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ATELIER 1
Nommer les nouveaux territoires urbains
DIRE LES NOUVEAUX TERRITOIRES:
DU STIGMATE DE LA BANLIEUE A L’UBIQUITE DU PAYSAGE
Germain ADELL, Xavier CAPODANO
CHR / LOUEST UMR 220 CNRS, Paris (France)
L’évolution du regard et de la dénomination de ce qu’on
appellera provisoirement les nouveaux territoires peut être
analysée en fonction des mots qui sont apparus pour les désigner.
Les conditions d’apparition de ces mots, surtout de ceux en provenance
du milieu scientifique peuvent apporter des éléments importants
pour l’analyse des réalités qu’ils contribuent à produire.
Nous proposons de classer ces mots selon trois types de définition
de ce qu’à été à chaque époque le territoire
du dehors, du nouveau, face aux espaces connus de la ville centre historique.
Chacun de ces trois types aurait une forme d’évolution et des mots
qui lui appartiennent.
Le premier groupe est constitué des mots les plus anciens dont
l’origine se perd même si l’on connaît leur étymologie:
il s’agit essentiellement de faubourg et banlieue. Le phénomène
suburbain à Paris est historiquement lié à ces deux
termes. Si les faubourgs originaux étaient incorporés successivement
à l’enceinte de Paris, les banlieues avaient perdu leur caractère
juridique de départ (qui avait donné origine au mot) pour
se constituer en conglomérat de communes suburbaines. Ce type de
mot reste le plus ancré dans le langage populaire.
Le deuxième groupe est formé par des termes issus d’une
démarche intellectuelle, souvent scientifique, consistant à
créer des mots qui servent à décrire une certaine
réalité que l’on veut mettre en valeur. Issus d’une démarche
par définition descriptive, ces vocables auraient surgi avec une
caractéristique spéciale: la référence du mot
à un positionnement spatial ou à une hiérarchie. Des
mots issus de la géographie où l’aménagement périphérie
(de la ville) périurbain ou rurbain gardent les traces
visibles d’un ordre préexistant face auquel le territoire à
nommer se positionne désavantageusement. En général,
ce type de mot est en fait une paire, dont l’un des membres est soit présent
dans le mot (qui les unifie, comme périphérie et urbain pour
périurbain, ou rural et urbain pour rurbain), soit implicite:
lorsque l’on utilise le mot périphérie, on fait toujours
référence au centre.
Le troisième groupe est lui aussi d’origine savante, disciplinaire
et scientifique. Il est contemporain et, tout en répondant à
la même vocation poétique de création de la
réalité que l’on décrit, il essaierait d’une part
de dépasser les mots qui font référence à une
position relative désavantageuse. Pour ce faire, on remarquera en
général l’utilisation du mot ville (qui redonnerait
une certaine légitimité à ces territoires) dans un
terme composé qui cherche à décrire soit certaines
caractéristiques fondamentales de ces espaces comme leur fragmentation
(ville éclatée, ville archipel, ville à la carte,
etc.), soit leur condition originale dans une histoire urbaine qui s’explique
en addendum au terme : c’est le cas de la troisième ville.
D’autre part, le foisonnement actuel de termes qui essayent de décrire
les nouveaux territoires appelle sans doute à une analyse en termes
de pouvoir et savoir et de l’attribution et fonctionnement des légitimités
scientifiques. On serait tenté de dire " qui dénomme domine
" et c’est cette course à l’originalité, au terme juste,
qui paraît être en toile de fond de ces essais où les
logiques particulières s’imposent sur une nécessité
éventuelle (qui reste à démontrer) d’unification des
critères pour dépasser le stade descriptif " originaire ".
Les avancées scientifiques réelles se produisent sur un travail
commun sur des objets communs, ce qui permet l’échange et l’avance
conjoint sur les problématiques.
Si les mots des nouveaux territoires en provenance des sciences et des
disciplines de l’espace ont tant de mal à s’imposer c’est peut être
à cause de ce stigmate originaire du positionnement spatial désavantageux
qui ne faisait que doubler celui dont le quotidien avait déjà
affublé des mots comme banlieue. En effet, le terme banlieue
recouvre aujourd’hui, surtout dans le langage courant, un glissement
sémantique majeur, consistent à faire coïncider un problème
social, celui de la ségrégation, avec un fait spatial, celui
d’habiter dans les grands ensembles en première ou deuxième
couronne. Même si juridiquement le ban a disparu, il survit
toujours dans l’imaginaire de la ville, relayé efficacement par
les médias. Peut être la seule force à opposer à
cette insidieuse prégnance du terme est celle du paysage
que ces territoires constituent. Un paysage qui se construit partout en
Europe, dont tout le territoire devient urbain, et qui devance dans sa
matérialité la course au meilleur mot pour le nommer.
Si les nouveaux mots de ces paysages ne s’imposent au sein même
de la communauté scientifique qui les produit, leur passage au langage
courant (duquel découlera leur efficacité dans la production
d’une nouvelle réalité urbaine connue et reconnue) restera
dépendant des aléas d’un événement médiatique
ou d’une utilisation dans le discours politique qui pour l’instant, se
borne à assurer son effet et sa plus grande portée en ayant
recours aux vieux mots connus de tous.
Jihozápadní Mësto, PRAGUE 13, Luziny
: QUELQUES REFLEXIONS SUR DES ENJEUX DE LA DENOMINATION D’UN ESPACE
INCERTAIN
Laurent BAZAC-BILLAUD
CEFRES , Prague (République tchèque)
Jihozápadní Mësto, dont la construction a débuté
en 1983 est le dernier des grands ensembles élevés à
la périphérie de Prague, pendant la période communiste.
Il s’agit d’une vaste zone de 15 km2, construite uniquement
de panelaky, de grands immeubles en panneaux préfabriqués.
Attribué, après concours, à un collectif d’architectes
représentant la " nouvelle génération " de l’époque
(la fin des années 60), ce projet prenait place dans un vaste programme
d’aménagement de l’ensemble de l’agglomération de Prague;
il s’agissait de construire trois " villes satellites ", au nord (Severní
Mësto), au sud (Jizní Mësto) et enfin au sud-ouest (Jihozápadní
Mësto) de la capitale. L’objectif était, à terme de
se doter des moyens de loger, dans ces nouveaux quartiers 300.000 habitants,
près du tiers de la population de la ville à l’époque.
L’ambition était bien de construire des " villes " (le mot Mësto
= ville, ne laisse aucun doute là-dessus), permettant, au niveau
de l’agglomération un équilibre stable et rationnel: le nom
et donc l’identité de ces villes renvoi à leur position par
rapport aux points cardinaux.
L’idée directrice des jeunes architectes en charge du projet
Jihozápadní Mësto relevait également de cette
ambition. Cependant, à la différence de ceux, responsables
des deux autres projets (dessinés au début des années
60), trop éclatés ou trop déconcentrés, ils
voulaient que leur " ville " soit " urbaine ". Ils la divisent en " quartiers
" (les obytné soubory qui ont tous un motif urbanistique
différent), conçoivent des blocks (c’est le nom qui,
en tchèque, désigne les pâtés de maisons typiques
de l’urbanisme de la fin du XIXème siècle), imaginent des
búlvar. L’organisation de l’espace est rationnelle et cohérente.
On crée des pôles d’attraction et de centralité autour
des stations de métro: la ligne de métro sert d’ailleurs
de colonne vertébrale à la " ville ", reliant les " quartiers
" entre eux et représentant le lien avec Prague. Les noms des différentes
parties de l’ensemble sont puisés dans le stock des toponymes de
l’endroit.
Cependant, avec l’arrivée des habitants, le bel équilibre
du modèle se modifie: les obytné soubory deviennent
des sídlištë. L’appropriation de l’espace par les habitants
se traduit, en effet, dans le domaine linguistique, par un certain nombre
d’inventions. La plus spectaculaire est celle qui transforme les " superblock
" de Luziny, motif caractéristique du quartier, en rondely,
mot rare d’origine française, utilisé essentiellement par
les historiens de l’art pour désigner des constructions de forme
ronde.
Plus généralement, le sídlištë est
un type d’urbanisme tellement lié à la période communiste
que le mot en est venu à désigner plus qu’un espace géographique
particulier, un type d’habitat, un mode de vie, un certain rapport à
la ville. Déménager dans le sídlištë c’est
en fait rejoindre une certaine norme, avoir accès à un cadre
de vie connu au confort quasiment indépassable à l’époque
communiste, un monde qui a ses caractéristiques propres (architecturales,
démographiques, aménagement, mélange social). Au-delà,
le sídlištë représente aussi un certain rapport
à l’urbain: ce n’est ni la ville, ni la campagne, mais un type intermédiaire
qui combine les avantages des deux situations.
Jihozápadní Mësto est le siège d’une administration
locale qui a à sa tête un maire, élu par les habitants.
Ce dernier a une double ambition pour son quartier: lui donner un rôle
dans le cadre de l’ensemble de l’agglomération de Prague tout en
créant une forte identité locale (drapeau, blason, devise).
Le changement de nom du quartier (qui devient Prague-13 en 1994), lié
également à un changement de statut juridique du quartier,
doit être analysé dans cette double perspective:
-
cela permet de se débarrasser d’un terme (Jihozápadní
Mësto) trop technique, trop " froid ", trop peu identitaire.
-
cela permet également de réintroduire, dans le nom, le rapport
à la capitale, à Prague. L’ambition finale étant de
faire de Prague-13, " la porte de l’Europe ", un " quartier qui serait
à Prague, ce que la défense est à Paris ".
C’est un autre objectif que poursuivent les habitants du village de Stodûlky
autour duquel a été édifié le grand ensemble.
Ceux-ci vivent comme adossés au Sídlištë. Ils
stigmatisent ces quartiers modernes et, en se rebaptisant stariusedlici
(littéralement vieux implantés), cherchent à défendre
leur identité villageoise.
Jihozápadní Mësto, Prague-13, Sídlištë
Luziny ou Staré Stodûlky, à travers cette querelle
des dénominations, c’est bien un débat sur la nature réelle
du quartier et sur son rapport à la ville qui semble s’instaurer.
DYNAMIQUES URBAINES, COMPOSITION TOPONYMIQUE.
Le cas de Bamako (Mali)
Monique BERTRAND
Université de Caen (France)
La capitale du Mali suggère une lecture croisée des modes
de composition géographique et toponymique. La dynamique d’ensemble
des paysages révèle d’abord les clivages (nord/sud), les
gradients (densités décroissantes du centre aux périphéries)
et les ruptures (ville lotie/quartiers irréguliers) de la progression
urbaine. D’autres schémas d’insertion (habitat de cours, effet de
générations citadines, régularisation de l’informel)
dépassent pourtant ces grandes oppositions ou les nuancent au niveau
très fin d’une véritable marqueterie urbaine. Dans ces périphéries
que l’on voit successivement contrastées, unifiées et fragmentées
en offre foncières kaléidoscopiques, difficile alors de cadrer
l’analyse du processus de dénomination à une échelle
spatiale dominante.
Une seconde lecture s’appuie sur l’analyse des noms et des référents
sociaux qui les inspirent. Des strates toponymiques se sont bien ancrées
dans l’espace urbain. Mais leur distribution géographique ne coïncide
pas souvent avec la carte des structures démographiques et morphologiques.
En effet, l’agglomération a multiplié sa population par dix
dans les quarante dernières années. Ses divisions en lotissement,
quartiers irréguliers et villages péri-urbains n’induisent
guère de spécificité dans les types d’énoncés
linguistiques, les registres lexicaux et les histoires toponymiques. Dans
le cas de Bamako, où le bambara standard s’est fortement
imposé comme langue véhiculaire, les typologies de noms conduisent
donc à souligner de fréquentes discordances et diverses incertitudes
sur la reconnaissance administrative de bien des quartiers et secteurs.
Les éléments les plus marquants de cette fluidité
urbaine sont les changements de noms et le chevauchement des logiques sociales
(positives ou de crise, souvent fortement personnalisées) qui président
aux pratiques de dénomination depuis plusieurs générations.
