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URBANISATION ET RECHERCHE URBAINE DANS LE MONDE ARABE

Mostafa Kharoufi, Sociologue et géographe, Chargé de cours, Université Paris VII


( Draft )

Table of Contents:

Introduction
Traits de l'urbanisation dans le monde arabe
Déséquilibre des armatures urbaines
Un système en pleine mutation
Montée du thème urbain
Proposition de quelque axes de recherche
Conclusion
Bibliographie

Introduction

L'objet de cette communication est de présenter, à partir d'analyses des contextes urbains du monde arabe, les orientations majeures des recherches menées sur les villes arabes. Cette rétrospective sur la recherche reste cependant sélective car les études touchent à une quantité de questions tandis que les recensions sont toujours conduites ou traitées de manière sélective, privilégiant les thèmes de recherches ayant suscité le plus de convergence interdisciplinaire. Cette synthèse est un prolongement d'une réflexion menée au sein du programme GURI dont la réalisation a permis la participation de spécialistes des études urbaines en Afrique du nord et en Egypte.

Traits de l'urbanisation dans le monde arabe

Le monde arabe est aujourd'hui marqué par l'extraordinaire essor des villes et les changements induits par l'urbanisation. Sur une population de 200 millions, environ la moitié est constituée de citadins ; ce taux d'urbanisation se situe, par rapport à l'ensemble des pays en développement, juste après l'Amérique Latine. La population urbaine du monde arabe progresse à un rythme soutenu mais donne lieu à une urbanisation qui est loin d'être un processus uniforme. La diversité des situations nationales et l'existence de traditions urbaines dans plusieurs pays, comme le Maroc, la Tunisie, l'Algérie et la Syrie, expliquent l'hétérogéneité des contextes urbains. Différentiée dans l'espace, cette urbanisation est un phénomène appelé à durer et à s'intensifier durant les prochaines décennies. Cette évolution est liée à un taux d'accroissement naturel élevé (natalité importante 4,25 % par an ; contre une mortalité en baisse 3,12%) et à une situation migratoire similaire à l'ensemble des pays en développement. De fait, dans la totalité des pays arabes, la croissance des villes se fait à un rythme supérieur à celui de la population nationale. Il faudrait cependant distinguer un ensemble géographique où l'urbanisation est très forte (au delà de 70%) , d'un autre où celle-ci se fait à un rythme qui n'a pas totalement éclipsé le monde rural.

- Au premier ensemble appartiennent les Etats du Golfe, l'Arabie Saoudite et la Libye qui, grâce aux revenus issus du pétrole, ont connu en quelques années, des mutations urbaines spectaculaires. Ainsi, les taux d'urbanisation de Koweit, de Qatar, et des Emirats Arabes Unis sont parmi les plus élevés du monde, puisque les villes y regroupaient en 1986 environ 90% de la population totale.

- Au second groupe appartiennent d'une part, les pays du Maghreb (à l'exception de la Libye) qui, disposent de ressources inégales et sont engagés dans un processus de mutations sociales ; d'autre part des pays tardivement urbanisés, dont la croissance urbaine est accélérée par les effets de crises multiples (climatiques ou politiques) (Soudan, Yémen, Mauritanie).

Déséquilibre des armatures urbaines

Dans les pays arabe, l'armature urbaine montre souvent un déséquilibre lié en premier lieu à des contraintes géographiques. Ce trait, à priori commun, ne les caractérise pas de la même manière. Outre les "villes-Etats" du Golfe, où la présence d'une seule métropole domine tout le système urbain, on relève dans les autres pays un déséquilibre plus ou moins accentué.

Dans le cas du Maghreb, malgré un début de rééquilibrage des diparités régionales en matière de concentration de la population citadine, les littoraux concentrent toujours l'essentiel des villes. Ainsi, au le Maroc, où le nombre des villes a pratiquement doublé (128 en 1960-1966 et 240 au recensement de 1982) et où la croissance urbaine est de 4,28% en moyenne par an, l'axe côtier (Casablanca-Rabat-Kénitra) regroupe 40% de la population urbaine du pays et reste toujours prédominant.

