UNESCO Social and Human Sciences
 
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Colloque " Les mots de la ville "
Paris, 4-6 décembre 1997

Rapports des ateliers I

Atelier n° 1 : " Nommer les nouveaux territoires urbains "
Président : Nick Oatley
Rapporteur : Hélène Rivière d'Arc
Commentateur : Jean-Charles Depaule

Atelier n° 2 : " La ville : les catégories de l'urbain "
Président : Martine Boîteux
Rapporteur : Brigitte Marin
Commentateur : Mohamed Kerrou

Atelier n° 3 : " Registres socio-linguistiques et production langagière urbaine "
Président : Jérémie N’Guessan Kouadio
Rapporteur : François Leimdorfer
Commentateur : Diana Rey-Hulman

Atelier n° 4 : " Langues savantes, langues techniques "
Président : Hartmut Frank
Rapporteur : Laurent Coudroy de Lille
Commentateur : Pierre-Yves Saunier


Atelier 1 : Nommer les nouveaux territoires urbains

Hélène Rivière d’Arc

L’exercice de synthèse est délicat. Il s’agit en effet de rendre compte dans ces lignes de douze communications et éventuellement des commentaires qu’ont apportés leurs auteurs.

Ce n’est pourtant pas seulement le nombre de communications qui rend l’exercice difficile, c’est aussi que les nouveaux espaces ou territoires urbains sont, selon les époques, mais plus particulièrement depuis cinquante ans, interprétés au travers de catégories changeantes du fait même de leur incertitude essentielle et de la rapidité de leur apparition.

C’est cette incertitude qui va dominer le débat que nous présentons ici. Dans l’ensemble, les nouveaux territoires urbains sont perçus par défaut : non-ville (Adell et Capodano), découpages qui prennent consistance sans mots (Hourcade et Kian), etc. Mais l’histoire récente apprend aussi que la stabilisation du vocabulaire est particulièrement volatile dans les périodes d’urbanisation ou d’extension urbaine fortes, qu’il s’agisse des vocabulaires techniques, savants ou populaires. C’est ce que rappelle Laurent Coudroy de Lille dans sa communication sur la terminologie des nouveaux quartiers en Espagne au XIXe siècle. Et c’est une donnée clef de compréhension des dialectiques qui ressortent des différents travaux proposés.

Simultanément, l’intérêt pour les nouveaux territoires et leurs désignations, comme le disent Germain Adell et Xavier Capodano, c’est qu’on peut y observer " des mots à l’oeuvre ". On voit des mots qui tentent leur chance. Plutôt que par leur récupération par les médias, comme on pourrait aussi le croire, Adell et Capodano évaluent leur succès, leur vie et leur consolidation à l’aune de leur socialisation.

Sources extrêmement diverses, descriptions de mondes aux mémoires culturelles singulières émanant de ces travaux, n’empêchent pourtant pas des éclairages sur plusieurs découpages spatiaux possibles qui ont chacun leur pertinence et que nous allons proposer ici, sans en faire le coeur de notre propos.

Voilà les plus évidents. Le premier est historique. Différentes périodes d’urbanisation forte, notamment la seconde moitié du XIXe siècle et les années 1930, sont évoquées pour l’Espagne, Le Caire, Buenos Aires. Les nouveaux territoires urbains, dans les autres communications, portent sur l’actualité ou sur un processus ininterrompu d’urbanisation depuis quarante ans (1).

Un monde anglo-saxon semble se différencier, de même que le monde américain et le monde européen peuvent alternativement se confondre et se distinguer. La pertinence de ces deux découpages n’est cependant pas évidente. En revanche, et malgré la migration des mots et des concepts, la validité du découpage nord-sud peut être justifiée par une longue série d’observations mises en relief par ces recherches . Mais plutôt que de mettre l’accent sur ces découpages historiques et culturels, nous préférons insister sur une série de thèmes ou de paradigmes qui permettent des regroupements parfois surprenants.

Qu’est-ce qu’un nouveau territoire et en quoi les désignations spatiales savantes ou populaires nous aident-elles à les caractériser ? Une communication se détache, dans sa réponse, de toutes les autres, celle de Nick Oatley, " Edge (of) city development : naming " new " urban spaces ", qui propose de définir ce qu’un journaliste du Washington Post en 1991 a désigné sous le nom de edge-cities. Ce sont de nouvelles zones de production non matérielles et d’emplois flexibles, autonomes, troisième vague de suburbanisation et nouvelle représentation du rêve américain. Orange County par rapport à Los Angeles, en est le symbole. Une référence technique et spatiale précise, la polynucléarité, renvoie au concept de megalopolis de Gotman (1961). Seulement, Gotman désignait le tout, à la division ou à l’éclatement duquel on assiste au travers des mots, au cours des vingt années qui suivent : fringe, outer-city ...

Les auteurs de ce vocabulaire -experts, urbanistes, scientifiques, journalistes- tentent de les universaliser ; certains sensibles à la période post-fordiste que l’on est en train de vivre, essaient de transmettre un message plus complexe au travers de mots tels que technoburb ou flexspace.

Même si " toutes " les villes dans le monde tentent de copier quelque chose de cette ville post-moderne, l’héritage historique des différents pays - et notamment de l’Angleterre, où le projet et l’intervention du pouvoir public local sont beaucoup plus forts qu’en Amérique du Nord - fait que le contenu de la notion d’edge-city colle essentiellement à cette dernière et à ses représentations.

Germain Adell et Xavier Capodano (" Dire les nouveaux territoires : du stigmate de la banlieue à l’ubiquité du paysage ") proposent alors une transition vers les nouveaux territoires urbains plus souvent stigmates que rêves hors d’Amérique du Nord. Ils insistent sur la prégnance en France et en particulier à Paris de la notion, mais plus encore, du mot banlieue, qui a masqué et écarté, malgré ses propres dérives sémantiques, et à toutes les périodes contemporaines, les tentatives de créations de concepts rendant compte du dehors, du nouveau, en résumé de l’extension urbaine : couronne, rurbanisation, péri-urbain, exopolis, technopole, etc.

Chargée d’images et d’idéologies, trop d’ailleurs au gré de certains scientifiques ou experts (géographes, urbanistes ...), glissant vers le stigmate social, comme lors de chaque grande crise urbaine, banlieue devient le mot des sociologues, des historiens et des médias. Tandis que les spécialistes de l’espace, comme le rappellent les auteurs, puisent dans le grec, le latin ou les mots anciens pour créer des termes plutôt techniques ou naturalistes qui ne font guère sens dans le langage populaire (polymégapole, exopolis, paysage, territoire...). Certains intervenants, comme John Merriman, observent alors que, même si des " copies " d’edge-city existent en Europe, c’est tout de même le processus inverse à celui que connaissent les villes nord-américaines qui s’y déroule et que semble instituer les mots : une banlieue moderne (cités et grands ensembles), qui se distingue du centre, étouffant l’existence pourtant réelle de banlieues chics ou de villes nouvelles.

Mais ce mot de banlieue sert de transition pour aborder les autres paradigmes. Car toutes les autres communications, plus que les flexspaces ou le nouveau rêve individualiste américain, présentent le résultat de l’urbanisation accélérée du XXe siècle, dans son contexte socio-spatial ; c’est-à-dire, ce que pratiquement partout, on pourrait résumer dans le mot péjoratif, post-moderne et universalisé, de périphérie. D’ailleurs tous les travaux présentent plutôt des périphéries populaires sinon pauvres, dont il faut mettre à part, parce qu’ils ne concernent pas seulement les pauvres, les " agrandissements " de Madrid et de Bilbao vers 1850 décrits par Laurent Coudroy de Lille, et peut-être les hésitations des urbanistes portenos à propos de Buenos Aires dont parlent Alicia Novick et Horacio Caride.

C’est donc sur des thèmes sous-tendus par cette donnée et par la confrontation entre les différents registres de langages - populaire et technique/savant - qu’il convient de poser les paradigmes qui suivent ; ou bien de rendre compte des paroles de ceux qui n’habitent pas dans ces périphéries et ceux qui y habitent, selon la distinction que font Bernard Hourcade et Azadeh Kian, à propos de Téhéran.

Depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à l’époque actuelle, où l’on note des périodes d’urbanisation forte, on remarque qu’il y a sans cesse alternance entre l’idée de désignation unitaire de l’espace urbain dans sa globalité, puis de deux espaces, l’intérieur et l’extérieur de la ville. L’apparition de la ville contemporaine, où les murs et les limites ne sont plus que symboliques, renvoie au déroulement de cette alternance et justifie que l’on tente de lui donner une interprêtation sociologique. Madrid et Bilbao, Buenos Aires et Le Caire sont présentées selon cette évolution alternée du tout et des parties, dans le vocabulaire technique et savant.

Laurent Coudroy de Lille (" L’évolution de la terminologie des nouveaux quartiers en Espagne au XIXe siècle ") montrant le succès du mot ensanche, agrandissement, pour Madrid et Bilbao dans les années 1850, au détriment des termes divisionnels tels que barrio ou arrabal, ou même le nouveau mot de suburbio, se demande si ce souci unitaire traduit une idée progressiste comme il est habituel de l’affirmer dans l’historiographie, ou au contraire, une sorte d’aplatissement, plaidoyer pour l’égalitarisme territorial, plus que pour l’égalité sociale.

Les urbanistes qui se sont penchés sur Buenos Aires de 1925 à 1947, présentés par Alicia Novick et Horacio Caride, ont aussi hésité entre la désignation d’un tout (notion d’agglomeracion, directement traduite du français " agglomération " dans les années 1920 et qui fait suite au mot ensanche en vigueur en 1840, disparu par la suite) et celle de l’extérieur par rapport au centre, où règne finalement, contrairement aux villes espagnoles, le mot de suburbio. Mais celui-ci correspond de fait à des représentations extrêmement différentes selon la qualité socio-professionnelle du locuteur : ingénieur, architecte, bourgeois (journaliste), les premiers s’occupant des problèmes techniques, les seconds de circulation, d’hygiène et d’esthétique ; et les troisièmes dominant l’époque par leur goût et sa diffusion. Selon qu’ils sont plus ou moins inclus dans de grands projets d’infrastructure ou autre, leurs représentations changent.

On a l’impression, à travers l’histoire restituée par Alicia Novick et Horacio Caride que l’on passe, vers la fin du XIXe siècle, d’une image et d’un rêve idylliques du suburbio à son horrible réalité dans les années 1930, sans que l’on s’en soit véritablement aperçu. Du suburbio, au barrio suburbano, au barrio apartado, on suit cette dégradation depuis l’utopie hygiéniste (bon air et verdure) jusqu’aux désignations de lieux immondes et d’industries malsaines. Puis la notion de logement ouvrier commence à poindre de temps à autre, largement assimilée dans une première étape à " l’industrie malsaine ", mais préfigurant déjà le vocabulaire social de l’Etat.

En fait, la méconnaissance de ces lieux par ceux qui sont chargés de divulguer la connaissance de leur existence, expliquent en partie ces extrêmes, renvoyant à des remarques déjà mentionnées dans le texte : on peut distinguer les locuteurs entre ceux qui habitent certains lieux de la périphérie et ceux qui n’y habitent pas (à propos des alentours de Téhéran, par Bernard Hourcade et Azadeh Kian).

Les mots et l’espace du Caire, au tournant du XIXe et du XXe siècles, époque de forte croissance de la ville, qu’évoque Nelly Hanna nous semblent refléter des découpages plus complexes dont les tentatives de désignation unitaire sont incapables de rendre compte. Tamaddun (civilisation) est-elle assimilée à la modernité à l’européenne ou désigne-t-elle au contraire l’espace du bien public, conséquence spatiale de la jurisprudence islamique ? Le Caire est, pourrait-on dire alors, le théâtre d’une dialectique linguistique, symbolisée par tamaddun, renforcée par des désignations populaires, construites à partir de concepts à la fois urbanistiques/sociaux et religieux. Ainsi, le caractère mal famé  des lieux de consommation d’alcool et des bars. Finalement, c’est le traditionnel qui glisse vers l’unitaire (bien public), tandis que ce qui semble refléter la   "modernité "  (ville moderne ou de type européen) divise.

Il serait pertinent de poser également le paradigme de l’unitaire et du divisionnel à propos de Paris et de Gênes. Mais on évoquera plutôt Gênes ici comme exemplaire du troisième paradigme, celui de la fragmentation spatiale. Plusieurs communications confrontent les dénominations officielles et officieuses des banlieues résidentielles populaires telles qu’elles existent dans de nombreux endroits, notamment en Europe, mais aussi au Mexique (voir Xochitl Ibarra Ibarra, " Palabras, espacio urbano y periferia a Guadalajara "). Les analyses que nous en offrent Antida Gazzola pour Gênes (" Nouveaux territoires urbains : la banlieue ouest de Gênes. Dénominations officielles et officieuses ") et Laurent Bazac-Billaud pour Prague (" Jihozápadní Mesto, Prague 13 Luzini, quelques réflexions sur les enjeux de la dénomination d’un espace incertain ") ont beaucoup de points communs: la disparition de la carte mentale de la ville, comme le dit Antida Gazzola et le passage de l’idée de la ville à l’idée locale, à l’intérieur même de l’espace urbanisé. Mais cette carte mentale globale a-t-elle jamais existé chez d’autres que les urbanistes et éventuellement les savants. En tout état de cause, le vocabulaire unitaire a disparu avant même que ne soient construits les lieux dont il est question ici.

L’élaboration idéologique des programmes qui ont contribué à fonder le quartier de P de Z de Begato dans la banlieue de Gênes et celui de la " Ville du sud-ouest " - Jihozápadní Mesto - dans celle de Prague, est certes très différente, bien que tous deux relèvent d’une politique d’Etat providence. Dans l’un des cas, en Italie, les mots sont directement issus de la vision de l’Etat providence, dans l’autre, à Prague, de la rationalité planificatrice. A Gênes, ils suivent depuis les années 1950, les changements sociaux survenus au sein de la famille populaire type et des groupes constitués en fonction de leurs revenus. Des case d’edilizia popolare aux case popolari et aux habitazione sociali, les classifications rappellent à chacun d’entre eux qu’ils constituent un problème social.

Plus que le rappel du problème social, le projet urbain de Jihozápadní Mesto tente de combiner la cohérence spatiale typique du temps du communisme : ensembles d’habitation, blocks... avec curieusement la remise en valeur de certains mots du passé (bulvar), et dans les années 1990, ceux de la modernité (même s’il ne s’agit pas encore d’exopolis et de technoburb).