Comment interpréter ces écarts ? Compromis de la modernité
citadine qui se coulerait mal dans le moule d’une catégorisation
par trop univoque ? Biais de " modes populaires d’action politique ", qui
entrent en concurrence, par le bas de la société citadine,
avec les cadres institutionnels de l’urbanisme ? Jeux de mots, raccourcis
et termes hybrides concurrent en effet à figurer l’espace social
de la ville, en désignant les protagonistes d’une périlleuse
quête de sécurité résidentielle ou d’une plus
rare réussite citadine. Ainsi les transformations de Bamako renvoie-t-elle
l’interprétation des mots à une combinaison de formes anciennes
et nouvelles. On retiendra surtout que la dénomination des quartiers
entérine ou catalyse une démarche d’appropriation foncière
qui transforme l’espace en enjeu et en patrimoine. Dans cette optique,
l’étude ne doit pas se limiter aux effets de lieux. Elle met également
en lumière différentes temporalités de la socialisation
citadine: le temps long d’une transition foncière, qui confronte
des acteurs coutumiers et la raison domaniale moderne; les rythmes décennaux
des encadrements politiques maliens, qui ont permis à trois républiques
d’imprimer leurs marqueurs toponymiques dans la ville; enfin, les temps
précipités d’une actualité de crise et les urgences
de l’urbanisme opérationnel, qui combinent non sans heurts des emprunts
toponymiques extérieurs et des inventions endogènes.
Au total, l’occasion nous est donnée d’articuler une perspective
structuraliste, avec le cortège de catégories spatiales qu’elle
fonde, et un regard relativiste qui postule le primat du citadin-locuteur
pour justifier des choix de mots temporaires. Dans l’une comme dans l’autre,
la production des noms apparaît bien partie prenante d’une modernité
en devenir. Révélateurs de conflits d’appropriation foncière
et de bornages territoriaux, les énoncés donnent sens à
la dialectique des espaces et des sociétés. Ancrés
et mobiles tout à la fois, ils impriment leurs effets contradictoires
dans une carte incertaine et vivante. Termes fossilisés, héritages
réactualisés, innovations bigarrées en sont les ingrédients
essentiels, auxquels la plasticité du bambara continue de
transmettre ses ressources.
L’EVOLUTION DE LA TERMINOLOGIE DES NOUVEAUX QUARTIERS EN ESPAGNE
AU XIXe SIECLE
Laurent COUDROY de LILLE
Vie urbaine, Institut d’urbanisme de Paris (France)
En Espagne, au XIXe siècle, le lexique des nouveaux quartiers urbains
connaît des turbulences (exploitation d’un corpus de sources généralistes
sur la ville): fossilisation de certains termes, tandis que d’autres tombent
en désuétude ou connaissent une brève émergence.
Cependant, le terme d’ensanche semble s’imposer, à partir
des années 1840, à la fois dans le vocabulaire du droit de
l’urbanisme, dans la toponymie et dans les catégories génériques
de l’espace urbain. Face à tous les termes concurrents, ensanche
est celui qui affirme de façon la plus nette l’homogénéité,
la cohérence ou la continuité d’un espace urbain en transformation
et surtout en pleine expansion. Ce terme semble construire ou du moins
entretenir une représentation unitaire de la ville, semble-t-il
délégatrice des mutations urbaines en cours.
NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS: LA BANLIEUE-OUEST DE GENES
DENOMINATIONS OFFICIELLES ET OFFICIEUSES
Antida GAZZOLA
Université de Gênes (Italie)
Gênes a eu un développement urbain tout à fait particulier
pour des raisons liées à la morphologie de la région
(avec très peu de place entre la mer et les montagnes) et aux choix
urbanistiques qui à la fin du XIXe siècle avaient positionnés
dans la vallée du torrent Bisagno tous les services urbains " gênants
" (cimetière, incinérateur des ordures, abattoir...) sur
la côte est les quartiers résidentiels riches, sur la côte
ouest les quartiers populaires et, toujours à l’ouest et dans la
vallée du torrent Polcevera les industries.
En 1926, à la suite d’une loi du gouvernement, la ville fut transformée
en métropole (la Grande Genova) avec l’annexion (forcée)
de quelques communes à l’est et, surtout à l’ouest de Gênes.
C’est toujours à l’ouest (près des lieux des travail et loin
du centre et de la banlieue riche) qu’on commence après la seconde
Guerre Mondiale à construire le logement social et c’est au même
endroit qu’on choisit, dès les années 1960, les zones à
urbaniser en application de la loi 167/62 où l’espace résidentiel
a été souvent utilisé d’une manière informelle
(potagers, baraques, etc.).
Au cours des années, il y a eu des changements dans la toponymie,
dans la désignation des lieux, des quartiers, des types des logements
(par exemple; CEP Case Economiche Popolari; ERP Edilizia Residenziale Publica;
ERS Edilizia Rezidenziale Sociale; etc. peut-être pour respecter
la pudeur croissante des décideurs au sujet de l’existence des pauvres,
d’un côté, et, de l’autre, la susceptibilité des petits
bourgeois ou de l’affluent society ouvrière propriétaire
des logements in convenzionata, c’est à dire édifiés
aux frais des particuliers, avec quelque petite facilité offerte
par l’Etat, la Région ou la Commune).
La ville des décideurs ne s’appelle toujours pas comme la ville
des citoyens autochtones, ni comme la ville des immigrés, provenant
du sud d’Italie jusqu’à la fin des années 1960 et, plus tard,
des pays en voie de développement.
" Les groupes sociaux désignent tous les aspects de la ville
et ils confèrent leur véritable existence " écrivait
Pierre Sansot (Poétique de la ville, 1984).
Ma communication est axée sur un bref aperçu des éléments
historiques et territoriaux dont la connaissance est préliminaire
à l’analyse des mots et des discours des différents acteurs
(élus, décideurs, techniciens, citoyens autochtones et immigrés)
qui aura le but d’essayer de comprendre, par rapport aux différentes
parties de la ville et à ses objets, le sens et les motivations
des mots, leur évolution dans la période considérée
et les conséquences sur la vie sociale et l’image de l’espace.
DEVELOPPEMENTS URBAINS AU CAIRE A LA FIN DU XIXEME SIECLE ET
AU DEBUT DU XXEME SIECLE
Nelly HANNA
Université américaine du Caire (Egypte)
Les villes de l’orient arabe ont connu, au cours du XIXème siècle,
des changements importants, voire radicaux. Les savants ont très
souvent eu tendance à analyser ou comprendre ces mutations en opposant
la ville européenne à la ville indigène, la première
représentant la modernité et l'efficacité tandis que
la seconde évoque la tradition et l'histoire.
C'est à la fin du XIXème siècle que le Caire se
transforma le plus. Cette communication a choisi d'analyser ces changements
non pas selon le schéma ville européenne/ville traditionnelle
ou ville moderne/ville indigène, mais en termes économiques.
En effet, cette période vit l'émergence d'une nouvelle sorte
d'économie qui avait besoin, pour se développer, d'une ville
moderne et efficace, avec par exemple de meilleurs moyens de transport
et de communication. Mais toute la ville ne fut pas concernée. Le
Caire connut une expansion énorme au début du XXème
siècle. La plupart du temps, les nouveaux arrivants étaient
des paysans qui ne pouvaient plus payer les impôts sur leurs terres.
Ils fournissaient de la main-d'œuvre bon marché pour la construction
des nouveaux programmes immobiliers.
Avec l'augmentation de la criminalité et du vagabondage, due
aux conditions sociales critiques de nombreux habitants de la capitale,
l'espace fut alors conçu et divisé différemment. Des
lois furent érigées pour protéger la partie moderne,
européenne de la ville, et pour limiter la présence des éléments
perturbateurs de la population.
Cette communication se propose d'analyser ce processus à travers
les nouvelles lois, le vocabulaire et les divisions de l'espace qui ont
résulté de cette situation.
NOMMER LES BANLIEUES DE TEHERAN
Bernard HOURCADE, Azadeh KIAN
CNRS, Monde iranien, Ivry-sur-Seine (France)
Les banlieues de Téhéran n’existent pas. La notion n’existe
pas vraiment, et il y a plusieurs mots persans pour désigner ces
nouveaux espaces urbanisés où vivent près de 20% des
9 millions de Téhéranais.
La structuration socio-spatiale ancienne de la ville de Téhéran
entre le nord riche et le sud pauvre continue de marquer le vocabulaire
urbain, de même que l’opposition ville/ campagne. Cela n’est pas
sans implications sur l’identité, l’image et la gestion des banlieues.
MOTS, ESPACE URBAIN ET PERIPHERIE
Xotchil IBARRA IBARRA
Université de Guadalajara (Mexique)
Cet article est une étude des mots des habitants de la périphérie
urbaine autoconstruite correspondant à deux colonies de la ville
de Guadalajara, dans le contexte d’urbanisation accélérée
des cinquante dernières années. Au moyen d’entrevues socio-linguistiques,
on a cherché à comprendre les effets de cette rapidité
sur la construction du bâti, sur les représentations et les
désignations des habitants, à propos de leur colonie. A l’échelle
du quartier, nous nous efforçons de repérer les relations
qui s’établissent entre les différents termes qui désignent
les fractions de l’espace urbain.
En premier lieu, et du point de vue contextuel, nous faisons référence
aux dimensions de la croissance urbaine et l’expansion physique de la ville
de Guadalajara pendant les derniers cinquante ans. Il importe de souligner
le rôle que les espaces irréguliers ont occupé au cours
de cette période et leur corollaire, l’accès au sol. Ainsi,
dans une première partie, nous présentons les conditions
spécifiques d’émergence et d’évolution de chacun des
espaces de création récente.
En second lieu, une des questions que pose cette étude est le
mode de désignation des espaces urbains comme point de départ.
A partir de cette analyse, les relations entre les termes qui désignent
et représentent certains espaces urbains permettent d’analyser les
signifiés attribués aux termes dans une étroite interrelation
qui leur confèrent sens et existence. De cette analyse, on peut
conclure que le langage populaire des habitants de la périphérie
de Guadalajara désigne leur espace par le terme colonia plutôt
que par celui de barrio et que colonia conduit à la
compréhension du mot fraccionamiento.
A partir de ces désignations, on peut classer les territoires
sur la base des caractéristiques sociales, économiques et
urbanistiques. Cependant, à l’intérieur de ces classifications,
la colonia (irrégulière) est, par rapport à
sa réalité spatiale, un terme un peu confus qu’on pourrait
assimiler à barrio ou au contraire un lieu disposant de tous
les services d’ordre social et urbain. Quoi qu’il en soit, ces deux termes
sont assez éloignés de celui de fraccionamiento. La
colonia, sa propre colonia, est un espace sans référence,
sans dénomination, un espace en cours de formation qui, malgré
quarante ans d’existence, attend d’être.
LA CONSTRUCTION DU FAUBOURG A BUENOS AIRES (1925-1947)
Alicia NOVICK, Horacio CARIDE
FADU, Université de Buenos Aires (Argentine)
L’objectif de ce travail est la genèse de la notion de faubourg
à Buenos Aires, à partir de son utilisation dans les textes
des techniciens.
Pendant les années 1920, la notion d’agglomération - qui
inclut la ville et ses localités adjacentes - a éclipsé
les autres dénominations. C’est une notion classique pour l’urbaniste,
mais son incorporation au lexique des techniciens locaux se produit de
façon contrastée avec la réalité dans laquelle
ils sont immergés.
Le terme est traduit littéralement du français par des
professionnels formés en Europe qui l’ont introduit dans une ville
fédérée (1880) qui inclut à l’intérieur
de ses frontières administratives de vastes terrains déshabités
(1887). Au point que, au milieu des années 1920, le problème
des " quartiers de banlieue " continuait à être posé
dans les limites de la capitales. Que les urbanistes locaux prennent en
compte en ce moment les communes " extraurbaines " prouvent que leur vision
était influencée par ce qu’on peut appeler l’international
contemporain sur l’expansion métropolitaine.
Cette vision a provoqué un changement profond dans les modes
de représentation de la ville et de ses problèmes. La notion
d’agglomération bonarense - plus tard Grand Buenos Aires
- n’est pas seulement une réponse aux problèmes de croissance
de la ville. Dans le cas de la capitale argentine, derrière la notion
d’agglomération, transparaît une solution (le Plan régulateur)
à la recherche d’un problème. La rencontre entre les deux
termes de l’équation a eu lieu au cours des années 1930,
quand, contrairement aux prévisions, la densification de la capitale
a commencé à décliner de façon inversement
proportionnelle à l’expansion des localités périphériques.
En 1947, le Quatrième recensement national de population et de
logement a officialisé une catégorie territoriale, le Grand
Buenos aires, qui comprend la capitale fédérale et dix-sept
communes adjacentes. Cette nouvelle dénomination équivaut
à une reconnaissance officielle de la croissance de l’agglomération
qui, comme on le verra, est le point d’arrivée d’un mode de combinaison
entre idées urbanistiques et réalités urbaines dans
l’histoire de Buenos Aires.
