UNESCO Social and Human Sciences
 
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Colloque " Les mots de la ville "
Paris, 4-6 décembre 1997

RESUMES DES COMMUNICATIONS I

ATELIER 1

Nommer les nouveaux territoires urbains

 DIRE LES NOUVEAUX TERRITOIRES:
DU STIGMATE DE LA BANLIEUE A L’UBIQUITE DU PAYSAGE

Germain ADELL, Xavier CAPODANO
CHR / LOUEST UMR 220 CNRS, Paris (France)

L’évolution du regard et de la dénomination de ce qu’on appellera provisoirement les nouveaux territoires peut être analysée en fonction des mots qui sont apparus pour les désigner. Les conditions d’apparition de ces mots, surtout de ceux en provenance du milieu scientifique peuvent apporter des éléments importants pour l’analyse des réalités qu’ils contribuent à produire. Nous proposons de classer ces mots selon trois types de définition de ce qu’à été à chaque époque le territoire du dehors, du nouveau, face aux espaces connus de la ville centre historique. Chacun de ces trois types aurait une forme d’évolution et des mots qui lui appartiennent.

Le premier groupe est constitué des mots les plus anciens dont l’origine se perd même si l’on connaît leur étymologie: il s’agit essentiellement de faubourg et banlieue. Le phénomène suburbain à Paris est historiquement lié à ces deux termes. Si les faubourgs originaux étaient incorporés successivement à l’enceinte de Paris, les banlieues avaient perdu leur caractère juridique de départ (qui avait donné origine au mot) pour se constituer en conglomérat de communes suburbaines. Ce type de mot reste le plus ancré dans le langage populaire.

Le deuxième groupe est formé par des termes issus d’une démarche intellectuelle, souvent scientifique, consistant à créer des mots qui servent à décrire une certaine réalité que l’on veut mettre en valeur. Issus d’une démarche par définition descriptive, ces vocables auraient surgi avec une caractéristique spéciale: la référence du mot à un positionnement spatial ou à une hiérarchie. Des mots issus de la géographie où l’aménagement périphérie (de la ville) périurbain ou rurbain gardent les traces visibles d’un ordre préexistant face auquel le territoire à nommer se positionne désavantageusement. En général, ce type de mot est en fait une paire, dont l’un des membres est soit présent dans le mot (qui les unifie, comme périphérie et urbain pour périurbain, ou rural et urbain pour rurbain), soit implicite: lorsque l’on utilise le mot périphérie, on fait toujours référence au centre.

Le troisième groupe est lui aussi d’origine savante, disciplinaire et scientifique. Il est contemporain et, tout en répondant à la même vocation poétique de création de la réalité que l’on décrit, il essaierait d’une part de dépasser les mots qui font référence à une position relative désavantageuse. Pour ce faire, on remarquera en général l’utilisation du mot ville (qui redonnerait une certaine légitimité à ces territoires) dans un terme composé qui cherche à décrire soit certaines caractéristiques fondamentales de ces espaces comme leur fragmentation (ville éclatée, ville archipel, ville à la carte, etc.), soit leur condition originale dans une histoire urbaine qui s’explique en addendum au terme : c’est le cas de la troisième ville. D’autre part, le foisonnement actuel de termes qui essayent de décrire les nouveaux territoires appelle sans doute à une analyse en termes de pouvoir et savoir et de l’attribution et fonctionnement des légitimités scientifiques. On serait tenté de dire " qui dénomme domine " et c’est cette course à l’originalité, au terme juste, qui paraît être en toile de fond de ces essais où les logiques particulières s’imposent sur une nécessité éventuelle (qui reste à démontrer) d’unification des critères pour dépasser le stade descriptif " originaire ". Les avancées scientifiques réelles se produisent sur un travail commun sur des objets communs, ce qui permet l’échange et l’avance conjoint sur les problématiques.

Si les mots des nouveaux territoires en provenance des sciences et des disciplines de l’espace ont tant de mal à s’imposer c’est peut être à cause de ce stigmate originaire du positionnement spatial désavantageux qui ne faisait que doubler celui dont le quotidien avait déjà affublé des mots comme banlieue. En effet, le terme banlieue recouvre aujourd’hui, surtout dans le langage courant, un glissement sémantique majeur, consistent à faire coïncider un problème social, celui de la ségrégation, avec un fait spatial, celui d’habiter dans les grands ensembles en première ou deuxième couronne. Même si juridiquement le ban a disparu, il survit toujours dans l’imaginaire de la ville, relayé efficacement par les médias. Peut être la seule force à opposer à cette insidieuse prégnance du terme est celle du paysage que ces territoires constituent. Un paysage qui se construit partout en Europe, dont tout le territoire devient urbain, et qui devance dans sa matérialité la course au meilleur mot pour le nommer.

Si les nouveaux mots de ces paysages ne s’imposent au sein même de la communauté scientifique qui les produit, leur passage au langage courant (duquel découlera leur efficacité dans la production d’une nouvelle réalité urbaine connue et reconnue) restera dépendant des aléas d’un événement médiatique ou d’une utilisation dans le discours politique qui pour l’instant, se borne à assurer son effet et sa plus grande portée en ayant recours aux vieux mots connus de tous.
 

Jihozápadní Mësto, PRAGUE 13, Luziny : QUELQUES REFLEXIONS SUR DES ENJEUX DE LA DENOMINATION D’UN ESPACE INCERTAIN

Laurent BAZAC-BILLAUD
CEFRES , Prague (République tchèque)

Jihozápadní Mësto, dont la construction a débuté en 1983 est le dernier des grands ensembles élevés à la périphérie de Prague, pendant la période communiste. Il s’agit d’une vaste zone de 15 km2, construite uniquement de panelaky, de grands immeubles en panneaux préfabriqués.

Attribué, après concours, à un collectif d’architectes représentant la " nouvelle génération " de l’époque (la fin des années 60), ce projet prenait place dans un vaste programme d’aménagement de l’ensemble de l’agglomération de Prague; il s’agissait de construire trois " villes satellites ", au nord (Severní Mësto), au sud (Jizní Mësto) et enfin au sud-ouest (Jihozápadní Mësto) de la capitale. L’objectif était, à terme de se doter des moyens de loger, dans ces nouveaux quartiers 300.000 habitants, près du tiers de la population de la ville à l’époque. L’ambition était bien de construire des " villes " (le mot Mësto = ville, ne laisse aucun doute là-dessus), permettant, au niveau de l’agglomération un équilibre stable et rationnel: le nom et donc l’identité de ces villes renvoi à leur position par rapport aux points cardinaux.

L’idée directrice des jeunes architectes en charge du projet Jihozápadní Mësto relevait également de cette ambition. Cependant, à la différence de ceux, responsables des deux autres projets (dessinés au début des années 60), trop éclatés ou trop déconcentrés, ils voulaient que leur " ville " soit " urbaine ". Ils la divisent en " quartiers " (les obytné soubory qui ont tous un motif urbanistique différent), conçoivent des blocks (c’est le nom qui, en tchèque, désigne les pâtés de maisons typiques de l’urbanisme de la fin du XIXème siècle), imaginent des búlvar. L’organisation de l’espace est rationnelle et cohérente. On crée des pôles d’attraction et de centralité autour des stations de métro: la ligne de métro sert d’ailleurs de colonne vertébrale à la " ville ", reliant les " quartiers " entre eux et représentant le lien avec Prague. Les noms des différentes parties de l’ensemble sont puisés dans le stock des toponymes de l’endroit.

Cependant, avec l’arrivée des habitants, le bel équilibre du modèle se modifie: les obytné soubory deviennent des sídlištë. L’appropriation de l’espace par les habitants se traduit, en effet, dans le domaine linguistique, par un certain nombre d’inventions. La plus spectaculaire est celle qui transforme les " superblock " de Luziny, motif caractéristique du quartier, en rondely, mot rare d’origine française, utilisé essentiellement par les historiens de l’art pour désigner des constructions de forme ronde.

Plus généralement, le sídlištë est un type d’urbanisme tellement lié à la période communiste que le mot en est venu à désigner plus qu’un espace géographique particulier, un type d’habitat, un mode de vie, un certain rapport à la ville. Déménager dans le sídlištë c’est en fait rejoindre une certaine norme, avoir accès à un cadre de vie connu au confort quasiment indépassable à l’époque communiste, un monde qui a ses caractéristiques propres (architecturales, démographiques, aménagement, mélange social). Au-delà, le sídlištë représente aussi un certain rapport à l’urbain: ce n’est ni la ville, ni la campagne, mais un type intermédiaire qui combine les avantages des deux situations.

Jihozápadní Mësto est le siège d’une administration locale qui a à sa tête un maire, élu par les habitants. Ce dernier a une double ambition pour son quartier: lui donner un rôle dans le cadre de l’ensemble de l’agglomération de Prague tout en créant une forte identité locale (drapeau, blason, devise). Le changement de nom du quartier (qui devient Prague-13 en 1994), lié également à un changement de statut juridique du quartier, doit être analysé dans cette double perspective:

  • cela permet de se débarrasser d’un terme (Jihozápadní Mësto) trop technique, trop " froid ",  trop peu identitaire.
  • cela permet également de réintroduire, dans le nom, le rapport à la capitale, à Prague. L’ambition finale étant de faire de Prague-13, " la porte de l’Europe ", un " quartier qui serait à Prague, ce que la défense est à Paris ".
C’est un autre objectif que poursuivent les habitants du village de Stodûlky autour duquel a été édifié le grand ensemble. Ceux-ci vivent comme adossés au Sídlištë. Ils stigmatisent ces quartiers modernes et, en se rebaptisant stariusedlici (littéralement vieux implantés), cherchent à défendre leur identité villageoise.

Jihozápadní Mësto, Prague-13, Sídlištë Luziny ou Staré Stodûlky, à travers cette querelle des dénominations, c’est bien un débat sur la nature réelle du quartier et sur son rapport à la ville qui semble s’instaurer.
 

DYNAMIQUES URBAINES, COMPOSITION TOPONYMIQUE.
Le cas de Bamako (Mali)

Monique BERTRAND
Université de Caen (France)

La capitale du Mali suggère une lecture croisée des modes de composition géographique et toponymique. La dynamique d’ensemble des paysages révèle d’abord les clivages (nord/sud), les gradients (densités décroissantes du centre aux périphéries) et les ruptures (ville lotie/quartiers irréguliers) de la progression urbaine. D’autres schémas d’insertion (habitat de cours, effet de générations citadines, régularisation de l’informel) dépassent pourtant ces grandes oppositions ou les nuancent au niveau très fin d’une véritable marqueterie urbaine. Dans ces périphéries que l’on voit successivement contrastées, unifiées et fragmentées en offre foncières kaléidoscopiques, difficile alors de cadrer l’analyse du processus de dénomination à une échelle spatiale dominante.

Une seconde lecture s’appuie sur l’analyse des noms et des référents sociaux qui les inspirent. Des strates toponymiques se sont bien ancrées dans l’espace urbain. Mais leur distribution géographique ne coïncide pas souvent avec la carte des structures démographiques et morphologiques. En effet, l’agglomération a multiplié sa population par dix dans les quarante dernières années. Ses divisions en lotissement, quartiers irréguliers et villages péri-urbains n’induisent guère de spécificité dans les types d’énoncés linguistiques, les registres lexicaux et les histoires toponymiques. Dans le cas de Bamako, où le bambara standard s’est fortement imposé comme langue véhiculaire, les typologies de noms conduisent donc à souligner de fréquentes discordances et diverses incertitudes sur la reconnaissance administrative de bien des quartiers et secteurs. Les éléments les plus marquants de cette fluidité urbaine sont les changements de noms et le chevauchement des logiques sociales (positives ou de crise, souvent fortement personnalisées) qui président aux pratiques de dénomination depuis plusieurs générations.

