UNESCO Social and Human Sciences
 
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Rapport final de la cinquième session du CIG
ANNEXE III
 
TABLE RONDE :

L’INTERACTION ENTRE LA RECHERCHE ET LES POLITIQUES
DE LA PERSPECTIVE DU PROGRAMME MOST

CINQUIEME SESSION
DU CONSEIL INTERGOUVERNEMENTAL

     
 

I. Recherche "Villes, environnements et rapports sociaux entre hommes et femmes" du Comité suisse MOST et formulation de politiques en sciences sociales par François Hainard

1. Travailler à la mise en place de principes de partenariat scientifique avec les chercheurs des pays en développement
2. Non seulement créer des structures de recherche en réseaux,
mais aussi assurer leur pérennité

3. Exiger d'exploiter les résultats et renforcer le potentiel de la recherche
4. Disposer de moyens décents pour travailler
5. Déterminer ensemble l'objet de la recherche et les contenus des problématiques
6. Apprendre à gérer les différences culturelles

II. L'interaction entre recherche et politique dans une perspective africaine par Charly Gabriel Mbock

1. L'interaction entre la recherche et le pouvoir politique : un double défi
2. Le paysage du pouvoir et du savoir au Cameroun
3. Connaissance et prise de décision au Cameroun
4. De la contestation sociale à l’assentiment scientifique

III. Interaction entre la recherche en sciences sociales et les mécanismes de décision dans un contexte de transformation sociétale par Nikolai Genov

1. Schémas conceptuels orientés vers la prise de décision
2. Un risque majeur à ne pas négliger : le chômage de longue durée

IV. Amélioration des politiques en matière de transformations sociales :
Perspectives pour le programme MOST/UNESCO
par Wanda Capeller

1. La contextualisation de l'action
2. Les relations de pouvoir
3. L'analyse des récursivités transformationnelles
4. Conclusion

 

 
 

I. Recherche "Villes, environnements et rapports sociaux entre hommes et femmes" du Comité suisse MOST et formulation de politiques en sciences sociales

François Hainard


Toute recherche est susceptible de contribuer à la dynamique des sciences auxquelles elle fait appel. Les travaux conduits par la Suisse dans le cadre du programme MOST n'échappent pas à cette réalité.

Rappelons préalablement l'idée générale et les objectifs principaux de la recherche MOST soutenue par la Coopération technique suisse et la Commission nationale suisse pour l'UNESCO. Cette recherche repose sur l'hypothèse que le regard croisé sur les thèmes de l'environnement, des villes et des relations de genre apporte une perspective nouvelle à chacune de ces thématiques. Elle part du constat que les femmes et les hommes ne sont pas concernés de la même manière par l'environnement urbain, et que des initiatives novatrices émanent souvent de mouvements de femmes soucieux de changer la situation environnementale dans les villes ainsi que leurs positions et leurs rôles dans les processus de décision.

Cette recherche est coordonnée par des chercheurs en Suisse et rassemble sept équipes de recherche provenant d'Argentine, du Brésil, de Cuba, du Burkina Faso, du Sénégal, de la Bulgarie et de la Roumanie. Les terrains étudiés sont tous difficiles au sens environnemental, mais aussi en terme de conditions de vie (insertion économique, pauvreté, santé, éducation, participation aux décisions). L'approche méthodologique est celle de la recherche-action et suppose donc non seulement l'étude de réalités urbaines spécifiques, mais aussi l'identification de problèmes et l'accompagnement de projets conduits avec les populations concernées.

Les objectifs sont nombreux mais résumables en deux axes principaux :

- obtenir de l'information de sorte à penser le développement dans les pays du sud à l'aide de nouvelles pistes, notamment celle de l'empowerment des femmes ;

- créer un réseau Nord-Sud de chercheurs en sciences sociales compétents dans le domaine de l'environnement urbain combiné avec une approche genre.

Ce travail a déjà fait l'objet de diverses publications notamment sous forme de livre et d'article de revue scientifique.

Il n'est pas certain qu'il y ait de véritables nouveautés en terme de propositions de politiques à insérer dans le cadre du programme MOST ou dans le champ de la recherche en sciences sociales d'une manière générale. Par contre, nous sommes persuadés qu'il y a quelques mises au point et des rappels à faire de manière aussi indispensable qu'urgente. Nous les résumerons en six points.


1.
Travailler à la mise en place de principes de partenariat scientifique
avec les chercheurs des pays en développement

Partant de l'idée que la recherche scientifique appelée à résoudre les problèmes sociaux, environnementaux et de développement passe par une meilleure répartition géographique du potentiel scientifique et par une coopération systématique entre recherche, politique, économie et société civile (KFPE, 1999, p. 2), il conviendrait de mettre en place des coopérations, sous forme de réseaux internationaux, qui respectent un certain nombre de règles de partenariat scientifique.

Ces règles, ou plutôt ces principes, sont interdépendants et concernent les objectifs, la mise en oeuvre et le contrôle des activités de partenariat scientifique entre pays industrialisés et pays en développement (KFPE, 1999, p. 8-9). Sans entrer ici dans le détail et sans être exhaustif (nous renvoyons le lecteur intéressé à la publication mentionnée), ces principes interfèrent avec la nécessité de partager les responsabilités administratives et scientifiques, d'assurer la transparence sur les fonds consacrés au projet, d'assurer le suivi de la coopération, de faire connaître et exploiter les résultats. Par ailleurs, si l'objectif de "renforcer le potentiel de recherche" est essentiel, il se marie avec l'exigence d'aller au-delà de la recherche proprement dite, pour que les scientifiques se préoccupent aussi d'une mise en application des résultats de leurs travaux dans la société civile.


2. Non seulement créer des structures de recherche en réseaux,
mais aussi assurer leur pérennité

C'est un des objectifs importants à la fois du programme MOST et de notre recherche, mais cela est aussi incontestablement une stratégie de survie pour les sciences sociales en général. Un reproche récurrent à l'égard des sciences sociales est de ne pas savoir travailler en réseaux. Chacun oeuvre pour soi, parallèlement à d'autres équipes et d'autres projets, mais sans jamais véritablement échanger et confronter hypothèses et résultats.

Si certaines disciplines n'ont pas forcément besoin de grandes structures ni de grands moyens techniques, par contre l'observation et la gestion des transformations sociales doivent s'articuler, pour être pertinentes et crédibles, dans un contexte de perpétuelle comparaison. Cela exige d'être attentif tant à l'aspect financier que technique et participatif de la mise en réseau et de sa gestion. Or, il faut savoir que cela coûte de l'argent, du temps, et beaucoup d'énergie car la tendance du fonctionnement reste très centripète. Une bonne organisation et le fonctionnement effectif d'une recherche en véritable réseau constitue à coup sûr le terreau pour une bonne recherche. Cela n'est pourtant pas encore intériorisé par les chercheurs en sciences sociales. Pour ce qui concerne la recherche MOST Suisse, le réseau des sept équipes partenaires commence à peine de fonctionner comme tel au terme d'une première phase d'un travail de quatre ans. La situation est idéale pour renforcer le réseau les quatre années qui suivent puisque nous avons la chance de poursuivre cette recherche, mais on peut s'interroger sur l'importance du temps qu'il aura fallu pour y arriver.

Le second aspect du problème est justement la capacité de pouvoir bénéficier de moyens suffisants pour assurer un travail qui s'inscrive dans la durée. Cela renvoie aux points suivants des ressources offertes aux sciences sociales et de la nécessité à traiter des thématiques sur du moyen et long terme.


