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Document de discussion - No. 40
INTRODUCTION: LE CHANGEMENT DE STATUT DE LA DEMARCHE COMPARATIVE 1.1- Créer des typologies et valider des
théories
2- PRODUCTION DE CONNAISSANCES DANS UN CONTEXTE DE MONDIALISATION 2.1- La quête d'une plus-value scientifique
3- POUR UNE VISION STRATEGIQUE: EVITER L'ISOLATIONISME GRACE AU RESEAU INTERNATIONAL 3.1- Définir les critères de convergence
au service de la transférabilité
CONCLUSION : LA DEMARCHE COMPARATIVE AU SERVICE DES ACTEURS DES TRANSFORMATIONS SOCIALES
LE CHANGEMENT DE STATUT DE LA DEMARCHE COMPARATIVE Le champ de la comparaison a certes toujours existé dans le domaine des sciences sociales – contrairement aux sciences exactes qui, elles, se veulent universelles – mais les mutations en cours l'autorise à prendre une nouvelle dimension, et de ce fait à changer d'échelle. D'un statut de démarche originale et intéressante tout en étant reléguée à la marginalité, la comparaison devient un outil indispensable à la production des connaissances. Ce changement ne va pas de soi et pose problème dans la mesure où il exige de ne plus se cantonner dans les frontières habituelles que les sciences sociales s'étaient jusqu'ici données. Un rapide regard sur l'histoire des sciences sociales souligne en effet qu'elles se sont toujours conçues comme une entreprise nationale. L'émergence des sciences sociales dans les sociétés contemporaines résulte des premières tentatives des Etats-nations à faire face aux conséquences sociales de l'industrialisation capitaliste. Depuis le milieu du 19e siècle, les politiques sociales qui ont pour objectif de réguler les problèmes liés à la main d'œuvre ouvrière, de créer les pensions pour les personnes âgées et de s'assurer de l'éducation et de la santé des jeunes enfants sont devenues des lois dans de nombreuses nations. Un remarquable ouvrage sous la direction de deux sociologues, Theda Skocpol et de Dietrich Rueschemeyer retrace l'aventure des sciences sociales et leur influence sur les politiques sociales nationales. Les sciences sociales étaient perçues par les responsables au sein de l'Etat comme un moyen d'humaniser le fonctionnement du marché et les processus de production, soit, en d'autres termes, d'assurer l'ordre social sur le territoire national. Cette représentation des sciences sociales dans une optique essentiellement nationale s'avère de moins en moins pertinente pour rendre compte des transformations sociales et économiques alors que par ailleurs le décalage entre l'offre scientifique et la demande (décideurs) ne cesse de s'accroître. Aussi des institutions internationales comme l'UNESCO et d'autres sont directement ou indirectement sollicitées pour prendre en charge cette initiative et responsabilité: faire passer la production des sciences sociales d'une approche nationale à une approche plus globale tout en la rendant plus pertinente au niveau de l'action politique. A l'aube du 21e siècle où l'opinion publique perçoit les enjeux de l'environnement, ou encore de la paix, comme relevant de moins en moins d'une seule initiative nationale, la démarche comparative se déployant au sein d'un réseau international de chercheurs devient le support fondamental de toute recherche en sciences sociales qui se donne pour objectif d'expliquer et d'accompagner les transformations sociales. La réflexion autour de la démarche comparative participe du renouveau de la méthodologie en sciences sociales à l'ère globale. Aussi, après avoir replacé la démarche comparative dans une perspective historique, ce texte a pour objectif d'expliciter les différentes facettes que peut emprunter la méthodologie de l'analyse comparée ainsi que les résultats escomptés à partir d'une analyse menée sur trois programmes MOST en cours reposant sur le principe de la dynamique d'un réseau international de chercheurs: 1) Transformations économiques et sociales liées au problème international de la drogue sous la direction de Monsieur Carlos Milani ;L'analyse organisée à partir de trois questions – Que comparer? Pourquoi comparer? Comment comparer? – cherche à dépasser l'ambiguïté d'une méthode comparative oscillant jusqu'ici entre la quête d'invariants dans les phénomènes sociaux et la quête explicite d'une certaine efficacité de la recherche par rapport aux processus décisionnels. Ces trois questions permettent de mettre en évidence le rôle déterminant du coordinateur de la recherche dont les responsabilités l'apparentent plutôt à celui d'un leader du renouveau des méthodes en sciences sociales.