DEVELOPPEMENT DES " EDGE CITIES ", OU COMMENT NOMMER DE NOUVEAUX
TERRITOIRES URBAINS
Nick OATLEY
University of the West of England, Faculty of the Built Environment,
Bristol (Angleterre)
On parle beaucoup de transition et de nouveaux espaces urbains dans
la littérature actuelle sur les villes et l’urbanisation. Les processus
sociaux, économiques, culturels et politiques ont changé.
Cela s’est accompagné d’un certain nombre de modifications importantes
dans les espaces au sein des villes et les relations entre ces espaces,
visibles sur différentes échelles géographiques. L’influence
des styles architecturaux post-modernes et la création d’espaces
publics nouveaux (privatisés) ont affecté l’apparence et
la perception que nous avons des constructions individuelles et de leur
espace environnant. A l’autre bout du spectre, une nouvelle division internationale
des villes est née d’un ordre économique global qui place
celles-ci dans une hiérarchie fonctionnelle bien définie.
Entre ces deux extrêmes, la forme des cités individuelles
s’est modifiée. Elle comporte même une dimension - produit
de la spatialisation sociale - selon laquelle l’espace est socialement
construit sur le plan de l’imaginaire social, celui-ci comprenant autant
de mythologies collectives et de présuppositions que de réelles
interventions sur l’environnement bâti/paysager. A la fois réel
et imaginaire, cet espace est symbolique (Shields 1991, p. 31).
Cette communication est centrée sur l’un des changements les
plus frappants dans les modèles d’urbanisation, à savoir
le développement d’un paysage multi-fonctionnel à la périphérie
des villes existantes. Toutes sortes d’appellations ont été
données à ce phénomène. Citons celle de technoburb
(Fishman, 1987), qui définit une zone périphérique
avec des " couloirs de croissance " où se développent centres
commerciaux, parcs industriels, complexes de bureaux aménagés
comme des campus, hôpitaux, écoles, et bien sûr logements,
le tout s’étendant le long des axes routiers les plus importants
; ou celle de " technopole ", nouvel espace industriel composé de
constructions basses et discrètes, disposées avec un certain
goût au milieu d’un parc bien entretenu évoquant l’atmosphère
d’un campus (Hall & Castells, 1994). Parmi les autres termes utilisés,
on trouve galactic cities, pepperoni pizza cities, city
of realms, superburbia, disurb, perimeter cities,
peripheral centres, megacities, metroplex, posturbia,
heteropolis, exopolis et perimetropolitan bow waves.
Cependant, c’est l’expression edge city de Garreau (1991 p. 51)
qui a marqué l’imagination populaire. Elle définit " d’énormes
communautés semi-autonomes, entrecoupées de routes, riches
en emplois, qui se développent en marge d’un vieux tissu urbain,
sur des terrains où rien n’existait dix ans plus tôt hormis
des pavillons ou des pâturages ". Elles comprennent plus de 450 000
m2 de locations de bureaux - lieu de travail de l’ère de l’information
- et 55 000 m2 de fonds de commerce, constituent une zone avec plus d’emplois
que de logements, et sont perçues par la population comme formant
une seule et même agglomération (pourvoyeuse de travail, de
commerces et de loisirs), laquelle ne ressemblait en rien à une
ville trente ans plus tôt, lorsque l’endroit aurait pu se transformer
en banlieue ou en terres cultivables.
Bien que le mot edge évoque littéralement un bord,
une périphérie, ces communautés ne correspondent ni
aux zones marginalisées auxquelles il est fait allusion dans les
oeuvres de Shields (1991), ni à des périphéries dans
le sens économique du terme. Elles représentent la périphéralisation
du centre et la centralisation de la périphérie. En tant
qu’espaces de représentation, elles incarnent ce que Zukin (1991
p. 20) appellerait des " paysages de pouvoir ", basés sur la réimplantation
de l’entreprise à l’américaine. Elles ne sont pas les franges
marginales de la société, mais le " fer de lance" du processus
de création des villes de par le monde. Elles incarnent la quête
de " marge compétitive ", et accueillent souvent les milieux innovants.
Pour Garreau (1991), qui inventa le terme, edge city symbolise "
la représentation de l’esprit et du rêve américains
se frayant une place dans l’histoire.
Utilisant l’expression de Lefebvre (1991) et ses trois concepts de l’espace
(pratiques spatiales, représentations de l’espace et espaces de
représentation), cette communication tente d’explorer la construction
(sociale ) du sens urbain tel que représenté dans ces développements
d’edge cities. Par rapport aux pratiques spatiales et aux représentations
de l’espace, l’émergence de l’ edge city est intimement liée
aux bouleversements des processus économiques et sociaux, aux changements
technologiques et aux décisions d’investissements. Harvey (1989
p. 250) notait que " l’accumulation de capital induisait une refonte perpétuelle
des espaces urbains pour répondre aux besoins de croissance de la
production et de la consommation, aux nécessités d’expansion,
de transformation du marché du travail, de nouvelles infrastructures
sociales et physiques, et bien entendu à l’imposition de nouvelles
formes technologiques ".
On peut interpréter les edge cities comme le résultat
d’un processus global d’urbanisation capitaliste, comme une vague d’investissement
dans un environnement bâti provoquée par des innovations technologiques
ayant permis de changer radicalement la façon dont l’espace est
organisé et offrant de nouvelles possibilités au processus
urbain. Les nouvelles formes spatiales qui ont découlé de
tout cela doivent beaucoup aux télécommunications par satellite,
aux fibres optiques et aux technologies de l’informatique, lesquelles se
reflètent dans certaines des appellations qui sont données
à ces nouveaux espaces urbains (technoburb, flexspace...).
En ce sens, les nouvelles périphéries peuvent être
perçues comme " les espaces de projection de l’émergence
d’une économie post-fordiste globale " (Keil 1994 p. 134).
Interprété en termes d’espaces de représentation
(ou de processus de spatialisation sociale, comme Shields le décrirait),
le développement de ces edge cities fait apparaître
une construction sociale intéressante du sens urbain basée
sur la mythologie collective des pionniers américains. Dans ce contexte,
l’edge city incarne " la représentation de l’esprit
et du rêve américains se frayant une place dans l’histoire.
Edge city est la forme phénoménale, la toute dernière
incarnation... de l’esprit dans le temps " (Sharpe & Wallock 1992 p.
393).
Se basant sur cette analyse, cette communication pose la question de
savoir si ces processus de changement social, économique et technologique
ont des conséquences similaires sur la forme construite des autres
pays. A travers une brève analyse du phénomène de
" suburbanisation " * des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, elle explore
les facteurs contextuels qui pourraient expliquer les interventions différentes
de certains autres pays, tant sur le plan économique que politique,
juridique et culturel ; elle met en garde contre " une tendance inconsciente
à conceptualiser à grande échelle (qui) peut amener,
en perdant tout sens critique, à confondre forme et processus, et
qui peut compromettre l’appréciation de la spécificité
culturelle des formes suburbaines d’edge cities " (Freestone
1996 p. 3).
Cette communication note également que les débats en cours
sur la façon de nommer les " nouveaux " espaces urbains renvoient
à des discussions similaires dans les années 1960 et 1970.
Le nouveau lexique qui en a résulté peut être vu comme
un exercice de néologisme (aptitude à inventer de nouveaux
mots ou donner une nouvelle signification aux anciens). L’exposé
ne saurait trop recommander de faire attention en appliquant sans discernement
des termes et des processus qui peuvent avoir une signification culturelle/locale
spécifique et qui sont utilisés de façons très
diverses par les processus socio-institutionnels. Nous devons soigneusement
différencier les termes qui sont employés pour parler d’un
phénomène physique ou spatial (ex. edge city, outer
city, suburban downtowns, etc.) des termes qui décrivent
ou suggèrent certains processus expliquant le développement
des zones urbaines.
Nous devons enfin être sensibles aux spatialisations sociales,
créatrices d’espaces symboliques qui véhiculent des messages
complexes sur des géographies imaginaires. Pour développer
une meilleure compréhension du paysage à la fois réel
et imaginaire de l’urbanisation contemporaine, il est nécessaire
que nous dirigions notre attention vers les processus qui créent
ces zones métropolitaines suburbaines, tout en décodant la
construction sociale du sens qui sous-tend leur symbolisme et leur iconographie.
La communication se termine par un bref programme de recherche.
* Villes qui prennent toutes les caractéristiques des banlieues.
NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS ET RECOMPOSITIONS IDENTITAIRES
EN MAURITANIE
Philippe POUTIGNAT et Jocelyne STREIFF-FENART
Université de Nice (France)
Isakha DIAGANA
Université de Nouakchott (Mauritanie)
Cette communication s’appuie sur les premiers résultats d’une
enquête sur les deux villes de Nouakchott et de Nouadhibou qui représentent
dans le contexte mauritanien l’ensemble des référents qui
servent à construire la représentation d’une identité
citadine " moderne ". On examinera plus particulièrement les catégories
à travers lesquelles sont interprétés les nouveaux
espaces urbains qui se sont constitués à la périphérie
de ces deux villes au cours du processus d’urbanisation accélérée
qu’elles ont connu.
A Nouakchott, l’alternance entre " déguerpissements " et laisser-faire
(ou régularisations) a rendu possible que se développe un
marché plus ou moins clandestin de terrain et un commerce pratiqué
à grande échelle, entretenu et animé par des filières
d’accession à la propriété foncière. Les quartiers
périphériques qui se sont édifiés à
la suite des opérations de déguerpissements et de la mise
en place de nouveaux lotissements sont interprétés à
travers des catégories urbaines comme celles de kebbe (dépotoir/bidonville)
et gazra (usurpation du domaine public/ anarchie)qui, en même
temps qu’elles donnent sens à ces nouveaux espaces, sont succeptibles
d’être mobilisées dans des descriptions de personnes, des
attributions de motifs ou des jugements de valeur ou encore dans la construction
des réalités urbaines comme phénomènes politiques,
dans le registre des débats de société de la presse
nouakchottoise.
La situation de Nouadhibou est à cet égard fondamentalement
différente, du fait d’abord de sa nature de ville régionale
opposée à la centralité politique et administrative
de la capitale : les qualifications et les différenciations de l’espace
ne s’y stabilisent guère dans des systèmes de catégories
socio-spatiales, faute sans doute de la possibilité d’une totalisation
de cet espace dans un registre tient au rôle déterminant qu’ont
joué dans son urbanisation les grandes sociétés industrielles
liées à l’exploitation des ressources minières et
halieutiques. La cité de Cansado, gérée par la Société
nationale d’industrie minière, exemplifie cette spécificité
du processus d’urbanisation : l’organisation socio-spatiale y reflète
la visée administrative de l’entreprise se traduisant par une tentative
de codification rigide de l’espace et de totalisation des différentes
dimensions de la vie quotidienne dans l’univers industriel. L’essentiel
de nos observations sur ce terrain ont porté sur la dynamique actuelle
qui tend à l’intégration de ce territoire " réservé
" dans l’espace urbain de Nouadhibou et à sa requalification comme
banlieue résidentielle.
DE GUADALAJARA A RECIFE ET SALVADOR:
Du vocabulaire de l’action à celui de la légitimité
urbaine
Hélène RIVIERE D’ARC
Avec la collaboration de Maurizio MEMOLI
CREDAL / CNRS, Paris (France)
Face à une extension urbaine dont les rythmes ont été,
au Mexique et au Brésil, les plus forts du monde pendant trente
ans, le mot de periferia a, à lui tout seul, contenu toutes
les contradictions et problèmes sociaux qu’induisaient ces rythmes.
Cependant, il n’est pas utilisé par les populations qui participent
de ce type d’urbanisation qui, elles, divisent l’espace, le hiérarchisent,
le rendent complexe.
Cela se traduit par des désignations diverses, non achevées,
profondément porteuses de connotations sociologiques, en pleine
évolution, mais dont on a la surprise d’observer que malgré
leur signification encore peu consolidée, ces mots reflètent
l’histoire d’une construction urbaine très différente entre
le Mexique et le Brésil. Et cela en dépit d’un modèle
actuel qui circule dans toute l’Amérique latine.
Cette communication rend compte de la première étape d’une
enquête menée à Guadalajara (Mexique), à Recife
et à Salvador (Brésil) dans les alentours semi-urbanisés
populaires où le désir d’intégration succède
à la valorisation de l’action collective.