3. Exiger d'exploiter les résultats et renforcer le potentiel de la recherche

Il est vrai que la recherche entre pays industrialisés et pays en voie de développement porte souvent sur des problèmes concrets et par là suscite de grands espoirs auprès des populations concernées. Or, il ne suffit pas de publier ; nous partons du principe qu'il faut appliquer concrètement les résultats. Certes, cela ne dépend pas que des chercheurs, mais aussi fortement des bailleurs de fonds. Il faut savoir que non seulement les populations sont en attente, mais aussi les équipes, et bien sûr les responsables des projets.

Outre les résultats escomptés par les projets, le partenariat doit avoir pour but le renforcement de la recherche. Chaque expérience de recherche apporte des compétences de part et d'autres, et surtout peut-être dans les pays en développement. Or le problème, semblable à ce qui se passe dans les pays industrialisés mais avec une intensité encore plus marquée dans le Sud, reste la capacité de maintenir les équipes en place et de développer les compétences sur les thèmes traités. Nous sommes dans des situations où la continuité de la recherche est un problème récurrent qui empoisonne les sciences sociales, en Europe ou ailleurs, parce que la possibilité de travailler à long terme sur une même thématique est très réduite ; pour des raisons alimentaires, les chercheurs sont constamment appelés à travailler sur des thématiques différentes.


4. Disposer de moyens décents pour travailler

Les moyens mis à disposition des sciences sociales permettent rarement la mise en place de recherches conséquentes susceptibles d'être traitées sur une longue durée (par exemple une dizaine d'années). Il y a sur ce point un travail important d'information auprès des médias et du public, de sensibilisation des responsables des politiques de la recherche, voire de militance auprès des institutions pourvoyeuses de fonds, de bourses et décideuses des grands programmes-cadres de recherche. MOST reste une véritable exception non seulement pour l'UNESCO, mais aussi dans le contexte du champ scientifique des sciences sociales. Il faut être conscient de la pauvreté endémique des sciences sociales et la dénoncer. Elles restent des sciences financièrement périphériques alors qu'elles sont appelées à traiter des problèmes centraux de nos sociétés : inégalités économiques et sociales, multiculturalité, flux migratoires, violence, gestion des villes, rapports à l'environnement, développement, etc.

Il convient donc de se doter des moyens minimaux non seulement pour élaborer les projets, faire fonctionner les réseaux de chercheurs, assurer le suivi, faire se rencontrer physiquement les différentes équipes partenaires ou concurrentes, mais aussi pour valoriser les résultats après la clôture officielle du projet, faciliter l'acquisition de nouvelles connaissances, informer les populations, renforcer le potentiel scientifique des pays partenaires, et contribuer ainsi à un développement durable.


5. Déterminer ensemble l'objet de la recherche et les contenus des problématiques

Si l'on peut comprendre qu'il soit peu judicieux de présenter un projet totalement élaboré aux partenaires potentiels, les procédures pour l'obtention des crédits et des labels (UNESCO/MOST) contraignent à une écriture quasi achevée. Pour ces raisons les projets de recherche scientifique sont presque toujours soumis sous une forme définitive aux partenaires. Cela est déontologiquement peu correct et sans aucun doute contre-productif scientifiquement.

Certes, la concertation pour la mise en forme des projets peut être extrêmement difficile selon les thématiques traitées. Celle des rapports sociaux entre hommes et femmes, par exemple, était peu développée voire inexistante dans certaines équipes de recherche des pays partenaires ; il en est de même de la démarche sous la forme de recherche-action. Certains thèmes supposent une initiation/formation de sorte à assurer un dénominateur théorique commun.

Par contre, plus évidentes, mais aussi parce que plus nécessaires, sont les participations/négociations sur la manière d'interpréter et d'appliquer la problématique pour chacun des terrains. Une forte marge de manoeuvre doit être laissée à chaque équipe partenaire.


6. Apprendre à gérer les différences culturelles

Dans une recherche, difficultés et succès apparaissent toujours très étroitement mêlés. Un certain nombre d'éléments compliquent tout de même sérieusement la mise en oeuvre de recherche qui sont à la fois interdisciplinaires et interviennent dans plusieurs régions (du monde) : même si tout est prévu initialement en terme de calendrier, de budget et bien sûr de problématique, rien n'est véritablement assuré et tout peut être compromis par le poids et les inerties relatives aux histoires et trajectoires particulières des équipes. Outre la question de la faiblesse des moyens, les accords de principe initiaux buttent le plus souvent sur les différences culturelles constitutives des représentations du temps, de l'argent, voire de la rigueur scientifique.

Enfin, c'est certainement la problématique qui demande le plus d'énergie pour assurer les nombreux ajustements. Souvent ce qui est supposé compris et partagé ne l'est pas, ou partiellement, ou différemment. Il faut constamment remettre l'ouvrage sur le métier.

Il conviendrait de poursuivre la réflexion pour améliorer la qualité des collaborations dans le domaine de telles recherches conduites en réseau entre pays industrialisés et pays en voie de développement. A ce titre, il faudrait pouvoir incorporer dans les recommandations la nécessité d'apprendre à gérer l'ambivalence du culturel, la non-linéarité de la dynamique de la recherche, y compris les inerties et les échecs.


II. L'interaction entre recherche et politique dans une perspective africaine

Charly Gabriel Mbock

"Le changement ne peut se comprendre que comme processus de création collective à travers lequel les membres d'une collectivité donnée apprennent ensemble, c'est-à-dire inventent et fixent de nouvelles façons de jouer le jeu social de la coopération et du conflit, bref, une nouvelle praxis sociale."

Crozier et Friedberg, 1977, 30.

Introduction

Quiconque croit qu'il est tout naturel de faire appel aux ressources du savoir dans quelque société humaine que ce soit sera surpris de m'entendre dire que l'intérêt et l'utilité de la connaissance ne sont nullement des évidences aux yeux des décideurs africains.

Certains faits de société permettent de mieux comprendre cette affirmation :

  • Il y a eu confusion entre le savoir d'une part et l'apprentissage ou l'instruction de l'autre.
  • En Afrique, les colons ont manifesté leur pouvoir par le biais de l'instruction ; tout Africain scolarisé aspirait à gravir les échelons du pouvoir blanc, et c'était la plupart du temps pour dominer son propre peuple.
  • Le savoir autochtone et les technologies locales des Africains, malgré leur efficacité dans la gestion de situations sociales critiques, étaient érodés par un travail de sape.
  • Ce savoir autonome, transmis selon des rites spécifiques, constituait le patrimoine commun. Aujourd'hui, la concurrence et la mondialisation de l'économie de marché ont fait du savoir une simple marchandise.

Je pose comme hypothèse que toute recherche sur l'interaction entre la recherche et les décisions politiques en Afrique revient à se demander si l'état actuel des relations entre la recherche et le pouvoir politique, peut doter le continent africain d'un système viable et global de gouvernance sociale et productive.

Il se pourrait que les chercheurs africains en sciences sociales soient amenés à reconnaître la nécessité d'établir de nouvelles normes.


1. L'interaction entre la recherche et le pouvoir politique : un double défi

Si l'on veut que la recherche en sciences sociales soit pertinente et ses résultats applicables, il faut commencer par spécifier et localiser clairement son contexte social. C'est là une exigence évidente et bien connue. Mais ce n'est pas une simple question de méthode : parfois, la théorie s'en mêle. Les définitions des concepts des sciences humaines reflètent en général les contradictions sociales, et certaines ont un rapport direct avec les enjeux de société (Sayad, 1987, 9-26). Dès lors, le problème n'est pas seulement scientifique, mais politique : la nécessité d'une nouvelle norme sociale paraît aussi généralisée et globale qu'urgente.