1- LA DEMARCHE COMPARATIVE: UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE Pendant longtemps, la démarche comparative en sciences sociales a plutôt été utilisée de manière implicite puisqu'il s'agissait avant tout de marquer la spécificité d'un phénomène ou encore d'une région. Il fut un temps où des disciplines comme la géographie et l'histoire, avaient pour objectif principal de mettre en évidence la singularité ou encore le caractère unique d'un événement ou d'un territoire. Les deux géographes allemands du 19e siècle, Ritter et Humbold prônaient eux aussi la comparaison comme instrument susceptible de faire ressortir l'individualité d'une contrée. Certes, il fallait ensuite discerner ce que les faits se déroulant dans différents pays avaient de commun dans le but d'en dégager des lois, mais ce n'était qu'une deuxième étape. Un constat analogue peut d'ailleurs être fait à partir des travaux du sociologue Durkheim qui affirmait que la sociologie était implicitement comparative dans la mesure où les phénomènes sociaux étaient incontestablement uniques et représentatifs. 1.1- Créer des typologies et valider des théories: l'héritage structurale La démarche comparative répond à des préoccupations d'ordre épistémologique. Elle autorise à classer les pays et les phénomènes à partir d'un certain nombre de variables pour se donner ensuite les moyens d'en déduire des constantes, des invariants dégagés de toute considération historiciste. Repérer des lois au sein des phénomènes humains et des activités sociétales correspond ainsi aux travaux de Talcott Parsons, Claude Lévi-Strauss et Karl Deutsch dont l'un des objectifs consistait à établir des différences et des ressemblances entre sociétés ou encore entre phénomènes afin d'être en mesure de procéder à une classification. Parsons, qui s'est positionné comme le théoricien des systèmes sociaux et globaux, n'a pas hésité à utiliser la méthode comparative pour étudier le développement historique et social des sociétés. Le sociologue a établi des relations entre une série de variables pour expliquer ensuite comment leur imbrication croissante amène des sociétés de plus en plus complexes sur la scène de l'histoire. L'analyse l'avait conduit à saisir les décalages entre pays du Nord et du Sud. Une étape importante a été franchie dans les années 1980 lorsque des chercheurs ont tenté de contribuer à la théorie de l'urbanisation fondée sur la dynamique du capitalisme industriel. La revue Comparative Urban Research qui, au début des années 1980, a présenté différents numéros (Afrique, Amérique latine, etc.) mettant en parallèle les processus d'urbanisation dans les différentes parties du globe, a illustré cette tendance. Au travers de leurs travaux, les chercheurs se donnaient pour objectif de valider la thèse de Manuel Castells tout en relativisant sa généralisation excessive faite à partir de l'expérience française. Cette théorie de l'urbanisation remettait en cause le principe d'une urbanisation reléguée à une niche écologico-culturelle défendue pendant longtemps par l'Ecole de Chicago et ses disciples. La recherche procédait en fait en deux étapes. La première consistait à repérer des ressemblances signifiantes entre un certain nombre de villes de manière à s'autoriser à les identifier en tant que « villes latino-américaines » ou encore « villes africaines ». Une fois la typologie effectuée, la seconde étape consistait à valider la théorie de l'urbanisation en relation avec l'évolution des modes de production. La méthode comparative, dont la pratique a été relativement limitée en sciences sociales (en dehors vraisemblablement des sciences politiques), se voulait un substitut à l'expérimentation des sciences exactes. Elle autorisait à dégager des lois en dissociant un phénomène de son environnement. Dans « environnement culturel », on inclut les institutions, coutumes, traditions, systèmes de valeurs et modes de vie en relation avec les processus de production économique. La recherche en sciences sociales oscille ainsi entre deux pôles, celui de la validation scientifique et celui de l'historicité. Mais comme le précise Edmond de Lisle dans un numéro de la Revue Internationale des Sciences Sociales consacré aux comparaisons internationales, il faut se méfier d'une distorsion possible: l'attitude du chercheur, produit d'une culture donnée face à un contexte qui lui est étranger. Cette critique justifiée s'avère toutefois peu valable lorsque la production de la recherche relève d'un réseau international de chercheurs, comme dans le cas des trois programmes MOST dont il est ici question. 