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Cet article fait partie du Document de discussion de MOST No. 37
Amérique latine : Les discours techniques et savants de la ville
dans la politique urbaine

Discours scientifique et politiques publiques
au sud du Brésil (1914-1930)

par Sandra Jatahy Pesavento,

Université Fédérale du Rio Grande do Sul

Dans l’extrême sud du Brésil, l’Etat du Rio Grande do Sul, à la frontière de l’Argentine et de l’Uruguay, acquiert avec la proclamation de la République en 1889, un caractère sui generis. Le groupe qui a pris le pouvoir avec le Parti Républicain Rio-grandense (PRR), l’a gardé pendant les 40 ans de ce qu’on a appelé la Vieille République (1889-1930). Le positivisme était sa source d’inspiration en matière de comportement politico-administratif. Adaptées, sélectionnées, re-signifiées, les idées d’Auguste Comte permettaient aux républicains gaúchos de formuler un programme de gouvernement « progressiste-conservateur », au sein duquel s’articulait une structure autoritaire de gestion associée à une proposition de développement économique multilatéral, le tout impliquant un fort contrôle social.

Si l’on prenait en considération la structure traditionnelle d’agriculture et d’élevage de l’Etat, la modernisation attendue passait obligatoirement par son renouvellement technique et, surtout, par une stratégie de développement du capital non-agraire. Dans ce contexte, la ville ressort comme le lieu privilégié de l’action, soit dans le discours économique sur les nouvelles formes productives, soit en tant qu’espace critique des tensions sociales supposant par conséquent leur contrôle. En plus, la ville devient, à la charnière des XIXe et XXe siècles, un problème exigeant la définition de politiques publiques d’intervention, pour que les « citoyens », consommateurs idéalisés de cet espace qui se veut ordonné, hygiénique, beau et rationnel, puissent y vivre.

C’est sur cet aspect que nous nous penchons, prenant comme « corpus d’analyse » les articles publiés par une revue technique, spécialisée dans la diffusion des questions liées au progrès de l’Etat. Ces articles ont traité, pour la plupart, de thèmes urbanistiques, tout au long de la Vieille République. Notre période d’analyse retient les articles parus entre 1914, année de création de la revue, jusqu’à la fin de la Vieille République, en 1930. Il s’agit de la revue EGATEA, de l’Ecole d’Ingénierie, qui s’est chargée de la diffusion d’un savoir scientifique consolidé sur la ville et qui est le reflet de l’un des regards qui se posent sur celle-ci : celui des ingénieurs. Ce regard qualifie, sélectionne, hiérarchise et construit son objet, la ville moderne. Une ville de désirs, qui sera définie par un discours scientifique et rendue possible par des pratiques et des postures d’interventions dans cet espace social. Cependant, notre intérêt n’est pas d’étudier ces pratiques ou l’application du discours, mais de récupérer la définition d’une politique publique urbaine à partir d’un langage scientifique spécialisé, celui des articles sur le thème urbain publiés dans EGATEA.

L’Ecole d’Ingénierie, fondée en 1896, était le centre formateur de l’élite techno-scientifique et en même temps, la pièce fondamentale du projet de création d’une Université Technique. Bien que stratégique dans la mise en place de la proposition républicaine et positiviste d’éducation des élites, l’Ecole d’Ingénierie a été créée grâce à l’initiative d’un groupe d’ingénieurs militaires, eux-mêmes de formation positiviste et professeurs à l’Ecole Militaire de Porto Alegre, auxquels se sont joints quelques ingénieurs civils. Le gouvernement de l’Etat soutenait l’initiative privée et, fidèle aux enseignements de Comte se référant à la non-participation de l’Etat, ne prenait pas la responsabilité du projet. Cette non-participation du gouvernement n’empêchait pas qu’il s’agissait de l’initiative d’une même élite cultivée, qui occupait différents espaces – le gouvernement et l’enseignement supérieur – et qui cherchait une proposition modernisatrice pour le Rio Grande (1).

Avec son propre bâtiment, construit à l’aide d’une souscription populaire de fonds, sur un terrain donné par la mairie, l’Ecole d’Ingénierie allait recevoir également des ressources issues du budget de l’état, afin d’aménager bureaux et laboratoires.

En 1914, elle a commencé à publier la revue EGATEA, qui tirait son nom des lettres initiales des six instituts qui faisaient partie de l’Ecole: Ingénierie, Gymnase Júlio de Castilhos, Astronomique et Météorologique, Technique et Professionnel, Electro-Technique et Agronomie et Vétérinaire (2).

Le premier numéro de la revue expliquait sa vocation : servir de tribune pour la discussion de toutes les questions qui, d’une façon directe ou indirecte, avaient un rapport avec le progrès de l’Etat et de ses classes productrices, ainsi que diffuser les « idées modernes en matière de science et d’industrie » (3). La revue faisait essentiellement ressortir la nécessité de rationaliser la structure de production de l’Etat, d’adopter les plus récentes innovations technologiques et de diffuser les procédés industriels modernes. Parallèlement, le discours scientifique plaçait la ville comme champs de cette transformation radicale, et ce n’est pas par hasard si, dans son troisième numéro, la revue révélait une vision du plan d’amélioration de Porto Alegre fait par l’ingénieur et architecte João Moreira Maciel (4). Le gouvernement de la mairie avait commandé à Maciel, en 1910, un projet de modernisation urbaine pour la capitale gaúcha qui, comme d’autres exécutés dans le pays (à Rio de Janeiro et à São Paulo), devrait mettre en route un ensemble de réformes destinées à remodeler la ville.

Maciel avait le profil de la tâche qui lui avait été assignée : il travaillait à São Paulo, et avait été complimenté par le Professeur Auguste Choisy, de l’Ecole des Ponts et Chaussées de Paris. A Montevidéo, il avait conçu des projets auprès des architectes français Girault et Chiffaut, auteurs du Petit Palais, pavillon construit à l’occasion de l’exposition parisienne de 1900 (5).

Pour « satisfaire aux conditions imposées par la civilisation moderne », Maciel présenta son plan dans un article de la revue EGATEA.

