne, parmi eux Ebenezer Howard, Le Corbusier et la Charte d’Athènes, Gaston Bardet, Patrick Geddes et Patrick Abercombee. C’est autour de leur vision que se concrétise le vocabulaire de la planification. Cependant, la proximité avec les Etats-Unis aura également un impact que l’on peut repérer dans le choix des mots du design urbain qui était alors si en vogue.

A titre d’exemple, on peut passer en revue le livre «classique» de Domingo García Ramos publié pour la première fois en 1961, livre de textes d’urbanisme à l’usage des étudiants d’architecture (2) : L’auteur y déclare sa ferveur pour l’urbanisme moderne et technique, si bien traduite par la phrase suivante: «la statistique est le pégase de l’urbanisme» (García Ramos, 1961:105). Les mots de l’urbanisme sont donc ceux qui ont fait les beaux jours de l’urbanisme moderne: l’hygiène, l’ordre, la séparation des fonctions, le zonage, la hiérarchie des services, la sur-occupaction (hacinamiento), entre autres. Pour García Ramos, l’urbanisme doit se traduire par un Plan de Régulation (Plan Regulador), terme qui s’imposa jusqu’au début des années soixante-dix.

Cependant, la réalité urbaine du Mexique et tout particulièrement celle de Mexico, avait déjà imposé des mots spécifiques: vecindad, paracaidismo et colonias proletarias (3), qui évoquent la juxtaposition des réalités modernes d’une ville qui s’insère dans l’industrialisation après la seconde guerre mondiale, mais qui subit aussi les contre-coups d’une urbanisation accélérée. Dans les villes les plus développées du Mexique, une planification urbaine traditionnelle s’impose alors, et il semble bien que son vocabulaire n’ait pas été très différent de celui d’un urbanisme opérationnel, c’est à dire occupé par le contrôle des quartiers les plus centraux, mais sans intervention sur les périphéries pourtant affectées par les taux de croissance les plus rapides.

Ce qui caractérise cet urbanisme opérationnel n’est pas tant l’intensité de son intervention, ni la qualité de son analyse des situations urbaines nouvelles que vont vivre les plus grandes villes du Mexique, du fait de l’urbanisation intense du pays, c’est son aspiration à la technicité .
 

Nouvelles réalités, nouveau vocabulaire: les mots de la planification intensive (1970-1982)

Il faudra attendre la fin des années soixante pour que la conscience des effets de l’urbanisation intense du pays donne lieu à un problème national, repris par le discours officiel. Dès 1970, le président Luis Echeverría, prend note des inégalités régionales et du problème causé par la croissance stupéfiante de Mexico. C’est toute l’activité du gouvernement qui s’en ressent alors. De nouvelles institutions voient le jour, et avec elles, de nouveaux termes qui reprendront à leur compte des réalités sociales complexes et déroutantes pour les urbanistes traditionnels. C’est cette nouvelle dynamique qui transformera radicalement le vocabulaire utilisé par la planification officielle, un nouveau vocabulaire qui, avec le temps, sera diffusé sur tout le territoire, et repris par tous les groupes sociaux.

Le déferlement de mesures nouvelles destinées à contrôler les évolutions régionales et urbaines, ne peut être décrit en quelques pages. Nous renvoyons donc à d’autres sources pour comprendre à fond ces mesures et la construction d’institutions qui les ont accompagnées.

Dans ces ensembles de mesures, plusieurs facteurs sont présents: tout d’abord le rôle des instances internationales qui imposent au Mexique un vocabulaire qui aura cours, grosso modo, jusque vers la moitié des années 1980. Il s’agit tout d’abord des Nations Unies. La décennie 1970 ayant été déclarée celle de l’urbanisation, l’Organisation a forgé un vocabulaire nouveau dont le terme d’établissementhumain est sans conteste le fer de lance. Hors de toute possible contestation idéologique, il se veut neutre et capable de s’imposer dans tous les pays; en effet, toute agglomération de quelques personnes est en fait un établissement humain. Ce terme commencera à prendre de l’importance au Mexique vers 1975-76 avec la préparation de la participation du gouvernement mexicain à la réunion sur l’Habitat qui devait avoir lieu à Vancouver en 1976.