ATELIER 2
La ville: les catégories de l’urbain
VILLE EN CHINOIS
Li DEHUA
Université Tongji, Shanghai (Chine)
Le terme moderne qui désigne la " ville " en chinois (chengshi)
ne s’est formé que tardivement. L’étymologie du mot pose
d’emblée une interrogation sur la manière dont les chinois
ont conçu la ville. Le terme chengshi se décompose
en effet en deux caractères qui signifient respectivement muraille
(cheng), soit une ville fortifiée, et marché (shi).
On a donc là deux dimensions fondamentales de la manière
dont des concentrations urbaines pouvaient être désignées,
soit en fonction d’une perspective administrative - seuls les chefs-lieux
de comté (xian) étaient autorisés à
ériger des murailles - soit en fonction d’une perspective fonctionnelle,
essentiellement économique. Ces termes sont encore utilisés
séparément de nos jours. Shi signifie encore marché,
mais aussi municipalité. Cheng n’a plus que le sens de ville.
Dans l’un et l’autre cas, toutefois, ils sont utilisés comme suffixes
et non comme termes indépendants. La création du concept
moderne de " ville ", que sous-tend le passage de la langue classique à
la langue moderne au tournant du siècle, servira de piste à
l’exploration des catégories mises en œuvre pour désigner
les concentrations dans les différents registres de la langue chinoise
aux XIX-XXe siècles.
NOMMER LA VILLE EN SITUATION
Chawqi DOUAIHY
CERMOC, Beyrouth (Liban)
C’est à partir de l’exemple de deux villes libanaises, Beyrouth
et Tripoli que l’ensemble de ces réflexions concernant la désignation
de la ville, sont faites. Si une ville a connu plusieurs noms, depuis celui
de bâtin et zâhir al madîna, jusqu’au madîna
tout court et madîna koubra (grande ville), en passant par
madîna idâriyya (ville municipale) comme c’est le cas
de Beyrouth, d’autres villes n’ont, par contre, connu qu’un seul nom, celui
de madîna, comme il en est de Tripoli. En partant de l’hypothèse
que la multiplicité des appellations dans un cas, et l’unicité
dans l’autre, sont le produit, d’une part, du degré de l’extension
de la ville, et d’autre part de l’identité des habitants qui habitent
les agglomérations qui entourent la ville, et plus particulièrement
des asabiya qui en découlent. Plus celles-ci sont fortes,
plus les mots qui rendent compte des différents territoires entourant
la ville rendent à se resserrer. Plus ces asabiya s’étiolent,
plus la madîna a plus de chance de déborder, ne serait-ce
que par l’appellation, sur l’ensemble de ces territoires. Ce qui nous entraîne
à dire que le principe qui régit cette appellation réside
plutôt à l’extérieur de la madîna qu’à
son intérieur.
Du côté du langage savant. Qu’en est-il du côté
du langage vernaculaire ? Plusieurs paramètres entrent en jeu. Le
premier est celui du temps. Il paraît que chaque période ait
sa propre nomenclature pour désigner la ville. Mis de côté
la période ottomane, on a pu en repérer quatre. La première
s’étend des années vingt de ce siècle jusqu’aux années
quarante, dans laquelle la ville est appelée madîna
et son centre aussi. Donc un seul mot pour traduire deux réalités.
La seconde qui s’étend des années quarante jusqu’à
la veille de la guerre au Liban (1975) se caractérisait par un changement
qui a touché le centre ville. De madîna, il est devenu
balad. Durant les années de guerre (1975-1990) qui constituent
la troisième période, un autre changement s’est produit touchant
toujours le centre ville, théâtre des combats les plus violents.
Au balad pour désigner le centre ville est venu s’ajouter
deux noms: celui de aswâq (pluriel de souk), et de wasat
(milieu). Cette cohabitation qui ne durera que les deux premières
années de la guerre ne tardera pas à éclater entraînant
la disparition du mot balad. Si la disparition du mot balad est
un prolongement logique de ce que ce centre est advenu (centre vide), ce
qui est intriguant c’est la persistance du mot aswâq et du
mot wasat qui d’ailleurs n’avaient plus rien du marché ni
du centre. Il a fallu attendre l’arrêt des combats pour que tous
ces mots disparaissent, et plus précisément à partir
de l’année 1993, le jour où une société (SOLIDERE)
soit chargée de la reconstruction de ce centre. Faute de nom, car
il les a tous perdus, le centre s’appelle aujourd’hui mantaqat SOLIDERE
(la région de SOLIDERE). S’agissant de Tripoli, la ville est désignée
par deux noms, celui de madîna et de balad. Donc deux
mots pour traduire une seule réalité (c’est une des différences
avec Beyrouth). Ce qui correspond à balad à Beyrouth
est appelé souk à Tripoli.
Le second paramètre est celui d’où l’on désigne
la ville. Là aussi nous avons repéré quatre lieux.
De l’extérieur lointain de la ville, celle-ci est désignée
par son toponyme. De son extérieur proche, par son toponyme et par
madîna (c’est le cas de beyrouth), par balad s’agissant
de Tripoli. De l’intérieur de la ville c’est la madîna
qui est utilisée. Et de ce dernier le centre ville est nommé
balad (un autre point qui distingue nos deux villes). Si on emprunte
le chemin inverse, en partant du centre ville vers les autres territoires,
une autre logique plus réductrice est à l’oeuvre. Du centre,
tous les autres territoires, quel que soit le lieu auquel ils appartiennent,
perdront leurs noms, et seront désignés par leur toponyme.
Un seul territoire fait défaut à cette logique, puisqu’une
partie des agglomérations qui entourent la ville du côté
sud a un nom, celui de dhâhiya (banlieue), territoire qui
abritait les nouveaux venus chiites en ville, comme il abritait tous les
mouvements et organisations politiques issus de cette communauté.
Ce dernier point nous amène au dernier paramètre, celui
de l’identité, entendue ici, celle de ceux qui désignent
la ville. En effet les originaires de la ville la désignent, il
est vrai dans un contexte bien déterminé, d’une façon
autre que ceux qui sont considérés comme étrangers.
Chaque fois que, la ville dans la bouche de ses originaires voulait exprimer
son désarroi, défendre ce qu’elle appelle son intégrité,
elle ne manquait pas d’afficher sa personnalité qu’elle considérait
menacée. Beyrouth a un mot pour cela: " Beyrouth refuse " ou " Beyrouth
n’est plus à ses enfants ". Tripoli a un autre mot, celui de balad:
" les enfants de la balad " ou "les droits de la balad ".
Dans ce contexte les deux mots, Beyrouth et balad sont des indicateurs
d’identité.
DU QUARTIER A L’AGGLOMERATION : LES GLISSEMENTS DE SENS DU MOT
MANILA (MANILLE, PHILIPPINES) AU XIXE SIECLE ET L’EMERGENCE D’UN
NOUVEAU TERRITOIRE URBAIN
Xavier HUETZ DE LEMPS
Université de Nice-Sophia Antipolis
Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine,
Nice (France)
L’appropriation par une communauté d’une série de territoires
emboîtés et d’échelles spatiales variables est un phénomène
très complexe où se mèlent les relations entre l’individu
et son environnement ainsi que des processus d’identification collective
tout aussi opaques et variables d’un groupe à l’autre. La dynamique
chronologique complique encore ces problèmes et il peut sembler
difficile, voire impossible, d’étudier l’histoire des processus
d’apprentissage et d’identification à des territoires.
Pourtant, les glissements de sens ou plutôt, dans le cas qui nous
intéresse, les extensions de sens de certains toponymes nous semblent
être de bons indices de la naissance de nouveaux territoires. Nous
nous proposons d’étudier ici l’évolution d’un toponyme qui
ne semble pas, à première vue, poser problème : Manila.
En fait, si l’on prend garde de s’interroger systématiquement sur
l’espace urbain que ce mot recouvre, des mutations très importantes
apparaissent clairement au long du XIXe siècle. La comparaison de
la situation au début du XIXe siècle et à la fin de
ce siècle permet de résumer l’ampleur des changements. Au
début du siècle, Manila ne désigne qu’un quartier
très précis (la place-forte) d’une agglomération qui
est pourtant déjà parfaitement repérable dans l’espace.
Les autres quartiers sont qualifiés d’arrabales identifiés
par opposition à cette Manille emmurée. A la veille de la
Révolution de 1896, Manila désigne désormais
clairement et presque unanimement l’ensemble de l'agglomération,
composée de la place-forte (que l’on appelle désormais intramuros),
des trois quartiers de rive gauche (Armita, Malate, San Fernando de Dilao)
et des cinq quartiers de rive droite (Binondo, Tondo, Santa Cruz, Quiapo,
Sampaloc).
L’extension de sens est donc indéniable, mais peut-on proposer
une chronologie plus fine de cette évolution et existe-t-il des
résistances ? Les sources (registres fiscaux, adresse des éditeurs)
sont malheureusement très imparfaites. L’extension semble en fait
résulter d’un consensus de plus en plus large sur les réalités
spatiales que doit recouvrir le toponyme Manille, mais cet apprentissage
est très lent et, à la fin du siècle, quelques habitants
continuent de réserver l’usage de Manila à la seule
place-forte alors qu’inversement une nouvelle extension qui engloberaait
des communes limitrophes est en gestation.
La lenteur des évolutions est un indice de la complexité
des forces qui sous-tendent ces phénomènes d’appropriation
et les variations de sens du mot Manila semblent résulter d’un faisceau
de causes au sein desquelles il est difficile d’établir une hiérarchie.
L’évolution du découpage politique de la ville joue un rôle
indéniable : de nouvelles combinaisons politiques sont mise en place
tout au long du XIXe siècle et ces dernières tendent à
épouser graduellement les limites réelles de l’agglomération.
Pourtant, l’importance de cet ajustement ne doit pas être surestimée.
Tout d’abord, les entités politiques restent longtemps trop larges
ou trop étroites par rapport aux limites de l’agglomération.
De plus, la chronologie de l’invention de ces nouveaux découpages
administratifs ne correspond qu’imparfaitement à celle des changements
de sens que nous avons repéré précédemment
: parfois en avance, les nouvelles divisions politiques pourraient jouer
le rôle de guide dans l’apprentissage de la population ; parfois
en retard, elles ne seraient que le reflet d’un changement des mentalités.
L’évolution du sens du toponyme Manila semble aussi entretenir
d’étroites relations avec les profondes mutations spatiales que
connaissent les fonctions de l’agglomération. L’extension du port,
la spécialisation de certains quartiers mais aussi l’apparition
dans les anciens faubourgs de fonctions jadis réservées à
la seule place forte entraînent une multiplication des rapports fonctionnels
entre les différentes parties de l’agglomération. De plus,
la séparation de plus en plus fréquente et nette entre lieu
de résidence et lieu de travail (qu’elle soit voulue ou subie) ou
la mise en place de nouveaux réseaux de transport ont pour conséquence
de multiplier les déplacements et, sans doute, de faciliter par
ce biais l’apprentissage d’un espace urbain plus étendu.
Ces modifications profondes de l’espace politique ou économique
de Manille ne doivent cependant pas nous faire oublier l’importance des
clivages spatiaux, sociaux, raciaux et culturels au sein de l’agglomération
: l’évolution du toponyme est-elle réellement le fait de
l’ensemble des couches de la population urbaine ? Traduit-elle une appropriation
symbolique partagée par tous ? Le manque absolu de sources pour
une large part de la population nous interdit de répondre à
cette interrogation et des conclusions bâties grâce aux documents
produits par les élites de la fortune et de la culture ne peuvent
être étendues sans risque à tous les groupes socio-ethniques.
NOMMER LES VILLES A L’EPOQUE MODERNE EN FRANCE: LE DISCOURS
DES GEOGRAPHES
Christine LAMARRE
Université Jean Moulin, Lyon (France)
Pour comprendre la conception que l’on avait autrefois de la ville dans
les milieux savants, les écrits des géographes constituent
une des meilleures introductions. A l’exhaustivité des dictionnaires
et des cartes soucieux de qualifier toutes les agglomérations, ils
ajoutent une explication des symboles cartographiques et des termes qui
était bien nécessaire à une époque où
les cartes ne disposent pas de légendes.
Comme toute science de l’époque moderne, la géographie
s’est édifiée d’abord par référence à
l’antiquité, à l’œuvre de Ptolémée précisément.
Elle conserve la forte image d’une comparaison des villes aux étoiles,
puis, un classement diffus de ces mêmes villes établi sur
la notion ambiguë de magnitude (éclat et grandeur). La magnitude
s’appliquait aux étoiles, elle est transposée aux villes.