Dans le domaine de la recherche, la quête de l'interaction pose un double défi : il faut d'abord que les scientifiques appliquent ce principe à eux-mêmes avant qu'ils puissent modifier la réalité de leurs relations avec les décideurs. La quête de l'interaction entre recherche et politique passe par l'interdisciplinarité. Il s'agit là d'une démarche purement scientifique, et comme son champ d'action se situe à l'intérieur de la communauté des chercheurs, je propose d'utiliser le néologisme d'introaction pour désigner cette première étape indispensable sur la voie de l'interaction. Seuls les chercheurs capables de réduire l'écart entre leurs différentes disciplines et spécialités sont dans la disposition d'esprit nécessaire pour associer recherche et politique.

Cette seconde étape du processus peut être qualifiée de politique au sens étymologique du mot grec Polis.

Pierre Thuillier (1988, 60) a montré la nécessité d'ancrer la science dans la réalité sociale : les implications de la recherche ne sont pas seulement théoriques et scientifiques, mais aussi concrètes et économiques. Pour Benjamin Farrington ([1939] 1963, 31), il est évident que la question de l'avenir de la science doit se poser en termes politiques. T. Shinn (1980) a mis cette articulation en lumière quand il a montré que même les méthodes dites objectives ont des implications sociales et une finalité politique : selon lui, l'épistémologie déductive serait de nature conservatrice, alors que l'épistémologie inductive serait d'essence progressiste.

La Sociologie de l'expérience que François Dubet (1994) appelle de ses vœux marque le passage d'une approche systémique à une approche relationnelle des problèmes de société. Le titre de l'ouvrage de Crozier et Friedberg, L'acteur et le système (1977), pourrait laisser croire à certains que l'acteur ne fait pas partie du système et qu'il a intérêt à se tenir à l'écart de la scène pour agir plus efficacement. Cette conception distanciée, qui encourage l'isolement social et l'individualisme, aboutit à ce que Lipovetsky (1983) a appelé "L'ère du vide". Ce vide dont on dit précisément qu'il est un trait caractéristique de nos sociétés postmodernes.

Face à ce double défi, prôner l'interaction entre recherche et politique revient à plaider en faveur de l'interactivité sociale entre tous les protagonistes au sein d'un système donné. En tant qu'acteur, le chercheur en sciences sociales doit s'assumer comme partenaire à part entière du jeu collectif. En ce sens, on peut dire que l'acteur est le système. Il en découle que la recherche scientifique est certes tributaire des qualifications individuelles de chacun ; mais, elle ne peut avoir une portée sociale que si elle s'appuie sur les relations entre les différents protagonistes dans l'espoir que la spécificité de chacun nous aidera à mieux nous connaître et nous comprendre les uns les autres en vue d'élaborer un projet commun.

E. Goffman ([1974] 1991) propose une théorie de l'interaction sociale fondée sur l'observation et l'expérimentation permanentes. Cette approche empirique et même pragmatique s'écarte notablement du schéma weberien (1965) reposant sur une dialectique des conflits et contractions opposant scientifiques et politiciens pour proposer un nouveau modèle fondé non plus sur la contestation mais sur l'interaction.

Malheureusement c'est là un idéal qui postule une véritable gouvernance "scientifique", au sens où l'exercice du pouvoir cesserait d'être une gratification de l'ego pour devenir une fonction sociale interactive, conçue comme une négociation et un ajustement permanents entre les protagonistes.

L'Afrique est-elle capable d'instaurer un tel partenariat entre chercheurs et politiques ? Mais d'abord, quelle est la nature du pacte entre savoir et pouvoir en Afrique ?


2. Le paysage du pouvoir et du savoir au Cameroun

Si l'on en juge par le nombre de ses établissements scientifiques et universitaires, le Cameroun peut être fier de ses réalisations dans le domaine de l'éducation, de la recherche et de la formation professionnelle. Trois ministères charpentent le système d'enseignement : celui de l'éducation nationale, celui de l'enseignement supérieur et celui de la recherche scientifique et technique. Le pays compte six universités d'Etat, sans oublier les universités privées et les instituts supérieurs de formation technique.

Dans les années 70, un Conseil de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique avait même été créé pour aider le gouvernement dans ses choix politiques, mais cela fait 19 ans qu'il s'est réuni pour la dernière fois (en 1982). Au cours de cette ultime session, il avait néanmoins adopté une résolution visant à promouvoir "une formation plus efficace", reconnaissant que les ressources humaines constituaient "le capital le plus précieux de notre stratégie de développement". Le ministre de la recherche scientifique et technique de l'époque (Bol Alima, 1984), affirmait de son côté avec force que toutes les compétences nationales devaient être mobilisées et employées judicieusement pour promouvoir le développement national. Toutefois, cette prise de position politique s'est très vite heurtée à une contradiction dans les faits : on disposait certes de ressources humaines hautement qualifiées, mais on n'a pas réussi à les impliquer, les utiliser ou les valoriser de façon efficace.

Ce paradoxe appelle un bref commentaire.

Pendant la difficile période coloniale, le pouvoir en place s'employait à miner les connaissances autochtones. En même temps, ce qui peut sembler contradictoire, il s'attachait à former des élites africaines, mais uniquement pour en faire des instruments dociles au service de l'administration coloniale.

Le plus étonnant, c'est que les nouveaux dirigeants africains ont repris à leur compte ce travail de sape du savoir autochtone, tout en tolérant certains intellectuels organiques, dont l'implication ne reposait pas sur des critères scientifiques et qui leur servaient de faire valoir dociles. Bien que les pouvoirs publics aient financé à grand frais leur formation sur place et à l'étranger pour qu'ils atteignent les plus hauts niveaux de qualification, il semblait que ce soit uniquement pour occuper des postes de prestige, ce qui n'allait pas sans une certaine complaisance.

D'où le statut social ambigu qui est celui de la plupart des chercheurs et scientifiques africains. Pour bien comprendre la bizarrerie de la situation, il faut savoir qu'en Afrique le savoir est perçu comme un élément de pouvoir social. Et même s'ils font eux-mêmes partie de la même caste, rares sont les décideurs qui sont disposés à partager leur pouvoir social avec les intellectuels. Le fossé entre les deux ne peut donc que s'élargir.

A l'origine de ce malentendu, il y a la réticence de certains intellectuels à accepter des décisions politiques qu'ils jugent "incompétentes et illégitimes". De leur côté, les décideurs sont persuadés que si les intellectuels s'interrogent sur l'efficacité de leur action sociale, c'est pour saper leur pouvoir politique. Ils réagissent donc en refusant toute forme de contestation, ce qui débouche généralement sur la répression. C'est ainsi que ce que j'appellerais le "Syndrome de Socrate" est devenu la réalité quotidienne de nombreux chercheurs africains.

L'Europe a d'ailleurs connu des situations similaires au cours de son histoire. Au XVIIe siècle, la publication du "Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde", valut à son auteur les foudres de l'Inquisition. Et il aura fallu trois siècles pour que le pape Jean-Paul II reconnaisse et regrette (en 1992) l'"incompréhension mutuelle et tragique" entre Galilée et l'Eglise catholique romaine. Après avoir déclaré que les deux parties auraient dû se rendre compte des limites de "leurs compétences respectives", le pape déplore que les hommes d'église dans leur souci de défendre la foi, "aient cru devoir rejeter des conclusions historiques, fruits d'une analyse rigoureuse". Il est ironique que Galilée, l'auteur de ce "Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde" ait précisément été victime de l'absence de dialogue entre les deux systèmes du savoir et de l'autorité.