Peut-on dire que les mots créés par les habitants traduisent des résistances au rappel permanent de leur statut social ou même un désir de l’oublier, à leur " interchangeabilité " (Gênes), individuelle ou collective (Prague) ? D’après les deux auteurs, il semble bien que oui, ou tout au moins que le vocabulaire populaire inventé spécifiquement pour désigner ces lieux, exprime un désir d’échapper à l’identification officielle. Ainsi, face à cette dernière, les mots des habitants sont dans un cas, ceux de la dérision à Gênes - même l’architecture se voulant innovante est qualifiée de " drôle "; dans l’autre, à Prague, on utilise les noms des matériaux de construction, des modes de vie, des stations de métro.

Se percevant comme légèrement stigmatisés (cas sociaux dénués d’identité, au même titre que le territoire qui n’a pas de référence...) par l’attitude du pouvoir public, il existe cependant une sorte de dialectique émanant du contenu du langage local qui conduit au renforcement du stigmate en même temps qu’on veut y échapper. Les mots italiens se situent vraiment sur le mode du dérisoire (casa di edilizia popolare devient cattivo elemento periculoso) ; ils renforcent pas ailleurs les hiérarchies internes aux espaces. A Jihozápadní Mesto, on oscille entre l’affirmation de cette légère stigmatisation, que l’on reprend à son compte, et l’adoption de termes qui renvoient à la valorisation des modes de vie dans la ville nouvelle, grâce au bon air. Selon les mots choisis et privilégiés, on peut même distinguer, anciens et nouveaux habitants. C’est donc la relation à la ville et à l’urbain que nous révèlent ces alternances, ces spécificités sociales et ces hésitations.

Cette hiérarchie à l’intérieur même des espaces populaires, selon l’origine de leur fondation (entre lieux et entre groupes sociaux) et selon les images et les mots qui qualifient les grands ensembles, se retrouve au Mexique et au Brésil.

Mais la diversité des modes de fondation des périphéries dans ces deux pays qui sont loin de relever toutes de l’action de l’Etat-providence, rend plus complexe l’interprétation du vocabulaire populaire, même si, en soi, il n’est pas plus riche. Ainsi, les villes brésiliennes, en fonction de l’enquête socio-linguistique que l’on peut imaginer avoir choisi d’y mener, pourraient-elles apparaître dans trois au moins des paradigmes posés dans ce texte. Il y a en effet simultanément des embryons d’edge-city et des favelas à São Paulo par exemple.

En fait, les modes de fondation très divers, de par leur informalité, de par leur caractère fréquemment extra-légal, hors des codes d’urbanisme, conduisent à soulever toute une série de thèmes qui traversent plusieurs recherches : celui du non-dit, du territoire sans nom que l’on pourrait opposer ou mettre en parallèle avec le territoire désigné par la valeur que l’on accorde à l’acte collectif qui a présidé à sa fondation.

Le non-dit fait sens à Téhéran, le toponyme à Nouakchott et à Bamako, tandis que l’invasao est reconnue comme une conquête très valorisée à Recife et à Salvador de Bahia, et que la colonia irregular au Mexique (Mexico, Guadalajara) anticipe dans son auto-désignation sous ce vocable par ses propres habitants, sur un statut futur exprimant fortement l’aspiration à l’intégration. Dans ces dernières villes qui nous sont proposées, il s’agit donc bien de la dialectique stigmatisation/désir d’intégration.

Enfin, la hiérarchisation implicite, mais qui se consolide, qu’établissent les populations entre les territoires populaires, pauvres, auto-construits, etc., et finalement l’importance de l’alternative que représente la toponymie constituent les deux derniers thèmes que nous transmettent ces villes du Sud.

A propos de la banlieue est et ouest de Téhéran, espace en cours d’occupation extrêmement rapide (il a aujourd’hui trois millions d’habitants), Bernard Hourcade et Azadeh Kian révèlent un étonnant paradoxe qui rappelle un peu ce que Alicia Novick disait du Buenos Aires des années 1930. Dans une sorte de consensus paradoxal, personne, ni les autorités administratives, ni les scientifiques, ni les habitants pauvres ou moins pauvres de cet espace sans identité, ne créent de mots pour le nommer. Dans une première phase, avant la révolution islamique, son existence était niée ; puis le risque qu’on l’assimile aux gowds du sud de la ville ont conduit les habitants dont l’aspiration était l’assimilation aux classes moyennes du nord de la ville, à ne rien en dire, sinon en cas de nécessité absolue. Dans cette circonstance, l’utilisation de termes extrêmement vagues, comme vila (pour l’administration) et inji - ici - (pour la population), résolvent la question. Le paradoxe réside dans le fait que ce consensus sur le non-dit conduit urbanistes et classes moyennes qui n’y vivent pas et n’ont pas renoncé au maintien de leur niveau social à assimiler cette immense tâche urbaine, au Sud de la ville, des pauvres et des voyous et des gens qui se complaisent dans ce désordre.

On peut imaginer alors le malaise que crée ce malentendu pour les habitants et le piège dans lequel ils se trouvent lorsqu’ils prétendent.

En comparaison avec cette attitude, à Guadalajara ou à Mexico, on anticipe au contraire sur le statut de l’espace occupé par l’usage de mots traditionnellement valorisés et intégrateurs parce que faisant partie des codes d’urbanisme depuis plus d’un siècle ; c’est le sens du mot colonia (qui peut être provisoirement irrégulière mais dont on prévient la régularisation). C’est un mot tout emprunt de dignité, tout à fait spécifique de l’urbanisation mexicaine, de l’usage qu’elle a fait des idées libérales, positivistes et hygiénistes. Habiter une colonia, être soi-même un colono reflètent profondément le désir d’intégration et effacent, croit-on, tout risque de stigmate. C’est ce que montre à la fois le texte de Xochitl Ibarra Ibarra (" Palabras, espacio urbano y periferia ") et le mien (" De Guadalajara à Recife et Salvador : du vocabulaire de l’action à celui de la légitimité urbaine "). Colonia évoque l’ordre. Or le désir d’intégration se manifeste clairement à partir de l’idée d’ordre urbain que le mot barrio, aujourd’hui détaché de toute référence administrative, avec ses dérives socio-spatiales parfois péjoratives, n’a pas. Colonia traduit une certaine égalité de chaque colono devant l’administration et partant, l’intégration. Ce désir d’ordre trouve d’ailleurs son apogée moderne dans le mot fraccionamiento, dit Xochitl Ibarra Ibarra, mais la fortune de ce dernier est incertaine car il est finalement tellement aseptisé qu’il nie toute référence à une identité collective, ce qui s’avère frustrant. La prégnance du mot colonia ne s’atténue donc pas, sauf dans les périphéries chics où il fait place à condominio cerrado, horizontal etc., alternative privée à la colonia. On se retrouverait donc là, dans une certaine mesure, dans une situation proche de l’italienne ou de la tchèque, que nous avons évoquées précédemment.

Contrairement à la peur de relégation sociale et au malaise qui caractérisent les banlieues de Téhéran, contrairement aussi à cette conformité avec un héritage réglementaire que s’efforcent d’instrumentaliser les très modestes habitants, pauvres ou immigrés, de Mexico ou de Guadalajara, c’est la valorisation de l’action collective qui donne, dans d’autres contextes, naissance à des mots porteurs d’identité. C’est ce que disent les textes de Monique Bertrand à propos de Bamako (" Dynamiques urbaines, composition toponymique, le cas de Bamako "), celui de Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff (" Nouveaux territoires urbains et recompositions identitaires en Mauritanie ") et le mien auquel a été associé Maurizio Memoli (" De Guadalajara à Recife et Salvador : du vocabulaire de l’action à celui de la légitimité urbaine ").

Tout un vocabulaire dans ces trois histoires est en effet construit autour de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler " l’irrégularité ", dans le vocabulaire des urbanistes et des experts. Il exprime dans chacune d’elles des processus de socialisation contradictoires où le savoir-faire traditionnel (Recife, Salvador), " la mémorisation du contrôle social des aînés sur les cadets " et les longues transitions correspondantes (Bamako) télescopent les références à la modernité y compris dans ce qu’elle exprime de violence.

Actions collectives et luttes urbaines, frustrations patrimoniales et foncières dans les villes qui ont connu des taux de croissance et d’extension spatiale extrêmement forts au cours des quinze dernières années (Bamako, mais plus encore Nouakchott qui a cru récemment de 9 % l’an), pendant les années 1950 à 1990 (Recife, Salvador), marquent le vocabulaire à la fois de la revendication sur l’espace urbain en qualité de citoyen, et ce que Monique Bertrand appelle le stress urbain. Ainsi au Brésil, invasao est beaucoup plus positif que favela, parce que ce mot fait référence à un acte et non aux conditions d’un état (celui de favelado), et qu’il exprime une transition permise par une victoire.

A Nouakchott, les mots arabes de kébbe et de mutafajirat (" les explosifs ") traduisent aussi ces luttes urbaines plus que les mots descriptifs tentés en français par les chercheurs, tels que tentes-ville ou bidon-tentes.

Mais le plus souvent, le recours à la toponymie traduit parallèlement le choc entre la victoire, résultat de l’action collective, et la tension entre le savoir-faire et la dramatisation mondiale ; ainsi, à Recife, on trouvera des Irak et des Irak-Iran à Salvador ; une Zone du Golfe à Bamako. Malvinas est le nom de la plus grande invasion récente de Salvador. Même dans la banlieue de Téhéran la non-dite, il y a une Cité de la Force et il y a des Pieds de Cafar à Nouakchott, des lieux nommés Bras de Force ou Guerre des Nerfs à Bamako. Dans ces deux dernières villes, la combinatoire entre l’irruption de l’international et les ressources endogènes donne lieu à une répartition en plusieurs langues, ce qui dans chaque cas fait sens.

Enfin, un dernier paradigme fréquemment mis en avant, c’est la hiérarchisation des territoires à l’intérieur même des espaces incertains des périphéries. Cette hiérarchie repose sur une typologie des modes de fondation du territoire. Elle renvoie d’ailleurs à une relation ambiguë au centre des villes, les condamnant ou les valorisant en même temps. Elle révèle en plus, et cela se traduit très précisément à travers les interfaces que l’on peut reconstituer entre les mots, par une profonde fracture entre les pauvres et les riches et les espaces de riches et les espaces de pauvres.

Cette incertitude explique que parfois, certains mots communs deviennent des toponymes, aussi bien à Prague, à Téhéran qu’à Recife ou à Gênes.

De leur côté, savants et experts inventent des mots, de la tente-ville au flexspace dont on ne sait pas quelle sera la bonne fortune. D’ailleurs les médias ne les connaissent pas encore.


Atelier 2 : Les catégories de l’urbain

Brigitte Marin

Les divers noms communs qui désignent les agglomérations urbaines distinguent ce qui est urbain de ce qui ne l'est pas ; ils permettent ainsi de définir et de reconnaître l'ensemble des localités relevant de l'urbain. Par ailleurs, ce lexique des désignations génériques des villes classe l'urbain en catégories, établit des hiérarchies ou encore découpe des sous-ensembles d'agglomérations en fonction de certains caractères communs.

Les différentes communications présentées dans cet atelier intéressent des aires culturelles et linguistiques variées (France, Italie, Amérique latine, Philippines, Turquie, Liban, Chine). On peut donc tenter, en s'appuyant sur les exemples analysés, de formuler quelques premières remarques comparatives.

Ces travaux illustrent en premier lieu deux démarches possibles pour aborder les noms communs qui qualifient et désignent les agglomérations humaines.

1. Certaines contributions examinent l'ensemble du lexique qui permet de classer les formes d'habitat groupé à l'échelle nationale ou régionale, c'est-à-dire sur un territoire relativement ample où sont situés des établissements humains de tailles variées, relevant d'un même espace politique et d'une même aire linguistique.

C'est le cas notamment des deux communications sur l'Ancien Régime (2) : l'analyse a pour objet un lexique stable sur une longue période, et l'étude s'attache aux langues savantes ou administrantes, c'est-à-dire celles qui visent à ordonner, à hiérarchiser les établissements humains, et qui définissent ainsi la limite entre les catégories de l'urbain et les agglomérations qui en sont exclues.

2. D'autres travaux témoignent d'une seconde approche possible : ils s'attachent à montrer comment sont désignées une ou deux villes seulement, et insistent sur le caractère relatif et situationnel des termes employés pour désigner un même centre urbain en fonction, notamment, de la position et du statut du locuteur. Une attention particulière est alors portée aux interactions entre des registres de langue différents, et tout particulièrement entre les dénominations officielles, administratives ou techniques, et les parlers communs. Les corpus retenus pour mener ces études comprennent donc à la fois des textes officiels et réglementaires et d'autres sources permettant de repérer les usages des habitants (presse, littérature, voire enquêtes de terrain).

Ces contributions qui privilégient sur un ou deux cas précis - le choix de deux villes est intéressant car il autorise déjà une première approche comparée - les concordances ou les concurrences entre dénominations appartenant à des registres différents, font surgir plusieurs questions :

• Comment sont assimilées les dénominations politico-administratives par l'ensemble des habitants d'une ville ? Comment un consensus se construit-il autour d'un usage langagier et de son sens ? Quels en sont les temps, et les cheminements dans les divers groupes sociaux urbains ?

• Comment interpréter les changements que les sources permettent de repérer dans les lexiques ?
De nouveaux mots apparaissent parfois pour désigner la ville. Ces créations mettent en œuvre des processus purement langagiers, et certaines langues (comme le turc ou le chinois par exemple) semblent plus aptes que d'autres à ce type d'innovation. Cependant, les émergences de mots nouveaux ne s'expliquent pas hors des besoins de certains groupes de locuteurs, ni hors des processus de transformations politiques, institutionnelles, ou urbaines qui sont à leur origine, qui les ont produits. On peut ainsi se poser la question des conditions politiques qui autorisent, ou pas, l'usage de mots nouveaux.
Dans d'autres cas, on ne rencontre pas de créations lexicales, mais des déplacements de sens comme en témoigne l'exemple de la ville de Manille au XIXe siècle : ainsi, " Manila " va progessivement désigner la ville dans son ensemble, alors que le mot correspondait à l'origine à une partie seulement de l'ensemble urbain (3). Le mot est choisi à l'intérieur des ressources linguistiques disponibles : il est donc nécessairement connoté, chargé de valeurs liées à son sens originel. Quel rôle jouent alors ces connotations dans la réussite du passage d'un sens particulier (une partie de la ville) à un sens plus étendu (la ville entière) ?

• On remarque que, dans certains cas étudiés, des mots qui désignent génériquement la ville peuvent être utilisés par les habitants pour désigner non plus la ville dans sa globalité mais seulement un territoire, une portion, de l'espace urbain. Cet emploi qualifie alors la fraction de l'espace ainsi désignée car il en souligne l'urbanité, et aussi sans doute l'autonomie par rapport au reste de la cité ; il révèle une perception fragmentée de l'agglomération, composée de sous-ensembles qualifiés eux-mêmes de "villes". Comment, à l'intérieur même de l'agglomération, ces différentes catégories de l'urbain coexistent-elles, et comment se superposent-elles avec une certaine résistance du vocabulaire rural, vocabulaire dont il faut aussi étudier la durée, le sens et les évolutions lorsqu'il est utilisé dans une ville ?
 