Dans le nord de l'Algérie, 95% de la population habitent le 1/6 ème du territoire national (350 000 kilomètres carrés. En outre, 447 agglomérations urbaines recensées en 1994 (contre 211 en 1977, regroupent la moitié de la population du pays (contre 31% en 1966) se localisent ainsi quasi exclusivement sur le littoral : 1200 kilomètres de long sur une centaine de kilomètres de large seulement.

En Tunisie, l'ossature urbaine se situe largement dans les Provinces de Tunis et du Sahel (centre-est du pays) qui disposent des plus grandes facilités économiques et concentrent plus de 40% de la population urbaine.

En Egypte où les citadins constituent environ 50% de la population totale, l'essentiel du réseau urbain, disposé en damier le long du Nil, connaît de très fortes densités et se distingue par la macrocéphalie du Caire. Entre 1976 et 1986, dernière période intercensitaire, la population urbaine s'est accrue de 10% tandis que le nombre des villes de plus de 100 000 habitants est passé de 20 à 24.

Au Soudan, le réseau fluvial concentre les plus fortes densités humaines d'une population qui reste composée de 70% de ruraux.

Un système urbain en pleine mutation

Depuis les années 1980, le premier constat qui peut-être établi, à la lecture des derniers recensements de populations effectués en Egypte (1986), en Algérie (1985), au Maroc (1982 et 1994), en Tunisie (1994), c'est la relative stabilisation de la croissance des grandes métropoles et la progression plus soutenue des villes petites et moyennes.

Outre la Tunisie où l'on remarque un fort pourcentage de citadins dans les petites villes qui ont enregistré en 1975 une croissance supérieure à 5% par an, le Maroc connait également une poussée significative des villes petites et moyennes (6,8%), contre un ralentissement de la croissance des grandes métropoles (3,3% par an). En effet, l'ascension des villes de 20 000 à 50 000 habitants, correspond à un gain de 12 points et à un solde migratoire très supérieur à celui de la métropole casablancaise (Escallier 1995).

Le cas de l'Egypte est assez singulier, car bien que Le Caire continue à dominer le système urbain national (environ 12 millions d'habitants, soit 12,6% de la population totale et 28,8% de la population urbaine), on assiste depuis trois décennies, à un développement des villes petites et moyennes. En effet, les résultats du dernier recensement publiés par le CAPMAS* font état d'une stabilisation de la croissance des grandes villes égyptiennes : Le Caire, Alexandrie, Port Saïd et Suez. Ces villes-gouvernorats ont vu leur part de la population urbaine passer de 49% à 45,9% durant la période inter censitaire (1976-1986). Parllèlement, les centres urbains des gouvernorats ruraux ont bénéficié de ce rééquilibrage, notamment les villes de Haute-Egypte qui abritent désormais 25,5% de la population urbaine du pays contre 24% en 1976, ainsi que les centres du Delta qui ont augmenté leur croissance de 1,1%, passant à 27,1% et enfin les villes des gouvernorats-frontières qui gagnent 6% au cours de cette période inter censitaire. Cette tendance est illustrée par l'exemple de quelques centres urbains du gouvernorat de Minia, longtemps marginialisés, et qui connaissent, entre les deux derniers recensements, une importante croissance.

Tableau

Croissance urbaine dans le gouvernorat de Minia (Moyenne-Egypte)

Source : Atteya Khadija, 1988 Al-tahaddur wa al-tawzi' al-haramî li mudun misr (Urbanisation et hiérarchie des villes en Egypte), (1976-1986), Colloque sur l'extension urbaine en Egypte, Le Caire, pp. 34-36.

En Algérie, les petites villes -moins de 20 000 habitants- représentaient lors du recensement de 1977 les deux tiers du système urbain ; tandis qu'en Libye ce type d'agglomération (2000 à 30 000 habitants) connait des records de croissance -plus de 10% par an pour beaucoup- et leur importance au niveau national passe de 15% en 1964 à 23,7% en 1984. Parallèlement, les villes moyennes (de 30 à 100 000 habitants), concentrent 36% de la population urbaine (Chaline, 1990, pp. 29-30).