Il faut remarquer que Maciel parle de la vieille ville coloniale sur laquelle il a l’intention d’intervenir en vertu de son caractère pittoresque ». L’« ancien » devient l’équivalent de «différent » ou d’« exotique », car éloigné dans le temps et hors de « l’évolution naturelle des sociétés », si chère au positivisme. Là encore, il convient de rappeler la référence de Maciel aux principes généraux du comtisme – et, cependant, du Gouvernement de l’Etat et de la Mairie –, car, dans l’introduction de son rapport au Maire, il précise que le critère adopté est celui d’ « améliorer, tout en conservant ».

A partir d’un plan de la ville de 1839, Maciel indique que le Porto Alegre du XXe siècle allait présenter « la même disposition qu’à cette époque-là, avec les tranchées et forteresses d’alors » (6). La muraille avait été détruite, mais elle demeurait dans l’imaginaire collectif comme la limite symbolique de l’urbain et du suburbain. Ce que Maciel signale est que, malgré cette persistance de la représentation coloniale,

(...) les besoins d’une population grandissante, du commerce et de l’industrie et les moyens de transport modernes réclament jour après jour de nouvelles voies dans cette partie, la plus ancienne de la ville. (7) Or, malgré la reconnaissance du fait que la ville ne se limitait plus « à l’intérieur des murailles » symbolique, ce dernier demeurait toujours la zone vers laquelle l’Intendance (c’est-à-dire le gouvernement municipal) devait tourner son attention, vu l’urgence des problèmes et l’exiguïté des ressources, laissant ainsi la banlieue pour un futur qui jouirait de moyens financiers.

L’ouverture de larges avenues dans le centre-ville devrait être réalisée avec précaution, étant donné les maigres ressources de la municipalité. Maciel a introduit cependant dans le rapport, le brouillon d’une ville idéale, d’inspiration haussmanienne:

Nous sommes partisans d’avenues ayant un minimum de 22 mètres de large, avec des arbres des deux côtés; ou si elles sont plus larges, avec des arbres au centre et de chaque côtés, ou de façon alternée au centre, presque au centre et sur un des côtés, créant ainsi de temps en temps des ‘ronds-points’, cherchant ainsi le pittoresque, le mettant en relief par des alignements en courbe ou polygonaux, et ne laissant la ligne droite que pour certains cas, quand cela est possible sans inconvénients, et surtout pour les grandes artères de circulation (8). Cette « ville idéale » devait ouvrir la voie à la « ville possible », qui n’a pourtant pas été concrétisée à l’époque de la gestion de José Montaury, maire de la ville de 1898 à 1924. Il faut cependant comprendre qu’au plan des représentations, ce n’est pas parce que les propositions et les plans n’ont pas été réalisés qu’ils ne méritent pas d’être étudiés. En tant que conception et désir, ils ont existé un jour dans l’imaginaire social et ils ont mobilisé les expectatives.

Ainsi, jonglant entre le rêve et la réalité, Maciel a composé son plan urbanistique qu’il croyait susceptible d’être exécuté pour répondre aux besoins de la circulation, de l’esthétique et de l’hygiène de la capitale gaúcha. En outre, l’idée de construction d’un boulevard et d’édifices selon les standards esthétiques consacrés dans le monde entier a toujours été présente chez Maciel, qui désirait que les nouvelles artères projetées deviennent le « point chic de l’élite rio-grandense ».

Concernant la circulation, on constate que l’installation d’un système efficace a été le principal objectif de Maciel. On a ainsi créé des avenues pour faciliter l’accès au centre-ville (9). Bien articulée avec les projets du Gouvernement de l’Etat, qui construisait le nouveau port, Maciel suggérait l’ouverture d’une avenue marginale le long du fleuve. L’avenue projetée était arrondie, intégrant ainsi l’action urbanistique à la nature – la ville au bord du fleuve, rappelant l’avenue Beira Mar, à Rio de Janeiro. Le tracé des autres rues, en revanche, était droit, tel celui de l’avenue Júlio de Castilhos ou de l’avenue projetée pour le Port.

L’esthétique se trouvait dans le tracé des voies, car jardins et parcs devaient occuper des espaces entre l’avenue marginale et la ville. Ainsi, on avait prévu le traitement paysagiste du fleuve canalisé, la mise en place du parc de la Várzea, l’élargissement des places et l’édification d’espaces destinés à recevoir le Marché Public, le Théâtre Municipal, la Poste et le Commissariat Fiscal. Tout cela dans un objectif d’embellissement de la ville, par la création de nouveaux points d’attraction visuels liés à la présence des avenues et des rues.

Tous les principes en effet, – circulation, hygiène et esthétique – se trouvaient entremêlés. La canalisation du fleuve, par exemple, servirait aux besoins d’assainissement des zones adjacentes, de même que la création d’un jardin dans cet endroit donnerait naissance à un espace de promenade et de loisir. D’autre part, la canalisation en ligne droite faciliterait le croisement des avenues et des rues, celles déjà existantes et celles à venir.

De même, le terrassement des zones proches du Guaíba devait permettre l’extension de la ville et le prolongement des rues vers le fleuve.

Si, dans leur ensemble, de tels travaux avaient été réalisés, ils auraient créé un nouveau paysage urbain, car Maciel signalait que, dans les nouvelles avenues, les constructions devraient obéir à des critères architectoniques, formant ainsi une nouvelle esthétique de la ville (10). Cette intervention d’une grande portée, destinée à redessiner la ville, supposait l’élargissement des rues et la destruction des vieux culs-de-sac du centre-ville dans un but non seulement technique, esthétique et hygiénique, mais aussi moralisateur, car dans ces culs-de-sac, étaient concentrés bordels, maisons de jeu et bars.