1.2- La comparaison au service de la prévoyance et de l'évaluation politique La démarche comparative s'est inscrite dans la réflexion des sciences politiques à partir du moment où les tenants de la discipline se sont souciés de l'évaluation des systèmes nationaux de gouvernement et de planification, notamment à l'heure de la guerre froide. En faisant sortir le chercheur de son propre système de référence, elle l'incitait à soulever plus de questions que s'il se limitait à un seul contexte. Certains comme Ian Masser vont même jusqu'à percevoir la méthode comparative comme l'outil privilégié d'un processus de transferts d'expériences d'un pays à un autre. Pour Karl Deutsch qui s'est particulièrement intéressé à l'étude des régimes politiques au moment de la guerre froide, la comparaison s'inscrit dans un souci d'efficacité politique et d'une quête permanente de rationalité dans l'exercice du pouvoir. Elle a pour objectif de se situer dans le champ de l'aide à la décision comme le souligne cet extrait de son article: La comparaison sert alors à construire des marges de sécurité à l'image de l'ingénieur qui connaît les risques de défaillance d'un pont et sait quelle résistance supplémentaire il leur faut prévoir. Ce raisonnement par analogie conduit le chercheur à insister sur l'impératif d'une meilleure appréhension de la fréquence avec laquelle des gouvernements commettent des erreurs afin de prémunir davantage les sociétés de tels risques. La démarche comparative autorisant l'explication d'un processus de structuration sociale dans le temps et dans l'espace est en mesure de contribuer à la formulation de politiques publiques afin de réguler ces processus. L'exercice de comparabilité, comme le démontrent des travaux remontant aux années 1950, 1960 et 1970, peut tout aussi bien conduire à la transférabilité de politiques publiques et de programmes que se limiter à la validation de théories en fonction d'un objectif assigné.
2- PRODUCTION DE CONNAISSANCES DANS UN CONTEXTE DE MONDIALISATION Au cours de ces dernières années, une prise de conscience des différences qui séparent certains pays du Sud et du Nord dans le domaine de la recherche s'est fortement généralisée. Aussi une institution comme l'UNESCO se donne pour ambition d'amoindrir ce décalage en rapprochant chercheurs du Nord et du Sud dans une même équipe afin d'éviter que des chercheurs du Nord continuent de problématiser l'ensemble de la recherche à partir de leurs propres expériences et de leurs référents culturels. A cette première intention d'ordre politique se greffe très rapidement une seconde qui participe de la prise en compte de la mondialisation des flux économiques et de leurs impacts sur les transformations sociales, économiques et culturelles ainsi que de l'émergence de thématiques comme l'environnement ou la drogue s'inscrivant dans cette nouvelle représentation d'un monde planétarisé. L'initiative concerne directement la production de connaissances scientifiques et les conditions de son élaboration avec, en outre, l'ambition de re-dynamiser les sciences sociales en les rendant plus pertinentes pour l'action. 2.1- Apporter une plus-value par rapport à la production scientifique nationale Les trois programmes MOST analysés ici reposent sur le principe de la constitution d'un réseau international de chercheurs dont les appartenances culturelles, nationales et disciplinaires diffèrent sensiblement. Le programme sur la drogue réunit ainsi des intervenants venus de cinq pays : l'Inde, le Mexique, le Nigeria, la Chine et le Brésil ; celui sur les politiques d'intégration réunit des chercheurs de différentes villes européennes comme Amsterdam, Barcelone, Leicester, Liège et quelques autres ; et le programme sur les rapports sociaux réunit des chercheurs du Sénégal, du Burkina Faso, du Bénin, de l'Argentine, du Brésil, de la République dominicaine, de la Bulgarie et de la Roumanie. Le réseau réunissant et rapprochant les chercheurs du Nord et du Sud, de l'Europe orientale comme de l'Europe occidentale se donne pour ambition d'apporter une plus-value scientifique par rapport à la production nationale. Grâce au réseau, observer, comprendre et expliquer des processus qui désormais se déroulent à une échelle transnationale tout en ayant des impacts locaux, ne relève plus d'un exercice confiné à un contexte national. Face à cette nouvelle situation où les phénomènes de sociétés sont plus perçus comme des phénomènes globaux, la démarche comparative ne peut se limiter à juxtaposer la production d'études de cas probablement pertinentes mais élaborées en dehors de toute concertation transnationale. Elle s'inscrit dans la dynamique d'un groupe de chercheurs relevant d'un réseau international qui ensemble se donnent les moyens de construire un cadre commun (common framework) indispensable avant de mener le travail sur les terrains respectifs, de se mettre d'accord sur une grille de lecture commune autorisant, lors de la restitution des travaux, une lecture transversale ou encore transnationale à partir de la diversité des études de cas. Mais cette dynamique ne peut véritablement se mettre en place si elle ne bénéficie de la présence d'un coordinateur en mesure de gérer la communication et les échanges au travers d'une fine négociation afin que les chercheurs puissent s'enrichir mutuellement. Aussi suite à la prise de conscience de la mondialisation de l'économie en relation avec les nouvelles technologies