UNESCO Social and Human Sciences
 
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Colloque " Les mots de la ville "
Paris, 4-6 décembre 1997

Rapports des ateliers II

Atelier n° 5 : " Les vocabulaires de la stigmatisation urbaine "
Président : Maria Stella Bresciani
Rapporteur : Jean-Luc Racine
Commentateur : Christian Topalov

Atelier n° 6 : " Plurilinguisme et création lexicale en ville "
Président : Abderahmane Moussaoui
Rapporteur : Paul Wald
Commentateur : Jérôme Lentin

Atelier n° 7 : " Les divisions de la ville "
Président : Marie-Louise Moreau
par le Rapporteur : Christian Topalov
Commentateur : Isabelle Backouche

Atelier n° 7 : " Les divisions de la ville "
par le Président : Marie-Louise Moreau
Rapporteur : Christian Topalov
Commentateur : Isabelle Backouche


Atelier 5 : Les vocabulaires de la stigmatisation urbaine

Jean-Luc Racine

Au point de départ de cette session sur les mots de la stigmatisation urbaine, l’on trouverait une interrogation sur un mot emblématique de la problématique du programme ‘Les mots de la ville’: slum. Slum : l’un de ces mots anglais (ou américains) passe-partout, omniprésent dans la littérature internationale de langue anglaise, aussi bien dans les textes des aménageurs ou des organismes de financement que dans la presse ou dans les écrits académiques.

Nous savons pourtant tous que ce mot passe-partout est pour une part un mot écran. Certes, il définit un ordre (ou un désordre) de l’urbanité, que l’Oxford Dictionary éclaire sous une double entrée: i)- une rue sordide et surpeuplée -ou un quartier- habituellement en ville, et peuplée de très pauvres gens, ii)- un bâtiment ou une maison impropre à l’habitation humaine. Mais le mot slum masque aussi une part importante des diverses réalités physiques qu’il est appelé à désigner: un même mot peut-il rendre compte à la fois d’un chawl de Mumbai, immeuble de rapport à étages, et d’un bustee de Calcutta, pâté de maison basses, de briques à toit de tuile, structuré autour d’une cour commune, une famille vivant souvent dans chaque pièce? Un même mot peut-il englober à la fois une favela de Rio de Janeiro ou un sovvenzionata italien? Comment traduire, ne serait-ce qu’en français, ce mot slum ? Par taudis? Par bidonville? On sait bien tout ce qui différencie un ensemble d’immeubles très dégradés d’un vieux centre-ville et les constructions de fortune, en matériaux de récupération, qui s’agrégent ça et là dans les interstices du tissu urbain.

Pourtant, derrière la diversité des apparences physiques, derrière les spécificités géographiques et culturelles, derrière les mécanismes historiques et économiques qui font naître cet habitat multiforme, se dégagent des points communs, dont un mot, sans doute, rend compte au mieux de cette appartenance partagée: stigmatisation. En choisissant ce dénominateur commun, on se place bien sûr dans le champ ambigu des perceptions, des représentations, celle qu’expriment des mots multiples qui nous retiendront ici: mocambo de Recife, penghu de Shanghai, médina du Maroc, cortiço de São Paulo, faubourg du Paris du XIXè siècle... Dans tous les cas, par-delà la diversité et les contrastes des lieux observés, se retrouve la double dimension relevée dans la définition standard de slum: la stigmatisation porte à la fois sur les lieux, et sur leurs habitants.

Inévitablement, par-delà cette diversité urbaine, des interrogations communes viennent à l’esprit. Quel fut le contexte historique de la genèse de ces lieux ? Quel rapport la puissance publique et l’idéologie dominante entretiennent-elles avec ces lieux, et avec qui les peuple, pour mener quelle politique: celle de l’oubli ? celle du mépris ou de la répression? celle de la réhabilitation menée pièce à pièce, ou après destruction ? Qui formule la stigmatisation: ceux de l’extérieur, ou aussi ceux qu’elle frappe, intégrant en eux-même l’image négative que les dominants ont forgée ? A l’inverse, n’observe-t-on pas des renversements de perspective, à mesure des combats idéologiques nourrissant le mouvement social comme la marche des idées: de la quête des origines à la glorification du prolétariat, ce sont bien de nouveaux regards qu’on observe, en des phases qui ne durent qu’un temps.

Neuf contributions apporteront autant de perspectives: trois portent sur le Brésil, une sur l’Inde, une sur la Chine, une sur le Maroc, une sur l’Italie, deux sur la France. Ou, pour croiser la trame géographique au fil d’une autre logique de classement: cinq portent sur des sociéts multiraciales et/ou coloniales, plurielles en tout cas (Brésil, Maroc, Inde), quatre éclairant des dynamiques ou les typologies identitaires, de classe ou autres, émergent de sociétés moins multiculturelles.

Des neuf textes ici pris en compte, certains offrent le tableau d’un cas précis, certains décrivent une situation nationale. Explicites ou implicites, des croisements internes à cette session 5 se font écho d’un texte à l’autre: ainsi des glissements de sens, du pouvoir des mots, des stéréotypes, de l’altérité. Bien entendu, des croisements externes relient également certains de ces textes à des études présentées dans d’autres sessions: les catégories de l’urbain, les registres socio-linguistiques et la production langagière, la création lexicale, les divisions de la ville, pour ne citer ici que quelques exemples. Pour ordonner toute cette richesse, je dégagerai quelques lignes de force, structurées autour des six mots-clés que sont: histoire, lieux, altérité, sens, politique, mots. Je concluerai ce panorama personnel - d’autres lectures des textes considérés seraient évidemment possibles - sur le concept d’ambiguïté, l’ambiguïté des mots répertoriés, et les situations qu’ils évoquent, expriment ou masquent, renvoyant à l’ambiguïté de l’action conduite pour que s’intégrent ou non dans la ville et dans la société tout entière ces lieux stigmatisés, qui ne sont naturellement pas de simples matérialités, mais aussi des objets de représentation, et plus encore des espaces de vie. Dans ce voyage sur quatre continents, nous franchirons moins souvent les seuils des demeures que nous n’évoqueront les quartiers méprisés des puissants. Mais en dernière analyse, ce sont bien les êtres qui importent: les mots de la stigmatisation mêlent indissociablement question urbaine et question sociale; structure et images de la ville en ses fragments organiques, et rapport entre habitants. Les mots de la stigmatisation nous content une histoire des villes, mais aussi, mais surtout, une histoire d’hommes, au passé ou au présent.
 

I. HISTOIRE

Premier mot-clé: histoire. Toutes les études présentées inscrivent les mots de la stigmatisation dans un contexte historique spécifique. On éclairera simplement ici quelques types de configurations historiques qui marquent à tous égards, matériellement et idéologiquement, l’évolution du tissu urbain et le regard porté sur la ville. On développera plus bas les glissements de sens ou de perceptions, et en esquissant rapidement l’histoire de quelques mots stigmatisants.
 

Les mots dans le mouvement de l’histoire

Si les civilisations classiques, tout comme les villes médiévales et celles de l’Ancien Régime ont connu une hiérarchisation de leurs espaces urbains, la continuité dans l’espace et le temps des classifications spatiales n’est pourtant pas immuable. Les formes et les mots de la stigmatisation qui marquent notre XXe siècle s’inscrivent inévitablement dans l’histoire des civilisations contemporaines, pour qui, souvent, le XIXe siècle fut décisif: mouvement d’industrialisation européen, décolonisation de l’Amérique du sud, colonisation de l’Afrique en dessinent quelques configurations.

Ainsi, est-ce bien du milieu du XIXe siècle, phase de démarrage de l’industrialisation, que John Merriman date l’apparition du langage moderne de la stigmatisation urbaine en France, frappant les quartiers ouvriers devenus périphériques. A Porto Alegre, dans le Sud brésilien, le langage de l’altérité qui définit l’exclusion et la discrimination sociale prend forme au moment de l’émergence de la citoyenneté, à la fin du siècle dernier, après l’abolition de l’esclavage. Sandra Pesavento rappelle ce que fut l’idéologie dominante de la République, proclamée en 1889: dans une société largement rurale et agricole, l’élite marquée par le positivisme d’Auguste Comte entend privilégier l’industrie et la rénovation urbaine. Porto Alegre se veut belle, hygiénique, ordonnée... et blanche. Sera stigmatisé ce qui s’écartera de ce modèle.

Un peu plus au nord du Brésil, à la même époque, l’expansion caféière et l’essor des chemins de fer stimulent São Paulo. Des choix, qu’exposent Maria Ruth Amaral de Sampaio et Ana Lucia Duarte Lanna, président à la gestion des mouvements migratoires liés à cet essor: les autorités encouragent plus une immigration étrangère que les mouvements internes de population. Aux migrants désirables, porteurs d’un savoir faire ou d’un petit capital, et perçus comme vecteurs de modernité, s’opposent d’autres travailleurs, indésirables ceux-là: les pauvres, perçus comme des bandits de bas-fond, pour qui la ville est niée, alors même qu’ils en forment une part.

En milieu colonial greffé sur de vieilles civilisations urbaines, la dualité peut être relativement simple: le glissement de sens qui fait passer de l’arabe madîna au français médina - péjoratif - s’inscrit très précisément, souligne Abdelmajid Arrif, dans l’histoire du protectorat français au Maroc, on y reviendra. En monde indien, Amitabh Kundu brosse un tableau complexe. La colonisation britannique fait apparaître des termes stigmatisants, qui révèlent une rupture nouvelle entre villes et campagne. La tradition sanscrite voit la dualité ville/campagne (pura/janapada) comme un continuum. Dans le nouveau contexte de la croissance urbaine sous maîtres étrangers, s’affrontent deux lectures de l’urbain. L’ordre urbain définissait traditionnellement une hiérachie planifiée, la ville étant au sommet d’un ‘’ordre moral déterminée par le roi et sanctifié par le brahmane’’. Pour d’autres, à l’inverse, les villes nouvelles, celles des ports coloniaux puis des industries, deviennent ‘’des lieux où les normes établies, les rites, les codes de bonne conduite sont constamment remis en question’’: elles sont des espaces à haut risque pour le dharma, l’ordre socio-cosmique devant gouverner toutes choses. L’histoire coloniale n’impose donc pas de seules visions exogènes: elle amène à repenser les catégories autochtones.

Le cas chinois, exposé par Shi Lu, s’inscrit dans un balancement historique contrasté. Par le traité de Nankin, en 1843, la Chine ouvre cinq ports aux commerçants étrangers, dont Shanghai. Les bas quartiers, les penghu, y sont stigmatisés. Après la victoire du parti communiste en 1949, les penghu seront rénovés, transformés, ou reconstruits : la révolution revalorise les travailleurs. L’ouverture au commerce extérieur, à compter des années 70, stimule un nouvel exode rural, créateur de nouveaux penghu, à leur tour dévalués.
 

II. LIEUX

Deuxième mot-clé: lieux. Quelle est la matérialité des lieux stigmatisés ? Diverse, multiple, évoquée par de nombreux vocables pouvant varier selon les villes, elle renvoie toujours à la dualité contenant/contenu, quartier/habitants, les premiers en venant à définir les seconds par le biais de stéréotypes. Autre dualité spatiale, celle du centre et de la périphérie, qui n’est pas sans évoluer, dans le temps ou dans l’espace.
 

La matérialité des lieux

Bien loin de l’omniprésence floue d’un vocable tel que slum, la richesse des vocabulaires locaux traduit la diversité des lieux stigmatisés. On peut distinguer toutefois au moins deux procédures: les variantes couvertes par un même mot, et la multiplicité des mots, soit caractéristiques d’une ville, soit définissant des types d’habitats stigmatisés. Nos exemples seront chinois et brésiliens.

Prenons Shanghai, et ses penghu. Le terme recouvre divers types d’habitat pauvre. Le canot couvert de natte en roseau qui abrite le migrant établi sur le fleuve est le shuishang penghu, la ‘chaumière sur l’eau’. Quand au fil des ans le canot pourrit et que la pauvreté persiste, la natte qui le couvrait devient tente: c’est le gundilong, le plus misérable des penghu. La chaumière basse, de bambou, de paille et de terre est le caopeng; la mansarde sur pilotis, bâtie sur l’eau, le shuishang gelou.

Les exemples brésiliens sont d’une autre nature, puisqu’ils illustrent à la fois la diversité des constructions des quartiers pauvres, mais aussi la pluralité du vocabulaire désignant les quartiers eux-mêmes. Compte surtout, en sus de la valeur descriptive du mot, l’évolution de sa ou de ses significations, et les connotations qu’elles impliquent. Voyez le beco de Porto Alegre: le mot désigne une rue étroite et courte, souvent fermée en un cul-de-sac. Mais sa charge connotée est bien plus forte que travessa, un terme désignant, de façon plus neutre, une petite rue étroite. Beco ne renvoie pas seulement à une morphologie urbaine. Péjoratif, le mot s’applique à ce qui est perçu comme un espace du contre-ordre, où règnent le jeu, l’alcool, la prostitution, qui définisent autant son champ sémantique - et les activités qui le marquent - que la matérialité de ses constructions. On trouvera donc d’autres termes pour désigner, dans un beco ou hors beco, des habitations de basse qualité: avenida, petites habitations autour d’un terrain ou d’un patio central; pardiero, constructions anciennes dégradées en taudis surpeuplés; casebre, et cortiço, que certains hygiénistes ont pu définir, si l’on peut dire, comme ‘‘impossibles à décrire’’.

Impossible à décrire ? On sait pourtant ce que sont les cortiços. A São Paulo, le terme désigne les constructions occupant un espace à l’intérieur d’un pâté de maisons ou dans la cour d’un immeuble : des rangées de pièces semblables (souvent en deux rangs), séparées par un passage de trois ou quatre mètres de large, aux maigres équipements collectifs : robinet, cuve pour se laver, latrine. Mais il est, toujours à São Paulo, un autre type, celui du centre ville dégradé, où des hôtels, des maisons à étages jadis de bon standing, voire des maisonnettes sont transformés en cortiços, dont on perçoit le trait commun: la promiscuité, l’entassement de plusieurs familles dans un espace trop limité. Le cortiço est un habitat collectif d’extrême densité. L’un des sens du mot est éloquent: une ruche, d’ouvriers (ouvrières) entassés.

Et les favelas ? Il en est 1600 à São Paulo, dans lesquelles vivent près de deux millions de personnes, sur des terrains publics jusque-là non construits - marais, collines - puis envahis et objets d’un partage spontané qui réduit à presque rien l’espace non bâti, au profit de logements allongés vers le fond, et n’offrant sur la ruelle qu’une porte et une fenêtre. On commence par des matériaux de récupération, bois, carton, plastique, puis le taudis devient maison de maçonnerie, les ‘bonnes’ favelas où trouve refuge une petite classe moyenne disposant de l’eau et de l’électricité, avec latrine, douche, et bien sûr télévision dans les logements.

Le mocambo de Recife, que décrit José Tavares Correia de Lira est au départ ‘’une petit abri rural fait de branches’’. En ville, il est une manière de cortiço, fait de huttes basses, une structure de bois soutenant un toit d’herbes ou de feuilles de cocotiers, les murs, quand ils existent, étant de terre ou d’adobe, de bois de caisse ou de bidons déroulés. Toujours règne la promiscuité.
 

Centre et périphérie

Où sont les pauvres? Où sont les quartiers stigmatisés? L’histoire des villes connaît des inversions, par lesquelles la dialectique du centre et de la périphérie change de signification. On connaît la dualité centre-périphérie à la mode américaine, la voiture permettant aux classes aisées de se forger un univers de belles banlieues, face à un centre ville riche de ses bureaux et de ses services, mais stigmatisé par ses quartiers résidentiels dégradés. Quelques pistes s’ouvrent ici. La première rappelle que les espaces stigmatisés peuvent se trouver aussi bien dans le centre qu’en périphérie. Mais leur statut peut varier. A Porto Alegre, les becos du centre, construits sur les versants ou infiltrés dans le carroyage géométrique des rues principales apparaisssent comme des enclaves anarchiques dans un tissu structuré. A l’inverse, les bas quartiers périphériques, où se sont aussi réfugiées les familles chassées des becos centraux par la rénovation urbaine, constituent des espaces d’exclusion, dont la toponymie ajoute parfois à la charge : emboscadas, qui désigne au départ la végétation où se réfugiaient les esclaves en fuite, Colonia Africana, un nom qui lui aussi renvoie à un passé d’esclave...

A Gênes, qu’étudie Sabrina Capra, le quartier excentré d’Il Ponente - l’Ouest - accueille les émigrants pauvres venus du sud de l’Italie, et ceux qui ont dû quitter le vieux centre. L’éloignement du quartier suburbain, et la difficulté d’y accéder ajoutent aux difficultés économiques et sociales de la population, et à la perception dominante qui fait d’Il Ponente un lieu à part, étranger au reste de la ville. A la ségrégation spatiale du quartier périphérique se greffe le jeu des représentations qui, avec suspicion ou pitié, peignent Il Ponente comme un lieu de déviance éventuellement dangereux, un espace où la marginalité est aussi existentielle.

Dans les villes marquées par le dualisme colonial, l’implantation du nouveau pouvoir inverse la relation entre centre et périphérie. Au Maroc la vieille ville autochtone de Casablanca va se trouver dévaluée face aux nouveaux quartiers européens qui se créent à sa périphérie, pour devenir, essor économique aidant, le nouveau centre. Dans un contexte différent, mais lui aussi marquée par les puissances étrangères, Shanghai a connu un processus du même ordre. Les concessions européennes s’établissent hors de la vieille ville chinoise, et transforment la géographie de la ville : le Strand devient un pôle majeur, tandis qu’une nouvelle périphérie pauvre se développe auprès des vecteurs de la nouvelle économie que sont le port, la gare, les usines.
 

Du contenant au contenu, du logement aux habitants : stéréotypes de la stigmatisation

Sur la conjonction d’un type matériel d’habitat, variable dans ses formes mais toujours pauvre, et de l’entassement des occupants, se fonde l’opinion extérieure stigmatisante qui, des caractéristiques connues du contenant - le logement - induit ce que devrait être le caractère supposé du contenu - l’habitant. Sabrina Capra met en lumière, par l’exemple italien de Gênes, cette pratique du stéréotype, ‘‘croyance portant sur des classes d’individus, des groupes, des objets, qui sont classés en catégories préconçues’’. Le lieu est censé définir l’habitant. La densité de la population, la saleté, la qualité misérable du logement et du quartier impliquent, pour la sagesse péremptoire des idées reçues, vice, criminalité, violence.

Partout l’on rencontre ce mépris parfois effrayé des nantis ou des ‘bonnes gens’ à l’encontre des habitants des quartiers misérables, à fortiori quand à la différence de classe s’ajoute, forte ou modeste, mais présente dans les esprits voire dans les discours, les différences d’origine, de religion, de communautés. Parfois même, plus besoin de stéréotype, la polysémie du mot traduit elle-même l’équivalence présumée du lieu et de l’habitant. Ainsi de la maloca de Porto Alegre: au sens premier, le mot désigne une maison indigène abritant plusieurs familles. Au sens second, une cachette. Au sens tiers un groupe de voleurs, de mauvais éléments. La corrélation est immédiate entre le type d’habitat, la couleur de peau et la condition sociale de l’habitant, et son comportement présumé déviant.

Peut-être doit-on revenir ici au second sens que l’Oxford Dictionary affecte au mot slum (11). En y voyant ‘‘un bâtiment ou une maison impropre à l’habitation humaine’’ le lexicographe, consciemment ou non, soulève des questions informulées relevant de plusieurs registres. Registre de la curiosité: qui sont ces humains - si nombreux pourtant - qui vivent dans un cadre inhumain ? Registre politique: quel régime, quel système socio-économique autorise pareil paradoxe, des humains dans de l’inhumain ? Registre dialectique: peut-on vraiment définir comme inhumain un type d’habitat dont doivent se satisfaire tant d’humains ? Registre dialectique inversé, enfin, celui qui relève normalement du non-dit: les humains vivant dans cet habitat inhumain sont-ils vraiment humains ? Une interrogation à ne pas prendre au pied de la lettre, sans doute, mais qui opère dans trop d’esprits une segmentation dévastatrice du corps social, en rejetant les habitants des lieux stigmatisés dans un sous-ordre, celui d’une humanité dévaluée.