Les structures mexicaines sont également influencées par les propositions qui surgissent de la planification française; cette dernière, en effet, a été prise comme modèle de l’intervention d’un Etat relativement fort et centraliste dans un contexte d’économie mixte. On verra donc apparaître les termes développement urbain, aménagement du territoire, inégalités régionales, dans les discours et les propositions officielles de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix.

La proposition des Nations Unies essaie davantage de se poser dans un champ neutre, qui ne doit pas, par exemple, blesser la susceptibilité des Etats-Unis où le terme de « planification » est ressenti comme un relent de communisme (4), ni celle des pays non alignés qui sont les plus demandeurs d’un nouveau modèle d’intervention publique dans le champ du territoire et de la ville en particulier. Ces mots seront diffusés au Mexique par plusieurs instances: un groupe assesseur des Nations Unies qui travaille avec le gouvernement mexicain vers 1975; la Commission Economique pour l’Amérique Latine qui s’est lancée dans plusieurs études urbaines; mais aussi par des cours de formation professionnelle de courte durée offerts à des fonctionnaires sous le patronage des Nations Unies. La Banque Mondiale participera aussi à cet effort avec le programme conjoint sur les Etablissements Humains dans les pays sous-développés organisé au Massassuchets Institute of Technology (5) et par le biais de son Institut de Développement Economique qui a proposé de nombreux cours, dont celui de « Managing Urban Growth » destiné à atteindre nombre de fonctionnaires des pays sous-développés.

Mais il y aura confusion de vocabulaire; alors que les fonctionnaires les plus liés au modèle politique traditionnel continuent d’utiliser les termes anciens, les nouveaux fonctionnaires empruntent ceux des organismes internationaux. Il fallut donc construire de nouveaux dictionnaires. Nous en connaissons pour le moins deux. Le premier fut conçu à la fin du sexennat de Luis Echeverría, et publié en 1976. Le second verra le jour après la création du Ministère des Etablissements Humains et des Travaux Publics, en décembre 1976, lors du changement de président. Le nom de ce nouveau ministère donne bien le pouls du moment, de même que la Loi sur les Etablissements Humains, proclamée dans les tous derniers mois du régime de Luis Echeverría.

Le changement d’orientation, cependant, ne fut pas dû seulement à l’imposition de termes issus des institutions internationales. Il convient aussi de prendre en compte que le Mexique a commencé, vers les années 1970, à développer une recherche urbaine propre, champ dans lequel il avait un retard considérable. On peut par conséquent attribuer plusieurs filiations aux influences qui modèleront ainsi le nouveau vocabulaire de la fin des années soixante-dix. L’une d’elle résulte de la présence au Mexique de nombreux réfugiés politiques chiliens, argentins et brésiliens, qui contribueront largement à l’adoption d’un vocabulaire d’origine marxiste, avec cette «couleur» latino-américaine toute particulière du «marxisme structuraliste dépendentiste universitaire». Il serait erroné toutefois, de croire que ce changement de vocabulaire a incombé seulement aux réfugiés; les changements à l’intérieur même de l’UNAM post-68 avaient déjà ouvert la porte à une critique des politiques urbaines et à l’apport du vocabulaire marxiste dans le champ du travail des architectes et des urbanistes mexicains (6). On voit donc alors de nouveaux termes s’imposer au vocabulaire des chercheurs: la dépendance, la relation centre-périphérie, les marginaux et la marginalité, etc. Tous ces mots/concepts, bien connus des spécialistes de sciences sociales sur l’Amérique latine, feront aussi leur apparition dans le monde officiel. L’explication en est simple; le gouvernement de López Portillo introduisit de vastes contingents de chercheurs dans les milieux du gouvernement (dont nombre d’étrangers) qui mettront leur vocabulaire à l’ordre du jour.