Comment interpréter ces écarts ? Compromis de la modernité citadine qui se coulerait mal dans le moule d’une catégorisation par trop univoque ? Biais de " modes populaires d’action politique ", qui entrent en concurrence, par le bas de la société citadine, avec les cadres institutionnels de l’urbanisme ? Jeux de mots, raccourcis et termes hybrides concurrent en effet à figurer l’espace social de la ville, en désignant les protagonistes d’une périlleuse quête de sécurité résidentielle ou d’une plus rare réussite citadine. Ainsi les transformations de Bamako renvoie-t-elle l’interprétation des mots à une combinaison de formes anciennes et nouvelles. On retiendra surtout que la dénomination des quartiers entérine ou catalyse une démarche d’appropriation foncière qui transforme l’espace en enjeu et en patrimoine. Dans cette optique, l’étude ne doit pas se limiter aux effets de lieux. Elle met également en lumière différentes temporalités de la socialisation citadine: le temps long d’une transition foncière, qui confronte des acteurs coutumiers et la raison domaniale moderne; les rythmes décennaux des encadrements politiques maliens, qui ont permis à trois républiques d’imprimer leurs marqueurs toponymiques dans la ville; enfin, les temps précipités d’une actualité de crise et les urgences de l’urbanisme opérationnel, qui combinent non sans heurts des emprunts toponymiques extérieurs et des inventions endogènes.

Au total, l’occasion nous est donnée d’articuler une perspective structuraliste, avec le cortège de catégories spatiales qu’elle fonde, et un regard relativiste qui postule le primat du citadin-locuteur pour justifier des choix de mots temporaires. Dans l’une comme dans l’autre, la production des noms apparaît bien partie prenante d’une modernité en devenir. Révélateurs de conflits d’appropriation foncière et de bornages territoriaux, les énoncés donnent sens à la dialectique des espaces et des sociétés. Ancrés et mobiles tout à la fois, ils impriment leurs effets contradictoires dans une carte incertaine et vivante. Termes fossilisés, héritages réactualisés, innovations bigarrées en sont les ingrédients essentiels, auxquels la plasticité du bambara continue de transmettre ses ressources.
 

L’EVOLUTION DE LA TERMINOLOGIE DES NOUVEAUX QUARTIERS EN ESPAGNE AU XIXe SIECLE

Laurent COUDROY de LILLE
Vie urbaine, Institut d’urbanisme de Paris (France)

En Espagne, au XIXe siècle, le lexique des nouveaux quartiers urbains connaît des turbulences (exploitation d’un corpus de sources généralistes sur la ville): fossilisation de certains termes, tandis que d’autres tombent en désuétude ou connaissent une brève émergence. Cependant, le terme d’ensanche semble s’imposer, à partir des années 1840, à la fois dans le vocabulaire du droit de l’urbanisme, dans la toponymie et dans les catégories génériques de l’espace urbain. Face à tous les termes concurrents, ensanche est celui qui affirme de façon la plus nette l’homogénéité, la cohérence ou la continuité d’un espace urbain en transformation et surtout en pleine expansion. Ce terme semble construire ou du moins entretenir une représentation unitaire de la ville, semble-t-il délégatrice des mutations urbaines en cours.
 

NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS: LA BANLIEUE-OUEST DE GENES
DENOMINATIONS OFFICIELLES ET OFFICIEUSES

Antida GAZZOLA
Université de Gênes (Italie)

Gênes a eu un développement urbain tout à fait particulier pour des raisons liées à la morphologie de la région (avec très peu de place entre la mer et les montagnes) et aux choix urbanistiques qui à la fin du XIXe siècle avaient positionnés dans la vallée du torrent Bisagno tous les services urbains " gênants " (cimetière, incinérateur des ordures, abattoir...) sur la côte est les quartiers résidentiels riches, sur la côte ouest les quartiers populaires et, toujours à l’ouest et dans la vallée du torrent Polcevera les industries.

En 1926, à la suite d’une loi du gouvernement, la ville fut transformée en métropole (la Grande Genova) avec l’annexion (forcée) de quelques communes à l’est et, surtout à l’ouest de Gênes. C’est toujours à l’ouest (près des lieux des travail et loin du centre et de la banlieue riche) qu’on commence après la seconde Guerre Mondiale à construire le logement social et c’est au même endroit qu’on choisit, dès les années 1960, les zones à urbaniser en application de la loi 167/62 où l’espace résidentiel a été souvent utilisé d’une manière informelle (potagers, baraques, etc.).

Au cours des années, il y a eu des changements dans la toponymie, dans la désignation des lieux, des quartiers, des types des logements (par exemple; CEP Case Economiche Popolari; ERP Edilizia Residenziale Publica; ERS Edilizia Rezidenziale Sociale; etc. peut-être pour respecter la pudeur croissante des décideurs au sujet de l’existence des pauvres, d’un côté, et, de l’autre, la susceptibilité des petits bourgeois ou de l’affluent society ouvrière propriétaire des logements in convenzionata, c’est à dire édifiés aux frais des particuliers, avec quelque petite facilité offerte par l’Etat, la Région ou la Commune).

La ville des décideurs ne s’appelle toujours pas comme la ville des citoyens autochtones, ni comme la ville des immigrés, provenant du sud d’Italie jusqu’à la fin des années 1960 et, plus tard, des pays en voie de développement.

" Les groupes sociaux désignent tous les aspects de la ville et ils confèrent leur véritable existence " écrivait Pierre Sansot (Poétique de la ville, 1984).

Ma communication est axée sur un bref aperçu des éléments historiques et territoriaux dont la connaissance est préliminaire à l’analyse des mots et des discours des différents acteurs (élus, décideurs, techniciens, citoyens autochtones et immigrés) qui aura le but d’essayer de comprendre, par rapport aux différentes parties de la ville et à ses objets, le sens et les motivations des mots, leur évolution dans la période considérée et les conséquences sur la vie sociale et l’image de l’espace.
 

DEVELOPPEMENTS URBAINS AU CAIRE A LA FIN DU XIXEME SIECLE ET AU DEBUT DU XXEME SIECLE

Nelly HANNA
Université américaine du Caire (Egypte)

Les villes de l’orient arabe ont connu, au cours du XIXème siècle, des changements importants, voire radicaux. Les savants ont très souvent eu tendance à analyser ou comprendre ces mutations en opposant la ville européenne à la ville indigène, la première représentant la modernité et l'efficacité tandis que la seconde évoque la tradition et l'histoire.

C'est à la fin du XIXème siècle que le Caire se transforma le plus. Cette communication a choisi d'analyser ces changements non pas selon le schéma ville européenne/ville traditionnelle ou ville moderne/ville indigène, mais en termes économiques. En effet, cette période vit l'émergence d'une nouvelle sorte d'économie qui avait besoin, pour se développer, d'une ville moderne et efficace, avec par exemple de meilleurs moyens de transport et de communication. Mais toute la ville ne fut pas concernée. Le Caire connut une expansion énorme au début du XXème siècle. La plupart du temps, les nouveaux arrivants étaient des paysans qui ne pouvaient plus payer les impôts sur leurs terres. Ils fournissaient de la main-d'œuvre bon marché pour la construction des nouveaux programmes immobiliers.

Avec l'augmentation de la criminalité et du vagabondage, due aux conditions sociales critiques de nombreux habitants de la capitale, l'espace fut alors conçu et divisé différemment. Des lois furent érigées pour protéger la partie moderne, européenne de la ville, et pour limiter la présence des éléments perturbateurs de la population.

Cette communication se propose d'analyser ce processus à travers les nouvelles lois, le vocabulaire et les divisions de l'espace qui ont résulté de cette situation.
 

NOMMER LES BANLIEUES DE TEHERAN

Bernard HOURCADE, Azadeh KIAN
CNRS, Monde iranien, Ivry-sur-Seine (France)

Les banlieues de Téhéran n’existent pas. La notion n’existe pas vraiment, et il y a plusieurs mots persans pour désigner ces nouveaux espaces urbanisés où vivent près de 20% des 9 millions de Téhéranais.

La structuration socio-spatiale ancienne de la ville de Téhéran entre le nord riche et le sud pauvre continue de marquer le vocabulaire urbain, de même que l’opposition ville/ campagne. Cela n’est pas sans implications sur l’identité, l’image et la gestion des banlieues.
 

MOTS, ESPACE URBAIN ET PERIPHERIE

Xotchil IBARRA IBARRA
Université de Guadalajara (Mexique)

Cet article est une étude des mots des habitants de la périphérie urbaine autoconstruite correspondant à deux colonies de la ville de Guadalajara, dans le contexte d’urbanisation accélérée des cinquante dernières années. Au moyen d’entrevues socio-linguistiques, on a cherché à comprendre les effets de cette rapidité sur la construction du bâti, sur les représentations et les désignations des habitants, à propos de leur colonie. A l’échelle du quartier, nous nous efforçons de repérer les relations qui s’établissent entre les différents termes qui désignent les fractions de l’espace urbain.

En premier lieu, et du point de vue contextuel, nous faisons référence aux dimensions de la croissance urbaine et l’expansion physique de la ville de Guadalajara pendant les derniers cinquante ans. Il importe de souligner le rôle que les espaces irréguliers ont occupé au cours de cette période et leur corollaire, l’accès au sol. Ainsi, dans une première partie, nous présentons les conditions spécifiques d’émergence et d’évolution de chacun des espaces de création récente.

En second lieu, une des questions que pose cette étude est le mode de désignation des espaces urbains comme point de départ. A partir de cette analyse, les relations entre les termes qui désignent et représentent certains espaces urbains permettent d’analyser les signifiés attribués aux termes dans une étroite interrelation qui leur confèrent sens et existence. De cette analyse, on peut conclure que le langage populaire des habitants de la périphérie de Guadalajara désigne leur espace par le terme colonia plutôt que par celui de barrio et que colonia conduit à la compréhension du mot fraccionamiento.

A partir de ces désignations, on peut classer les territoires sur la base des caractéristiques sociales, économiques et urbanistiques. Cependant, à l’intérieur de ces classifications, la colonia (irrégulière) est, par rapport à sa réalité spatiale, un terme un peu confus qu’on pourrait assimiler à barrio ou au contraire un lieu disposant de tous les services d’ordre social et urbain. Quoi qu’il en soit, ces deux termes sont assez éloignés de celui de fraccionamiento. La colonia, sa propre colonia, est un espace sans référence, sans dénomination, un espace en cours de formation qui, malgré quarante ans d’existence, attend d’être.

 

LA CONSTRUCTION DU FAUBOURG A BUENOS AIRES (1925-1947)

Alicia NOVICK, Horacio CARIDE
FADU, Université de Buenos Aires (Argentine)

L’objectif de ce travail est la genèse de la notion de faubourg à Buenos Aires, à partir de son utilisation dans les textes des techniciens.

Pendant les années 1920, la notion d’agglomération - qui inclut la ville et ses localités adjacentes - a éclipsé les autres dénominations. C’est une notion classique pour l’urbaniste, mais son incorporation au lexique des techniciens locaux se produit de façon contrastée avec la réalité dans laquelle ils sont immergés.

Le terme est traduit littéralement du français par des professionnels formés en Europe qui l’ont introduit dans une ville fédérée (1880) qui inclut à l’intérieur de ses frontières administratives de vastes terrains déshabités (1887). Au point que, au milieu des années 1920, le problème des " quartiers de banlieue " continuait à être posé dans les limites de la capitales. Que les urbanistes locaux prennent en compte en ce moment les communes " extraurbaines " prouvent que leur vision était influencée par ce qu’on peut appeler l’international contemporain sur l’expansion métropolitaine.

Cette vision a provoqué un changement profond dans les modes de représentation de la ville et de ses problèmes. La notion d’agglomération bonarense - plus tard Grand Buenos Aires - n’est pas seulement une réponse aux problèmes de croissance de la ville. Dans le cas de la capitale argentine, derrière la notion d’agglomération, transparaît une solution (le Plan régulateur) à la recherche d’un problème. La rencontre entre les deux termes de l’équation a eu lieu au cours des années 1930, quand, contrairement aux prévisions, la densification de la capitale a commencé à décliner de façon inversement proportionnelle à l’expansion des localités périphériques.

En 1947, le Quatrième recensement national de population et de logement a officialisé une catégorie territoriale, le Grand Buenos aires, qui comprend la capitale fédérale et dix-sept communes adjacentes. Cette nouvelle dénomination équivaut à une reconnaissance officielle de la croissance de l’agglomération qui, comme on le verra, est le point d’arrivée d’un mode de combinaison entre idées urbanistiques et réalités urbaines dans l’histoire de Buenos Aires.
 