Sans doute peut-on aller encore plus loin. Quand des textes anciens ou pas, coloniaux ou non, ne mentionnent pas d’habitat dégradé dans les tableaux qu’ils dressent des villes, est-ce parce que cet habitat n’existe pas, ou est-ce parce que ces logements, ces quartiers et leurs habitants sont si peu importants, si peu dignes d’attention, si dévalués dans leur humanité qu’ils ne méritent pas qu’on en parle ? Le stigmate peut être si fort qu’on occulte le stigmatisé, en dehors des textes normatifs. Le silence n’implique donc pas l’inexistence. Il peut simplement faire le vide sur ce qui est. Dans bien des villages indiens, quand on demande combien d’habitants y résident, fort souvent l’on s’entend donner un chiffre qui exclut les familles intouchables vivant dans leur quartier séparé. Certes des textes anciens, nous rappelle Amitabh Kundu, évoquent ces Chandalas intouchables, en charge des bûchers, qui ne peuvent vivre qu’hors des limites de la ville. Mais à l’inverse combien de textes muets, en Inde ou ailleurs, à tous les âges de l’histoire, sur les exclus, sur les stigmatisés?
 

III. L’ALTERITE

Quand le stigmate n’est pas tu, prend sens le troisième mot-clé : altérité. L’altérité exprime toujours une pensée hiérachisante, qui met en parallèle le statut social et la position géographique. On peut toutefois y trouver deux grandes variantes. La première, qu’on appellera de façon un peu réductrice l’altérité de classes, porte sur des sociétés culturellement et racialement homogènes. La seconde, l’altérité de communautés, caractérisent les sociétés multiraciales ou multireligieuses.
 

L’altérité de classes: faubourg et penghu

Dans la France du XIXe siècle, où industrialisation et urbanisation vont de pair, John Merriman retrace l’histoire de la perception des faubourgs par les classes dominantes. Faubourg, le mot est médiÈval: foris burgus - hors du bourg - étant souvent entendu comme falsus burgus - faux bourg. La ‘fausse ville’ est aussi peuplée de ‘faux ouvriers’, travailleurs qui ne sont pas membres des corporations professionnelles qui tiennent le haut du pavé. Pendant la Révolution, le Faubourg Saint-Antoine, proche de la Bastille, est un haut-lieu du mouvement. Au fil du XIXe siècle, cette double image va se renforcer : l’altérité matérielle des lieux, cadre d’une altérité dévaluée des personnes, devient porteuse d’une expression politique, qui plus tard donnera à Paris sa ‘ceinture rouge’, banlieues ouvrières votant communiste.

La peur des faubourgs remplace peu à peu celle des quartiers dégradés du centre. Tel parisien des beaux quartiers voit dans les rues sales et enfumées des faubourgs ‘un peuple presque sauvage’. Le très conservateur Journal des Débats, en 1832, place les ouvriers tout à la fois hors de la cité, et hors de la société politique (de fait, ils n’ont pas le droit de vote). Les ‘barbares’ qui menacent la (bonne) société, ne sont pas les Tatars ou les Cosaques qu’on a vus à Paris à la chute de Napoléon, ils sont dans les faubourgs manufacturiers, où vit une population ‘ignorante’, ‘misérable’, ‘féroce’, abrutie de vice, en proie à ‘une effroyable dégradation mentale’. A Lyon, capitale de la soie raffinée, les quartiers ouvriers, tel la Croix Rousse, sont jugés être hors du cercle de la civilisation. Les romans, même chez les auteurs progressistes comme Hugo, présentent les ‘barrières’, ligne de passage séparant Paris de ses faubourgs, comme les lieux mélangés de la pauvreté et du crime. Zola, lui, saura monter aussi la dépravation des beaux quartiers, tandis que, l’agitation politique montant, l’équation ‘classes laborieuses, classes dangereuses’ gagnera les esprits des classes dirigeantes.

Comment bougent donc les choses, à l’inverse, dans les régimes qui prônent la société sans classes? Dans le Shanghai post-révolutionnaire qu’évoque Shi Lu, les communistes n’ont pas fait table rase de la vieille distinction entre les bons quartiers (shanzhijiao = coins supérieurs) et mauvais quartiers (xiazhijiao - coins inférieurs). Certes le régime a mené à bien la rénovation des penghu, rebaptisés xincun nouveaux villages: village des marins, des ouvriers, du commerce. Le terme préserve toutefois la distance qui sépare citadins et paysans, et qui différencient les penghu des concessions du haut commerce et des beaux quartiers aux termes plus fleuris, tels que " villa " ou " jardin "...
 

L’altérité de communautés : médina et cortiço

Les sociétés coloniales, et le racisme qu’elles manifestent, ont fortement porté ce sentiment d’altérité entre communautés vivant dans des lieux distincts. L’exemple marocain, étudié par Abdelmajid Arrif, est particulièrement significatif. Les catégories en jeu ‘ville indigène/ville européenne’ (dans l’Inde française, on disait: ville noire/ville blanche) sont génériques: elles désignent non seulement des espaces, mais aussi des modes de vie et des valeurs différentes.

En arabe littéraire, madîna désigne d’abord la ville du Prophète, Médine, et par extension générique la ville, la cité, sans connotation ethnique ou religieuse. Repris et transformé par les Français, la madîna arabe devient la médina, qui n’est plus la ville en tant que telle, mais une partie de la ville: le territoire historique de la ville indigène, par opposition à la ville européenne qui se développe à ses côtés. Lu sur une carte, l’espace urbain traduit un ordre anthropologique. La médina est représentéee comme un espace grisé, enclos de murailles, dont les noms fournis ne renvoient qu’à quelques identifiants à connotation religieuse (mosquée, zaouia, mÈdersa). Sa figure emblématique est le labyrinthe de ses ruelles. Les auteurs coloniaux n’y décèlent qu’une confusion spatiale qui traduit pour eux le temps arrêté, ritualisé, répétitif d’une société bloquée, archaïque, marquée par le secret, les superstitions, l’obscurantisme. Le grisé de la carte, qui définit la médina, marque ainsi le ‘refus de reconnaissance d’une altérité qui déborde le registre de référence de l’auteur’.

A l’inverse, la ‘ville européenne’ a pour figure emblématique la ligne droite, et les rues larges dont les noms apparaissent clairement sur les cartes. Voilà l’espace du ‘temps prométhéen ouvert à l’action et à la dynamique du progrès’: un monde rationnel, moderne, aux composantes distinctes et hiérachisées. Le bâti devient une métaphore des communautés et des civilisations: face à l’élan des quartiers européens, la dégradation physique des médinas traduit ‘la ruine des âmes’ de la société qui les peuple: nous sommes bien, une fois encore, dans le registre des stéréotypes, même si pour Lyautey le principe de séparation des quartiers servait aussi à préserver l’héritage du passé.

Plus complexe dans sa diversité ethnique, la ville brésilienne vit aussi sur le mode de l’altérité, mais selon un nuancier spécifique. La grande césure relève de l’ordre de la couleur, et sépare le noir du blanc. A Porto Alegre, comme ailleurs, la ville belle est présumée blanche, les espaces stigmatisés sont noirs. São Paulo témoigne elle aussi de cette idéologie hygiéniste, porteuse d’une volonté de modernisation civilisatrice que mettrait en oeuvre le remplacement du noir par le blanc, de l’esclave, fut-il désormais libre, par le colon européeen. A la dualité blanc/noir s’ajoute la hiérachie des immigrés: allemands, britanniques, italiens, espagnols, argentins, dominent, dans cet ordre descendant, orientaux et noirs. Les cortiços l’emportent ainsi sur les favelas à la fin du XIXe siècle. Les immigrés italiens des cortiços ont en leur faveur l’idéal de blanchiment, et sont supposés être porteurs d’une civilisation dynamique, tandis que les favelas, peuplées de brésiliens séculaires, sont rejetées dans les espaces de l’exclusion.
 

IV. SENS ET VALEURS

Les mouvements de l’histoire, en changeant les rapports socio-économiques et politiques, changent aussi les villes. Les mots n’échappent pas à cette constante fluidité. Porteurs d’idéologie, vecteurs de hiérachisations banales ou d’idées nouvelles, les mots de la stigmatisation urbaine connaissent aussi des glissements de sens, mais traduisent aussi parfois l’inversion des valeurs dominantes.
 

Les glissements de sens

Le changement de perception de la ville indienne, perdant son statut de cité royale conforme à l’ordre du dharma va, urbanisation et industrialisant aidant, affecter des mots jusque-là neutres d’une valeur négative, dès lors qu’ils s’appliquent à la ville. Shahar, qui désigne la ville en ourdou, se décline en shahari, forme par laquelle on définit une personne ou un comportement opposés aux valeurs établies, ou manquant du respect dû aux anciens. En milieu rural, jhuggi ou jhonpdi, mots hindi, définissent des constructions de terre battue et de chaume, bannales et donc non connotées : ces mots, en ville, s’appliqueront à ce que l’anglais définit comme slum, à moins qu’on ne dise bustee à Calcutta, et gandi basti à Delhi, des variantes de basati, qui désigne au sens premier et neutre une résidence, urbaine ou rurale. Dans l’ordre relationnel, on trouve de tels glissements: dada, désigne en hindi un grand-père ou un grand frère, et s’emploie aussi de façon figurée, avec une touche d’affection ou de respect. Mais dans le monde des jhuggi, des jhondpi ou des bustee, le dada est le seigneur des taudis, le chef de bande qui impose de manière forte son pouvoir et sa protection aux résidents contraint de le payer, en espèces ou en services.

A Recife aussi, Jose Tavares Correia de Lira relève de telles mutations lexicographiques, ‘qui mobilisent les vieilles significations et les renvoient dans l’histoire, pour satisfaire de nouvelles sensibilités étrangères à l’étymologie du mot, et produire ainsi de nouvelles classifications’. Et de citer l’exemple de quilambo, qui signifie à la fois l’abri construit dans les bois par l’esclave noir en fuite, et le buisson où se cache parfois le bétail, avant de prendre le sens plus moderne d’abri sans air et sans lumière, ou d’être employé comme synonyme de cortiço.
 

L’inversion de sens: la valorisation de mots stigmatisants

Recife offre encore un parfait exemple d’inversion des valeurs d’un mot stigmatisant au départ: mocambo, si stigmatisé que se crée même, à la fin des années 1920, une ‘Société des ennemis du mocambo’, appelant quasiment à une planification urbaine eugènique, détruisant ces ilôts de pauvreté qui nuisent à l’image exaltée d’une ville progressiste, civilisée, hygiéniste. Mais ce que les services d’aménagement urbain condamnent devient pour d’autres dans le même temps, par retournement des valeurs, un héritage culturel à préserver. Artistes, folkloristes, peintres, romanciers, et intellectuels, tel Gilberto Freyre, voient dans le mocambo si dénigré le lieu privilégié du contact nécessaire avec la culture noire et métisse. S’y mêle un régionalisme chantant le Nordeste, d’où viennent nombre de migrants misérables. Ainsi, dans les années trente, le mocambo devient-il ‘un symbole de la genèse linguistique, historique, anthropologique et architectural du Brésil’. Il revalorise la figure du Noir stigmatisé, en soulignant chaleureusement sa contribution à la culture nationale. Par le fait, c’est une autre image de la nation que véhicule la revalorisation du mocambo stigmatisé. Contre un nationalisme porté par le pouvoir unitaire de l’Etat glorifiant la ville géométrique et le peuple brésilien, le mocambo porte les valeurs des identités régionales et des ilôts culturels déviant, au profit du paganisme, de la catholicité régnante. Il n’est pas jusqu’à la matérialité frustre du mocambo qui ne retrouve une valeur nouvelle, et une pertinence technique oubliée: la terre et la paille témoignent de l’efficace authenticité d’un primitivisme qui sait se marier à la nature, à ses eaux, à ses couleurs, au chaud climat tropical. Contre la promiscuité des cortiços ou des favelas, le mocambo ainsi glorifié devient la preuve tangible des capacités d’adaptation d’une population détribalisée, face aux situations matérielles et sociales les plus dures. Un pas de plus dans la politisation, et le mocambo, lieu de pratiques religieuses hétérodoxes et de moralité suspecte, repère d’esclaves en fuite et d’hérétiques, devient l’habitat témoin du droit du prolétariat à vivre en ville, et un foyer à potentiel révolutionnaire régénérateur.

Que le mocambo réévalué se démarque des cortiços et des favelas n’empêche pas ceux-ci d’être à leur tour objets d’une nouvelle lecture. A São Paulo, les cortiços où vivent les immigrants italiens bénéficient alors d’une nouvelle vision romantique et civilisatrice, mêlant aussi bien l’amour de l’opéra que la revalorisation du travail, précédemment dévalué par l’expérience esclavagiste. Les favelas des nordestinos, décrits jusque-là comme des repaires sales et dégradés, au physique comme au moral, de paresseux s’abandonnant au vice et à a criminalité, deviennent, romantisme aidant, des lieux pittoresques de socialibité festive, qu’idéalisent des chansons populaires.

Bien entendu, le Brésil n’a pas le monopole de tels retournements, mais ils y sont particulièrement riches, car le contexte multiculturel multipie les voies d’une réévaluation. A tout le moins fut-il partout possible, dans la grande espérance révolutionnaire du XIXe siècle, de voir dans les quartiers populaires les plus pauvres, non plus le vice et le crime, mais le foyer révolutionnaire et prolétarien porteur d’avenir. La logique de la lutte des classes accrût la marque identitaire des quartiers pauvres, faubourgs, banlieues: charge négative pour les notables, qui au fil du XIXe siècle donnèrent à la stigmatisation des bas quartiers un tour politique, charge positive pour les intellectuels révolutionnaires ou sympathisants. Pour les uns comme pour les autres, la Commune de Paris sera aussi perçue comme la revanche avortée des expulsés de la modernisation hausmannienne de Paris.
 

V. POLITIQUE

Politique: cinquième mot-clé. Court à travers toutes les études, explicite ou en filigrane, la grande question des politiques publiques dont le rôle est évidemment essentiel dans tous les cas de figure.
 

Stigmatisation et politiques publiques

Le lien entre stigmatisation et politiques publiques se noue selon deux modes opposés majeurs. Soit l’idéologie dominante charrie si puissamment la stigmatisation des bas quartiers qu’elle gouverne aussi négativement le pouvoir politique, qui peut se montrer ou répressif à l’égard des pauvres, ou plus simplement négligeant. Soit le pouvoir lui-même met en avant une idéologie socio-politique où la ville - un certain modèle de ville - est la vitrine des valeurs qui fondent cette idéologie. La encore peuvent en découler une politique de réforme urbaine, favorable ou défavorable aux lieux stigmatisés et à leurs habitants, ou une politique d’ignorance et d’abandon des lieux difficiles.

On ne s’arrêtera guère sur ce thème d’importance, mais qui nous entraînerait hors du champ lexical qui nous retient ici. Notons simplement quelques directions, avant d’en revenir, dans la partie suivante, aux mots eux-mêmes.

Première tendance: la négligence, l’abandon. A Porto Alegre, les becos, ‘espaces maudits’, ne bénéficient pas des améliorations urbaines procurées par la municipalité. Même chose à Gênes, où les lieux stigmatisés, tel Il Ponente, souffrent de sous-équipement. Seconde tendance, la destruction. L’hygiènisme brésilien eut un antécédent français, qui donna au Paris du Second Empire son apparence nouvelle: Haussmann ‘nettoie’ la ville de nombre de ses quartiers difficiles, et redéfinit les critères de l’urbanisme. Les valeurs que cet urbanisme affiche, valeurs de style et de rationalité, de circulation, de monumentalité, ne peuvent être seulement appréciées en elles-mêmes. Elles impliquent des mouvements de capitaux et des mouvements de personnes, des appels et des rejets: la question urbaine, comme au Brésil et comme partout, est une question sociale, et donc politique. Troisième tendance: la rénovation qui revalorise le lieu stigmatisé. Elle peut suivre (rarement) une destruction visant à reloger sur place les déshérités. Elle peut aussi être une rénovation sur place, moins coûteuse qu’une destruction/reconstruction mais permettant d’équiper (eau, latrines, voirie, électricité) les lieux stigmatisés à la faveur d’un retournement du regard politique envers les défavorisés: des penghu de Shanghai aux bustee de Calcutta, les communistes au pouvoir, avec ou sans la Banque Mondiale, ont œuvré dans cette voie, sans résoudre pour autant la question urbaine.

La France de l’après-guerre, qu’observe Numa Murard, offre un exemple moins politiquement estampillé de nouveau regard sur les lieux stigmatisés de la misère, la croissance des ‘Trente glorieuses’ aidant. Le vocabulaire change avec la politique urbaine: la guerre contre les taudis ouvre la voie à la cité et au grand ensemble. La fièvre constructrice traduit une nouvelle formulation de la question sociale: l’on passe d’une relation conflictuelle avec le prolétariat à un objectif consensuel du bien-être pour tous. Mais le prix à payer pour ces logements à bas prix n’est pas seulement financier: la massification des opérations d’urbanisme impose ‘‘des logements standardisés et interchangeables pour des individus standardisés et interchangeables’’. On en connaît aujourd’hui les limitations.
 

VI. MOTS

Sixième mot-clé, inévitable, hors de toute dérive tautologique: mots, l’objet même de ce séminaire. Des mots de la stigmatisation aux mots de l’aménagement urbain, l’on s’arrêtera à deux interrogations. La première portera sur la création des mots. La seconde sur leur pouvoir.
 

La création des mots

L’exemple français, qu’analyse Numa Murard, nous retiendra en premier lieu. Il est d’abord un vocabulaire populaire, régional ou pas (le coron, la courée), descriptif (baraquements, bidonville) ou spatial (la zone). Il est aussi un vocabulaire administratif, classificateur et descriptif: cité de transit de l’après-guerre, cité ouvrière, cité-jardin. Au départ, une catégorie descriptive se formule en son entier : habitation bon marché, puis habitation à loyer modéré. Son succès même lui vaut rapidement de devenir initiales (HLM) éventuellement déclinées (HLMO, ordinaire; HLMA, amélioré). La langue bureaucratique fait aussi naître des contractions: logéco, pour logement économique, lopofa, pour logement populaire et familial. Les sigles, parfois, deviennent langage d’aménagement, réel ou prévisionnel, qui n’exclut nullement la stigmatisation, plus ou moins forte, qu’implique la nécessaire action sur des espaces difficiles et en faveur de masses nombreuses. La zone, de la périphérie parisienne, change de sens en étant qualifiée, et en passant du langage populaire à celui des aménageurs des années 60 ou du début des années 70. Ainsi de ZAC, ZAD, et surtout ZUP: zone d’aménagement concerté; zone d’aménagement différé; zone à urbaniser en priorité. Dans le même temps, des concepts nouveaux, passent du vocabulaire des aménageurs au langage commun: si ‘habitat insalubre’, forme politiquement correcte avant l’heure pour remplacer taudis, reste un jargon administratif, les grands ensembles, leurs barres, leurs tours sont repris par tous. Des néologismes se répandent, le plus symptomatique étant sans doute la ‘sarcellite’, qui définit ces maux des grands ensembles pourtant récents dont la ville de Sarcelles, en banlieue parisienne, offre l’exemple, un exemple négatif qui marque l’échec d’une politique de la ville jouant sur les grands nombres. La toponymie des nouveaux quartiers n’est pas innocente. Souvent elle se déconnecte de l’histoire, et se pare de noms d’oiseaux, de fleurs, de planètes, de couleurs. Le subterfuge évoquant les beautés de la nature vise en fait à ‘nommer des non-lieux’.

Qui nomme ? D’où viennent les mots qui prétendent être neutres, mais qui, de facto, stigmatisent ? Souvent de la puissance publique ou des groupes dominants. Se pose dès lors la grande question de l’auto-perception. Sandra Pesavento souligne comment les mots stigmatisants sont internalisés... quand l’internalisation du stigmate n’aboutit pas à occulter le nom même du lieu, un processus que relève Sabrina Capra à Gênes. Le logement social s’y range en deux catégories: les convenzionata, appartements à vendre, construits par le secteur privé sur des terrains aménagés par la puissance pubique, et les sovvenzionata, blocs construits par la puissance publique, appartements en location attribués à des familles en difficulté. Dans le premier cas, l’occupant, acheteur, choisit sa résidence. Dans le second, le locataire se trouve attributaire de son logement: il est choisi. Pour beaucoup de ces locataires, leur résidence non choisie est vue, non sans quelque sentiment de culpabilité, comme la marque de leur déchéance. Aussi nombreux sont ceux qui, vivant dans l’un de ces ensembles locatifs les plus stigmatisés, la Case di Elizia Popolare, nient simplement y résider...