La répartition s’opère en catégories centrées
mais aux limites floues et discontinues. Cette typologie s’observe jusqu’en
1771.
Pourtant, dès le XVIIème siècle, l’observation
de la réalité urbaine d’une France bien diverse dans son
peuplement que ces géographes (souvent aussi ingénieurs-militaires)
ont pratiquée, les a rapidement amenés à critiquer
les classements ptoléméens. L’histoire, l’évolution
des villes, plaide aussi contre toute liste immuable, comme s’y oppose
la diversité des appellations données au même genre
d’agglomérations dans les provinces. L’expérience n’apporte
que confusion et nécessité de reconstruire une notion uniforme
de la ville dans le cadre du royaume.
Cela se fera au prix d’une transformation de la définition de
la ville. Petit à petit de lieu consacré par l’histoire,
elle devient pour les géographes une agglomération peuplée
et active dont le révélateur est uniquement le nombre des
habitants. Ensuite la rigueur des chiffres poussera naturellement à
désigner des seuils à partir desquels naît la ville,
ce que feront abondamment la législation révolutionnaire
puis les statistiques du XIXème siècle.
L’acceptation universelle de ce nouvel indicateur simple et tranché
a entraîné la perte de tout un vocabulaire qui s’appliquait
au " presque ville " ou à " l’encore ville ", de la villace à
la bourgadelette, ce qui assure le triomphe au moins apparent du quantitatif
sur le qualitatif.
LE LEXIQUE POLITIQUE DE LA CITE D’ANCIEN REGIME EN AMERIQUE
ESPAGNOLE
Annick LEMPERIERE
Université Paris I (France)
L’exposé se propose d’une part de recenser le vocabulaire employé
pour désigner les établissements humains dans l’Amérique
hispanique, d’autre part de mettre en évidence les paramètres
culturels (théologiques, juridiques, politiques) qui permettent
d’interpréter les valeurs collectives dont était porteur
le lexique de la ville sous l’Ancien Régime. La première
partie tente de montrer les points communs, d’origine théologique
et juridique, entre cité (ciudad) et village (pueblo), à
travers la notion, ici chrétienne, de " république ", qui
permet d’intégrer juridiquement et politiquement les Indiens vaincus
et évangélisés. La seconde met l’accent sur la spécifité
de la cité, du point de vue de sa constitution et de ses fonctions
politiques: sièges des autorités royales, rôle de représentation
des intérêts des habitants face à la couronne, autogouvernement
et " police " au sens large. Enfin, la troisième partie évoque
les représentations de l’urbanité à l’époque
des Lumières, la différenciation culturelle entre cité
et village et, à l’intérieur de la cité, entre la
traza et les barrios, les quartiers extramuros.
ISTANBUL OU LES IMPASSES DE TOUTE QUALIFICATION DE L'URBAIN
Jean-François PEROUSE
CIEU, Toulouse (France)
On sait qu'il existe dans la langue turque actuelle, concomitamment
(et concuremment ?), deux termes correspondant au mot français "ville"
: l'un, issu de l'ottoman (et emprunté au persan) : sehir,
l'autre plus öztürk (c'est-à-dire plus "turc pur")
: kent. A ces deux traductions ou équivalents on pourrait
ajouter les termes anglais (town ou city), non turcisés,
parfois usités. Les qualifications de la ville se forgent davantage
à partir de la forme kent, dans la mesure où, en tant
qu'öztürk, elle est réputée mieux se prêter
au principe d'agglutination de la langue turque.
Ceci posé, on soulignera d'emblée le peu de pertinence,
pour notre propos, de la définition officielle, c'est-à-dire
statistique en définitive, de la ville turque : puisque selon les
termes de la "loi sur le rural" (köy yasasi) est considérée
comme ville toute "unité de peuplement" (yerlesim birim)
de plus de 10.000 habitants. Cette définition (grossière)
conduit en effet à caractériser comme ville, sans distinction
a priori, à la fois le Grand Istanbul, la commune centrale
d'un arrondissement d'Istanbul (par exemple Sultanbeyli) et une simple
commune périphérique de l'aire urbaine. Cette première
catégorisation officielle, même nuancée de critères
morphologiques (continuité du bâti) se double d'une autre,
purement administrative celle-ci, qui a trait au statut (avantageux et
convoité) de "municipalité", accordé aux communes
en fonction de "qualités" diverses et variables, définies
de façon assez arbitraire. Ce statut, de fait, est attribué
à des unités de peuplement dont la population peut osciller
de 2.000 à 25.000 habitants..., en fonction de logiques très
politiciennes : les affinités des "leaders locaux" avec le (ou les)
partis au pouvoir national semblent déterminantes dans cette promotion.
Parallèlement, on rappellera le lien fort qui existe dès
l'origine (1923) en Turquie entre réforme de la langue et aménagement
urbain. En effet, l'épuration de la langue (entreprise à
partir du début des années 1930) est allée de pair
avec une volonté de "mise aux normes occidentales" de l'espace urbain
(en tout cas de la capitale, et des plus grandes agglomérations).
Malgré tout, cette exigence de pureté lexicale demeure de
nos jours, bien que largement déconnectée de celle d'un ordre
urbain. Dans cette optique, on pourrait évoquer les réactions
suscitées par le rapport officiel de la partie turque pour la conférence
"Habitat II" (qui s'est tenue à Istanbul en juin 1996). Une de celles-ci,
parue dans un grand quotidien turc, dénonçait l'utilisation
indue et systématique, en urbanisme, de termes "étrangers"
(classés en fonction de leurs origines étrangères
par son auteur outré), préférés à tort
à des mots öztürk existant.
PREMIERES REFLEXIONS AUTOUR DES TERMES DE CASALI ET BORGATE:
Permanence et efficacité du vocabulaire rural dans les
villes d’Italie
Colette VALLAT
Université d’Artois, Lille (France)
On remarque, dans la péninsule italienne, une réelle inadéquation
du vocabulaire administratif à la réalité contemporaine.
Alors que les termes techniques de rioni, quartieri, suburbi et
circoscrizione sont apparus progressivement pour désigner
légalement des territoires urbains toujours plus étendus,
ils semblent fort peu usités et les toponymes anciens sont plus
utilisées que la froide et fonctionnelle numérotation officielle
des circonscriptions.
Mais sans doute y a-t-il lieu de s’interroger, en Italie, sur des persistances
étymologiques qui dépassent la préservation de simples
toponymes pour faire de termes spécifiquement ruraux comme ceux
de borgate (bourgades) ou de casali (hameaux) des termes
urbains génériques alors que, comme partout en Europe, les
cités italiennes ont franchi leurs remparts, fait éclater
leurs limites administratives et conquis de vastes aires rurales sous l’effet
de pressions démographiques, sociologiques et économiques.
On apporte un début d’explication à ce fait curieux en remarquant
que cette persistance répond au fait:
- que longtemps la campagne comme à Rome a cerné de très
près la ville,
- que bien des terres arables ont été gagnées de
haute lutte sur une nature ingrate (bonifications de zones paludéennes,
riches mais dangereux sols volcaniques),
- que l’urbanisation s’est souvent greffée sur des bourgs de
colonisation agricole ou sur des bourgs approvisionnant traditionnellement
une grande ville dont ils dépendaient statutairement,
- que la notion de métropole est encore bien floue en Italie,
elle se met en place par défaut et n’est pas, par conséquent
une notion forte.
ATELIER 3
Les registres socio-linguistiques et l’urbain
" LE BROUHAHA DES PETITES MEMOIRES A LA RENCONTRE DES LANGAGES
SAVANTS: ESTHETIQUE MODERNE ET CITOYENNETE A SÃO PAULO
DE 1890 A 1940
Stella BRESCIANI
Université de São Paulo (Brésil)
Dans tous les textes qui évoquent la capitale de l’état
de São Paulo se retrouve la persistante affirmation d’une ville
qui est passée par un développement extraordinaire pendant
les vingt-trente dernières années du XIXe siècle.
Que ce soit au travers de la présence des voies ferrées dès
1870 ou de l’arrivée en masse d’immigrants européens depuis
1885, il y a toujours une façon de dire la ville qui la partage
entre le bourg paisible des " paulistes " et des étudiants de la
faculté de Droit du Largo (place) de São Francisco et la
ville moderne, commerciale et industrielle, pleine de vie et constamment
renouvelée par les oeuvres urbanistiques et architectoniques; une
ville modifiée de fond en comble par la présence et l’activité
de ses nouveaux habitants. Ville ancienne, désignée par le
mot burgo et ville moderne, désignée par le mot métropole.
Ce partage de la ville en deux temps dure jusqu’aux années cinquante,
moment où la ville vit un essor inouï en terme d’extension
territoriale, et où l’hégémonie de l’esthétique
moderne des nouveaux immeubles l’emporte sur les styles plus anciens, surtout
l’éclectique massif, et sur la façon de vivre de ses habitants.
" São Paulo a été trois villes pendant le siècle
". Cette maxime est pratiquement devenue une évidence en soi, une
certitude que personne ne nierait: la ville en taipa (pisé)
avait en effet été substituée par la ville en brique,
elle-même remplacée, quelques années après,
par la ville en béton.
Retracer les mots qui ont produit une ville moderne: São Paulo
au XXe siècle, est l’objectif central de cette communication. Nous
commencerons par nous pencher sur les professionnels de la ville: les écrits
des autorités administratives, des médecins sanitaires, des
ingénieurs et urbanistes dresseront un autre registre de langage,
le langage technique et savant sur la coupure de la ville en deux temps.
Nous nous attacherons ensuite aux mémoires des vieux habitants,
des articles de la grande presse et de la presse ouvrière pour répertorier
le lexique populaire qui forme un brouhaha mouvant, instable et parfois
même moqueur sur la ville et ses territoires différenciés,
sur le décalage entre le vieux centre-ville, les quartiers populeux,
industriels et ouvriers et les beaux quartiers nouveaux, aménagés
et bâtis selon les plus modernes conceptions urbanistiques et architectoniques.
C’est là, pour ainsi dire, un registre populaire du partage entre
l’ancien bourg et la ville moderne.
Notre hypothèse de travail pour ces registres de langage porte
sur les échanges entre ces deux réseaux sémantiques
qui s’articulent, bon gré mal gré, sur les présupposés
du savoir des sanitaristes, mais aussi sur l’empreinte de l’aménagement
urbain/ urban improvements : melhoramentos urbanos. Le terme
melhoramentos sert donc de mot-clef dans les enjeux déterminant
la façon dont on envisage la ville, désigne les questions
à résoudre et intervient dans le tissu urbain.
Dans les rapports des présidents (gouverneurs) de la province
de São Paulo des années 1880, les expressions saúde
pública, salubridade pública et higiene pública
constituent les sous-titres des activités octroyées au département
des Travaux Publics en ce qui concerne l’eau potable et le tout-à-l’égout,
mais aussi le nettoyage des rues, des places et des jardins publics, sans
oublier, les préoccupations avec les épidémies (surtout
le choléra morbus) venues d’Europe par le port de Santos.
L’expression melhoramentos materlais désigne toutes les
initiatives des pouvoirs publics et de particuliers souhaitant doter la
province des moyens matériels pour assurer son " progrès
", encore un mot-clef. Le terme melhoramentos est donc lié
à l’aménagement de la ville de São Paulo en tant que
domaine privilégié dès le rapport présidentiel
de l’année 1886 et recouvre le drainage des marais riverains des
rivières Tamnduatei et Anhangabaú, toutes deux pratiquement
en plein centre ville: l’édification de l’Hospedaria dos imigrantes,
de la Penitentiaire, de l’Hospice des Aliénés, de l’Ecole
Normale et des gares; l’élargissement et le prolongement de rues
anciennes et le percement de rues nouvelles; l’éclairage des espaces
publics d’où l’on veut retirer les ambulants et dont les " kiosques
" devront être réglementés. Et c’est encore ce même
mot melhoramentos que l’on retrouve dans les textes savants des
années 1940, aussi bien que dans la presse et les conférences
académiques, que dans les projets d’aménagements pour la
ville produits par des ingénieurs et urbanistes. Bref, nous y voyons
un noyau des réseaux sémantiques où les notions sanitaires
et les préceptes d’une esthétique " moderne " restent sous-jacents
aux textes.
Un réseau sémantique à peu près semblable
peut être retrouvé dans les petites mémoires des habitants
de la ville, les chroniques de la presse et les récits des mémorialistes.