Même s’il était inspiré par les idéaux du progrès et de la modernité, les yeux tournés vers le futur de la ville, Maciel ne négligeait pas les signes emblématiques du passé. Il proposait alors, pour une des avenues qui seraient ouvertes, le nom de « avenue dos Farrapos » (11), de même qu’il avait projeté, en face de l’Intendance Municipale, un espace pour le monument aux « Héros de 35 » (12). La « Révolution Farroupilha » évoquait le long conflit que la Province du Rio Grande de São Pedro avait eue avec l’Empire brésilien, au long de dix ans de guerre (1835-1845). Lutte pour conserver l’autonomie face à la centralisation imposée par l’Empire, l’événement était perçu non seulement comme le fait historique le plus important de l’histoire gaúcha, mais aussi comme un symbole de la résistance et du courage des guerriers « farrapos » du sud pour une opinion politique, mobilisés alors pour ce qu’on appelait une « juste cause ».

Maciel récupérait, dans sa vision progressiste de l’urbain, les points de repère de l’identité du siècle précédant. La ville moderne, ou le Porto Alegre désirée par ceux qui interviennent sur l’espace, était tournée vers le récupération des valeurs symboliques positives du monde rural. La nouvelle signification qui s’établit alors nous semble assez claire: la ville du futur ne peut pas se passer du « mythe des origines » et légitime son avenir au moyen de la récurrence du passé. La proposition n’est pas nostalgique; elle ne nie pas non plus la ville; elle sacralise plutôt une saga évolutionniste qui va de la célébration du passé héroïque des batailles à la consécration du nouveau mythe qui installera la modernité urbaine...

Il faut aussi remarquer que ce rêve qui mettra en place la modernité urbaine correspondait à une proposition vraiment innovatrice: la destruction des culs-de-sac du centre-ville, la correction des inégalités de niveau du sol, en particulier la colline qui traverse la péninsule dans le sens est-ouest, rendant difficile la liaison nord-sud, et l’élargissement ou le prolongement des rues transversales jusqu’à la rue dos Andradas, traditionnelle rue da Praia. Cet ensemble d’actions complété par l’ouverture d’une grande avenue et d’un viaduc dans le centre-ville, qui dans sa mise en pratique impliquait une véritable chirurgie urbaine, allait démarrer pendant la gestion du maire Otávio Rocha, à partir de 1924. Cependant, la hardiesse de sa conception et l’insertion du rêve moderne dans le contexte de l’urbanisme a été l’œuvre de Maciel, pendant la gestion Montaury.

Ce fut pendant cette administration municipale que le rêve de modernité urbaine pour la capitale gaúcha s’est installé, à travers un projet novateur qui traduisait les expectatives de l’élite cultivée de l’époque, et qui trouvait un moyen de s’exprimer dans les articles successifs des techniciens de la revue EGATEA, de l’Ecole d’Ingénierie.

Une autre approche de la question urbaine transmise par les pages de EGATEA concerne l’assainissement de la ville. Si l’on croise ces articles avec les nouvelles récurrentes des journaux depuis la fin du siècle (13), on constate que l’assainissement urbain était le principal problème à résoudre. Porto Alegre était une ville sale, et cette saleté demandait des solutions urgentes, différentes du plan d’améliorations dont nous venons de parler. Il s’agissait même de définir une stratégie d’intervention sur la ville. L’assainissement était une question de vie quotidienne et, en tant que telle, concernait de façon dramatique la vie urbaine. Il s’agissait sans aucun doute d’une question technique prioritaire qui demandait des études et des propositions élaborées selon des procédés modernes et exécutées à partir d’un savoir scientifique spécialisé, celui des ingénieurs. Mais l’assainissement était aussi une question médicale, faisant appel aux médecins sanitaires. Une ville sale était un terrain fertile pour la propagation de maladies, avec ses vapeurs fétides exhalées de rues puantes, étroites et sans égout. En outre, au discours technique et hygiéniste s’en ajoutait un autre, de caractère moral: saleté, promiscuité et maladie étaient source de vices et de relâchement des mœurs.

Ainsi se succèdent les articles de nature technique, qui parlent de l’assainissement des villes et font des études spécialisées pour résoudre le problème clef de la capitale gaúcha. Dans un article qui traite de la question des ordures urbaines, l’auteur, après avoir évoqué les exemples réussis d’autres villes – Trieste, Marienbad, Berlin, Zurich, Paris ou New York –, affirmait que le Brésil ne devrait pas avoir autant de prétentions, mais que, de toute façon, quelque chose devait être fait d’urgence en matière de récipients et de ramassage des ordures, afin d’éviter des scènes courantes comme l’assaut des chiens sur les différents récipients contenant des ordures, les étalant dans les rues, polluant ainsi l’air et le sol (14). Le mauvais état sanitaire de Porto Alegre ne lui était pas spécifique. On pouvait en dire de même d’autres villes brésiliennes, comme São Paulo, Manaus et Belém, ou de la voisine Buenos Aires.

Si à New York les ordures étaient réutilisées comme combustible, au Brésil existait avant tout un problème de ramassage. L’auteur conclut alors :

Nos villes doivent prendre en compte le fait que la rue et les places sont comme la salle de séjour d’une maison. On imagine la propreté des autres pièces à partir d’elle. (...) En ce qui concerne l’hygiène, je crois que la liberté de chaque individu doit être limitée jusqu’au point où elle ne limite pas la liberté d’autrui. Selon l’avis de Fousseguins: "la rue est l’unité hygiénique des villes". Or, on ne peut pas comprendre cette pensée sans une loi qui rende obligatoire la propreté de la rue et des chaussée (15). Dépassant son approche technique, l’article agit au plans des représentations: la ville qu’on veut est esthétiquement belle et propre. Plus que cela, les images lient le public au privé (la rue à la salle de séjour), les voyant l’une dans l’autre. Enfin, le recours à la nécessité d’un code qui, parallèlement aux mesures sanitaires effectives, contribuerait à construire la notion de citoyenneté.

Dans des articles essentiellement techniques et extrêmement détaillés, les exemples d’autres villes du Rio Grande do Sul étaient présentés dans les pages de EGATEA, comme des instructions sur la construction des égouts, décidées par l’ingénieur-chef de la commission d’assainissement de Rio Grande (16); de même, des descriptions détaillées de mesures appliquées par le service des eaux (17), ou pour la location de collecteurs d’égouts faisaient partie du sommaire de la revue. (18) Si de tels articles écrits pour un public extrêmement spécialisé, les ingénieurs eux-mêmes, ont l’air aride de par leur précision technique, ils sont révélateurs de la position centrale que l’assainissement occupait au sein du discours scientifique sur l’urbain.