Aussi, les petites villes remplissent-elles de plus en plus des fonctions multiples grâce au développement des activités de services qui incluent administration, éducation et santé. Elles ont conquit, grâce à la décentralisation et aux migrations ascendantes entre-autres de fonctionnaires, une position de centres commerciaux et de manufacture. En outre, le développement des moyens de transport facilite énormément les migrations pendulaires à partir de ces villes. Cela s'observe aisement dans les différentes stations de bus et de taxis des banlieues du Caire qui reçoivent d'importants flux quotidiens de personnes en provenance des villages et des villes limitrophes (le nombre de ces migrants quotidiens est estimé à plus d'un million et demi).

Le dynamisme des agglomérations petites et moyennes est lié en partie aux changements dans les schémas migratoires durant les vingt dernières années ont modifié, parfois en profondeur, la répartition de la population aussi bien au Maghreb qu'en Egypte et au Soudan.

L'apparition de nouveaux schémas migratoires durant les années 80 dans les pays arabes est liée aux transformations des rapports entre villes et campagnes. Si dans les années soixante, face à l'exode rural, les grands centres urbains, comme Le Caire, Casablanca, Tunis, Alger, etc, offraient des possibilités d'intégration aux migrants, depuis la fin des années soixante dix, ces métropoles absorbent difficilement un afflux de main-d'oeuvre en augmentation régulière. Aussi observe-t-on un ralentissement des flux vers ce type de centres urbains au moment où les villes, petites et moyennes, ont développé des influences spatiales non négligeables polarisant largement les migrations inter-urbaines qui semblent dans une phase de plein épanouissement. De même, diverses stratégies sont depuis une vingtaine d'années déployées par les zones rurales (migrations pendulaires, migrations à l'étranger, développement des villes intermédiaires ainsi que des nouvelles agglomérations). Soulignons également le rôle des Etats, principaux agents dans l'aménagement de ces pôles nouveaux et anciens, et notamment leurs efforts de décentralisation et leur corrolaire, les migrations déscendantes de fonctionnaires.

Les migrations internationales ont également contribué à l'essor urbain des pays arabes producteurs de pétrole. La croissance élevée qui caractérise les villes des Emirats du Golfe et de l'Arabie Saoudite est due essentiellement à l'afflux de travailleurs étrangers, d'abord arabes (Palestiniens, Egyptiens, Yéménites, Syriens), puis des pays asiatiques (Inde, Pakistan, Sri-Lanka, Bangladesh, Taïlande, Philippines et Corée du Sud).

Montée du thème urbain

A une forte croissance des villes arabes, correspond une montée du thème urbain dans la recherche qui semble mobilisée depuis une vingtaine d'années pour tenter d'en saisir les dimensions physiques, économiques, sociales et culturelles. L'évolution récente des recherches urbaines et la périodisation de leurs grandes tendances indiquent que, mise à part le cas de l'Egypte où l'accumulation des connaissances est ancienne, la montée des préoccupations urbaines au Maghreb et au Machrek est récente. Son épanouissement devient sensible à partir de 1975 comme l'indiquent bon nombre de synthèses (Liauzu, 1987 ; Troin, 1988, Kharoufi 1994). En faire le bilan exhaustif est une tâche difficile ; car les lacunes dont souffre toute retrospective découlent simplement d'une mauvaise dissémination de l'information scientifique ou de l'ignorance de thèses soutenues dans les universités arabes mais non publiées. De plus, les recherches restent éparses et l'étude des processus complexes d'urbanisation a fait appel à plusieurs disciplines et approches : (sociologie, géographie, sciences politiques, architecture, anthropologie) aucune d'elles ne prétend expliquer à elle seule les problèmes liés à l'urbanisation .

Les thèmes classiques à caractère démographique comme les migrations, la croissance ou l'aménagement sont relayés par des analyses des dynamiques internes aux sociétés urbaines. Ces questions n'ont pas été prises en considération avec la même intensité de préoccupation selon les époques, tandis que les institutions nationales concernées par le développement des villes ont orienté leur action dans une optique de satisfaction de besoins en matière d'habitat. On relève une interaction entre la recherche en tant que produit d'un savoir intellectuel ou opérationnel sur la ville et le contexte économique, social et politiquedes pays étudiés. Recherches universitaires et préoccupations officielles ont tantôt convergé tantôt divergé ; elles sont souvent commandées par le contexte et les rapports entre Etats et sociétés urbaines. Ainsi, dans plusieurs pays arabes, on ne s'est jamais autant intéressé officiellement aux villes qu'au moments forts des problèmes socio-politiques : création de commissions où décideurs, aménageurs et experts se sont saisis véritablement et à leur manière du dossier de la ville.