Ainsi voit-on les documents de planification de l’époque regorger de termes plutôt incongrus dans le contexte d’un vocabulaire officiel. D’une certaine façon, la planification urbaine tend à s’identifier avec la gauche. Les plans furent légion: plan national de développement urbain, plan de développement urbain de chaque état, puis plan de chaque municipalité, copies conformes d’un plan type, répété indéfiniment sans qu’il soit prêté trop d’attention aux contenus. Outre la critique évidente qui a été faite de ce processus de production «fordiste» de plans faits à la chaîne, il convient aussi de prendre en compte l’énorme effet de diffusion qu’a connu ce vocabulaire de la planification; le moindre recoin du territoire aura droit à son plan de développement urbain, fabriqué de loin par des techniciens qui parfois ne visitent pas la région; si le maire n’est pas analphabète (ce qui est parfois le cas), il devra lire un document truffé de termes du genre corresponsabilité sectorielle (soit le partage des fonctions entre institutions), niveau normatif (ce qui doit être fait). Or, en soit, la planification urbaine s’appuyait sur des idées très simples: la concentration urbaine est trop forte, il faut «freiner» la croissance des métropoles...; on observe un phénomène de «concentration-dispersion» de la population, une urbanisation «spontanée», etc.

Idées simples parfois erronées (7) soutenues par un vocabulaire spécifique. Sans aucun doute, le sexennat 1976-1982 a été l’éphémère moment de gloire des planificateurs urbains. Ils imposèrent leur façon de voir, ils construisirent une idéologie et ils en formèrent les mots. Un nouveau dictionnaire verra d’ailleurs le jour en 1984, qui cherchera à mettre de l’ordre dans ce foisonnement de néologismes (8).

Toutefois la crise qui accompagna les deux dernières années du sexennat, imposèrent un changement dans les politiques économiques. Celles-ci furent révisées en accord avec les mesures d’ajustement économique imposées par les banques et les organismes internationaux. Le glissement vers un modèle néo-libéral n’eut cependant lieu que lentement car les nationalistes réussirent à conserver encore des positions importantes dans le gouvernement.

Pour ce qui touche aux questions urbaines, on a pu noter de nombreux changements. Ces derniers contribuèrent à déplacer progressivement les porteurs du discours traditionnel et à effacer leurs pratiques et leurs mots.

Le terme planification continua a être utilisé: face à ce qui est apparu comme un chaos dans les niveaux de planification qui marquèrent le sexennat précédent, le gouvernement eut recours à une loi de façon à imposer une structure de planification hiérarchisée, assortie de délais de présentation des plans, des contenus, etc. La planification «mise en ceinture» perdra progressivement son glamour ; elle perdra de l’importance, et deviendra le canal de production de documents standardisés, dans lesquels de nouvelles notions commencent à poindre, la question de la «stratégie» en premier lieu. Les raisons en sont bien évidentes; il était clair pour tout le monde que la planification traditionnelle, connue comme planification normative au Mexique, n’avait donné que peu de résultats, raison pour laquelle il fallait la rendre plus flexible, moins rigide, en faire une espèce de planification post-fordiste en quelque sorte, bien que ce terme ne fut jamais employé.

Le courant néo-libéral qui prend alors les rênes du pays, se tournera vers l’entreprise, celle que l’on considère comme l’acteur social central dans un modèle socio-économique remis aux mains du marché. Le succès de Lee Iacocca dans l’entreprise automobile fut donné comme exemple à suivre. La vision japonaise de la gestion des entreprises, et en général, le modèle des entreprises à succès s’est imposé. Qu’est-ce qui est considéré comme la clé de ce succès? Le recours à une gestion de plus en plus stratégique, flexible, adaptable à un monde truffé d’incertitudes. Le gouvernement mexicain commencera alors à imposer le vocabulaire de ce type de gestion dans les programmes de gouvernement, dans les projets officiels, et même dans la planification urbaine.