Les préceptes évoqués sont toujours ceux de la rationalité technique et de « l’hygiène moderne », comme on voit dans l’article « Considérations générales sur l’eau, ses propriétés et son emploi pour l’approvisionnement des villes », de Brenno Hoffmann (19).

A travers les allusions aux exemples allemand et français, considérés tous deux comme réussis d’un point de vue technique, on a une vision de la ville rêvée: celle qui pose le paradigme de la ville moderne, ouverte à la libre circulation de l’air, des eaux et des gens.

Les nouvelles sur la ville de Rio Grande sont récurrentes dans EGATEA, et cela est dû à des raisons bien concrètes. Seul port maritime de l’Etat, Rio Grande, bloqué par les sables, n’était guère accessible par les grands bateaux, ce qui rendait difficile la distribution de la production gaúcha vers le marché international. Comme les services du port étaient confiés à une entreprise étrangère, du fait d’une décision du gouvernement fédéral, le gouvernement rio-grandense a déclenché en 1913 une campagne pour que l’Etat prenne possession du port, ce qui est arrivé en 1918. Avant cela, néanmoins, plusieurs études et analyses avaient été réalisées à propos de l’ouverture et de la construction du port. Le débat fut posé dans les pages de EGATEA, dans les articles du célèbre ingénieur Saturnino de Brito. Figure emblématique de la politique d’assainissement urbain à l’époque, il avait travaillé dans plusieurs villes brésiliennes, comme Santos et Recife, et il était l’auteur d’œuvres rédigées et publiées en français, tel que Tracé sanitaire des villes.

Dans les pages de EGATEA, Saturnino affirmait que « le Rio Grande ne pouvait pas et ne devait pas attendre »:

Ce qui est sûr, c’est que ce sont les biens et les programmes matériels qui distinguent le mieux les hommes et les peuples; mais lorsqu’un homme ou un peuple se distingue par sa supériorité morale, intellectuelle et active, il est opportun et juste qu’il trouve dans l’ordre matériel le plus sûr appui pour le complet jaillissement de ses impulsions les plus nobles. Et personne ne nierait que le peuple rio-grandense se trouve justement dans ces conditions. Pour cela il n’est pas nécessaire de connaître la terre des gaúchos et les gaúchos dans leur terre natale: la renommée distingue ses hommes par leurs actions (20). Saturnino de Brito avait touché profondément l’identité régionale et les éléments les plus affectifs parmi les points de repère locaux: le Rio Grande non seulement était préparé pour être moderne, comme il le méritait. Le renouveau technologique était une fatalité, c’était le déroulement naturel d’un destin déjà inscrit dans son histoire. Se souvenant de sa première visite dans l’Etat en 1908, Saturnino de Brito aurait soulevé comme besoins essentiels pour son progrès, l’ouverture du port et l’assainissement de la ville: Ce qui est certain est le fait qu’on soigne les villes comme on soigne les individus: les principes fondamentaux sont les mêmes - ceux de l’hygiène; leur application doit commencer depuis le village, pour l’organisme ‘ville’, de même qu’il doit commencer depuis l’enfance, pour l’organisme ‘homme’. (21) Le texte est typique d’une conception organique du « corps social » et, par extension, de la ville: la ville, tel un homme, a un corps avec des fonctions et donc une santé qui doit être préservée. Le médecin sanitaire, l’ingénieur et l’architecte-urbaniste veillent à sa santé et garantissent sa croissance. Il était donc inacceptable, presque dix ans après le constat de Lassance Cunha, dans son ouvrage de 1908, « O Rio Grande do Sul », qu’il n’y ait encore dans aucune ville de l’Etat un système d’égouts et d’approvisionnement d’eau, ce qu’il considérait comme étant à l’origine des vagues de fièvre typhoïde, « la maladie de villes pas encore assainies » (22).

Pour Saturnino de Brito, cette mauvaise impression montrait l’urgence de résoudre le plus grand problème auquel faisait face le pouvoir public dans le Rio Grande do Sul. Lui, néanmoins, faisait confiance « aux administrateurs intelligents et prévoyants, comme le sont ceux de Rio Grande, Pelotas et Porto Alegre », qui:

(…) sont prudemment en train d’imposer à leurs concitoyens les programmes d’améliorations; mais celui qui connaît le caractère de ce peuple, même sans connaître l’Etat, prévoit que dans l’avenir, le peuple lui-même demandera l’accélération des travaux publics, destinés à satisfaire ses aspirations d’ordre et de progrès, car il ne leur manquera ni le support contemporain, ni la reconnaissance de l’avenir (23). Une fois encore, l’auteur se sert de la conception d’une politique publique non seulement fruit de la prévoyance ou du dynamisme des gouvernants, mais aussi et surtout de l’exigence de la collectivité. Saturnino y inclut une conception de la citoyenneté qui donnerait à l’habitant de la ville une conscience sur ce qui représentait « vivre dans des villes » liée à une attitude de collaboration et de contrôle vis à vis du pouvoir public.

A la lecture d’une revue d’hygiène, on constate que Saturnino considère les dépenses d’hygiène comme une manière d’épargner les ressources financières de la municipalité qui, si elle ne les faisait pas, dépenserait plus pour soigner les maladies. On reprend là l’association de la ville-organisme qui vit elle-même la maladie et la mort, comme des conséquences du manque de salubrité. Une sorte « d’esprit public » flotte dans l’air, se donnant pour tâche de contrôler l’action municipale, et Saturnino finit ses considérations par une adaptation de la maxime positiviste « prévoir pour approvisionner »: « prévoir et assainir » (24).

L’extension de la ville, conséquence de l’ouverture du port, aggravait la question de l’assainissement de Rio Grande et d’autres villes de la côte maritime et de la province. Pour la ville de Rio Grande, Saturnino de Brito prévoyait un projet d’approvisionnement d’eau et d’égouts, qu’il allait expliquer dans un article postérieur, avec tous les détails techniques de sa réalisation.