Les thèses soutenues, un des supports de la recherche scientifique, pourraient constituer un indicateur des tendances des études urbaines. Dans les universités françaises et anglo-saxonnes, longtemps le lieu d'accueil pour les doctorants arabes et où leur recension est plus facile, l'analyse des programmes de recherches indique une nette avancée des thèmes urbains. Ainsi, le nombre des thèses françaises sur les villes des pays en développement a plus que doublé entre les années 1970 et 1980. En France, la place qui revient au monde arabo-musulman dans les recherches doctorales (Afrique du nord et Moyen-Orient compris) est importante puisque cette aire géographique requiert plus de 50% des thèses (Thesam IV, 1992 ; Leimdorfer et Vidal, 1992). Sur une période de vingt ans (1971-1991) et à partir d'un corpus de 6500 titres, on remarque une progression des études urbaines (la moitié après 1983) qui peut s'expliquer autant par une diversification des choix que par une autonomie des Unités de Recherches en France (Leimdorfer et Santo-Martino, 1992). Les études monographiques sur une ville, un quartier, une partie de la ville jouissent quant à elles d'une place prépondérante. La moitié des thèses relevées ont pour objet la ville, même si les espaces urbains les plus étudiés restent les grandes métropoles : Le Caire, Beyrouth, Amman, Khartoum, Tunis, Casablanca, Fès, Marrakech, Rabat, Alger, Oran, Annaba, etc.

A propos des pays d'Afrique du nord, il y a lieu de signaler une forte participation de la géographie dans les études urbaines : plus d'une thèse sur deux. Cette participation massive domine les autres disciplines (urbanisme : 15%; sociologie : 13,4% ; économie : 7%¨; histoire : 7% ; droit : 1,2% ; littérature et psychanalyse : 0,5%) (Leimdorfer et Vidal 1992, 13).

L'Egypte se singularise par une tradition de recherche urbaine qui remonte à la deuxième moitié du siècle dernier. Ainsi, dans un répertoire bibliographique comportant de 8753 titres publié en 1925 par l'Association des géopgraphes (fondée en 1875), le thème de la ville occupe-t-ilune place privilégiée (El-Kadi 1992). Dans ce pays, les architectes animés par le désir de sauvegarde des monuments historiques initient des débats où s'affrontent modernistes et traditionalistes au sujet de la conservation des édifices médiévaux. Mais il faut dire que l'émérgence d'une spécialisation des recherches sur les villes date de la fin des années 1960, date de l'enseignement de la géographie urbaine en tant que discipline.

Proposition de quelques axes de recherche

A la lecture des différents thèmes abordés par la recherche dans les pays arabes, il semble que plusieurs sujets restent peu approfondis, voire marginalisés. Ils sont de dimension inégale et pourraient aider à mieux comprendre les contextes des villes au moment où les politiques urbaines subissent les effets du désengagement des Etats.

- L'axe des mouvements sociaux urbains

Depuis longtemps des obstacles pèsent lourdement sur l'analyse des mouvements sociaux et urbains. Pourtant, une meilleure connaissance de la dynamique des villes arabes passe par l'étude des mouvements sociaux urbains qui n'ont cessé de prendre de l'importance ces deux dernières décennies. Des groupes sociaux souvent subordonnés aux processus de décision, de la sphère du pouvoir, prennent de plus en plus l'initiative dans le processus du changement historique. Les classes moyennes occupent une place importante à côté du mouvement ouvrier et leur intervention a été déterminante dans le mouvement de libération nationale ; aujourd'hui leur rôle dans le mouvement de démocratisation est lié à la crise qui n'épargne plus cette frange de la population : chômages de diplômés, baisse des revenus et surtout blocage de la mobilité sociale. Des mouvements sociaux portés par des vecteurs idéologiques variés sont entrain de se développer. Les créations de Ligues des droits de l'homme en Tunisie, en Egypte, en Algérie, au Koweit, au Maroc et la prolifération des associations culturelles ont déjà inspiré quelques réflexions qui pourraient aider à une meilleure connaissance de la structuration des sociétés urbaines arabes. En effet, le phénomène associatif, représente un instrument d'intégration et un espace de liberté à travers lequel la société civile manifeste son existence et participe à la gouvernance dans un pays.