Les mauvaises conditions hygiénique des quartiers populaires, l’entassement
des cortiços et le manque des gares des autorités
publiques pour les commodités nécessaires à une vie
saine et productive sont l’objet de dénonciations continuelles de
la presse ouvrière de l’époque et font toujours surface dans
les mémoires écrites ou orales de leurs anciens habitants.
Mais leurs récits évoquent aussi la suspension du temps gris
du travail quotidien aux moments où les crues de la rivière
Tamanduatei transforment les quartiers de Brás et Mooca (les plus
grands quartiers ouvriers) en une Venise brésilienne. La logique
des mémoires populaires, moins rigide, entremêle donc souvenirs
affectifs et considérations critiques pour nous offrir une autre
ville, pleine d’aspects contradictoires.
Trois ans après la proclamation de la République en 1889,
les quartiers populaires plus anciens, surtout Santa Ifigênia, ont
été l’objet d’un rapport très détaillé
de la part d’un comité de la mairie de São Paulo. Le mot
cortiço est alors au centre des préoccupations du
gouvernement pour la santé et la morale de la population ouvrière,
et les rapporteurs s’occupent de classer ces " habitations collectives
" en catégories différenciées en fonction de leur
organisation architectonique et de leur emplacement dans la ville. C’est
déjà une ébauche de plan pour le développement
de la ville que de la diviser en zones urbaine et suburbaine; en centre
ville, quartiers anciens et quartiers nouveaux. La maison, riche ou pauvre,
devient dans les récits la cellule ou bien l’unité minimale
de la ville, donc l’objet d’attention privilégié des autorités.
Ce sont les maisons populaires, surtout, qui sont encore l’objet de projets
et d’un congrès d’habitation tenu à São Paulo en 1931.
La presse ouvrière publie régulièrement des articles
faisant également mention aux mauvais effets des cortiços
sur la santé et la morale populaire.
Les voies de communications-percements de rue, élargissement
et prolongement de rues anciennes, désencombrent des places, drainage
des marais, construction de ponts sur rivières et de viaducs sur
les nombreuses vallées de la ville à topographie accidentée
et les équipements urbains, l’éclairage des rues, les transports
collectifs, le tout-à-l’égout et la distribution d’eau potable
sont le centre permanent de l’attention des pouvoirs publics et des habitants
de la ville. C’est non seulement l’existence de jardins publics et d’arbres
dans les rues, mais surtout la présence/ absence de ces services
qui sert de base au classement en bons et mauvais quartiers. L’architecture-
styles, maximisation de la rentabilité/ occupation de l’espace,
fonctionnalité sont autant d’autres préoccupations qui viennent
unir le sanitarisme et l’esthétique entre 1890 à 1940. La
condition de citoyen passe, ne saurait être isolée de la participation
active dans les melhoramentos de la ville, aussi bien du côté
de la population aisée, que de la classe ouvrière.
SOME OBSERVATIONS ON THE POPULAR REPRESENTATION OF THE URBAN
SPACE : THE SANTA LUCIA QUARTER IN NAPLES
Alessandra BROCCOLINI
Dipartimento di Studi Glottoantropologici
Université "La Sapienza" , Rome (Italie)
La recherche monographique anthropologique que j’ai effectuée
dans le centre historique de Naples est le point de départ de ma
contribution. Elle vise à susciter un débat sur la relation
entre la représentation populaire de l’espace urbain et les modes
de vie de type communautaire - soit le logement et la vie sociale - tout
en présentant une vision plus large de l’interaction existant entre
le langage vernaculaire et celui des élites. La zone urbaine considérée
est le quartier Santa Lucia, situé dans le centre historique de
Naples.
Je commence par comparer les dénominations savantes de cette
portion d’espace urbain et la terminologie locale utilisée pour
définir l’espace lui-même : borgo, rione, quartiere.
Je procède ensuite à l’identification de quelques terminologies
vernaculaires couramment employées pour définir des parties
internes ou externes de cette zone spécifique et ses usages locaux.
Je termine en essayant de faire apparaître l’interaction anthropologique
entre le langage populaire qui caractérise l’espace urbain et la
façon dont l’espace est habité.
L’examen de ces trois dimensions me permet d’avancer deux hypothèses,
en souhaitant qu’elles susciteront une discussion comparative sur le sujet
:
1) Là où une tradition vernaculaire existe, comme à
Naples, l’usage du langage vernaculaire et de celui de l’élite n’est
pas seulement l’expression d’une dynamique sociale, mais aussi celle d’une
dynamique culturelle spécifique liée au problème de
l’identité urbaine.
2) Dans certains contextes urbains spécifiques particulièrement
complexes comme celui de Naples, la relation entre l’espace et le langage
ne peut s’étudier sans prendre en considération le rôle
important du mode de vie dans la définition de l’espace urbain.
La production sociolinguistique qui se rattache à cet espace semble
subir l’influence d’un mode de vie caractérisé par la stabilité
résidentielle et par des liens (parents, quartier) obligatoires.
LES LIEUX DE LA VILLE
Angel APARICIO
Luis GALIANA
Carmen GAVIRA
Agustín HERNANDEZ
Université polytechnique de Madrid (Espagne)
A partir de 1986 et à la suite de l’informatisation du service
postal en Espagne, on dispose d’une base de données contenant la
totalité des voies des 75 villes espagnoles les plus importantes.
Près de 150.000 dénominations de rues permettent d’identifier
l’espace urbain d’Espagne et de nommer les lieux, c’est-à-dire de
les différencier par l’histoire, la situation topographique, la
technique, ou même la planification de la ville. Cela permet en même
temps de mettre à jour une identité urbaine pour l’ensemble
du pays.
L’histoire de la ville en Espagne prise dans son ensemble, son accumulation
de cultures, sa lente croissance et sa récente explosion métropolitaine,
rendent difficile la recherche d’éléments qui identifient
le fait urbain de façon générale.
Nous prétendons par ce travail, analyser les dénominations
de ce vaste réseau viaire sur tout le territoire et identifier les
termes généraux des lieux de la ville.
En éliminant les toponymes et ceux relevant strictement de l’histoire
(qui donneraient évidemment lieu à un autre sujet important
de recherche), nous avons constitué trois groupes de termes pour
mener notre analyse:
- géographiques (topographie et phénomènes physiques)
- techniques (architecture et ingéniérie)
- urbanistiques (structure et extension)
La manière qu’ont ces dénominations d’apparaître,
de se répéter ou de se renforcer dans les différentes
villes, en relation avec des accidents, des constructions ou des modifications
du territoire ou de nouvelles figures de planification et croissance, débouche
sur une lecture de l’espace urbain. Par cette lecture, la toponymie se
transforme en la plus fidèle description de la ville, tout en obéissant
à une logique plus savante et plus riche, servant de lien entre
le savoir populaire sur le territoire et les dénominations techniques
de ceux qui le planifient et le contrôlent.
LE RABc ET LE cAQAR A TUNIS
A L’EPOQUE MODERNE
Abdelhamid HENIA
IRMC, Tunis (Tunisie)
Cette communication retrace dans la longue durée les " aventures
" de deux mots relevant du lexique foncier de la ville de Tunis ; le rabc
et le caqar. A l’origine, dans la langue arabe
classique, le mot rabc désigne la " résidence
confortable ". Aujourd’hui, il désigne la partie couverte des souks
de la médina. Le mot aqar a connu, dans le passé,
des usages différents d’un lieu à l’autre et d’une époque
à une autre. A quoi correspond l’évolution sémantique
de ces deux mots ? Quelle en est la signification ?
Au premier stade de son évolution, le mot rabc
ne désigne plus à Tunis au XIVe siècle, une "
résidence confortable " comme avant, mais les boutiques (h’ânût),
unités de base des souks dans la médina. En Egypte, en revanche,
le mot de rabc continue toujours de désigner
un immeuble d’habitation jusqu'à nos jours. Cependant, seules les
habitations collectives destinées à la location sont concernées
par cette appellation. Nous saisissons là le facteur commun se trouvant
à l’origine de l’évolution sémantique du mot rabc
tant en Egypte qu’en Tunisie. Ici et là, le mot a évolué
pour s’identifier, presque exclusivement, aux biens de rapport de type
urbain. Par conséquent, la maison d’habitation dans la ville de
Tunis, n’étant guère perçue comme un bien de rapport,
perd sa qualité de rabc.
Ce premier stade de changement sémantique correspond à
une époque (XIIIe-Xve s.) au cours de laquelle la ville de Tunis
connaît une importante prospérité grâce aux profits
du grand commerce, facteur décisif dans le développement
de l’activité artisanale et commerciale qu’abritent les boutiques
dans les souks de la ville.
A Tunis, quand plus tard la nature des biens urbains à usage
d’habitation évoluera (ils passeront de la valeur d’usage à
la valeur marchande), le mot rabc connaît
un autre stade dans son évolution sémantique. Il se réalise
progressivement, à partir de la seconde moitié du XVIIIe
siècle. A l’époque, Tunis connaît une pression démographique
qui a provoqué la création d’un marché de location
des biens à usage d’habitation. Devenus biens de rapport, ces derniers
se voient, eux aussi, promus au rang de rabc.
C’est ainsi que le mot rab en vient à partir XVIIIe siècle
à exprimer à Tunis, sans discrimination particulière,
toutes sortes de biens-fonds urbains.
Quant au mot caqar, il a connu lui aussi une
évolution sémantique, significative à plus d’un égard.
Depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, sous l’influence
du droit européen en matière foncière, le mot se présente
comme une notion juridique abstraite désignant tout bien-fonds de
quelque nature qu’il soit. Pourtant à l’origine, le mot prend un
emploi différent selon l’endroit et l’époque. A Tozeur, au
sud-ouest de la Tunisie, les actes notariés du XVIIIe siècle
attribuent au mot caqar le sens de maison par
opposition au mot jidâr (littéralement petit mur de
terre pour retenir l’eau d’irrigation) qui, lui, sert à désigner
les biens-fonds ruraux dans la palmeraie.
Au XVIIIe siècle, on assiste à Tunis à un changement
progressif dans la nature des sources de revenus de la classe dirigeante.
C’est l’époque où l’agriculture s’érige en source
importante de revenus et l’appropriation de la terre prend une autre valeur.
Ceci se réalise surtout à la suite de la croissance de la
demande internationale en produits céréaliers. La terre devient
de plus en plus l’une des principales sources de revenus ; sont alors apparus
des changements au niveau de la terminologie foncière. Jusque là,
on avait pas encore dans la terminologie foncière de l’époque
un terme autre que le mot rabc pour exprimer d’une
manière nuancée les biens-fonds. Il faut attendre le XVIIIe
siècle, pour que se développe dans les actes notariés
l’usage du mor caqar pour désigner exclusivement
les biens-fonds ruraux.
L’évolution sémantique que subissaient ces deux mots à
l’époque moderne, résulte directement de la transformation
de la nature économique de la propriété des biens-fonds
dans le milieu tunisois.
LA VILLE DES AUTRES
Abderahmane MOUSSAOUI
Université d’Oran (Algérie)
Les urbanisations massives, depuis l’indépendance, ont entraîné
une prolifération de nouveaux quartiers urbains dans les périphéries
de toutes les villes algériennes. Produits dans l’urgence, ces territoires
urbains ont été dénommés également dans
l’urgence. Cependant les différentes appellations de ces nouveaux
tissus obéissent à des logiques de désignation qui
varient selon les auteurs et les usages.
Deux systèmes coexistent de manière générale:
celui de l’administration et celui des usagers. L’un et l’autre se présentent
sous forme de champs discursifs obéissant à des logiques
différentes, voire opposées. Celui développé
par l’administration (glorification de la puissance militaire nationale,
affirmation de l’enracinement culturel dans le monde arabo-musulman et
stigmatisation de la colonisation) a pour objectif la construction de l’Etat-nation.
Quant à l’autre système de désignation, il est fait
de groupes différenciés obéissant à des déterminants
multiples (âge, origine sociale et géographique, statuts et
rôles etc.). Ce deuxième système (désaveu du
système officiel) véhicule un vécu et un imaginaire
communs.
Ce système informel de nomination a préexisté à
l’Etat indépendant. Il continue aujourd’hui encore à bousculer
les logiques des pouvoirs centraux. A côté de l’adaptation
phonétique, la réappropriation du nom par sa traduction dans
l’imaginaire endogène est la modalité d’expression de la
langue de l’usager.