On ne peut que suivre John Merriman, quand il souligne l’impérieuse nécessité d’intensifier les recherches sur le sentiment de l’identité collective (ou sur son absence). D’une façon générale, et la plupart des textes dont il est ici rendu compte le confirment, les analyses des perceptions externes -quelles soient stigmatisantes ou favorables, réformatrices ou révolutionnaires- l’emportent sur l’étude des visions propres des habitants. Cette relation entre résidents et extérieurs doit être analysée aussi en terme de pouvoir. Retour au politique, pour une part; retour aux mutations de sens évoquées plus haut, certes. Il faut plus précisément s’interroger ici sur le pouvoir des mots.
 

Le pouvoir des mots

Les mots éclairent, masquent, démasquent, obscurcissent aussi. Amitabh Kundu souligne ce pouvoir obscurcissant des mots du jargon urbanistique international, qui standardisent les concepts de l’aménagement urbain et les mots de la ville, aidant ainsi à mettre en oeuvre, de pays en pays, des programmes simplifiant exagérément les réalités locales, et escamotant dangereusement leurs spécificités. Danger parallèle de ces concepts de chercheurs ou de décideurs, ces jugements explicites que des formules telles que ‘sur-urbanisation’ (over-urbanisation) ou ‘pseudo-urbanisation’ charrient, rendant implicite la pertinence d’un seul modèle, d’un seul mode d’urbanisation: des formules qui stigmatisent les lieux, les groupes ou les pratiques qui s’écartent du modèle, au risque de faire d’une part des hommes des êtres en trop, perturbant ou souillant de leur présence l’illusoire idéal urbain.

Pour autant, les mots ne créent pas les espaces, ils les qualifient. John Merriman dénoue le fil complexe qui relie les mots, les mécanismes socio-économiques, et les phénomènes identitaires que font naître les lieux stigmatisés: ‘‘Une attention accrue à la question du langage et du sens de l’identité dans le monde changeant de la vie urbaine peut nous faire mieux comprendre et évaluer le pouvoir des mots. Pourtant, dans le même temps, cette approche peut aussi éclairer en quoi le pouvoir langagier et l’impact des mots de la stigmatisation résultent de changements économiques et sociaux qui créent des espaces urbains défavorisés, lieux où sont rejetés gens et activités que le centre repousse. Les mots stigmatisent, et peuvent renforcer en cela un sentiment d’identité collective et d’appartenance (et en même temps de non-appartenance au centre), mais ils ne créent pas ces espaces en première instance’’ (12).

Perdant leur sens ou leur pouvoir, les mots peuvent disparaître, ou du moins devenir inusités: ainsi de ‘la zone’, ceinturant jadis Paris. Le mocambo de Recife n’est plus ce qu’il était. Il est devenu un terme vague, archaïque, retombé dans un usage vernaculaire, incompris hors des limites de sa population originelle, ou d’un cercle spécifique d’intellectuels. Façon de dire qu’il est devenu un mot exotique ou, comme la maloca de Porto Alegre, méconnaissable elle aussi, un mot de mémoire pour un lieu de mémoire qui n’est plus lui-même.

Pour mesurer le pouvoir des mots, il faut aussi ne pas être dupe de leur polysémie. Dans un même temps, ou au fil du temps, un même mot peut signifier des choses fort différentes. Exemple, ce mot presque absent de cette session: banlieue. Dans les années 1970, les banlieues parisiennes désignent deux réalités tout à fait opposées. D’une part les grands ensembles populaires en location, qui ont résolu la crise du logement, mais dont on sait déjà qu’ils posent problème. De l’autre, tout aussi éloignés du centre, ou jouxtant les villes nouvelles sensées rééquilibrer l’essor de l’agglomération, ces banlieues pavillonnaires attirant une classe aisée de cadres, dans de ‘nouveaux villages’ dont on vante les lotissements de maisons individuelles avec garage et gazon, la verdure et les parterres fleuris, les courts de tennis. Vingt ans plus tard, chômage et médias aidant, le mot banlieue a pris une charge essentiellement négative, que connotent dans l’opinion publique la dégradation des lieux et des mœurs, le recul du civisme, la délinquance des jeunes, la violence, la drogue, les écoles en difficulté, dans la plus parfaite confusion entretenue sur les effets de l’immigration.

Les jeunes de ces ‘banlieues difficiles’ nous rappellent au passage que les mots de la ville ne sont pas seulement ceux des décideurs et des médias. Comptent aussi les mots des stigmatisés, porteurs d’une culture (ou contre-culture) qui sonne comme en écho de phénomènes urbains transnationaux, et qui se donne comme vecteurs des formes qui sont autant de signes de reconnaissance des stigmatisés: signes qui n’ont de sens que par dérivation, écriture esthétique parodie de langage: les tags; des chants qui content, dans la langue de tous les jours et sur des rythmes propres, la vie de la banlieue: le rap; un vocabulaire inversant les syllabes comme pour retourner le mépris des usagers du bon français: le verlan. Le sentiment de ne pas appartenir au centre bourgeois a pu jadis favoriser l’émergence, dans un contexte politique prégnant, d’une conscience de classe. Aujourd’hui, chômage accru, syndicalisme affaibli et partis politiques sans militants laissent les sentiments identitaires créer des formes nouvelles, que marquent des mots nouveaux. Mais pour quelles relations sociales, pour quel sens de la cité et de la citoyenneté, pour quel pouvoir, ou quel contre-pouvoir ?
 

CONCLUSION: DE L’AMBIGUITE DES MOTS A L’AMBIGUITE DE L’ACTION

En 1954, nous conte Numa Murard, le sociologue français Paul-Henri Chombart de Lauwe tourna un film - une biographie fictive mais significative - sur une courée du treizième arrondissement de Paris. Les résidents, mais aussi les intervenants extérieurs (prêtre, médecin, avocat) furent invités à la projection du film terminé, qui mettait en lumière à la fois les points sombres: insalubrité, alcoolisme, tuberculose et délinquence juvénile; et les qualités humaines du quartier: solidarité, convivialité, chaleur humaine. Le film fut jugé trop noir par les rédisents, et trop complaisant par les intervenants extérieurs. L’épisode illustre au mieux les ambiguïtés qui pèsent sur tous les travaux portant sur la stigmatisation urbaine (mais le problème serait exactement le même en milieu rural).

Une première ambiguïté porte sur le rapport au regard, qui prend une importance accrue dans des temps où, au contact in situ de l’élu, du porte-parole et du militant, se superpose le regard médiatique. Mais faut-il voir pour stigmatiser? Voir par soi-même, ou par l’oeil intermédiaire des observateurs pourvus ou non de caméras? Le stéréotype laisse penser que l’idée toute faite se passe de l’expérience directe. Faut-il donc voir pour briser le stéréotype? Mais combien voient superficiellement, et renforcent simplement les clichés existants? La vérité des lieux et des hommes ne s’enferme ni dans les regards, ni dans les mots. Là où le regard stigmatisant ou apitoyé verra de la promiscuité, tel autre verra une saine convivialité.

L’ambiguïté du regard peut traduire le pluralisme du réel, qui peut être, en même temps ou tour à tour, marqué par la promiscuité et/ou la convivialité. Elle peut aussi, plus simplement, résulter de la dualité de l’observateur et de l’observé. Qui stigmatise? Qui accepte, qui rejette la stigmatisation? Quelles formes prennent cette acceptation ou ce rejet? On a entrevu combien multiples pouvaient être, au fil des situations ici évoquées, les cas de figure, et comment aussi, par-delà le temps et l’espace, quelles catégories pouvaient être utilement retenues, dès lors qu’elles faisaient place au complexe et au mouvant, refusant le stéréotype et l’illusoire immobilité.

Une autre ambiguïté porte sur l’usage de la stigmatisation. On peut stigmatiser pour rejeter dans la dure condamnation, ou dans le passif oubli. On peut aussi, à l’inverse, être tenté de privilégier le sordide et le dramatique - au risque d’ajouter à la stigmatisation - pour agir, et appeler à l’intervention des pouvoirs publics: une stigmatisation de bonne volonté, dans laquelle Murard voit en fait ‘le produit de la pitié, la rançon de la politique du coeur’.

Ambiguïté décisive, que celle qui gouverne le rapport à l’action. Chombart de Lawe, pris entre deux feux après son film de 1954, rappelait à juste titre que mettre en lumière les qualités humaines des habitants d’une courée stigmatisée ne devait en rien servir de prétexte à l’escamotage des problèmes, ni bien sûr de justification à l’inaction. Je n’entrerai pas ici sur ce que devraient ou pourraient être les politiques publiques de la ville. Par-delà le rôle de l’Etat et celui des classes dominantes; par-delà l’intercession des élus ou des divers groupes en jeu sur le terrain urbain; par-delà les regards médiatiques ou scientifiques, et sans nier en rien leur nécessité, j’inviterai simplement à entendre la parole du stigmatisé derrière les discours idéologiques ou les instrumentalisations intéressées, tout en sachant que cette parole n’est pas uniforme, et qu’elle peut, elle aussi, être idéologique, être instrumentalisée. Voir ne suffit pas, ni entendre. Derrière la stigmatisation, euphémisée ou non, il faut écouter, comprendre, transmettre.

Derrière ces inévitables obstacles, il faut sortir de la dissymétrie favorisant le seul regard extérieur. Il faut s’interroger sur l’épistémologie de la recherche, comme sur la légitimité du vocabulaire, et sur la pertinence de l’action. Les opérations langagières sont aussi ambiguës que sont délicates les politiques d’aménagement. Les mots de la ville, pas plus que les autres, ne sont des mots innocents.


Atelier 6 : Variations langagières et évolution lexicale en ville

Paul Wald

Dans un premier projet du Séminaire de décembre 1997, cet atelier devait s’intituler " plurilinguisme et création lexicale ". Cette problématique semblait commune à un certain nombre de recherches en cours ou en projet dans le programme " Les Mots de la ville ". Il s’est révélé cependant que ce projet d’atelier comportait une contrainte thématique trop forte : il n’y avait qu’un petit nombre de communications proposées qui se laissaient classer prioritairement sous cette rubrique et certains auteurs, tout en intégrant des éléments de cette problématique, préféraient centrer leurs contributions sur d’autres aspects de leur recherche. En effet, outre les communications discutées ici, on retrouve dans d'autres ateliers des communications où cette problématique est présente : c’est le cas, parmi d’autres, pour certaines communications des ateliers " Les registres sociolinguistiques et l’urbain " (Henia, Moussaoui), " Vocabulaires de la stigmatisation urbaine " (Arrif) ou encore celle de la contribution de Poutignat, Streiff-Fénart et Diagana (13) à l’atelier " Nommer les nouveaux territoires urbains ", dont certaines observations seront commentées aussi dans ce rapport. Faute de pouvoir réunir dans un seul atelier les débats sur le plurilinguisme et la création lexicale, il nous a paru préférable et plus réaliste de regrouper les communications qui nous ont été proposées sous une rubrique plus abstraite, pouvant englober les effets du plurilinguisme et de la création lexicale dans un contexte plus général : celui de la variation langagière.

En effet, ce sont les hypothèses et les options (hypothèses et options de l’acteur et de l’observateur) sur la signification sociale de la variation langagière qui sont à l’origine du donné sociolinguistique. Dans un autre atelier de ce séminaire, celui qui portait sur les registres sociolinguistiques (atelier 3), on a pu envisager la variation langagière en ville comme constitutive du champ paradoxal des registres. Les registres se définissent alors (voir le rapport de l’atelier 3 par François Leimdorfer) comme des modes de discours socialement affectés, constitués de formes d’énonciation qui leur sont typiques dans l'usage et qui s’offrent paradoxalement à l'observation par le fait même que leur usage va de soi (14) pour des groupes ou des finalités sociales de leur affectation ; façons de parler non marquées dans leur domaine propre et qui ne deviennent visibles que par l’irruption de ce qu’ils excluent. Parler des registres du discours revient donc à parler de l’affectation des différences langagières à des types d’activité et à des places de prise de parole (lieux d’énonciation).

Or, pour revenir aux mots de la ville, leur existence en tant que catégorie signifiante est tributaire non tant des processus purement linguistiques que de ce type de régulation sociale du discours qui s'actualise dans les registres. En effet, en langue, dans le lexique proprement dit, il n'y a rien qui puisse garantir une catégorie telle que " les mots de la ville ". Si elle est pourtant opérante, c'est que cet effet de sens se stabilise dans le cadre des registres associés à des types d’activité. En effet, c'est bien de types d'activités dont il s'agit lorsqu'on parle du langage qui leur est affecté : " discours urbain ", " langage des spécialistes ", etc. Une des communications présentées dans cet atelier a été consacrée, justement, à l'expansion d'un tel registre où certains mots deviennent " mots de la ville " : lorsque Škiljan analyse l'expansion du vocabulaire des noms communs dans les légendes des plans successifs de la ville de Zagreb, c'est bien l’histoire de l'affectation des mots à un tel registre discursif (et non pas l'évolution linguistique du croate) qu'il décrit.

Nous retrouverons, derrière les communications de cet atelier, implicitement, une idée de registre semblable à celle de l'atelier 3. Les contributions regroupées ici visent cependant non tant l'économie des registres dans des situations urbaines que les effets de sens qui se construisent à partir de la variation. Elles portent en premier lieu sur ce que l’on pourrait appeler les conditions de l'indexicalité des faits de variation (rappelons ici qu'un énoncé est dit indexical, si la valeur d’acte de son énonciation est tributaire de la situation sociale dans laquelle on l’énonce. Dans cette perspective, un registre sera une zone d’indexicalité et une variété linguistique sera socialement ou empiriquement identifiée comme productrice de signification sociale si elle est associée à une telle zone). Pour prendre un exemple africain tiré du résumé de communication de Thiam, l’usage du français toponymique à Dakar par l’ensemble de la population urbaine (y compris donc les non francophones) y est référé à des réalités centrées sur la modernité et il correspondrait bien à des modes de catégorisations alternatives par rapport à des désignations plus traditionnelles. Thiam parle de " catégorisations sociolinguistiques " pour marquer que ces registres mettent en jeu le rapport des locuteurs " au pouvoir symbolique véhiculé par le facteur linguistique ".

Dans cet exemple, la variation langagière qui permet ces effets de sens relève du contact des langues : c’est la présence du français qui est investie comme constitutive de registre puisqu’elle est indexicale de la situation d’énonciation. Or, outre la différence de langue, la variation langagière investie pourrait provenir de bien d’autres traits linguistiques : des variations au niveau de la syntaxe, du vocabulaire, de l’accent, etc., peuvent être vus comme supports de registres. Le registre qui se dégage peut s’appuyer alors tant sur des usages locaux particularisant un style que sur le choix d’une langue dans un répertoire plurilingue. Si le choix des langues dans les situations de plurilinguisme (et notamment dans la diglossie et dans les plurilinguismes inégalitaires) peut être vu comme un bon modèle pour ces rapports, il n’épuise donc pas pour autant le domaine bien plus général de la prise en charge des variations langagières à travers des registres du discours.

Tout en s’attachant à l’effet de sens qui se construit à partir de la variation langagière, on peut choisir divers éclairages pour discuter les contributions de cet atelier. Celui, d’abord, de la discussion du contact des langues, souvent à l’origine de l’émergence et de la différenciation des mots de la ville. Mais, il nous fallait envisager également l’histoire des rapports langagiers dans la ville, d’autant plus que l’appropriation de la ville par des mots accompagne l’histoire urbaine et que les traces de cette histoire qui est aussi linguistique se réinterprètent constamment dans le présent. Finalement, s'agissant de l'affectation des variations langagières qui font surgir les mots de la ville dans le discours, nous discuterons aussi, grâce au communications regroupées dans cet atelier, quelques modalités de la mise en discours des mots qui concourent à cette affectation.

N.B. Cet arrière-plan, et l’importance attachée dans cet atelier à l’émergence des registres dans le discours urbain pouvait justifier alors, qu’en plus des communications spécifiquement consacrées aux mots de la ville, nous avons pu discuter également des textes qui traitaient de l’émergence de la langue urbaine dans des environnements sociaux où l’enjeu du discours sur la ville se définit dans la contrainte du discours dans la ville. On a eu à en discuter à propos d'une esquisse historique de la succession des configurations du plurilinguisme dans les villes tchèques (Uherek), et grâce à l’exposé d'une approche anthropologique du fonctionnement de la variation linguistique dans la situation plurilingue contemporaine des villes zambiennes (Spitulnik).
 

Mots de la ville et contacts de langues

Le problème du contact des langues n’est absent d’aucune des communications de cet atelier. Même dans les pratiques apparemment " monolingues ", la pluralité des langues à l’horizon du discours urbain apparaît comme un facteur potentiel de la formation des registres. Ainsi, dans l’exposé de Uherek, outre la genèse de la langue nationale en ville qui est l’objet spécifique de sa contribution, on trouve aussi la description d’un cas de différenciation de registres mettant en jeu le multilinguisme social. Il rapporte en effet le remarquable décalage entre registres publics et pratiques privées dans l’usage des intellectuels patriotes engagés dans la défense et l’illustration d’une langue nationale tchèque au cours du XIXe siècle. Leurs choix langagiers permettent d’entrevoir ici le fonctionnement social de la variation. Les registres publics (15) : littéraire, officiel, etc., où l’on s’efforça par une démarche volontariste d’utiliser un tchèque modernisé et débarrassé de ses emprunts à l’allemand, offraient une image idéale de la langue nationale. Or, ces usages volontaristes fonctionnent d’une manière fort différente des usages écrits privés, notamment dans les correspondances. En effet, dans leurs écrits plus intimes (en tchèque), ces militants de la langue nationale se permettaient non seulement davantage d’emprunts à l’allemand, mais également aux autres langues d’Autriche-Hongrie (en l’occurrence, dans les correspondances citées, au slovaque, au slovène, au serbe, au polonais, au bulgare, au hongrois et au latin), parfois glosés en allemand. Ce décalage illustre alors des processus de stabilisation des registres qui sont à l’œuvre dans l'acte d’énoncer : au-delà de l'apparente stabilité des registres associés aux "fonctions" sociales, les registres publics et privés se construisent dans la pratique discursive de ces intellectuels patriotes, comme des produits de diverses opérations de délimitation du champ des ressources linguistiques structuré par ces choix indexicaux.

Dans la communication de Spitulnik, c’est la situation sociolinguistique contemporaine de la ville africaine qui se caractérise par la co-présence des options de délimitation de registres mettant à contribution le plurilinguisme. Mais là, où, pour l’historien de l'évolution sociolingustique des villes tchèques, le jeu des options constitutives des registres apparaît en quelque sorte comme un détail du comportement langagier des intellectuels, l’approche anthropologique de Spitulnik révèle un processus fondateur. En effet, si la dénomination de la " langue urbaine " : Town Bemba, suggère d’abord une langue créole stable, constituée une fois pour toutes, l’observation des pratiques, des politiques et des idéologies offre une image beaucoup plus mouvante et complexe. En fait, l'acteur/locuteur urbain peut employer la locution " Town Bemba " soit comme étiquette idéologique pour un code particulier (et alors on parlerait le bemba dont le Town Bemba ne serait qu’une pratique particulière en contact avec les autres langues en présence) soit comme la désignation d’" un ensemble de pratiques multilingues " qui sont variables et variées mais qui n'en sont pas moins porteuses d'effets de registre spécifiques. Cet " ensemble de pratiques multilingues " se caractérise par des emprunts et des alternances codiques entre l'anglais et la langue africaine. Cependant, dans le jeu des effets sociaux de la variation langagière, le statut de ces emprunts et alternances est variable. Les styles et les origines des emprunts peuvent passer inaperçus ailleurs que dans le point de vue externe du " linguiste ", mais ils peuvent aussi, au contraire, jouer comme supports d’indexicalité dans une pratique socialement située.

Ces processus, et ces regards différentiels jetés sur la variation dans l’acte de la parole, ne sont évidemment pas le fait des seules villes africaines dont l’urbanisation linguistique se joue sur l’appropriation des usages véhiculaires à statut linguistique ambigu. Dans la contextualisation en discours des mots de la ville issus de l’emprunt, ce sera non simplement " l’origine " des mots et le simple fait de l’alternance des langues dans le discours, mais la prise en charge dans l’acte de cette origine et de cette alternance qui pourra produire des registres indexicaux. L’emprunt intégré (et probablement même l’emprunt local spontané dans un contexte de plurilinguisme et de code mixte) ne produirait guère un tel effet sans cette prise en charge, que la simple identification de l’origine linguistique des termes est impuissant de prédire. Ainsi, comme le note Škiljan, " il est incertain … en quelle mesure les locuteurs urbains s’aperçoivent [de l’]origine étrangère " des emprunts récents (aleja, avenija, magistrala, park) ou plus anciens dans la terminologie urbaine du croate, pour ne prendre ici que cet exemple d’intégration de l’emprunt dont on peut constater la présence sans pouvoir prédire pour autant l’effet dans le discours urbain. (Ceci ne signifie sans doute pas pour autant que, localement, on ne puisse pas actualiser l’origine du mot pour quelque signification locale : il s’agirait simplement d’une indexicalité issue d’un effet de registre instable dans les conditions du discours urbain de Zagreb, d’où l’incertitude exprimée).