Il n'est pas dans l'habitude des puissants d'éprouver des regrets ou de présenter des excuses. Mais le Syndrome de Socrate témoigne de la persistance de cette "incompréhension" qui oppose le savoir scientifique à l'autorité du pouvoir politique. Il n'en est pas moins vrai que c'est au degré de tolérance de l'opposition que l'on mesure le niveau de santé intellectuelle et politique du corps social, car cette tolérance est la garantie que la société nourrit en son sein les forces qui lui permettront de se renouveler.

A cet égard, les perspectives camerounaises ne sont guère encourageantes.


3. Connaissance et prise de décision au Cameroun

Dans les années qui ont suivi l'indépendance, le Cameroun s'est doté d'un plan quinquennal de développement élaboré selon un processus très empirique qui consistait à recueillir les suggestions de la base pour les transmettre aux décideurs. Bien que ces données ne soient pas collectées de manière scientifique, elles exprimaient les revendications spontanées, les besoins essentiels et les aspirations locales des masses. Pour être empirique, ce processus n'en fournissait pas moins aux dirigeants des informations utiles. Malheureusement, cette approche a été condamnée et abandonnée par la suite comme étant d'inspiration communiste…

Dans le même temps, l'équipe au pouvoir avait décidé de gouverner sans connaissance, et même de gouverner la connaissance dans la meilleure tradition stalinienne…

Un tel revirement a eu des effets funestes pour les intellectuels camerounais. L'Université fédérale, créée en 1962, s'est trouvée placée sous tutelle politique et policière. Les professeurs devaient fréquemment interrompre leurs cours pour répondre aux questions des policiers ou des politiques. Nul ne pouvait prendre la parole en public sans le feu vert politique du Chancelier de l'Université. La publication scientifique et culturelle Abbia encourut les foudres de la censure. Son rédacteur en chef, le professeur Bernard Fonlon, alors ministre de la santé, se vit même accusé de subversion par un autre ministre, Enoch Kwayep, responsable de l'Administration territoriale. Situation curieuse pour un intellectuel de l'équipe ministérielle de se voir accusé de subversion par son collègue administratif.

Les syndicats d'enseignants n'étaient pas tolérés. En 1992, le recteur de l'Université de Yaoundé fit savoir aux représentants du SYNES, seul syndicat actif dans l'enseignement supérieur, que les fonds alloués à l'Université par le parti gouvernemental étaient réservés aux enseignants du même bord. A ses yeux, les membres du SYNES n'étaient que des "agitateurs politiques" qui n'avaient pas un sou à attendre de lui.

En octobre 1991, l'Institut des sciences humaines a été dissous par le ministre de la recherche scientifique et technique, intellectuel camerounais très en vue, qui l'accusait d'être "un nid de factieux de l'opposition". Tout le dispositif de la recherche en sciences sociales fut ainsi démantelé au moment même où le pays traversait une grave crise de société. En fait, les politiciens n'entendaient pas que les chercheurs mettent (littéralement) le nez dans leurs affaires. Cette situation a été ouvertement dénoncée dans un pamphlet rédigé par certains intellectuels courageux (FUC, 1997).

Tel est donc l'état actuel des rapports entre les chercheurs et les politiciens au Cameroun ; c'est pourtant dans ce contexte qu'il faut explorer les possibilités d'une interaction entre ces deux parties. Les oppositions sont évidentes. Le fossé risque même de s'élargir compte tenu de la dégradation des relations. Comment faire preuve d'optimisme quand on entend les dirigeants du parti au pouvoir affirmer que "la vérité vient d'en haut ; tout ce qui vient de la base n'est que racontars" ?

Dès lors, on peut se demander : où allons-nous ? Que faire à partir de là ?

Puisque les décideurs rejettent toute forme de contestation sociale, les chercheurs en sciences sociales doivent se placer sur le terrain de l'approbation scientifique des résultats de leurs travaux pour obtenir une forme de reconnaissance socio-politique.


4. De la contestation sociale à l’assentiment scientifique

On peut tenter de régner sur un pays sans faire appel à l'expertise des scientifiques. Mais peut-on gouverner un peuple contre les conclusions des scientifiques ? Dans l'état actuel de nos connaissances sur les interfaces entre la recherche et la politique, l'interactivité sociale apparaît comme une condition essentielle de la bonne gouvernance. La nécessité d'une nouvelle norme sociale traduit en fait la nécessité d'une nouvelle culture : une culture d'interactivité sociale, principe essentiel de la bonne gouvernance.

Notre équipe de recherche vient tout juste de démarrer son enquête. Mais comme ma mission spécifique consiste à redonner envers et contre tout un statut à la recherche en sciences humaines, il a d'abord fallu prendre depuis deux ans certaines mesures indispensables pour renouer le dialogue entre les chercheurs et les décideurs du pays.

- En janvier 1999, près de 10 ans après la dissolution de l'Institut des sciences humaines, un séminaire national s'est réuni sous l'égide du Ministère de la recherche scientifique et technique.

L'objectif était d'inciter les chercheurs en sciences sociales à réfléchir ensemble à l'avenir de leurs disciplines, sinon à leur avenir individuel. Nous avons contacté différents ministères "à vocation sociale" avant cette rencontre pour qu'ils nous fassent connaître leurs préoccupations. Une dizaine de ministères se sont prêtés à cette collaboration, à charge pour les chercheurs de faire une synthèse de ces préoccupations et d'élaborer des projets de recherche en conséquence.

Une telle approche était tout à fait novatrice dans le contexte du Cameroun : il s'agissait de privilégier une recherche axée sur des problèmes plutôt que des travaux purement académiques destinés à alimenter des thèses et des communications dans des revues. La présence de six ministres à la séance d'ouverture de ce séminaire national constituait un message politique très clair : les pouvoirs publics étaient disposés à promouvoir les sciences sociales à condition que les chercheurs s'attaquent aux problèmes de la société camerounaise pour y apporter des solutions concrètes. Il s'agit donc désormais à passer de la recherche aux fins de publication à une recherche axée sur les problèmes.

- C'est dans cette optique, qu'a vu le jour dès juin 1999 un projet régional de recherche ("Urbanisme et survie en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale") (URB-AFRIQ). Ce projet a été peu à peu amendé et a reçu l'aval d'une dizaine de ministères "sociaux". Le Premier Ministre du Cameroun a confirmé officiellement l'intérêt du gouvernement pour le projet et a invité plusieurs ministères à participer à sa mise en oeuvre. J'ai signalé cette initiative lors du Séminaire international sur le thème "Science sociale et gouvernance" organisé à Zeist (Pays-Bas) en mars 2000.

- Réunie à Yaoundé en février 2000, la deuxième Conférence des ministres de la recherche scientifique et technique des pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale (COMRED-WCA) a décidé d'adopter le projet "Urbanisme et survie en Afrique [URB-AFRIQ]", comme "Programme interafricain de recherche en sciences sociales".

- Le COMRED-WCA est allé plus loin en décidant d'apporter son soutien au Colloque régional sur le thème "Sciences sociales et pauvreté en Afrique" prévu du 19 au 22 juin 2001 à Yaoundé.

Ces initiatives témoignent de l'ampleur du défi que les chercheurs en sciences sociales vont devoir relever s'ils veulent que leur réflexion se poursuive et contribue au développement du continent africain : il va leur falloir une bonne dose de diplomatie scientifique pour convaincre les décideurs de l'intérêt du travail qu'ils sont censés faire au service de la société. C'est peut-être là une vertu indispensable aux spécialistes des sciences humaines si l'on veut que l'interaction entre la recherche et la politique devienne une innovation profitable à la société.

