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  Gestion des Transformations Sociales- MOST

Documents de Discussion - No. 10

Diversité: bonne et mauvaise gestion

Le cas des conflits ethniques et de l'édification de l'Etat dans le monde arabe

par

Saad Eddin Ibrahim

Les opinions exprimées dans cette série engagent la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de l'UNESCO.


Table des matières

I. Un aperçu
II. La question de l'identité
III. La tâche de l'édification d'Etat
IV. La question sociale : mobilisation et équité
V. La pénétration extérieure et ethnicité dans le monde arabe
VI. Ethnicité, société civile et démocratisation
Annexe
Notes


I. UN APERCU

Tous les conflits armés qui ont eu lieu à travers le monde depuis 1988, à l'exception de l'invasion du Koweït par l'Irak, ont eu pour origine des questions ethniques internes. En fait, depuis 1945, les conflits ethniques ont provoqué la mort de quelque 16 millions de personnes, ce qui est bien supérieur au nombre des victimes de guerres inter-étatiques. Actuellement, les conflits ethniques s'étendent sur trois continents, l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Les exemples types étant la Birmanie et le Sri Lanka en Asie, la Somalie, le Soudan et le Rwanda en Afrique, et l'ex-Union Soviétique et la Yougoslavie en Europe 1.

Avec seulement 8% de la population mondiale, le Moyen-Orient arabe a été la scène d'environ 25% de l'ensemble des conflits armés depuis 1945. La plupart de ces conflits sont d'origine ethnique. Le tableau 1 établit le bilan des conflits armés inter-étatiques et inter-ethniques dans la région en termes de coûts matériels et humains. Le conflit israélo-arabe (six guerres et une lutte continue de la Palestine et du Liban contre l'occupation israélienne) a coûté la vie à 200 000 personnes en quarante ans. Par comparaison, le nombre des victimes des conflits ethniques pendant la même période est plusieurs fois supérieur à ce chiffre. La guerre civile libanaise (1975-1990), à elle seule, a causé autant de victimes que les guerres israélo-arabes. Le nombre des victimes de la guerre civile soudanaise (qui éclate par intermittences depuis 1956) a été au moins 5 fois supérieur à celui de l'ensemble des guerres israélo-arabes. Les mêmes coûts relatifs sont applicables aux déplacements de populations, dégâts matériels et coûts financiers 2.

On pense que dans les années 90, les conflits armés de la région seront plutôt intra-étatiques qu'inter-étatiques. L'activisme islamique militant doit être ajouté aux sources de conflits civils armés déjà existantes dans un grand nombre de pays arabes du Moyen-Orient. L'Algérie et l'Egypte en sont actuellement deux illustrations. La menace la plus importante pour la sécurité des états de la région est donc probablement interne 3. La guerre civile au Yémen en 1994 a été peut-être un préambule à ce qui reste à venir. Les dimensions idéologique et régionale du conflit étaient mêlées à des dimensions confessionnelles - à savoir une élite sunnite shafi'ite, prétendument socialiste, au sud et une élite tribale shi'ite et zaydite au nord. La manipulation ou les effets indirects de chaque conflit armé interne, pourraient bien sûr mener également à des guerres inter-étatiques. Cette étude s'intéresse cependant à une seule sorte de conflit, à savoir les conflits ethniques internes.

La disproportion des conflits ethniques par rapport aux conflits inter-étatiques est encore plus surprenante lorsqu'on considère la démographie socio-culturelle du monde arabe. Si l'on prend la définition la plus large de « l'ethnicité », qui se réfère à des groupes contigus ou coexistants qui diffèrent par leur race, leur religion, leur confession, leur langue, leur culture ou leur origine nationale 4, le monde arabe est éthniquement aujourd'hui l'une des régions du monde les plus homogènes.

En 1993, le monde arabe avait une population légèrement supérieure à 236 millions. L'écrasante majorité de cette population (80%, à savoir 190 millions) présente les mêmes origines ethniques: hamite-sémite-caucasienne, de religion musulmane sunnite, culturellement et linguistiquement de langue arabe (voir tableaux 2 et 3). En termes d'origine nationale, cette population avait été enracinée pendant plusieurs siècles dans la même « patrie arabe » (qui s'étend du Maroc, sur l'Océan atlantique, à Bahrein, dans le Golfe persique). Cette écrasante majorité devient encore plus importante lorsqu'on y ajoute des groupes qui ne diffèrent que par une variable ethnique, perçue par le groupe en question comme un élément marginal dans la définition de son identité. Par exemple, la plupart des Musulmans shi'ites et des Chrétiens qui vivent dans le monde arabe considèrent leur qualité d'"Arabes" comme étant l'axe principal de leur identité, supplantant leur « shi'isme » ou leur « chrétienté ». Pour eux, la variable « culturelle-linguistique » est la ligne de partage la plus frappante. Sur cette base, la « majorité » arabe passe à plus de 86% de la population dans le monde arabe. Le tableau 4 montre les groupes ethniques les plus importants du monde arabe selon quatre critères: culturel-linguistique, religieux, confessionnel et ethnique.

Malgré l'homogénéité ethnique apparente au niveau pan-arabe, on remarque des hétérogénéités marquées dans plusieurs pays - par exemple au Soudan, au Liban, en Irak, en Syrie, en Algérie, au Maroc, en Mauritanie, à Bahrein et au Yémen. Dans ces neuf pays, jusqu'à 35% - ou plus - de la population sont différents de la majorité arabe musulmane sunnite caucasienne dans une ou plusieurs des quatre variables ethniques (langue, religion, confession ou ethnie). On note que les neuf pays sont presque tous situés en bordure du monde arabe, souvent à la frontière d'une autre culture. Dans chacun de ces neuf pays il y a eu une forme apparente de tension ethnique. Dans quatre d'entre eux - le Soudan, l'Irak, le Liban et le Yémen - de telles tensions ont abouti, ces dernières décennies, à un conflit armé prolongé. L'unité et l'intégrité territoriale de chacun de ces pays ont été sérieusement menacées 5.

Malgré la prépondérance des conflits ethniques dans le monde arabe, les chercheurs arabes en sciences sociales et les acteurs politiques n'ont pas donné à ce phénomène l'attention qu'il mérite. Le dernier livre écrit par un universitaire arabe contemporain, Albert Hourani, a été écrit il y a 40 ans, en 1947 6. Marxistes, nationalistes et islamistes ont eu tendance à ignorer la question ethnique ou à la considérer comme résiduelle. Le « facteur étranger » (par exemple les impérialistes et les sionistes) a communément été présenté comme sous-tendant la majorité des conflits ethniques dans le monde arabe. Bien que ce facteur ne doit pas être écarté, une nouvelle génération de chercheurs arabes en sciences sociales va maintenant bien au-delà de ce genre d'explications "conspiratrices" du conflit ethnique 7. Le reste de cette étude est consacrée à ces nouvelles tentatives, abordées à travers les quatre problématiques suivantes : définition d'identités rivales, dilemmes de l'édification de l'Etat moderne, clivages socio-économiques, vulnérabilités face aux facteurs externes.