D’autres situations permettent par contre l’actualisation de l’origine de l’emprunt pour induire stablement une signification sociale. Dans le domaine de l’affectation sociale des territoires urbains par les mots, un cas modèle de cette sémantisation de l’emprunt pourrait être celui de l’opposition banlieue/hayy dans le discours urbain de Tunis analysée dans la contribution de Jerad. En effet, l’emploi du terme français pour désigner les agglomérations riches et prestigieuses à la périphérie de Tunis, opposé aux emplois du terme arabe (hayy) à connotations neutres et négatives, permet d’entrevoir la charge sémantique propre de l’emprunt au français. D’autres " emprunts " transformeront des noms communs français (avenue, passage) en toponymes. Sans doute, pourrait-on attribuer ces effets interlinguistiques à une pratique langagière urbaine multilingue, qui ne présuppose pas ici, pas plus d'ailleurs que dans l’exemple zambien de Spitulnik, le plurilinguisme effectif du locuteur : à Tunis, il suffit de savoir que c’est " du français " pour que ces mots puissent faire sens. L’exemple de ces emprunts à Tunis illustre alors non tant les compétences plurilingues des locuteurs urbains que la ressource sémantique qu’est la prise en charge de la variation (toujours optionnelle dans l’acte) qui actualise dans le discours la présence des langues multiples dans la ville.

On retrouve des effets analogues dans la référence à la modernité par la toponymie française à Dakar rapporté par Thiam, déjà mentionnée ci-dessus. D’un autre coté, on peut voir dans la discussion de l’évolution de l’urbanisme de Hong-Kong (Chan), comment l’appropriation coloniale de l’espace et de son urbanisation entraîne tout naturellement des investissements persistants de l’origine des toponymes. Ainsi, la délimitation en 1903 du territoire de Hong-Kong fut bien matérialisée par l’érection des bornes frontières portant Victoria City, instituant une fois pour toutes le territoire urbain dans un espace dénommé aussi en chinois (" Four Circuits and Nine Yeuks "). On pourrait se demander alors, quelle était alors la possibilité de reprise mutuelle et la prise en charge du multilinguisme entre ceux qui se voyaient à l'intérieur et à l'extérieur des bornes, et comment cette opération sur le découpage du territoire par les mots contribuait à recréer les catégorisations de l'espace urbain.

Le biais adopté par Depaule pour aborder l'effet social du contact des langues dans le domaine des mots de la ville, était l'observation non pas des régulations internes à une situation particulière, mais de la circulation des mots à travers la Méditerranée. Les mots de la ville voyageurs, imposés par les pouvoirs, mais qui arrivent aussi dans les bagages des étudiants et des techniciens qui se déplacent ou encore des mots qui cabotent de ville en ville, se consolident et entraînent avec leur acclimatation des effets de registres qui peuvent alors se stabiliser. Or, ces mots voyagent souvent avec ce qu'ils désignent : des " nouveautés ", techniques, architecturales ou urbanistiques, et actualisent ainsi les thèmes de modernisation et de rationalisation par l'indexicalité potentielle de leur reprise dans les registres du discours urbain. Leur consolidation dans les pratiques, leur compétition avec les " mots " locaux, traditionnels ou forgés dans l'histoire de la même modernisation, et leurs changements de fonction marquent alors l'effet de sens propre de leur emprunt et de leur histoire en tant qu'emprunt. En retraçant " l'aventure des mots " on retrace aussi l'aventure des potentialités de sens qu'ils transportent.
 

Historicité et variation

L'approche de Depaule introduit alors, au-delà de l’identification de l’" origine " du mot de la ville, l’effet de son histoire - en tant que mot voyageur et en tant que mot de la ville – sur sa sémantisation dans le registre de l'acte de discours où il est repris. En effet, le voyage des mots et leur coexistence et concurrence avec les mots "locaux" est un processus historique qui se traduit par la consolidation ou l’affaiblissement des registres associés à des types d’activités socialement reconnaissables. Le maintien, la transformation, et l’effacement des mots voyageurs et de leurs effets de sens, leur situation par rapport à la reprise des formes traditionnelles et à la création lexicale s’inscrivent dans une temporalité qui s’actualise dans les usages contemporains : par exemple un usage " archaïque " ou daté peut entrainer un effet de sens en tant que tel. Ainsi, l’aventure des mots dont parle Depaule, leur histoire plus ou moins mouvementée, laisse des traces dans la plus stricte synchronie. On voit à l’œuvre ce processus dans les exemples cités par Depaule, comme dans le cas du vocable roman pour hôpital/hospice : emprunté visiblement à l'italien sous des formes diverses dans les villes du Sud de la Méditerranée au cours du XIX° siècle (isbitalia, usbitalia, sbidal), concurrencé ultérieurement par des vocables turcs et arabes forgés pour les usages administratifs modernes mais repris également dans le parler quotidien, son emploi recule, disparaît ou change de fonction, comme au Caire où, de nom commun, isbitalia devient toponyme.

Si le plurilinguisme dans le domaine des mots de la ville renvoie à une dynamique historique, l’histoire des registres urbains où ils apparaissent renvoie aux contacts de langues, même dans les villes européennes où l'histoire de l'urbanisation linguistique se confond avec celle de l'institution du monolinguisme du discours public. Ainsi la communication de Škiljan sur la terminologie urbaine des plans de Zagreb rend compte aussi de l’évolution d’une pratique qui commence en allemand et ne passe au croate que lorsque cette langue devient langue officielle. La communication de Uherek rapporte, comment les villes tchèques devinrent définitivement des villes de langue tchèque au cours du XXe siècle, grâce au développement industriel qui a drainé au cours du siècle précédent une population d'origine rurale souvent monolingue et a permis l'émergence d'une bourgeoisie nationale. Quant à l’histoire sociolinguistique de la ville africaine (voir ici la communication de Spitulnik, et, dans l’atelier 7, celle de Leimdorfer et al. (16)), elle comporte régulièrement la mise en place des pratiques linguistiques communes et marquées comme urbaines dans un contexte de plurilinguisme qu’elles ne font pas nécessairement reculer. Et, lorsque Chan note une " gradual infusion of localism " dans une nomenclature des voies urbaines de Hong-Kong, il signale aussi une évolution sociolinguistique qui implique le contact et le conflit des langues en présence. Décrire l’histoire des rapports entre les langues de la ville comme source de variation significative grâce à leur appropriation par des groupes ou pour des types d’activités liés à la ville, revient donc à écrire un chapitre de l’histoire de la ville.

Toutefois, le plurilinguisme passé ou présent ne dit pas tout sur l’histoire des registres des mots de la ville. En effet, les phénomènes interlinguistiques n’épuisent pas l’histoire de l’appropriation de la ville par les mots. Ainsi, l’évolution du vocabulaire urbain des plans successifs de Zagreb qui est l’objet de la contribution de Škiljan, représente, par l’accumulation des couches successives des mots, une succession des regards sur la ville dont on peut suivre les mutations mais qui ne sont guère modulés par la différence de langues. Dans cette communication, il s’agit, essentiellement de l’expansion du stock des noms communs croates (c’est-à-dire des mots au sujets desquels ne se pose pas dans ce contexte le problème de leur provenance), disponibles pour la nomination des voies urbaines (rue, place, chemin, escalier, etc.). Le problème posé est celui de la transformation du statut des mots non spécifiquement " urbains " et de leur intégration parmi les " mots de la ville " du registre du discours des plans de la ville. La variation qui s’investit ici est celle des champs sémantiques reconnus. Pendant une première période, (grosso modo avant 1918, donc à l’époque où la langue nationale est déjà reconnue, mais dans le cadre de l'Autriche-Hongrie) le stock lexical est essentiellement celui de l’environnement bâti (ulica~rue, trg~place, etc.). Le vocabulaire intégrera ensuite, à divers moments, des termes qui se rapportent aux activités humaines (culture) indépendamment de l’environnement urbain (comme vidikovac~belvédère, vijenac~guirlande, etc.), et les mots du paysage naturel (draga~vallon, obronak~pente etc.) qui deviennent alors des mots de la ville. Cet empilement des couches rappelle ici l’histoire du vocabulaire urbaine qui laisse des traces qu’on réinterprète dans le présent.

On peut retrouver alors sous ces couches, l’histoire des regards sur la ville, et non seulement sous la forme de toponymes qui rappellent la dévolution de l’espace et les catégories humaines qui la peuplent, mais également l’apparition des génériques urbains, noms communs qui affectent des fonctions urbaines aux lieux repérés.
 

Problèmes de mise en discours des mots de la ville

L’histoire des mots de la ville est donc également l’histoire de la formation des modes de discours sur la ville. L’histoire de l’émergence graduelle d’une terminologie urbaine dans les plans de Zagreb, c’est l’histoire de l’intégration des ces mots dans un registre comportant un mode de mise en discours qui en fait des génériques urbains. L’approche du fait urbain par les toponymes ou par les génériques entraîne donc l’indexicalité des formes d’énoncés différentes. L’institution des noms communs en génériques urbains (donc l’émergence des " mots de la ville ") peut être vue alors comme un indice de la stabilisation des modes de mise en discours propres aux registres du discours dans/sur la ville.

C’est sur ces bases que Poutignat, Streiff-Fénart et Diagana ont été amenés à distinguer dans leur communication (discutée en atelier 1) les modes de dénomination de nouveaux quartiers dans deux villes mauritaniennes : Nouakchott (la capitale) et Nouadhibou. La comparaison montre alors, que les noms communs qui sont potentiellement des génériques urbains, ne deviennent mots de la ville que dans des environnements qui s'y prêtent. Ainsi, dans la capitale, un mot (nom commun) comme kebbe représente bien un mot de la ville (il sera contextualisé comme générique dans le discours) puisqu’il permet de former en discours des syntagmes désignant les divers quartiers pauvres, irréguliers ou périphériques (kebbe Mendes, kebbe des Chinois, kebbe Moussafirine, etc.). A Nouadhibou par contre, on se référera aux quartiers semblables plutôt par des noms propres (contextualisés comme toponymes dans le discours), qui " assument dans le lexique urbain local, les significations que connote à Nouakchott le terme de kebbe ". Comparer les discours urbains caractérisés par ces démarches divergentes représente alors d'autant plus une comparaison de registres indexicaux (17), qu'ils fonctionnent " dans la même langue " et que les énoncés peuvent être situés par les mêmes locuteurs : kebbe sera " compris " comme mot de la ville dans la mesure même où sa mise en discours actualisera pour eux le registre où il le serait (à Nouakchott, à propos de Nouakchott, etc.).

Cette observation semble montrer que les mots de la ville deviennent mots de la ville non tant par leur appartenance à une catégorie lexicale de la langue, que par leur actualisation en discours dans cette fonction. On peut s'attacher alors à l'observation de l'émergence d'un vocabulaire de noms communs génériques ou discuter la naissance et l'emploi des toponymes urbains, sans, évidemment, que ces préoccupations soient exclusives. On voit ci-dessus que c'est bien la comparaison des deux modes de référence, favorisée ici par le décalage des discours urbains des villes mauritaniennes, qui met en évidence les processus discursifs en cause. Certes, on peut s'intéresser prioritairement soit aux moyens langagiers de classer et catégoriser l'environnement urbain comme Škiljan et Depaule parmi les participants de cet atelier, soit aux actes de nommer comme Jerad, Chan ou Thiam. Toutefois, la discussion des procédés de mise en discours des génériques et des toponymes de la ville concerne nécessairement des modes de références complémentaires dans les registres du discours urbain.

Škiljan consacre sa communication essentiellement à l'émergence d'un vocabulaire de génériques urbains dans les cartes successives de la ville de Zagreb, et il se préoccupe également des conditions de mise en discours qui les font fonctionner comme mots de la ville. Ainsi, dans le corpus de cartes urbaines libellées en croate, un nom commun, en nominatif, situé en première place de syntagme (Trg bana Jelacica~place du ban Jelacic) sera un mot de la ville générique qu'il soit écrit avec une initiale minuscule ou majuscule. En finale, il ne sera générique que s'il s'écrit avec une minuscule (Teslina ulica~rue de Tesla). Les dénominations qui ne comportent qu'un terme, fonctionnent comme des toponymes (nom propre), même s’il s'agit d'un nom commun pour le dictionnaire. Ainsi, sur les vieux plans, le nom commun Prilaz (~accès) désignait une voie particulière à laquelle on a attribué plus tard une dénomination plus complexe (Prilaz baruna Filipovica~accès du baron Filipovic), instituant ainsi ce mot en mot de la ville générique selon les critères de Škiljan. Il est intéressant de noter du point de vue de l'indexicalité, que dans la pratique orale des habitants de la ville, cette voie se nomme toujours Prilaz, en perpétuant, en discours, une fonction de toponyme et de nom propre à l’emploi de ce nom commun.

La mise en discours des mots est également la préoccupation centrale de la communication de Jerad. Il s'agit toutefois, dans cette contribution, plutôt de la contextualisation discursive des toponymes que des mots de la ville proprement dits. Nous avons vu toutefois que le problème de la catégorisation n'est pas absent de ce texte, à propos notamment de l’irruption dans le discours en arabe de Tunis du terme français banlieue. En effet, si pour les Tunisois ce n’est pas tout à fait la même " banlieue " que pour les Parisiens, le mot est intégré pourtant par l'usage décrit dans la terminologie des mots de la ville faits de noms communs génériques comme dans le registre français auquel elle se réfère. Pour d'autres emprunts part contre (avenue, passage) l'origine étrangère du mots tend à les intégrer dans un contexte de toponyme.

Contrairement à celle de Škiljan centrée sur les génériques, la communication de Jerad s'intéresse donc à la mise en discours de noms et de locutions qui peuvent faire fonction localement de toponymes. Elle s'attache à montrer que leur effet de sens dépend de leur mise en discours et, corrélativement, que l'instabilité et l'hétérogénéité de leurs valeurs sémantiques dans les actes de nommer les lieux à Tunis se résout dans l'homogénéité des démarches discursives qui en font des toponymes. Elle s'attache à montrer, par exemple, qu'en position de complément de lieu dans la rection de certains verbes, ces mots et expressions constituent alors des classes paradigmatiques composés d'élément hétérogènes. Il est en effet possible de dire qu’on va, monte ou descend à tunes, au blèd (~ville, centre ville), au bab bhar (~porte de la mer, porte de France ; une des entrées de la vielle ville de Tunis qui désigne ici globalement le quartier), mais aussi au centre ville (où la locution française est affecté du déterminant arabe), à el-aswâq (~les souks) et à el-bled el-‘arbi (~ville arabe), locutions qui renvoient ici à la vieille ville de Tunis. Le ressource " sémantique " qui est mise en œuvre, est le procédé de mise en discours qu'on voit fonctionner dans la parole et qui contribue alors à l’image d'homogénéité d’un registre urbain au-delà de l'hétérogénéité linguistique du vocabulaire.

Jerad a introduit sa communication par un double point de vue, supposant d’une part que la nomination des lieux sont comparables de ville en ville et, de l’autre, que les valeurs sémantiques associées à ces dénominations sont instables et hétérogènes. Les contributions qui portaient sur l'émergence du vocabulaire des génériques urbains amènent aussi à reconnaître la comparabilité, au moins de principe, des processus d'urbanisation linguistique caractérisés par l'émergence des registres dans le discours urbain où les mots de la ville font sens. De l'autre coté, on a pu insister sur la réduction de l'hétérogénéité sémantique et linguistique originelle du stock lexical par le fait qu'on puisse les reconnaître (qu'on soit acteur ou observateur), grâce à l'effet de registre, comme faisant partie d'une même catégorie de mots de la ville. La variation langagière derrière les génériques et les toponymes du discours sur la ville devient alors ressource sémantique dans les choix langagiers, paradoxalement, par le fait même qu'elle puisse être à la fois prise en charge ou neutralisée, manifester son hétérogénéité ou se réduire dans l'homogénéité induite par un registre discursif.


Atelier 7 : Les divisions de la ville

Christian Topalov (18)

Les mots divisent les villes, de multiples façons, en diverses parties. Ils ne se bornent pas à désigner des espaces qui auraient par leurs contenus ou leurs contours une existence objective indépendante de la façon de les nommer, mais ils contribuent au découpage même de l’espace et à sa qualification. Les mots distinguent des parties de la ville et les regroupent, les classent et les ordonnent: ils sont eux aussi des formes d’objectivation de la diversité spatiale et sociale des villes. L’évidence que l’on accorde à un plan de ville usuel qui distingue ses districts par des couleurs ou à la carte du géographe qui découpe le territoire urbain en fonction de la morphologie ou des fonctions de ses parties doit être interrogée. Qui la partage et à la suite de quelle convention historiquement établie ? Qui la récuse ou la néglige en pratiquant et énonçant au quotidien d’autres divisions de la même ville ? L’enquête sur les mots des divisions de la ville vise à recueillir les traces dans les lexiques et leurs usages de la diversité historique, sociale et situationnelle des façons de partager une ville.

Les échelles de ces découpages sont variables, s’échelonnant entre la maison ou la rue et les grandes régions qui composent l’agglomération dans son ensemble. Leur support lexical l’est aussi: toponyme désignant un lieu particulier (le Faubourg Saint-Germain, the East End), mot générique désignant un espace plus large et qui a dans ce cas valeur de toponyme (Downtown New York, la banlieue de Paris), catégories spatiales qui concernent non une ville en particulier mais les villes en général (la ville et les faubourgs, le centre et la périphérie) ou qui est plus ou moins uniformément utilisée dans l’administration des villes d’un État (quartier, borough). Les découpages de la ville sont variables aussi par leurs modalités: tantôt un espace est désigné par un trait singulier (topographique, social ou morphologique par exemple) qui fait immédiatement sens dans une situation donnée d’interlocution, tantôt un territoire est précisément délimité (ses frontières pouvant être tracées sur une carte) par une convention supposée générale. La première manière d’énoncer les divisions de la ville est constamment pratiquée dans la vie quotidienne, la seconde résulte de découpages administratifs: elles ne se superposent pas toujours, mais elles sont rarement étrangères l’une à l’autre. L’étude des mots des divisions de la ville pose donc, on ne s’en étonnera pas, la question de la relation entre les lexiques d’en bas et les lexiques d’en haut. Je mettrai tout à l’heure en relief un aspect de celle-ci qui ressort, me semble-t-il, de certaines communications: si les deux registres s’opposent effectivement par leur régime d’énonciation, ils sont peut-être plus liés qu’on ne le pense si l’on s’intéresse aux ressources lexicales que l’un et l’autre mobilisent. Le vocabulaire "spontané", dans cette affaire, pourrait bien être le retour d’institutions refoulées.
 

L’enquête sur les toponymes et l’enquête sur les catégories

Plusieurs voies s’offrent à qui veut enquêter sur les mots qui désignent les parties des villes. J’en relèverai deux, qui dominent dans les communications. Perspectives complémentaires mais distinctes, elles se trouvent inévitablement et heureusement liées dans toute observation empirique. Elles peuvent cependant conduire non seulement à des méthodes spécifiques ou à des accent dans l’analyse, mais aussi à des stratégies différentes quant au choix des sites à observer et à des orientations distinctes de la réflexion comparative.

L’une d’entre elles consiste à s’attacher aux noms propres des divers espaces dans lesquels une ville singulière se trouve divisée. Ces toponymes élargis ont une histoire, faite d’inventions et de réinterprétations, de négociations entre les usages communs et les désignations administratives. Ils n’obéissent pas toujours à la logique de la division territoriale, les parties de la ville pouvant être nommées à des échelles et à l’aide de noms différents selon les contextes d’interlocution. En outre, ces noms sont chargés de significations et de connotations qui doivent être observés dans les usages plutôt que déduits ou présumés. Toutefois, les toponymes eux-mêmes, leurs origines et modes de formation, leurs contenus sémantiques, les formes dans lesquelles ils se présentent à l’observation ou sont susceptibles d’être représentés (la carte, la liste, l’amas, l’opposition binaire, etc.) invitent à des classements qui offrent autant de pistes de réflexion. Remarquons que, lorsque l’accent est mis sur le recueil des toponymes, l’enquête porte généralement sur une seule ville à un seul moment, l’analyse portant alors sur les différences à l’intérieur du corpus ainsi recueilli. Remarquons en outre que, dans ce cas, l’attention est plutôt dirigée sur les quartiers d’habitation que sur d’autres parties de la ville.