La formation des chercheurs en sciences sociales devrait leur permettre de relever ce défi, c'est du moins la grâce que je vous souhaite.

 

Bibliographie

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MARTUCELLI (D.) – Sociologies de la modernité. L'itinéraire du XXe siècle, Paris, Gallimard, 1999, 709 p.

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WEBER (M.) – Le savant et le politique. Introduction de Raymond Aron, Paris, Plon, 1965.


III. Interaction entre la recherche en sciences sociales et les mécanismes de décision dans un contexte de transformation sociétale

Nikolai Genov

Je parlerai ici de mon expérience personnelle en tant que coordinateur du projet de recherche UNESCO-MOST "Les stratégies individuelles et institutionnelles pour gérer les risques de transformation en Europe centrale et en Europe de l'Est" (1997-2000). Dès le départ, le projet se voulait véritablement interdisciplinaire, axé sur la politique décisionnelle et s'appuyant sur des comparaisons internationales. On peut dire que sa mise en oeuvre a systématiquement puisé dans le capital de ressources des sciences économiques, de la sociologie, des sciences politiques et des sciences culturelles. Au cours du processus, il a été fait appel à la contribution de chercheurs en sciences sociales de Bulgarie, Croatie, République tchèque, Allemagne, Hongrie, Lettonie, Pologne, Roumanie, Russie et Slovénie. La recherche d'efficacité décisionnelle était l'un des axes stratégiques du projet, et cet esprit avait été expressément pris en compte dès le stade de son élaboration. La phase préparatoire et celle du travail de recherche proprement dit étaient étroitement coordonnées, en liaison avec les décideurs locaux. Les conclusions du projet et les mesures concrètes qui en ont résulté ont été rendues publiques dans toute une série de rapports internes et de publications (voir Genov, 1998 ; Genov, 1999a ; Genov, 1999b). Les résultats de la recherche ont inspiré un certain nombre de décisions communautaires. Il a été notamment fait appel à l'expérience du coordinateur du projet pour préparer diverses mesures à l'échelle nationale, mais aussi au niveau international, pour définir par exemple la position officielle du Conseil de l'Europe au Sommet mondial pour le développement social (Copenhague + 5, Genève, 2000). L'expérience de ce projet de recherche a également trouvé un écho dans l'enseignement universitaire, dans le cadre du Projet Socrate de l'Union européenne "Transformation dans une perspective européenne comparée" ou encore à l'occasion de la première université d'été UNESCO-MOST sur le thème : "Les programmes internationaux de recherche comparée en sciences sociales" (Sofia, 2000).

1. Schémas conceptuels orientés vers la prise de décision

En fait, il n'y a rien de plus concret qu'une bonne théorie. A cet égard, la notion de société en transition si souvent invoquée à la fin des années 80 et au début des années 90 laissait beaucoup à désirer. Concrètement, elle n'avait pratiquement aucun intérêt puisqu'elle postulait comme point de départ du processus un modèle abstrait de socialisme d'Etat et comme point d'arrivée un dosage tout aussi arbitraire d'économie de marché et de démocratie. Cette généralisation a priori était aussi éloignée de la situation extrêmement variée des pays d'Europe centrale et orientale au début du processus de changement, que de l'extrême diversité des formes de l'économie de marché et de la démocratie politique qu'on peut observer dans les pays avancés. Au milieu des années 90, il apparaissait donc urgent, dans un souci d'efficacité, de redéfinir les objectifs, les moyens et l'orientation générale des processus en cours. En Bulgarie, cette remise en cause répondait à une demande des politiques mais aussi aux exigences du Programme des Nations Unies pour le développement (pour le compte duquel l'auteur rédigeait en 1994-1995 le premier rapport national sur le développement humain).

Il fallait donc imaginer et construire avec un grand luxe de détails un nouveau modèle de transformation de la société. D'où, à l'origine du projet, une réflexion théorique approfondie sur les paramètres systémiques de la transformation des sociétés dans notre région, qui a abouti à retenir quatre dimensions systémiques principales de la transformation des sociétés d'Europe centrale et d'Europe de l'Est :

 

Tableau 1 : Dimensions systémiques des transformations en Europe de l'Est

Problème

Objectif

Effet potentiel

- Restructuration technologique

_ Informatisation

_ Intégration des nouvelles technologies de l'information

- Restructuration économique

_ Passage à l'économie de marché

_ Adaptation au marché planétaire

- Restructuration politique

_ Démocratisation

_ Exigence de la rationalisation globale de la politique

- Restructuration culturelle

_ Universalisme

_ Ouverture au mouvement d'innovation planétaire dans le domaine de la culture

L'élaboration plus poussée du concept de transformation des sociétés a mis en évidence la nécessité de s'interroger sur les dimensions de l'action de transformation, et ceci pour des raisons aussi bien théoriques que pratiques.

 

Tableau 2 : Dimensions de l'action de transformation

Dimension

Objectifs

Effets

- Acteurs

_ Initiative et responsabilité

_ Compétitivité

- Relations

_ Equilibre entre autorité hiérarchique et délégation des pouvoirs

_ Méritocratie

- Processus

_ Affectation optimale des ressources

_ Innovation

L'étape suivante de notre réflexion s'est nourrie de diverses considérations théoriques et pratiques concernant les stratégies de gestion du risque dans les sociétés avancées. Les idées et l'expérience de la Banque asiatique de développement et de certains groupes d'assurance nous ont amenés à concevoir un schéma simplifié mais commode d'analyse et de gestion d'une situation de risque :

 

Tableau 3 : Dimensions analytiques d'une situation de risque

Constat

Forme d'action

Prédiction

Norme

Quel est l'effet ?

_ EVALUATION DE LA GESTION

_ Quel sera l'effet ?

_ Quels sont les critères acceptables d'évaluation ?

Qui réagit et comment ?

ã

_ REACTION
(GESTION)

_ Qui réagira et comment ?

_ Quelles sont les formes acceptables de réaction ?

Qui (ou quoi) est cause de risque ?

ã

_ RECHERCHE DES CAUSES (RAISONS)

_ Qui (ou quoi) sera la cause des risques ?

_ Quelles sont les causes de risque acceptables ?

Quelle est l'intensité du risque ?

ã

_ EVALUATION DU RISQUE

_ Quelle sera l'intensité de risque ?

_ Quelle est l'intensité de risque acceptable ?

Qu'est-ce qui constitue un risque ?

ã

_ IDENTIFICATION DU RISQUE

_ Qu'est-ce qui constituera un risque ?

_ Ce risque est-il acceptable ?

 

2. Un risque majeur à ne pas négliger : le chômage de longue durée

A l'origine, le projet UNESCO-MOST devait mettre l'accent sur l'interaction des divers risques encourus pendant la transformation des sociétés d'Europe centrale et orientale. Les débats théoriques, les échanges avec les décideurs ainsi que plusieurs études pilotes ont incité l'équipe de chercheurs, sans négliger pour autant les points invoqués ci-dessus, à se pencher également sur le problème du chômage et en particulier du chômage de longue durée. Cette décision a de multiples causes, mais elle trouve sa principale justification dans la réalité concrète des sociétés à l'étude. En effet, à quelques exceptions près (Pologne et Yougoslavie), il n'y avait pratiquement pas de chômage en Europe orientale avant 1986. Mais, au cours des années 90, cette question est devenue d'une brûlante actualité avec des développements spectaculaires, dans des pays comme l'Albanie, la Bulgarie, la Croatie, la Yougoslavie et la Macédoine. Les chiffres officiels du chômage ne constituent d'ailleurs qu'une des données du problème. La diminution rapide dans toute la région du nombre des emplois officiellement recensés révèle une autre dimension, à savoir la récupération d'une partie importante de la main-d'œuvre par l'économie parallèle ; s'attaquer au problème du chômage dans la région, c'est être confronté à une restructuration radicale de la main-d'œuvre, marquée à la fois par un chômage massif et de nouvelles formes d'insertion économique.