Les quatre problématiques sont généralement liées les unes aux autres dans les pays arabes, mais leur action réciproque est particulièrement aiguë dans les pays les plus hétérogènes ethniquement. La désagrégation des politiques islamiques traditionnelles au 19ème siècle, l'effondrement de l'Empire ottoman (1922) et le découpage colonial occidental concomitant ou ultérieur ont conduit à la fragmentation du monde arabe et aux débuts embryonnaires des « Etats territoriaux » modernes dans la période de l'entre-deux guerres (1918-1939) 8. En acquérant l'indépendance politique dans les années 1940-1960, ces Etats ont hérité de minorités ethniques tout aussi fragmentées. La scène politique débordait de défis quant à l'élaboration d'une identité nationale, l'édification de l'Etat, la consolidation de l'indépendance, la réalisation d'un développement socio-économique et la garantie de mesures raisonnables en matière d'équité. De plus, ces défis se présentaient dans le cadre d'un système international polarisé par le conflit idéologique et géopolitique de la guerre froide (1945-1990).

Au-delà de sa portée immédiate, ce document comporte un intérêt certain pour d'autre pays du Moyen-Orient - Turquie, Iran, Israël et Chypre. Dans chacun de ces pays la question ethnique surgit périodiquement. Le cas le plus récent et le plus frappant est celui du conflit armé du sud de la Turquie qui a opposé les forces du gouvernement aux rebelles kurdes du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) de fin 1994 à 1995. 50 000 soldats de l'armée et de l'aviation turques ont été engagés dans une campagne de "recherche et de destruction" du PKK en Turquie et dans une stratégie de "course-poursuite" sur le territoire irakien voisin 9.

Le problème turco-kurde porte l'empreinte de ses homologues irako-kurde, irano-kurde et, dans une moindre mesure, syro-kurde. Les origines et les conséquences sont pratiquement les mêmes, à savoir la fragmentation des peuples et des groupes indigènes contre leur volonté pour s'adapter au découpage colonial initial et, plus tard, pour convenir aux états territoriaux nouvellement créés. Quoi qu'il en soit, nous nous limiterons ici au monde arabe en tant que zone géopolitique et culturelle distincte du reste du Moyen-Orient, bien que naturellement imbriqué et semblable à celui-ci en bien des aspects.


II. LA QUESTION DE L'IDENTITE

En peu de mots, on peut dire que les principaux paradigmes idéologiques qui rivalisent dans le monde arabe depuis le début de ce siècle ont tendance à refuser à certains groupes ethniques la qualité de membre à part entière de la communauté politique. Actuellement, l'espace intellectuel et politique arabe est dominé par des idéologies islamiques et nationalistes laïques. Chacune a sa propre conception de l'identité politique.


A. La conception islamiste et l'ethnicité

Les islamistes naturellement basent le lien politique entre culture, société et état sur la religion. Ceci devrait automatiquement exclure les non-musulmans des différentes politiques du monde arabe - à savoir quelque 18 millions de personnes, pour la plupart des Chrétiens, et quelques centaines de milliers de Juifs (voir le tableau 5). Sous une forme puriste à l'extrême, l'exclusion concernerait aussi quelque 21 millions de musulmans non sunnites (comme diverses sectes shi'ites et kharijites). La majorité des islamistes procéderaient à une exclusion partielle - c'est-à-dire limitée à l'interdiction pour les non-musulmans d'accéder aux hauts postes de commandement (par exemple, chefs d'Etat, gouverneurs et fonctions judiciaires) 10. Ils procèdent de manière à ce que les titulaires de tels postes assument non seulement des rôles temporels mais remplissent aussi des obligations religieuses - comme diriger la prière, mettre en oeuvre la shari'a (loi islamique) et commander les croyants dans la Jihad (guerre sainte). Les islamistes puristes excluraient complètement les non-musulmans de tout rôle au sein de l'Etat ou du gouvernement, à quelque niveau que ce soit. Pour eux, les non-musulmans doivent exister en tant que « communautés protégées » (ahl zimma), diriger leurs propres affaires communales et payer la «djizya » (taxes sur les revenus) 11. Tant qu'elles respectent la majorité musulmane et reconnaissent la souveraineté de l'Etat islamique, les communautés non-musulmanes doivent être traitées avec respect, compassion et tolérance religieuse.

De ce point de vue, tous les musulmans sont égaux, quelle que soit leur origine ethnique, leur culture ou leur nationalité. De cette manière, les Kurdes musulmans (en Iraq et en Syrie), les Berbères (en Algérie et au Maroc) et les populations africaines musulmanes (en Mauritanie et au Soudan) ne sont pas considérés comme des minorités. Au total, ces groupes musulmans (mais non-arabes) représentent plus de 20 millions de personnes. Cette conception islamiste de « l'ordre politique » serait naturellement bien accueillie par les membres non-arabes mais musulmans de la communauté, dans laquelle le « droit de cité » repose sur la religion. Dans un tel système politique, les non-musulmans du monde arabe se sentent évidemment menacés et exclus.


B. La conception nationaliste arabe et l'ethnicité

La conception nationaliste arabe a commencé à se développer durant les dernières décennies de l'Empire ottoman. Elle est apparue en réaction au règne ottoman et à l'idéologie Turanique ou Pan-Turque des « Jeunes Turques ». Sous sa forme pure, la conception nationaliste arabe est fondée sur la « culture » et le langage », qui sont les piliers de l'identité politique de l'Etat, de la société et de la citoyenneté. En ce sens, le nationalisme arabe a été une idéologie laïque. Toutes les personnes ayant pour langue maternelle l'arabe, qui sont de culture arabe et qui se considèrent comme étant « arabes », seraient des citoyens à part entière de la « nation arabe », jouissant de tous les droits de la citoyenneté sans considération d'origine ethnique, de religion ou de confession. Les nationalistes arabes ne reconnaîtraient pas d'autres groupes nationaux ou culturels non-arabes vivant dans la « patrie arabe » comme étant des communautés autonomes ou des entités indépendantes de plein droit. Quoi qu'il en soit, leurs membres seraient traités individuellement comme des citoyens « arabes », égaux devant la loi 12.

De cette manière, alors que les islamistes excluraient les « non-musulmans », les nationalistes arabes excluraient les « non-arabes » du système politique. Actuellement (1995), le second groupe compte 20 millions de personnes. D'autre part, les non-musulmans arabes, qui sont environ 18 millions (principalement chrétiens), doivent être pleinement intégrés à la communauté politique nationale.