1. Les principes classificatoires de l'urbain.

Je m'appuie essentiellement dans cette partie sur les communications de Christine Lamarre et d'Annick Lempérière qui montrent, pour l'époque moderne, comment se déclinent les catégories de l'urbain dans les taxinomies savantes et officielles, c'est-à-dire dans des registres de langue qui objectivisent, qui cherchent à ordonner et à rationnaliser le réel.

1.1. Un lexique commun pour toutes les agglomérations :

Pendant l'époque moderne, et dans les deux cas étudiés (la France et l'Amérique latine) qui sont éloignés géographiquement mais relativement proches d'un point de vue culturel - l'Amérique étudiée par A. Lempérière est de civilisation hispanique - on remarque qu'il s'agit moins, dans les documents officiels espagnols, comme dans les traités des géographes français, de proposer un inventaire des formes urbaines qu'un classement des agglomérations dans leur ensemble. Ce classement passe par l'attribution de mots différents pour distinguer des types d'établissements humains. Les mots classent, découpent, et c'est la taxinomie des établissements humains agglomérés qui permet de construire (comme un sous-ensemble) la catégorie de l'urbain (elle-même découpée en sous-catégories hiérarchisées).

Les catégories de l'urbain sont produites par une procédure de classement qui va du plus au moins urbain. En sont exclus des établissements humains qui relèvent cependant d'un même inventaire général (celui des formes de l'habitat groupé) et donc d'un lexique commun où figurent à la fois des mots désignant des villes, et des mots désignant des localités qui ne sont pas urbaines.

Ainsi, de ciudad à pueblo, on décline, en Amérique latine, à l'époque moderne, des variantes de "communautés d'habitants organisés en republicas selon les normes de la policia cristiana" qui ont en commun d'appartenir à la catégorie des regroupements sédentaires reconnus par la monarchie espagnole et correspondant à une conception théologico-juridique selon laquelle l'homme, animal politique, est porté à vivre avec ses semblables ; cette vie communautaire est également nécessaire à des fins spirituelles, l'homme devant être bien gouverné pour surmonter sa tendance au mal.

La hiérarchie signifiée dans les différents mots utilisés pour désigner les divers types de regroupements humains (4) est fondée sur une valorisation générale de l'habitat groupé, lieu exclusif de la vie humaine ordonnée selon les lois divines. La différences entre republicas espagnoles et indiennes (particularité propre à l'Amérique hispanique), toutes reconnues par les autorités, organisées et dotées de droits, ne doit pas cacher un dénominateur commun qui est au fondement de la constitution du lexique et de la hiérarchisation des mots lui appartenant.

L'étude du langage savant des géographes français, saisi dans ses implications sur la langue administrante - les autorités s'en sont servi pour prouver la qualité de telle ou telle agglomération - montre que si, dans ce cas, c'est moins l'observation qui est à la base de la dénomination classificatoire des agglomérations, que des modèles théoriques (inspirés de Ptolémée notamment), le lexique comprend aussi ce qui n'est pas urbain, et s'étend à l'ensemble de l'habitat aggloméré.

Ainsi, par exemple, le géographe Cubin définit, en correspondance avec les six catégories d'étoiles de Ptolémée, six catégories d'agglomérations, ou, "six grandeurs de places" : les grandes villes, les villes moyennes, les petites villes, les bourgs, les villages, les châteaux.
 

1.2. Les critères de distinction de l'urbain :

Les dénominations des formes d'habitat aggloméré comprennent donc ce qui est urbain et ce qui ne l'est pas, et permettent de distinguer ces deux sous-ensembles. Les critères adoptés pour définir l'urbain illustrent la conception que les contemporains avaient de la ville.

Sur ce point encore les communications d'Annick Lempérière et de Christine Lamarre concordent : la taille n'est pas le critère essentiel qui fonde les catégories de l'urbain sous l'Ancien Régime, mais plutôt l'"éclat" - le mot est emprunté à la contribution de Christine Lamarre, et provient de la classification des étoiles par Ptolémée. Comme l'écrit le géographe Sanson en 1681, "la primauté va donc à l'éclat, ancienneté et fonction de chef-lieu au sens plein, et non à la taille".

Les mêmes critères permettent de distinguer la ville de ce qui ne l'est pas, et de classer les villes entre elles : le statut, défini dans l'ordre politique du privilège, et l'éclat lié aux titres concédés par le Prince, au pouvoir de représentation des localités. La ciudad ou la villa jouissent de grâces royales qui leur confèrent des statuts, des privilèges comme celui de disposer d'un corps de ville (ayuntamiento). Le mot correspond donc à un statut juridique qui n'a rien à voir avec une définition démographique ou fonctionnelle de la ville.
Cette définition d'un réseau de cités hiérarchisé par l'importance politique et administrative peut, sans peine, être étendu à l'ensemble de l'Europe occidentale moderne. Il serait nécessaire de savoir comment se sont formés les lexiques des catégories de l'urbain pour d'autres aires culturelles.

La comparaison menée grâce aux deux contributions de Christine Lamarre et Annick Lempérière permet de mettre en relief une différence lexicale : il peut y avoir des mots différents pour toutes les catégories de villes, ou bien un mot commun pour désigner ce qui est urbain, les rangs dans la hiérarchie étant marqués par des adjectifs. Dans ce dernier cas, le langage indique mieux, sans doute, la commune appartenance de différentes agglomérations à la catégorie de l'urbain, tandis que des mots différents sont réservés pour l'exception, l'unique ("capitale", "métropole", par exemple).

La question de la taille des agglomérations comme marqueur de l'urbain émerge progressivement pendant la période classique, et débouche sur un changement bien mis en évidence par Christine Lamarre : au XVIIIe siècle, lorsque l'analyse des villes se fait économique, on assiste à la promotion du nombre des habitants comme unique révélateur de l'urbain. Plusieurs causes concourent sans doute à cette promotion de la taille comme critère de classification : une nouvelle perception des villes (de lieux consacrés par l'histoire à des agglomérations actives, lieux de flux et d'échanges), l'ère de la statistique, la croissance urbaine, la fin d'une organisation sociale fondée sur le privilège, etc. Notons toutefois une certaine résistance de l'ancienne classification : la vision fonctionnaliste des villes récupère le critère du prestige lié à la cour, ou à la résidence des grands officiers du roi par exemple, par le biais des fonctions politiques et administratives urbaines.
 

1.3. Questionnements :

• En Europe occidentale, au XVIIIe siècle, apparaissent de nouveaux critères pour définir ce qu'est la ville, et pour classer les différentes agglomérations : la taille, les fonctions remplacent le prestige, l'éclat, le statut juridico-politique. Quels changements lexicaux entraîne l'introduction de ces nouveaux critères (comme par exemple les catégories de "villes militaires", de "villes ports", etc. ) ? Quels lexiques, savants, administratifs ou autres, enregistrent en premier lieu cette mutation ?

• Cette nouvelle classification passe-t-elle sans résistances dans les usages communs ? Certainement pas. Il convient donc d'étudier les termes "résiduels" et leur permanence dans les différents registres de langue.

• Il faudrait sur ce point parvenir à des comparaisons plus approfondies entre aires culturelles différentes. Mais on peut déjà tirer quelques éléments de la communication de Chawqi Douayhi sur le Liban et de celle de Jean-François Pérouse sur la Turquie.

La première nous montre, pour la période ottomane, la construction d'un lexique qui classe les agglomérations humaines du plus au moins urbain (comme dans les cas occidentaux développés ci-dessus) : madîna (ville), balda (bourg), daskara (petit bourg), qarya (village), mazra'a (petit village). Est également souligné le sens politique de l'attribution d'un de ces mots pour désigner telle ou telle agglomération ; le mot définit ainsi parfois un statut plus qu'une taille : "De fait, certaines agglomérations nommées madîna n'avaient rien qui correspondait, ni du point de vue densité, ni du point de vue dimension, à ce que l'on pourrait appeler madîna, et pourtant elles furent promues au statut de madîna pour des raisons purement politiques. Tel fut le cas de Tyr choisie par le pouvoir mandataire comme chef-lieu de toute une région du sud du pays, pour abriter le Sérail [début XXe siècle]" (5). L'auteur signale aussi, pour des raisons politiques semblables, des promotions de qarya à balda.

Pour la Turquie, la définition officielle de l'urbain s'appuie sur un critère démographique : une ville est une unité de peuplement supérieure à 10 000 habitants (depuis la loi sur le rural) (6). Mais cette catégorisation se double d'une autre, administrative seulement, qui se fonde sur le statut de "municipalité" attribué, selon des logiques très politiciennes, à des unités pouvant varier de 2000 à 25000 habitants.

Se succèdent donc, voire se superposent, deux critères de définition de l'urbain : statut juridique ou fonctions politiques d'une part, et taille démographique d'autre part. Cela renvoie à des sociétés où les villes sont des centres de pouvoir, des chefs-lieux de circonscriptions, des relais administratifs, voire des soutiens pour les autorités politiques. On peut alors s'interroger sur la chronologie, selon les aires culturelles, de la mise en place de ces différents critères, et de leur concurrence. Et se pose avec acuité la question des interactions entre registres savants et langues administrantes.

Mais trouverait-on ailleurs encore ce double critère de distinction de l'urbain ? C'est ce que l'on peut se demander à la lecture de la communication sur la Chine (7). Cheng shi (la ville) est composé de deux mots qui, employés séparément, ont un sens particulier. Cheng désigne l'enceinte, la ville-fortifiée, et dans un sens élargi le territoire urbain. Employé derrière d'autres mots, Cheng permet de distinguer des types de villes (jing cheng, ville capitale, xin cheng, nouvelle ville, xiao cheng, petite ville). Ce mot, qui a un sens originel morphologique (l'enceinte), a donc une place importante dans les dénominations classificatoires des villes. Shi désigne le marché, et semble donc renvoyer à un critère fonctionnel (une activité économique) ; il prend aussi, par la suite, le sens de municipalité (division administrative). La ville est donc désignée, en chinois, par des mots qui se réfèrent à l'aspect matériel (enceinte) ou à une activité (marché) de l'agglomération humaine. L'écart n'est peut-être cependant pas aussi grand que l'on pourrait d'abord le penser avec les cas précédemment évoqués. En effet, cheng est la ville chef-lieu, autorisée par les pouvoirs à se doter d'une muraille ; shi un marché administré où l'Etat intervient pour des raisons fiscales. Les catégories de l'urbain ont donc été déterminées, dans ce cas également, par une tradition politique. Il n'en reste pas moins que le cadre est différent de celui de la France d'Ancien Régime ou de l'Amérique hispanique : la ville n'est pas, dans la Chine ancienne, une cellule élémentaire du pouvoir politique ; elle ne dispose ni de chartes, ni de droits, ni d'autonomie de gouvernement. Elle est souvent désignée par la circonscription administrative à laquelle elle appartient ; et l'agglomération est parfois découpée en plusieurs comtés, comprenant chacun une partie de la ville et un territoire de campagne. On note donc une certaine confusion, dans le langage, entre la ville et le territoire administratif dans lequel elle est comprise, phénomène que l'on retrouverait sans doute dans d'autres aires culturelles. La constitution de municipalités est relativement récente et s'inscrit dans la mise en place d'une administration moderne à partir des années 1920. Parallèlement sont définies des zones rurales et des zones urbaines. Mais les municipalités englobent de vastes espaces ruraux, et dans les différentes zones définies figurent à la fois des villes et des campagnes.

Enfin, la variabilité, voire la confusion, dans les désignations des villes, même dans les situations où le lexique semble stable sur une longue période, doit retenir notre attention. C'est un élément mis en évidence par Christine Lamarre qui souligne que la notion de ville est relative et dépend des modes d'occupation du sol, de la taille des territoires, du regroupement ou de la dispersion de l'habitat. Cela implique des variations locales et regionales importantes. Ainsi, par exemple, en Picardie, le Père Lubin (géographe du XVIIe siècle) remarque : "Il n'y a aucun villageois qui ne donne le nom de ville à son village". En outre, le temps des villes n'est pas le même que le temps des mots : certaines réalités s'effacent et gardent leur nom, d'autres se modifient sans que cela entraîne un changement de désignation. Citons à nouveau le Père Lubin : "[…] ainsi des villes devenues villages ont toujours retenu le nom de ville, ne leur étant resté que cette consolation dans leur malheur". A l'inverse, Chawqi Douayhi remarque qu'au Liban des agglomérations qui ont connu une forte croissance et qui comptent plus de 50 000 habitants ne sont pas appelées pour autant madina, mais ont gardé leur dénomination ancienne de balda ou de dhay'a (village dans le langage vernaculaire).

Cette dernière remarque conduit à considérer les modifications lexicales entraînées par les phénomènes de croissance urbaine et, en particulier, à analyser les effets de l'accroissement contemporain des agglomérations sur les désignations des villes.
 

2. Les catégories de l'urbain à l'épreuve de la croissance.

Les communications de Chawqi Douayhi, Jean-François Pérouse, Colette Vallat et Xavier Xuetz de Lemps sont centrées sur des phases de forte croissance urbaine, entre XIXe et XXe siècle, et analysent les nouvelles dénominations qui en proviennent ou évoquent des flottements terminologiques, pour désigner dans sa globalité, de façon unitaire, la ville qui s'est démesurément dilatée.

Ces différents cas permettent de repérer plusieurs types de réponses terminologiques à la croissance.
 

2.1. Un nouveau sens pour un mot ancien : le cas de Manila.

Sur le cas de Manille, Xavier Huetz de Lemps montre que l'on n'a pas forgé de mot nouveau pour désigner l'agglomération, après une phase de croissance qui l'a radicalement modifiée. On assiste en revanche à un glissement de sens du mot " Manila ". A l'origine, ce mot désigne la place-forte, c'est-à-dire la ciudad espagnole - cet espace a un statut politique et juridique particulier et reconnu - enfermée dans son enceinte et ainsi matériellement bien séparée des arrabales ou extra-muros. Ce même mot, Manila, finit par désigner à la fin du XIXe siècle l'agglomération entière, ce qui nécessite une nouvelle dénomination pour la place-forte : intramuros.

Si l'agglomération dans son ensemble reçoit une reconnaissance juridique vers 1859, la nouvelle dénomination, Manila, n'est pas encore, pour autant, officielle ; elle ne le devient qu'en 1884. Xavier Huetz de Lemps montre comment cette nouvelle désignation correspond à un apprentissage du "Grand Manille" : meilleure intégration des faubourgs, déplacements de centralité, majeure dissociation entre lieux de résidence et lieux de travail associée à une amélioration des réseaux de transport.