d'information et de communication, et de certains phénomènes sociaux, la recherche comparative s'impose dans la mesure où elle réussit à analyser, comprendre et expliquer l'ensemble du processus en dehors des limites nationales qu'elle transcende. Dans le cas de la drogue, les chercheurs décrivent des processus qui mettent en relation des pays voisins comme le Mexique et les Etats-Unis. Une démarche comparative qui intègre des chercheurs de différents pays et donc de sensibilités différentes, présentent en outre l'avantage de ne plus se limiter à un seul cadre référentiel mais de permettre à chacun de s'enrichir des points de vue des autres. La démarche comparative inscrite dans la dynamique d'un réseau international apporte non seulement un nouvel éclairage scientifique sur les transformations sociales et économiques mais est aussi en mesure d'alimenter des modes d'action et des politiques plus pertinentes en fonction des objectifs poursuivis, à condition de définir au préalable les exigences du principe de la comparabilité. 2.2- Définir le principe de comparabilité Construire une problématique commune signifie se doter d'une grille de lecture transversale, transculturelle ou transnationale, exige ainsi au préalable de se mettre d'accord sur les éléments de la thématique et de la problématique susceptibles de faire l'objet de la comparaison. Mais faut-il opter pour des indicateurs quantitatifs ou qualitatifs? Comment, par exemple, mesurer de manière comparable le rôle et le poids des associations de quartiers dans différents contextes? Faut-il se contenter du nombre d'associations? du nombre d'adhérents? Peut-on se limiter à des données statistiques pour mesurer leur poids ou leur efficacité sur la scène politique? A partir de quels critères? Peut-on prendre en compte le nombre de projets initiés par les associations? L'ensemble de ces questions démontrent combien la construction d'une grille de lecture commune suppose au préalable un choix commun d'indicateurs et de catégories de l'observation. Mais l'exercice de ce choix se heurte d'emblée à des problèmes relevant des différences dans la définition des concepts et des catégories utilisées pour l'investigation en raison des différences linguistiques. Or ces différences sont d'autant plus difficiles à résoudre qu'elles relèvent plus souvent de différences dans la conception et la représentation des phénomènes sociaux en relation avec une histoire nationale que de la nature même des phénomènes étudiés. Regrouper par exemple des individus en catégories (ouvriers, employés...) varie d'un contexte culturel à un autre comme le confirme Alexis Desrosières, chef de la division « méthodes comparées » à l'INSEE, dans un entretien au Monde. Ce dernier admet que les Etats n'adoptent pas les mêmes principes de comptabilité et il en déduit la difficulté de comparaison des PIB ou encore des indices de pauvreté, compte tenu des différentes conditions dans lesquelles ces indicateurs sont élaborés. Outre les modalités de la représentation qui diffère d'un contexte à un autre, toute réflexion en sciences sociales se heurte également à la division du travail entre disciplines. L'exemple du concept « nationalité » illustre parfaitement cette situation. Les sciences juridiques le conçoivent comme l'appartenance juridique et politique d'une personne à la population constitutive de son Etat alors que d'autres sciences sociales, notamment l'anthropologie, parlent d'ethnicité. L'« ethnie » se définit comme un ensemble d'individus que rapprochent un certain nombre de caractères de civilisation, notamment la connaissance d'une langue et d'une culture. Or ces clivages disciplinaires ont fini par accréditer l'idée que les termes de nation et d'ethnie reflétaient des réalités différentes, la nationalité faisant référence à une communauté juridico-politique et l'ethnie à une collectivité culturelle. Il peut ainsi revenir à la démarche comparative peut exiger de tenir ensemble les deux dimensions juridico-politique et anthropologique que la tradition de la recherche a disjointes. Aussi toute étude comparative implique, d'une part, d'identifier des concepts pertinents au-delà de la division entre sciences sociales et, d'autre part, de construire des catégories supposant la comparabilité au delà des frontières nationales. Elle exige un effort de standardisation et d'harmonisation mais aussi de clarification du vocabulaire scientifique, dépassant les différences sémantiques: il s'agit d'identifier les variables communes tout en se mettant d'accord sur la manière d'attribuer à chacune de ces variables une valeur empirique identique. Le programme MPMC dont l'objectif est d'établir une typologie des modes de citoyenneté et de la participation des citoyens souligne bien ce souci de l'homogénéisation puisque les différents participants ont dû consacrer les deux premières rencontres à se mettre d'accord sur un concept de citoyenneté englobant une réalité économique, politique et culturelle. Le principe de comparabilité, s'il s'inscrit dans toute démarche comparative, se décline toutefois en fonction de l'objectif assigné à la recherche. Assurer un transfert de connaissances sur les pratiques les meilleures au sujet, par exemple, d'une politique d'intégration des immigrés n'est pas équivalent à une recherche visant à apporter une plus-value substantive sur le fonctionnement de la filière de la drogue ou à une recherche se donnant pour objectif d'aborder de manière renouvelée les rapports sociaux entre Hommes et Femmes. 