DEVELOPPEMENT DES " EDGE CITIES ", OU COMMENT NOMMER DE NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS

Nick OATLEY
University of the West of England, Faculty of the Built Environment, Bristol (Angleterre)

On parle beaucoup de transition et de nouveaux espaces urbains dans la littérature actuelle sur les villes et l’urbanisation. Les processus sociaux, économiques, culturels et politiques ont changé. Cela s’est accompagné d’un certain nombre de modifications importantes dans les espaces au sein des villes et les relations entre ces espaces, visibles sur différentes échelles géographiques. L’influence des styles architecturaux post-modernes et la création d’espaces publics nouveaux (privatisés) ont affecté l’apparence et la perception que nous avons des constructions individuelles et de leur espace environnant. A l’autre bout du spectre, une nouvelle division internationale des villes est née d’un ordre économique global qui place celles-ci dans une hiérarchie fonctionnelle bien définie. Entre ces deux extrêmes, la forme des cités individuelles s’est modifiée. Elle comporte même une dimension - produit de la spatialisation sociale - selon laquelle l’espace est socialement construit sur le plan de l’imaginaire social, celui-ci comprenant autant de mythologies collectives et de présuppositions que de réelles interventions sur l’environnement bâti/paysager. A la fois réel et imaginaire, cet espace est symbolique (Shields 1991, p. 31).

Cette communication est centrée sur l’un des changements les plus frappants dans les modèles d’urbanisation, à savoir le développement d’un paysage multi-fonctionnel à la périphérie des villes existantes. Toutes sortes d’appellations ont été données à ce phénomène. Citons celle de technoburb (Fishman, 1987), qui définit une zone périphérique avec des " couloirs de croissance " où se développent centres commerciaux, parcs industriels, complexes de bureaux aménagés comme des campus, hôpitaux, écoles, et bien sûr logements, le tout s’étendant le long des axes routiers les plus importants ; ou celle de " technopole ", nouvel espace industriel composé de constructions basses et discrètes, disposées avec un certain goût au milieu d’un parc bien entretenu évoquant l’atmosphère d’un campus (Hall & Castells, 1994). Parmi les autres termes utilisés, on trouve galactic cities, pepperoni pizza cities, city of realms, superburbia, disurb, perimeter cities, peripheral centres, megacities, metroplex, posturbia, heteropolis, exopolis et perimetropolitan bow waves.

Cependant, c’est l’expression edge city de Garreau (1991 p. 51) qui a marqué l’imagination populaire. Elle définit " d’énormes communautés semi-autonomes, entrecoupées de routes, riches en emplois, qui se développent en marge d’un vieux tissu urbain, sur des terrains où rien n’existait dix ans plus tôt hormis des pavillons ou des pâturages ". Elles comprennent plus de 450 000 m2 de locations de bureaux - lieu de travail de l’ère de l’information - et 55 000 m2 de fonds de commerce, constituent une zone avec plus d’emplois que de logements, et sont perçues par la population comme formant une seule et même agglomération (pourvoyeuse de travail, de commerces et de loisirs), laquelle ne ressemblait en rien à une ville trente ans plus tôt, lorsque l’endroit aurait pu se transformer en banlieue ou en terres cultivables.

Bien que le mot edge évoque littéralement un bord, une périphérie, ces communautés ne correspondent ni aux zones marginalisées auxquelles il est fait allusion dans les oeuvres de Shields (1991), ni à des périphéries dans le sens économique du terme. Elles représentent la périphéralisation du centre et la centralisation de la périphérie. En tant qu’espaces de représentation, elles incarnent ce que Zukin (1991 p. 20) appellerait des " paysages de pouvoir ", basés sur la réimplantation de l’entreprise à l’américaine. Elles ne sont pas les franges marginales de la société, mais le " fer de lance" du processus de création des villes de par le monde. Elles incarnent la quête de " marge compétitive ", et accueillent souvent les milieux innovants. Pour Garreau (1991), qui inventa le terme, edge city symbolise " la représentation de l’esprit et du rêve américains se frayant une place dans l’histoire.

Utilisant l’expression de Lefebvre (1991) et ses trois concepts de l’espace (pratiques spatiales, représentations de l’espace et espaces de représentation), cette communication tente d’explorer la construction (sociale ) du sens urbain tel que représenté dans ces développements d’edge cities. Par rapport aux pratiques spatiales et aux représentations de l’espace, l’émergence de l’ edge city est intimement liée aux bouleversements des processus économiques et sociaux, aux changements technologiques et aux décisions d’investissements. Harvey (1989 p. 250) notait que " l’accumulation de capital induisait une refonte perpétuelle des espaces urbains pour répondre aux besoins de croissance de la production et de la consommation, aux nécessités d’expansion, de transformation du marché du travail, de nouvelles infrastructures sociales et physiques, et bien entendu à l’imposition de nouvelles formes technologiques ".

On peut interpréter les edge cities comme le résultat d’un processus global d’urbanisation capitaliste, comme une vague d’investissement dans un environnement bâti provoquée par des innovations technologiques ayant permis de changer radicalement la façon dont l’espace est organisé et offrant de nouvelles possibilités au processus urbain. Les nouvelles formes spatiales qui ont découlé de tout cela doivent beaucoup aux télécommunications par satellite, aux fibres optiques et aux technologies de l’informatique, lesquelles se reflètent dans certaines des appellations qui sont données à ces nouveaux espaces urbains (technoburb, flexspace...). En ce sens, les nouvelles périphéries peuvent être perçues comme " les espaces de projection de l’émergence d’une économie post-fordiste globale " (Keil 1994 p. 134).

Interprété en termes d’espaces de représentation (ou de processus de spatialisation sociale, comme Shields le décrirait), le développement de ces edge cities fait apparaître une construction sociale intéressante du sens urbain basée sur la mythologie collective des pionniers américains. Dans ce contexte, l’edge city incarne " la représentation de l’esprit et du rêve américains se frayant une place dans l’histoire. Edge city est la forme phénoménale, la toute dernière incarnation... de l’esprit dans le temps " (Sharpe & Wallock 1992 p. 393).

Se basant sur cette analyse, cette communication pose la question de savoir si ces processus de changement social, économique et technologique ont des conséquences similaires sur la forme construite des autres pays. A travers une brève analyse du phénomène de " suburbanisation " * des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, elle explore les facteurs contextuels qui pourraient expliquer les interventions différentes de certains autres pays, tant sur le plan économique que politique, juridique et culturel ; elle met en garde contre " une tendance inconsciente à conceptualiser à grande échelle (qui) peut amener, en perdant tout sens critique, à confondre forme et processus, et qui peut compromettre l’appréciation de la spécificité culturelle des formes suburbaines d’edge cities " (Freestone 1996 p. 3).

Cette communication note également que les débats en cours sur la façon de nommer les " nouveaux " espaces urbains renvoient à des discussions similaires dans les années 1960 et 1970. Le nouveau lexique qui en a résulté peut être vu comme un exercice de néologisme (aptitude à inventer de nouveaux mots ou donner une nouvelle signification aux anciens). L’exposé ne saurait trop recommander de faire attention en appliquant sans discernement des termes et des processus qui peuvent avoir une signification culturelle/locale spécifique et qui sont utilisés de façons très diverses par les processus socio-institutionnels. Nous devons soigneusement différencier les termes qui sont employés pour parler d’un phénomène physique ou spatial (ex. edge city, outer city, suburban downtowns, etc.) des termes qui décrivent ou suggèrent certains processus expliquant le développement des zones urbaines.

Nous devons enfin être sensibles aux spatialisations sociales, créatrices d’espaces symboliques qui véhiculent des messages complexes sur des géographies imaginaires. Pour développer une meilleure compréhension du paysage à la fois réel et imaginaire de l’urbanisation contemporaine, il est nécessaire que nous dirigions notre attention vers les processus qui créent ces zones métropolitaines suburbaines, tout en décodant la construction sociale du sens qui sous-tend leur symbolisme et leur iconographie. La communication se termine par un bref programme de recherche.

* Villes qui prennent toutes les caractéristiques des banlieues.
 

NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS ET RECOMPOSITIONS IDENTITAIRES EN MAURITANIE

Philippe POUTIGNAT et Jocelyne STREIFF-FENART
Université de Nice (France)

Isakha DIAGANA
Université de Nouakchott (Mauritanie)

Cette communication s’appuie sur les premiers résultats d’une enquête sur les deux villes de Nouakchott et de Nouadhibou qui représentent dans le contexte mauritanien l’ensemble des référents qui servent à construire la représentation d’une identité citadine " moderne ". On examinera plus particulièrement les catégories à travers lesquelles sont interprétés les nouveaux espaces urbains qui se sont constitués à la périphérie de ces deux villes au cours du processus d’urbanisation accélérée qu’elles ont connu.

A Nouakchott, l’alternance entre " déguerpissements " et laisser-faire (ou régularisations) a rendu possible que se développe un marché plus ou moins clandestin de terrain et un commerce pratiqué à grande échelle, entretenu et animé par des filières d’accession à la propriété foncière. Les quartiers périphériques qui se sont édifiés à la suite des opérations de déguerpissements et de la mise en place de nouveaux lotissements sont interprétés à travers des catégories urbaines comme celles de kebbe (dépotoir/bidonville) et gazra (usurpation du domaine public/ anarchie)qui, en même temps qu’elles donnent sens à ces nouveaux espaces, sont succeptibles d’être mobilisées dans des descriptions de personnes, des attributions de motifs ou des jugements de valeur ou encore dans la construction des réalités urbaines comme phénomènes politiques, dans le registre des débats de société de la presse nouakchottoise.

La situation de Nouadhibou est à cet égard fondamentalement différente, du fait d’abord de sa nature de ville régionale opposée à la centralité politique et administrative de la capitale : les qualifications et les différenciations de l’espace ne s’y stabilisent guère dans des systèmes de catégories socio-spatiales, faute sans doute de la possibilité d’une totalisation de cet espace dans un registre tient au rôle déterminant qu’ont joué dans son urbanisation les grandes sociétés industrielles liées à l’exploitation des ressources minières et halieutiques. La cité de Cansado, gérée par la Société nationale d’industrie minière, exemplifie cette spécificité du processus d’urbanisation : l’organisation socio-spatiale y reflète la visée administrative de l’entreprise se traduisant par une tentative de codification rigide de l’espace et de totalisation des différentes dimensions de la vie quotidienne dans l’univers industriel. L’essentiel de nos observations sur ce terrain ont porté sur la dynamique actuelle qui tend à l’intégration de ce territoire " réservé " dans l’espace urbain de Nouadhibou et à sa requalification comme banlieue résidentielle.
 

DE GUADALAJARA A RECIFE ET SALVADOR:
Du vocabulaire de l’action à celui de la légitimité urbaine

Hélène RIVIERE D’ARC
Avec la collaboration de Maurizio MEMOLI
CREDAL / CNRS, Paris (France)

Face à une extension urbaine dont les rythmes ont été, au Mexique et au Brésil, les plus forts du monde pendant trente ans, le mot de periferia a, à lui tout seul, contenu toutes les contradictions et problèmes sociaux qu’induisaient ces rythmes. Cependant, il n’est pas utilisé par les populations qui participent de ce type d’urbanisation qui, elles, divisent l’espace, le hiérarchisent, le rendent complexe.

Cela se traduit par des désignations diverses, non achevées, profondément porteuses de connotations sociologiques, en pleine évolution, mais dont on a la surprise d’observer que malgré leur signification encore peu consolidée, ces mots reflètent l’histoire d’une construction urbaine très différente entre le Mexique et le Brésil. Et cela en dépit d’un modèle actuel qui circule dans toute l’Amérique latine.

Cette communication rend compte de la première étape d’une enquête menée à Guadalajara (Mexique), à Recife et à Salvador (Brésil) dans les alentours semi-urbanisés populaires où le désir d’intégration succède à la valorisation de l’action collective.