Naturellement, les non-arabes se sentiraient menacés par les arabes nationalistes. Ceci est surtout vrai pour les communautés non-arabes d'une certaine dimension qui ont leur propres aspirations nationales (par exemple les Kurdes) ou qui tiennent à préserver leur intégrité culturelle et leur langue (par exemple les Berbères). Certaines communautés non-musulmanes craignent aussi que malgré une apparence séculière, le nationalisme arabe n'ait des fondements islamiques. On trouve cette appréhension parmi les Maronites chrétiens du Liban et implicitement chez les Coptes chrétiens d'Egypte 13.

Chacun des paradigmes d'identité en concurrence dans le monde arabe exclurait donc ce que l'autre inclurait dans leur définitions respectives de la communauté politique. Nous allons voir comment les édificateurs modernes de l'Etat ont essayé, en pratique, de faire face à ce dilemme en manipulant subtilement le nationalisme, appelé « Wataniyya » 14.


C. La difficile question de l'identité

Dans le monde arabe, comme ailleurs, la question de l'identité se révèle être l'un des clivages socio-politiques les plus sensibles. Elle touche des notions culturelles, symboliques et existentielles du « moi » individuel et collectif. Contrairement à d'autres clivages (classe, profession, éducation, idéologie, politique), l'identité ethnique et les conflits qu'elle génère sont, « de par leur nature, moins susceptibles d'arriver à un compromis que les clivages liés à des questions matérielles » 15.

Les visions islamique et nationaliste ont toutes deux omis de prendre en considération les sous-identités au sein de leur propre groupe de référence. Les idéologues islamiques ont donc eu tendance à minimiser les clivages confessionnels entre concitoyens musulmans. Durant la guerre civile libanaise (1975-1989), plus de musulmans shi'ites et sunnites se sont entre-tués qu'ils n'ont tué de Chrétiens. En fait, davantage de Musulmans shi'ites se sont entre-tués qu'ils n'ont tué de Sunnites, de Druzes musulmans ou de Chrétiens de toutes confessions. De même, les Chrétiens ont plutôt été tués par d'autres Chrétiens que par des Musulmans dans la guerre civile libanaise 16.

Les partisans de la conception islamique de l'identité politique ne seraient pas très fiers des combats internes parmi les Mujahidins Musulmans Afghans qui, en trois ans (1990-1993), ont causé la mort de plus de Musulmans que durant la guerre de 10 ans au cours de laquelle ils ont résisté contre le régime soviétique et les régimes qu'il soutenait (1980-1990) 17. De même, les partisans du nationalisme pan-arabe ont été gravement discrédités par l'action de régimes se réclamant de leur mouvance politique. Le quart de siècle de rivalités entre les régimes baathistes irakien et syrien est encore un cas frappant. Il s'avère que les élites des régimes en question appartiennent chacune à une minorité religieuse musulmane différente 18.

Les tensions au Yémen du Nord (1970-1990) et plus tard dans le Yémen unifié (1990-1994) qui ont débouché sur une guerre civile au milieu de 1994 n'étaient pas sans avoir des composantes confessionnelles musulmanes. Même si cela a été officiellement nié par tous les partis impliqués dans le conflit, il y avait un clivage occulté mais persistent entre Musulmans shi'ites zaydites du nord et Musulmans sunnites shawafites du sud 19.

Donc, aussi bonnes et rigoureuses qu'elles puissent paraître, ces deux conceptions rivales de l'identité dans le monde arabe n'ont pas réussi, en pratique, à mettre en place un programme politique cohérent ou valable. Elle n'ont pas pris en compte les sous-identités et encore moins leur interaction avec d'autres variables socio-économiques.


III. LA TACHE DE L'EDIFICATION DE L'ETAT

Le processus d'édification d'Etat moderne dans le monde arabe date d'environ sept décennies. Le plus ancien, en Egypte (1922), a abordé la question de l'identité par un compromis. En effet, alors que la première constitution égyptienne (1923) était clairement séculière, fondant la citoyenneté sur le droit de naissance indépendamment de la religion, de l'origine ethnique ou de la confession, seul un article stipulait que « l'Islam est la religion d'Etat ». En Egypte et dans les pays arabes ayant des constitutions et des stipulations similaires, on voulait dire par là deux choses qui n'entravaient en rien l'intégration des non-musulmans au système politique. La première était que le chef de l'Etat serait musulman; la seconde que la shari'a islamique serait une source (mais pas la seule) de législation 20.

En pratique, presque tous les Etats arabes ont évité de faire des choix dichotomiques clairs - entre religieux et laïcs, ou nation arabe et patrie (Qawmiyya et Wataniyya) - lorsqu'ils ont élaboré leurs identités politico-culturelles. Au lieu de cela, chaque Etat (ou régime) arabe a tenté, à sa manière, de concilier les deux conceptions en donnant plus de poids à une dimension mais sans pour autant totalement exclure l'autre. Il est possible de faire le tracé des Etats arabes sur deux axes « religieux-laïc » et « pays (watan) - Nation arabe (umma arabiyya) », comme dans le schéma suivant. Le Liban est le seul état arabe où la tradition constitutionnelle (depuis les années 40) stipule que le chef de l'Etat doit être un Chrétien maronite, le premier ministre un Musulman sunnite, et le chef du parlement un Musulman shi'ite. La réforme constitutionnelle de 1980, bien qu'elle ait modifié les pouvoirs de ces différentes entités et équilibré le nombre de députés chrétiens et musulmans dans le parlement, n'a pas changé cette tradition.

Le premier axe (religieux-laïc) est basé sur la prédominance de symboles religieux et de règles de légitimation dans les documents de base du système politique. Par exemple, le drapeau saoudien, symbole de l'Etat, est une représentation du Coran flanqué de deux sabres croisés. Le second axe est basé sur la dominance et l'invocation de principes nationalistes pan-arabes dans les chartes politiques de base. Pour plus de détails sur ces tendances rivales, voir Ibrahim, Saad Eddin, Société et Etat dans le monde arabe (en arabe), Amman: Arab Thought Forum 1989.


Religieux (islamique) Laïque
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Arabie Saoudite Etats du Golfe Soudan Maroc Jordanie Libye Egypte Algérie Yémen Tunisie Palestine Irak Syrie Liban
Maroc Tunisie Algérie Soudan Liban Arabie Saoudite Etats du Golfe Egypte Palestine Jordanie Libye Irak Syrie Yémen
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Patriotisme (Wataniyya) Nationalisme arabe (Qawmiyya)



La disposition pragmatique ci-dessus, qui tente de concilier des considérations religieuses et séculières, ne résolvait pas à elle seule les questions posées par l'élaboration de l'identité des nouveaux Etats. Les premiers édificateurs de l'Etat ont aussi lutté pour concilier les considérations nationales pan-arabes avec celles de sous-identités nationales (qawmmi contre qautry). Les chefs du mouvement pan-arabe, qui s'étaient ralliés autour de Sherif Hussein de la Mecque durant la « Grande Révolte Arabe » (1916), ont été lésés et se sont sentis trahis par la Grande-Bretagne et la France qui ont manqué à leurs promesses d'indépendance et d'unification arabes (comme cela a été révélé plus tard par l'accord secret Sykes-Picco). Cependant, les espoirs nationalistes arabes restaient vivants. Avec les indépendances successives d'un pays après l'autre au milieu du siècle, les premiers édificateurs de l'Etat ont eu recours à une nouvelle conciliation pragmatique. En effet, dans leurs constitutions ou déclarations d'indépendance, il était souvent stipulé que même si leur pays était déclaré « Etat indépendant souverain », il restait quand même une partie intégrante de la « Nation arabe » ou de la « Patrie arabe », attendant le moment opportun pour se « réunifier avec les autres parties arabes » 21. La mise en place de la Ligue des Etats arabes en 1945 était la concrétisation de ce compromis. Celle-ci assurait l'indépendance de chacun de ses Etats membres tout en autorisant des mesures progressives de coopération, d'intégration et d'unification.