Soulignons que, dans la pensée des planificateurs latino-américains, l’idée de stratégie avait déjà acquis une position importante. Citons à ce sujet Carlos Matus, planificateur d’origine chilienne émigré au Venezuela, qui a élaboré dans ce pays sa théorie de la planification des situations et plusieurs livres diffusés par Cordiplan, l’institution vénézuelienne de planification (Matus, 1 et 2). Ces documents ont eu une certaine diffusion au Mexique, et une influence non négligeable sur les professionnels.

Le cas le plus illustratif de ce glissement de vocabulaire est celui du PRUPE, Programme de Rénovation Urbaine et de Protection de l’Environnement, programme «stratégique» émis par le gouvernement du Distrito Federal de Mexico en 1987, après les tremblements de terre de 1985. Ne faisant aucune allusion aux façons traditionnelles de planifier et surtout de présenter les documents de planification urbaine, le PRUPE se situe bien davantage dans la ligne des schémas directeurs d’aménagements à la française que dans la ligne des plans de développement urbain du sexennat précédent. Conçu en fait par une nouvelle génération de technocrates, il représentait vraiment une rupture de style et de fonds avec les constructions antérieures. Il utilise également davantage les nouveaux mots qui auront pignon sur rue au cours du sexennat suivant.

On sait que cette façon de voir mais surtout de dire les choses était prématurée en 1987. Le plan restera donc dans son tiroir du fait de l’opposition de la vieille garde des planificateurs et des politiciens d’alors. Il est remplacé un peu plus tard par une révision du plan de développement urbain de 1982, assorti de certaines adaptations au vocabulaire en vogue: les plans urbains deviendront de plus en plus «stratégiques» et de moins en moins «normatifs».

C’est à partir du sexennat de Carlos Salinas (1988-1994) que le discours de la planification tombera de plus en plus en désuétude.

Seul, le plan national de développement s’est maintenu, devenant un exercice de style, une rhétorique de gouvernement auquel on prête de moins en moins d’attention. Le plan national de développement urbain est toutefois produit, tardivement certes et après de nombreuses hésitations qui découlent de la question suivante: faut-il, dans le cadre d’un modèle économique de marché libre, donner des orientations à l’organisation du territoire? Nous avons volontairement utilisé le mot « organisation » au lieu d’« aménagement » (ordenamiento); ce dernier, en effet, fut littéralement banni du vocabulaire officiel car il représentait justement les tendances les plus étatiques face au désengagement de l’Etat. D’ailleurs le gouvernement mexicain opta pour laisser soumettre l’organisation du territoire aux forces du marché.

Il est cependant assez intéressant d’observer que presque vingt ans de néo-libéralisme n’ont pas complètement étouffé les termes de la planification; au contraire. Dans les municipalités et les états gouvernés par le Parti d’Action Nationale (droite libérale), la planification urbaine et régionale reprend vigueur, avec un sens différent de celui du passé. Il s’agit aujourd’hui de mettre en œuvre des politiques d’accompagnement des investissements privés, en leur offrant la meilleure organisation territoriale possible, dans le cadre d’une stratégie de développement et de croissance. Les Etats du Chihuahua et du Guanajuato sont exemplaires à ce sujet. En fait, de nombreux planificateurs de la vieille école se sont convertis à la nouvelle religion; la permanence dans les postes oblige. Il y a donc dans les nouveaux instituts de planification municipale, par exemple à Ciudad Juárez, ville frontière dans le Chihuahua, un effort de technicisation à travers l’usage de modèles de développement urbain, de systèmes d’information géographiques et de télédétection. Se répand parallèlement un vocabulaire plus proche de celui des entreprises, qui rejoint leurs idées, mais qui est aussi un désir de démontrer une efficacité à laquelle on n’a pas recours dans la planification normative traditionnelle.