D'une certaine façon, le mot Manila, qui désignait historiquement le noyau de la plus grande "urbanité" dans la ville, une fois étendu à toute l'agglomération, témoigne d'une perception globale de l'organisme urbain, "urbanise" les nouveaux territoires de la croissance urbaine, les fait entrer dans la catégorie de la ville.

Pour satisfaire les nouveaux besoins lexicaux suscités par la croissance urbaine et par la modification des territoires, on a choisi un mot ancien qui désignait une partie de la ville, et qui était donc très connoté. Ce choix, au XIXe siècle, renvoie donc sans doute à une certaine conception de la ville : un espace fermé, encore bien délimité. On semble, par ce choix, vouloir la borner, et en maintenir la dilatation (8).

Parmi les ressources lexicales disponibles, on a donc opté pour le toponyme Manila qui, on l'a vu, correspondait à la ciudad close par son enceinte, bien distincte des pueblos, situés à l'extérieur des murs, qui avaient une connotation rurale et relevaient d'une organisation politique indigène. Les Espagnols qui avaient, avec le dévelopement urbain, migré vers la périphérie, n'employaient donc pas pour se désigner comme habitants de la ville, le nom du pueblo, mais " Manila ", lieu de leur origine à l'intérieur de l'agglomération, et signifiant aussi à quelle communauté d'habitants ils appartenaient. On peut penser en outre qu'il y avait quelques résistances au départ à étendre le sens du mot ciudad (désignant, comme l'a montré la communication d'Annick Lempérière, un espace urbain reconnu et privilégié par la Couronne hispanique), à l'ensemble de l'agglomération et donc aux pueblos, d'autant plus qu'il s'agit d'une ville coloniale. Dans ce cadre, le passage au toponyme était sans doute la solution la plus consensuelle.

Mais bien souvent, la rapide croissance des villes, notamment à l'époque contemporaine, a donné lieu à la recherche et à la fabrication de nouveaux mots pour désigner l'agglomération urbaine dans sa nouvelle extension, ou en développement incessant .
 

2.2. Comment nommer la ville dans sa globalité aujourd'hui ? Les créations lexicales et leurs difficultés.

Face à la croissance très contemporaine des villes italiennes, Colette Vallat montre l'inadéquation du vocabulaire légal, du reste peu utilisé en dehors des bureaux de l'administration. La dernière tentative légale pour donner un nom à des agglomérations en grande croissance, par la loi 142 du 8 juin 1990, devait permettre de constituer des "aires métropolitaines" : elles n'ont pas été réalisées à l'exception de Gênes (depuis 1993). L'expansion spatiale et démographique des agglomérations italiennes a donc entraîné la nécessité de nommer différemment des organismes urbains dont la taille démesurée s'étend parfois sur des provinces différentes, mais le vocabulaire est encore très mal fixé (9).

A Beyrouth, la croissance conduit, dans les années Soixante, à une nouvelle appellation : Beyrouth al kubra (le grand Beyrouth). Cette dénomination a entraîné de vives polémiques car elle soulève d'importants enjeux confessionnels. La ville municipe (madîna idâriyya), à majorité sunnite et grecque orthodoxe, se considère comme étant la seule indigène et ne veut pas céder le monopole qu'elle a sur la ville, tandis que les agglomérations du Grand Beyrouth, à majorité chiite et maronite, craignent d'être assujetties dans ce vaste ensemble. Cependant, à Tripoli, ville sunnite, aucune appellation de ce type n'a vu le jour, en dépit de son expansion. Chawqi Douayhi y voit une raison dans la puissance des ‘asabiyya claniques qui contrôlent les territoires entourant Tripoli, et qui entrent souvent en conflit avec cette dernière pour des raisons confessionnelles et politiques. Le type d'organisation politique qui règne dans les agglomérations qui entourent la madîna conditionne donc les possibilités d'émergence de nouvelles appellations : "Plus les ‘asabiyya sont fortes, plus la ville se replie sur soi et se contente du nom de madîna tout court (c'est le cas de Tripoli). Quand ces ‘asabiyya s'étiolent la madîna multiplie ses noms pour couvrir les nouveaux territoires qui l'entourent (c'est le cas de Beyrouth)".
A Istanbul, la croissance a également créé des "besoins terminologiques" aux marges de l'agglomération, là où la croissance est la plus soutenue. Cette croissance a donné lieu à une riche création lexicale : de Büyüksehir (la grande ville et sa municipalité), on est passé à des mots qui désignent l'ensemble de l'aire urbaine comme metropol (terme emprunté), anakent (mère-ville), megakent, megapol, ou encore dünya-kent (ville-monde) et globalkent. La création lexicale est sans doute facilitée, dans ce cas, par la langue turque caractérisée par une aptitude structurale aux néologismes. Mais les Stambouliotes ne s'identifient pas aisément avec ces points de vue globaux sur la ville : ces nouveaux mots proviennent en effet d'un regard extérieur et abstrait sur Istanbul. Les habitants ont en revanche des difficultés à voir dans l'aire urbaine une totalité faisant sens et qui soit donc désignable. On passe ainsi, selon l'expression de l'auteur, "de la ville aux villes". En effet, les habitants ont une perception beaucoup plus fragmentée de l'espace urbain, et désignent par "ville" certains territoires de l'agglomération, soulignant ainsi le caractère urbain mais aussi singulier de ces différentes parties de l'espace, vues comme autant d'unités formant l'ensemble aggloméré.

 
2.3. La persistance d'un vocabulaire rural dans les aires urbanisées

Dans les cas de croissance urbaine rapide, les habitants continuent de se repérer dans l'espace grâce à des toponymes plus anciens, hérités ou résiduels, issus des anciens villages, hameaux ou fermes qui se trouvent englobés dans l'espace urbain. C'est ce dont témoigne le cas d'Istanbul, où ce phénomène est lié à la faible assimilation, par les habitants, des limites et des références administratives (arrondissements, quartiers, etc.). Une certaine imperméabilité sépare le lexique administratif et les parlers communs. L'espace vécu ne se construit donc pas en rapport avec ces circonscriptions administratives, en outre souvent modifiées ; il se réfère plutôt à des toponymes ou lieux-dits plus anciens. En outre, la croissance d'Istanbul est due à des migrations constantes : les habitants ne s'identifient pas seulement à Istanbul, mais aussi au village d'origine, ce qui entraîne des difficultés dans la fixation du vocabulaire.

Enfin, le mot köy (village) est souvent employé en ville et donne même le mot köy-kent (formé des mots "village" et "ville"). Ce terme est souvent employé par de vieux Stambouliotes qui dénoncent ainsi la "ruralisation" d'Istanbul entraînée par l'afflux de migrants venus des campagnes. Le mot est péjoratif et traduit un mépris pour les nouveaux venus qui dénatureraient la ville en y important comportements et valeurs villageoises.

Colette Vallat montre aussi l'inefficacité du vocabulaire administratif et légal : les usages courants ont préféré garder des toponymes ruraux ou des termes génériques relevant du champ sémantique agricole, là où pourtant les territoires se sont fortement urbanisés.

Sa communication compare, de ce point de vue, les cas de Naples et de Rome. Naples possédait à l'époque moderne des casali, c'est-à-dire des bourgs ruraux appartenant au territoire napolitain, sous juridiction citadine ; sur ces établissements ruraux s'est greffée la croissance urbaine contemporaine. Rome était environnée de borgate, villages de colonisation dans une campagne peu humanisée, qui devinrent les têtes de pont de l'urbanisation. Les casali ont été annexés à la ville (lois de 1925 et 1926) et le terme de casale a disparu, au profit du mot quartiere qui témoigne bien de l'intégration de ces anciens bourgs ruraux dans la ville : il n'en reste que les toponymes ici plus persistants que le nom commun. Pourtant, on reconnait encore dans le territoire urbanisé les traces morphologiques de cette ruralité. Alors que le mot casale est tombé en déshérence, le mot borgate a connu un grand succès puisqu'il est devenu un terme générique à l'échelle de la péninsule : borgata désigne, dans toutes les périphéries urbaines italiennes, une expansion illégale. Ces constructions abusives sont appelées ainsi même si elles ne s'appuient pas nécessairement sur des noyaux ruraux préexistants, et même si les activités et les paysages qu'elles offrent n'ont rien de rural.

Ces différents exemples, celui d'Istanbul ou des villes italiennes, permettent de souligner également, au passage, l'écart qu'il y a, dans ces villes en croissance, entre le vocabulaire de la presse ou de l'administration, qui s'efforcent de trouver des désignations qui correspondent à une vision globale de la ville, et celui des habitants. En effet, un des plus importants éléments de variabilité du lexique des désignations génériques urbaines réside dans la situation du locuteur.
 

3. Les catégories de l'urbain : des dénominations relatives à la situation du locuteur.

Les termes employés pour désigner la ville varient nettement selon la position de celui qui s'exprime. Sa situation effective (selon qu'il est proche ou lointain, à l'intérieur ou à l'extérieur de la cité) peut avoir une incidence sur le choix des mots utilisés. La façon dont le locuteur se situe dans le discours, ou par son discours, introduit également des variations dans les dénominations.
 

3.1. La situation géographique du locuteur : parler de l'intérieur ou parler de l'extérieur de la ville.

Chawqi Douayhi a souligné l'importance du lieu d'où l'on désigne la ville : "les lieux qui forment, en quelque sorte, des cercles concentriques ont chacun un mode de désignation, sans que ce mode exclue le recours à des mots utilisés dans ce lieu ou dans cet autre". Il propose de distinguer quatre zones : l'extérieur lointain, l'extérieur proche, l'intérieur de la ville et le centre-ville. Appliqué à Beyrouth, le changement de position du locuteur a l'effet suivant : l'emploi du toponyme (extérieur lointain), de madîna (extérieur proche), ou de balad, aswâq, wasat (intérieur). On retrouve des variations semblables dans les dénominations, sur le cas de Tripoli, en fonction du lieu où est situé le locuteur.
 

3.2. L'appartenance sociale ou communautaire.

L'élément confessionnel, dans le cas libanais, mais plus généralement le sentiment d'appartenance à un groupe de locuteurs, ou à un territoire urbain (quartier, lignage, clans, etc.) se traduit dans le choix des vocables pour désigner la ville. Comme le souligne Chawqi Douaihy, "les mots dans ce contexte sont plutôt des indicateurs d'identité que des indicateurs de territoires".

Ainsi, l'extension de sens du toponyme " Manila " semble entretenir une relation étroite avec la migration d'une partie de la communauté espagnole qui habitait la ciudad, la place-forte (donc le noyau à l'origine désigné par ce nom), vers les quartiers extra-muros : d'abord marqueur d'identité, le mot devient progressivement plus générique et davantage partagé.

L'exemple le plus révélateur est celui développé par Chawqi Douayhi : en effet, les mots "Beyrouth" ou balad à Tripoli démarquent ceux qui sont originaires de la ville ; par conséquent, ils indiquent aussi une confession déterminée, celle des orginaires de la ville (musulman sunnite). "Beyrouth" et balad à Tripoli sont donc indicateurs d'une identité confessionnelle.

La banlieue sud de Beyrouth est surtout occupée par la communauté chiite, en opposition au pouvoir. Pour nommer ce territoire, il existe deux mots concurrents al dhâhiyya et dhay'a. Le nom de dhâhiyya est apparu dans les années soixante pour désigner à la fois la banlieue sud et est de Beyrouth. Après les combats entre l'armée libanaise et le mouvement Amal (chiite), dhâhyiya est devenu un nom propre qui renvoie à l'identité communautaire et politique de cette banlieue sud. Notons qu'à Tripoli, en revanche, il n'y a pas de mot similaire pour désigner la banlieue, car c'est le souk qui joue ce rôle de foyer rebelle. Aussi dhay'a (village), appellation concurrente, est-elle utilisée par les anciens habitants et exprime un regard nostalgique et tourné vers le passé, tandis que al dhâhiyya est l'expression de l'identité bien établie des nouveaux venus.

Cette première approche comparée des désignations génériques des villes, réalisée grâce aux sept communications présentées dans l'atelier, permet de mettre en évidence quelques points qui mériteraient d'être approfondis.

Les noms communs par lesquels sont désignées les agglomérations humaines permettent de distinguer ce qui est urbain de ce qui ne l'est pas. Les deux enquêtes relatives à l'époque comprise entre le XVIe et le XVIIIe siècles montrent que la construction des catégories de l'urbain s'inscrit alors dans une conception d'ensemble des agglomérations humaines dont les classements, les hiérarchies permettent l'émergence du sous-ensemble des villes. Il faudrait dater plus précisément, et pour des aires culturelles variées, le moment où les catégories de l'urbain se construisent au contraire dans un rapport d'opposition au rural (l'habitat aggloméré rural et l'aggomération urbaine n'étant plus alors considérés comme relevant d'un ensemble et de valeurs communs). Enfin, actuellement, une nouvelle phase est perceptible. La rapidité de la croissance urbaine, un mode de vie urbain plus diffusé rendent les limites de la ville plus floues et cette opposition urbain/rural plus difficile à cerner. Aussi surgissent de nouveaux besoins lexicaux.

Se dessine ainsi une chronologie qu'il faudrait affiner. Devraient y apparaître, pour des aires culturelles diverses, des temps forts où se négocient de nouvelles dénominations des villes (non sans résistances et continuités), encadrés par des phases où le lexique est beaucoup plus stable. Pour l'Europe occidentale, le XIXe siècle en est sans doute un, comme en témoigne par exemple le difficile passage, en France, de "ville" à "commune" dans la langue administrative, le nouveau mot devant gommer les connotations de privilèges que comportait le mot "ville" sous l'Ancien Régime.

Cette chronologie n'est évidemment pas sans rapport avec celle des phases de croissance urbaine. Les XIXe et XXe siècles nous ont fourni des exemples de nouvelles dénominations pour des villes qui se sont étendues hors de toutes limites anciennes : Manila, ou encore madîna pour Beyrouth (10). Dans ces deux cas, on assiste à un glissement de sens d'un terme existant qui désignait le noyau ancien de la ville, précisément borné par des murs. Employé pour désigner l'ensemble de la ville, avec ses nouveaux territoires urbanisés, le mot n'en reste pas moins connoté par ses usages passés, et notamment celui d'une cité bien délimitée : il semble qu'ainsi l'on pose un peu plus loin les confins de la ville, comme si l'on souhaitait mettre un terme à sa croissance. Aujourd'hui, d'autres processus langagiers sont à l'œuvre pour désigner la ville en croissance, et le vocabulaire forgé par les disciplines qui ont fait de la ville leur objet d'étude occupe une place de choix.