Une autre voie d’enquête consiste à s’attacher non pas aux noms propres mais aux noms communs, non pas aux désignations mêmes des parties de la ville mais aux formes dans lesquelles elles s’inscrivent, non pas aux toponymes mais aux logiques ou régimes classificatoires dans lesquels ils sont susceptibles d’être utilisés. Les divisions de la ville sont alors regardées comme un système de catégories plutôt que comme une collection d’unités. Une enquête ainsi conçue collecte un beaucoup plus petit nombre de mots car le lexique des catégories spatiales est relativement étroit et, généralement, stable sur d’assez longues périodes. L’affaire s’épuise donc très vite si l’on ne fait pas varier les villes observées ou les époques de l’observation dans une même ville afin de mettre en évidence les différences nécessaires à l’analyse. Cette orientation de recherche ne prend sans doute tout son sens que si l’on compare une série de villes dans le temps long et, si possible, dans des aires culturelles et linguistiques différentes. C’est cette perspective que je développerai surtout dans ce qui suit et je voudrais d’abord en suggérer brièvement l’objet particulier et, peut-être, l’intérêt.

Soit l’énoncé: "Treichville est un quartier d’Abidjan", ou celui-ci: "humat el-Jama’ [de la Grande Mosquée], humat el-Marr [du Passage] et humat el-Sadate el-achrâf [de la Noblesse religieuse] étaient les trois hûmât qui divisaient madinat al-Qayrawân [la ville de Kairouan] à la fin du XIXe siècle". Dans l’un comme dans l’autre, des toponymes sautent aux yeux et invitent à chercher comment ils sont apparus, ce qu’ils signifiaient et signifient. Mais ces énoncés comprennent aussi des catégories génériques et posent donc la question de ce que sont quartier, hûmât et madînat dans les contextes considérés.

Deux autres énoncés feront sans doute mieux sentir ce dont il s’agit. Le premier: "220 logements est un quartier compris dans le secteur nommé Quartier Ebrié". Et le second: "r’bat el-Guéblia est aussi appelé hûmât el-Gueblia". Les autorités ont récemment découpé la commune d’Abidjan en "secteurs" composés de divers "quartiers", mais il se trouve que le toponyme de l’un de ces "secteurs" est formé à partir du mot "quartier". A Kairouan, l’un des anciens r’bat a été érigé en hûmâ dans l’entre-deux-guerres. La logique administrative d’une division territoriale en catégories hiérarchisées et emboîtées est au principe des deux énoncés, mais elle s’y trouve aussi prise en défaut. De telles "anomalies" posent une question: comment le régime moderne de division territoriale est-il conduit à intégrer des réalités langagières (et probablement sociales) pré-existantes qui ne relèvent sans doute pas de la même logique classificatoire ? La pluralité et la composition des formes de division et de désignation des espaces urbains invite à l’enquête.
 

Les divisions administratives modernes

Les divisions administratives modernes sont territoriales, en ce sens qu’elles découpent exhaustivement l’espace en unités aux limites précises susceptibles d’être représentées sur une carte. Les bâtiments se trouvent compris dans une et une seule de ces divisions, mais aussi les individus, généralement en fonction d’un critère de résidence, dont la définition peut varier: lieu d’enregistrement auprès des autorités, lieu d’imposition, lieu de vote, lieu où l’on se trouve passer la nuit la jour du recensement, etc. Un tel régime de division territoriale comprend généralement plusieurs niveaux hiérarchisés et emboîtés, de telle sorte qu’un système continu de catégories spatiales organise tout le territoire national du niveau le plus élémentaire à celui de l’État tout entier.

Obéissant à ce principe général, plusieurs découpages souvent coexistent. Les unités spatiales qui en résultent correspondent à des institutions: des districts soumis à une même administration, des circonscriptions électorales, des unités de comptage statistique, des zones régies par une réglementation particulière. Mais ces diverses institutions ne découpent pas nécessairement le territoire de façon identique: en ville, il est rare que les districts de police recouvrent les circonscriptions électorales, les unités du recensement de la population, les secteurs postaux ou ceux que définit le réseau de distribution d’électricité. Les processus qui ont institutionnalisé ces divers découpages sont largement indépendants les uns des autres, ce qui induit la possibilité de tensions entre les définitions territoriales et, éventuellement, des réformes visant à les rapprocher.

Tous ces découpages obéissent à une même forme, imposée par l’administration urbaine bureaucratique/rationnelle, qui peut être ou non associée à des formes démocratiques de la représentation politique. Dans un ordre donné et à un niveau hiérarchique donné, cette forme de division de l’espace abolit les hétérotopies en instaurant des unités territoriales homogènes. Historiquement, cette homogénéisation de l’espace est liée à l’instauration juridique d’individus eux-mêmes homogènes dotés de droits civils et politiques égaux et d’obligations identiques devant l’état civil ou l’impôt.

Remarquons toutefois que la planification urbaine vient pour une part déranger l’ordonnancement que l’on vient de décrire. Intervenant historiquement dans des situations où territoires et individus ont été rendus homogènes, elle prétend réinstaurer une hétérogénéité de l’espace: zones constructibles ou non constructibles, zones spécialisées par fonction, etc. Les mots de l’urbanisme de plan désignent des divisions territoriales, mais procèdent d’une autre logique que celle de l’administration ordinaire: cette divergence entre deux familles sémantiques parentes mais distinctes, qui soulève des difficultés et des conflits concrètement observables, mérite sans doute d’être examinée.

La division territoriale de l’espace est la forme historique de division spatiale qui nous est socialement familière. C’est pourquoi, s’il faut bien sûr en étudier les lexiques spécifiques, il nous faut aussi la mettre de côté et, avec elle, le mode d’organisation du champ sémantique qui lui est liée pour être mieux en mesure d’observer des lexiques des divisions de la ville qui ont d’autres origines et obéissent à d’autres logiques classificatoires.
 

Les divisions sociales comme divisions spatiales

La forme particulière de division de l’espace que l’on vient de décrire est relativement récente dans l’histoire. Elle est une institution qui vient remplacer ou déplacer d’autres divisions spatiales organisées par des institutions qui divisent non pas l’espace mais la population en la segmentant ou en la hiérarchisant.

Les divisions territoriales modernes, parce qu’elles imposent une homogénéisation de l’espace, se heurtent à des institutions qui, au contraire, en organisent l’hétérogénéité en divisant la société en groupes régis par des systèmes juridiques et des pouvoirs distincts. Ces institutions, qui existent partout où le groupe et le statut priment sur l’individu et le contrat comme bases de l’organisation sociale, associent à chaque groupe un espace aux limites plus ou moins fixes, l’hétérotopie de ces espaces résultant des règles qui séparent et, souvent, hiérarchisent les différents groupes. Quant aux personnes, elles appartiennent au groupe avant d’être situées dans l’espace, ce qui apparaît chaque fois que les règles d’établissement des individus selon leur statut connaissent des exceptions. Lorsque ces règles s’affaiblissent ou sont abolies par une révolution dans l’ordre juridique, les divisions spatiales segmentaires sont fortement ébranlées, mais elles peuvent être plus solides qu’on ne pourrait croire: les divisions territoriales modernes composent souvent avec elles et, plus encore, elles survivent dans les parlers communs. Ceux-ci, en quelque sorte, portent la trace d’institutions plus anciennes, voire témoignent de la pérennité d’institutions affaiblies qui continuent à fonctionner sous la surface du nouvel ordre juridique et bureaucratique.

De ces divisions sociales fonctionnant comme divisions spatiales, les communications offrent de nombreux exemples. J’en retiendrai trois: le lignage diola, la tribu kairouanaise, le clan nobiliaire vénitien ou napolitain.

• A Oussouye (Sénégal) (19), un hukin, appelé aussi quartier, est un ensemble déterminé de familles défini par une exogamie rigoureuse, la possession de fétiches communs et la participation à des rituels spécifiques. Il y en a six dans l’ancien village diola: Batefus, Djiwant, Sulek, Batadiaken, Etama, Kalelam. Chacun de ces hukin comprend plusieurs hank ou concessions à l’intérieur desquelles les propriétés foncières et les services circulent entre un petit nombre de familles descendant d’ancêtres communs. On appelle aussi hukin deux entités plus vastes: Etia comprend les trois premiers hukin de la liste ci-dessus ("ceux d’en bas", proches de la rizière) et Essinkine les trois seconds ("ceux d’en haut"). Ces hukin ont chacun en propre quelques éléments de rituel, mais leur consistance est nettement plus faible que celle des hukin qu’ils regroupent.

A chacun des six hukin fondamentaux correspond une zone déterminée du village. Les lignages ont donc une base spatiale, mais ce sont eux qui définissent le statut des personnes, et non la résidence: on peut donc appartenir à un hukin sans y habiter. Ainsi, être de Etama, c’est parfois habiter l’espace correspondant ou en être originaire, c’est surtout appartenir à un certain lignage et partager avec d’autres lignages bien identifiés des droits et des devoirs.

L’Etat met en place de nouvelles institutions en 1960: une commune (regroupant Oussouye avec un village voisin) et trois quartiers (dont deux regroupent un hukin de second degré avec des zones d’habitation nouvelles peuplées de non-Diola). L’enquête montre que ces divisions territoriale sont peu connues des habitants et semblent n’avoir changé ni les identités des personnes ni les modes de désignation des espaces formés par les institutions lignagères.

• A Kairouan (20), tout au long du XIXe siècle comme aux débuts du protectorat français (1881), les remparts (d’origine médiévale et reconstruits au XVIIIe siècle) marquent une division matérielle et politico-juridique forte entre la ville et ses alentours. Dans le Kairouan de l’entre-murs (el-Qayrawân el-Muhawatta) habitent les Baldî (Kairouanais de souche). La ville est divisée en trois hûmât, chacun étant administré par un cheikh auquel les habitants doivent allégeance. Hors les murs se sont installés les Zlassî, un groupe bédouin dont les établissements sont nommés r’bat, les différents toponymes provenant d’une origine familiale ou tribale, d’un monument, d’un lieu. Chaque groupe tribal ou considéré tel est divisé en fractions à la tête desquelles se trouve un cheikh élu qui sert d’intermédiaire entre l’administration régionale (caïd) et les populations. Cette autorité n’est donc pas territoriale mais administre des communautés particulières, tribales ou religieuse. Ainsi, les trois cheikhats qui partagent la ville ne régisssent que les Baldî qui y résident et les différents groupes "bédouins" des alentours sont administrés par des cheikhats distincts (dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y en a trois), comme le sont aussi les israélites tunisiens qui habitent pourtant pour la plupart en ville.

En réalité, malgré la force symbolique de la séparation entre citadins et nomades, des baldî peu fortunés s’installent extra-muros et des membres des diverses tribus bédouines se dispersent hors du territoire initial de leur tribu, y compris en ville. La chronologie et l’ampleur de ce phénomène sont mal connus, mais il est attesté dès la fin du XIXe siècle. Le décalage ne cesse de croître entre les divisions spatiales et les segmentations sociales qui sont à la base des institutions politiques.

Des réformes administratives sont entreprises à partir de 1896, les plus importantes intervenant en 1909-1913 et le processus s’achevant seulement en 1936, cinquante ans après ses débuts. D’une part, les cheikhats tribaux/communautaires sont transformés en cheikhats territoriaux de façon à ce que, comme l’indique en 1909 un haut fonctionnaire du protectorat "chaque Cheikh ait une circonscription déterminée et soit responsable des faits qui se produisent dans cette circonscription, quelle que soit la tribu des intéressés". Ce volet de la réforme se conclut avec le rattachement des Israélites tunisiens au cheikhat de leur résidence. D’autre part, les nouvelles délimitations des cheikhats déplacent la frontière de la zone urbaine: les r’bat sont supprimés et inclus dans les hûmât adjacents, ce qui abolit la séparation entre ville intra-muros et établissements extra-muros; en même temps, la zone rurale est nettement séparée de la zone agglomérée. Les repérages spatiaux qui accompagnaient les structures segmentaires de l’identité sont ainsi abolis, mais l’enquête montre qu’aujourd’hui encore les parlers communs conservent les traces des anciennes divisions spatiales.

• A Venise (21), un document du milieu du XVIe siècle, évoque "sei Consiglieri, da sei tribú, nelle quali è divisa tutta la città". Traduit en français en 1557, cela donne: des conseillers du Prince issus des "six lignées, ou quartiers, esquels la cité est divisée". La société urbaine comme l’espace de la ville sont segmentés en fonction des clans nobiliaires qui comprennent les familles patriciennes et leurs clients et structurent aussi les institutions politiques. De nombreuses villes italiennes sont divisées selon des principes similaires, malgré la grande variété des institutions et lexiques locaux.

Le cas de Naples est particulièrement intéressant. Au début du XVIIIe siècle, la partie populaire de la ville est divisée en ottine, tandis que sa partie patricienne l’est en seggi (dits aussi piazze ou sedili). Les sept élus de la noblesse et l’élu du peuple au gouvernement de la ville sont issus de ces unités dont les dénominations désignent le statut politique des personnes (nobles ou citadins) et, par extension métonymique, des espaces. Mais les mêmes termes peuvent changer de sens dans d’autres contextes. Un document de 1644 indique que le terme seggio désigne à la fois une institution politique (seuls les nobles inscrits dans un seggio participent au pouvoir communal), une circonscription territoriale à laquelle se rattache un ensemble de familles nobles et, enfin, le bâtiment où se tiennent les réunions (bâtiments désignés comme tels sur des cartes du XVIIe siècle). Bien que le mot piazza soit parfois utilisé pour seggio, il peut désigner aussi, d’après le même document, tantôt un élément morphologique (une place), tantôt le territoire du seggio considéré cette fois comme espace de résidence. Une piazza donnée, en effet, comprend non seulement les nobles du seggio correspondant, mais aussi "i Nobili che sono fuori del seggio, e Cittadini, che habitano in quella Piazza". La division sociale en ordres et la segmentation en clans nobiliaires sont donc ici au principe de divisions spatiales hétérogènes qui ignorent pour une part le critère de la résidence.

A Livourne (22) aussi, au XVIIIe siècle, la principale division sociale qui organise le gouvernement de la ville n’est pas territoriale. La comunità est une circonscription administrative (la città et son contado) en même temps qu’un groupe social dont est issue la représentation locale: seuls les propriétaires censitaires sont comunisti ou cittadini. Tous les comunisti ne résident pas en ville et tous les abitanti della città ne sont pas inclus dans la comunità. En outre, si la città est divisée en parrocchie ou cure (pour l’encadrement religieux et administratif) qui coïncident à peu près avec les quartieri (institués en 1783 pour la fiscalité), il y a des parrochie qui sont attachées non à un territoire, mais à un groupe (cure militaire, cure hospitalière, cure des Arméniens) et il y a des populations qui ne relèvent ni des paroisses, ni des quartiers fiscaux (ainsi la nazione ebrea, qui est principalement regroupée dans un "quartiere degli israeliti" ne correspondant à aucun quartiere officiel).

Pour revenir à Naples, en 1779 l’Etat des Bourbons institue pour l’organisation de la police douze quartieri, adoptant ainsi un vocable étranger au localisme napolitain. Les noms donnés à ces unités territoriales sont ceux des ottine ou des seggi malgré des rectifications de frontières et les deux régimes de division spatiale coexistent quelque temps. En dépit de vives résistances de la population, les anciennes institutions se vident peu à peu de leur contenu avant d’être abolies en 1799. Les nouveaux quartieri, autour desquels s’unifieront tous les aspects de l’administration municipale, seront maintenus par l’occupation française, la restauration et l’Unité (qui remplace toutefois quartiere par sezione).

Rapprocher de cette façon Oussouye, Kairouan et Naples est sans doute surprenant. C’est en outre une démarche qui pèche par ethnocentrisme, car ces trois situations n’ont rien d’analogue sinon leur commune différence avec un régime moderne de division territoriale qui leur a été imposé du dehors: par l’État bourbonien des Lumières, par l’État français colonisateur ou par l’État sénégalais modernisateur. Néanmoins, la comparaison de sites lointains dans le temps comme dans l’espace permet d’explorer les modes de division spatiale des établissements urbains propres aux sociétés lignagères ou aux sociétés d’ordres.
 

Des divisions qui n’ont rien à diviser

On peut faire un pas de plus dans la mise à distance des situations familières que présuppose, si l’on n’y prend pas garde, l’enquête sur les "divisions de la ville". Que Kairouan et Naples soient des villes (madîna, città) ne fait pas de doute: ce sont des entités politiques gouvernées par des institutions spécifiques et, en outre, protégées par une enceinte. Mais d’autres cas évoqués dans les communications montrent que l’on ne peut pas présumer qu’une "ville" préexiste à ses "divisions".

C’est sans doute là un présupposé moderne. Il implique que la catégorie de "ville" soit instituée comme entité administrative autonome (municipalité ou gouverneur), à moins que l’on ait à l’esprit une catégorie plus récente encore, celle d’"agglomération" définie par la contiguïté des constructions et des populations.

Déjà, parmi les cas abordés plus haut, qu’est-ce que Oussouye avant la création de la commune en 1960? Le diola utilise esuk, qui peut être traduit par ville comme par village. Du point de vue qui nous intéresse ici, Oussouye résulte sans doute d’un regroupement de lignages dans l’espace qui implique non pas la "division" d’une entité préalable mais l’agrégation successive d’unités sociales venues d’ailleurs autour d’un groupe originel qui en a autorisé l’établissement dans des espaces contigus.

De premières approches, principalement lexicales, des langues chinoise et japonaise nous permettent d’entrevoir de tels processus d’agrégation progressive de segments dans l’espace qui n’impliquent pas la formation de la catégorie institutionnelle et territoriale de "ville".

En japonais (23), le mot machi désigne aussi bien ce que les langues occidentales entendent par "ville" que par "fraction de ville" ou "quartier". Parmi les sept façons d’écrire machi, il y a celle qui peut aussi être lue chô et qui désigne aujourd’hui une unité administrative (permettant notamment d’indiquer les adresses). Lorsque l’idéogramme chô est lu gai, le mot renvoie plutôt à une entité plus petite qui serait plus proche d’une notion vécue par les habitants. Le mot machi dans le sens de chô a depuis très longtemps un double aspect, morphologique et institutionnel. Il désigne une forme spatiale élémentaire: à Kyôto, un îlot entouré de murs (VIIIe-IXe siècles) puis un espace de part et d’autre d’une rue (XVIe siècle). C’est aussi (en même temps ou plus tard ?) une unité d’autonomie et d’auto-défense (chônaikai): elle existait pendant l’ère Meiji, peut-être avant, elle fut utilisée par le régime militariste pour mobiliser la population, puis abolie et enfin restaurée comme relais de l’administration locale et animatrice de la vie de quartier (24). Plutôt qu’une "division", machi désignerait une des unités élémentaires dont l’agglomération dans l’espace en est venue à constituer un établissement humain.

Celui-ci n’avait aucune existence institutionnelle: chacun des trois ordres qui en constituaient la population (guerriers, religieux et citadins) et dont les unités de résidence se trouvaient mêlées dans l’espace étaient régis par des institutions administratives et des systèmes juridiques distincts placés sous l’autorité directe du souverain. C’est sans doute pour cette raison que les établissements urbains sont restés sans nom générique (25) jusqu’à ce qu’il fallût, au début du XXe siècle, trouver un équivalent à la "ville" des occidentaux: machi ne convenant pas, toshi fut créé par combinaison de deux kanji (to pour capitale et shi pour marché) mais reste aujourd’hui encore surtout utilisé par les urbanistes.

En Chine (26) non plus, il n’existe pas d’entité administrative "ville" avant le XXe siècle. Il y a pourtant des cités murées (des cartes anciennes de Shanghaï indiquent une division en tu), mais les différents ordres et segments sociaux sont directement administrés par la hiérarchie impériale, organisée territorialement en sheng (province), fu (préfecture), dao (circuit), xian (comté). Une même agglomération urbaine peut être partagée entre plusieurs xian (c’est le cas de Shanghaï); une même cité fermée peut avoir plusieurs dibao (garants des terres). Avec les concessions étrangères dans les ports ouverts apparaissent les premières divisions formelles dans des agglomérations urbaines: la concession elle-même et ses divisions internes (à Shanghaï les districts de la concession internationale et les secteurs de la concession française). L’Etat n’introduit les divisions territoriales modernes qu’avec l’institution de deux municipalités spéciales (tebieshi) à Nankin et Shanghaï (1927), puis la généralisation des municipalités à tout le pays (1930), enfin la création de divisions de ces municipalités sur le modèle du système du baojia qui organisait la population des campagnes à des fins de contrôle social (1932).