- Le thème de la gouvernance des villes

Durant les deux dernières décennies se sont développées des politiques publiques d'aménagement de grande ampleur qui affichent une préoccupation majeure de décentralisation et une vololonté de faire participer les populations citadines à la gestion des villes. L'idée novatrice que les observateurs retiennent à partir du milieu des années 1970 aussi bien au Maroc, en Algérie qu'en Tunisie et en Egypte est la décentralisation : (al-lâmarkaziyya). Assimilée à un principe libéral de gouvernement, elle est censée inspirer le réaménagement de l'ensemble des relations entre l'Etat et le citoyen.

L'année 1974 pour l'Egypte, 1975 pour la Tunisie et 1976 pour le Maroc sont marquées par l'annonce d'importantes réformes qui concernent la vie des collectivités locales sur les plans économique et législatif, touchant aussi bien l'ensemble du système politique que le mode d'élection de l'administration communale et lerenouvellement des conseils municipaux. La recherche n'a pas suffisamment mis en lumière la relation entre les structures de l'Etat et la société civile urbaine dans le monde arabe. Le thème de la gouvernance qui renvoie d'une part à la gestion consciente des structures politiques et administratives et d'autre part, aux institutions responsables de la promotion des principes démocratiques et des processus éléctoraux, reste peu traité.

- Marginalité / intégration urbaines

Plusieurs recherches concluent à l'"évidence de la paupérisation urbaine", car si une partie des ruraux arrivés en ville a réussi son intégration dans l'économie urbaine, améliorant ses conditions d'existence, une large part des migrants tente toujours de survivre, augmentant ainsi le phénomène de pauvreté et de marginalisation dans les villes. De plus, l'application de plans d'ajustements structuraux, accompagnée de dispositifs d'aides aux personnes défavorisées démontre que la lutte contre la pauvreté fait partie de la politique sociale des pouvoirs publics. Les réductions progressives des subventions aux produits de première nécessité aggarvent les difficultés matérielles des couches sociales les plus démunies mais entament également le pouvoir d'achat des couches sociales intérmédiaires et entraine des changements dans les relations entre Etats et citadins. Une récession économique générale semble instaurer une rupture par rapport à l'abondance liée aux rentes pétrolières, tandis que la richesse nationale relative se réduit et les habitudes de consommation des citadins s'adaptent difficillement. Le manque d'intégration sociale et spatiale qui en découlent crée à différentes échelles des villes, des contrastes entre les formes urbaines, dans l'aspect, le niveau d'équipements et de services et le statut social des habitants restent à étudier sinon à approfondir.

- Le thème des crises urbaines

La notion de "crise urbaine" recouvre des situations complexes et fragmentaires qui se manifestent selon les milieux par la déficience d'un secteur particulier (logement, transport, pauvreté). Elle apparaît dès lors qu'il y a "une disproportion entre les objectifs des instruments d'urbanisme (schémas directeurs, schémas d'armature urbaine) élaborés pour la plupart pour les grandes villes, et le peu d'effet de leur propositions sur la crise des villes" (Naciri,1992). Au sujet de la défaillance des structures urbaines dans les grandes métropoles, plusieurs études ont été publiées, mais on ignore souvent la portée de la crise économique sur les villes moyennes et petites. Les recherches restent à ce jour relativement conformes à l'évolution urbaine des pays arabes, où les petites villes sont encore marginalisées. Dans le cas de l'Egypte et du Maroc par exemple, la création d'universités de province a conduit depuis peu à l'apparition de monographies (mémoires de magistère, ou de maîtrise) sur des villes secondaires.