Les réponses terminologiques à la croissance urbaine dépendent des rapports entre les centres anciens et les expansions ultérieures, mais aussi des rapports entre unités morphologiques et unités administratives. L'intégration dans un même ensemble urbain de la ciudad et des pueblos (des unités administratives distinctes à l'origine) est sans doute plus difficile que dans le cas d'une ville murée entourée de faubourgs en croissance mais relevant d'un même territoire unifié du point de vue administratif et juridique. C'est par exemple le cas de Naples, dont les casali, ces établissements ruraux aux alentours de la ville, appartiennent dès le début de l'Ancien Régime au territoire juridique et fiscal de Naples, formant ainsi un même corps avec la ville close et ses faubourgs.

A côté des variables liées à la situation du locuteur (spatiales, identitaires, ou autres), toute leur place devrait donc être faite aux facteurs politico-administratifs dans les dénominations classificatoires de l'urbain.


Atelier 3 : Les registres sociolinguistiques et l'urbain

François Leimdorfer

Les différentes communications de cet atelier ont été regroupées et décrites à partir d'un point de vue de sociologie du langage. C'est à dire que j'ai examiné dans les différents textes plusieurs éléments langagiers qui me paraissent déterminants dans la compréhension de la production des "mots de la ville", et des registres qui y sont associés :

— Quelles sont les situations d'interlocution qui sont à l'oeuvre dans l'énonciation des mots ou des discours sur la ville, quelles sont les situations d'enquête et quels sont les corpus constitués ?
— Quel est le rapport du chercheur à ses données, et quels sont les genres discursifs (les types de discours) privilégiés ?
— Quels liens peut-on faire entre les positions d'énonciation (les énonciateurs) et les positions sociales (les locuteurs) ?
— Quels sont les actes de parole engagés dans ces situations d'interlocution ?
— Enfin, de quels registres discursifs les mots et les discours étudiés font-ils partie ?
 

Les registres de langue et de discours et l'urbain

On peut donner au départ une définition globale de la notion de registre, que l'on pourra affiner en conclusion :

C'est tout d'abord un champ sémantique, c'est à dire un espace où les mots et les énoncés prennent sens, donc dans un ensemble et les uns par rapport aux autres. Cependant ces espaces ne sont pas autosuffisants, ils s'appuient sur des pratiques sociales, langagières et matérielles. L'opération fondamentale à la base du registre est donc la référence (rapporter A à B, ou plutôt ici A dans B).

Tant les pratiques que les registres peuvent présenter des degrés variables de stabilité (dans l'espace et dans le temps) et d'autonomisation (cf. l'apparition historique du champ juridique, comme registre et pratique autonomes). On pourra dire qu'un registre est stabilisé quand un très grand nombre d'observateurs (dans l'espace et dans le temps) reconnaissent son existence et le considèrent comme différent, séparé. C'est dans cet espace de pratiques et de sens que l'on pourra faire le lien entre un énonciateur (dans le discours) et un locuteur (dans le champ social), lorsque les légitimités d'énonciation et de prise de parole coïncident.

Cependant, l'acte de référence à un registre (que ce soit un registre de langue ou un registre de discours, car ici la différence s'annule) est nécessairement une opération qui particularise un champ sémantique, qui le marque, car lorsque la compréhension va de soi entre interlocuteurs (en langue ou en discours), le registre est commun, "non marqué". Chaque situation d'interlocution va donc mettre en oeuvre un espace sémantique non marqué (on se comprend, sans autre précision), et faire surgir des registres pointés, marqués. De ce fait, la gamme des registres ira de registres stabilisés reconnus par tous, à des registres particuliers à la seule situation d'interlocution présente, "ici et maintenant" (en famille, entre amis, en couple par exemple).

Par ailleurs, c'est à la "frontière" que le registre prend son existence visible : c'est lorsqu'un mot, un énoncé ou un discours apparaît comme distinct et ne pouvant se comprendre qu'en référence à un espace de sens particulier que le registre va être pointé par un interlocuteur ou un observateur. La plupart du temps, lorsqu'on est "au centre" du discours, les frontières des registres sont plus ou moins floues, plus ou moins perméables, plus ou moins stables.

Ajoutons que les mots se transfèrent d'un espace à l'autre, et c'est le contexte et la situation qui permettent de décider de leur signification, et d'observer dans quel espace sémantique ils prennent sens (ex. de "meubles" et "immeubles" en français dans le registre juridique et dans la langue commune).

S'agissant des mots de l'urbain, on est confronté d'emblée à une opposition fondée sur un rapport social, qui est celle entre le registre des locuteurs du pouvoir sur la ville et le registre des citadins. En traits grossiers : le pouvoir et le peuple, les administrants et les administrés. Cependant, du point de vue des relations langagières, il apparaît que ce pouvoir n'est pas toujours celui de l'État, mais que celui-ci doit être déplacé vers une opposition entre un pouvoir centralisé, c'est à dire à qui on peut attribuer l'origine de la création lexicale et discursive, et un pouvoir diffus, c'est à dire à qui on ne peut pas attribuer une origine précise. Le pouvoir réel de création lexicale et discursive et la pérennité des mots et des énoncés se jouent de fait dans l'usage, dans la circulation effective des paroles et des écrits dans le langage commun et/ou dans les langages spécialisés.

Ajoutons enfin que la notion de registre a une importance sociologique et historique fondamentale, dans la mesure où, lorsqu'il est stabilisé, il opère une certaine séparation des champs sociaux de pratiques, des conditions d'accès à la prise de parole et à sa production, et où sa formation et son évolution peuvent se décrire (cf. les registres juridique, médical, religieux, militaire, savant, etc., pour les plus anciens, cf. également les études historiques de Michel Foucault).

La présentation qui suit va examiner ces différents points, en répartissant les textes en fonction des corpus et des objets de la recherche : corpus écrits, oraux et mixtes, discours et mots, données "naturelles" et données suscitées par le chercheur.

La constitution d'un corpus d'énoncés est un choix fondamental pour le chercheur. On peut même considérer que rassembler un corpus, c'est constituer un registre, un espace dans lequel les énoncés vont être interprétés et analysés, en s'appuyant sur une prédéfinition de cet ensemble, soit à partir d'un thème, soit à partir d'un genre (ouvrage, presse, liste, entretiens, archives, etc.), ou de la combinaison de plusieurs de ces éléments. Chaque genre discursif (la forme du discours : un article de presse, un entretien par exemple) renvoie à des situations d'interlocution particulières, car la forme implique partiellement en elle-même les conditions de production, de circulation et de reconnaissance des discours.

Les actes de paroles qui sont analysés dans les communications réfèrent essentiellement à la nomination, à la catégorisation, à la sémantisation (apparition ou changement d'une signification), qui sont autant de thèmes qui d'ailleurs se retrouvent dans bien d'autres communications du séminaire. Ces actes "basiques" renvoient à leur tour à des actes plus complexes tels que l'affirmation identitaire, l'énonciation de la norme, l'exclusion (la stigmatisation), mais aussi le conseil, l'aménagement et la planification.
 

1/ Corpus écrits, données "naturelles", discours

Le texte d'Irène Vasilachis, portant sur " Les mots des banlieues de Buenos Aires " se base sur l'analyse du discours de deux textes savants, écrits à la fin des années 70 et 80 (Della Paulera, 1977, Buenos Aires y sus problemos urbanos, et Hardoy & Satterthwaite, 1987, La ciudad legal y la ciudad ilegal). Il s'agit donc d'un corpus écrit et d'une situation d'interlocution où le spécialiste s'adresse à tous ceux qui peuvent s'en emparer. Ce sont cependant des textes d'analyses, de description, d'évaluation et de propositions, et sont destinés en particulier à ceux qui ont ou se donnent le pouvoir d'analyser et d'agir sur la ville, conçue comme globalité. Ce sont des discours complets, des données "naturelles" car non produites par le chercheur, à l'intérieur desquelles des mots particuliers vont être dégagés. Car l'hypothèse d'Irène Vasilachis est que les discours forment des réseaux sémantiques (on est donc bien dans l'ordre du registre, celui-ci étant formé par les discours analysés), et que ces réseaux sont formés de noeuds sémantiques autour de mots (ici "l'ordre", le "légal" et "l'illégal"). Il s'agit dès lors de mettre à jour les paradigmes argumentatifs qui les sous-tendent, ici en l'occurrence un paradigme positiviste versus un paradigme néo-marxiste. De fait, tout texte construit explicitement et implicitement son monde social de référence, ses catégorisations et les relations argumentatives entre les éléments. Par exemple, le "chaos" conçu d'un côté comme une conséquence naturelle de la croissance urbaine, et de l'autre comme une conséquence de circonstances socio-économiques et de la responsabilité des politiques et des technocrates.

Ces paradigmes argumentatifs engendrent des représentations différentes et sont dès lors des "registres" implicites, préexistants et à l'extérieur du discours propre des deux auteurs. Ceci se voit clairement dans un tableau où les deux textes sont opposés quant à la transformation urbaine (Della Paulera : "développement monstrueux et incontrôlé" versus "croissance fragmentée et fortuite", Hardoy), quant aux moyens de la transformation (DP : "le plan régulateur" versus "une nouvelle stratégie basée sur la culture et la participation", H&S), quant aux acteurs de la transformation (DP : "les techniciens" versus "les usagers", H&S), quant aux objectifs de la transformation (DP : "protéger le centre urbain" versus "protéger les pauvres" H&S).

La contribution de Stella Bresciani, " Le brouhaha des petites mémoires à la rencontre des langages savants, esthétique moderne et citoyenneté à São Paulo de 1890 à 1940 ", s'appuie également sur des données naturelles écrites, mais il s'agit cette fois d'un corpus historique où des genres discursifs différents vont être confrontés : textes littéraires, articles de presse, conférences et ouvrages savants, rapports de commissions d'urbanisme. Cet ensemble forme également un registre en soi, où les textes analysés se répondent l'un à l'autre dans une perspective évolutive. Les situations d'interlocution sont donc diverses en fonction des genres de discours : textes littéraires de mémorialistes du début du siècle (et il est intéressant de noter au passage que les transformations extrêmement rapides de São Paulo ont engendré des vocations de narrateurs de la mémoire de la ville, thème qui traverse de nombreuses communications), articles de la presse ouvrière, rapports de commissions d'inspection des habitations ouvrières, textes de congrès et de conférences d'ingénieurs-architectes.

Ces différents discours s'opposent sur les bénéficiaires de la croissance (la ville favorisée et la ville défavorisée de la presse ouvrière), sur les actions à entreprendre (améliorer, corriger, assainir, diviser en zones), mais partagent cependant un même "acte de parole", celui de l'énonciation de la norme : la belle ville, la ville hygiénique, la ville organisée. Le discours évolue d'une conception hygiéniste de la ville à une ville saisie dans sa globalité et dans sa rationalité économique et sociale. Alors même qu'au sein des discours des experts et des spécialistes, deux champs de pratiques et deux registres tendent à se séparer, celui des hygiénistes et celui des ingénieurs-urbanistes qui revendiquent d'ailleurs fortement leur spécificité et leur compétence, un interdiscours commun centré sur les normes de la ville se constitue, où " des mots comme progrès, civilisation, moderne, esthétique, plan, aménagements, remodelage, hygiène, confort, propreté, et surtout métropole, parmi tant d'autres, forment les pôles d'un réseau discursif qui traverse les différents registres de langage dans l'élaboration d'une représentation de la ville, mais viennent aussi collaborer à la propre constitution de cette ville ".

Le texte de Liliane Pierre, " Gagner parcelle au Faso ", nous fait passer d'Amérique latine à l'Afrique, mais nous restons dans le domaine de l'écrit, de la donnée naturelle, à la fois sur des discours et sur des mots. Le corpus analysé est constitué de comptes-rendus de séances interministérielles concernant le lotissement d'espaces urbains à fin d'habitation. Nous sommes là dans un genre discursif particulier, le compte-rendu écrit d'interlocutions orales entre plusieurs protagonistes. Ce genre, bien que donnée "naturelle", est cependant une transformation par rapport à la situation réelle de la réunion (passage de l'oral à l'écrit, choix des thèmes et condensation des discours tenus). De plus, le compte-rendu a valeur "performative", puisque, une fois accepté explicitement ou tacitement, il peut s'opposer à des tiers ou servir de référence ou d'ordre : il a une valeur quasi-jurisprudentielle (selon l'heureuse expression de l'un des participants de l'atelier). Les locuteurs sont ici clairement identifiés par leur position dans l'appareil d'État : les représentants du ministère de l'urbanisme, des finances, de la famille, etc. La difficulté de l'analyse de ces discours réside justement dans la nÈcessitÈ de ne pas préattribuer mécaniquement la position d'énonciation du locuteur à sa position sociale, de ne pas renvoyer d'emblée à un registre que l'on peut supposer existant (celui de l'économique, de l'urbanisme, etc.) : on voit en effet des catégorisations divergentes selon les locuteurs (famille, population, besoins, épanouissement, effets, coûts etc.). De fait, le discours relaté par le compte-rendu, qui ne porte d'ailleurs pas sur l'objet affiché de la réunion, se passe ni dans le consensus, ni dans le dissensus, mais dans le débat, où les références à des registres extérieurs (à lire en creux) doivent s'effacer pour laisser place à un espace partagé par les interlocuteurs, en vue d'une action commune. Il s'agit en quelque sorte de passer de registres différents et implicites, externes à la réunion, à un registre commun, un registre non marqué au sein de l'appareil d'Etat.
 

2/ Corpus écrits, données "naturelles", mots

Dans cette même communication, Liliane Pierre s'attache à l'analyse de mots, et notamment des circonstances d'interlocution et d'usage de ces mots dans des textes divers (émissions radiophoniques, textes administratifs etc.). Il s'agit tout d'abord de termes qui réfèrent plus ou moins à une même réalité : la "concession", terme du registre juridique utilisé par le pouvoir colonial, qui présuppose un concédant (l'État, ou un "chef de terre" traditionnel), mais qui désigne aujourd'hui une forme d'habitat, la "parcelle" qui a d'abord un sens pour les aménageurs sur un plan, et le "lotissement", qui est le passage de la parcelle-morceau de plan au terrain effectif (et marqué concrètement par un bornage). Il s'agit ensuite d'un mot, la "propriété", juridiquement abolie par la révolution de Sankara (1983), mais qui reste d'un usage incontournable et marque l'échec de la parole institutionnelle. Il s'agit enfin d'un énoncé prononcé par des responsables ministériels : "épargner les investissements" qui signifie ne pas détruire les constructions déjà faites sur les parcelles, et qui illustre ce que nous avons avancé plus haut sur les "frontières" des registres. La même réalité est ici clairement signifiée dans deux registres différents.