A l'évidence, pour bien cerner cette situation extrêmement délicate et explosive, il fallait approfondir les enquêtes sur l'emploi au niveau national. Ce type de recherche était d'ailleurs largement facilité par l'adoption de méthodes d'enquêtes utilisant les critères de l'OIT pour comptabiliser les chômeurs, ce qui permettait de se livrer à d'utiles comparaisons au niveau international. On ne saurait trop insister sur l'importance des études nationales sur le chômage dans un tel contexte, quand on sait que la première législation moderne sur l'emploi n'a été adoptée en Bulgarie qu'en décembre 1998. Toutefois, pour s'attaquer à la racine des problèmes sociaux liés à l'emploi, il fallait également entreprendre des études plus pointues au niveau communautaire, lesquelles seraient d'autant plus utiles que l'élément de comparaison transnational serait plus important.

A ce stade, je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers M. Andrey Andreyev, maire de Pernik, ville de 110.000 habitants située à 30 km à l'ouest de Sofia. M. Andreyev est un homme érudit et très large d'esprit qui s'appuie sur une équipe de collaborateurs dévoués. Malheureusement, les problèmes technologiques, économiques et sociaux auxquels il est confronté sont gigantesques. La ville de Pernik fut l'un des premiers foyers de l'industrialisation accélérée de la Bulgarie au lendemain de la deuxième guerre mondiale. S'appuyant sur les ressources locales (le charbon) et les matières premières importées, Pernik était devenue un centre industriel prospère grâce à la production d'acier et de machines-outils. La ville attirait une main-d'œuvre venue de tout le pays, y compris de la capitale Sofia, les salaires y étant plus élevés que la moyenne nationale.

Les changements intervenus après 1989 ont fait de Pernik un exemple typique de zone économique sinistrée. La fabrication de machines-outils et la production de verre ont pratiquement cessé, les mines de charbon ferment l'une après l'autre et la production d'acier a connu une baisse substantielle. Autrement dit, le taux de chômage tant officiel qu'effectif a considérablement augmenté, même si la proximité de la capitale et des débouchés qu'elle ouvre à la main-d'œuvre locale compensent en partie cette situation. En interaction intensive avec le maire et son équipe, nous avons donc établi un bilan détaillé du chômage local et des mesures plus ou moins efficaces prises jusqu'ici pour y faire face. Notre diagnostic s'appuyait sur une étude comparative et transnationale du chômage dans les villes de Pernik, Lodz (près de Varsovie) et Tver (près de Moscou). Cette étude a pris la forme d'interviews en tête-à-tête avec quelque 300 chômeurs de longue durée de chacune de ces trois villes, effectuées entre décembre 1998 et janvier 1999. L'analyse comparée des résultats montrait à l'évidence qu'en Pologne les chômeurs de longue durée bénéficient d'un soutien beaucoup plus efficace de la part des autorités gouvernementales et locales et sont beaucoup plus assidus aux cours de formation que leurs homologues de Bulgarie et de Russie. Les différences sont tout aussi marquées en ce qui concerne d'autres indices révélateurs des réactions individuelles face au chômage, à savoir les efforts entrepris par les interviewés pour créer leur propre entreprise ou trouver du travail à l'étranger :

Tableau 4 : Activités des chômeurs de longue durée au cours des 12 derniers mois
(réponses positives en %)

 

Pernik

Lodz

Tver

- Ont suivi des cours de formation

4,2

34,1

5,7

- Ont créé leur propre entreprise

0,7

5,2

8,0

- Ont cherché du travail à l'étranger

5,6

2,6

8,0

L'explication de ces différences frappantes était d'abord la restructuration en cours de l'économie polonaise. C'est ce qui nous a amenés à conclure que pour lutter efficacement contre le chômage, les autorités de Pernik devaient procéder à une indispensable restructuration technologique mais chercher à profiter également des possibilités d'aide internationale dans le cadre du Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est et des perspectives offertes par le processus d'accession à l'Union européenne. Nos suggestions concrètes ont été très bien accueillies par la municipalité de Pernik ainsi que par les autorités nationales compétentes.

Je profite de cette occasion pour remercier la Fondation Friedrich Ebert de son aide généreuse pendant toute la durée du projet. J'ajoute que la Fondation continue à apporter son soutien aux études sur les politiques locales de l'emploi. L'expérience de ce projet MOST sert ainsi à alimenter d'autres projets de recherche débouchant sur des propositions concrètes. D'autres institutions allemandes ont également manifesté leur intérêt pour les résultats théoriques et pratiques des recherches entreprises dans le cadre de ce projet MOST (Genov, 2000). J'y vois une preuve évidente que le programme MOST a déjà atteint son objectif principal, qui est d'encourager des projets de recherche d'une grande rigueur scientifique et débouchant sur des mesures concrètes.

 

Références

GENOV, Nikolai. Dir. publ. (1998), Europe centrale et orientale. Suite des transformations. Paris et Sofia : UNESCO-MOST et Fondation Friedrich Ebert.

GENOV, Nikolai. Dir. publ. (1999a), Chômage. Risques et réactions. Paris et Sofia : UNESCO-MOST et Fondation Friedrich Ebert.

GENOV, Nikolai. (1999b), Gestion des transformations en Europe de l'Est. Paris et Sofia : UNESCO-MOST et Développement régional et mondial.

GENOV, Nikolai. Dir. publ. (2000), Marchés du travail et de chômage en Europe du Sud-Est. Berlin : WZB.


IV. Amélioration des politiques en matière de transformations sociales :
Perspectives pour le programme MOST/UNESCO

Wanda Capeller

Je voudrais dire le plaisir que j'éprouve à me trouver dans cette conférence, et remercier les responsables du projet MOST qui ont bien voulu m'inviter à y prendre la parole, même si la tâche n'est pas aisée. Nous venons, en effet, d'entendre de brillants exposés, et il convient, avant toute chose, d'en remercier également leurs auteurs.

Ma tâche est difficile, je le répète, car je suis supposée être là pour tenter d'apporter une sorte de plus-value, si cela est possible, à ces trois intéressantes conférences. Et je ne puis m'acquitter de ce devoir qu'en jetant un regard critique, le seul susceptible de permettre de contribuer efficacement au débat et à la réflexion collective.

J'ai eu plaisir, je ne le cache pas, à lire et réfléchir sur les communications présentées ici ; elles témoignent en particulier de l'importance du projet MOST dans le développement de programmes de recherche qui visent à avoir un impact sur la mise en oeuvre des politiques publiques. L'exposé de M. Genov est, à cet égard, très significatif. J'ai été également frappée par les deux autres communications : celle de M. Hainard, qui attire notre attention sur les difficultés qui existent dans ce domaine complexe de l'interaction entre les sciences sociales et la mise en oeuvre des politiques, et celle de M. Mbock qui montre l'intensité du conflit entre "ceux qui possèdent le pouvoir" et "ceux qui détiennent le savoir".