Ainsi, pendant que les idéologues arabes débattaient de leurs points de vues divergents dont certains s'excluaient mutuellement, des hommes d'état et politiciens pragmatiques s'engagèrent dans « l'art du possible ». Les deux compromis évoqués plus haut en sont des illustrations qui ont relativement bien fonctionné durant les premières décennies d'indépendance dans plusieurs de ceux des pays arabes qui adoptèrent des systèmes de gouvernement « libéraux » ou quasi-libéraux - comme l'Egypte, l'Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie et le Maroc. Lorsque des groupes ethniques d'une certaine importance étaient présents, ils étaient gérés en matière politique par de tels systèmes "libéraux". Dans certains cas (par exemple le Liban et la Jordanie), les groupes ethniques se voyaient formellement ou explicitement reconnus et on leur allouait une part proportionnelle dans les conseils élus et ministériels. Dans d'autres cas, (par exemple l'Egypte, la Syrie et l'Irak), des arrangements similaires mais implicites étaient pratiqués. En fait, après l'indépendance, le premier Premier Ministre syrien, Faris Al-Khoury, était chrétien et l'Egypte avait des Premiers Ministres coptes chrétiens comme Boutros Ghali et Youssef Wahba. L'Irak avait des Premiers Ministres et des parlementaires shi'ites et kurdes, comme I. Koubba. En d'autres termes, la diversité socio-économique était assortie de différentes sortes de pluralismes politiques.

Dans ces Etats arabes, la fin de la première expérience libérale des années 50 à 60 comportait des problèmes potentiels pour leurs communautés ethniques. La plupart des régimes militaires qui ont alors pris le pouvoir ont adopté des idéologies nationalistes arabes militantes et des réformes socio-économiques audacieuses. Sur ces deux points ils ont été obligés d'isoler certains des groupes ethniques dans leurs pays respectifs. En Egypte par exemple, la révolution nassérienne de Juillet 1952 a alarmé les communautés non-musulmanes pour plusieurs raisons. Aucun des cent « Officiers Libres » ayant mené à bien la révolution n'était chrétien, alors que les Coptes représentaient à eux seuls (sans compter les autres communautés chrétiennes) 8% de la population. Les Coptes égyptiens n'étaient pas très enthousiastes face à l'orientation nationaliste arabe que prenait le nouveau régime. Les politiques socialistes du régime étaient encore pire puisqu'elles ont, dans l'ensemble, frappé en grande partie des Chrétiens, ceux-ci étant représentés de manière disproportionnée dans les classes bourgeoises de propriétaires terriens en Egypte. Ceci s'est produit de manière similaire en d'autres endroits du monde arabe où des régimes militaires ou à parti unique ont gouverné pendant plusieurs années. Dans des pays avec une forte hétérogénéité ethnique, le manque de pluralisme politique ne pouvait que créer des tensions. Même lorsque des régimes militaires à parti unique ont tenté de concilier des groupes ethniques, ils le faisaient nominalement ou arbitrairement, suivant l'humeur des dirigeants, et menaient donc à un isolement accru de ces groupes 22.

Dans deux cas exceptionnels, la majorité ethnique a été remplacée au pouvoir par une minorité. Ainsi, depuis 1970 en Syrie, un gouvernement militaire alaouite a, sous couvert idéologique du Parti Socialiste Arabe Baath, resserré son emprise sur la majorité arabe musulmane sunnite (65%). Depuis 1968, la minorité arabe musulmane sunnite d'Irak (35%) a évincé tous les autres groupes ethniques, y compris ceux qui sont numériquement plus importants comme les musulmans shi'ites qui représentent environ 45% de la population irakienne.

Au Soudan, les membres de l'élite militaire dirigeante viennent invariablement d'une province arabe musulmane du nord située près de la capitale, Khartoum. Sous couvert populiste, puis socialiste et maintenant islamique, les trois coups d'état militaires (1958, 1969 et 1989) ont été montés par des officiers arabes musulmans du nord. Au début il n'y avait, pas un seul officier non-musulman du sud dans aucun d'eux. Plus tard, quelques personnes du sud furent ajoutés en guise de pions.

A l'exception de l'Egypte, le fait que les groupes ethniques soient écartés des régimes militaires idéologiques à parti unique au pouvoir a abouti à des luttes ouvertes. En Irak, en Syrie, au Soudan, en Algérie, en Somalie et en Mauritanie, celles-ci se sont transformées en affrontements violents au cours de ces trois dernières décennies. Actuellement, il y a des conflits armés de longue durée au Soudan, en Somalie et en Irak. A certains moments, ce n'est pas seulement la légitimité du régime en place qui est remise en cause par tel ou tel groupe ethnique mais aussi la légitimité même de l'Etat. Ainsi, l'intégrité territoriale du Soudan, de la Somalie et de l'Irak est maintenant sérieusement remise en question. Plusieurs décennies d'édification de l'Etat laissent place à un processus inverse de "déconstruction de l'Etat".


IV. LA QUESTION SOCIALE : MOBILISATION ET EQUITE

Le double processus d'occidentalisation et de désintégration de l'Empire ottoman a mené, entre autres, à l'effondrement du mode d'organisation traditionnel des groupes ethniques du monde arabe. Leurs modes d'organisation résidentiels et professionnels sont devenus moins isolés. Avec l'indépendance, la mobilisation sociale et l'intégration des groupes ethniques à l'ensemble de la société ont été considérablement accélérées, et leur conscience politique s'est foretement accrue. L'éducation moderne, l'urbanisation, le développement des moyens de communication et l'exposition aux médias de masse y ont contribué 23.