La communication d'Abdelhamid Henia, " Le rabc et le caqâr à Tunis à l'époque moderne ", analyse l'évolution sémantique de deux mots au cours de l'histoire, et de la lente émergence de catégorisations séparées concernant les biens. Cette évolution sémantique doit se mettre en relation avec l'évolution sociale et économique des sociétés tunisienne et égyptienne du XIVe siècle à nos jours. Les changements de sémantisation sont un phénomène banal, mais très significatif de la constitution de registres au cours de l'histoire. Le corpus sur lequel s'appuie cette recherche est donc constitué d'archives écrites, et tout particulièrement de registres fiscaux, d'actes notariés et de décomptes d'héritage, et de textes savants, notamment juridiques. La constitution du corpus crée donc ici son propre registre, diachronique et référé aux pratiques fiscales, juridiques et économiques.

Le mot rabc signifie en arabe classique "maison d'habitation", "résidence confortable". Il va perdre ce sens pour désigner aujourd'hui en Tunisie la partie couverte des souks, les boutiques, sujettes à une taxation, et plus généralement tous les biens urbains. En Égypte, il va garder le sens de maison d'habitation, mais destinés à la location. Le mot caqâr est aujourd'hui une notion abstraite désignant tout bien-fonds, alors qu'il réfère au départ aux biens ruraux.

On voit donc que les évolutions sémantiques et les séparations catégorielles sont liées à l'évolution des rapports sociaux (ici précisément le développement de la taxation et d'un marché des biens), et que des pratiques qui s'autonomisent se doublent d'une séparation progressive de registres. On peut d'ailleurs ici comparer cette évolution avec celles citées plus haut des mots "meuble" et "immeuble" en français dans le registre juridique et dans le registre commun.

Le texte de Carmen Gavira et al., " Las palabras de la calle ", est une analyse d'une liste de noms de rues des villes espagnoles. Il s'agit donc toujours d'un corpus écrit naturel, transcrit par les Postes à partir des noms de rues effectives. Ce corpus peut se caractériser par ses genres : un genre discursif "étiquettes", celles-ci mises en série sous la forme d'une liste, autre genre discursif. Analyser une liste est de fait à la fois analyser un discours (la liste comme globalité et comme premier registre), et analyser des mots et des énoncés. L'acte de parole central est ici encore la nomination, mais les circonstances historiques et institutionnelles de celles-ci sont bien entendues diverses, et ce sont les registres auxquels on peut les référer qui vont permettre de classer et d'interpréter ces nominations. À l'analyse ont seuls été gardés de la liste les noms communs des rues des capitales provinciales, afin d'assurer la comparabilité des données et de montrer la structuration de l'espace en jeu.

La liste forme en soi un registre, qui, lorsqu'on en analyse les noms génériques (calle, plaza, etc.) nous éclaire sur la répartition des espaces urbains. Les termes spécifiants ces génériques sont répartis par les auteurs en grandes classes, dont l'unité repose sur un regroupement des sens discernables des mots. Ainsi les classes des mots de la géographie sont composées par les termes des formes du territoire, des métaphores mélioratives ou péjoratives des lieux, des éléments naturels, des qualificatifs de l'orientation, des usages agraires et de la végétation. Les mots de la technique se réfèrent aux ingénieries hydraulique, militaire, des transports et de l'industrie. La dernière classe regroupe les termes urbanistiques qui renvoient aux formes et aux fonctions de la rue, parfois hiérarchisées (calle mayor), ou qui désignent la croissance urbaine ou nous informent des équipements. Ces différentes classes sont autant de registres, qui ici sont préattribués (la géographie, la technique, l'urbanisme) à partir d'un point de vue à la fois de sens commun et du domaine de l'urbain.

Mais au delà de ces grandes catégories convenues, les auteurs notent que la toponymie fonctionne comme noeud entre un savoir populaire sur le territoire et les dénominations techniques, ce qui se voit notamment sur l'usage de ces noms et leurs transformations. L'histoire de l'Espagne est également fortement présente, à la fois par les termes arabes "castillanisés", et par l'importance des noms propres ou communs militaires et religieux, ou encore par le poids du franquisme.
 

3/ Corpus écrits et oraux, données "naturelles" et données "suscitées", mots

Dans la contribution d'Alessandra Broccolini, " Some observations on the popular representation of the urban space : the Santa Lucia quarter in Naples ", il est fait usage de corpus écrits et oraux, historiques et actuels, d'un point de vue anthropologique. Il s'agit des catégorisations et des représentations d'un vieux quartier de Naples, d'abord village de pêcheurs et peu à peu intégré dans la ville, mais qui présente la caractéristique d'avoir une unité anthropologique et communautaire forte. À savoir des lignages, une langue (le napolitain), une solidarité de voisinage, une interconnaissance entre habitants, d'origines plutôt populaires, et un mode d'habiter proche. Il y a donc ici une relation stable forte entre l'unité sociale de la population, les formes de l'urbain et l'histoire.

Cependant la catégorisation générique du lieu-quartier varie selon les situations d'interlocution et les époques : borgo, contrada pour les entreprises touristiques et dans les textes littéraires anciens et plus récents (vecchio borgo, " vieux faubourg ", tradizionale contrada, " quartier traditionnel "), rione dans les textes administratifs et urbanistiques (rione di poveri, quartier de pauvres, populaire et périphérique), quartiere, d'usage généralisé en Italie, plus polysémique et plus neutre.

L'identité de Santa Lucia est marquée également par les formes des immeubles et des voies (vicolo, palazzo, cortile) dans lesquels les habitants se reconnaissent. Ces mots montrent une continuité et une stratification historique, d'autant que certains d'entre eux continuent à désigner des espaces qui n'existent plus. La stabilité résidentielle, sociale et de lignage engendre une mémoire collective forte, une connaissance de l'espace et de ses limites, une identité de quartier. Si le regard "des autres" et les dénominations et les représentations de Santa Lucia peuvent se lire dans des registres différents, le quartier existe pour lui-même, non comme imposé d'en haut, mais comme un ensemble de pratiques sociales et langagières, d'habitus et de mémoires. Ici nous sommes dans un registre "vernaculaire" qui trace ses propres frontières.

Le texte de Laurent Bazac-Billaud, " Quelques réflexions sur les enjeux de la dénomination d'un espace incertain " (présenté aussi dans un autre atelier), part également d'une approche anthropologique et d'une enquête de terrain et concerne tant les différentes nominations d'un lieu-quartier que les situations d'interlocution et les registres auxquels on peut référer ces nominations.

La ville nouvelle étudiée, construite dans les années 80 près d'un village de la banlieue de Prague, regroupe aujourd'hui un peu plus de 50'000 habitants. Elle se nomme différemment selon les situations et les interlocuteurs : Jihozápadní Mesto (littéralement la ville du sud-ouest) selon la nomination officielle originelle, Sídliste Luziny qui renvoie par métonymie à la fois à un type d'habitat de masse (sídliste, très caractéristique de la période communiste) et à l'une des parties de la ville et à sa station de métro (Luziny), Stodulky, du nom du village d'origine et utilisé par les villageois pour marquer leur différence par rapport aux nouveaux habitants, ou enfin Prague 13 promu par le maire qui veut ainsi donner à la ville une identité comme partie de la capitale, appelée à être à l'avenir un centre important. À cela s'ajoute des nominations métaphoriques populaires qui représentent la ville comme panelak (les panneaux) ou rondel (de la forme ronde de certains bâtiments caractéristiques).

Ces différentes nominations montrent non seulement leur instabilité relative s'agissant d'une ville nouvelle, mais aussi indiquent un jeu complexe entre les diverses identités locales (nouveaux habitants versus anciens villageois) et les pouvoirs urbains (les urbanistes des années 80 versus la mairie actuelle) au fur et à mesure du développement de la ville. L'usage de l'une ces quatre désignations dans des situations de parole concrètes classent et catégorisent en retour les personnes qui les emploient.

Abderrahmane Moussaoui, dans sa communication " La ville des autres ", part également d'un corpus oral, mais qui, dans les circonstances actuelles tragiques de la vie quotidienne en Algérie et ses conséquences sur la recherche, ne peut se construire qu'à partir d'observations. Deux registres sont ici identifiés et opposés à propos de la nomination des lieux : celui du côté du pouvoir et celui du côté des populations. L'histoire de l'Algérie est d'ailleurs marquée par ce dualisme : opposition politique frontale avant et pendant la période coloniale et également après (le pouvoir actuel est perçu comme accapareur et peu démocratique), pluralisme linguistique (arabe "classique" ou standard et arabe vernaculaire, berbère, français).

Cependant l'usage populaire des nominations suit des chemins divers où la mémoire joue un rôle important : certains noms de la période coloniale sont remplacés et d'autres pas, plusieurs sont transformés à l'oral ("vernacularisés" : cité HLM devient chalem), certains enfin combinent des termes en arabe et en berbère. On retrouve également des formes de nomination à l'oeuvre dans d'autres villes du monde : l'importance de la métaphore, celle de la stigmatisation (mais qui ici s'exerce aussi contre les nantis), ou de la critique politique et sociale. À l'inverse, certains termes pouvant être classés comme stigmatisants ("habitat anarchique") se "désémantisent", c'est à dire perdent leur rôle de signification négative ou institutionnelle au profit de leur rôle référentiel, désignant ainsi de manière neutre un espace et une population.

La transformation, la réappropriation ou la création de noms est ici la marque d'une société qui construit son existence dans sa mémoire et dans l'opposition à la langue administrante. Identité commune et registre vernaculaire s'élaborent dès lors dans le même mouvement.
 

Conclusions

Le problème des registres est exemplaire de l'implication du travail du chercheur dans son objet, et des effets de cette implication sur son analyse. On a vu ainsi que l'identification de registres discursifs pouvait se lire en cascade, à plusieurs niveaux.

La constitution même des corpus est une opération fondamentale de la recherche, où les choix des données se justifient par rapport à l'objet et par rapport à la discipline de référence du chercheur. Cette dernière est une première forme de registre, externe, propre au travail scientifique. L'accumulation de textes dans le corpus crée à son tour des espaces de sens, des contextes de discours dans lesquels le chercheur va étudier les mots et les énoncés. Il y a là une deuxième forme de registre, registre ad hoc, registre interne, objectivé et visible, qui va tracer les limites de la recherche.

Ceci se voit clairement dans la contribution d'Irène Vasilachis, à propos de la banlieue de Buenos Aires, où les deux textes analysés et mis en opposition sont les espaces dans lesquels se déploient des réseaux sémantiques, où sont construits et représentés objets, acteurs, processus. Ceci se voit également, dans des perspectives plus historiques, lorsqu'Abdelhamid Henia reconstitue les évolutions des significations de deux mots dans des archives tunisiennes, ou quand Alessandra Broccolini retrace les changements des sens des différentes catégorisations de Santa Lucia, ou enfin dans le corpus constitué par Stella Bresciani où se dessinent les transformations des représentations de São Paulo.

Cependant, les difficultés commencent au moment de l'attribution des phénomènes ou objets observés à un espace dans lequel ils prennent sens et valeur. Cet autre espace est objectivement absent du corpus, il doit se lire "en creux", à l'extérieur des textes analysés. L'attitude la plus "naturelle", de sens commun, est de supposer l'existence de grands champs de discours et de pratiques (les disciplines savantes, les langues spécialisées ou professionnelles etc., et les divisions des rôles et des statuts correspondants) qui partagent la société. Ces champs sont autant de cadres interprétatifs cohérents du monde. Ceci n'est pas faux, car si cette conception participe d'une sociologie "spontanée", commune ou savante, l'expérience quotidienne (comprendre ou ne pas comprendre les discours) et les séparations des pratiques sociales (avoir ou ne pas avoir accès aux pratiques) nous confrontent jour après jour aux frontières de ces ensembles. De plus, ils nous paraissent stables et récurrents, puisque de nombreux observateurs, contemporains ou non, en reconnaissent l'existence. Ces champs externes sont un troisième type de registre.

La contribution de Carmen Gavira pointe ainsi en premier un registre-discours constitué par le corpus de la liste des noms de rues, et ensuite des registres disciplinaires et professionnels, registres qui permettent à la fois un classement des noms de rues et une interprétation de ceux-ci. Irène Vasilachis réfère quant à elle à des "paradigmes argumentatifs" sous-jacents. Abderrahmane Moussaoui interprète dans son texte la création et l'usage des énoncés des noms de rues ou d'habitat par une opposition politique et sociale, qui renvoie à son tour à une opposition d'acteurs.

C'est ici qu'intervient la seconde difficulté, l'assimilation d'un acteur à un registre. Il est tentant de penser que l'on peut faire correspondre une position sociale et un registre de discours, un locuteur et un énonciateur. Le texte de Liliane Pierre nous montre cependant que l'on ne peut pas attribuer directement à des registres préexistants les discours d'acteurs dont le statut est pourtant bien identifié. C'est ainsi que l'on voit des registres se constituer, dans la relation d'interlocution, au sein même de l'appareil d'État. Registres appelés à une certaine stabilité, tels ces ingénieurs urbanistes de São Paulo qui se démarquent volontairement dans leurs pratiques et dans leurs discours des hygiénistes, ou registres plus fragiles, tels ces représentants ministériels burkinabé qui tentent d'élaborer un discours commun. Il est vrai que dans ces deux cas, la parole est performative, car il s'agit d'agir sur la ville et ses habitants par le discours, et que cette position de pouvoir crée par elle-même l'opposition entre le registre des administrants et celui des administrés.

La correspondance entre des acteurs-locuteurs, des énonciateurs et des registres doit donc s'analyser comme un processus dynamique. C'est ainsi dans la relation d'interlocution orale vivante que va pouvoir se lire l'identité, où la nomination du lieu va jouer le rôle de "marqueur identitaire" des locuteurs, mais aussi contribuer à construire cette identité.

Si la longue histoire de Santa Lucia, son unité sociale et linguistique, la vivacité de sa mémoire permettent de considérer qu'il existe un registre vernaculaire et une identité propres à ce quartier, les quatre nominations de Jihozápadní Mesto, dans le texte de Laurent Bazac-Billaud, montrent non seulement une instabilité des dénominations possibles, mais aussi des situations interlocutoires vivantes qui condensent dans le même mouvement d'énonciation : production d'identité, position d'acteur et renvoi à un registre. Il paraît clair aussi que les usages et les créations "populaires" des noms des lieux en Algérie réactualisent constamment les oppositions politiques et sociales, mais permettent par cette opposition même l'émergence d'une identité qui ne soit pas déjà administrée.

C'est peut-être la mise en évidence des situations d'interlocution qui permettrait l'approche la plus intéressante du problème. La plupart des auteurs soulignent en effet que la catégorisation, la nomination et l'évolution sémantique des mots et des noms dépend étroitement de ces situations, en particulier lorsqu'ils travaillent sur des corpus dont les sources sont diversifiées, et surtout lorsque ces sources sont orales.

Ceci nous convie à examiner la dynamique propre du langage et de son usage par rapport aux espaces urbains. C'est en effet l'usage ouvert et vivant qui est le plus exemplaire des variations de la désignation. Car une "même réalité" s'exprimera de manière diverse (cf. les noms de quartiers, les catégorisations des lieux). De même des énoncés incompréhensibles en dehors de situations et d'espaces de sens particuliers ("épargner les investissements") tracent des frontières et donnent une réalité à des registres dont il faut bien supposer la présence, tels des "trous noirs" jamais observés, mais dont le postulat d'existence est indispensable.