- Le thème du secteur informel

L'enagagement des villes arabes dans une transition accélérée depuis quelques décennies se caractérise par la prépondérance du secteur tertiaire, alors que l'emploi industriel reste faible. Mise à part les riches pays pétroliers où le PNB est en avance sur la progression démographique, la plupart des pays arabes connaissent un déséquilibre entre offre et demandes d'emplois ainsi qu'un développement du secteur informel. En milieu urbain ce dernier a conquis de vastes espaces sous des formes multiples, de la lisière à l'intérieur des villes. Il convient de noter aujourd'hui qu'il n'est ni exception, ni anomalie mais qu'il peut être la règle dans une économie urbaine hypertrophiée. Les activités informelles constituent, depuis le milieu des années 1980 un des thèmes majeurs pour les recherches initiées au départ par des demandes extérieures et soutenues par le fonds des Nations Unies pour le Développement dans le cas de l'Egypte et du Maroc, puis faisant l'objet de travaux de terrain notables à partir du milieu des années 1980 (Capmas 1985; Mahdi et Mashhûr 1990; Salahdine 1988 et 1991). Les premières recherches de terrain effectuées en Egypte, par exemple, l'ont été grâce au Capmas qui, en 1985, ont porté à la lumière ce versant de l'économie. Au Maroc, en Algérie et en Tunisie, des enquêtes, à caractère qualitatif effectuées dans les villes, ont révélé l'implication d'une frange croissante de la population citadine dans ce secteur économique (Salahdine 1988, Charmes, 1983).

Sur ce plan, les enquêtes qualitatives, à caractère anthropologique se révélent payantes et cernerent davantage un phénomène que les spécialistes tentent vainement d'approcher depuis une vingtaine d'années. C'est à travers des enquêtes de terrain que l'on pourrait saisir le processus d'intégration des populations qui exercent des activités économiques qualifiées encore de marginales ou non-structurées. L'étude de cet aspect de la vie urbaine permet de savoir comment une population qui vit officiellement en marge de l'économie "structurée", arrive à s'adapter, à vivre une quotidienneté de l'emploi marquée parfois par la contingence, voire l'insécurité.

- L'habitat clandestin

Dans la plupart des pays arabes, l'extension urbaine s'est accompagnée par la prolifération de l'habitat clandestin. Pour les urbanistes cette forme d'habitat constitue aujourd'hui une importante forme d'organisation de l'espace et de production du cadre bâti. Elle abrite au Caire, par exemple, pas moins de 1 600 000 habitants (20% de la population de la capitale) et 346 000 personnes au Maroc. La crise actuelle accentuée par le désengagement de l'Etat en matière d'investissement, de création d'emplois et d'aménagement urbain explique l'épanouissement du logement clandestin. Mû par une dynamique spectaculaire avec un taux de croissance important, le phénomène de l'habitat clandestin n'a suscité d'intérêt dans la recherche qu'au milieu des années 70. Si plusieurs de ses aspects ont été déjà étudiés dans les grandes métropoles, sa diffusion spectaculaire dans les villes moyennes durant les vingt dernières années a été peu traitée. Ce qui semble en outre sous-estimé, c'est la part de la population citadine dans l'alimentation en effectifs de l'habitat clandestin car la stabilisation de l'exode rural n'empêche pas l'apparition de cette forme d'habitat, ni sa diffusion.

- Les vieux centre-villes

L'attention des chercheurs s'est peu portée sur la situation des centres-villes et leur devenir face à la dégradation de leur bâti et les conditions de vie difficiles de leurs habitants. Au Maghreb, le prestige traditionnel de la médina, et les facilités d'emploi et de logement qu'elle offre ont entraîné une augmentation des densités anciennes, un changement dans la composition sociale des quartiers et une détérioration des conditions de vie des habitants eu égard à la vétusté des réseaux d'assainissement et des équipements. Sur le plan culturel, on a peu étudié les conséquences de la pénétration des modèles du tertiaire international dans les vieilles structures citadines.