Comme dans d'autres régions en développement, cette mobilisation sociale était accompagnée ou suivie d'une augmentation régulière des attentes des groupes ethniques du monde arabe. Ces attentes comprenaient des aspirations à un plus large partage du pouvoir, de la richesse et du prestige dans leurs pays nouvellement indépendants. La courte expérience libérale de plusieurs Etats arabes a satisfait les revendications des groupes ethniques en ce qui concerne la participation politique, mais beaucoup moins celles concernant la justice sociale - un partage équitable de la richesse. Au cours de leurs premières années au pouvoir, les régimes militaires idéologiques populistes ont satisfait les revendications des groupes ethniques, ou ont promis de le faire, en ce qui concerne l'équité sociale. Des mesures de redistribution telles que la réforme agraire, la nationalisation de biens appartenant à des étrangers ou aux classes aisées, un système d'éducation gratuit et ouvert à tous, la garantie de l'égalité des chances et l'adoption de systèmes de recrutement basés sur le mérite ont été mises en oeuvre. Cependant, au fur et à mesure que ces régimes se sont consolidés et que leurs fonctions à la tête de l'Etat se sont prolongées, la réalité et/ou la promesse d'une plus grande équité a commencé à s'amenuiser pour tous les groupes absents du gouvernement, y compris les minorités ethniques.

Ainsi, avec une participation politique longtemps restreinte et une mobilisation sociale encore forte, l'équité sociale stagnant ou diminuant, la privation "structurelle-relative" a régulièrement augmenté depuis les années 70. Ces privations ont été ressenties plus fortement par les groupes ethniques que par d'autres secteurs de la société. Par voie de conséquence, ils furent les premiers à manifester avec virulence leur mécontentement contre une classe dirigeante devenue autoritaire et bureaucratique, dont les aspects idéologiques s'estompaient.

Au lieu de répondre à ces protestations par une reprise de la marche vers l'équité sociale ou par l'ouverture du système politique à une participation plus large, la plupart des régimes arabes y répondirent par une plus grande fermeté à l'intérieur du pays et/ou par des campagnes militaires à l'extérieur. Ainsi le régime syrien s'enlisa dans la guerre civile libanaise (à partir de 1975), le régime irakien dans deux guerres du Golfe (contre l'Iran de 1980 à 1988, et au Koweït avec une coalition internationale de 1990 à 1991), le régime libyen au Tchad (de 1975 à 1988), le régime algérien dans un simulacre de guerre contre le Maroc au Sahara (1976-1990), le régime somalien contre l'Ethiopie dans l'Ogden (1977), et le régime mauritanien dans une série de confrontations armées contre le Sénégal (1990-1991).

La fermeté croissante à l'intérieur et les campagnes militaires à l'extérieur eurent pour effet d'augmenter la part du budget de l'Etat prévue pour l'armement et de diminuer la part destinée aux programmes sociaux. Ainsi, l'équité sociale continua de se détériorer pour tous les groupes absents du gouvernement, mais plus particulièrement pour les minorités ethniques. C'est ainsi que dans plusieurs pays arabes, la division ethnique fut doublée d'une division de classes 24. Il ne manquait à cette combinaison de discriminations sociales et ethniques qu'un facteur supplémentaire pour se transformer en conflit armé: un allié étranger. Ceci nous amène à la question extérieure.


V. LA PENETRATION EXTERIEURE ET L'ETHNICITE DANS LE MONDE ARABE

La situation stratégique unique du Moyen-Orient arabe ainsi que ses ressources naturelles, en particulier le pétrole, en ont fait la cible privilégiée des conquêtes menées par les puissances étrangères au cours des deux siècles passés. En même temps, les faiblesses structurelles du Moyen-Orient arabe furent volontairement exacerbées par ces puissances afin de servir leur desseins hégémoniques. La question ethnique faisait partie de ces faiblesses.

Dès la fin du 18ème siècle, les puissances occidentales ont lutté pour clientéliser et financer les groupes ethniques vivant dans les provinces de l'Empire ottoman en déclin, le "Malade de l'Europe". Ceci devait servir de prétexte pour hériter éventuellement de ces provinces, lorsque le "Malade" aurait expiré. On en trouve des illustrations dans le soutien apporté par la France aux Maronites chrétiens, par la Grande-Bretagne aux Druzes musulmans et par la Russie aux Chrétiens orthodoxes - tous situés dans une province arabo-ottomane, la Haute Syrie (comprenant le Mont Liban). Dans l'ensemble, les groupes ethniques du monde arabe restèrent longtemps réticents et sceptiques face à une protection étrangère qu'ils n'avaient pas demandé. Cependant, lorsque la corruption et le despotisme de l'Empire ottoman agonisant atteignirent un niveau historique, quelques-uns de ces groupes acceptèrent de telles tutelles afin de se protéger, non seulement contre les autorités centrales, mais aussi contre les menaces réelles ou supposées venant d'autres groupes ethniques indigènes.

Ce schéma, qui date du 19ème siècle, de grandes puissances s'immiscant dans les problèmes ethniques du monde arabe s'est prolongé jusqu'au 20ème siècle à la fois sous la domination coloniale, avec différentes politiques arabes, et après l'indépendance. Au cours de ces deux siècles, les acteurs à la tête des grandes puissances changèrent mais le schéma resta essentiellement identique. Après la Deuxième guerre mondiale, avec l'apparition de nouveaux états et d'un grand nombre d'états indépendants dans le Moyen-Orient arabe, plusieurs acteurs régionaux furent impliqués, souvent par procuration, dans les problèmes ethniques des uns et des autres. Les plus connus furent Israël (au Liban, en Irak et au Soudan) 25, l'Iran (en Irak et au Liban) et l'Ethiopie (au Soudan). Parfois, quelques Etats arabes se mêlèrent aussi des questions ethniques d'Etats arabes et non-arabes limitrophes (par exemple la Syrie au Liban et en Irak, l'Irak au Liban, en Syrie et en Iran, le Soudan en Ethiopie) 26.

La rivalité entre grandes puissances au cours de la Guerre froide (1945-1990) a davantage compliqué cette situation en ajoutant une dimension idéologique à cette ingérence. Parfois, des factions du même groupe ethnique étaient autant en conflit entre elles que l'étaient leurs protecteurs extérieures (régionaux ou mondiaux). Le facteur extérieur seul ne déclencha que rarement des conflits sérieux, ceux-ci étant principalement causés par des facteurs endogènes de nature politique, socio-économique ou culturelle, similaires à ceux mentionnés dans les chapitres II, III et IV ci-dessus.

Le facteur externe a, le cas échéant, intensifié, compliqué et prolongé de tels conflits. Ceci est particulièrement vrai pour les conflits ethniques armés qui ont tendance, avec le temps, à créer une économie politique et une sous-culture politique propre - très éloignée des problèmes à l'origine du conflit. Les guerre civiles du Liban, du Soudan et de l'Irak en sont des illustrations frappantes.