Pendant les travaux du port, une Nouvelle Ville apparaîtrait dans la zone gagnée sur l’eau, pour laquelle il fallait tracer un plan, avec ses rues et ses avenues, qui non seulement permettraient la liberté de la circulation, mais aussi créeraient « des espaces de beauté pour la ville » :

Nous avons toujours affirmé que ce ne sont pas les rues droites qui se croisent à angles droits qui sont les plus belles; dernièrement nous avons mis en relief cette opinion avec la citation des enseignements de Camillo Sitte, Vierindel et d’autres. Les accidents de planimétrie créent et font ressortir la beauté; il faut néanmoins savoir les projeter, savoir profiter de ce qui existe, savoir se servir des beautés locales et, finalement, construire selon des projets architectoniques, sans nuire à la salubrité et en respectant nos conditions de climat et de société (25). L’esthétique s’associait au technique pour produire une ville qui se présenterait non seulement comme rationnelle et progressiste, mais qui combinerait aussi l’aspect tradition/paysage, devenant ainsi agréable et belle. Egalement, pour ce qui est de l’approvisionnement d’eau, notre urbaniste signalait que les producteurs, les consommateurs et les gouvernements devraient avoir la « juste notion d’économie industrielle » au Brésil, pour protéger les ressources naturelles, aussi bien que savoir s’en servir à une juste mesure (26). En d’autres termes, il fallait rationaliser les interventions urbaines, pour adapter les connaissances scientifiques aux ressources et potentialités de la région où elles seraient appliquées. L’urbaniste Saturnino étudie l’ensemble du Brésil et pour analyser l’approvisionnement d’eau, va jusqu’à l’étude du régime des pluies, de la végétation, des eaux souterraines, du climat, de la qualité du sol, tout cela à partir d’analyses comparatives et d’expérimentations menées à l’extérieur ou dans le pays, avec l’élaboration de dessins et de cartes, passant par les calculs mathématiques et équations algébriques. Ceci devait permettre aux hygiénistes (...) la libre interprétation des analyses, selon le critère adopté, dans les limites que chaque autorité cherche à établir, dans l’impossibilité de fixer des règles précises et invariables (27). Acteur de l’urbain, « producteur de ville », le discours scientifique trouve, dans les pages de EGATEA, un de ses plus légitimes interprètes chez Saturnino de Brito, assistant et coauteur de politiques publiques appliquées à l’urbain. L’urbaniste informe, enseigne, conseille; mais la définition appartient à l’Intendance (28). Il se situe comme un auxiliaire du pouvoir public pour la mise en place des politiques urbaines, comme quelqu’un qui pourrait même être contesté dans sa prévision de dépenses par les autorités locales, ce qui eut lieu d’ailleurs à Rio Grande, ville qu’il avait qualifiée de « petite et pauvre » (29).

D’autres auteurs écrivirent encore sur le thème de l’assainissement, comme Frederico Perracini, dans des articles publiés à EGATEA sur la dépuration des ordures et des déchets urbains (30). On y signale que l’hygiène est la responsabilité, peut-être la plus grande, des gouvernements de grandes agglomérations urbaines, qui ont les moyens financiers de prévoir cette rubrique dans leurs budgets. Le résultat cependant, n’est pas toujours satisfaisant (31). Fréquemment, les articles finissent par une énumération de la bibliographie consultée, ce qui montre qu’on a lu des auteurs étrangers. De la même façon, les exemples de succès sont toujours recueillis dans les grandes métropoles – Paris, Londres, Berlin, Rome –, ce qui supposait de se livrer à des calculs comparés de faisabilité adaptés à une ville de la taille de Porto Alegre, avec ses 230.000 habitants en 1925.

A l’aide d’études réalisées par des Italiens, notre auteur a pris la défense du système Beccari, un système de construction pour la dépuration des ordures qui arrivait à obtenir des engrais organiques.

Bien que le Rio Grande do Sul n’ait pas adopté ce système, il faut signaler l’importance des considérations techniques faites par l’auteur sur le thème. Plus que l’appui des gouvernements locaux à la proposition, elles révèlent l’existence du problème et la capacité d’information des élites scientifiques de l’époque, qui avaient connaissance des nouveaux procédés. La dimension de la question était, d’ailleurs, clairement perçue par l’auteur:

L’importance du sujet mériterait une exposition plus détaillée des expériences du professeur Gasperini et des résultats et des observations jusqu’aujourd’hui recueillis. Je me suis limité, toutefois, à ces quelques pages, étant donnée la difficulté d’obtenir les dernières études et parce que cet article n’a d’autre but que celui d’informer sur la nouvelle orientation suivie pour la solution de cet important problème, étroitement lié à celui de la santé publique. (32) Un autre type de questions, plutôt techniques, a trouvé une place dans les pages de EGATEA. Des études étaient réalisées dans le but de mettre en relief l’importance du perfectionnement constant des procédés industriels, à la recherche de matériaux efficaces pour la stabilité des constructions (33). Pour aboutir à cela, on prêchait la nécessité d’aménager un Laboratoire de Résistance de Matériaux auprès de l’Ecole d’Ingénierie, tandis que l’institution était en train d’acheter des machines allemandes. De la même façon, des articles commentaient les avantages des méthodes « tachéométriques » pour l’observation précise des terrains. Appliqué au procédé « fototopographique », le résultat était très efficace. On cite l’utilisation de cette méthode par l’architecte et ingénieur Rodolpho Ahrons, au nom de l’Intendance de Porto Alegre, afin d’obtenir le plan des six premiers arrondissements de la ville (34). Il faut signaler que Ahrons est une figure de proue dans l’édification de bâtiments publics et privés, somptueux, monumentaux et d’inspiration germanique, qui ont embelli la ville au début du siècle.