- Pour le renforcement des recherches : migrations-urbanisation (villes petites et moyennes)

les recherches ont traité des mouvements migratoires en général et des aires d'attraction des métropoles en particulier, alors que les centres petits et moyens n'ont pas bénéficié d'une grande attention des chercheurs. Il faut attendre la fin des années 1980 pour que la recherche s'intéresse aux villes petites et moyennes et de leur aires d'attraction. Les migrations vers les grandes villes se doublent en Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Egypte d'une attraction des villes moyennes et petites dont les influences locales vont en se renforçant. De même, on assiste dans le cas de l'Egypte à une "redistribution" des migrations vers des villages autour des villes dont certains s'urbanisent. Ces phénomènes demeurent peu étudiés comme le sont les migrations saisonnières liées à certaines activités urbaines comme le tourisme. Des recherches récentes ont montré, dans le cas du Maroc, que des changements ont affecté le réseau urbain durant la période inter censitaire 1971-1982, par la création et l'intégration de petites villes dans l'espace. Une forte intensité économique donne à celles-ci une croissance rapide qui tranche avec l'évolution démographique des cités exclues ou marginalisées, appartenant au réseau pré colonial. Ces villes contribuent à la diversification des champs migratoires et annoncent de profonds changements dans l'organisation de l'espace.

Autour de la problématique des villes petites et moyennes, de leur place dans le dispositif spatial et des fonctions qu'elles assurent, peu de recherches ont été publiées. Il reste à mettre en évidence le rôle de plus en plus important que jouent ces cités dans le processus d'urbanisation du monde arabe et dans la transformation des sociétés urbaines naturellement, mais aussi rurales (sédentaires et nomades).

- Crises, migrations et urbanisation

Plusieurs pays dans le monde arabe connaissent des mouvements migratoires forcés qui bouleversent aujourd'hui leur paysage démographique. Le cas du Soudan depuis 1983-1984, où environ 5 millions de personnes ont dû changer de lieu de résidence, ou celui de la Mauritanie, lors du conflit avec le Sénégal en avril 1989, ou encore la région du Golfe en 1991, illustrent une situation où les crises écologiques, alimentaires ou politique déclenchent des migrations forcées orientées souvent vers les centres urbains.

Cet aspect démographique reste encore peu traité par les recherches sur la mobilité. Pourtant, suite à l'invasion du Koweit par l'Irak, le 2 août 1990, la région du Proche-Orient a connu les plus importantes migrations forcées de populations jamais enregistrées ces dernières décennies : (quelque 4 ou 5 millions de migrants ont dû ainsi quitter la région du Golfe).

L'ampleur de cette migration a littérallement bouleversé les shémas migratoires dans la région du Proche-Orient, mettant les pays fournisseurs de main-d'oeuvre dans une situation économique et sociale difficile. Ainsi, à la fin de 1990, plus d'un million de personnes (dont 250 000 jordaniens et palestiniens) sont-elles arrivées en Jordanie, tandis que l'Egypte accueillait à la même période 865 000 de ses ressortissants.

Aussi, les recherches engagées dans les années 1990 en Jordanie, au Soudan ont-elles jeté la lumière sur le rôle des crises dans les modifications des champs migratoires, ainsi que dans la croissance urbaine exponentielle (Seteney, 1994).

Conclusion

Migrations, redistribution spatiale des populations et urbanisation affectent inéluctablement la structure démographique des pays arabes et sont perçues par les pouvoirs publics et les chercheurs comme des problèmes majeurs tant leurs conséquences sont importantes au niveau du développement. Leur étude suppose des approches pluridisciplinaires et des analyses à double niveau : national pour dresser les matrices et les tendances générales, et régionales afin de repérer les stratégies familiales individuelles. Les lourdes enquêtes démographiques menées à l'échelle nationale, sont certes utiles même si elles souffrent parfois d'inadaptation, peuvent cacher des situations extrêmement diverses : elles gagneraient à être complétées par des enquêtes légères, à caractère anthropologique, sur des échelles géographiques plus restreintes. Les recensements de populations et des logements représentent de précieux matériaux quantitatifs aidant les chercheurs et décideurs à mener à bien les études urbaines même si les problématiques sont toujours saisies dans leur aspect global ou "macro". Les services statistiques, conscients probablement de la limite de telles approches, introduisent de fréquentes enquêtes sur échantillon comme c'est le cas dans la plupart des pays du Maghreb et en Egypte. En marquant les limites des analyses globales qui sont pléthores aux lendemains de chaque recensement de population et de logements, les services statistiques tentent d'orienter les recherches vers de nouvelles méthodes de mesure spécifiques aux questions urbaines, notamment la pratique d'enquêtes ponctuelles et échelonnées dans le temps. Car les approches à caractère macro s'avèrent nécessaires pour saisir la portée générale du processus urbain mais elles peuvent passer sous silence plusieurs éléments du processus d'urbanisation : les trajectoires migratoires des individus, les activités urbaines en milieu populaire dites "informelles" s'y accommodent mal parfois.