D'autre part, la permanence du langage et la circulation opiniâtre des mots continueront à faire "exister" des lieux qui n'ont plus de réalité territoriale (cf. à Santa Lucia), ou des rapports qui n'ont plus réalité juridique (cf. la propriété au Burkina). La réalité topographique ou juridique est mise ici en échec face à une autre réalité, celle qui persiste à se dire avec certains mots, celle d'un rapport social et symbolique (la mémoire, l'identité, la propriété). Le noeud entre le social, l'historique et le symbolique se voit également dans la concomitance, en Tunisie, entre une évolution socio-économique et l'émergence de catégories de la propriété, dans des registres à la fois juridiques et de sens commun.

Les discours que les textes des différents contributeurs citent nous permettent aussi de voir combien, s'agissant de l'urbain, la parole politique est au centre, combien les mots sont ici des actes. Ce sont les affirmations d'identité, mais c'est aussi l'importance de la norme, de la ville souhaitable, désirée, l'imaginaire de la ville future, ou la stigmatisation de la ville actuelle, révélant ainsi ses exclusions. Et là, les normes les plus générales sont partagées par les différents locuteurs, reprises par les uns et les autres (cf. les textes sur São Paulo). Il y a là un espace partagé (la citadinité, la citoyenneté ?), et dans cet espace des sous-registres marquent les oppositions internes au champ politique, car seuls s'y différencient les positions des acteurs et leurs revendications.

Ce que tous les textes nous donnent à voir, c'est que les différents acteurs de l'urbain (ceux qui agissent sur la ville et ceux qui la vivent, qu'ils soient "étatiques" ou "populaires") sont toujours co-présents dans les énonciations (la nomination, la catégorisation, les évolutions sémantiques ou référentielles, l'acte identitaire ou normatif). Les productions de mots, d'énoncés et de discours se font dans des relations d'opposition, et les locuteurs ne peuvent se référer à des registres, stables ou variables, que dans leur actualisation permanente et leur reconnaissance. Le registre propre de l'urbain serait-il alors cet espace de jeu permanent, de confrontation, de conflit ou de négociation entre acteurs, locuteurs, énonciateurs dans les différentes situations de parole en ville et sur la ville, dans une création polyphonique de la ville par ses mots et ses discours ?


Atelier 4 : Langues savantes, langues techniques

Laurent Coudroy de Lille

Huit communications posent de façon très diverse la question de la langue spécialisée de la ville. Les sources utilisées et les méthodes sont différentes, mais aussi état d'avancement des recherches et le statut des observations faites (hypothèses, conclusions...).

La première difficulté d'une tel rapport est donc de ne pas forcer la cohérence d'un ensemble établi en réponse à un appel à communication beaucoup plus global. Afin de rendre compte de la singularité de chaque démarche, le rapport qui a été exposé proposait d'abord la présentation rapide et individuelle de chaque communication. Ce bref résumé rend compte notamment du lexique analysé par chaque auteur.

Une approche transversale fut développée ensuite, à partir de quelques thèmes ou descripteurs, pouvant constituer un grille de lecture pour cet ensemble composite, les auteurs ayant eu à chaque instant la possibilité d'ajouter, préciser, nuancer ou contredire cette présentation.

Enfin, les discussions engagées à l'issue de la lecture du rapport ont été synthétisées à partir des remarques faites par Hartmut Frank, président de l'atelier, et par Pierre-Yves Saunier, son commentateur.
 

Compte-rendu des communications à travers leur lexique

Denis Bocquet : " La ville des ingénieurs: Rome, 1870-1890 ".
D. Bocquet présente le lexique exaltant "l'idéal technique" de Rome après 1870, c'est-à-dire après la décision d'en faire la capitale italienne (vocabulaire de la "régularisation" ou des travaux publics). Cette terminologie est celle des projets et des débats consécutifs à la crue du Tibre de 1870, et entre en concurrence avec d'autres systèmes terminologiques (construction ou patrimoine).

Javier Garcia Bellido : " De la urbanización de Cerdá (1860) al "urbanesimo" (ou "urbanismo") moderno (1902) "
J. Garcia Bellido s'intéresse à la genèse et aux transferts des concepts urbanización, urbanesimo, urbanismo - disons les termes formés sur le radical urban- et désignant une connaissance appliquée de la ville. Il s'agit de comprendre comment s'opère la diffusion de ce vocabulaire fondamental en France, Espagne, Italie, Allemagne et Grande Bretagne dans la période 1860-1920. D'autres termes sont pris en compte (Städtebau, town planning, art de bâtir des villes), et présentés dans un tableau synthétique de ces transferts dans le temps et dans l'espace.

Hartmut Frank, Véronique Faucheur, Panos Mantziaras : " Genèse d'une langue de l'urbanisme en Europe (1909-1942) ".
V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras font porter leur recherche sur huit "groupes de vocabulaire", identifiés au départ de façon thématique à partir des comptes-rendus de la Fédération internationale de l'habitat et de l'urbanisme, de 1924 à 1939. Ces textes sont publiés en trois langues -allemand, anglais et français- ce qui permet de suivre l'évolution des équivalences à travers les traductions. L'hypothèse est celle d'une homogénéisation terminologique, pouvant être considérée comme l'indicateur d'une convergence conceptuelle et disciplinaire. Les cent quatre-vingt termes relevés sont organisés en huit "groupes de vocabulaires" identifiés et suivis, eux mêmes associés en trois ensembles: ceux désignant la discipline, ceux qui désignent des "formes ou espaces urbains" (la ciudad lineal, garden city, périphérie, sieldung, la ville-satellite, grünfläche/open space), et ceux désignant les outils de l'aménagement. Le seul cas d'homogénéisation terminologique est le mot périphérie.

Jean-Pierre Frey : " Pour en finir avec le mot urbanisme ".
J.-P. Frey s'intéresse strictement au terme "urbanisme" en français depuis son apparition. Les significations et les définitions de ce mot sont traquées à travers les dictionnaires et les traités d'urbanisme, et posent le problème de la constitution et de l'appropriation de ce champ disciplinaire, qui se définit précisément par l'interdisciplinarité : c'est peut-être cela "en finir avec le mot urbanisme".

Sonia Marques, Fernando de Diniz Moreira et Telma de Barros Correa : " Des égouts à l'horizon régional (Recife) ".
S. Marques évoque la terminologie utilisée par les urbanistes à propos de Recife au XIXe-XXe siècles. Elle observe une mutation des systèmes métaphoriques (de la métaphore sanitaire à celle du développement) en même temps qu'un élargissement territorial (de la ville à la région), conséquence probablement d'un déplacement des compétences professionnelles et du point de vue des locuteurs.

Frédéric Pousin : " Le lexique partagé des architectes et paysagistes, entre langue savante et langue ordinaire ".
F. Pousin étudie le terme "partagé" d'espace public (il annonce le même type de démarche pour paysage urbain, parc et espace vert) dans le discours - une centaine d'énoncés, tirés notamment des revues professionnelles - actuel des concepteurs (architectes, paysagistes) français et anglais, ou ils fonctionnent à la fois comme les éléments d'une langue savante et d'une langue courante. A partir d'une centaine d'énoncés par terme, provenant des revues professionnelles, il s'agit surtout d'identifier les valeurs sémantiques et les processus de sémantisation dans un contexte pluri-professionnel particulier.

Denise Pumain, Marie-Claire Robic : " A propos de "réseau urbain". Aventures de mots dans le lexique savant (le cas de la géographie) ".
D. Pumain et M.-C. Robic, dans un travail qui relève de l'histoire des idées scientifiques et de la dynamique des disciplines, étudient le vocabulaire de la géographie employé par la théorie des systèmes de villes (nodalité, ville régionale, réseau urbain, système urbain, etc.), depuis l'apparition de ces conceptions, c'est-à-dire le XIXe siècle. Les transferts lexicaux s'accompagnent de transferts scientifiques et l'histoire de ce vocabulaire s'avère plus complexe que ne le laisse supposer les exposés théoriques des manuels de géographie.

Margareth Da Silva Pereira : " Vilas et jardins prisonniers : le lexique de la ségrégation à São Paulo dans les discours des ingénieurs-architectes, urbanistes et réformateurs (1890-1930) ".
M. da Silva s'intéresse à vila et jardim à São Paulo, deux mots acclimatés pour le premier à la fin du XIXe siècle et pour le second au début du XXe siècle.
L'histoire de leur assimilation est liée à toute celle de la construction des quartiers périphériques: vila au départ nettement polysémique ne va plus que désigner les quartiers ouvriers, alors que jardim, installé par les compagnies de services urbains et promotrices du début du XXe siècle va devenir le signe d'une distinction territoriale et sociale.
 

Le rapport

La plupart des travaux engagés situent leurs "objets" dans le passé.
Quatre communications ont un caractère nettement historique. Ainsi, V. Faucheur, H. Franck et P. Mantziaras déclarent que leur "intérêt est celui d'historiens de l'urbanisme". D'autres partent du présent, mais s'intéressent de façon régressive à la mise en place d'un vocabulaire utilisé aujourd'hui. Seule la communication de F. Pousin est étrangère à toute diachronie, et le revendique même.

La période privilégiée est le dernier tiers du XIXe-premier du Xxe, période où la langue spécialisée de la ville semble se transformer, mais aussi peut-être se fixer. V. Faucheur, H. Franck et P. Mantziaras signalent d'ailleurs le caractère tardif de leur corpus (démarrage en 1924), par rapport au "tournant du siècle, période primordiale pour l'étude de la constitution de la nouvelle discipline".

On est également dans l'écrit
Pour toutes les communications, sauf en partie celle de M. Da Silva, qui s'intéresse à une toponymie urbaine, puisque vila et jardim entrent en général dans des mots composés (Vila Buarque, Jardim América...).

Importance accordée à la dimension représentée, imaginaire
La communication de S. Marques est entièrement centrée sur cet aspect, avec la très classique métaphore médico-biologiste, et celle moins classique en Europe du développement ("développementiste"), qui tire une partie de sa légitimité scientifique de la théorie des pôles de croissance de F.Perroux.

Dimension similaire chez D. Bocquet, pour qui une terminologie "sanitariste", fluviale ou hydraulique est utilisée pour projeter et débattre des transformations urbaines au lendemain la crue du Tibre. L'imaginaire est peut-être aussi une des clefs de la diffusion des appellations vila et jardim à São Paulo, pouvant être rattaché au mythe de la cité-jardin, thème dont V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras soulignent le caractère consensuel à ses origines, au moins en allemand, anglais et français.

On peut ainsi interroger la démarche de F. Pousin, en poussant dans ce sens la question polysémique : la notion de "parc" ou de "paysage urbain" ne fonctionnent-elles pas comme un imaginaire, y compris dans le discours des spécialistes, autant que comme des catégories cognitives ("un savoir revendiqué sur la dimension paysagère de la ville") ? De même, la notion d'espace public ne renvoie-t-elle pas à un imaginaire socio-spatial précis ?

La conclusion de M.-C. Robic et D. Pumain ouvre résolument vers cette dimension, en, opposant un "imaginaire des formes" anglo-saxon ou latin, associé aux mots savants.

Transferts lexicaux et traductions.
Trois communications traitent de front la question ; trois autres l'abordent ponctuellement.

Soulignons pour commencer l'importance du transfert anglo-saxon dans la communication de M.-C. Robic et D. Pumain pour la construction d'une "théorie des réseaux urbains" en France, avec des emprunts caractérisés (Levainville cite Mackinder), mais aussi des processus d'adaptation et de dévoiement. Il faut rappeler les avatars en France de l'anglicisme "conurbation", néologisme de P. Geddes.

Les mots circulent donc avec les théories et les concepts. J. Garcia Bellido en dit davantage en évoquant la "migration culturelle" du vocable "urbanización" (forgé par Cerdá) de l'Espagne à la France, ainsi qu'à la Grande Bretagne. Le rôle de la sphère "latine" dans la constitution de ce vocabulaire est souligné, alors que V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras regrettent de ne pouvoir percevoir les mots d'origine italienne ou espagnole (exception faite de l'allusion à la Ciudad Lineal) par leur corpus.

Pour J. Garcia Bellido, l'Allemagne semble évoluer isolément, en forgeant un terme morphologiquement et conceptuellement différent (Städtebau, introduit presque simultanément par Camilo Sitte et Joseph Stübben) mais sur ce point, le recherche mériterait d'être poussée plus loin. Une démarche similaire est menée avec urbanismo/urbanesimo/urbanistica dont les première références seraient italiennes et non françaises, contrairement à une très classique et très française historiographie de l'urbanisme (Gaston Bardet et Françoise Choay rencontrés également par J.-P. Frey).

V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras résolvent la question du rapport entre mots et concepts, en proposant un va et vient entre signifiant et signifié. Si certains termes semblent se fixer très tôt dans le consensus, les traduction des autre, peut-être d'origine plus locale, vont connaître des flottements significatifs. Dans un cas (périphérie) un phénomène de convergence est identifié.

La question des transferts est importante, notamment parce qu'elle permet d'identifier le démarrage des mots nouveaux. Mais on peut voir aussi dans cette quête des origines la recherche d'une légitimité intellectuelle, disciplinaire ou professionnelle. Par ailleurs, la question des transferts ne doit pas masquer le fait qu'un champ lexical est toujours porté par un contexte et des usages. Le contexte, social et culturel, mais aussi linguistique est situé, localement ou nationalement.

L'énonciation, contexte, discipline, profession.
La question de l'énonciation, fondamentale quand les sciences humaines s'interrogent sur le langage, est résolue de façon différente par ces communications.

F. Pousin est le plus clair sur ce point, en posant d'emblée le groupe des "concepteurs, architectes, paysagistes". Les utilisateurs ne maîtrisent qu'une partie de la valeur sémantique du terme "espace public", mais c'est le "contexte professionnel et culturel" dans lequel ils s'expriment qui est important.

Les urbanistes sont en situation nettement professionnelle chez S. Marques (Recife) et D. Bocquet (Rome). Il faut ajouter que dans ces deux cas, le champ lexical couvert ne s'identifie pas clairement avec un champ disciplinaire précis, mais plutôt à un ensemble de "pratiques aménageuses". Ces pratiques sont néanmoins celles de groupes professionnels pouvant avoir compétence et formation - donc langage - communs (les ingénieurs, hygiénistes...).

Est-on dans le milieu professionnel pour les communications de J.-P. Frey et J. Garcia Bellido ? Ceux qui "parlent de l'urbanisme", à travers les traités, doivent-ils être considérés comme "professionnels" ou "en situation professionnelle" ? Par ailleurs, les énoncés des dictionnaires ont un statut particulier car ils prétendent en même temps à la globalité, et à la "décontextualisation".