VI. ETHNICITE, SOCIETE CIVILE ET DEMOCRATISATION

En résumé, la question ethnique est l'un des défis les plus graves auxquels le monde arabe en général, et les états ayant une forte diversité ethnique en particulier, doivent faire face. Le système naissant des Etats-Nations modernes et l'intelligentsia arabe n'ont pas compris ou n'ont pas voulu affronter le problème ethnique. Pour commencer, la naissance "par césarienne" de plusieurs Etats arabes mis entre les mains de "sages-femmes" coloniales a donné naissance à un grand nombre d'états gravement déformés. Si l'expérience libérale avait pu continuer, ou si elle avait repris une ou deux décennies après avoir été interrompue, plusieurs des premières déformations socio-économiques auraient pu être corrigées à l'aide d'un véritable processus de participation.


A. Politiques participatives

Les systèmes politiques se sont révélés être la modalité la plus efficace pour gérer de façon pacifique les différences sociales en général et les conflits ethniques en particulier. Les loyautés primordiales sont souvent tempérées, réduites ou même éliminées lorsque des formations socio-économiques modernes (par exemple les classes et les groupes professionnels) évoluent librement. Ces derniers offrent aux membres des groupes ethniques un substitut, ou au moins une alternative partielle, de protection collective et d'augmentation des droits et besoins légitimes. Ils autorisent le type de réseaux d'associations modernes qu'on a rassemblées sous le concept de "société civile". Au sens large, la société civile comprendrait des partis politiques, des syndicats, des associations professionnelles et d'autres organisations non gouvernementales au niveau de la communauté et au niveau national. Ce genre de réseau d'associations se révèle être au coeur du système de politique participative, même si certains de ces réseaux sont résolument "apolitiques" 27.

Les politiques participatives peuvent, dans certains pays arabes, contribuer initialement à une certaine instabilité politique ou mener à diverses formes de démagogie. Des chefs de groupes ethniques rivaux peuvent en effet s'engager dans de petites luttes de pouvoir. Cependant, dans le moyen ou le long terme, seule une politique démocratique responsable prédominera. Dans les pays où des groupes ethniques relativement importants sont concentrés dans une province ou une zone géographique, on peut prévoir des "tendances séparatistes" lors de l'ouverture du système politique à la libre expression et au vote libre - c'est le cas, parfois tragique, de l'ex-Union Soviétique et de la Yougoslavie. Alors qu'un tel droit doit en principe être concédé, il pourrait en pratique résulter en un chaos.


B. Fédéralisme

Pour éviter les répercussions négatives d'une telle éventualité, le "fédéralisme" ou même le "confédéralisme" devraient être de véritables options. Une application flexible et imaginative du "fédéralisme" pourrait représenter un équivalent moderne et fonctionnel du Système Millet de l'Empire ottoman. Le fédéralisme pourrait concilier la volonté légitime des Etats arabes de préserver leur intégrité territoriale et le droit légitime des groupes ethniques à la préservation de leur culture, de leur dignité humaine et de leur autonomie politique.

Il va sans dire que les droits de l'homme et les droits politiques légitimes des minorités et des groupes ethniques ne peuvent être respectés que s'ils le sont aussi pour la majorité. En fait, comme l'a observé le chercheur libanais en sciences sociales, Antoine Messerra, "aucun régime politique arabe n'a eu de problème grave avec une minorité ethnique sans avoir aussi un problème grave avec la majorité de ce même pays" 28. Les Kurdes et les Soudanais du sud qui ont longtemps levé leurs armes contre leurs gouvernements centraux en sont récemment venus à la même conclusion: leur problème ne sera pas résolu si l'on ne remplace pas l'ensemble du système politique par un système attentif et responsable à la fois devant la majorité et les minorités ethniques. Cette proposition a été résumée par le mouvement national kurde dans la phrase "démocratie pour tous les Irakiens et autonomie pour les Kurdes". L'Armée de Libération Soudanaise (principalement les populations du sud) a adopté un slogan similaire, "démocratie pour tout le Soudan et fédéralisme pour le sud".

Malgré quelques conflits ethniques armés graves et prolongés dans le monde arabe, certains conflits ont été mieux gérés que d'autres et ont même, dans certains cas, pu être évités. Encore une fois, c'était une combinaison de politique participative et de décentralisation ou de fédéralisme qui en était à l'origine. On peut noter ici le cas des Berbères du Maroc et d'Algérie, qui représentent environ la même proportion de la population totale de chaque pays - 25-35%. Malgré le fait qu'ils soient une minorité culturelle linguistique, les Berbères de ces deux pays sont, comme la majorité arabe, des musulmans sunnites. Les Berbères font partie intégrante de l'histoire du Maghreb depuis le septième siècle après J.C. Ils ont pris part à la conquête arabo-musulmane dans la Péninsule Ibérique, l'Afrique saharienne et sub-saharienne. Ils ont aussi, à l'époque moderne, été soumis à la colonisation française, résisté à sa politique visant à "diviser et régner" et lutté pour l'indépendance de leurs pays respectifs dans les années 50 (Maroc) et 60 (Algérie). Durant la décennie qui a suivi l'indépendance, les Berbères de ces deux pays ont fait évoluer leurs propres aspirations culturelles en tant que groupes distincts. Le Roi du Maroc concilié ces aspirations alors que le FLN algérien, parti unique au gouvernement, les a bloquées. Dans les années 90, les Berbères marocains semblent beaucoup mieux intégrés à la politique nationale de leur pays que leurs homologues algériens. L'agitation de ces derniers, en vue d'une reconnaissance culturelle n'a fait qu'augmenter. La menace des militants islamiques et leurs tendances à la "sur-arabisation" ont rapidement transformé les revendications culturelles des Berbères algériens en une protestation politique tout aussi militante 29. Actuellement (1995), l'Etat algérien subit une pression importante simultanée de la part des militants islamiques et berbères 30. Ainsi, alors que le Maroc se dirige vers une démocratisation régulière qui concerne tout aussi bien les Arabes que les Berbères, l'Algérie se désintègre sous l'effet de groupes militants arabes et berbères.

Le Soudan est un autre exemple. En 39 ans d'indépendance (1956-1995), le pays a connu seulement 10 années de calme relatif entre le sud et le nord (1972-1982). Ces dix années de paix étaient dues à l'Accord d'Adis Abeba (AAAs) qui a autorisé la mise en place d'un gouvernement autonome dans le sud. Quand le régime militaire de Numairy a rompu l'accord AAAs en 1983 en rétablissant l'autorité de Khartoum et en imposant la shari'a islamique aux non-musulmans, le sud a de nouveau provoqué une insurrection armée. Cette situation ne s'est pas améliorée malgré la succession de trois régimes différents depuis lors (1985,1986,1989) 31.

Ainsi, alors que le Maroc et l'Algérie constituent deux cas-types contrastés simultanés de "gouvernance" et de gestion ethnique, le Soudan est un cas diachronique. La conclusion est fondamentalement identique: de nos jours, les sociétés ethniquement diversifiées doivent aussi l'être politiquement.