L'évaluation de la recherche urbaine dans le monde arabe fait apparaître cependant des faiblesses au niveau des structures de production et un recours rare aux études de terrain, alors que souvent gestionnaires et planificateurs sont confrontés à des phénomènes qu'ils n'ont pas su prévoir, et maîtriser ; tandis que leurs instruments d'analyse, de conception, de réalisation souffrent d'inadéquation pour appréhender des réalités urbaines souvent complexes.

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Population urbaine, population rurale, taux d'accroissement et population de la ville la plus peuplée

Estimation de la population Taux en (%)

          Année     Rural %   Urbain %  Pop.       Pop.      Année     Nbre en

                                        rurale     urbaine             000



Algérie   1980      56,6      43,3      2,1        4,6       1992      3 300



          1990      48,3      51,7      1,1        4,4



Maroc     1980      59,0      41,0      1,2        4,0       1992      3 000



          1990      53,9      46,1      1,8        3,6



Tunisie   1980      49,7      50,3      1,5        3,7       1992      1 900



          1990      44,0      56,0      0,8        3,2



Libye     1980      30,4      69,6      - 0,7      7,0       1992      2 900



          1990      17,6      82,4      - 1,6      5,0



Mauritani 1980      71,0      29,0      0,1        9,6       1990      760

e         1990      53,2      46,8      - 0,3      6,8



Egypte    1980      56,2      43,8      2,2        2,6       1992      9 000



          1990      56,1      43,9      2,4        2,4



Soudan    1980      80,0      20,0      2,8        4,1       1992      2 100



          1990      77,5      22,5      2,5        4,3



Jordanie  1980      40,1      59,9      0,2        4,0       1990      1020

          1990      32,0      68,0      0,9        4,4



Iraq      1980      34,5      65,5      1,1        4,6       1992      4 200



          1990      28,2      71,8      1,2        4,2



Koweit    1980      9,8       90,2      - 3,7      7,7       1992      1 100



          1990      4,2       95,8      - 3,6      4,8



Arabie    1980      33,2      66,8      0,8        7,7       1992      2 200

Saoudite



          1990      22,7      77,3      0,2        4,8



E. A. U.  1980      28,5      71,5      10,1       15,8      1990      260



          1990      19,1      80,9      - 0,7      4,3



Bahrein   1980      19,6      80,4      3,6        5,2       1992      130



          1990      17,1      82,9      1,8        3,5



Qatar     1980      14,4      85,6      2,5        6,5       1990      329



          1990      10,1      89,9      _          4,0



Oman      1980      92,4      7,6       4,8        8,9       1990      70



          1990      89,0      11,0      3,4        7,4



Yemen     1980      79,8      20,2      2,3        7,4       1990      360



          1990      71,1      28,9      2,4        7,0



Syrie     1980      53,3      46,7      2,5        3,9       1992      1900



          1990      49,8      50,2      2,9        4,3



Liban     1980      26,6      73,4      - 5,1      1,2       1992      1 600



          1990      16,2      83,8      - 4,6      1,7





Source : Annuaire statistique, des Nations Unies, Washington, 1993

Middle East              135                       17,8%



Maghreb                  14                        1,8%



Algérie                  23                        3%



Maroc                    38                        5%



Tunisie                  46                        6,1%



Egypte                   120                       15,8%



Liban                    36                        4,7%



Syrie                    49                        6,5%



Irak                     32                        4,2%



Jordanie                 6                         0,8%



Palestine                3                         0,4%



Oman                     2                         0,3%



Emirats Arabes Unis      2                         0,3%



Koweit                   5                         0,7%



Bahrein                  2                         0,3%



Arabie Saoudite          31                        4,1%



Yémen                    11                        1,5%





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