V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras choisissent un corpus moins "performatif", même s'il comporte un glossaire (1938): les textes de l'Association internationale de l'habitat et de l'urbanisme autant de discours relevant de la mouvance "urbaniste" du début du XXe siècle (un certain "courant de pensée qui au fil du temps a évolué et s'est départagé"). Mais ici aussi la question de la discipline "en constitution" est très importante. Alors que J. Garcia Bellido insiste sur l'importance de l'appropriation nationale du concept désignant la discipline, la recherche engagée par V. Faucheur, H. Frank et P. Mantziaras insiste sur la dimension internationale du langage "urbaniste" qui s'élabore.

La définition "par la discipline" est très forte chez D. Pumain et M.-C. Robic, l'intérêt pour les "réseaux de villes" semblant même être une spécificité de la géographie parmi les autres sciences, ce champ étant aussi un "des plus théorisés de la discipline". Signalons cependant que la pureté disciplinaire connaît quelques brouillages dus à l'interférence avec d'autres champs lexicaux "spécialisés", comme celui des ingénieurs (armature, Commissariat au Plan, 1965).

Dans nombre de ces communications, l'analyse de l'énonciation prend en compte à la fois la situation professionnelle (conception, aménagement urbain) et disciplines (géographie, urbanisme). Signalons que "rapport à la discipline" est particulièrement complexe chez J.-P. Frey et J. Garcia Bellido, pour partie dans la recherche engagée sur le corpus de la Fédération internationale de l'habitat et de l'urbanisme, puisque "urbanisme" désigne à la fois le champ lexical de référence et l'objet de recherche...

Registres de langue.
Langue technique/langue savante ?
Réelle ambiguïté de ces approches, exception faite de la communication de M.-C. Robic et D. Pumain, qui se situe clairement dans le cénacle académique, donc dans le registre savant. Toutes les autres communications portent plus ou moins sur les mots de l'intervention urbaine, allant des projets techniques à la dénomination d'une discipline. Elles ne mettent donc pas en évidence deux registres, mais un continuum allant du technique au savant, continuum de la "langue spécialisé".

Langue spécialisée et langue commune
Seule la communication de F. Pousin pose frontalement le problème de la langue commune, au moins de deux manières: en premier lieu car les mots étudiés fonctionnement "comme une langue commune" entre concepteurs, ensuite car "langue commune et langue de spécialité se nourrissent d'échanges réciproques et permanents", ce qui ne veut pas dire que la distinction entre les deux soit simple. Le cadre théorique adopté ("théorie des prototypes") "permet de penser les catégories du langage ordinaire".

Mais il faut signaler que, exception faite de la communication de M.-C. Robic et D. Pumain, toutes les communications en réalité se préoccupent de la langue ordinaire.

Par exemple vila et jardim ont en commun, selon M. da Silva, de se diffuser en liaison avec des opérations de lotissement, assez diversifiées, à São Paulo. Mais l'auteur souligne que les deux sont "hérités du vocabulaire traditionnel" et que l'intérêt de ces termes réside dans l'importance de leur usage toponymique actuel. En citant le Dictionnaire Hachette sur CD Rom, J.-P. Frey dénonce une "entreprise d'épuration" à l'égard d'un concept riche de potentialités et d'histoire. On peut se demander plus globalement si le recours aux dictionnaires n'est pas aussi une façon de traquer des pratiques langagières communes, même si l'origine des termes est à rechercher dans des traités appartenant sans ambiguïté au registre spécialisé.

Il y a aussi divulgation d'une terminologie de genèse spécialisée chez J. Garcia Bellido, peut-être aussi dans les textes de l'Association internationale de l'habitat et de l'urbanisme.
 

Le débat

P.-Y. Saunier attire l'attention sur plusieurs problèmes de méthode, différemment résolus par les communications, et renvoyant à des questions de fond.

1-Le choix des corpus, et leur signification, doit être explicité.
Il souligne tout d'abord que l'on rencontre ici des corpus très diversifiés : des textes de théoriciens, des rapports techniques produits par des organismes municipaux ou autres, des articles de revues... auxquels sont adjoints d'autres sources, hétérogènes, mobilisées à différents stades de la démarche. La maîtrise de l'ensemble de ces sources est un problème en soi.

Les dictionnaires constituent un corpus rigoureusement défini, mais on doit à plus forte raison s'interroger sur leur portée, et leur utilisation scientifique. De quoi ces ouvrages - produits sociaux ("scories du social") - sont-ils des preuves ? A plus forte raison si ceux-ci sont filtrés par une tradition littéraire de références aux définitions données pour "connaître le sens des mots"... Si un corpus étroit est adapté à certaines recherches, un élargissement n'est-il pas souhaitable dans d'autres cas ? Le repérage des termes pose aussi ses problèmes: que faire d'un même mot rencontré "à côté" ou "avant" ? Ces situations permettent-elles de déduire des déplacements, emprunts...? Ont-elles un sens en elles-mêmes.

J.-P. Frey confirme les difficultés d'usage des dictionnaires en raison de leur fiabilité douteuse. Il s'agit de montrer aussi comment certaines filières bibliographiques, de rigueur très relative, permettent la circulation et la fixation d'idées.

H. Frank craint que cette entrée par le vocabulaire (les "mots"), très française, ne fige exagérément un champ dont la seule consistance réside dans des usages. Les dictionnaires entretiennent l'illusion d'une fixation, alors que les pratiques sont en mutation permanente. P. Mantziaras craint même une "muséification" de nos objets.

Jan Bitoun pense que les dictionnaires rendent très mal compte de l'incorporation de nouveaux mots: les pratiques et les usages seuls peuvent en témoigner.

Pour Isabelle Grudet, la constitution des corpus est un problème double: quelles est l'intention du chercheur dans la constitution et l'exploitation d'un corpus..., question inséparable de la logique de production des textes référencés. De quelle volonté émane le corpus utilisé ?

2-La question linguistique. Quel statut donnons-nous aux mots dans chacun des travaux, et quel usage devons-nous faire des acquis de la linguistique ici.
P.-Y. Saunier remarque que nous devons nous interroger sur l'usage que nous pouvons faire de certaines notions, ou du moins de certaines démarches relevant de la linguistique. Pouvons-nous nous passer de ces acquis, sachant qu'il existe des méthodes et des catégories spécifiques à l'étude du langage, mais aussi que notre objectif scientifique ne relève pas de ce champ disciplinaire très spécifique et volontiers théorisant ? Les usages intuitifs ou sauvages de certains de ces acquis constituent un problème. Seule la communication de F. Pousin aborde directement cette question et traite le lien entre la linguistique et l'interprétation que nous donnons aux "mots de la ville".

Pour F. Pousin, une différence plus stricte doit être établie entre "mot" et "notion". Les premiers renvoient à des usages, des pratiques, alors que les "notions" instaurent des systèmes de savoirs, plus ou moins formalisés, pouvant correspondre à des disciplines.

Pour M.-C. Robic, avec les mots on est toujours dans des pratiques sociales, dont l'historicité est elle aussi intrinsèque.

M. Da Silva pense que ces usages sociaux s'inscrivent dans un champ intellectuel (la "ville", le "territoire") qui existe depuis une centaine d'années, créé des mots et les fait circuler.

J.-P. Frey souligne la grande difficulté d'identification des locuteurs dans le domaine dont il est question: caractère lacunaire et confus des sources, ou collectif de certaines productions littéraires.

Il lui est répondu qu'aucune histoire sociale n'est possible si ces problèmes ne sont pas abordés, et d'une façon ou d'une autre, traités.

Pour F. Pousin, la question des locuteurs doit absolument être posée, au moins sous l'angle des métiers, des constructions disciplinaires...

3-Quel rapport entretenons-nous avec le ou les "savoirs constitués" de l'intervention urbaine ?
Considérons-nous que le champ des langues savantes et techniques de la ville est constitué a priori, ou que celui-ci reste à inventorier, repérer, voire qu'il ne possède pas de consistance propre? Si nous reconnaissons une identité à ce champ, il peut être étudié de façon plus ou moins isolée; dans le cas contraire nous ne pouvons nous contenter d'approches trop fermées en matière de corpus et de disciplines. Cette question est à la fois celle de la constitution de nos objets de recherche, des corpus utilisés mais aussi de la position du chercheur, par rapport à l'urbanisme, comme savoir constitué; par rapport aussi aux approches "savantes" de la ville développées à partir des disciplines des sciences sociales, ou à leur interface.

H. Frank : le débat est rendu difficile, car il semble présupposer la constitution forte d'un champ scientifique de la ville. Or l'urbanisme n'est pas une discipline.

J. Garcia Bellido remarque, au contraire, que le passage de pratiques langagières à la constitution d'une discipline est fondamental. A ce moment, la langue se spécialise et se différencie volontairement du langage courant. Cette recherche généalogique est importante, car ces mots sont "notre famille". "Connaître sa famille et connaître ses parents" est une fin en soi, mais aussi un passage critique indispensable à la maturation d'un savoir disciplinaire. Nous touchons ici le principal objet de cette discussion, et un des principaux enjeux scientifiques de cet atelier.

J.-P. Frey pense que cette bataille des mots pour être symbolique, n'en est pas moins importante, puisqu'un de ses enjeux est la construction de légitimités de discours et de positions interventionnistes sur la ville.

S. Marques pense, à l'inverse, qu'il ne faut pas se laisser de cette façon prendre au piège de l'urbanisme. Un retour aux "mots de la ville", dans leur neutralité, serait souhaitable.

D. Bocquet souligne que les comparaisons sont a priori difficiles, et veut faire davantage œuvre d'histoire que de généalogie. Il peut s'agir de mettre en évidence des "moments" du changement lexical.

M.-C. Robic se demande quelles questions scientifiques communes nous nous posons. A côté d'un noyau dur de réflexion sur les catégories de la discipline (urbanisme, aménagement ?), une réflexion plus globale est possible sur la construction langagière des "questions" (au sens fort du terme) urbaines.

En effet, le débat fait apparaître clairement deux cercles de préoccupations. Tout d'abord, celles portant sur la discipline de l'intervention urbaine et sa genèse, qui peut être interrogée à partir de ces mots. L'autre cercle, plus vaste, collecte les mots de l'intervention urbaine (ou de la ville) de façon plus "neutre", et détecte des problématisations de l'intervention urbaine à partir des terminologies. Ces deux cercles sont-ils étrangers l'un à l'autre? Il est certain, que les corpus, les aires linguistiques et les époques ne sont pas les mêmes. Trois communications (J.-P. Frey, J. Garcia Bellido et H. Frank, V. Faucheur, P. Mantziaras) portent sur les corpus européens, théoriques et situés à la fin du XIXe et dans le premier tiers du XXe), alors que trois autres portent sur des corpus plus éloignés dans l'espace (Brésil : S. Marques et M. Da Silva) et dans le temps (XIXe siècle: D. Bocquet), avec des corporations autres (ingénieurs, administrateurs, architectes). Un des enjeux de cet ateliers est sans doute de perméabiliser ces deux types d'approche. Souligner à ce propos la position intéressante des communications de M.-C. Robic-D. Pumain et F. Pousin, échappant en partie à cette typologie.
 

Quelles pistes? quelles orientations ?

Le débat a été ouvert en fin de séance sur les orientations possibles des travaux menées dans le cadre et en prolongation de cet atelier.

Traductions et des transferts.
P.Y.Saunier a attiré l'attention d'emblée sur le voyage des homme, des idées, des doctrines dans le domaine urbain, bien connu mais pas assez étudié. Cela peut constituer une des clés méthodologiques de ces recherches, puisque la traduction est assumée comme telle par le contexte même de l'énonciation. Par ailleurs, les situations et explicitations de traductions semblent assez fréquentes puisqu'au vingtième siècle les langues savantes et techniques de la ville se posent nettement comme internationales (certains urbanistes furent des militants espérantistes).

Registres et champs.
Certains mots, ou certains systèmes lexicaux, connaissent des histoires remarquables, renvoyant à des positionnements idéologiques, professionnels, institutionnels. Ces histoires traversent plusieurs champs, pays... L'identification de tels termes et de leur cheminement est une autre entrée méthodologique. La question des "origines" s'y retrouve, mais aussi la capacité de vulgarisation des savoirs spécialisés; elle peut passer par des emprunts à d'autres sphères techniques ou savantes. Des approches comparatives peuvent être menées sur ces bases. L'histoire des sciences et techniques apporte certains outils qui pourraient ici être mis à profit.

Acteurs et locuteurs.
Cet atelier a mis en évidence le fait que les mots techniques et savants jouent deux rôles principaux. D'abord celui de la construction de cadres de communication entre des spécialistes de formation, pratiques... différents. Ensuite, celui de construire des légitimités de discours de compétence... nécessaires aux processus de professionnalisation et de reconnaissance. Est en jeu la constitution historique des savoirs et leur formalisation. A cet endroit un élargissement des corpus peut être tenté... et le rattachement à des situations (historiques, géographiques, "urbaines", sociales...) demeure fondamental. Les locuteurs doivent être identifiés car ceux-ci sont également acteurs... et les mots qu'il emploient sont indissociables d'une action sociale.


Notes

1. Certaines connaissent de nets ralentissements depuis 1985 (par exemple Recife, Salvador, Guadalaraja...), d’autres au contraire sont en pleine croissance (Bamako, Nouakchott).

2. La communication de Christine Lamarre sur le lexique des géographes dans la France moderne, et celle d'Annick Lempérière sur la cité d'Ancien Régime en Amérique hispanique.

3. Communication de Xavier Huetz de Lemps sur les glissements de sens du toponyme " Manila " au XIXe siècle.

4. Ciudades et villas (d'un rang inférieur) pour les républiques des Espagnols, puis une déclinaison de républiques indiennes : barrios, parcialidades (proches des ciudades comme par exemple à Mexico), pueblos cabeceras (chefs-lieux), pueblos sujetos (dépendants).

5. Communication de Chawqi Douayhi, "Nommer la ville en situation", étude fondée sur deux villes libanaises, Beyrouth et Tripoli.

6. Communication de Jean-François Pérouse sur les désignations d'Istanbul.

7. Communication de Li Dehua, "City in Chinese".

8. Cet exemple peut être rapproché de celui évoqué par Chawqi Douayhi pour Beyrouth dans les années cinquante. L'appellation al madîna al idâriyya (ville municipe) fait référence à une conception de la ville ramassée sur elle-même, nettement distinguée de ses faubourgs et proches banlieues.

9. Communication de Colette Vallat, "Premières réflexions autour des termes de casali et borgate...".

10. Le mot madîna, entendu comme ville intra-muros, est remplacé au début des années quarante par le mot balad, ce qui donne au mot madîna un sens nouveau, celui de ville entière.


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