ATELIER 2

La ville: les catégories de l’urbain

VILLE EN CHINOIS

Li DEHUA
Université Tongji, Shanghai (Chine)

Le terme moderne qui désigne la " ville " en chinois (chengshi) ne s’est formé que tardivement. L’étymologie du mot pose d’emblée une interrogation sur la manière dont les chinois ont conçu la ville. Le terme chengshi se décompose en effet en deux caractères qui signifient respectivement muraille (cheng), soit une ville fortifiée, et marché (shi). On a donc là deux dimensions fondamentales de la manière dont des concentrations urbaines pouvaient être désignées, soit en fonction d’une perspective administrative - seuls les chefs-lieux de comté (xian) étaient autorisés à ériger des murailles - soit en fonction d’une perspective fonctionnelle, essentiellement économique. Ces termes sont encore utilisés séparément de nos jours. Shi signifie encore marché, mais aussi municipalité. Cheng n’a plus que le sens de ville. Dans l’un et l’autre cas, toutefois, ils sont utilisés comme suffixes et non comme termes indépendants. La création du concept moderne de " ville ", que sous-tend le passage de la langue classique à la langue moderne au tournant du siècle, servira de piste à l’exploration des catégories mises en œuvre pour désigner les concentrations dans les différents registres de la langue chinoise aux XIX-XXe siècles.
 

NOMMER LA VILLE EN SITUATION

Chawqi DOUAIHY
CERMOC, Beyrouth (Liban)

C’est à partir de l’exemple de deux villes libanaises, Beyrouth et Tripoli que l’ensemble de ces réflexions concernant la désignation de la ville, sont faites. Si une ville a connu plusieurs noms, depuis celui de bâtin et zâhir al madîna, jusqu’au madîna tout court et madîna koubra (grande ville), en passant par madîna idâriyya (ville municipale) comme c’est le cas de Beyrouth, d’autres villes n’ont, par contre, connu qu’un seul nom, celui de madîna, comme il en est de Tripoli. En partant de l’hypothèse que la multiplicité des appellations dans un cas, et l’unicité dans l’autre, sont le produit, d’une part, du degré de l’extension de la ville, et d’autre part de l’identité des habitants qui habitent les agglomérations qui entourent la ville, et plus particulièrement des asabiya qui en découlent. Plus celles-ci sont fortes, plus les mots qui rendent compte des différents territoires entourant la ville rendent à se resserrer. Plus ces asabiya s’étiolent, plus la madîna a plus de chance de déborder, ne serait-ce que par l’appellation, sur l’ensemble de ces territoires. Ce qui nous entraîne à dire que le principe qui régit cette appellation réside plutôt à l’extérieur de la madîna qu’à son intérieur.

Du côté du langage savant. Qu’en est-il du côté du langage vernaculaire ? Plusieurs paramètres entrent en jeu. Le premier est celui du temps. Il paraît que chaque période ait sa propre nomenclature pour désigner la ville. Mis de côté la période ottomane, on a pu en repérer quatre. La première s’étend des années vingt de ce siècle jusqu’aux années quarante, dans laquelle la ville est appelée madîna et son centre aussi. Donc un seul mot pour traduire deux réalités. La seconde qui s’étend des années quarante jusqu’à la veille de la guerre au Liban (1975) se caractérisait par un changement qui a touché le centre ville. De madîna, il est devenu balad. Durant les années de guerre (1975-1990) qui constituent la troisième période, un autre changement s’est produit touchant toujours le centre ville, théâtre des combats les plus violents. Au balad pour désigner le centre ville est venu s’ajouter deux noms: celui de aswâq (pluriel de souk), et de wasat (milieu). Cette cohabitation qui ne durera que les deux premières années de la guerre ne tardera pas à éclater entraînant la disparition du mot balad. Si la disparition du mot balad est un prolongement logique de ce que ce centre est advenu (centre vide), ce qui est intriguant c’est la persistance du mot aswâq et du mot wasat qui d’ailleurs n’avaient plus rien du marché ni du centre. Il a fallu attendre l’arrêt des combats pour que tous ces mots disparaissent, et plus précisément à partir de l’année 1993, le jour où une société (SOLIDERE) soit chargée de la reconstruction de ce centre. Faute de nom, car il les a tous perdus, le centre s’appelle aujourd’hui mantaqat SOLIDERE (la région de SOLIDERE). S’agissant de Tripoli, la ville est désignée par deux noms, celui de madîna et de balad. Donc deux mots pour traduire une seule réalité (c’est une des différences avec Beyrouth). Ce qui correspond à balad à Beyrouth est appelé souk à Tripoli.

Le second paramètre est celui d’où l’on désigne la ville. Là aussi nous avons repéré quatre lieux. De l’extérieur lointain de la ville, celle-ci est désignée par son toponyme. De son extérieur proche, par son toponyme et par madîna (c’est le cas de beyrouth), par balad s’agissant de Tripoli. De l’intérieur de la ville c’est la madîna qui est utilisée. Et de ce dernier le centre ville est nommé balad (un autre point qui distingue nos deux villes). Si on emprunte le chemin inverse, en partant du centre ville vers les autres territoires, une autre logique plus réductrice est à l’oeuvre. Du centre, tous les autres territoires, quel que soit le lieu auquel ils appartiennent, perdront leurs noms, et seront désignés par leur toponyme.

Un seul territoire fait défaut à cette logique, puisqu’une partie des agglomérations qui entourent la ville du côté sud a un nom, celui de dhâhiya (banlieue), territoire qui abritait les nouveaux venus chiites en ville, comme il abritait tous les mouvements et organisations politiques issus de cette communauté.

Ce dernier point nous amène au dernier paramètre, celui de l’identité, entendue ici, celle de ceux qui désignent la ville. En effet les originaires de la ville la désignent, il est vrai dans un contexte bien déterminé, d’une façon autre que ceux qui sont considérés comme étrangers. Chaque fois que, la ville dans la bouche de ses originaires voulait exprimer son désarroi, défendre ce qu’elle appelle son intégrité, elle ne manquait pas d’afficher sa personnalité qu’elle considérait menacée. Beyrouth a un mot pour cela: " Beyrouth refuse " ou " Beyrouth n’est plus à ses enfants ". Tripoli a un autre mot, celui de balad: " les enfants de la balad " ou "les droits de la balad ". Dans ce contexte les deux mots, Beyrouth et balad sont des indicateurs d’identité.
 

DU QUARTIER A L’AGGLOMERATION : LES GLISSEMENTS DE SENS DU MOT MANILA (MANILLE, PHILIPPINES) AU XIXE SIECLE ET L’EMERGENCE D’UN NOUVEAU TERRITOIRE URBAIN

Xavier HUETZ DE LEMPS
Université de Nice-Sophia Antipolis
Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, Nice (France)

L’appropriation par une communauté d’une série de territoires emboîtés et d’échelles spatiales variables est un phénomène très complexe où se mèlent les relations entre l’individu et son environnement ainsi que des processus d’identification collective tout aussi opaques et variables d’un groupe à l’autre. La dynamique chronologique complique encore ces problèmes et il peut sembler difficile, voire impossible, d’étudier l’histoire des processus d’apprentissage et d’identification à des territoires.

Pourtant, les glissements de sens ou plutôt, dans le cas qui nous intéresse, les extensions de sens de certains toponymes nous semblent être de bons indices de la naissance de nouveaux territoires. Nous nous proposons d’étudier ici l’évolution d’un toponyme qui ne semble pas, à première vue, poser problème : Manila. En fait, si l’on prend garde de s’interroger systématiquement sur l’espace urbain que ce mot recouvre, des mutations très importantes apparaissent clairement au long du XIXe siècle. La comparaison de la situation au début du XIXe siècle et à la fin de ce siècle permet de résumer l’ampleur des changements. Au début du siècle, Manila ne désigne qu’un quartier très précis (la place-forte) d’une agglomération qui est pourtant déjà parfaitement repérable dans l’espace. Les autres quartiers sont qualifiés d’arrabales identifiés par opposition à cette Manille emmurée. A la veille de la Révolution de 1896, Manila désigne désormais clairement et presque unanimement l’ensemble de l'agglomération, composée de la place-forte (que l’on appelle désormais intramuros), des trois quartiers de rive gauche (Armita, Malate, San Fernando de Dilao) et des cinq quartiers de rive droite (Binondo, Tondo, Santa Cruz, Quiapo, Sampaloc).

L’extension de sens est donc indéniable, mais peut-on proposer une chronologie plus fine de cette évolution et existe-t-il des résistances ? Les sources (registres fiscaux, adresse des éditeurs) sont malheureusement très imparfaites. L’extension semble en fait résulter d’un consensus de plus en plus large sur les réalités spatiales que doit recouvrir le toponyme Manille, mais cet apprentissage est très lent et, à la fin du siècle, quelques habitants continuent de réserver l’usage de Manila à la seule place-forte alors qu’inversement une nouvelle extension qui engloberaait des communes limitrophes est en gestation.

La lenteur des évolutions est un indice de la complexité des forces qui sous-tendent ces phénomènes d’appropriation et les variations de sens du mot Manila semblent résulter d’un faisceau de causes au sein desquelles il est difficile d’établir une hiérarchie. L’évolution du découpage politique de la ville joue un rôle indéniable : de nouvelles combinaisons politiques sont mise en place tout au long du XIXe siècle et ces dernières tendent à épouser graduellement les limites réelles de l’agglomération. Pourtant, l’importance de cet ajustement ne doit pas être surestimée. Tout d’abord, les entités politiques restent longtemps trop larges ou trop étroites par rapport aux limites de l’agglomération. De plus, la chronologie de l’invention de ces nouveaux découpages administratifs ne correspond qu’imparfaitement à celle des changements de sens que nous avons repéré précédemment : parfois en avance, les nouvelles divisions politiques pourraient jouer le rôle de guide dans l’apprentissage de la population ; parfois en retard, elles ne seraient que le reflet d’un changement des mentalités.

L’évolution du sens du toponyme Manila semble aussi entretenir d’étroites relations avec les profondes mutations spatiales que connaissent les fonctions de l’agglomération. L’extension du port, la spécialisation de certains quartiers mais aussi l’apparition dans les anciens faubourgs de fonctions jadis réservées à la seule place forte entraînent une multiplication des rapports fonctionnels entre les différentes parties de l’agglomération. De plus, la séparation de plus en plus fréquente et nette entre lieu de résidence et lieu de travail (qu’elle soit voulue ou subie) ou la mise en place de nouveaux réseaux de transport ont pour conséquence de multiplier les déplacements et, sans doute, de faciliter par ce biais l’apprentissage d’un espace urbain plus étendu.

Ces modifications profondes de l’espace politique ou économique de Manille ne doivent cependant pas nous faire oublier l’importance des clivages spatiaux, sociaux, raciaux et culturels au sein de l’agglomération : l’évolution du toponyme est-elle réellement le fait de l’ensemble des couches de la population urbaine ? Traduit-elle une appropriation symbolique partagée par tous ? Le manque absolu de sources pour une large part de la population nous interdit de répondre à cette interrogation et des conclusions bâties grâce aux documents produits par les élites de la fortune et de la culture ne peuvent être étendues sans risque à tous les groupes socio-ethniques.
 

NOMMER LES VILLES A L’EPOQUE MODERNE EN FRANCE: LE DISCOURS DES GEOGRAPHES

 Christine LAMARRE
Université Jean Moulin, Lyon (France)

Pour comprendre la conception que l’on avait autrefois de la ville dans les milieux savants, les écrits des géographes constituent une des meilleures introductions. A l’exhaustivité des dictionnaires et des cartes soucieux de qualifier toutes les agglomérations, ils ajoutent une explication des symboles cartographiques et des termes qui était bien nécessaire à une époque où les cartes ne disposent pas de légendes.

Comme toute science de l’époque moderne, la géographie s’est édifiée d’abord par référence à l’antiquité, à l’œuvre de Ptolémée précisément. Elle conserve la forte image d’une comparaison des villes aux étoiles, puis, un classement diffus de ces mêmes villes établi sur la notion ambiguë de magnitude (éclat et grandeur). La magnitude s’appliquait aux étoiles, elle est transposée aux villes. La répartition s’opère en catégories centrées mais aux limites floues et discontinues. Cette typologie s’observe jusqu’en 1771.