2.3- Différentes versions de l'exercise comparatif: trois programmes MOST L'analyse des trois programmes MOST reposant sur un réseau international de chercheurs dont la décision remonte à 1996 (mais qui ont tenu leur première réunion en 1997 et de ce fait n'ont que deux ans d'existence) présente l'intérêt de souligner la diversité des modalités que peut prendre une démarche comparative. Le programme « Multicultural Policies and Modes of Citizenship in European Cities » (MPMC) part de l'idée que les minorités ethniques constituées essentiellement de descendants d'immigrés, existent un peu partout en Europe. Elles ont incontestablement contribué à l'essor économique de ces pays mais elles souffrent de certaines formes d'exclusion: les minorités n'ont pas accès à tous les marchés du travail, ne sont pas toujours en mesure de pratiquer leur religion de manière aisée, participent peu à la vie politique et dans certains pays n'ont pas le statut légal de citoyen. Il s'agit ensuite d'établir une typologie des modes de citoyenneté et de participation des minorités dans les villes européennes, ce qui permettrait de faire circuler l'information sur les meilleures pratiques (best practices). A partir de ce constat commun à l'ensemble des contextes étudiés, la première réunion du MPMC a servi à formuler avec clarté la finalité de la recherche en se demandant comment assurer une meilleure intégration des immigrés (soit une participation plus active dans les sphères, politique, économique et culturelle) tout en se fondant sur le point de vue des élus municipaux ainsi que sur celui des associations d'immigrés. Au cours des deux premières réunions, le réseau s'est fixé sur l'objectif de la transférabilité. Ainsi les chercheurs ont décidé de définir la citoyenneté comme un concept relevant simultanément de trois sphères – économique, politico-juridique et culturel – et qui a réussi à transcender les barrières d'ordre disciplinaire ou d'ordre national et ont décidé d'élaborer une note synthétique pour chaque ville. Cette note prend la forme d'un inventaire « City Profile Template » qui présente des informations relevant de disciplines très variées concernant aussi bien l'étendue de la ville et de la région, le poids démographique, la densité spatiale que de données issues de l'histoire, de l'immigration et de la vie politique. Le Template s'organise de la manière suivante. La première partie présente les différentes échelles spatiales de l'agglomération (de la ville à la province), les cycles et la composition des flux migratoires, la concentration économique et résidentielle, les associations regroupant ces populations. Dans une deuxième partie, intitulée « la structure politique », sont regroupées les informations concernant les responsabilités des élus dans le processus de décisions, l'accès des minorités à la vie politique, ainsi que l'exemple d'un processus de médiation réussie grâce à l'intervention d'une association. La troisième partie présente l'histoire et les caractéristiques sociales des populations immigrées. La cohérence du document « City Profile Template », qui témoigne d'un travail d'équipe couvrant différents champs disciplinaires, se veut une mise en perspective de multiples aspects du terrain dans le but de délimiter le cadre de référence de l'exercice comparatif. Le programme « Economic and Social transformations and the International Drug Power » se différencie de ce premier programme dans la mesure où il n'impose pas d'emblée l'exercice d'un cadre de référence commun à l'ensemble des chercheurs. Il s'est plutôt donné pour ambition de s'attaquer à la complexité de la filière drogue caractérisée par sa transnationalité, voire même à la reformuler grâce au dispositif d'un réseau international de chercheurs. Les cinq pays (l'Inde, le Mexique, le Nigéria, la Chine et le Brésil) ont été choisis en raison de leur histoire ancienne de la drogue. Il s'agit toutefois pour le programme MOST de saisir l'accélération du processus parallèlement à la mondialisation tout en identifiant les premiers bénéficiaires de ces changements et ainsi mieux cerner les transformations sociales. L'accent est ici mis plus que dans tout autre programme sur l'impératif de mieux connaître une filière socio-économique organisée sous la forme d'un réseau transnational tout en se donnant les moyens de procéder à l'inventaire des mesures et des programmes pris par les différentes instances dirigeantes des pays impliqués. Ici l'accent est volontairement mis sur l'objectif d'une