La diffusion de l’énergie électrique est également indiquée comme une question centrale des politiques publiques urbaines, selon Vivaldo de Vivaldi Coaracy, dans un article publié en 1917:

La séquence dans laquelle les services publics d’ordre municipal sont les plus nécessaires, et devront contribuer à leur mise en place est la suivante: la distribution d’eau, le ramassage des ordures, les égouts, l’éclairage électrique (35). L’auteur affirmait qu’il y avait dans l’Etat peu de villes ou de villages qui n’avaient pas de système de distribution de l’énergie électrique, surtout pour l’éclairage, mais, disait-il, parfois cette installation n’avait pas répondu à un vrai besoin de la communauté. Cependant, malgré le coût très élevé du service, l’éclairage électrique urbain devenait populaire, car il « séduisait » tout le monde grâce au confort qu’il rendait possible. Pendant son combat pour que la production d’électricité devienne moins chère, Coaracy prêchait l’importance de l’enseignement électrotechnique à l’Ecole d’Ingénierie. Des questions planaient dans l’air comme celle-ci, par exemple: la production électrique devrait-elle être une responsabilité de l’Etat ou de l’industrie privée ? La même question se posait concernant les coûts opérationnels des approvisionnements énergétiques (hydraulique, charbon), tâche que l’auteur remettait aux économistes... Quant au discours scientifique des ingénieurs, il s’appuyait sur l’efficacité de la compétence technique de la parole tandis que la décision était remise à la sphère politique, qui gérait l’Etat et la ville.

Autres questions soulevées dans le domaine de l’urbain : celles des édifices et des habitations, présentées dans leur rapport à la salubrité et à la question sociale.

A ce propos, le Directeur de Travaux de la ville de Rio Grande, João Fagundes de Mello, publiait des articles dans EGATEA dans lesquels il affirmait être préoccupé par les constructions de la ville, d’où sa suggestion d’une réforme du Code de « Postures municipales ». Son souci était plutôt hygiénique qu’esthétique. Ainsi, le goût et les moyens financiers du propriétaire qui conduisaient ce dernier à choisir le style de son bien immobilier (36).

Toutefois, le texte du Directeur de Travaux, insiste sur la position de Camillo Sitte, qui s’opposait à la ligne droite du modèle haussmanien. Rappelant la sinuosité des rues de Rio Grande qui, hors d’un tracé d’échiquier, mettaient en relief certains bâtiments importants, attirant ainsi le regard, il voyait les possibilités de formuler un nouveau plan pour la ville:

Il y a ceux qui admirent la ville de Pelotas parce qu’elle a des rues sans horizon limité, qui se prolongent à l’infini avec des croisements mathématiquement à 90°. Maintes fois le tortueux est droit et le droit est à l’envers. Cela fait l’unanimité dans l’art de planifier des villes que de ne pas abuser de la ligne droite.

Une avenue, dit Camillo Sitte, dont la direction ne change pas pendant des kilomètres, fatigue le voyageur même si la région traversée est splendide.

Par son caractère droit inflexible, elle contraste avec la nature et ne s’adapte pas aux inégalités du terrain, elle est si uniforme qu’on n’a qu’un désir, celui d’arriver le plus vite possible à son extrémité. Une rue trop longue produit le même effet. (C. Sitte. L’art de bâtir les villes, p. 129) (37)

Face à une ville « tortueuse » comme Rio Grande, il fallait faire un plan général d’extension qui prenne en considération aussi bien la croissance préalable de la ville, que les nouveaux besoins tels que, par exemple, le système de distribution d’eau et des égouts.

Se déclarant partisan des principes de Saturnino de Brito, très au courant des connaissances de son époque en ce qui concernait les villes, et adoptés par Camillo Sitte et par Mulford e Sttuebben, l’auteur préconisait des « rues rieuses et coquettes » (38), mais aussi hygiéniques et techniquement planifiées, avec des habitations entourées d’air et de lumière.

Si le Directeur de Travaux prônait le maintien de beaux bâtiments déjà existants, il condamnait par ailleurs ce qu’on pouvait appeler la ville coloniale, avec ses rues sombres et étroites, tortueuses, sans air, qui rendaient difficile la circulation de l’air et de la lumière. L’aspect des maisons allait avec celui des rues:

Quatre à cinq mètres de façade, avec deux ou trois ouvertures, dites portes et fenêtres, et à l’intérieur, d’innombrables couloirs étroits et longs, des pièces très petites, où l’air stagne en permanence et où les chambres sont complètement dénuées de lumière (39). Ce sont les mots d’ordre de l’hygiène, de la technique et de l’esthétique qui président le rêve d’une modernité urbaine. Rêve qui, dans le cas de l’auteur, lui faisait citer l’ingénieur anglais John Frick qui s’était rendu à Rio de Janeiro en 1889: Plusieurs fois, pénétrant dans sa magnifique baie (...), admirant les plus belles combinaisons de la nature, je regarde sa beauté, et je n’arrive pas à éloigner ma pensée du danger que cache l’accueil d’une si méchante fée. Plusieurs fois la fantaisie m’apporte des souvenirs sur les bienfaits que le tremblement de terre du dernier siècle a apportés à la ville de Lisbonne. Que Dieu nous protège de tremblements de terre à Rio de Janeiro, mais comment pourrait-on autrement obliger la ville à démolir ces cages, ces trous que personne ne voit, appelés patios des maisons, et qui sont, parmi d’autres, une des principales causes du terrible état sanitaire de la cour? (40). Sans pour autant souhaiter la même catastrophe à sa ville, il semble que Fagundes de Mello rêvait d’un Rodrigues Alves qui, sans tremblement de terre, mais avec les mêmes effets, avait attaqué le vieux Rio colonial pour y bâtir une nouvelle ville. Sans avoir ce pouvoir, le Directeur de Travaux avait fait ce qui était à sa portée, c’est-à-dire la réglementation des édifices de la ville, à partir d’une proposition de réforme du Code de Postures Municipales, répondant au souci d’hygiénistes et d’ingénieurs renommés dans le pays et à l’étranger. En définissant la hauteur des murs des maisons, l’orientation et les dimensions des fenêtres, le contrôle de la luminosité dans les constructions et la ventilation des sous-sols, notre auteur a débouché sur une question cruciale: celle des habitations collectives des pauvres, les « cortiços ».