Les trois orateurs ont été visiblement à la recherche de la "bonne théorie", pour utiliser l'expression de M. Genov, c'est-à-dire celle qui serait capable non seulement d'appréhender la complexité sociale, mais aussi de piloter des projets susceptibles de transformer les sociétés. M. Genov a même introduit l'approche systémique pour éclairer certaines dimensions du processus de transformation à l'œuvre dans les pays de l'Est ; il a utilisé, également, la notion de risque pour aborder les problèmes liés au chômage dans cette région. M. Mbock, à son tour, a indiqué quelques courants sociologiques (la sociologie des organisations de Crozier et Friedberg, la sociologie interactionniste d'Erving Goffman ou encore la sociologie de l'expérience de François Dubet). Ces courants seraient susceptibles, selon lui, de permettre un dépassement de la situation existante dans son pays.

Pour contribuer à ce débat, ma thèse sera que :

  • la structuration des nouveaux systèmes économiques et sociaux doit faire appel effectivement aux savoirs produits par les sciences sociales ;
  • mais que ces savoirs ne doivent pas se borner à donner le coup d'envoi à un certain nombre d'initiatives et de décisions politiques, ni les justifier après coup ;
  • que ces savoirs doivent contribuer concrètement, par l'analyse notamment de transformations opérées au cour des récursivités, à orienter - ou réorienter - les décideurs dans leurs réponses aux demandes sociales.

Il en découle que l'on ne peut pas négliger l'analyse des relations de pouvoir, les stratégies d'acteurs, les aspects de rejet mutuel et de reconnaissance mutuelle, et même les aspects liés aux conséquences non intentionnelles de l'action. Autrement dit, on ne doit pas omettre les récursivités entre les divers niveaux de décision.

J'argumenterai ces positions en trois temps. Je montrerai d'abord la nécessité de contextualiser l'action (intellectuelle, politique) à la fois à l'échelle macro-sociologique et micro-sociologique par rapport aux systèmes sociaux envisagés (il est évident que la réalité des pays du tiers et du quart monde n'est pas la même que celle de la Suisse, ou des pays de l'Est, par exemple) (I) ;

En effet - et ce sera mon deuxième argument - la position des acteurs dans un processus de structuration est intimement liée aux relations de pouvoir, et leurs possibilités d'action découlent également de l'effet de position dans les systèmes (II).

Et puisque nous parlerons de système, j'aborderai enfin la question de l'importance de la prise en compte des récursivités transformationnelles (III).


1. La contextualisation de l'action

En ce qui concerne la contextualisation de l'action, il est nécessaire de prendre en compte, à la fois, l'échelle macro-sociologique et l'échelle micro-sociologique, sans oublier pour autant que ces deux approches ne sont pas antagonistes, et que, selon Giddens , "la distinction "micro"/"macro" a pour conséquence malheureuse d'engendrer une sorte de division du travail intellectuel entre les personnes qui entreprennent des projets au niveau "micro", et celles qui se consacrent à des études "macro"" (1984 : 195).

M. Hainard, par exemple, montre les difficultés de travailler de façon concomitante ces deux niveaux, celui de l'analyse des contraintes structurelles, et celui de l'action des individus dans ces contextes. En effet, le projet développé par le MOST Suisse, qui englobe un réseau des sept équipes concernant respectivement l'Argentine, le Brésil, Cuba, le Burkina Faso, le Sénégal, la Bulgarie et la Roumanie, paraît rencontrer certains obstacles. Ces obstacles sont dus, selon M. Hainard, aux "différences culturelles constitutives des représentations du temps, de l'argent, voire de la rigueur scientifique". M. Hainard a sans doute raison.

Mais il me semble qu'on peut aller plus loin dans la recherche du blocage. Je poserais volontiers à M. Hainard la question suivante : n'est-il pas exact que ce type de réseau ne peut fonctionner de façon satisfaisante que si le développement du projet permet le dépassement des seules connexions stratégiques des chercheurs (stratégies pour la formation du réseau, stratégie pour l'obtention des fonds, stratégie de survie pour les sciences sociales, stratégie pour la détermination commune de l'objet, etc.). De la stratégie à la planification, de la conception à la réalisation, ne pourrait-on trouver la réponse dans ce type d'interrogation dont M. Hainard ne s'est pas fait, dans ce rapport, au moins, le porte-parole ?

Comment gérer les écarts existants entre ces deux niveaux d'intervention - macro/micro ou encore entre les différences cultures ? Cela n'est pas facile, il est vrai. Face à cette difficulté, Jean-Pierre Boutinet indique quelques pistes, notamment lorsqu'il montre que la gestion des "écarts" est celle d'une mise en pratique du projet à travers la réalisation de toutes les "étapes planifiées". Voilà peut-être une autre voie à explorer : probablement les "étapes planifiées" mériteraient-elles d'être explicitées.

Par ailleurs, Boutinet affirme que "le problème n'est pas de réduire sans arrêt les "écarts", auquel cas le discours qui spécifie le projet se ferait tyrannique par rapport à sa mise en pratique. Le problème resterait plutôt celui de définir des "écarts tolérables". Et, il continue : "si les "écarts" deviennent trop importants, alors se pose la question, soit de réorienter la pratique pour la rendre plus cohérente avec la règle fixée par le projet, soit de changer le projet en l'infléchissant dans un sens plus réaliste, plus adapté aux circonstances de la situation, c'est-à-dire plus pertinent" (1990 : 235).

Quoi qu'il en soit, les sociologues ont été alertés par Giddens sur le fait que les "macro-processus" ne résultent pas directement de l'interaction des "micro-situations", que le macro-niveau n'est pas seulement une agrégation de micro-expériences (Giddens, 1984 : 197). La réalisation d'un tel projet nécessite un travail préliminaire de clarification de cette interaction, et des manières par lesquelles les données issues de cette expérience pourraient être ré-intégrées dans des politiques locales transformatrices.

Les interactions : ce sont celles qui ont lieu entre les chercheurs eux-mêmes, la façon dont circule l'information à l'intérieur du réseau, et la perception qu'ont les chercheurs les uns des autres - quand M. Hainard parle d'une difficulté plus grande à développer des compétences, à maintenir des réseaux dans les pays du Sud (p. 3), l'affirmation ne mériterait-elle pas d'être vérifiée à partir d'un certain nombre de concepts susceptibles de vérifier ce phénomène, comme ceux que propose Giddens ? Bref, cette analyse me paraît incontournable pour aider à vaincre les difficultés et contribuer à l'excellence de programmes aussi importants pour le développement !

2. Les relations de pouvoir

C'est à l'exposé de M. Mbock, très évocateur sur ce point, que je me réfèrerai. M. Mbock affirme que, au Cameroun, la place occupée par les acteurs intellectuels dans la structuration d'un nouveau système est assez marginale. Ces derniers ne sont pas en position de force vis-à-vis des acteurs politiques. Il affirme que pour être intégré dans les instances décisionnelles, il faut être un "intellectuel organique". Or, depuis Foucault, on sait que le pouvoir est intimement lié au savoir, et vice versa. Le pouvoir n'est pas attribut ou propriété ; il est relationnel. M. Mbock le reconnaît d'ailleurs dans son texte.

Néanmoins, il insiste sur la notion de pouvoir-attribut, notamment lorsqu'il montre la situation au Cameroun. A en croire son témoignage, les intellectuels de ce pays perçoivent le pouvoir comme propriété d'une couche dirigeante ; ils ont, par rapport au pouvoir, une attitude de soumission.