plus-value dans la production scientifique. Le programme « Ville, environnement et rapports sociaux entre hommes et femmes » se situe entre ces deux premières positions. Il n'a pas a priori la volonté de renouveler une problématique scientifique pas plus qu'il ne cherche à identifier les meilleurs exemples de politiques publiques. En revanche les responsables de ce troisième programme ont choisi de faire émerger les objectifs à partir de la dynamique de réseau. Aussi la première étape a consisté à se mettre d'accord sur les conditions nécessaires pour réaliser le travail avant de se lancer sur le terrain tout en bénéficiant des conseils de l'équipe de coordination chargée d'assurer la cohérence de l'ensemble. Lors de la deuxième rencontre où toute l’équipe présentait son rapport d'enquêtes préliminaires, le débat a eu pour objectif d'analyser collectivement les premiers résultats tout en réajustant une problématique visant à croiser les thèmes villes, environnement et rapports sociaux. L'attention portée à la qualité de la dynamique du réseau en vue de favoriser l'enrichissement mutuel de chercheurs venus du Nord et du Sud a permis ainsi de dégager un concept commun, celui d'« empowerment ». Ici ce mot se définit comme un processus de développement des capacités de négociation des individus en vue d'aboutir à une attribution plus équitable du pouvoir. A la lecture des documents présentant le déroulement de l'ensemble de ces trois programmes qui ont opté pour une démarche comparative s'appuyant sur un réseau international de chercheurs, on réalise sans difficulté l'importance du coordinateur (ou encore l'équipe de coordination). Il lui revient en effet d'initier et d'assurer une certaine homogénéisation des concepts et catégories, d'élaborer la trame de la recherche comparative tout en se donnant les moyens de la réajuster en permanence par le biais de négociations avec les différentes équipes. Outre la reconnaissance scientifique dans sa discipline d'origine mais aussi dans d'autres disciplines, et outre sa motivation pour la démarche comparative, la personne en charge de la coordination doit faire preuve de capacités de négociation pour gérer la dynamique du réseau. Ses responsabilités l'apparentent à celle d'un véritable leader du renouveau de la recherche. Certains vont même jusqu'à revendiquer l'idée d'un engagement du leader et des chercheurs par rapport à l'objectif de la recherche en parlant de commitment to an advocacy role. Dans ce cas, le réseau international de chercheurs pourrait avoir une portée pragmatique et aller jusqu'à fonctionner en tant que lobby international auprès d'instances officielles.
3- POUR UNE VISION STRATEGIQUE: EVITER L'ISOLATIONISME La méthode comparative se présente comme la méthode la plus adaptée à cette remise en perspective de la recherche finalisée en sciences sociales, parallèlement à la mondialisation des processus économiques et sociaux et à l'émergence d'un nouveau regard cognitif sur les problèmes et enjeux de société. Elle est susceptible de dynamiser la recherche en sciences sociales et la rapprocher des préoccupations des décideurs tout en diffusant l'idée d'une démarche politique intégrant les processus dits bottom-up (du bas vers le haut) prenant en compte les ONG. La méthode comparative pratiquée au sein d'un réseau international de chercheurs, loin d'être unique, présente différentes facettes comme le soulignent les trois programmes MOST concernant l'intégration des immigrés, la filière de la drogue et les rapports sociaux entre hommes et femmes. Elle peut soit privilégier la qualité de la procédure et des échanges au sein de la dynamique du réseau quitte à redéfinir et à réactualiser en permanence les objectifs et les moyens pour y parvenir, soit encore partir d'un objectif précis et délimité de l'ordre du pragmatique en partant d'une définition rigoureuse du cadre méthodologique. 3.1- Définir des critères de convergence au sein de la transférabilité La démarche comparative, qui dès le début du processus de la recherche, définit de manière claire et rigoureuse les concepts sur lesquels elle s'appuie pose de manière explicite la question de la transdisciplinarité. Elle participe ainsi de l'impératif de dépasser les frontières entre disciplines, jugées par certain comme un sérieux handicap par rapport aux questions posées par les décideurs. La recherche se structure à partir du questionnement politique (problem-oriented) plutôt que de s'assurer de la continuité des questions posées au sein de la discipline qui ont pour seul objectif de maintenir le paradigme de la dite discipline. Comme l'écrit Nadia Auriat « devenir un partisan de l'efficience » de l'action gouvernementale s'avère le motif qui anime les participants au Programme international de sciences sociales MOST appliqué par l’UNESCO. La démarche du programme MPMC, qui insiste dès le départ sur la constitution d'un cadre de référence commun, met en évidence les critères de convergence qui vont permettre ensuite d'assurer la transférabilité