Résultat direct de la croissance de la population des villes et de la pauvreté urbaine, une partie du logement populaire était constituée par des locaux collectifs, étroits et sombres, où régnait une promiscuité accompagnée de sérieux dégâts pour la santé et la morale des individus. Le Code de Postures de 1903 mentionnait leur présence à Rio Grande, et avait prescrit des conditions de sécurité, d’hygiène et d’esthétique, mais rien n’avait été fait pour empêcher la prolifération de ces locaux (41). Ce qu’il fallait faire était donc de construire à bas coûts des maisons salubres pour les pauvres:

Cette initiative sera encore plus humanitaire parce que le bienfait apporté aux classes pauvres ne profite pas qu’à elles, mais aussi à la collectivité, par l’élimination des points insalubres. Son but ne sera pas purement hygiénique; elle établira l’élévation morale, une plus grande justesse dans les sentiments du prolétariat, la corrélation de son comportement avec celui de ceux qui vivent à l’abri du souci de gagner son pain de chaque jour.

Combien de foyers ouvriers sont abandonnés, sans appui du chef de la famille, à cause d’une saleté insupportable, qu’on ne peut trouver que dans l’obscurité empoisonnante de la favela? (42)

Pour l’auteur, qui portait ensuite un jugement moral, le corollaire inévitable de la favela était le lupanar, la maison de jeu, l’alcool, le vice et le crime, où l’homme allait, conduit par les conflits et par l’absence d’un foyer digne... Sans oublier les femmes et les enfants, perdus par la dissolution complète des liens familiaux. L’auteur de l’article lançait alors un appel à l’initiative populaire avec l’appui de la municipalité, pour que la politique de construction de logements populaires puisse réussir: il fallait pour cela des dons de terrains, l’exemption de taxes et un soutien financier pour les familles pauvres.

Le problème du logement de la population défavorisée devait donc impliquer de nouvelles propositions, cette fois-ci plus concrètes et qui s’exprimeraient par l’élaboration d’un projet de construction économique. Comme le matériel de construction et les loyers étaient chers, et que le revenu des couches populaires était bas, l’idée était de bâtir avec un matériel moins cher et selon des dimensions réduites, sans pour autant sacrifier le confort. Le plan a été présenté dans un article de EGATEA en 1921 (43), où il était dit que ces logements étaient idéals pour les familles petites ou pour les célibataires. Pour passer du projet à la construction, il fallait néanmoins avoir des ressources disponibles et attirer l’intérêt des constructeurs. L’article se terminait par une lamentation : il n’y avait pas d’entreprises de constructions à fins philanthropiques, qui se satisferaient de bas profits.

A une autre échelle, on trouve les articles qui pensent la ville comme un tout, à partir du tracé de ses rues. L’ingénieur Brenno Hoffmann a publié dans EGATEA quelques articles dans ce sens, tenant compte des exemples connus de villes du pays ou de l’étranger, qui ont mis en pratique un discours technique autorisé. Ainsi prône-t-il pour les cours d’ingénierie, l’adéquation à ce qu’il appelle « les exigences modernes de la science ou l’art de la construction de villes (Urbanisme, Town Planning) » (44).

L’auteur constate que la plupart des villes brésiliennes qui s’étendent n’obéissent à aucun plan quand il s’agit de tracer de nouvelles rues. Celles-ci, droites et perpendiculaires, s’articulent les unes aux autres, sans s’adapter à la topographie particulière du terrain ou aux prévision de construction du système d’eau et d’égouts. L’image d’une sorte d'échiquier est comprise comme disgracieuse et monotone, et notre auteur le confirme en citant Saturnino de Brito, en français:

Les techniciens de fortune dressent les plans avec la règle et l’équerre; ils projettent des rues qui permettent la division des lots la plus favorable aux intérêts des propriétaires ou d’après les indications des administrations municipales, sous l’influence de leurs électeurs... (45) Bien que l’on puisse trouver au Brésil des exemples réussis de l’application des principes de Saturnino de Brito dans le renouvellement de la ville de Rio de Janeiro et dans la construction de Belo Horizonte, malgré le fait que l’urbanisme soit déjà diffusé dans le monte entier, grâce aux enseignements de Sitte, Hénard, Stuebben, Brown et beaucoup d’autres, l’auteur se plaignait du peu de réalisations en termes d’urbanisme dans le pays. L’article de Hoffmann présente ensuite les trois types fondamentaux de projets pour le tracé de rues dans les villes: le type rectangulaire, avec ses parallèles s’entrecroisant en angle droit et ressemblant à un échiquier, qui avait été appliqué dans la banlieue ouvrière de São João, à Porto Alegre; le type diagonal, dans lequel les pâtés de maisons rectangulaires sont coupés par des diagonales qui lient les principaux points de la ville, comme on avait fait à Belo Horizonte; et le type radial, qui obéissait au développement naturel d’une communauté, avec des rues irrégulières et radiales, unies entre elles par des rues circulaires ou semi-circulaires. On pourrait dire que celui-ci est le type qui sert de base pour les plans de villes modernes; il rassemble les avantages du premier, avec des quartiers rectangulaires de préférence, et celles du deuxième, par les rues radiales et circulaires qui facilitent la circulation. (46) Dans un autre article publié dans EGATEA, Hoffmann élargissait ses idées, dissertant sur les rues, quartiers et places. Le souci d’harmonie, d’équilibre esthétique entre la zone verte et la zone construite parcourait l’article, de même que la préoccupation de briser la monotonie d’une artère au moyen d’artifices urbains tels que reculs, élargissements avec jardins, légers changements de direction, etc. (47)

Les exemples réussis étaient recueillis par l’auteur à Porto Alegre: la rue dos Andradas qui, malgré sa longueur, n’était pas monotone grâce au recours à des artifices urbanistiques.

Grâce à EGATEA, ces articles circulaient dans un certain public spécialisé: celui des ingénieurs, des urbanistes, des médecins hygiénistes et des administrateurs de la ville, de même que parmi les auteurs des articles sur l’urbain. Le fait qu’ils soient restés textes de presse à circulation restreinte, sans avoir obligatoirement été appliqués dans la ville, ne les rend pas moins intéressants.