Ces exemples montrent en tout cas que les "divisions" peuvent précéder la "ville" qu’elles sont censées diviser. Lorsque le gouvernement municipal est institué, les termes qui désignaient les anciennes unités changent de sens mais ils peuvent néanmoins connoter aujourd’hui encore les principes d’hétérogénéité qui ont présidé à leur naissance. Ce n’est toutefois pas la seule étude des lexiques ni des impressions générales sur les usages qui pourront nous en assurer, mais seulement des enquêtes.

Les cas chinois et japonais invitent aussi à réfléchir plus avant à des situations où les divisions sociales sont organisées de façon telle que les divisions spatiales sont durablement privées de toute pertinence institutionnelle. Mais il faudrait pour aller plus loin dans les comparaisons en savoir beaucoup plus sur les rapports entre lignages, ordres, bureaucraties et espaces: l’étude historique fine de localités particulières pourrait être là-dessus très éclairante. Bien entendu, nous retrouvons ici la longue discussion sur l’opposition entre "ville orientale" et "ville occidentale", pour reprendre le vocabulaire des ideal-types de Max Weber. Une approche par les mots de la division de la ville pourrait éventuellement apporter un éclairage utile sur ce terrain très balisé.
 

L’institution des divisions territoriales modernes

La plupart des communications, quelle que soit la méthode adoptée pour l’enquête, mettent en relief les différences entre les divisions administratives de l’espace urbain et celles qui font sens pour les habitants. Nombre d’entre elles s’intéressent aussi à un moment de réforme administrative des divisions de la ville. Cette conjonction est du plus grand intérêt.

Elle fait d’abord apparaître que la tension entre les deux registres résulte pour une part de ce que les mots des divisions administratives modernes de la ville sont des outils dans un processus de réforme qui implique l’affaiblissement d’institutions à la fois sociales et spatiales au profit d’institutions purement territoriales. Instaurer la division territoriale moderne, c’est toujours un coup d’État.

Cette observation permet ensuite de resserrer le questionnement et de préciser certains objectifs du travail comparatif tout en suggérant une stratégie de choix des terrains d’observation.

1/ Il semble que l’on puisse établir sans trop de peine, généralement à l’échelle de chaque unité étatique à laquelle appartiennent les sites étudiés, la chronologie de base de la première instauration des divisions territoriales modernes de la ville. C’est de l’histoire administrative simple, probablement déjà écrite et qu’il suffit de recueillir. Qu’il y ait auto-administration (commune, municipalité) ou non (gouverneur) les formes générales de l’organisation bureaucratique/rationnelle des populations sur une base strictement territoriale sont sans doute partout semblables et l’on peut s’attendre à ce que la comparaison aboutisse à une même grammaire, déclinée diversement selon les échelles spatiales, les hiérarchies et emboîtements institutionnels, les combinaisons avec les construits sociaux préalables.

Ce premier repérage permet de choisir les moments où l’enquête peut être la plus efficace. Elle place en effet la focale sur des situations historiques qui peuvent être extrêmement décalées dans le temps, mais qu’il est néanmoins pertinent de comparer car elles posent un problème analogue: celui du passage d’un régime de la division spatiale des villes à un autre. Ainsi, les communications signalent que la réforme qui nous intéresse s’est produite au cours du dernier quart du XVIIIe siècle dans plusieurs villes italiennes, entre 1896 et 1936 à Kairouan, entre 1927 et 1932 en Chine, en 1960 à Oussouye. Le cas d’Abidjan est moins clair: les "quartiers" et "secteurs" délimités en 1988 le sont à des fins de comptage statistique et nous ne savons pas comment était alors organisée l’administration de la ville. Cette situation n’est sans doute pas unique: le passage au régime moderne de division territoriale ne s’opère pas toujours simultanément d’un département à l’autre de l’administration, ces décalages étant d’ailleurs intéressants à étudier.

La réforme, cependant, est rarement acquise une fois pour toutes: les cas de Recife et de Guadalajara (27) ou celui de Bamako (28) montrent des situations d’urbanisation accélérée où, bien que les divisions territoriales modernes soient déjà instaurées dans la partie plus ancienne et policée de l’agglomération, leur imposition sur des extensions urbaines incessantes posent des problèmes qui paraissent n’être jamais résolus définitivement. L’incorporation des périphéries dans les divisions modernes ordinaires de la ville relève donc d’une autre chronologie et offre une nouvelle famille de situations à l’observation et à la comparaison.

2/ Une fois repérés les moments où la transition se produit, il devient intéressant du point de vue comparatif d’examiner les formes de division spatiale antérieures et les processus de leur remise en cause par l’administration bureaucratique/rationnelle. L’instauration par celle-ci des divisions territoriales modernes ne se produit pas sans difficultés et résistances, sans compromis ou sans "survivance" durable des divisions spatiales préalables. Dans certains cas, le processus n’est pas achevé aujourd’hui et, parfois, continuellement à reprendre.

On peut espérer que la comparaison permettra de dégager une série de types de situations à partir desquelles ou contre lesquelles les divisions territoriales modernes ont dû ou doivent encore se mettre en place. Les communications en suggèrent déjà plusieurs: des divisions spatiales anciennes liées à une segmentation sociale en lignages, en tribus ou en clans nobiliaires ou à une division sociale en ordres (plus ou moins institutionnalisées par des droits coutumiers ou positifs, des juridictions, des systèmes de recouvrement fiscal et de gouvernement), ou bien des divisions territoriales préexistantes issues d’un ancien système de pouvoir centralisé, ou encore une juxtaposition d’unités territoriales où l’appartenance communautaire est fondée sur le fait de l’établissement simultané en un même lieu (dans diverses modalités de colonisation en situation de vide juridique).

Il ne s’agit pas, bien sûr, de viser à une description exhaustive des formes d’organisation des établissements urbains mais, plus raisonnablement, de décrire systématiquement et de comparer une série de situations concrètes de division de ces espaces en adoptant un point de vue caractérisé par deux traits: privilégier les moments de transition vers la division territoriale moderne et les décrire à partir des changements ou conflits des lexiques qui en constituent la trace dans des documents anciens comme dans les usages actuels. Dans une telle perspective, travailler sur la longue durée et faire varier les aires culturelles ou linguistiques où l’on choisit les sites d’observation paraît de bonne méthode.
 

Les divisions spatiales en situation

Lorsque les locuteurs décrivent les parties de la ville ou, plus souvent, désignent telle ou telle d’entre elles dans des situations quotidiennes, le régime de la division spatiale change radicalement: il s’agit alors de divisions floues (sans frontière) et non exhaustives (le territoire urbain n’est pas entièrement couvert), généralement désignées par des toponymes (qui mettent en relief une qualité particulière de l’espace, voire un lieu ou bâtiment marquant) qui peuvent eux-mêmes comporter des ambiguïtés (quant à l’échelle visée notamment).

Ces désignations présentent de fortes variations. Elles sont comprises et utilisées par certains groupes plutôt que d’autres et par un nombre variable de locuteurs. Elles sont diversement stabilisées dans la durée. En outre, pour un même locuteur, elles peuvent changer selon la situation d’interlocution et le but qu’il y poursuit.

Plusieurs aspects de la différence entre ce régime de division spatiale et le régime administratif ont été soulignés. "Si le pouvoir s’intéresse au découpage, la société s’intéresse à l’identité" (C. Gavira). "Nommer, c’est faire venir à l’existence" (F. Leimdorfer). Conserver sa façon de nommer en négligeant celle qui vient du haut ou d’ailleurs, c’est maintenir en existence un espace qui n’a parfois d’autre support que le langage. On observe ainsi des conflits de dénomination: à Abidjan comme à Recife, l’administration ignore souvent les noms des quartiers précaires ou illégaux tandis que les habitants de ceux-ci résistent à adopter les noms officiels donnés aux territoires qui les englobent. A Gênes ou à San Remo, l’usage du dialecte permet d’esquiver les noms officiels des lieux (A. Gazzola). On relève qu’à São Paulo l’attachement aux toponymes va de pair avec la fragilité des dénominations génériques comme surburbio ou bairro (M. Da Silva Pereira) et qu’à Recife l’indifférence à celles-là constitue une forme de protestation contre des mots qui, "classant les espaces dans l’ordre du progrès", ont une connotation stigmatisante (J. Bitoun). Il ne s’agit toutefois pas seulement d’affirmation identitaire: on nomme les espaces pour se représenter la globalité de la ville où l’on se trouve (L. Coudroy de Lille). Il s’agit d’un mode de connaissance qui opère, lui aussi, des classements spatiaux qui sont souvent en même temps sociaux.

Je remarque que ce registre de langue est désigné dans les communications de plusieurs façons. "Populaire" insiste sur une polarité sociale entre le haut et le bas, qu’il s’agisse du couple peuple (ou classes populaires)/élites (ou classes dominantes) ou du couple société (les habitants, la population)/pouvoir (le gouvernement, l’administration). "Vernaculaire" insiste plutôt sur l’opposition entre les parlers communs et la langue lettrée ou légitime, celle qui fixe les normes langagières. "Quotidien" oppose en revanche des situations dans lesquelles chaque locuteur peut se trouver tour à tour, quelle que soit sa position sociale. Peut-être serait-il utile de rendre plus explicite dans les analyses concrètes les dimensions de l’opposition que l’on prend principalement en compte.

Bien entendu, étudier les façons dont les parties de la ville sont nommées dans les situations quotidiennes implique d’autres méthodes que le relevé des lexiques administratifs: l’enquête socio-linguistique est une voie privilégiée, mais elle n’est pas toujours possible et il faut parfois imaginer des substituts au relevé des propos tenus oralement en situation.

La question des résultats que l’on peut attendre de l’analyse du matériau recueilli se pose aussi dès lors que l’on souhaite aller au-delà du constat des singularités locales. Il me semble que les communications tracent deux directions distinctes.

1/ L’analyse des propriétés formelles des modes de dénomination des parties de ville dans les usages quotidiens est plus souvent esquissée que conduite de façon systématique. Les quelques traits mis en lumière le sont généralement par opposition au régime administratif de division de la ville, mais pas en se plaçant à l’intérieur des situations visées. Si l’on adoptait cette perspective, il n’est pas exclu qu’une sorte de pragmatique générale ou de grammaire comparée de ce régime "quotidien" de division de la ville fasse apparaître un petit nombre de règles que les diverses langues étudiées mettent en oeuvre dans leurs contraintes propres (29).

2/ L’étude des toponymes qui désignent des parties de ville conduit souvent au classement du matériel recueilli selon une série de critères sémantiques (les traits de l’espace pris en compte dans le toponyme) et selon les agents qui produisent ou utilisent les dénominations (populations de diverses catégories ou administration). Ces classements peuvent éventuellement conduire à des comparaisons entre villes et aires linguistiques (30).

Les études qui examinent le passage des divisions sociales de l’espace aux divisions territoriales modernes suggèrent à ce propos une hypothèse: nombre des désignations "populaires" ou "spontanées" des parties de la ville sont, en ce qui concerne les ressources lexicales utilisées, la trace d’institutions anciennes (voir Naples ou Kairouan) ou alors contemporaines mais "informelles", c’est-à-dire ignorées par le droit positif et par les autorités administratives (voir Oussouye ou Recife). Ainsi les enquêtes orales sur les usages vernaculaires en matière de désignation des parties des villes non seulement renseignent sur la façon dont les populations procèdent à leurs propres découpages mais parfois permettent une sorte d’archéologie mémorielle qui complète des sources écrites plus anciennes ou invite à les rechercher.
 

Observations de méthode

Les notations qui suivent résultent d’une libre réflexion sur les communications présentées dans l’atelier et visent à tirer parti de leur richesse méthodologique pour le développement ultérieur des travaux sur le thème des divisions de la ville.
 

1/ La question de l'échelle: lexiques locaux, langue nationale

Je relève que les communications portent presque toujours sur une ville (Abidjan, Oussouye, Le Caire, Kairouan, Livourne, Recife) ou une série limitée de villes (italiennes) et dans deux cas seulement sur un pays tout entier: la Chine (avec une référence particulière à Shanghaï) et le Japon (avec une référence minimale à Kyôto).

Il me semble que l'expérience montre que l'échelle d'observation efficace est bien celle d'une ville ou de villes particulières. Quelle enquête est-elle possible en effet à échelle nationale ? On peut se fier à une connaissance supposée de la langue naturelle ("les Japonais disent...", "quand on interroge un étudiant...") ou aux étymologies (hasardeuses par définition et le plus souvent inutiles), on peut consulter les dictionnaires de langue (l’analyse de B. Marin dans le cas italien montre qu’ils compliquent tout et ne sont intelligibles qu’après l’étude des documents eux-mêmes), on peut étudier un corpus législatif national (par exemple la législation municipale chinoise de 1927-1932): tout cela est utile, mais relève plutôt des préliminaires.

La langue nationale ou officielle (celle des académies, des dictionnaires, des manuels scolaires, de la télévision ?) propose ou impose des lexiques communs qui viennent ordonner, concurrencer ou remplacer des lexiques locaux. On peut la regarder comme le résultat d’une traduction et de transactions qui ne peuvent apparaître que si l’on a examiné ceux-là sur documents.
 

2/ Exemples, listes et cartes

Si l’on est attentif aux formes des documents présentés dans les communications, on remarque: une liste des quartiers (le corpus) et trois cartes (un document du corpus et un fond de plan morphologique) pour Abidjan; un tableau (des hukin) pour Oussouye ; des textes du corpus et une carte (Naples 1560) pour les villes italiennes ; une liste d’occurrences et une carte (fond de plan et délimitation des espaces) pour Le Caire. Rien dans tous les autres cas.

Il y a sans doute un rapport entre l’objet (les divisions de la ville) et les formes possibles de sa présentation. Un moyen de vérifier le statut des divisions spatiales que l’on étudie est d’examiner dans quelle forme matérielle elles se présentent dans les sources, et dans quelle forme matérielle on est susceptible de restituer les résultats de l’enquête: un ou des exemples, une série d’oppositions binaires, une liste, une liste organisée en tableau hiérarchisé, une carte (avec ou sans frontières précises entre les parties de ville, ou avec seulement des points de repères, éventuellement entourés d’un halo, etc.).
 

3/ "Anomalies" et polysémies

Elles sont fréquentes, relevons-en quelques unes. A Oussouye, il y a tantôt six hukin, tantôt deux. A Kairouan, le r’bat el-Guéblia est aussi appelé hûmat el-Gueblia; il y a un r’bat el-Jrâba à l’intérieur du hûmat el-Jamâa; il y a un hûmat el-Guraguabia dans le r’bat (et hûma) el-Guéblia. En japonais, machi peut signifier tantôt "town", tantôt "town section". En italien, un dictionnaire du XXe siècle donne trois définitions de contrada : 1/ une rue (= corso, strada, vícolo) ; 2/ quartiere, rione d’une ville ; 3/ territoire autour d’un lieu (d’une rue, d’une ville) (= distritto, provincia, regione). Pour désigner Livourne, on dit au XVIIIe siècle : "La città e il porto di Livorno". Dans cette ville, quartiere est une division territoriale à usage fiscal, mais le mot n’est effectivement utilisé que dans deux cas: le quartiere de la Venezia (celui du négoce) et le quartiere degli Israeliti.

Toutes ces occurrences sont précieuses à observer. Les polysémies indiquent une pluralité d’usages (selon les registres ou situations) et posent la question des emprunts et changement de sens d’un registre à l’autre. Elles peuvent éventuellement être la trace (et mettent donc sur la voie) d’institutions anciennes. Les "anomalies" (du point de vue d’une logique classificatoire emboîtée) signalent l’hétérogénéité des principes de constitution des divisions spatiales, leur sédimentation au cours du temps et leur co-présence dans les usages.
 

4/ Le mot "quartier/neighbourhood" comme obstacle à l’enquête

"A la recherche du quartier perdu": voilà une démarche qui atteint vite ses limites. Ce qui s’offre le plus aisément à l’observation, c’est le quartier (district) comme division administrative moderne du territoire urbain. Comme on sait bien que cela n’épuise pas le sujet, on recherche un autre quartier (neighbourhood) que l’on présume plus proche des pratiques et représentations populaires: l’unité morphologique et sociale élémentaire, vécue et perçue, le territoire des sociabilités, du face-à-face, d’une identité affective. La distinction est sans doute utile, car elle place au point de départ de l’enquête la pluralité des registres de langue et la non-concordance de leurs classements. Mais elle présente des inconvénients importants que nous n’avions pas perçus lors des premiers pas du programme "Les Mots de la ville".

On ne peut en effet présumer l’existence ou la permanence d’un objet "quartier" alors que les mots qui sont supposés le désigner varient selon la langue ou le registre, changent au cours du temps, sont parfois introuvables, parfois trop abondants: "une première difficulté: quel terme employer comme point de départ et de désignation de cet espace urbain de référence?" (C. Henriot); "To characterize the neighborhood several words may be used, which have different meanings in popular and professional languages" (C. Hein).

– Chercher le "quartier" conduit à traduire par "quartier" des termes qui désignent sans doute des unités élémentaires de l’espace mais s’appauvrissent (et perdent leur sens systémique) dans ce rabattement.

– Chercher le "quartier", c’est chercher un territoire, même flou: cela empêche d’être attentif aux formes institutionnelles de division spatiale qui ne sont pas régies par la logique moderne de division territoriale et induit donc une certaine forme d’anachronisme.

– Chercher le "vrai quartier" oppose inutilement l’institutionnel et le social, les mots de l’administration et ceux du "vécu": ce dernier peut en effet être la trace dans le présent (et son langage) d’institutions anciennes, ou l’effet d’une pluralité d’institutions ou d’échelles.

– Chercher le "vrai quartier" présume que c’est là que se trouve l’espace "vécu", dirige l’attention exclusivement sur le plus petit, l’atome de la ville, alors que d’autres échelles spatiales peuvent être socialement significatives et que le "quartier" lui-même prend sens par rapport à celles-là. C’est peut-être, au fond, épouser un vieux rève des urbanistes: le neighborhood unit, l’unité morphologique planifiée qui est aussi une unité de sociabilité et, si possible aussi, une unité d’administration.


Atelier 8 : Les divisions de la ville

Marie-Louise Moreau

Les dix textes présentés dans cet atelier sont extrêmement divers. Par les territoires considérés : ils nous convient à un voyage sur quatre continents. Par les langues qu'on parle sur ces territoires : français, italien, portugais, arabe, chinois, japonais, ébrié, dioula, diola, etc. Par l'époque étudiée : Samuel Fettah parle de Livourne des XVIIIe et XIXe, Brigitte Marin de villes italiennes du XVIe au XXe, Pascal Garret du Caire au début de ce siècle, les autres travaux portant sur des situations contemporaines, mais toujours sous l'éclairage de l'histoire. Divers aussi par les méthodes utilisées: tous les auteurs se fondent sur leur connaissance et leur expérience du terrain, mais certains travaillent en outre sur des données externes (descriptions de villes, chroniques, récits ou guides de voyage chez Brigitte Marin; corpus de presse chez Pascal Garret; documents à caractère administratif ou juridique chez Jan Bitoun, Christian Henriot et Brigitte Marin, archives chez Mohamed Kerrou et Samuel Fettah; liste officielle des noms de quartiers chez François Leimdorfer et al. et chez Christelle Soumahoro; enquêtes plus ou moins systématiques, qui débouchent sur des données quantifiées ou non (chez François Leimdorfer et al., Mohamed Kerrou, Marie-Louise Moreau). Divers enfin par la dimension des entités considérées, le contraste le plus net opposant Oussouye, avec ses 5000 habitants et Tokyo, Shangai, Recife ou Abidjan, qui en comptent plusieurs millions.

Il résulte de cette diversité que, comme les situations, toutes les analyses sont singulières et que chaque texte est irréductible à un autre. Si on sait en outre que chacun de ces travaux se caractérise par une remarquable richesse documentaire, on comprendra peut-être pourquoi je n'ambitionnerai pas d'en faire une véritable synthèse, me bornant à y identifier les lignes principales de convergence. Car le plus surprenant est qu'au-delà de la spécificité des travaux, on retrouve chez les auteurs de semblables préoccupations et dans les situations des régularités analogues : des pièces de traverse relient les analyses, illustrant le principe que c'est en traitant du particulier qu'on atteint l'universel.