Pourtant, dès le XVIIème siècle, l’observation de la réalité urbaine d’une France bien diverse dans son peuplement que ces géographes (souvent aussi ingénieurs-militaires) ont pratiquée, les a rapidement amenés à critiquer les classements ptoléméens. L’histoire, l’évolution des villes, plaide aussi contre toute liste immuable, comme s’y oppose la diversité des appellations données au même genre d’agglomérations dans les provinces. L’expérience n’apporte que confusion et nécessité de reconstruire une notion uniforme de la ville dans le cadre du royaume.

Cela se fera au prix d’une transformation de la définition de la ville. Petit à petit de lieu consacré par l’histoire, elle devient pour les géographes une agglomération peuplée et active dont le révélateur est uniquement le nombre des habitants. Ensuite la rigueur des chiffres poussera naturellement à désigner des seuils à partir desquels naît la ville, ce que feront abondamment la législation révolutionnaire puis les statistiques du XIXème siècle.

L’acceptation universelle de ce nouvel indicateur simple et tranché a entraîné la perte de tout un vocabulaire qui s’appliquait au " presque ville " ou à " l’encore ville ", de la villace à la bourgadelette, ce qui assure le triomphe au moins apparent du quantitatif sur le qualitatif.
 

LE LEXIQUE POLITIQUE DE LA CITE D’ANCIEN REGIME EN AMERIQUE ESPAGNOLE

Annick LEMPERIERE
Université Paris I (France)

L’exposé se propose d’une part de recenser le vocabulaire employé pour désigner les établissements humains dans l’Amérique hispanique, d’autre part de mettre en évidence les paramètres culturels (théologiques, juridiques, politiques) qui permettent d’interpréter les valeurs collectives dont était porteur le lexique de la ville sous l’Ancien Régime. La première partie tente de montrer les points communs, d’origine théologique et juridique, entre cité (ciudad) et village (pueblo), à travers la notion, ici chrétienne, de " république ", qui permet d’intégrer juridiquement et politiquement les Indiens vaincus et évangélisés. La seconde met l’accent sur la spécifité de la cité, du point de vue de sa constitution et de ses fonctions politiques: sièges des autorités royales, rôle de représentation des intérêts des habitants face à la couronne, autogouvernement et " police " au sens large. Enfin, la troisième partie évoque les représentations de l’urbanité à l’époque des Lumières, la différenciation culturelle entre cité et village et, à l’intérieur de la cité, entre la traza et les barrios, les quartiers extramuros.
 

ISTANBUL OU LES IMPASSES DE TOUTE QUALIFICATION DE L'URBAIN

Jean-François PEROUSE
CIEU, Toulouse (France)

On sait qu'il existe dans la langue turque actuelle, concomitamment (et concuremment ?), deux termes correspondant au mot français "ville" : l'un, issu de l'ottoman (et emprunté au persan) : sehir, l'autre plus öztürk (c'est-à-dire plus "turc pur") : kent. A ces deux traductions ou équivalents on pourrait ajouter les termes anglais (town ou city), non turcisés, parfois usités. Les qualifications de la ville se forgent davantage à partir de la forme kent, dans la mesure où, en tant qu'öztürk, elle est réputée mieux se prêter au principe d'agglutination de la langue turque.

Ceci posé, on soulignera d'emblée le peu de pertinence, pour notre propos, de la définition officielle, c'est-à-dire statistique en définitive, de la ville turque : puisque selon les termes de la "loi sur le rural" (köy yasasi) est considérée comme ville toute "unité de peuplement" (yerlesim birim) de plus de 10.000 habitants. Cette définition (grossière) conduit en effet à caractériser comme ville, sans distinction a priori, à la fois le Grand Istanbul, la commune centrale d'un arrondissement d'Istanbul (par exemple Sultanbeyli) et une simple commune périphérique de l'aire urbaine. Cette première catégorisation officielle, même nuancée de critères morphologiques (continuité du bâti) se double d'une autre, purement administrative celle-ci, qui a trait au statut (avantageux et convoité) de "municipalité", accordé aux communes en fonction de "qualités" diverses et variables, définies de façon assez arbitraire. Ce statut, de fait, est attribué à des unités de peuplement dont la population peut osciller de 2.000 à 25.000 habitants..., en fonction de logiques très politiciennes : les affinités des "leaders locaux" avec le (ou les) partis au pouvoir national semblent déterminantes dans cette promotion.

Parallèlement, on rappellera le lien fort qui existe dès l'origine (1923) en Turquie entre réforme de la langue et aménagement urbain. En effet, l'épuration de la langue (entreprise à partir du début des années 1930) est allée de pair avec une volonté de "mise aux normes occidentales" de l'espace urbain (en tout cas de la capitale, et des plus grandes agglomérations). Malgré tout, cette exigence de pureté lexicale demeure de nos jours, bien que largement déconnectée de celle d'un ordre urbain. Dans cette optique, on pourrait évoquer les réactions suscitées par le rapport officiel de la partie turque pour la conférence "Habitat II" (qui s'est tenue à Istanbul en juin 1996). Une de celles-ci, parue dans un grand quotidien turc, dénonçait l'utilisation indue et systématique, en urbanisme, de termes "étrangers" (classés en fonction de leurs origines étrangères par son auteur outré), préférés à tort à des mots öztürk existant.
 

PREMIERES REFLEXIONS AUTOUR DES TERMES DE CASALI ET BORGATE:
Permanence et efficacité du vocabulaire rural dans les villes d’Italie

Colette VALLAT
Université d’Artois, Lille (France)

On remarque, dans la péninsule italienne, une réelle inadéquation du vocabulaire administratif à la réalité contemporaine. Alors que les termes techniques de rioni, quartieri, suburbi et circoscrizione sont apparus progressivement pour désigner légalement des territoires urbains toujours plus étendus, ils semblent fort peu usités et les toponymes anciens sont plus utilisées que la froide et fonctionnelle numérotation officielle des circonscriptions.

Mais sans doute y a-t-il lieu de s’interroger, en Italie, sur des persistances étymologiques qui dépassent la préservation de simples toponymes pour faire de termes spécifiquement ruraux comme ceux de borgate (bourgades) ou de casali (hameaux) des termes urbains génériques alors que, comme partout en Europe, les cités italiennes ont franchi leurs remparts, fait éclater leurs limites administratives et conquis de vastes aires rurales sous l’effet de pressions démographiques, sociologiques et économiques. On apporte un début d’explication à ce fait curieux en remarquant que cette persistance répond au fait:

- que longtemps la campagne comme à Rome a cerné de très près la ville,

- que bien des terres arables ont été gagnées de haute lutte sur une nature ingrate (bonifications de zones paludéennes, riches mais dangereux sols volcaniques),

- que l’urbanisation s’est souvent greffée sur des bourgs de colonisation agricole ou sur des bourgs approvisionnant traditionnellement une grande ville dont ils dépendaient statutairement,

- que la notion de métropole est encore bien floue en Italie, elle se met en place par défaut et n’est pas, par conséquent une notion forte.


ATELIER 3

Les registres socio-linguistiques et l’urbain

" LE BROUHAHA DES PETITES MEMOIRES A LA RENCONTRE DES LANGAGES SAVANTS: ESTHETIQUE MODERNE ET CITOYENNETE A SÃO PAULO
DE 1890 A 1940

Stella BRESCIANI
Université de São Paulo (Brésil)

Dans tous les textes qui évoquent la capitale de l’état de São Paulo se retrouve la persistante affirmation d’une ville qui est passée par un développement extraordinaire pendant les vingt-trente dernières années du XIXe siècle. Que ce soit au travers de la présence des voies ferrées dès 1870 ou de l’arrivée en masse d’immigrants européens depuis 1885, il y a toujours une façon de dire la ville qui la partage entre le bourg paisible des " paulistes " et des étudiants de la faculté de Droit du Largo (place) de São Francisco et la ville moderne, commerciale et industrielle, pleine de vie et constamment renouvelée par les oeuvres urbanistiques et architectoniques; une ville modifiée de fond en comble par la présence et l’activité de ses nouveaux habitants. Ville ancienne, désignée par le mot burgo et ville moderne, désignée par le mot métropole. Ce partage de la ville en deux temps dure jusqu’aux années cinquante, moment où la ville vit un essor inouï en terme d’extension territoriale, et où l’hégémonie de l’esthétique moderne des nouveaux immeubles l’emporte sur les styles plus anciens, surtout l’éclectique massif, et sur la façon de vivre de ses habitants. " São Paulo a été trois villes pendant le siècle ". Cette maxime est pratiquement devenue une évidence en soi, une certitude que personne ne nierait: la ville en taipa (pisé) avait en effet été substituée par la ville en brique, elle-même remplacée, quelques années après, par la ville en béton.

Retracer les mots qui ont produit une ville moderne: São Paulo au XXe siècle, est l’objectif central de cette communication. Nous commencerons par nous pencher sur les professionnels de la ville: les écrits des autorités administratives, des médecins sanitaires, des ingénieurs et urbanistes dresseront un autre registre de langage, le langage technique et savant sur la coupure de la ville en deux temps.

Nous nous attacherons ensuite aux mémoires des vieux habitants, des articles de la grande presse et de la presse ouvrière pour répertorier le lexique populaire qui forme un brouhaha mouvant, instable et parfois même moqueur sur la ville et ses territoires différenciés, sur le décalage entre le vieux centre-ville, les quartiers populeux, industriels et ouvriers et les beaux quartiers nouveaux, aménagés et bâtis selon les plus modernes conceptions urbanistiques et architectoniques. C’est là, pour ainsi dire, un registre populaire du partage entre l’ancien bourg et la ville moderne.

Notre hypothèse de travail pour ces registres de langage porte sur les échanges entre ces deux réseaux sémantiques qui s’articulent, bon gré mal gré, sur les présupposés du savoir des sanitaristes, mais aussi sur l’empreinte de l’aménagement urbain/ urban improvements : melhoramentos urbanos. Le terme melhoramentos sert donc de mot-clef dans les enjeux déterminant la façon dont on envisage la ville, désigne les questions à résoudre et intervient dans le tissu urbain.

Dans les rapports des présidents (gouverneurs) de la province de São Paulo des années 1880, les expressions saúde pública, salubridade pública et higiene pública constituent les sous-titres des activités octroyées au département des Travaux Publics en ce qui concerne l’eau potable et le tout-à-l’égout, mais aussi le nettoyage des rues, des places et des jardins publics, sans oublier, les préoccupations avec les épidémies (surtout le choléra morbus) venues d’Europe par le port de Santos.

L’expression melhoramentos materlais désigne toutes les initiatives des pouvoirs publics et de particuliers souhaitant doter la province des moyens matériels pour assurer son " progrès ", encore un mot-clef. Le terme melhoramentos est donc lié à l’aménagement de la ville de São Paulo en tant que domaine privilégié dès le rapport présidentiel de l’année 1886 et recouvre le drainage des marais riverains des rivières Tamnduatei et Anhangabaú, toutes deux pratiquement en plein centre ville: l’édification de l’Hospedaria dos imigrantes, de la Penitentiaire, de l’Hospice des Aliénés, de l’Ecole Normale et des gares; l’élargissement et le prolongement de rues anciennes et le percement de rues nouvelles; l’éclairage des espaces publics d’où l’on veut retirer les ambulants et dont les " kiosques " devront être réglementés. Et c’est encore ce même mot melhoramentos que l’on retrouve dans les textes savants des années 1940, aussi bien que dans la presse et les conférences académiques, que dans les projets d’aménagements pour la ville produits par des ingénieurs et urbanistes. Bref, nous y voyons un noyau des réseaux sémantiques où les notions sanitaires et les préceptes d’une esthétique " moderne " restent sous-jacents aux textes.