En Algérie, les caractéristiques de ce registre informel
sont l’humour, la dérision et la stigmatisation. Par ce moyen sont
décriées et la sphère politique et les pratiques sociales.
A travers une telle problématique se profile la question de la
langue et de la mémoire collective, autrement dit celle du lien
social.
GAGNER PARCELLE AU BURKINA FASO
Liliane PIERRE
I.U.P / Vie Urbaine / LOUEST, Paris (France)
Première étape de la construction d’une méthode
d’observation de la famille terminologique en usage pour dire l’attribution
des terrains destinés au logement dans le cadre d’opérations
contrôlées par la puissance publique, la démarche
présentée est un repérage de fragments de dire qui
nous sont apparus porteurs d’un questionnement intéressant pour
l’observateur extérieur qui vient interroger un moment très
fort d’une histoire nationale.
Faute d’un appareil méthodologique spécifique au texte
urbanistique, c’est un appareil méthodologique d’analyse du discours
existant pour le texte littéraire qui est appliqué au dire
de l’événement-attribution de parcelles.
* Un extrait de compte-rendu de réunion de la Commission nationale
d’urbanisme est, du point de vue de la mise en scène énonciative,
soumis à un triple questionnement: peut-on lui reconnaître
une appartenance à un genre de discours spécifique ? Peut-on
y déceler des registres langagiers de référence ?
Comment qualifier le rôle donné à l’objet du discours
qui était un avant-projet de lotissement ?
* Dans le cheminement que nous avons appelé du lexique au
discours ce sont, outre les comptes-rendus de réunions, des
textes réglementaires, des lettres et des notes de services qui
sont prétextes à l’observation de cas d’hybridation énonciative
et langagière. Un exemple est donné par l’expression " il
faut épargner les investissements " dont notre expérience
de terrain nous a permis de savoir qu’elle est un détour métaphorique
financier pour dire: il faut éviter de détruire les constructions
présentes.
* Sous le titre manières de dire et de non-dire nous observons
le sort fait à la suppression, dans la réglementation foncière,
de la propriété privée des particuliers dans des formulations
juridiques, administratives et médiatiques. Cela nous permet d’établir
que, dans le discours urbanistique, la question de l’identité du
sujet énonciateur est essentielle et de montrer que c’est la manière
de dire qui appartient à l’un ou l’autre langage, pas la chose dite.
Le langage administratif et le langage médiatique ont pris la forme
langagière juridique de la propriété indépendamment
de la mise en acte de la loi, dans une logique de contamination uniquement
lexicale.
LES LEXIQUES DES FAUBOURGS DE BUENOS AIRES : UN APPORT METHODOLOGIQUE
A PARTIR DE L’ANALYSE CRITIQUE DU DISCOURS
Irène VASILACHIS DE GIALDINO
CEIL-CONICET, Buenos-Aires (Argentine)
L’objectif de cette présentation fut d’analyser de façon
comparative et dans une perspective interdisciplinaire où s’unissent
la sociologie et la linguistique, trois textes érudits (deux écrits
par Della Paulera et un par Hardoy et Saterhwaite, produits à différents
moments historiques, afin de déterminer la relation entre les modèles
interprétatifs de la réalité supposés dans
chaque texte par les habitants et le lexique utilisé pour caractériser
trois paradigmes. L’un de ceux-là est la ville et ses environs ;
le deuxième leur relation et le processus de transformation qui
les accompagne, et le troisième, les sujets qui participent de la
planification et de la construction de ces villes. L’analyse de ces textes
a été lexicale, syntaxique et sémantique ; on a employé
les concepts de réseaux sémantiques, de noeuds du réseau
sémantique et de modèles interprétatifs de la réalité.
De même qu’on a étudié les paradigmes argumentaires,
l’usage de métaphores et les différentes façons de
représenter l’action sociale.
Les conclusions qui ont surgi de ce travail peuvent être résumées
de la façon suivante :
Les habitants ont différents recours linguistiques pour convaincre,
dans ce cas, le lecteur de l’opportunité, de la légitimité
et de la validité de ses affirmations et des propositions qu’ils
émettent.
Ces affimations et ces propositions s’expriment dans les textes par l’intermédiaire
de différents paradigmes argumentaires qui supposent : a) un modèle
de société et d’organisation sociale ; b) une ou plusieurs
formes de différenciation ou de hiérarchisation entre ses
membres ; c) un type de relations sociales prédominant et malgré
tout d) une possibilité plus ou moins grande de la part des acteurs
sociaux individuels ou collectifs de construire et transformer la société.
L’ensemble de ces présupposés constitue le modèle
interprétatif sur lequel se fonde le locuteur. Ce modèle
se manifeste au travers des vocables et des mots qui se répètent
dans les réseaux sémantiques tissés dans le texte.
Ces termes configurent les noeuds de ce réseau. Ainsi, dans les
textes de Delia Paulera, les mots organisation et ordre,
liés au paradigme argumentaire affirmatif, révèlent
l’enracinement de la conception de cet auteur dans un modèle interprétatif
basé sur une approche scientifique positiviste. Par ailleurs, dans
le texte de Hardoy et Satterhwaite, le terme illégal constitue
le noyau d’un réseau sémantique qui oriente le lecteur vers
un changement de contenu de ce mot significatif, une fois reconnu le modèle
interprétatif des auteurs qui peut être résumé
comme relevant d’un paradigme épistémologique matérialiste-historique
et d’un paradigme interprétatif. Ainsi, l’ illégal
de l’occupation de terres perd son lien avec l’exigence d’une sanction
juridique, du fait qu’il est représenté comme conséquence
d’un état de nécessité qui attribue la responsabilité
aux acteurs.
L’emploi de vocables semblables mais de contenu sémantique différent
dans les textes de Della Paulera et d’Hardoy et Satterhwaite rend compte
de la difficulté à réaliser une analyse lexicale des
textes sans effectuer en même temps une analyse syntaxique et sémantique,
et de la nécessité des habitants de relier cette analyse
sémantique avec les modèles interprétatifs proposés.
ATELIER 4
Langues savantes, langues techniques
LA VILLE DES INGENIEURS: ROME 1870-1890
Denis BOCQUET
Université de Provence, Aix-en-Provence (France)
Rome devient capitale de l’Italie après la prise de la ville
en septembre 1870 par les troupes italiennes et la chute du pouvoir pontifical.
Elle est frappée quelques semaines plus tard, au cours des derniers
jours de 1870, par une grave inondation du Tibre, qui met d’emblée
sur le devant de la scène politique la question des travaux publics,
au travers du besoin urgent de remédier à cette situation
de vulnérabilité face aux crues du fleuve.
Dès les premiers jours de l’inondation, et pour des décennies,
fleurit toute une littérature technique sur la ville, fruit le plus
souvent du travail des ingénieurs, qu’ils soient du Ministère
des travaux publics, du Génie civil, de la commune, de sociétés
privées ou indépendantes.
Les travaux durent jusqu’aux lendemains de la première guerre
mondiale, et les décisions prises par le ministère ne tarissent
pas le flot des publications, chaque péripétie du chantier
et de la politique locale ou nationale étant bonne pour proposer
de nouveau des projets auparavant écartés, pour critiquer
ce qui se fait, pour demander des comptes, des explications.
Tous ces ingénieurs proposent des solutions pour protéger
la ville du fleuve, et tous voudraient que leurs idées soient retenues.
Derrière ces propositions on lit bien souvent la volonté
de tel ou tel camp politique, les garibaldiens ou les cléricaux
notamment, de marquer la ville de son empreinte.
Un nouveau lexique fait à cette occasion, son entrée dans
la vie romaine, celui de la technique, débordant souvent même
le cadre de la seule littérature de spécialistes, les débats
trouvant de larges échos dans la presse.
Il semble qu’au travers de l’analyse du vocabulaire employé par
les ingénieurs, on puisse mettre à jour une véritable
vision de ce qu’est la ville, de ce qu’elle devrait être et des moyens
pour passer des difficultés de la ville inondée à
la ville idéale, digne capitale de la nouvelle Italie.
Le premier fait marquant concerne sans doute le lexique de la ville
ancienne, affublé de connotations péjoratives, et celui du
traitement que l’on veut faire subir à cette ville trop vulnérable
aux inondations, et donc indigne d’être comparée aux grandes
métropoles européennes.
Au-delà de ce diagnostic, on peut distinguer dans la littérature
étudiée l’affirmation d’un lexique de l’idéal technique
d’une ville que l’on veut rattacher par les travaux publics à la
modernité européenne, en la régularisant et en l’aménageant.
Puis, dans une troisième phase, distincte chronologiquement,
on voit poindre, à l’extrême fin du XIXe siècle, le
lexique d’une ville de la technique qui bute sur celle de la spéculation
puis sur celle du patrimoine.
GENESE D’UNE LANGUE DE L’URBANISME EN EUROPE (1909-1942)
Hartmut FRANK
HFBK, Hambourg (Allemagne)
Véronique FAUCHEUR
Berlin (Allemagne)
Panos MANTZIARAS
Paris (France)
La recherche se fonde sur l’hypothèse que, parallèlement
à la constitution de l’urbanisme en tant que discipline autonome,
on assiste à une homogénéisation des termes décrivant
les concepts, les méthodes, les outils, de l’urbanisme en Europe.
Cette homogénéisation se ferait selon le processus suivant:
a- Introduction d’un terme au vocabulaire disciplinaire d’un pays;
b- Evolution initiale du signifiant correspondant à une phase
de précision du signifié;
c- Fixation du terme, afin de faciliter la communication au sein d’un
même espace linguistiques et entre différents aires linguistiques.
Cette fixation-institutionalisation d’un terme, qui dévoile un
rapprochement d’idées et de pratiques peut avoir deux conséquences
sur le rapport entre le signifié et le signifiant:
a- La cristallisation du signifié et sa conséquence incapacité
d’évoluer sur la base de nouvelles données, ou
b- Le glissement sémantique du terme suivant l’évolution
du signifié qui ne s’enregistre plus au niveau du signifiant.
Notre intérêt est davantage celui d’historiens de l’urbanisme
que de linguistes. Il se porte sur la constitution de l’urbanisme en tant
que nouvelle discipline au tournant du siècle et sur son évolution.
Cependant la constitution d’un langage disciplinaire ainsi que son évolution
nous semblent être des indicateurs précieux de ces processus.
Les analyses parallèles des termes employés, de l’évolution
des rapports entre signifiants et signifiés et de l’évolution
des traductions nous fourniront des éléments qui permettront
de confirmer ou d’infirmer diverses hypothèses concernant la discipline.
Ces hypothèses émergeront tantôt de l’analyse pure
des textes de notre corpus, tantôt du croisement de cette analyse
avec des données provenant de notre savoir général
d’historiens de l’urbanisme.
La recherche est menée à partir des publications de la
Fédération internationale de l’habitat et de l’urbanisme
(International Federation for Housing and Town Planning) qui d’une part
ont l’avantage d’être parus régulièrement en trois
langues (Allemand, Anglais, Français), d’autre part représentant
la mémoire d’un des " lieux " de discussion les plus importants
en Europe en ce qui concerne la constitution de l’urbanisme en tant que
nouvelle discipline.
Notons, à titre indicatif, qu’en 1928, Raymond Unwin prend la
présidence de la fédération suite au décès
de Hebenezer Howard. Les vices présidents sont, à l’époque,
Louis Bonnier pour la France et le Dr. R. Schmidt pour l’Allemagne. Parmi
les membres des pays affiliés (Angleterre, France, Allemagne, Espagne,
Bulgarie, Italie...) figurent Cornelius Gurlitt, Hermann Jansen et Joseph
Stubben, Marcel Poète et Henri Sellier.
Ces publications regroupent:
- Les comptes-rendus des 17 congrès qui ont eu lieu entre 1924
et 1939,
- Le journal mensuel de l’association publié jusqu’en 1944.
POUR EN FINIR AVEC LE MOT URBANISME
Jean-Pierre FREY
CNRS - LOUEST, Paris (France)
Notre démarche n’a nullement l’intention de proposer une définition
normative de plus à toutes celles auxquelles se sont essayé
nombre de bons esprits. Elle partira des avatars des acceptions de ce mot
par certains de ceux que nous pouvons appeler des propagandistes, insistant
ainsi d’emblée sur le fait qu’il s’agira, par hypothèse,
tout autant d’un instrument de légitimation symbolique d’un fait
social considéré comme tel dès lors qu’il est nommé,
que d’une sorte de slogan dans les luttes de construction d’un champ.