Deux problématiques s'abritent en fait sous le couvert du titre de cet atelier : celle qui considère la manière dont les entités sont découpées et celle où on prend en compte la dénomination des portions produites par la division. La plupart des communications traitent simultanément de l'une et de l'autre, parce qu'elles sont intimement liées. Pour mieux assurer la mise en relation des différentes situations, je les traiterai cependant en deux points distincts.
 

I. DIVISER LA VILLE

Dans les diverses situations, les entités sont segmentées, on divise l'espace et la population en fonction de critères multiples, mais récurrents.

- Un critère spatial ou géographique amène à distinguer la ville de la campagne (mais le Livourne de la fin du XVIIIe siècle, comme Recife en 1961, connaissent aussi une catégorie intermédiaire : les sobborghi dans un cas, le secteur suburbain dans l'autre), le centre de la périphérie (Kairouan, Recife), le dedans du dehors (Kairouan, Livourne (31)), la ville haute et la ville basse (au Japon comme à Recife), la ville et les collines (Recife), ce qu'il y a de part et d'autre d'un axe (Kairouan), le nord, le sud (Kairouan, Recife), etc.

- Un critère social départage les endroits où habitent les membres des différents lignages (à Oussouye), les nobles et les roturiers (à Naples, par exemple), les notables et les non-notables, les originaires du lieu et les étrangers (à Kairouan et à Oussouye), les riches et les pauvres (à Recife), les indigènes et les colons (Kairouan), les adeptes de différentes religions (musulmans et Juifs à Kairouan, chrétiens et juifs à Livourne, animistes, catholiques et musulmans à Oussouye), etc.

- C'est un critère historique qui est à l'oeuvre quand on oppose ville ancienne et ville moderne (ainsi en est-il à Kairouan, comme en Chine, où jiuchengqu ou chengshi jiuqu s'oppose à xinchengqu), ou, quand à Abidjan, les dénominations comportant l'adjectif ancien désignent la place des villages ébrié originaires, celles avec l'adjectif vieux référant au noyau historique de l'entité, ou quand, toujours à Abidjan, on fait entrer dans les étiquettes des nombres qui renvoient aux étapes chronologiques des opérations immobilières.

- Le critère morphologique prend en compte la densité de l'habitat, l'architecture qui y prédomine, ou l'une ou l'autre caractéristique du paysage. Ainsi à Livourne, le quartier de la Venezia doit son identification à sa singularité paysagère, à ses nombreux canaux et entrepôts. De même, au Japon, c'est notamment par leur morphologie que les chiku ou kinjô se distinguent de leur environnement.

- On recourt enfin à un critère fonctionnel quand on oppose les parties de la ville selon les activités qui s'y pratiquent : à Livourne, ville par contraste à port; à Recife, zones commerciales, résidentielles, portuaires, universitaires et industrielles; en Chine, qu de caractère commercial, industriel ou touristique, etc.
 

Les critères se superposent

Il est clair que les critères qui fondent le découpage se superposent souvent en telle manière qu'ils deviennent indissociables. Pour ne prendre qu'un exemple, dans les grandes villes européennes contemporaines, les pauvres (catégorie sociale) habitent souvent en périphérie (notion spatiale), dans de nouvelles zones (on prend donc en compte l'histoire), où ils occupent des habitations d'une certaine apparence (on rejoint alors le morphologique), etc.

Plusieurs textes fournissent des exemples de recouvrement de critères.

* Dans le Kairouan d'avant 1886, le Humat el-Sadâte el Achrâf est certes une portion de l'espace, mais seule une certaine catégorie d'habitants, définie en termes ethniques et sociaux pouvait prétendre "être de" ce quartier, dont ne pouvaient en tout cas pas se revendiquer les bédouins ou les juifs.

* De même, à Oussouye, les différents hukin correspondent certes à des portions du territoire dont on peut tracer les limites sur une carte, mais la population qui compose ces hukin se définit moins par son implantation spatiale qu'en termes sociaux, puisque c'est le lignage paternel qui importe pour déterminer l'appartenance au hukin.

* A Oussouye toujours, la population autochtone relègue les étrangers en périphérie de la commune.

* De même, dans le Kairouan du XIXe et du début du Xxe siècle, les populations bédouines zlass s'installent en dehors de l'enceinte.
 

Les découpages sont souvent éphémères

Caractéristique de presque tous les découpages : ils sont éphémères. La ville grandit, elle sort de son enceinte initiale (Kairouan, Livourne), elle accueille des groupes allogènes (Kairouan, Livourne, Oussouye), les unités ne se développent pas au même rythme, les structures prévues n'ont pas fonctionné à la satisfaction générale ou ne sont pas parvenues à se mettre vraiment en place. On procède donc à un remodelage de l'espace, les modifications portant sur le nombre de portions et de niveaux, leurs limites, leurs attributions, leurs dénominations. Ou bien on modernise en adoptant des plans orthogonaux et en délimitant des unités qui ne se superposent plus aux marquages identitaires. On procède donc à une réorganisation du territoire, on re-découpe en gommant certains tracés et en ignorant certains critères, en en conservant d'autres.

* Un texte chinois de 1932 ambitionne d'organiser les villes en y distinguant des qu ("arrondissements"), qui devaient être subdivisés en fang ("quartiers"), partagés en 20 yu ("sections") comportant chacun 5 ling ("îlots"), regroupant 5 foyers. Mais cette architecture organisationnelle, fondée sur une opération comptable de la population, ne paraît pas avoir vraiment fonctionné, et elle n'est plus reprise dans les textes ultérieurs.

* Florence, entre le XIe et le XIIIe siècle, passe d'une division en 4 parties (quartieri) à une division en 6 sestieri, composés chacun de 20 gonfaloni. Plus tard, on reviendra à 4 quartieri, divisés cette fois en 4 gonfaloni. On trouve des exemples analogues à Gênes, Naples ou Milan.

* Naples, depuis le moyen âge, était administrée par 6 élus des piazze, circonscriptions territoriales nobiliaires et un élu des ottine, circonscriptions populaires. A la fin du XVIIIe, les Bourbons mettent en place un autre découpage, en 12 quartieri, qui regroupent des territoires paroissiaux, en ignorant les délimitations entre les piazze et les ottine. Les fonctions de capitaine et de capodieci dans les ottine sont maintenues, mais, dès 1779, elles sont subordonnées à l'autorité du juge de quartier. Après 1799, les structures anciennes des ottine et des piazze, vidées de contenu politique et militaire, tombent en déshérence. La Restauration introduit une nouvelle réforme, mais elle se borne à une substitution d'étiquettes : les sezioni remplacent désormais les quartieri, tout en conservant leurs dénominations.

* A Recife, la seconde moitié du siècle voit se succéder trois plans de zonage, d'inspiration et de visées très différentes, portant sur de multiples aspects. On s'arrêtera en particulier à ceux qui concernent le traitement des aires où résident les populations pauvres. Celui de 1961 accorde la priorité aux zones industrielles et ignore l'invasion par ces populations des terrains remblayés à proximité du port et "maintient la fiction de l'extension de la Zone portuaire dans le secteur urbain". La loi de 1983, davantage inspirée par un urbanisme culturaliste et sensible à la pression économique, délimite juridiquement 27 espaces auto-construits; elle se prolonge en une loi de 1986, qui "prévoit des plans d'urbanisme locaux qui puissent garantir de meilleures conditions d'habitat tout en maintenant des typologies constructives adaptées à des lieux que les pauvres ont construits", en même temps qu'elle institue un Forum permanent, où les communautés peuvent être représentées. Un troisième plan est élaboré en 1996. Il fixe des normes de construction dans les Zones d'urbanisation des collines afin de limiter les risques de coulées boueuses, cependant qu'il détermine la densité de l'espace construit et le minimum d'espace vert dans deux Zones d'urbanisation préférentielle.

* A Recife toujours, les découpages institués pour la représentation de la population dans le dialogue avec le pouvoir, distinguent, en 1988, 12 régions politico-administratives (dites RPA), chacune étant composée de plusieurs bairros (94 au total), divisés en secteurs censitaires. En 1993, les 12 RPA passent à 6. En 1995, on a toujours 6 RPA, mais elles sont cette fois composées chacune de 3 microregiões, comportant un ou plusieurs bairros, selon le nombre d'associations qui y représentent les localidades

* Au milieu du XIXe, Kairouan comprend 6 cheikhât, dont 3 à l'intérieur de l'enceinte (Humat el-Jama' el-Adham, Humat el-Mamarr, et Humat el-Sadâte el-Achrâf). Deux modifications interviennent en 1896 : le Humat el-Mamarr disparaît en tant qu'entité, ses habitants étant répartis entre les deux autres cheikhât, cependant que le quartier d'el-Guéblia, rattaché auparavant au Humat el-Sadâte el-Achrâf, est érigé en cheikhâ à part entière. Une nomenclature établie en 1900 par le gouvernement tunisien distingue 4 cheikhât (Humet el Djamâ, Humt ech-Cherfa, Humt el Qeblia auxquels s'adjoint une nouvelle entité : Humt el Djeblia), ce qu'entérine une réorganisation de la ville, approuvée par le Bey en 1911, où les frontières entre les portions sont redessinées. En 1936, deux nouveaux cheikhât sont créés, Marguellil et Dhrâa Tammar, pour les territoires extra-muros. Nouvelle organisation et nouvel étiquetage après l'indépendance : on distingue désormais Kairouan nord et Kairouan sud, cependant que quatre communes sont reconnues à l'intérieur de Kairouan : el-Mansoura (1979), Cité Jéblia (1988), Kairouan Médina et Guéblia (1994)

Mais il y a aussi des situations caractérisées par la stabilité :

* Au milieu du XVIIIe, la délimitation des parties de Rome a certes fait l'objet d'un travail de révision et de précision. Mais on n'a pas modifié les étiquettes. C'est qu'au contraire du cas napolitain, il n'y a pas ici de concurrence entre pouvoir central et pouvoir local. Le caractère religieux du pouvoir favorise par ailleurs le maintien des découpages entre paroisses.

* De manière analogue, Venise connaît aujourd'hui les mêmes sestieri qu'au XIIe, et la sous-division administrative, la contrada, s'y confond avec la paroisse.
 

La hiérarchie des critères varie

Les critères prioritaires à un certain moment ne sont pas ceux qui prévalent à un autre. Il semble ainsi que les gestionnaires de la cité aient tendance à réduire les distinctions identitaires exprimées en termes d'ethnie, de lignage ou de catégorie professionnelle et visent plutôt à doter les gens d'une identité citadine, voire citoyenne, en privilégiant une répartition de la population sur la seule base de son implantation territoriale.

* A Kairouan, en 1886, une décision beylicale rattache les fractions bédouines des Ouesslatia et des Moënsia aux cheikhât des quartiers où ils se trouvaient installés. De même, en 1930, le cheikha dont dépendaient les juifs a été rattaché au Humat el-Guéblia, où la plupart résidaient. Dans un cas comme dans l'autre, on voit une distinction territoriale se substituer à une distinction fondée sur l'appartenance ethnique.

* Dans les villages diola traditionnels, l'appartenance à un hukin est déterminée par le lignage paternel. A Oussouye, on part d'une entité subdivisée en 6 hukin diola et en 4 nouveaux quartiers, où résident la plupart des non-Diola. En 1960, on fusionne Oussouye avec un autre village diola, Calobone, et on distingue dans la nouvelle entité 3 quartiers, qui englobent indifféremment citadins diola et non diola et qui se montrent indifférentes aux lignages.

* La division en quartiers nobiliaires (piazze) et populaires (ottine) est abolie à Naples par la réforme des Bourbons (voir plus haut).
 

Les délimitations sont plus ou moins précises

Lorsque la partition de l'espace est le fait d'une autorité administrative, elle peut généralement se traduire par une représentation cartographique où, d'une part les délimitations sont nettes et où, d'autre part, l'espace ne comporte pas de zone vide. Le découpage populaire tolère parfois plus d'imprécision.

* Ainsi, au Japon, on considère que les quartiers, chô ou machi, se composent d'entités plus petites, appelées chiku ou kuiki par les professionnels, kinjô ou chônai ou komyuniti dans le langage des citadins, mais il s'agit alors d'entités dont les frontières ne sont pas délimitées avec précision, bien qu'elles se distinguent de leur environnement par leur individualité et leur identité.

Toutefois, certaines délimitations spontanées ne comportent aucune zone d'imprécision. Ainsi, dans le cas du Humat el-Sadâte el Achrâf kairouanais ou dans celui des hukin oussouyois, ou des piazze nobiliaires napolitaines, dont il a déjà été question, l'appartenance à l'entité ne se traite pas du tout en termes approximatifs : par exemple, on est ou on n'est pas de Etama, on ne peut en être plus ou moins, ou être entre Etama et Djiwant, ou presque de Etama, etc. Il faut noter que dans ces cas, l'ascendance est le critère déterminant et que les clivages sont perçus comme porteurs d'identité.

A l'inverse, l'ordre, la rigueur et la précision ne sont pas toujours du côté des délimitations conçues par les autorités. A fortiori lorsque le découpage est pratiqué par des institutions différentes (voir le point "Un champ lexical caractérisé par la polysémie et la prolifération des étiquettes").

* A Recife, on a quatre niveaux de découpage emboîtés pour la représentation de la population, mais si trois de ces niveaux correspondent à une entité cartographiable, ce n'est pas vrai du quatrième (les localidades), qui est fonction de l'existence d'associations représentant une portion du territoire aux contours imprécis.

* A Shanghai, découpage administratif et gestion politique ne se superposent pas : les qu et les jiedao disposent d'un organisme administratif et d'une structure politique, mais on ne trouve que la seconde dans les pian.

* A Livourne, le nom des quartieri administratifs est celui des paroisses correspondantes, le tracé des uns ne se superpose toutefois pas toujours aux limites des autres.
 

La pertinence des découpages pour les citadins

Ce qui fait sens pour les citadins, c'est généralement un espace plus limité que celui qu'envisage la structuration décidée d'en haut.

* Dans le Shanghai d'après 1949, on peut distinguer trois niveaux de découpage - celui des qu (arrondissements), des jiedao (circuits de rues) et des pian (lots) -, correspondant chacun à une structure administrative et/ou politique. Certes, les citadins utilisent le terme qu pour situer par exemple où ils habitent, mais il s'agit d'une entité trop vaste pour qu'ils l'associent à une identité. Les jiedao sont, pour eux, avant tout des unités administratives et économiques. Il n'est question de pian, dans le langage ordinaire, que dans les villes du nord, et toujours en relation avec l'administration. En fait, le "premier lieu d'identification des citadins à la ville", celui des lilong/hutong, n'est pas pris en compte par l'organisation administrative ou politique de la cité. C'est une entité de taille relativement limitée, "un ensemble de venelles unissant plusieurs blocs d'habitation" dotées d'une architecture propre, où résident quelques dizaines de familles, que leur mode de vie conduit à des formes variées d'interaction.

* De même la gestion des villes japonaises distingue des entités de quatre niveaux : le niveau supérieur est celui du toshi, terme qui traduit le mieux le concept européen de "ville" (et aussi celui du fu, pour les villes de préfecture). A un autre, on trouve des entités plus petites, des ku. A un autre encore, des chô ou des machi, correspondant plutôt à des quartiers : les services postaux reconnaissent par exemple le nom des machi pour les adresses; les chô sont dotés de conseils, les chônaikai, qui sont les partenaires de l'administration notamment pour l'identification des besoins et des idées des habitants. Les chô et les machi sont eux-mêmes subdivisés en entités plus petites, appelées chiku ou kuiki par les uns, kinjô ou chônai ou komyuniti par les autres. Mais seuls les deux niveaux inférieurs, et en particulier celui des chô et des machi, font sens pour les citadins, les niveaux du toshi et celui du ku étant vides du point de vue identitaire - on y reviendra.

* L'administration de la commune d'Oussouye y distingue trois quartiers, mais ne réserve aucune mention ni aux sous-quartiers dont chaque quartier se compose, et qui sont pourtant les plus porteurs d'identité, ni aux concessions à l'intérieur de chaque sous-quartier, importantes pourtant pour la transmission des biens fonciers.

* Venise se compose de sestieri, subdivisés en contrade. Dans les témoignages devant les cours criminelles, la déclinaison d'identité comporte toujours la mention de la contrada, mais le sestiere n'est jamais nommé. On observe toutefois depuis le XVe une évolution favorable au renforcement de l'identité citadine, au détriment des enracinements lignagers (Crouzet-Pavan, 1993, réf. B. Marin).
 

La prééminence des structures anciennes

On constate la prééminence, dans les représentations des gens, et dans leur langage, des structures anciennes, soit que les divisions antérieures se soient fondées sur une composante identitaire, soit qu'elles aient contribué à leur apporter. De multiples exemples sont proposés dans les travaux.

* A Oussouye, la plupart des témoins connaissent mieux la structure traditionnelle du village que sa structure moderne, où le village éponyme est associé à un autre, et où on a intégré les nouveaux secteurs dans d'anciennes divisions réaménagées.

* A Naples, après les réformes de 1779 (voir plus haut), la population manifeste son attachement aux anciennes structures : le surintendant de la police se plaint de la résistance des anciens cadres, qui tentent de préserver l'intérêt de l'élu des ottine, et du manque de collaboration de la population avec les officiers de la police royale. Lors des événements révolutionnaires de 1799, la population concrétise sa résistance aux nouvelles structures en arrachant les panneaux indiquant les noms des rues et les numéros des bâtiments.
 

Quelle conception de l'entité ?

La conception de l'entité comme telle et sa subdivision en parties connaissent des variations considérables dans le temps. Elle préexiste à l'Etat-Nation dans le cas de Kairouan ou d'Oussouye, elle est présente dès leur fondation dans les villes italiennes. Mais en Chine, avant le tournant du siècle, il n'y a pas de reconnaissance officielle des concentrations urbaines, dont le territoire peut même relever de comtés différents. Il faut attendre les années 1920-1930 pour que des textes réglementent l'organisation spatiale des villes et y délimitent des qu ("arrondissements"), qui connaissent eux-mêmes des subdivisions, différentes selon les époques. Et c'est une autre conception encore qui prévaut dans le Japon contemporain. Des quatre niveaux distingués par l'administration moderne, on l'a vu plus haut, seuls les deux niveaux inférieurs comptent dans la vie et les représentations des citadins. Autrement dit, le concept de ville n'est guère présent dans la manière dont les Japonais se représentent leur espace urbain. L'entité à laquelle les Occidentaux réfèrent, lorsqu'ils parlent de Tokyo, par exemple, est dotée d'une assez mince consistance aux yeux des habitants : ce sont les machi ou chô, dont la ville - au sens européen - est l'agglomérat, qui font sens. En sorte, qu'un Japonais ne dira pas, par exemple, qu'il habite à Tokyo, mais à Shibuya ou à Shinjuku ou à Ginza, que le point de vue européen considérerait plutôt comme des parties de Tokyo. Et s'il y a une parisianité, il n'y a donc pas de tokyo-ité. Cette conception découle assurément de l'absence, jusqu'à une époque récente, d'une administration centralisée au niveau des villes. Chacun des trois groupes d'habitants (soldats, prêtres et citadins) des machi et des chô se gouvernait de manière autonome et avait son propre pouvoir législatif, la seule autorité centrale, celle du Shogun, se situant au niveau national.
 

II. PARLER DES PARTIES DE LA VILLE

Deux types d'opérations linguistiques peuvent être distinguées : quand on pratique la première, on commente le découpage, on décrit les parties, en les contrastant, en les qualifiant, etc. et ce discours est susceptible d'une analyse. L'autre opération linguistique consiste à étiqueter les parties, à leur assigner un nom, soit générique (un nom commun, généralisable à d'autres portions : quartier, secteur, zone...), soit spécifique (le nom ne fonctionne, comme unité globale, que pour une portion de l'entité considérée : Harlem, Zone sud, la ville haute...).
 

A. LE DISCOURS SUR LA VILLE

Les mots utilisés pour parler de la ville renvoient souvent aux différents critères de division de l'espace.