Un réseau sémantique à peu près semblable peut être retrouvé dans les petites mémoires des habitants de la ville, les chroniques de la presse et les récits des mémorialistes. Les mauvaises conditions hygiénique des quartiers populaires, l’entassement des cortiços et le manque des gares des autorités publiques pour les commodités nécessaires à une vie saine et productive sont l’objet de dénonciations continuelles de la presse ouvrière de l’époque et font toujours surface dans les mémoires écrites ou orales de leurs anciens habitants. Mais leurs récits évoquent aussi la suspension du temps gris du travail quotidien aux moments où les crues de la rivière Tamanduatei transforment les quartiers de Brás et Mooca (les plus grands quartiers ouvriers) en une Venise brésilienne. La logique des mémoires populaires, moins rigide, entremêle donc souvenirs affectifs et considérations critiques pour nous offrir une autre ville, pleine d’aspects contradictoires.

Trois ans après la proclamation de la République en 1889, les quartiers populaires plus anciens, surtout Santa Ifigênia, ont été l’objet d’un rapport très détaillé de la part d’un comité de la mairie de São Paulo. Le mot cortiço est alors au centre des préoccupations du gouvernement pour la santé et la morale de la population ouvrière, et les rapporteurs s’occupent de classer ces " habitations collectives " en catégories différenciées en fonction de leur organisation architectonique et de leur emplacement dans la ville. C’est déjà une ébauche de plan pour le développement de la ville que de la diviser en zones urbaine et suburbaine; en centre ville, quartiers anciens et quartiers nouveaux. La maison, riche ou pauvre, devient dans les récits la cellule ou bien l’unité minimale de la ville, donc l’objet d’attention privilégié des autorités. Ce sont les maisons populaires, surtout, qui sont encore l’objet de projets et d’un congrès d’habitation tenu à São Paulo en 1931. La presse ouvrière publie régulièrement des articles faisant également mention aux mauvais effets des cortiços sur la santé et la morale populaire.

Les voies de communications-percements de rue, élargissement et prolongement de rues anciennes, désencombrent des places, drainage des marais, construction de ponts sur rivières et de viaducs sur les nombreuses vallées de la ville à topographie accidentée et les équipements urbains, l’éclairage des rues, les transports collectifs, le tout-à-l’égout et la distribution d’eau potable sont le centre permanent de l’attention des pouvoirs publics et des habitants de la ville. C’est non seulement l’existence de jardins publics et d’arbres dans les rues, mais surtout la présence/ absence de ces services qui sert de base au classement en bons et mauvais quartiers. L’architecture- styles, maximisation de la rentabilité/ occupation de l’espace, fonctionnalité sont autant d’autres préoccupations qui viennent unir le sanitarisme et l’esthétique entre 1890 à 1940. La condition de citoyen passe, ne saurait être isolée de la participation active dans les melhoramentos de la ville, aussi bien du côté de la population aisée, que de la classe ouvrière.

 

SOME OBSERVATIONS ON THE POPULAR REPRESENTATION OF THE URBAN SPACE : THE SANTA LUCIA QUARTER IN NAPLES

Alessandra BROCCOLINI
Dipartimento di Studi Glottoantropologici
Université "La Sapienza" , Rome (Italie)

La recherche monographique anthropologique que j’ai effectuée dans le centre historique de Naples est le point de départ de ma contribution. Elle vise à susciter un débat sur la relation entre la représentation populaire de l’espace urbain et les modes de vie de type communautaire - soit le logement et la vie sociale - tout en présentant une vision plus large de l’interaction existant entre le langage vernaculaire et celui des élites. La zone urbaine considérée est le quartier Santa Lucia, situé dans le centre historique de Naples.

Je commence par comparer les dénominations savantes de cette portion d’espace urbain et la terminologie locale utilisée pour définir l’espace lui-même : borgo, rione, quartiere. Je procède ensuite à l’identification de quelques terminologies vernaculaires couramment employées pour définir des parties internes ou externes de cette zone spécifique et ses usages locaux. Je termine en essayant de faire apparaître l’interaction anthropologique entre le langage populaire qui caractérise l’espace urbain et la façon dont l’espace est habité.

L’examen de ces trois dimensions me permet d’avancer deux hypothèses, en souhaitant qu’elles susciteront une discussion comparative sur le sujet :

1) Là où une tradition vernaculaire existe, comme à Naples, l’usage du langage vernaculaire et de celui de l’élite n’est pas seulement l’expression d’une dynamique sociale, mais aussi celle d’une dynamique culturelle spécifique liée au problème de l’identité urbaine.

2) Dans certains contextes urbains spécifiques particulièrement complexes comme celui de Naples, la relation entre l’espace et le langage ne peut s’étudier sans prendre en considération le rôle important du mode de vie dans la définition de l’espace urbain. La production sociolinguistique qui se rattache à cet espace semble subir l’influence d’un mode de vie caractérisé par la stabilité résidentielle et par des liens (parents, quartier) obligatoires.
 

LES LIEUX DE LA VILLE

Angel APARICIO
Luis GALIANA
Carmen GAVIRA
Agustín HERNANDEZ
Université polytechnique de Madrid (Espagne)

A partir de 1986 et à la suite de l’informatisation du service postal en Espagne, on dispose d’une base de données contenant la totalité des voies des 75 villes espagnoles les plus importantes. Près de 150.000 dénominations de rues permettent d’identifier l’espace urbain d’Espagne et de nommer les lieux, c’est-à-dire de les différencier par l’histoire, la situation topographique, la technique, ou même la planification de la ville. Cela permet en même temps de mettre à jour une identité urbaine pour l’ensemble du pays.

L’histoire de la ville en Espagne prise dans son ensemble, son accumulation de cultures, sa lente croissance et sa récente explosion métropolitaine, rendent difficile la recherche d’éléments qui identifient le fait urbain de façon générale.

Nous prétendons par ce travail, analyser les dénominations de ce vaste réseau viaire sur tout le territoire et identifier les termes généraux des lieux de la ville.

En éliminant les toponymes et ceux relevant strictement de l’histoire (qui donneraient évidemment lieu à un autre sujet important de recherche), nous avons constitué trois groupes de termes pour mener notre analyse:

- géographiques (topographie et phénomènes physiques)
- techniques (architecture et ingéniérie)
- urbanistiques (structure et extension)

La manière qu’ont ces dénominations d’apparaître, de se répéter ou de se renforcer dans les différentes villes, en relation avec des accidents, des constructions ou des modifications du territoire ou de nouvelles figures de planification et croissance, débouche sur une lecture de l’espace urbain. Par cette lecture, la toponymie se transforme en la plus fidèle description de la ville, tout en obéissant à une logique plus savante et plus riche, servant de lien entre le savoir populaire sur le territoire et les dénominations techniques de ceux qui le planifient et le contrôlent.
 

LE RABc ET LE cAQAR A TUNIS A L’EPOQUE MODERNE

Abdelhamid HENIA
IRMC, Tunis (Tunisie)

Cette communication retrace dans la longue durée les " aventures " de deux mots relevant du lexique foncier de la ville de Tunis ; le rabc et le caqar. A l’origine, dans la langue arabe classique, le mot rabc désigne la " résidence confortable ". Aujourd’hui, il désigne la partie couverte des souks de la médina. Le mot aqar a connu, dans le passé, des usages différents d’un lieu à l’autre et d’une époque à une autre. A quoi correspond l’évolution sémantique de ces deux mots ? Quelle en est la signification ?

Au premier stade de son évolution, le mot rabc ne désigne plus à Tunis au XIVe siècle, une " résidence confortable " comme avant, mais les boutiques (h’ânût), unités de base des souks dans la médina. En Egypte, en revanche, le mot de rabc continue toujours de désigner un immeuble d’habitation jusqu'à nos jours. Cependant, seules les habitations collectives destinées à la location sont concernées par cette appellation. Nous saisissons là le facteur commun se trouvant à l’origine de l’évolution sémantique du mot rabc tant en Egypte qu’en Tunisie. Ici et là, le mot a évolué pour s’identifier, presque exclusivement, aux biens de rapport de type urbain. Par conséquent, la maison d’habitation dans la ville de Tunis, n’étant guère perçue comme un bien de rapport, perd sa qualité de rabc.

Ce premier stade de changement sémantique correspond à une époque (XIIIe-Xve s.) au cours de laquelle la ville de Tunis connaît une importante prospérité grâce aux profits du grand commerce, facteur décisif dans le développement de l’activité artisanale et commerciale qu’abritent les boutiques dans les souks de la ville.

A Tunis, quand plus tard la nature des biens urbains à usage d’habitation évoluera (ils passeront de la valeur d’usage à la valeur marchande), le mot rabc connaît un autre stade dans son évolution sémantique. Il se réalise progressivement, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. A l’époque, Tunis connaît une pression démographique qui a provoqué la création d’un marché de location des biens à usage d’habitation. Devenus biens de rapport, ces derniers se voient, eux aussi, promus au rang de rabc. C’est ainsi que le mot rab en vient à partir XVIIIe siècle à exprimer à Tunis, sans discrimination particulière, toutes sortes de biens-fonds urbains.

Quant au mot caqar, il a connu lui aussi une évolution sémantique, significative à plus d’un égard. Depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, sous l’influence du droit européen en matière foncière, le mot se présente comme une notion juridique abstraite désignant tout bien-fonds de quelque nature qu’il soit. Pourtant à l’origine, le mot prend un emploi différent selon l’endroit et l’époque. A Tozeur, au sud-ouest de la Tunisie, les actes notariés du XVIIIe siècle attribuent au mot caqar le sens de maison par opposition au mot jidâr (littéralement petit mur de terre pour retenir l’eau d’irrigation) qui, lui, sert à désigner les biens-fonds ruraux dans la palmeraie.

Au XVIIIe siècle, on assiste à Tunis à un changement progressif dans la nature des sources de revenus de la classe dirigeante. C’est l’époque où l’agriculture s’érige en source importante de revenus et l’appropriation de la terre prend une autre valeur. Ceci se réalise surtout à la suite de la croissance de la demande internationale en produits céréaliers. La terre devient de plus en plus l’une des principales sources de revenus ; sont alors apparus des changements au niveau de la terminologie foncière. Jusque là, on avait pas encore dans la terminologie foncière de l’époque un terme autre que le mot rabc pour exprimer d’une manière nuancée les biens-fonds. Il faut attendre le XVIIIe siècle, pour que se développe dans les actes notariés l’usage du mor caqar pour désigner exclusivement les biens-fonds ruraux.

L’évolution sémantique que subissaient ces deux mots à l’époque moderne, résulte directement de la transformation de la nature économique de la propriété des biens-fonds dans le milieu tunisois.
 

LA VILLE DES AUTRES

Abderahmane MOUSSAOUI
Université d’Oran (Algérie)

Les urbanisations massives, depuis l’indépendance, ont entraîné une prolifération de nouveaux quartiers urbains dans les périphéries de toutes les villes algériennes. Produits dans l’urgence, ces territoires urbains ont été dénommés également dans l’urgence. Cependant les différentes appellations de ces nouveaux tissus obéissent à des logiques de désignation qui varient selon les auteurs et les usages.

Deux systèmes coexistent de manière générale: celui de l’administration et celui des usagers. L’un et l’autre se présentent sous forme de champs discursifs obéissant à des logiques différentes, voire opposées. Celui développé par l’administration (glorification de la puissance militaire nationale, affirmation de l’enracinement culturel dans le monde arabo-musulman et stigmatisation de la colonisation) a pour objectif la construction de l’Etat-nation. Quant à l’autre système de désignation, il est fait de groupes différenciés obéissant à des déterminants multiples (âge, origine sociale et géographique, statuts et rôles etc.). Ce deuxième système (désaveu du système officiel) véhicule un vécu et un imaginaire communs.

Ce système informel de nomination a préexisté à l’Etat indépendant. Il continue aujourd’hui encore à bousculer les logiques des pouvoirs centraux. A côté de l’adaptation phonétique, la réappropriation du nom par sa traduction dans l’imaginaire endogène est la modalité d’expression de la langue de l’usager.

En Algérie, les caractéristiques de ce registre informel sont l’humour, la dérision et la stigmatisation. Par ce moyen sont décriées et la sphère politique et les pratiques sociales.

A travers une telle problématique se profile la question de la langue et de la mémoire collective, autrement dit celle du lien social.
 