Le mot lui-même et ses conditions historiques d’apparition, de
même que ses dérivés et ses traductions, ont fait très
tôt l’objet de controverses et de discussions supposées érudites
au sein d’un milieu somme toute assez limité d’universitaires et
de praticiens préfigurant les métiers actuels de l’urbain,
toujours à la recherche d’identités nouvelles et de légimités
institutionnelles.
Une approche philologique, notamment à partir des dictionnaires
et des encyclopédies, permet de mettre en évidence les ambiguïtés,
les erreurs et la désinvolture avec lesquelles un sens tente de
s’imposer. Manifestement quelques auteurs, rapidement considérés
comme faisant autorité dans un champ naissant et aux destinées
incertaines mais prometteuses, vont faire de l’apparition du mot lui-même
un argument permettant d’affirmer l’émergence de réflexions
nouvelles se démarquant des expériences étrangères
en la matière. Erreurs, coquilles et approximations successives
vont quelque peu brouiller les cartes de cet acte de naissance, au point
que les rédacteurs des articles concernant ce mot dans les dictionnaires
s’abstiendront progressivement d’y faire allusion, non sans avoir recopié
inconsidérément des formulations antérieures, c’est-à-dire
sans en avoir vérifié les sources et la fiabilité.
Au-delà du constat d’un usage péremptoire d’un mot aux
origines et aux acceptions douteuses, c’est la construction d’un champ
interdisciplinaire de conceptualisation et d’action qui est en cause. En
reprenant dans cet article de nombreuses citations d’auteurs ayant usé
(et même abusé) des vocables urbanisme et urbaniste,
nous entendons non seulement appuyer notre réflexion sur des matériaux
concrets, mais aussi orienter le regard du lecteur vers la diversité
des disciplines ou professions invoquées à l’appui des essais
de définition. Et de la même façon qu’il serait possible
d’engager un travail de recherche sur les diplômes, les titres qu’ils
confèrent et la légitimité réelle ou illusoire
et démagogique dont ils créditent les porteurs sur le marché
des compétences, nous pouvons envisager de travailler sur la pertinence
des énoncés à partir des qualités réelles
ou affichées des locuteurs. Le lecteur aura sans doute compris que,
pour nous, ce que recouvre le mot urbanisme doit une bonne partie
de son sens à l’espace des positions qu’occupent ceux qui usent
de ce vocable pour parler d’un certain nombre d’objets dont personne ne
saurait avoir l’exclusivité. Faire autorité en la matière
relève donc fortement de la reconnaissance de la pertinence des
discours par les personnes déjà autorisées, en vertu
des crédits qu’apportent l’expérience opérationnelle,
l’attribution des titres ou une légitimité gagnée
par une ascension dans les institutions.
Bref, nous ne saurons vraiment ce que veut dire le mot urbanisme
que lorsque nous serons en mesure de refaire l’histoire de ce qui s’est
fait au nom de ce vocable dans des cadres institutionnels académiques
ou professionnels qui restent encore divisés sur le sujet, en comprenant
les raisons de l’échec de l’institutionalisation de la profession
d’urbaniste, et en rendant raison des divergences de vue théoriques
ou doctrinales dont nous ferons l’hypothèse qu’elles doivent beaucoup
aux disciplines de référence et à leur degré
d’accréditation dans les milieux scientifiques d’un côté,
politiques de l’autre.
DE L’ URBANIZACION DE CERDA (1860) A L’URBANESIMO
MODERNE (1902)
Javier GARCIA-BELLIDO
Ministère des travaux publics, Madrid (Espagne)
Cette communication procède par repérage des concepts
désignant ce qu’aujourd’hui on considère comme la discipline
de l’urbanisme, à partir des mots construits sur la racine urban.
Si l’on excepte l’apparition en France du mot urbanisme décontextualisé
en 1842 (Radonvilliers), le premier terme spécifique pour nommer
l’art de bâtir les villes, Stadt-baukunst, civic
ou public art ou arte de la construcción de ciudades
qui s’utilisaient alors dans toute l’Europe, fut créé de
façon intentionnelle et consciente par Cerdá en 1860 dans
une acception disciplinaire large d’urbanisation et par la publication
du premier traité moderne d’urbanisme qu’est la Théorie
générale de l’urbanisation en 1867. Ensuite, on suit
son apparition en France en 1873 avec urbaniser (About), en Anglais
en 1884-88 avec to urbanize, en Autriche et Allemagne en 1889-1890
avec son équivalent Städtebau (Sitte et Stübben).
City planning apparaît aux USA en 1902 (Olmstedt)
et town planning en Angleterre en 1904 (Harsfall); en Italie est
ajouté le suffixe -ismo avec urbanismo et urbanesimo
en 1902 (Contento) et 1910 (Rinaldi), et en français apparaît
urbanisme en 1910 (Clerget), langue à partir de laquelle
il se répandra comme mouvement artistique et social (-isme)
désignant la concentration dans les villes. Il fera son apparition
en Espagne en 1919 par le terme urbanismo, pour désigner
la pratique et étude disciplinaire dans son ensemble, ce qui restreint
en fait le mot primitif cerdien d’urbanización à son
acception actuelle de " processus de construction des infrastructures de
base pour les maisons de la ville ".
DES EGOUTS A L’HORIZON REGIONAL
Sônia MARQUES - Université de Pernambouc
(Brésil)
Fernando DINIZ MOREIRA - DAU- UFPE (Brésil)
Telma de BARROS CORREA - EESC- USP (Brésil)
Ce texte est un des premiers produits des recherches du groupe RECIFE
concernant les catégories de l’urbain. Il s’intéresse plus
particulièrement aux catégories savantes, aux mots dont se
sont servis les différents spécialistes et intellectuels
lorsqu’ils envisagent les problèmes de la ville et de ses territoires,
depuis le début du siècle jusqu’aux années soixante-dix.
Au niveau des pratiques opérationnelles, cette période
débute avec la visée " sous-terraine ", qui va de pair avec
les actions pour l’embellissement de la ville, assainir et embellir sont
les mots d’ordre (Diniz). Bientôt, cependant, la cible pour l’intervention
n’est plus la ville elle-même, mais la région, puisque les
causes des problèmes urbains sont censés exogènes.
D’une approche régionale, celle de la planification des années
cinquante (Marques), on viendra rapidement à celle du territoire
national, trajectoire parsemée d’interventions concernant le logement
qui vont du genre cités ouvrières : les vilas aux
grands ensembles modernes (Corrêa).
Le changement de dimension spatiale se fait accompagner d’un changement
du temps prévu pour l’intervention. Alors que le sanitarisme intervient
sur le présent, le développement régional annonce
ou en tout cas, prétend annoncer un devenir. La planification technocratique
lors du régime militaire quant à elle sera capable de travailler
sur les deux temps: elle annonce un nouveau pays que les techniciens sont
en train de planifier mais qui résultera d’interventions très
concrètes et bien visibles.
Néanmoins, les discours changent de façon beaucoup moins
nette, le glissement du langage est assez subtil, plein de détours
et de nuances. Lors des premières décennies, en effet, ville
et corps humain sont associés très nettement, comme l’attestent
les nombreuses analogies entre espace urbain et organismes vivants remplies
des mots que les spécialistes empruntent de la biologie et de la
médecine. Mais dès que l’horizon régional apparaît
on assistera au déclin progressif de la référence
biologique au profit d’un langage technocratique, moins figuratif et plus
abstrait.
LE LEXIQUE PARTAGE DES ARCHITECTES ET PAYSAGISTES, ENTRE LANGUE
SAVANTE ET LANGUE ORDINAIRE
Frédéric POUSIN
CNRS LOUEST, Paris (France)
Les concepteurs, architectes, paysagistes, ont recours à un vocabulaire
fluctuant, non stabilisé que chacun charge de signification particulières.
Les termes que nous étudions, paysage urbain, espace public,
espace vert, parc expriment néanmoins un savoir revendiqué
qui chevauche le domaine de l’architecture et du paysagisme. Ils sont censés
appartenir à un vocabulaire spécialisé, mais en réalité,
dans leur usage, ils fonctionnent plutôt comme des termes de la langue
commune. C’est à partir des situations de conception et des pratiques
qui les sous-tendent que nous cherchons à comprendre comment se
construit le sens d’un terme à partir d’une polysémie de
départ.
L’objectif de cette recherche consiste à établir les valeurs
sémantiques des mots ou locutions utilisés par les concepteurs
des espaces de la ville, pour les confronter ensuite aux valeurs sémantiques
de ces mêmes mots, telles qu’elles apparaissent dans une métalangue
(ouvrages théoriques, définition de dictionnaires, d’encyclopédies...).
Il s’agit d’examiner les continuités et discontinuités entre
un vocabulaire intimement lié à la maîtrise d’une pratique
et un vocabulaire savant issu d’un souci de représentation donnant
lieu à métalangage.
L’étude porte sur le temps présent et sur un corpus en
langue française et anglaise, afin d’étudier les processus
de sémantisation dans des contextes professionnels et culturels
différents. Les perspectives de traduction, par les questions spécifiques
qu’elles posent, apparaissent comme un enrichissement pour notre propos.
En langue anglaise, nous étudions les termes urban landscape,
townscape, public space, green area, green zone et park.
La communication présente le projet de recherche, quelques précisions
sur le statut du lexique professionnel, la constitution d’un corpus d’énoncés
recueillis principalement dans la presse professionnelle et la méthode
d’interprétation sémantique inspirée de la théorie
des prototypes, enfin, à titre d’exemple, l’analyse du terme espace
public.
A PROPOS DE RESEAU URBAIN.
AVENTURES DE MOTS DANS LE LEXIQUE SAVANT
( Le cas de la géographie)
Denise PUMAIN
Université Paris I (France)
Marie-Claire ROBIC
CNRS EHGO, Paris (France)
Les auteurs étudient les variantes des mots ou expressions exprimant
l’existence d’un système de relations entre les villes et leur environnement
spatial. Une forme, celle de " réseau urbain ", s’est fixée
dans la géographie française à la fin des années
cinquante. Du point de vue de la théorie géographique, elle
peut être associée à la " théorie des lieux
centraux " élaborée notamment par W. Christaller (1933) et
par A. Lösch (1940), qui a été adoptée par la
communauté scientifique internationale pendant la décennie
cinquante-soixante.
D. Pumain et M.-C. Robic examinent quelques avatars de l’expression
de réseau urbain (voire réseau de villes, système
de ville, modalité...) dans la géographie française.
En envisageant d’abord la longue durée (depuis le début du
XIXe), elles tentent d’analyser les connotations qui l’entourent, et dont
témoignent des définitions, des méthodes d’étude,
des catégories savantes associées à la recherche sur
l’objet ainsi désigné, ainsi que des représentations
graphiques ou cartographiques. Elles rappellent les controverses et les
substitutions terminologiques qui se sont produites dans le champ de la
recherche urbaine lors de périodes d’échanges entre géographes
d’appartenance nationale différente (cf. les relations franco-britanniques
du début XXe), et lors de périodes caractéristiques
de l’aménagement du territoire: années soixante et années
quatre-vingts, quatre-vingt-dix.
Elles tenteront d’éclairer ces observations du jeu entre mots
et concepts dans la pratique scientifique par trois points de vue:
1- Celui de l’affirmation identitaire et des rapports de force (corporatiste,
disciplinaire, idéologique...).
2- Celui des transferts de vocabulaire scientifique.
3- Celui de l’imaginaire des formes associé aux mots de la langue
savante.
VILLAS ET JARDINS PRISONNIERS
Le lexique de la ségrégation à São
Paulo
dans le discours de ses architectes, urbanistes et réformateurs
(1890-1990)
Margareth DA SILVA PEREIRA
Universidade federal fluminense, Rio de Janeiro (Brésil)
Le texte explore les silences, les glissements de sens et la fixation
des contenus dans la désignation des zones d’expansion urbaine à
São Paulo. Ville libérale, la forme matérielle de
l’agglomération est le résultat de l’action de l’initiative
privée de même que le lexique employé pour désigner
ses fragments de tissus urbains et de communautés. Il n’y a pas
de désignations techno-administratives " normatives ", " neutres
" ou encore de nature " générale " destinées à
nommer des phénomènes d’urbanisation globaux. Parmi la mosaïque
de noms propres qui désignent les lotissements qu’ont formé
la ville, la plupart exhibe des noms composés commençant
soit par le mot vila soit par le mot jardim. A l’examen d’un
siècle d’action technique et administrative, il s’agira d’analyser
les enjeux idéologiques et pratiques qui guident le " choix " de
ces mots.
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