Ils se situent dans un contexte urbain en changement, qui impose et présente des problèmes et des défis. En tant que discours technique spécialisé sur la ville, ils sont la manifestation d’un savoir scientifique qui véhicule possibilités, projets, aspirations et rêves. Qu’ils aient été réalisés ou non, peu importe, car ils ont existé un jour, en tant que proposition, dans le discours des auteurs qui ont senti, réfléchi et exprimé, à leur façon, une manière d’être de la politique publique urbaine.


Notes

1. Cf. Pesavento, Sandra J. A burguesia gaúcha. Porto Alegre: Mercado Aberto, 1988.

2. Parobé, João Pereira. Relatório da Escola de Engenharia de Porto Alegre de 1914. p. 19

3. EGATEA, Porto Alegre, v. I, n.1, jul.-ago. 1914. p. 1-2.

4. Maciel, João Moreira. Melhoramentos de Porto Alegre. EGATEA, Porto Alegre, v. I, n.3, nov.-dez. 1914. p. 124-8.

5. Cf. Rapport de l’Intendent Municipal de Porto Alegre. 1911.

6. Maciel, op.cit., p.124.

7. Ibidem,p.124-5.

8. Rapport du Projet d’Amélioration et Budget présenté à l’Intendant Municipal Dr. José Montaury de Aguiar Leitão par l’ingénieur Architecte João Moreira Maciel, de la Comission pour l’Amélioration et Embelissement de la Capitale. Porto Alegre: Livraria do Comércio, 1914. p.3.

9. Maciel, op.cit., p.125-7.

10. Pour analyses plus approfondies du plan Maciel, consulter: Bello, Helton Estivallet. O ecletismo e a imagem da cidade: o caso Porto Alegre. Porto Alegre: UFRGS, 1997. p.40 (Mémoire de Maîtrise). Damásio, Cláudia Pilla. Porto Alegre na década de 30: uma cidade idealizada, uma cidade real. Porto Alegre: UFRGS, 1996. (Mémoire de Maîtrise).

11. Maciel, op.cit., p.127.

12. Ibidem, p.128.

13. Les plaintes, accusations et débats sur l’assainissement de la ville sont nombreux dans les journaus Gazeta da Tarde, Jornal do Comércio, Mercantil, A gazetinha, Correio do Povo, A Federação.

14. Elizalde, Benito. Saneamento das cidades. EGATEA, Porto Alegre, v.II,n.2,set.-out. 1915. p.66.

15. Ibidem, p. 68-9.

16. Leiva, Florisbelo. Saneamento de Rio Grande. EGATEA, Porto Alegre, v.III, n.4, jan.-fev. 1917.

17. Leiva, Florisbelo. Saneamento de Rio Grande. EGATEA, Porto Alegre, v.III, n.5, mar.-abr. 1917.

18. Leiva, Florisbelo. Saneamento de Rio Grande.EGATEA, Porto Alegre, v.III, n.6, maio-jun. 1917.

19. Hoffmann, Brenno. Considerações gerais sobre a água, suas propriedades e sua utillização para o abastecimento das cidades. EGATEA, PortoAlegre, v.IV, n.1, jul.-ago. 1917.

20. Brito, Saturnino Rodrigues de. Saneamento do Rio Grande. Situação geral. Abertura do porto e saneamento. EGATEA, Porto Alegre, v. IV, n.2/3, set.-dez. 1917. p.77.

21. Ibidem, p. 78.

22. Ibidem, p. 79.

23. Ibidem, p. 78.

24. Ibidem, p. 82.

25. Brito, Saturnino Rodrigues de. Saneamento do Rio Grande: planta e plano de melhoramentos (2). EGATEA, Porto Alegre, v. IV, n.4, jul. 1918. p. 169.

26. Ibidem, p. 180.

27. Brito, Saturnino Rodrigues de. Saneamento do Rio Grande: fatores de aimentação subterrânea. EGATEA, Porto Alegre, v. IV, n. 5, set. 1918. p. 236.

28. Brito, Saturnino Rodrigues de. Saneamento do Rio Grande (suite). EGATEA, Porto Alegre, v. IV, n.6, fev. 1919. p. 305.

29. Brito, Saturnino Rodrigues de. Saneamento do Rio Grande. Orçamento. Organização dos serviços. EGATEA, Porto Alegre, v. V, n.1, jul. 1919. p. 23.

30. Perracini, Frederico. A depuração do lixo e dos resíduos urbanos (1). EGATEA, Porto Alegre, v.X, n.1, jan.-fev. 1926. p. 453.

31. Ibidem.

32. Perracini, Frederico. A depuração do lixo e dos resíduos urbanos (2). EGATEA, Porto Alegre, v. XI, n.1, jan.-fev. 1962. p. 42.

33. EGATEA, Porto Alegre, v.I, n.1, jul.-ago. 1914. p. 42.

34. EGATEA. Porto Alegre, n.5, mar.-abr. 1915. p. 209-14.

35. Coaracy, Vivaldo de Vivaldi. A energia no Rio Grande do Sul. EGATEA, Porto Alegre, v.III, n.6, maio-jun. 1917. p.249.

36. Mello, João Fagundes de. As edificações do Rio Grande e sua regulamentação (1). EGATEA, Porto Alegre, v.IV, n.4, jul. 1918. p.200.

37. Ibidem, p. 2203.

38. Ibidem, p. 205.

39. Ibidem, p. 206.

40. Ibidem, p. 207.

41. Mello, João Fagundes de. As edificações do Rio Grande e a sua regulamentação (2).EGATEA, v. IV, n.5, set. 1918. p. 258.

42. Ibidem, p. 259.

43. Casas para a população de baixa renda. EGATEA, Porto Alegre, v. VI, n.6, nov.-dez. 1921. p. 329.

44. Hoffmann, Brenno. Notas sobre o arruamento das cidades (1). EGATEA, PortoAlegre, v. X, n.1, jan.-fev. 1925. p.1.

45. Ibidem, p.2.

46. Ibidem, p.6.

47. Hoffmann, Brenno. Notas sobre o arruamento das cidades (2).EGATEA, Porto Alegre, v. X, n.2, mar.-abr. 1925. p. 79-83.


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