En conclusion, on peut dire que pour sortir de leurs dilemmes actuels tous les Etats arabes, et surtout ceux ayant une forte diversité ethnique, devraient considérer une formule triangulaire de société civile, de démocratie et de fédéralisme. Ce triangle serait encore davantage mis en valeur par une paix régionale et une coopération économique. Au milieu des années 90, tous les ingrédients positifs existent pour y parvenir. Seules l'imagination et la volonté politiques des nouveaux dirigeants manquent pour façonner une mosaïque régionale harmonieuse à l'aide de ces ingrédients.


ANNEXE

Tableau 1

Coût des conflits armés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MOAN) (1948 - 1993)

Source : Dossiers de la "Arab Data Unit" (ADU), Ibn Khaldoun Center for Developmental Studies.


Tableau 2

Minorités linguistiques dans le monde arabe au début des années 1990

Source : Saad Eddin Ibrahim, I992, Réflexion sur la question des minorités, (en arabe), Le Caire: Ibn Khaldoun Center.

La plupart de ces chiffres sont des approximations estimées ou calculées à partir des sources suivantes:

- A.W. Hourani, Minorities in the Arab World, London: Oxford University Press, 1974. (en anglais)

- E. Gellner and C. Micaud (eds), Arabs and Berbers, London: Duckworth, 1973. (en anglais)

- M.O. Beshir, The Southern Sudan: Background to Conflict: Khartoum: Khartoum University Press, 2nd Impression, 1970. (en anglais)

- R. D. Maclaurin (eds), The Political Role of Minority Groups in the Middle East, New York: Praeger 1979 (Appendix B, pp. 268-287) (en anglais).

- World Tables, Published for the World Bank by the Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1980. (en anglais)


Tableau 3

Confessions islamiques non sunnites au début des années 1990

Source : Saad Eddin Ibrahim, 1992, Réflexion sur la question des minorités. (en arabe), Le Caire: Ibn Khaldoun Center.

La plupart de ces chiffres sont des approximations, obtenues selon deux méthodes. (1) Le dernier dénombrement officiel plus le pourcentage d'accroissement naturel qui est similaire à l'augmentation naturel du nombre total d'habitants des pays dans lesquels vivent ces groupes, durant les années qui suivent le dernier recensement. Ou bien, (2) en faisant la moyenne du maximum et du minimum des estimations mentionnées dans des sources dignes de confiance qui traitent de ce sujet.

Nous nous sommes basés principalement sur les sources suivantes:

- A. W. Hourani, Minorities in the Arab World, London: Oxford University Press, 1974. (anglais)

- Michael Hudson, Arab Politics: The Search for Legitimacy, New Haven: Yale University Press, 1977. (anglais)

- E. Gellner and C.M. Micaud (eds), Arabs and Berbers, London: Duckworth, 1973. (anglais)

- World Tables, published for the World Bank by the Johns Hopkins University Press, Baltimore. 1980. (anglais)


Tableau 4

Principales divisions ethniques du monde arabe au début des années 1990

Source : Saad Eddin Ibrahim, 1994, Sectes, ethnicité et groupes minoritaires dans le monde arabe. (en arabe), Le Caire, Ibn Khaldoun Center, p. 86.


Tableau 5

Minorités religieuses non islamiques dans le monde arabe à la fin des années 1980

Source : Saad Eddin Ibrahim, 1992, Réflexion sur la question des minorités. (arabe), Le Caire: Ibn Khaldoun Center.

La plupart de ces chiffres sont des approximations obtenues suivant les mêmes méthodes évoquées dans le tableau 3 (le dernier dénombrement officiel plus le pourcentage d'accroissement naturel; qui est similaire à l'augmentation naturel du nombre total d'habitants des pays où vivent ces groupes durant les années qui suivent le dernier recensement. Ou bien, en faisant la moyenne du maximum et du minimum des estimations mentionnées dans les sources dignes de confiance qui traitent de ce sujet.

Nous nous sommes principalement servis des sources suivantes:

- Robert B. Betts, Christians in the Arab East: A Political Study. Athens: Layacabettus Press, 1975. (anglais)

- A.H. Hourani, Minorities in the Arab World, London: Oxford University Press, 1974. (anglais)

- M.O. Beshir, The Southern Sudan, Background to Conflict, Khartoum: Khartoum University Press, 1970. (anglais)

- World Tables, Published for the World Bank by the John Hopkins University Press, Baltimore, 1980. (anglais)

- R.D. Maclaurin (ed), The Political Role of Minority Groups in the Middle East, New York: Praeger, 1979 (Appendix B. pp. 268-287). (anglais)


NOTES

1. Pour un aperçu récent des conflits ethniques à travers le monde, voir Diamond, Larry et Marc F. Plattner (eds), Nationalism, Ethnic Conflict, and Democracy. (Baltimore and London: The Johns Hopkins University Press 1994). (anglais)

2. Pour détails et documentation, voir Ibrahim, Saad Eddin. Sectes, ethnicité, et groupes minoritaires dans le monde arabe, (1994) (en arabe) (Le Caire: Centre Ibn Khaldoun), pp. 15-18, 225-290, 323-369 et 601-629.

3. Ibid. pp. 725-749.

4. Voir aussi la définition de Diamond et Plattner dans Nationalism, Ethnic Conflict, op.cit, p.XVII; Fukuyama, Francis, « The End of History », The National Interest, No. 16 (été 1989), pp. 3-18, et idem, The End of History and the Last Man. (New York: Free Press), 1992, p. 201. (anglais)

5. Pour une liste complète des conflits civils armés en Irak, au Soudan et au Liban, voir Ibrahim, Saad Eddin, Sectes, ethnicité, et groupes minoritaires...op.cit, pp.225-290, 323-360 et 601-629.

6. Ibid. pp. 14-15; et Hourani, A. H., Minorities in the Arab World, (London: Oxford University Press), 1947. (anglais)

7. Un débat a fait rage parmi les intellectuels arabes sur la proposition d'une conférence sur « La déclaration des Nations Unies sur les droits des minorités et des peuples du monde arabe et du Moyen-Orient » qui devait avoir lieu au Caire, du 12 au 14 mai 1994. L'écrivain et journaliste arabe connu, M. H. Haikal a mené une offensive contre la Conférence dans un article « Les coptes font partie intégrante de la masse nationale » Al-Ahram, 20 Avril 1994. Quelque 240 intellectuels se sont joint au débat entre avril et septembre 1994. Deux tiers des participants au débat ont ignoré ou minimisé l'existence d'une question ethnique dans le monde arabe. Voir Civil Society and Democratic Transformation in the Arab World (CSDTAW) Newsletter, April-October 1994. Voir aussi une documentation complète dans, Religious and Ethnic Groups in the Arab World, (Arabe-Anglais). Second Annual Report, (Le Caire: Ibn Khaldoun Center for Development Studies), 1995.

8. Pour un exposé des développements socio-politiques voir, Ibrahim, Saad Eddin, L'avenir de la société et de l'Etat dans le monde arabe. (en arabe), (Amman: The Arab Thought Forum), 1988; Hudson, Michael, Arab Politics: The Search for Legitimacy, en anglais (New Haven: Yale University Press), 1980; Luciani, G. (eds), The Arab State. Berkeley: University Press, 1990.