Le vocabulaire désignant l’urbain intègre donc de nouveaux mots : globalisation, productivité des villes, compétitivité des villes et des régions, etc. Des mots qui renvoient bien davantage à celui des études urbaines américaines qu’au courant français ou francophone en général. Cela s’explique par le fait que l’enseignement portant sur le développement urbain et le système éducatif en général sont bien davantage tourné vers le Nord proche que vers l’Europe. Le retour en force d’une relation étroite avec les Etats-Unis, c’est l’imposition d’un nouveau vocabulaire, le recours à de nouvelles pratiques d’urbanisme et de planification, mais aussi le déplacement progressif de la vieille caste des planificateurs, architectes, géographes, ingénieurs, sans doute aussi sociologues, au profit des économistes, des politologues (qui se penchent assidûment sur ce nouveau terme intraduisible de «gouvernance») et des administrateurs d’entreprises.

Nous sommes loin cependant d’une situation homogène et surtout stable; deux traits nous le révèle. D’abord, la vieille garde des planificateurs est encore très proche des postes de pouvoir dans les régions du Sud où l’on continue à parler des «établissements humains» et de la loi correspondante. Les mots de la planification en province ont souvent plusieurs sexennats de retard par rapport aux termes à la mode qui s’imposent au centre. Dans le Nord, nous l’avons souligné, la planification n’est pas morte, tout au contraire, mais elle prend aux entreprises privées, ses façons de faire et ses mots, raison pour laquelle elle est acceptable et acceptée, par un secteur privé qui craint de plus en plus le développement chaotique qui semble s’être installé au cours des dernières années; les hommes d’affaire, en effet, veulent de l’ordre pour la paix de leur affaires.

Le Distrito Federal est à dire vrai un cas singulier qu’il convient d’évoquer. Dès 1995-1996, un groupe de planificateurs formé dans la tradition de l’intervention de l’Etat, imposa ses vues dans la formulation d’un plan métropolitain, qui fut d’abord commandité par le gouvernement de l’Etat de Mexico (9), puis repris par le régent de la ville qui provenait du même groupe politique que le gouverneur de l’Etat. Après la victoire de la gauche aux élections de 1997, le gouvernement de Cuauhtémoc Cárdenas fit sienne la proposition antérieure mais il embaucha aussi le chef du projet avec la fonction de secrétaire du développement urbain.

Mis à part les aspects politiques qui ne sont pas du ressort de cet article, une lecture de ce plan métropolitain révèle l’utilisation d’un vocabulaire des années 1970. Ce retour à l’ancienne conception de la ville, de la planification et de la gestion urbaine, est une de ces données importantes qui peuvent aussi avoir des implications dans d'autres états et d’autres municipalités, notamment dans les circonscriptions administrées depuis peu par le Partido de la Revolución Democrática (PRD) qui ne manqueront pas de prendre leur inspiration dans les textes produits par le Distrito Federal.

On citera aussi le fait que dans les dernières années, la Commission des Etablissements Humains et Travaux Publics de la Chambre des Députés a commandé une étude dans la perspective de revenir à une politique d’aménagement du territoire, qui a été abandonnée, comme on l’a déjà mentionné.

Quelle conclusion alors sur l’usage des mots ? En premier lieu, les mots de la planification surgissent dans des contextes idéologiques précis, desquels ils sont tributaires mais aussi auxquels ils contribuent. Les changements dans la politique nationale au Mexique se reflètent de façon évidente dans l’adoption de certains mots, de discours particuliers dont la vogue est temporaire.

Ces mots sont utilisés par des fonctionnaires dont le recrutement est lui aussi temporaire. Mais ils marquent aussi les changements dans les compositions socio-professionnelles qui s’occupent des questions urbaines. Il y a donc selon les périodes, adoption ou rejet de certains termes auxquels on attribue un contenu conceptuel liés à des professions.

Les influences externes, pour leur part, ne doivent pas être négligées: vogues issues de milieux académiques qui imposent des mots (celui de «village global», par exemple), mais aussi influence significative des organisations internationales (la Banque Mondiale, HABITAT et les Nations Unies, l’UNESCO quand il parle des centres historiques et de la protection du patrimoine, en sont quelques exemples).