GAGNER PARCELLE AU BURKINA FASO

Liliane PIERRE
I.U.P / Vie Urbaine / LOUEST, Paris (France)

Première étape de la construction d’une méthode d’observation de la famille terminologique en usage pour dire l’attribution des terrains destinés au logement dans le cadre d’opérations contrôlées par la puissance publique, la démarche présentée est un repérage de fragments de dire qui nous sont apparus porteurs d’un questionnement intéressant pour l’observateur extérieur qui vient interroger un moment très fort d’une histoire nationale.

Faute d’un appareil méthodologique spécifique au texte urbanistique, c’est un appareil méthodologique d’analyse du discours existant pour le texte littéraire qui est appliqué au dire de l’événement-attribution de parcelles.

* Un extrait de compte-rendu de réunion de la Commission nationale d’urbanisme est, du point de vue de la mise en scène énonciative, soumis à un triple questionnement: peut-on lui reconnaître une appartenance à un genre de discours spécifique ? Peut-on y déceler des registres langagiers de référence ? Comment qualifier le rôle donné à l’objet du discours qui était un avant-projet de lotissement ?

* Dans le cheminement que nous avons appelé du lexique au discours ce sont, outre les comptes-rendus de réunions, des textes réglementaires, des lettres et des notes de services qui sont prétextes à l’observation de cas d’hybridation énonciative et langagière. Un exemple est donné par l’expression " il faut épargner les investissements " dont notre expérience de terrain nous a permis de savoir qu’elle est un détour métaphorique financier pour dire: il faut éviter de détruire les constructions présentes.

* Sous le titre manières de dire et de non-dire nous observons le sort fait à la suppression, dans la réglementation foncière, de la propriété privée des particuliers dans des formulations juridiques, administratives et médiatiques. Cela nous permet d’établir que, dans le discours urbanistique, la question de l’identité du sujet énonciateur est essentielle et de montrer que c’est la manière de dire qui appartient à l’un ou l’autre langage, pas la chose dite. Le langage administratif et le langage médiatique ont pris la forme langagière juridique de la propriété indépendamment de la mise en acte de la loi, dans une logique de contamination uniquement lexicale.
 

LES LEXIQUES DES FAUBOURGS DE BUENOS AIRES : UN APPORT METHODOLOGIQUE A PARTIR DE L’ANALYSE CRITIQUE DU DISCOURS

Irène VASILACHIS DE GIALDINO
CEIL-CONICET, Buenos-Aires (Argentine)

L’objectif de cette présentation fut d’analyser de façon comparative et dans une perspective interdisciplinaire où s’unissent la sociologie et la linguistique, trois textes érudits (deux écrits par Della Paulera et un par Hardoy et Saterhwaite, produits à différents moments historiques, afin de déterminer la relation entre les modèles interprétatifs de la réalité supposés dans chaque texte par les habitants et le lexique utilisé pour caractériser trois paradigmes. L’un de ceux-là est la ville et ses environs ; le deuxième leur relation et le processus de transformation qui les accompagne, et le troisième, les sujets qui participent de la planification et de la construction de ces villes. L’analyse de ces textes a été lexicale, syntaxique et sémantique ; on a employé les concepts de réseaux sémantiques, de noeuds du réseau sémantique et de modèles interprétatifs de la réalité. De même qu’on a étudié les paradigmes argumentaires, l’usage de métaphores et les différentes façons de représenter l’action sociale.

Les conclusions qui ont surgi de ce travail peuvent être résumées de la façon suivante :
 

  • Les habitants ont différents recours linguistiques pour convaincre, dans ce cas, le lecteur de l’opportunité, de la légitimité et de la validité de ses affirmations et des propositions qu’ils émettent.
  • Ces affimations et ces propositions s’expriment dans les textes par l’intermédiaire de différents paradigmes argumentaires qui supposent : a) un modèle de société et d’organisation sociale ; b) une ou plusieurs formes de différenciation ou de hiérarchisation entre ses membres ; c) un type de relations sociales prédominant et malgré tout d) une possibilité plus ou moins grande de la part des acteurs sociaux individuels ou collectifs de construire et transformer la société. L’ensemble de ces présupposés constitue le modèle interprétatif sur lequel se fonde le locuteur. Ce modèle se manifeste au travers des vocables et des mots qui se répètent dans les réseaux sémantiques tissés dans le texte. Ces termes configurent les noeuds de ce réseau. Ainsi, dans les textes de Delia Paulera, les mots organisation et ordre, liés au paradigme argumentaire affirmatif, révèlent l’enracinement de la conception de cet auteur dans un modèle interprétatif basé sur une approche scientifique positiviste. Par ailleurs, dans le texte de Hardoy et Satterhwaite, le terme illégal constitue le noyau d’un réseau sémantique qui oriente le lecteur vers un changement de contenu de ce mot significatif, une fois reconnu le modèle interprétatif des auteurs qui peut être résumé comme relevant d’un paradigme épistémologique matérialiste-historique et d’un paradigme interprétatif. Ainsi, l’ illégal de l’occupation de terres perd son lien avec l’exigence d’une sanction juridique, du fait qu’il est représenté comme conséquence d’un état de nécessité qui attribue la responsabilité aux acteurs.
  • L’emploi de vocables semblables mais de contenu sémantique différent dans les textes de Della Paulera et d’Hardoy et Satterhwaite rend compte de la difficulté à réaliser une analyse lexicale des textes sans effectuer en même temps une analyse syntaxique et sémantique, et de la nécessité des habitants de relier cette analyse sémantique avec les modèles interprétatifs proposés.

  • ATELIER 4

    Langues savantes, langues techniques

    LA VILLE DES INGENIEURS: ROME 1870-1890

    Denis BOCQUET
    Université de Provence, Aix-en-Provence (France)

    Rome devient capitale de l’Italie après la prise de la ville en septembre 1870 par les troupes italiennes et la chute du pouvoir pontifical. Elle est frappée quelques semaines plus tard, au cours des derniers jours de 1870, par une grave inondation du Tibre, qui met d’emblée sur le devant de la scène politique la question des travaux publics, au travers du besoin urgent de remédier à cette situation de vulnérabilité face aux crues du fleuve.

    Dès les premiers jours de l’inondation, et pour des décennies, fleurit toute une littérature technique sur la ville, fruit le plus souvent du travail des ingénieurs, qu’ils soient du Ministère des travaux publics, du Génie civil, de la commune, de sociétés privées ou indépendantes.

    Les travaux durent jusqu’aux lendemains de la première guerre mondiale, et les décisions prises par le ministère ne tarissent pas le flot des publications, chaque péripétie du chantier et de la politique locale ou nationale étant bonne pour proposer de nouveau des projets auparavant écartés, pour critiquer ce qui se fait, pour demander des comptes, des explications.

    Tous ces ingénieurs proposent des solutions pour protéger la ville du fleuve, et tous voudraient que leurs idées soient retenues. Derrière ces propositions on lit bien souvent la volonté de tel ou tel camp politique, les garibaldiens ou les cléricaux notamment, de marquer la ville de son empreinte.

    Un nouveau lexique fait à cette occasion, son entrée dans la vie romaine, celui de la technique, débordant souvent même le cadre de la seule littérature de spécialistes, les débats trouvant de larges échos dans la presse.

    Il semble qu’au travers de l’analyse du vocabulaire employé par les ingénieurs, on puisse mettre à jour une véritable vision de ce qu’est la ville, de ce qu’elle devrait être et des moyens pour passer des difficultés de la ville inondée à la ville idéale, digne capitale de la nouvelle Italie.

    Le premier fait marquant concerne sans doute le lexique de la ville ancienne, affublé de connotations péjoratives, et celui du traitement que l’on veut faire subir à cette ville trop vulnérable aux inondations, et donc indigne d’être comparée aux grandes métropoles européennes.

    Au-delà de ce diagnostic, on peut distinguer dans la littérature étudiée l’affirmation d’un lexique de l’idéal technique d’une ville que l’on veut rattacher par les travaux publics à la modernité européenne, en la régularisant et en l’aménageant.

    Puis, dans une troisième phase, distincte chronologiquement, on voit poindre, à l’extrême fin du XIXe siècle, le lexique d’une ville de la technique qui bute sur celle de la spéculation puis sur celle du patrimoine.
     

    GENESE D’UNE LANGUE DE L’URBANISME EN EUROPE (1909-1942)

    Hartmut FRANK
    HFBK, Hambourg (Allemagne)

    Véronique FAUCHEUR
    Berlin (Allemagne)

    Panos MANTZIARAS
    Paris (France)

    La recherche se fonde sur l’hypothèse que, parallèlement à la constitution de l’urbanisme en tant que discipline autonome, on assiste à une homogénéisation des termes décrivant les concepts, les méthodes, les outils, de l’urbanisme en Europe.

    Cette homogénéisation se ferait selon le processus suivant:

    a- Introduction d’un terme au vocabulaire disciplinaire d’un pays;

    b- Evolution initiale du signifiant correspondant à une phase de précision du signifié;

    c- Fixation du terme, afin de faciliter la communication au sein d’un même espace linguistiques et entre différents aires linguistiques.

    Cette fixation-institutionalisation d’un terme, qui dévoile un rapprochement d’idées et de pratiques peut avoir deux conséquences sur le rapport entre le signifié et le signifiant:

    a- La cristallisation du signifié et sa conséquence incapacité d’évoluer sur la base de nouvelles données, ou

    b- Le glissement sémantique du terme suivant l’évolution du signifié qui ne s’enregistre plus au niveau du signifiant.

    Notre intérêt est davantage celui d’historiens de l’urbanisme que de linguistes. Il se porte sur la constitution de l’urbanisme en tant que nouvelle discipline au tournant du siècle et sur son évolution. Cependant la constitution d’un langage disciplinaire ainsi que son évolution nous semblent être des indicateurs précieux de ces processus. Les analyses parallèles des termes employés, de l’évolution des rapports entre signifiants et signifiés et de l’évolution des traductions nous fourniront des éléments qui permettront de confirmer ou d’infirmer diverses hypothèses concernant la discipline. Ces hypothèses émergeront tantôt de l’analyse pure des textes de notre corpus, tantôt du croisement de cette analyse avec des données provenant de notre savoir général d’historiens de l’urbanisme.

    La recherche est menée à partir des publications de la Fédération internationale de l’habitat et de l’urbanisme (International Federation for Housing and Town Planning) qui d’une part ont l’avantage d’être parus régulièrement en trois langues (Allemand, Anglais, Français), d’autre part représentant la mémoire d’un des " lieux " de discussion les plus importants en Europe en ce qui concerne la constitution de l’urbanisme en tant que nouvelle discipline.

    Notons, à titre indicatif, qu’en 1928, Raymond Unwin prend la présidence de la fédération suite au décès de Hebenezer Howard. Les vices présidents sont, à l’époque, Louis Bonnier pour la France et le Dr. R. Schmidt pour l’Allemagne. Parmi les membres des pays affiliés (Angleterre, France, Allemagne, Espagne, Bulgarie, Italie...) figurent Cornelius Gurlitt, Hermann Jansen et Joseph Stubben, Marcel Poète et Henri Sellier.

    Ces publications regroupent:

    - Les comptes-rendus des 17 congrès qui ont eu lieu entre 1924 et 1939,
    - Le journal mensuel de l’association publié jusqu’en 1944.
     

    POUR EN FINIR AVEC LE MOT URBANISME

    Jean-Pierre FREY
    CNRS - LOUEST, Paris (France)

    Notre démarche n’a nullement l’intention de proposer une définition normative de plus à toutes celles auxquelles se sont essayé nombre de bons esprits. Elle partira des avatars des acceptions de ce mot par certains de ceux que nous pouvons appeler des propagandistes, insistant ainsi d’emblée sur le fait qu’il s’agira, par hypothèse, tout autant d’un instrument de légitimation symbolique d’un fait social considéré comme tel dès lors qu’il est nommé, que d’une sorte de slogan dans les luttes de construction d’un champ.