de la politique publique reconnue pour être la plus efficace. La construction de ce cadre dont la richesse provient du fait qu'il inclut le point de vue des décideurs municipaux ainsi que celui des associations, illustre bien ce souci de la comparabilité au service de la transférabilité. Le programme bien codifié dès le départ présente en outre l'avantage de se dérouler sur une durée limitée pour arriver aux objectifs escomptés. Le produit de ce travail de recherche devrait aussi être facilement exportable et diffusé en dehors du réseau, compte tenu de son objectif de transférabilité. Le réseau de chercheurs dispose de moyens politiques lui permettant de se constituer en tant que lobby défendant une politique précise auprès d'instances politiques officielles, nationales ou internationales. 3.2- Pour une meilleure appréhension de phénomènes transnationaux Favoriser le développement de la recherche au travers d'une équipe fonctionnant sous la forme d'un réseau international tout en adoptant la démarche comparative, s'avère certainement d'une efficacité supérieure à celle d'une équipe nationale lorsqu'il s'agit de l'étude de thématiques transversales ou transnationales comme l'environnement ou la drogue. Face à des objets perçus comme relevant d'une plus grande complexité qu'autrefois, la mise en réseau des moyens et des capacités – tout en s'assurant de la comparabilité au travers de la construction d'une problématique commune et d'une grille de restitution de la recherche – s'avère être la réponse la plus adaptée au défi actuel et peut-être même au renouvellement des sciences sociales et de leurs méthodes. La démarche comparative s'inscrivant dans le cadre d'un réseau composé de chercheurs appartenant à différentes aires culturelles et différentes disciplines au sein des sciences sociales exige une confrontation continue de points de vue et, de ce fait, induit un sérieux processus d'apprentissage pour l'individu comme pour l'ensemble de l'équipe. En effet, tout chercheur doit être en mesure d'acquérir plus de distance par rapport à son terrain et à ses méthodes d'investigation. Or justement le fondement des sciences sociales réside dans cette capacité de distanciation de l'individu face aux phénomènes de la société qu'il observe et étudie. Il y a de fortes probabilités pour que la multiplication d'équipes transnationales de chercheurs modifie à moyen terme les méthodes de travail en sciences sociales tout en contaminant les institutions nationales. Aussi la démarche comparative ayant pour objectif d'appréhender des phénomènes transnationaux conduit au travers d'un processus d'enrichissement mutuel de chercheurs impliqués au sein d'un réseau international à une harmonisation des concepts et des méthodes. Elle présente l'avantage de relever de la volonté des chercheurs et évite ainsi un processus d'uniformisation imposé de manière autoritaire par une institution située au sommet de la hiérarchie. 3.3- L'apprentissage collectif de la recherche en réseau au profit de la recherche-action La recherche comparative au sein d'un réseau international porte également en lui les germes d'un renouvellement de la pensée sur les modes d'action. Il lui revient certes d'alimenter la décision politique mais avec ce souci de vouloir développer auprès des individus, des associations et de la société civile des capacités de négociation afin de permettre une plus grande équité de la situation. Le concept d'empowerment susceptible d'orienter de manière plus équitable les transformations en cours a émergé de manière explicite dans le programme des rapports sociaux hommes/femmes alors qu'il était sous-jacent dans les deux autres programmes. Toute démarche comparative qui se donne pour ambition la transférabilité de politiques publiques ou le renouvellement de la connaissance scientifique sur un thème ou un sujet donné, ne procède pas de manière identique. Mais les modalités de cette recherche comparative au sein d'un réseau qui présente aussi l'avantage de ne plus s'adresser exclusivement à un commanditaire ou encore de ne plus se limiter au renforcement des disciplines au sein des sciences sociales, intègre aussi dans sa réflexion de nouvelles dimensions se rapportant plus à la participation de la société civile. Ce constat est d'ailleurs valable pour les trois programmes MOST, en dépit de leurs différences. La démarche comparative se module en fonction de l'objectif poursuivi: privilégier la transférabilité d'une politique publique, la plus-value scientifique de l'appréhension de phénomènes transnationaux ou encore se donner les moyens d'un enrichissement mutuel des chercheurs en vue d'un renouvellement des modalités de l'action collective vers une plus grande équité. Ces trois démarches font également référence à des temporalités diverses. Utiliser la dynamique du réseau afin de faire progresser la recherche en re-problématisant l'objet exige plus de temps et de travail qu'une démarche comparative ayant fixé son cadre et ses objectifs dès les premières réunions.