Il va de soi que les connaissances issues des sciences sociales ne doivent pas être instrumentalisées pour entrer dans les vues de ceux qui détiennent le pouvoir politique. La sociologie, en particulier, est, par nature, une science subversive ; elle interpelle sans cesse le pouvoir. On peut, par conséquent, s'interroger à propos de cette relation conflictuelle qui existe entre les intellectuels et les décideurs au Cameroun. Comment se situent les intellectuels vis-à-vis de ce système politique et social ? Sont-ils enfermés dans des rôles de dénonciation ou de coopération organique, ou peuvent-ils établir de "logiques stratégiques" collectives pour transformer leur société ?

Néanmoins, il paraît qu'ils ont une marge de manoeuvre, car, malgré un contexte d'action limité, et par un jeu stratégique "diplomatique" - je reprend les propres mots de M. Mbock -, les acteurs intellectuels au Cameroun arrivent à débloquer la situation, et proposent un certain nombre d'initiatives importantes qui semblent prendre corps depuis quelque temps. M. Mbock aura peut-être été trop réservé sur "l'effet de position" de ces intellectuels dans le système politique et social du Cameroun, ainsi que sur l'analyse de leurs stratégies, sur la manière dont ils font circuler les savoirs et les informations qu'ils détiennent, à quels réseaux nationaux, internationaux, ils appartiennent, etc.

Mais, on peut se demander aussi si cette relation conflictuelle entre acteurs politiques et acteurs intellectuels, au Cameroun - que décrit le rapporteur - ne témoignerait pas plutôt d'une rivalité, au sein des élites éclairées, pour le partage du pouvoir tout court. La répression politique est-elle le reflet d'une menace réelle qui résulte des conflits d'intérêts au sein de ces élites ?

Je reprend ici, pour la réflexion, une question intéressante posée par Anthony Giddens à ce sujet :

- comment, écrit-il, dans des relations de pouvoir, les moins puissants organisent et utilisent leurs ressources de manière à exercer un contrôle sur les plus puissants ?

Répondre à cette question pourrait peut-être permettre de développer un travail de réflexivité à propos de nos propres intentions, de nos propres actions, et de nos capacités à conduire des projets véritablement transformateurs.

3. L'analyse des récursivités transformationnelles

Last but not least, le texte de M. Genov. J'ai beaucoup apprécié la formule : The most practical thing is the good theory ! Je suis d'accord avec le besoin d'être pragmatique et opérationnel si l'on veut mener à bien des projets qui englobent des réalités aussi complexes !

Partons de l'analyse des tableaux : les quatre tableaux présentés dans votre papier, M. Genov,

- celui des "Dimensions systémiques des transformations en Europe de l'Est",

- celui des "Dimensions de l'action de transformation",

- celui des "Dimensions analytiques de la situation de risque",

- et celui "Des activités des chômeurs de long duré pendant les derniers 12 mois".

Ces tableaux montrent bien la préoccupation d'établir une interaction entre les aspects macro et micro des réalités socio-économiques. Ils montrent également que les critères de base de la théorie systémique complexe ont été pris en compte, notamment ceux

- de la perspective téléologique - on sait que les décisions n'existent que par le projet qu'elles permettent de finaliser ;

- et de l'unité systémique - c'est-à-dire la distinction structurelle des niveaux ayant chacun une fonction spécifique.

Ces deux aspects en particulier sont observables dans le tableau 1 et le tableau 2.

Le critère de l'ouverture systémique est également assez visible dans le tableau 3 sur les dimensions analytiques du risque.

Néanmoins, le critère des récursivités - et qui plus est du caractère fondamentalement transformationnel de ces récursivités - aurait probablement mérité d'être mis en vedette.

Déjà au départ, le troisième tableau, par exemple, sur les dimensions analytiques du risque, n'a pas été appliqué directement à l'objet proposé de la recherche empirique, c'est-à-dire le chômage de longue durée dans les pays de l'Europe de l'Est. Il n'a pas été non plus revu et adapté à partir des éléments fournis par la recherche de terrain, par ailleurs extrêmement intéressante, comportant le témoignage de 300 personnes qui se trouvaient au chômage au moment de l'intervention sur le terrain. Eh bien ! les données issues de cette recherche, composant le quatrième tableau concernant les stratégies déployées par les chômeurs pour s'insérer dans le marché du travail pourraient précisément servir comme élément transformateur du tableau initial.

Entre l'information fournie par la recherche en sciences sociales et les propositions de structuration de nouveaux systèmes, il devrait y avoir une correspondance fondamentale et récursive. Et, lorsque l'on fait intervenir la dimension téléologique (dans quel but ?), alors apparaît la décision. Le processus de décision se trouve informé et en même temps formé par le processus informationnel, qui se trouve à son tour transformé par le processus de décision.

Ce n'est qu'une fois le problème construit à la base et par la base que peuvent être élaborés des plans d'action intentionnels, que peuvent être perçues les stratégies possibles, les unes et les autres susceptibles de fournir des solutions au problème tel qu'il a été formulé antérieurement.

Si l'on introduit la dimension systémique, il faut reconnaître que c'est dans les récursivités transformationnelles, dans les enchevêtrements de relations et les rétroactions d'un niveau institutionnel à l'autre, du niveau micro au niveau macro, et vice versa, qu'elle prend toute son ampleur. Et la complexité apparaît pleinement lorsqu'on se rend compte que la récursivité n'est pas limitée à une opération, et peut être renouvelée jusqu'à ce que le décideur soit en mesure de qualifier de "satisfaisant" l'un des plans d'action qui lui sont présenté.

La complexité naît également des interactions qui peuvent exister, à plusieurs niveaux, entre des acteurs directement impliqués dans les processus de structuration transformationnels. C'est pour cela que Anthony Gidddens nous guide vers l'analyse primordiale du comportement des acteurs dans un processus de structuration, notamment les rejets mutuels, les méconnaissances mutuelles, les reconnaissances mutuelles, les résistances. Il nous invite même à observer comment les pratiques accomplies s'ancrent fortement parfois dans des pratiques institutionnelles désuètes. Cette analyse des résistances est fondamentale, j'ai pu le constater dans ma recherche sur la mise en oeuvre du Système Schengen.

Bref, il faut bien conclure…

Ces rapports montrent bien, s'il en était besoin, l'importance des trois projets auxquels ils se réfèrent, et qui sont développés dans le cadre du programme MOST/UNESCO, lancé en mars 1994. Ils donnent de ce programme une image particulièrement avantageuse.

D'une part, en effet, ils paraissent contribuer efficacement à améliorer la compréhension des sociétés en produisant des connaissances pertinentes pour l'élaboration des politiques, notamment sur des problèmes liés aux sociétés multi-ethniques et multiculturelles, les questions liées à l'urbanisation et les stratégies locales et nationales développées pour faire face aux processus de mondialisation.

D'autre part, ils promeuvent, à n'en pas douter, la communication entre les chercheurs en sciences sociales et les décideurs politiques, en mobilisant, en outre, des réseaux.

Cela ne veut pas dire que les difficultés doivent être minorées. Elles demeurent, certes, très importantes.

Mais, après la présentation de ces travaux, on reste néanmoins persuadé que si les connaissances produites par les sciences sociales sont utilisées de manière opérationnelle, créative et stratégique par les acteurs intellectuels, pour les inspirer dans leur tâche essentielle, celle d'interroger les réalités économiques et sociales ; si elles sont informées par les éléments de récursivité ; si elles sont ré-élaborées à partir de ces données nouvelles, elles peuvent contribuer efficacement à guider les décideurs dans leurs pratiques politiques. En fait, il faudrait ici se référer à la notion de gouvernance, qui présente l'avantage de bien montrer comment établir ce lien parfois problématique … mais c'est déjà un autre débat ! Merci.

 


Rapport final de la cinquième session du CIG

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