Rappelons pour finir qu’au cours de leur transmission et leurs voyages, les concepts peuvent quelque peu changer de contenu réel/concret. Les mots de la planification de la ville se construisent au long de celle de son histoire, mais ils reflètent aussi profondément la société, les influences qui s’exercent sur elle, et les inégalités entre groupes sociaux et politiques et entre régions. Une étude plus approfondie de ces mots devrait ainsi déboucher sur une relecture de la société.


Notes

1. Le livre de García Ramos que nous citons par la suite, débute par une préface du directeur de l’Ecole Nationale d’Architecture, qui mentionne que l’urbanisme est une des branches les plus importantes de l’architecture (García Ramos, 1961: 9).

2. Réedité constamment jusqu’aux années 80, ce livre a été la source de formation des nombreux architectes mexicains qui se sont dédiés par la suite à l’urbanisme et à la planification. Il faut aussi signaler le fait qu’il a eu une grande influence en Amérique Latine, au vu de la forte diffusion de l’architecture mexicaine et de ses enseignements (L’Université Nationale Autonome du Mexique, UNAM, est non seulement la plus grande université du Mexique, elle a acquis une énorme renommée qui lui a attiré de nombreux étudiants étrangers, dont beaucoup d’architectes et d’urbanistes).

3. Vecindad est le terme qui désigne une ancienne maison de maître à plusieurs patios, dont les chambres qui les entourent ont été transformées en habitations pour des familles. Le livre d’Oscar Lewis (Les fils de Sanchez) illustre bien le mode de vie qui en découle. D’autres pays d’Amérique latine ont aussi construit leur vocabulaire propre pour décrire ce genre de logements, par exemple conventillos au Chili. Le «parachutisme» (paracaidismo) est le fait d‘occuper un terrain de façon collective et illégale, sous la conduite d’un leader, système qui n’est quasiment plus d’actualité au Mexique. Les «quartiers prolétaires» sont ceux qui sont habités par les nouveaux venus dans la ville qui s’insèrent dans les activités industrielles en pleine croissance mais aussi dans les services et le commerce.

4. Un essai de contrecarrer les concepts et les termes même de la planification d’origine soviétique par les Etats-Unis, peut être trouvé dans le texte sur la planification démocratique écrit par le responsable du projet regional de Tennessee Valley Authority, et fortement diffusé en Amérique Latine dans les années 50 et 60.

5. Il s’agit entre autres du diplôme de spécialisation «Low-Cost Housing for Human Settlements» organisé par Reinhardt et Caminos au MIT, pépinière de fonctionnaires de la Banque Mondiale mais aussi des pays sous-développés dont le Mexique.

6. Après 68, fut créée une école parallèle d’architecture et d’urbanisme d’orientation marxiste, connue comme «autogobierno» (l’auto-gouvernement), la formation reconnue par l’UNAM, tout autant que celle que donnait encore l’école officielle, se basait sur l’école française de sociologie, dont Lefebvre, Castells, Lojkine et Topalov étaient les principaus héraults.

7. Par exemple quand on affirmait gaiement que Mexico atteindrait 33 millions d’habitants en 2000, alors que la population plafonne autour de 22 millions!

8. Un cas assez amusant est celui du Plan global de développement national 1979-1982. Ce plan était en fait le plan sexennal de gouvernement, mais il fut publié après le Plan National de Développement Urbain (1978) et celui de l’industrie, par exemple. Il fallut bien lui donner le titre de «global» pour mettre en évidence qu’il essayait (sans trop de succès d’ailleurs) de faire la synthèse des idées et des propositions de ses prédécesseurs, centrés sur des aspects sectoriaux plus particuliers. Néologisme assez précurseur que de l’appeler le «plan global».

9. C’est l’Etat qui entoure le Distrito Federal (sauf du côté Sud) et sur lequel s’est établie à l’heure actuelle plus de la moitié de la population de la zone métropolitaine de Mexico.


Les idées et opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs et n'engagent pas la responsabilité de l'UNESCO.


To MOST Clearing House Homepage