    Le mot lui-même et ses conditions historiques d’apparition, de même que ses dérivés et ses traductions, ont fait très tôt l’objet de controverses et de discussions supposées érudites au sein d’un milieu somme toute assez limité d’universitaires et de praticiens préfigurant les métiers actuels de l’urbain, toujours à la recherche d’identités nouvelles et de légimités institutionnelles.

    Une approche philologique, notamment à partir des dictionnaires et des encyclopédies, permet de mettre en évidence les ambiguïtés, les erreurs et la désinvolture avec lesquelles un sens tente de s’imposer. Manifestement quelques auteurs, rapidement considérés comme faisant autorité dans un champ naissant et aux destinées incertaines mais prometteuses, vont faire de l’apparition du mot lui-même un argument permettant d’affirmer l’émergence de réflexions nouvelles se démarquant des expériences étrangères en la matière. Erreurs, coquilles et approximations successives vont quelque peu brouiller les cartes de cet acte de naissance, au point que les rédacteurs des articles concernant ce mot dans les dictionnaires s’abstiendront progressivement d’y faire allusion, non sans avoir recopié inconsidérément des formulations antérieures, c’est-à-dire sans en avoir vérifié les sources et la fiabilité.

    Au-delà du constat d’un usage péremptoire d’un mot aux origines et aux acceptions douteuses, c’est la construction d’un champ interdisciplinaire de conceptualisation et d’action qui est en cause. En reprenant dans cet article de nombreuses citations d’auteurs ayant usé (et même abusé) des vocables urbanisme et urbaniste, nous entendons non seulement appuyer notre réflexion sur des matériaux concrets, mais aussi orienter le regard du lecteur vers la diversité des disciplines ou professions invoquées à l’appui des essais de définition. Et de la même façon qu’il serait possible d’engager un travail de recherche sur les diplômes, les titres qu’ils confèrent et la légitimité réelle ou illusoire et démagogique dont ils créditent les porteurs sur le marché des compétences, nous pouvons envisager de travailler sur la pertinence des énoncés à partir des qualités réelles ou affichées des locuteurs. Le lecteur aura sans doute compris que, pour nous, ce que recouvre le mot urbanisme doit une bonne partie de son sens à l’espace des positions qu’occupent ceux qui usent de ce vocable pour parler d’un certain nombre d’objets dont personne ne saurait avoir l’exclusivité. Faire autorité en la matière relève donc fortement de la reconnaissance de la pertinence des discours par les personnes déjà autorisées, en vertu des crédits qu’apportent l’expérience opérationnelle, l’attribution des titres ou une légitimité gagnée par une ascension dans les institutions.

    Bref, nous ne saurons vraiment ce que veut dire le mot urbanisme que lorsque nous serons en mesure de refaire l’histoire de ce qui s’est fait au nom de ce vocable dans des cadres institutionnels académiques ou professionnels qui restent encore divisés sur le sujet, en comprenant les raisons de l’échec de l’institutionalisation de la profession d’urbaniste, et en rendant raison des divergences de vue théoriques ou doctrinales dont nous ferons l’hypothèse qu’elles doivent beaucoup aux disciplines de référence et à leur degré d’accréditation dans les milieux scientifiques d’un côté, politiques de l’autre.
     

    DE L’ URBANIZACION DE CERDA (1860) A L’URBANESIMO MODERNE (1902)

    Javier GARCIA-BELLIDO
    Ministère des travaux publics, Madrid (Espagne)

    Cette communication procède par repérage des concepts désignant ce qu’aujourd’hui on considère comme la discipline de l’urbanisme, à partir des mots construits sur la racine urban. Si l’on excepte l’apparition en France du mot urbanisme décontextualisé en 1842 (Radonvilliers), le premier terme spécifique pour nommer l’art de bâtir les villes, Stadt-baukunst, civic ou public art ou arte de la construcción de ciudades qui s’utilisaient alors dans toute l’Europe, fut créé de façon intentionnelle et consciente par Cerdá en 1860 dans une acception disciplinaire large d’urbanisation et par la publication du premier traité moderne d’urbanisme qu’est la Théorie générale de l’urbanisation en 1867. Ensuite, on suit son apparition en France en 1873 avec urbaniser (About), en Anglais en 1884-88 avec to urbanize, en Autriche et Allemagne en 1889-1890 avec son équivalent Städtebau (Sitte et Stübben). City planning apparaît aux USA en 1902 (Olmstedt) et town planning en Angleterre en 1904 (Harsfall); en Italie est ajouté le suffixe -ismo avec urbanismo et urbanesimo en 1902 (Contento) et 1910 (Rinaldi), et en français apparaît urbanisme en 1910 (Clerget), langue à partir de laquelle il se répandra comme mouvement artistique et social (-isme) désignant la concentration dans les villes. Il fera son apparition en Espagne en 1919 par le terme urbanismo, pour désigner la pratique et étude disciplinaire dans son ensemble, ce qui restreint en fait le mot primitif cerdien d’urbanización à son acception actuelle de " processus de construction des infrastructures de base pour les maisons de la ville ".

     

    DES EGOUTS A L’HORIZON REGIONAL

     Sônia MARQUES - Université de Pernambouc (Brésil)
    Fernando DINIZ MOREIRA - DAU- UFPE (Brésil)
    Telma de BARROS CORREA - EESC- USP (Brésil)

    Ce texte est un des premiers produits des recherches du groupe RECIFE concernant les catégories de l’urbain. Il s’intéresse plus particulièrement aux catégories savantes, aux mots dont se sont servis les différents spécialistes et intellectuels lorsqu’ils envisagent les problèmes de la ville et de ses territoires, depuis le début du siècle jusqu’aux années soixante-dix.

    Au niveau des pratiques opérationnelles, cette période débute avec la visée " sous-terraine ", qui va de pair avec les actions pour l’embellissement de la ville, assainir et embellir sont les mots d’ordre (Diniz). Bientôt, cependant, la cible pour l’intervention n’est plus la ville elle-même, mais la région, puisque les causes des problèmes urbains sont censés exogènes. D’une approche régionale, celle de la planification des années cinquante (Marques), on viendra rapidement à celle du territoire national, trajectoire parsemée d’interventions concernant le logement qui vont du genre cités ouvrières : les vilas aux grands ensembles modernes (Corrêa).

    Le changement de dimension spatiale se fait accompagner d’un changement du temps prévu pour l’intervention. Alors que le sanitarisme intervient sur le présent, le développement régional annonce ou en tout cas, prétend annoncer un devenir. La planification technocratique lors du régime militaire quant à elle sera capable de travailler sur les deux temps: elle annonce un nouveau pays que les techniciens sont en train de planifier mais qui résultera d’interventions très concrètes et bien visibles.

    Néanmoins, les discours changent de façon beaucoup moins nette, le glissement du langage est assez subtil, plein de détours et de nuances. Lors des premières décennies, en effet, ville et corps humain sont associés très nettement, comme l’attestent les nombreuses analogies entre espace urbain et organismes vivants remplies des mots que les spécialistes empruntent de la biologie et de la médecine. Mais dès que l’horizon régional apparaît on assistera au déclin progressif de la référence biologique au profit d’un langage technocratique, moins figuratif et plus abstrait.
     

    LE LEXIQUE PARTAGE DES ARCHITECTES ET PAYSAGISTES, ENTRE LANGUE SAVANTE ET LANGUE ORDINAIRE

    Frédéric POUSIN
    CNRS LOUEST, Paris (France)

    Les concepteurs, architectes, paysagistes, ont recours à un vocabulaire fluctuant, non stabilisé que chacun charge de signification particulières. Les termes que nous étudions, paysage urbain, espace public, espace vert, parc expriment néanmoins un savoir revendiqué qui chevauche le domaine de l’architecture et du paysagisme. Ils sont censés appartenir à un vocabulaire spécialisé, mais en réalité, dans leur usage, ils fonctionnent plutôt comme des termes de la langue commune. C’est à partir des situations de conception et des pratiques qui les sous-tendent que nous cherchons à comprendre comment se construit le sens d’un terme à partir d’une polysémie de départ.

    L’objectif de cette recherche consiste à établir les valeurs sémantiques des mots ou locutions utilisés par les concepteurs des espaces de la ville, pour les confronter ensuite aux valeurs sémantiques de ces mêmes mots, telles qu’elles apparaissent dans une métalangue (ouvrages théoriques, définition de dictionnaires, d’encyclopédies...). Il s’agit d’examiner les continuités et discontinuités entre un vocabulaire intimement lié à la maîtrise d’une pratique et un vocabulaire savant issu d’un souci de représentation donnant lieu à métalangage.

    L’étude porte sur le temps présent et sur un corpus en langue française et anglaise, afin d’étudier les processus de sémantisation dans des contextes professionnels et culturels différents. Les perspectives de traduction, par les questions spécifiques qu’elles posent, apparaissent comme un enrichissement pour notre propos. En langue anglaise, nous étudions les termes urban landscape, townscape, public space, green area, green zone et park.

    La communication présente le projet de recherche, quelques précisions sur le statut du lexique professionnel, la constitution d’un corpus d’énoncés recueillis principalement dans la presse professionnelle et la méthode d’interprétation sémantique inspirée de la théorie des prototypes, enfin, à titre d’exemple, l’analyse du terme espace public.
     

    A PROPOS DE RESEAU URBAIN.
    AVENTURES DE MOTS DANS LE LEXIQUE SAVANT
    ( Le cas de la géographie)

    Denise PUMAIN
    Université Paris I (France)

    Marie-Claire ROBIC
    CNRS EHGO, Paris (France)

    Les auteurs étudient les variantes des mots ou expressions exprimant l’existence d’un système de relations entre les villes et leur environnement spatial. Une forme, celle de " réseau urbain ", s’est fixée dans la géographie française à la fin des années cinquante. Du point de vue de la théorie géographique, elle peut être associée à la " théorie des lieux centraux " élaborée notamment par W. Christaller (1933) et par A. Lösch (1940), qui a été adoptée par la communauté scientifique internationale pendant la décennie cinquante-soixante.

    D. Pumain et M.-C. Robic examinent quelques avatars de l’expression de réseau urbain (voire réseau de villes, système de ville, modalité...) dans la géographie française. En envisageant d’abord la longue durée (depuis le début du XIXe), elles tentent d’analyser les connotations qui l’entourent, et dont témoignent des définitions, des méthodes d’étude, des catégories savantes associées à la recherche sur l’objet ainsi désigné, ainsi que des représentations graphiques ou cartographiques. Elles rappellent les controverses et les substitutions terminologiques qui se sont produites dans le champ de la recherche urbaine lors de périodes d’échanges entre géographes d’appartenance nationale différente (cf. les relations franco-britanniques du début XXe), et lors de périodes caractéristiques de l’aménagement du territoire: années soixante et années quatre-vingts, quatre-vingt-dix.

    Elles tenteront d’éclairer ces observations du jeu entre mots et concepts dans la pratique scientifique par trois points de vue:

    1- Celui de l’affirmation identitaire et des rapports de force (corporatiste, disciplinaire, idéologique...).

    2- Celui des transferts de vocabulaire scientifique.

    3- Celui de l’imaginaire des formes associé aux mots de la langue savante.
     

    VILLAS ET JARDINS PRISONNIERS
    Le lexique de la ségrégation à São Paulo
    dans le discours de ses architectes, urbanistes et réformateurs (1890-1990)

    Margareth DA SILVA PEREIRA
    Universidade federal fluminense, Rio de Janeiro (Brésil)

    Le texte explore les silences, les glissements de sens et la fixation des contenus dans la désignation des zones d’expansion urbaine à São Paulo. Ville libérale, la forme matérielle de l’agglomération est le résultat de l’action de l’initiative privée de même que le lexique employé pour désigner ses fragments de tissus urbains et de communautés. Il n’y a pas de désignations techno-administratives " normatives ", " neutres " ou encore de nature " générale " destinées à nommer des phénomènes d’urbanisation globaux. Parmi la mosaïque de noms propres qui désignent les lotissements qu’ont formé la ville, la plupart exhibe des noms composés commençant soit par le mot vila soit par le mot jardim. A l’examen d’un siècle d’action technique et administrative, il s’agira d’analyser les enjeux idéologiques et pratiques qui guident le " choix " de ces mots.


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