LA DEMARCHE COMPARATIVE
Les trois projets MOST s'appuyant sur un réseau international de chercheurs illustrent bien le caractère multiple de la démarche comparative en fonction des objectifs fixés. Ils sont en mesure de renouveler la méthode de la recherche au sein des sciences sociales en abordant la transférabilité des politiques publiques, en générant une plus-value scientifique pour ce qui concerne les phénomènes transnationaux ou en abordant de manière ciblée les modalités de la recherche-action. Bien que la démarche comparative ne soit pas neuve dans le champ des sciences sociales, elle pose ici de manière renouvelée la question de la comparabilité et de l'identification des concepts et critères transversaux. En effet son objectif relève moins de la quête d'une validation scientifique de théories que d'une exigence de mieux appréhender les phénomènes transnationaux et les modalités de l'action qu'ils exigent, tout en donnant une référence commune à l'ensemble des chercheurs. Tout en affirmant que la finalité de la production de connaissances scientifiques se veut être au service de l'action collective, ces trois programmes MOST, fondés sur la démarche comparative dans le cadre de trois réseaux internationaux de chercheurs, n'abordent jamais le thème des destinataires de la recherche. Qui sont-ils? Doit-on se limiter aux politiques uniquement? Qu'en est-il des autres partenaires de l'action publique comme les professionnels et les associations d'usagers? Ces questions indiquent clairement que, contrairement au contexte qui prévalait au moment où les sciences sociales ont émergé, les bénéficiaires de la recherche en sciences sociales ne sont plus à présent aussi clairement définis. Or ces trois programmes MOST qui laissent sous-entendre qu'ils ne suivent plus vraiment la traditionnelle distinction entre stakeholders et shareholders, devraient se donner les moyens d'affirmer de manière explicite leurs capacités en vue d'associer ces deux catégories d'acteurs. Ce point de vue s'avère conforme à celui exprimé par le Sommet sur la Ville organisé par les Nations Unies en 1996 à Istanbul qui a bien souligné que les politiques de l'action incluent tout autant les décideurs des instances nationales et locales que la société civile organisée sous la forme d'ONGs. Cette conférence internationale Habitat II a d'ailleurs prôné le principe d'un nouveau partenariat entre la multiplicité des acteurs intervenant dans la ville.
Revues spécialisées Comparative Political Studies
Livres Castells, M. The Information Age: Economy Society & Culture, Vol. 1: The Rise of the Network Society, 1997 vol.2: The Power of Identity, 1998. Dogan, M., et A. Kazancigil, Comparing Nations: Concepts, Strategies and Substance, Oxford, Blackwell, 1994. Harloe, M. "Notes on comparative urban research", in Urbanization and Urban Planning in Capitalist Society, édité par M.Dear et A.J.Scott, 1981, 179-185. Lawrence, R.J."Domestic space and society: A cross-cultural study", Society for Comparative Study of Society and History, 1982, 105-130. Przeworski, A. et H.Teune, The Logic of Comparative Social Inquiry, NY, Wiley & Sons, 1970. Sartori, G. et L. Morlino, La Comparazione nelle science sociali, Bologna, Il Mulino, 1991. Walton, J. et L.H. Masotti (ed.), The City in Comparative Perspective: Cross National Research and New Directions in Theory, Sage Publications, 1976. Weiss, C. Social Science Research and Decision Making, NY, 1980.
L’auteurCynthia Ghorra-Gobin, docteur ès-Lettres géographie et PhD urbanisme UCLA est directeur de recherche CNRS et professeur à l'Institut d'Etudes Politiques (Paris) et à l'Université de Paris IV-Sorbonne. Sa recherche porte sur la ville relevant simultanément d'une construction matérielle et de pratiques sociales et culturelles elles-mêmes indissociables de la dynamique politique. Elle cherche à démontrer les différences entre la conception américaine de la ville et la conception européenne. Cet intérêt pour la démarche comparative provient certes d'un parcours universitaire en France et aux Etats-Unis mais aussi d'une prise de conscience du renouvellement des modalités de la production des connaissances en sciences sociales au moment où s'affirment la prépondérance de processus sociaux-économiques transnationaux liés à mondialisation de l'économie.
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