* Ainsi, dans un journal du Caire, au début du siècle, ce qu'on dit de la ville fait référence soit à l'histoire (il est question du Vieux Caire, de l'ex-ville des khalifes), soit à la géographie (avec des toponymes), soit à la composition sociale (le coin des artistes, les quartiers arabes), mais il y a aussi des jugements de valeur, quand on parle de quartiers bizarres, d'une cité de rêve ou d'une ville de malades. C'est que la plupart des articles pris en compte par Pascal Garret veulent aboutir au déclassement du quartier ancien en soulignant sa vétusté, son manque d'hygiène, etc. et au déclassement des deux autres quartiers, modernes eux, en les accusant l'un d'être de mauvais goût, l'autre d'être endormi, malade, cette opération de dénigrement visant à la valorisation d'un nouveau quartier, liée à une importante opération immobilière, et qu'on présente comme la cité du soleil, la cité du futur, la ville idéale, avec des étiquettes qu'on aimerait sans doute transformer en toponymes.

* De manière analogue, les mots dont on se sert pour qualifier la ville de Livourne ou ses parties prennent en compte ces critères de partition de l'espace : vecchia vs nova (critère historique), aperti vs chiusi, esterno vs interno, via di terra vs via di mare (critère géographique), Cérès vs Mercure, negozio vs possesso, città vs porto (critère fonctionnel), avec en outre en ce cas, des oppositions binaires, qui illustrent à la fois la position ambivalente de la ville, "à l'intersection de deux modèles, celui du grand port méditerranéen et celui de la ville italienne moderne" et la position sans doute tout aussi ambivalente de l'administration, favorable au commerce, à l'ouverture (l'espace intra-muros est zone franche), mais qui ne permet pas aux négociants - le groupe pourtant le plus lié à l'activité portuaire, le plus nombreux et le plus riche - d'accéder à la gestion de la città, privilège réservés aux seuls propriétaires fonciers et immobiliers.
 

B. LES APPELLATIONS

Dénominations spontanées et dénominations administratives

Une distinction récurrente dans la plupart des travaux oppose d'une part les désignations spontanées, populaires, diffuses... et d'autre part les dénominations qui résultent d'un découpage dit administratif, centralisé, étatique, institutionnel ou professionnel.

On peut, de ce point de vue, distinguer trois catégories au moins :

a. Les dénominations qui renvoient strictement à un découpage administratif : "quel que soit le locuteur ou le contexte, ces mots désignent des découpages liés à l'exercice des pouvoirs urbains" (Brigitte Marin). Tel est le cas, pour les villes italiennes, de sestiere ou de ottina, même si ces mots n'ont pas partout le même contenu. Tel paraît aussi le cas de nouvelles dénominations adoptées par les professionnels de la gestion urbaine dans plusieurs autres situations, et dont l'implantation dans le langage ordinaire se heurte d'ailleurs parfois à une certaine résistance, qui contribue à préserver leur monosémie. Ainsi en est-il du mot japonais toshi, créé à la fin du 19e pour désigner la ville conçue comme un espace global, qui reste d'un usage encore limité. De même pour les termes correspondant à capitale ou à centre urbain. A Recife, les plans de 1983 et de 1996 débouchent sur une prolifération d'appellations assimilées par les techniciens, souvent sous la forme d'acronymes, mais que l'usage linguistique ordinaire n'a guère intégrées : nucleação centro, areas intersticiais, zonas especiais de preservação do patrimonio historico (ZEP), zonas especiais de interesse social (ZEIS), ZUM, ZI, ZR, ZV, etc.

b. Les dénominations qui fonctionnent à la fois dans le registre administratif et dans l'usage courant. Les responsables de la gestion urbaine innovent en certains cas (comme au Japon), mais le plus souvent, ils spécialisent des termes du langage ordinaire dans de nouvelles fonctions (zone, secteur...). A l'inverse, des dénominations administratives (ZUR à Recife) sont adoptées par l'ensemble de la communauté, qui les investit alors de valeurs sémantiques supplémentaires. Les deux mouvements se combinent dans un cas comme celui de quartier.

c. Les dénominations qui ne pénètrent pas dans le registre administratif. Ainsi, le répertoire administratif des villes italiennes ne connaît pas borgo ("faubourg").

Dénominations spontanées et dénominations institutionnelles se différencient aussi par d'autres aspects :

1) Elles n'exploitent pas de la même manière l'éventail des ressources linguistiques. Les dénominations administratives font plus souvent appel aux numéros, aux sigles et aux points cardinaux. Ces catégories, où l'étiquetage se fait d'un point de vue global, en surplomb, qui prend en compte l'ensemble de l'espace, ne sont cependant guère exploitées spontanément par les citadins, qui leur préfèrent généralement des toponymes, pour lesquels un point de vue local suffit.

2) Elles renvoient à des portions dont les frontières ne sont pas également précises (voir, dans la première partie, le point "Les délimitations sont plus ou moins précises").

3) Toute la panoplie des moyens linguistiques disponibles pour la dénomination peut être utilisée soit sur le mode sérieux, soit sur le mode humoristique, davantage caractéristique des dénominations populaires que des officielles. A Abidjan, on a ainsi un Bramakoté sans fil, où sans fil réfère à la non-électrification du secteur. A Oussouye, le lieu où le vin de palme est vendu et consommé, s'appelle l'Université, etc.
 

Un champ lexical caractérisé par la polysémie et la prolifération des étiquettes

On voit aisément comment l'appartenance à la fois au registre administratif et au registre commun est en relation directe avec la polysémie. Souvent, les sens n'arrêtent pas d'osciller entre une valeur ancienne, mais toujours bien présente, et une valeur nouvelle, issue des découpages institutionnalisés, qui ne parvient pas à supplanter celle où elle avait pris son origine. Ou inversement, la signification technique au départ se dilue dès lors que l'appellation entre dans l'usage commun. Mais le phénomène concerne aussi les autres catégories, les termes du lexique administratif comme du lexique usuel. Dans ce champ lexical comme en d'autres, la polysémie est un trait banal, qu'on retrouve dans toutes les situations, même si elle s'y manifeste de façons diverses.

* Le machi japonais est soit une petite entité urbaine soit un quartier.

* Les qu chinois renvoient à des arrondissements administratifs délimités de façon précise, mais aussi à des zones sans frontières définies.

* Les quartieri italiens et les rioni romains, même dans le langage des gestionnaires, sont parfois des entités administratives, tantôt des portions de la ville dotées de caractéristiques morphologiques ou sociales particulières.

* Contrada, dans les villes italiennes, réfère soit à une entité administrative (en particulier à Sienne), soit à une rue (notamment à Milan ou Turin), soit à une portion du territoire associée à un lieu de référence (par exemple à Montalcino ou Naples). "Ces mots comme quartiere, contrada, rione ont un sens local et un sens générique; [...] selon que le locuteur est de la ville ou en est étranger, le sens de ces mots peut varier fortement (usages dans le sens local du mot ou dans un sens générique partagé dans toute la péninsule) (Brigitte Marin).

* Dans le Oussouye traditionnel, les deux hukin se composent chacun de trois hukin, le mot étant traduit en français par quartier, dans un cas comme dans l'autre.

* A Livourne, comunità réfère tantôt à une circonscription administrative, et à l'ensemble de ses habitants, les abitanti, tantôt seulement aux propriétaires, les comunisti, dont sont issus les membres de la municipalité.

* A Naples, seggio, selon les cas, désigne le territoire urbain de la noblesse, mais aussi l'institution où elle exerce son pouvoir, ainsi que le bâtiment où elle se réunit.

* Les comunidades de Recife sont territorialement délimitées pour les uns, alors que pour d'autres, elles n'ont qu'un contenu social.

* Humat, à Kairouan, renvoie a priori à des groupes de Kairouanais de souche, cependant que r'bat, connoté négativement, est, a priori toujours, associé à la bédouinité. Mais dans certains cas, les deux termes fonctionnent comme des synonymes (le R'bat el-Guéblia est dit parfois aussi Humat el-Guéblia), et dans d'autres cas, comme des superordonnés (on dénomme des portions de huma par le terme r'bat, et inversement).

* R'bat est parfois entendu dans le sens de "faubourg", parfois dans le sens de "ruelle à formation ethnique et familiale".

Si un même signifiant est associé souvent à différents signifiés, on constate aussi le phénomène inverse, qui s'exacerbe lorsque différentes institutions dénomment les parties de la ville. Ainsi, à Recife, on réfère aux mêmes portions du territoire avec les étiquettes assentamentos populares (dans une carte établie par le Secrétariat à l'habitation de l'Etat de Pernambuco), areas pobres (chez les techniciens municipaux), zeis, acronyme utilisé comme nom commun (chez les techniciens qui travaillent avec le Forum du plan de régularisation des zones spéciales d'intérêt social), areas de risco (pour le Plan directeur métropolitain et le Plan de la qualité des cours d'eau), comunidades (chez les agents communautaires de santé).
 

Les connotations attachées aux dénominations

Les termes génériques ont d'abord comme vocation fonctionnelle de désigner des portions du territoire. Mais un terme n'est pas l'autre, chacun se charge des valeurs qu'il a contractées dans son association avec les réalités.

* A Recife, divers termes sont utilisés par les habitants pour les nouvelles zones d'habitation, mais chacun a sa charge connotative. Suburbio est lié au calme et à la tranquillité, mais aussi à l'éloignement et à l'inachèvement du processus urbain. Conjunto, qui réfère à de grands ensembles généralement environnés de constructions précaires et considérés comme des "formes d'habitat supérieures dans l'ordre du progrès", est perçu positivement. Mais suburbão, en relation avec des cités-dortoirs, est connoté négativement, de même que invasão (terrains acquis en dehors du contrôle de l'Etat) et surtout favela, utilisé pour les zones où dominent les baraquements faits de planches, tôles et matériaux divers. A ces termes dévalorisants, on préfère généralement des toponymes.

* C'est une stratégie modernisatrice qui commande à Naples l'adoption, à la fin du XVIIIe, du terme quartieri : il s'agissait de recourir à un terme non marqué comme napolitain - la réforme vise précisément à diminuer le pouvoir local au profit du pouvoir central -, il appartenait au registre administratif de plusieurs villes italiennes, il était déjà passé dans l'usage commun, ce qui devait favoriser son adoption.

* Il n'y a pas lieu en revanche d'introduire à Rome le mot moderne quartiere pour le territoire intra-muros: on préfère inscrire la ville "dans le mythe de la continuité" et préserver le découpage en 14 rioni, où survivent les 14 regiones antiques.

* Montalcino, ville voisine de Sienne, a connu comme celle-ci un découpage en terzi, qu'une réforme abolit en 1778. En 1961, des habitants de la localité la divisent en quartieri, qui servent de cadre pour les fêtes et diverses manifestations culturelles ou sportives : on renonce à la dimension historique des terzi, pour marquer la distance par rapport à Sienne et à ses fêtes.
 

La langue des dénominations

On peut différencier aussi les dénominations selon la langue à laquelle elles recourent. Abidjan contraste ainsi des noms dans la langue du groupe initial et des noms pris dans la langue de nouveaux arrivants, les deux catégories contrastant à leur tour avec des dénominations en français, qui représentent 50% des noms repris dans la liste officielle des quartiers d'Abidjan. A Oussouye, les termes français servent surtout pour les nouveaux quartiers et les quartiers périphériques.
 

La forme des dénominations

L'équipe d'Abidjan propose une autre catégorisation des moyens linguistiques, qui prend en compte leurs aspects formels. Si on met de côté la dernière catégorie, qui paraît très spécifique d'Abidjan (mais la liste étudiée ne correspond pas nécessairement aux usages), cette grille de classement semble pouvoir s'appliquer aux diverses situations étudiées dans les autres communications.

1. Les toponymes qui ont clairement statut de noms propres et dont la signification est souvent opaque : Attoban, Niangon...

2. Les noms communs qui prennent valeur de "toposèmes" : Ambassades, Marché, Cimetière...

3. Les termes génériques avec détermination : Camp X, Cité X, Quartier X, Habitat X...

4. Les noms avec détermination numérale : Attoban 1, Banco 9e tranche...

5. Les sigles qui, à Abidjan, sont en relation avec des opérations immobilières, mais qui, à Recife, sont des produits de dénominations administratives, qui distinguent des ZUR (zones d'urbanisation restreinte), des ZUP (zones d'urbanisation préférentielle), des ZUM (zones d'urbanisation des collines), etc.

6. Dans la liste officielle étudiée par l'équipe d'Abidjan, figurent aussi des appellations comportant une conjonction (Blokosso et Cocody village), des virgules (Adjoufou 2, Janfoli, Gonzagueville) ou des parenthèses (Quartier ébrié 2 (les chicanes)). Parfois, la deuxième ou troisième partie spécifie les précédentes. Parfois, elle fournit une dénomination concurrente. Parfois, la dénomination du quartier se borne à en énumérer les composantes, etc.
 

Le référent des dénominations

Une autre typologie des étiquettes est attentive à ce à quoi elles réfèrent (voir surtout le travail de Christelle Soumahoro) : selon les cas, l'étiquette du quartier réfère à :

1) Un acteur. Celui-ci peut être soit le ou les premiers habitants (ainsi, à Oussouye, le quartier Sarademba signifie "la maison de Demba", du nom du Peul Demba qui s'y fixa dans les années 60; de manière analogue, à Livourne, il y avait un Quartiere degli Israeliti ; de même encore à Kairouan, plusieurs dénominations de r'bat réfèrent à des origines familiales, tribales et ethniques), soit le propriétaire des terres, individu ou groupe, soit le promoteur de l'opération immobilière, qu'il s'agisse d'une société (auquel cas on a souvent un acronyme) ou d'une personne, soit la clientèle des habitations (on rangera dans ce groupe des dénominations telles que Camp militaire, Cité gendarmerie...).

2) Son implantation. L'étiquette mentionne le nom d'un édifice qui s'y trouve (Ambassades ou Gare à Abidjan, Quartier de la Mosquée à Kairouan, noms des portes à Livourne, Milan (32), ou Naples, etc.). Dans cette classe, on rangera aussi des dénominations comme Les Versants, à Abidjan, ou la Cidade alta à Recife, pour un quartier construit sur une colline.

3) Ses caractéristiques morphologiques. A Abidjan, on trouve ainsi Les 4 étages, les 220 logements et, comme on l'a vu déjà, un des quartiers de Livourne doit à ses nombreux canaux et entrepôts d'être baptisé la Venezia ou Venezia nova.

4) Un autre toponyme. Chicago est le nom d'un quartier d'Abidjan, Harlem est aussi utilisé à Oussouye.

5) Un personnage que l'on veut honorer. On mettra dans cette classe les noms de saints, ou, à Abidjan, le nom de la mère d'un personnage important.

6) La qualité écologique ou morale dont on souhaite qu'il soit doté. Si Abidjan a un Quartier des lauriers et une Cité verte, à Shanghai, les noms des hilong/hutong parlent de bonheur, de félicité...

7) Un épisode historique. A Recife, un quartier prend le nom de Brasilia l'entêtée. Un autre s'appelle Entre de force. A Recife toujours, les quartiers dénommés au moyen du terme invasão ont fait l'objet d'une appropriation en dehors des structures juridiques. A Abidjan, les étiquettes comportant le mot compensation sont celles de quartiers donnés en compensation à des communautés dont on avait pris les terres.

8) Des événements contemporains, réels ou fictionnels. A Recife, on a ainsi Iran-Iraq ou Skylab, ou des noms de personnages de séries télévisuelles.

9) Des points cardinaux. Dans ces travaux, on en a des exemples dans le Kairouan du 18e, à Abidjan, à Recife...

10) Des chiffres. Ceux-ci enregistrent parfois une simple numérotation, comme dans le cas des chô japonais, ou les qu chinois dans le Pékin des années cinquante, mais ils portent parfois une autre valeur. Ainsi, à Abidjan, ils renvoient à la chronologie des opérations immobilières : Attoban 2, par exemple, résulte d'une phase de construction postérieure à Attoban 1.
 

POUR CONCLURE

Je commençais cette présentation en évoquant la diversité des travaux réunis dans cet atelier. Chaque cas est spécifique, Recife ne s'aligne pas sur Rome, Abidjan n'est pas Oussouye, Tokyo ne présente a priori guère de ressemblance avec Livourne, etc. Et chacune des dix descriptions est singulière, animée par une dynamique propre, avec des mises en perspective et des centrages différents. J'espère avoir montré que malgré cette diversité, de nombreuses convergences se manifestent, dans les différents objets comme dans les regards que les chercheurs y ont posés, convergences à dire vrai plus nombreuses encore que celles que j'ai a donné à voir (33). Ce qui pourrait conduire à une réflexion sur les régularités du fonctionnement cognitif et social de l'esprit humain, dès lors qu'il est confronté au phénomène de l'urbanisation. Serait-ce nécessairement un autre programme de recherche ?


Notes

11. Slum : an overcrowded and squalid back street, district, etc., usually in a city and inhabited by very poor people, ii)- a house or a building unfit for human habitation, The Concise Oxford Dictionary, 8e édition, 1990

12. " Further attention to the question of language and self identity in the changing world of urban life may lead us to a greater understanding and appreciation of the power of language. Yet, at the same time, such work may also make clear that the power of language and the impact of words and terms of stigmatisation follow from economic and social changes that create disfavored urban spaces, the locus of activities and people unwanted by the center. Words stigmatize, and they can accentuate a sense of belonging (and counter sense of non-belonging, that is, to the center) and of collective identity, but they do not create spaces in the first place ". John Merriman, article cité, mimeo, 1997, p. 26

13. " Nouveaux territoires urbains et recompositions identitaires en Mauritanie "

14. " Un registre […] se caractérise […] par une forme d’énonciation non-marquée, liée à l’acte initial de se situer dans le type d’activité qui le définit " cf. Pierre Achard " Registre discursif et énonciation : induction sociologique à prtir des marques de personne. Le Congrès des Députés du peuple d’URSS en 1989. " Langage et Société. 1995. n°71. 5-34.

15. Ce qui nous semble particulier de ces registres publics c’est le paradoxe du locuteur légitime. En effet, le recours légitime et non-marqué aux registres publiques (et à la langue dominante) a comme condition d’être en position où il va de soi qu’on le parle. Toutefois, cette position se légitime d’un autre côté par la pratique qui ne peut être mise en question que si sa manifestation ne va pas de soi. Autrement dit, le statut se légitime par une pratique que l’on ne peut exercer qu’en oubliant le statut. cf. Paul Wald " L’appropriation du français en Afrique noire : une dynamique discursive. " Langue française. 1994. n° 104. 115-124.

16. " Nommer les quartiers d’Abidjan "

17. Registres de discours urbains de l'une ou de l'autre de ces villes, dont on peut alors discuter les rapports avec d'autres facteurs, comme par exemple les caractéristique de leurs urbanisations respectives.

18. Le rapport concernant cet atelier est présenté en deux parties, rédigées respectivement par Marie-Louise Moreau et Christian Topalov.

19. Voir la communication de Marie-Louise Moreau.

20. Voir la communication de Mohamed Kerrou.

21. Voir la communication de Brigitte Marin.

22. Voir la communication de Samuel Fettah.

23. Voir la communication de Carola Hein et Yorifusa Ishida.

24. Cette raison pourrait suffire pour qu’on lui attribue une valeur "populaire" dans les milieux de la planification urbaine.

25. Depuis les XVe-XVIe siècles, les différentes agglomérations de population étaient distinguées selon leur mode de fondation ou leur fonction particulière, généralement en combinant le kanji machi avec un ou deux autres: jôkamachi (forteresse), minatomachi (port), monzenmachi (en face du temple ou du sanctuaire), ichibamachi (marché), jinaichô (temple), shukubamachi (relais routier). En revanche, le mot qui désigne le siège de l’empereur (kyô) est attesté au moins depuis le VIIe siècle.

26. Voir la communication de Christian Henriot.

27. Voir les communications de Jean Bitoun et de Hélène Rivière d’Arc et Xóchil Ibarra.

28. Voir la communication de Monique Bertrand.

29. La communication de Chawqui Douaihy propose sur ce point une analyse stimulante.

30. Le rapport de Marie-Louise Moreau examine par ailleurs les résultats de ce point de vue.

31. Kairouan dispose d'une étiquette, al-Qayrawân al-Muhawatta, pour parler des trois quartiers situés à l'intérieur de l'enceinte, qu'on oppose ainsi aux autres quartiers, khârij madînat al-Qayrawân; Livourne distingue de même les abitanti della città, qui vivent à l'intérieur de l'enceinte des abitanti dei sobborghi.

32. A Milan, porta paraît même fonctionner comme équivalent de quartiere.

33. Ainsi, plusieurs textes se préoccupent de la manière dont les habitants se repèrent verbalement dans la ville. La plupart des auteurs envisagent aussi la fonction des divisions : on divise pour partager les tâches, mais quelles tâches ?


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