9. Voir un exposé de la question turco-kurde dans Macburin, Robert D., The Political Role of Minorities in the Middle East, New York: Praeger, 1979; et pour les évènements récents dans le sud de la Turquie et le nord de l'Irak, voir Time, 24 avril 1995, pp.50-51 et Newsweek, 27 mars 1995, p.12. (anglais)

10. Corm, Georges. Variété de religions et de régimes: une étude comparative sociologique et juridique, (arabe) (Beyrouth: El Nahar Publishing Center, 1979) pp. 196-261; Howeidy, Fahmy, Citoyens non protégés (arabe), (Le Caire: Dar El Sherouk), 1990; voir aussi un débat entre Howeidy et cet auteur sur cette question dans Al-Ahram, (Le Caire, quotidien en arabe), 14, 21, 28 mars et 4 avril 1995.

11. Megezil, Joseph. « L'islam et la chrétienté arabe, nationalisme arabe et sécularité » dans Le séminaire du nationalisme arabe et de l'islam, pp.361-84 (arabe); Zuraique, Constantine dans son commentaire sur Kawthrany, Waguih, « The Christians from the System of Sects to the Modern State », dans son livre The Debate of Arab Christians, p.75; El Shair, Gamal, « Quelles sont les raisons de la susceptibilité et quelles sont leurs portées? » dans le débat des Minorités dans l'est arabe et les tentatives d'Israël de les utiliser. Amman 12-15/9/1981, (arabe).

12. Voir les travaux de la Conférence constitutive du parti Al-Baath relaté dans Aflaq, Michael, Pour la cause de Baath, (Beyrouth: El Tali'a Publishing Center), 1978. Première partie p.121, (arabe).Pour de plus amples informations sur l'attitude de Baath envers les minorités voir, Dandeshly, Mostafa, The Arab Socialist Baath Party, Part I: Ideology and Political History, Beyrouth: El Talia Publishing Center, 1979, pp. 92-95; Al Duri, A. « The Historical Roots of Arab Nationalism » in Hopkins, N. and Ibrahim, Saad Eddin (eds), Arab Society, (Le Caire: American University in Cairo Press), Second Edition, 1985, pp. 20-35 (anglais).

13. Voir Yassin, El Sayed et autres, Analyse du contenu de la pensée nationale arabe, (Beyrouth: The Center of Arab Unity Studies), 1980, p.52, (arabe).

14. Voir Al Hosary, Sati, Qu'est-ce-que le nationalisme?, (Beyrouth: The Center of Arab Unity Studies), 1985 (originalement publié en 1958), p.175, (arabe).

15. Diamond and Plattner, op. cit, p.XVIII.

16. Packradoni, Karim, « Toward Ethnically Egalitarian Arab Societies » (anglais) un document présenté à la conférence sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des minorités et des peuples du monde arabe et du Moyen-Orient, Limassol, Chypre, 12-14 mai 1994.

17. Rapport arabe stratégique 1993, (arabe), (Le Caire, Al-Ahram Center for Political and Strategic Studies), 1994.

18. L'élite irakienne, dirigée par le clan de Saddam Hussein depuis 1968, est originaire de la ville arabe musulmane sunnite de Takrit. Les musulmans sunnites d'Irak ne dépassent pas 35% de la population irakienne totale - alors que les Arabes musulmans chiites représentent 45% et les Kurdes musulmans 15% de la population irakienne. L'élite syrienne, dirigée par le clan de Hafez al-Assad depuis les années 70, appartient à une minorité confessionnelle alaouite chiite (ville de Querdaha) qui ne représente pas plus de 16% de la population totale de Syrie (voir annexes).

19. Voir une analyse des évènements récents dans Civil Society and Democratic Transformation in the Arab World (CSDTAW), (anglais), Newsletter, Avril-Août 1994.

20. Revoir les textes constitutionnels et les documents similaires des pays arabes dans Sarhal, Ahmed, Systèmes politiques et constitutionnels au Liban et dans les pays arabes: (Beyrouth: El Baath Publishing Center), 1980, (en arabe).

21.Ibid.

22. Ibrahim, S. E., L'avenir de la société et de l'Etat dans le monde arabe. op. cit, pp. 400-450, (en anglais).

23. Sur le même sujet en ce qui concerne le monde arabe, voir:

- Karl W. Deutsch, "Social Mobilization and Political Development" in the American Political Science Review, Vol. 55, No, 3, September 1961, pp., 493, and Nationalism and Social Communication: An Inquiry into the Foundation of Nationality. Second Edition, Cambridge, Mass., MIT Press, 1966, (en anglais).

- Ibrahim S. E., Combler le vide entre décideurs et intellectuels dans le monde arabe, (Amman: the Arab Thought Forum), 1984, pp. 16-32, (en arabe).

- Lerner, Daniel, The Passing of Traditional Society: Modernizing the Middle East. (Glencoe, ILL: Free Press), 1958, (en anglais).

- Harik, Iliya, "The Ethnic Revolution and Political Integration in the Middle East," International Journal of Middle East Studies, vol. 3, No.3, July 1972, pp. 303, 323, (en anglais).

- Ghalyoum, Bourhan, La question confessionnelle et le problème des minorités, MMS, 1986, pp. 71-79, (en arabe).

24. Ibrahim, S.E., Sects, Ethnicity and Minority Groups. op.cit, pp. 735-740

25. Ibid. pp. 840-860

26. Ibid. pp. 840-860

27. Voir ibrahim, Saad Eddin, "Civil Society and Prospects of Democratization in the Arab World", dans Norton, Augustus Richard, Civil Society in the Middle East, (Leiden: E. J. Brill), 1995, pp. 27-54.

28. Messara, Antoine, "Les droits des minorités dans le Machrek arabe", dans Naim, Abdullahi Ahmed (ed), Les dimensions culturelles des droits de l'homme dans le monde arabe, (en arabe), (Le Caire: Centre Ibn Khaldoun et S. Al-Sabah), 1993, pp. 427-52.

29. "The Berbers demand a Voice", Al-Ahram Weekly, October 20, 1994, p.5.

30. Ibid.

31. Minorities Concerns in the Arab World, the 1993 Annual Report, (Le Caire: Ibn Khaldoun Centre), 1994.


L'auteur

Né à Mansura, en Egypte, Saad Eddin Ibrahim a étudié à l'Université du Caire et a obtenu un Doctorat de l'Université de Washington en 1968. Il est actuellement professeur de Sociologie Politique à l'Université Américaine du Caire et Président du Centre Ibn Khaldoun pour les Etudes de Développement. Il est l'auteur de plusieurs livres, parmis lesquels: Sociologie du conflit israélo-arabe, Population et urbanisation au Maroc, Société et Etat dans le monde arabe...


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