UNESCO Social and Human Sciences
 
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Colloque " Les mots de la ville "
Paris, 4-6 décembre 1997

RESUMES DES COMMUNICATIONS II

ATELIER 5

Les vocabulaires de la stigmatisation urbaine

L’ITALIEN DU TOURNANT DU SIECLE ET LE FAVELADO D’AUJOURD’HUI

Maria Ruth AMARAL de SAMPAIO et Anna Lucia DUARTE LANNA
Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’Université de São Paulo (Brésil)

A partir des années 1870, la ville de São Paulo a connu une forte croissance résultant de l’afflux d’une élite qui s’urbanisait, de travailleurs ruraux habitant déjà le Brésil également attirés par la vie urbaine, et d’une grande majorité d’immigrés.

Ces travailleurs pauvres, essentiellement les Italiens, s’inséraient dans la vision générale des élites brésiliennes qui disqualifiait à la fois le travail manuel et les travailleurs.

La ville paysanne et timide, concentrée sur la colline centrale, commença à s’éparpiller. Dans le nouvel aménagement de l’espace, le centre devint de plus en plus un lieu de commerce et de prestations de services. Sur les hauteurs se constituèrent les premiers quartiers exclusivement résidentiels destinés aux élites. Sur les flancs des côteaux de l’arête centrale, occupant les plaines cultivées ainsi que les grandes surfaces abandonnées pour cause d’improductivité et insalubrité, commencèrent à se former les quartiers d’habitation et de travail, généralement le long des voies ferrées.

Deux problèmes se posent dans les villes qui connaissent de telles transformations : la salubrité et les habitations. Du traitement donné à l’un et à l’autre et de leur rapport avec les classes travailleuses émergeront à la fois une manière typique d’habiter - le cortiço - et une façon exemplaire de traiter les habitants du cortiço, par l’exclusion et la consolidation de préjugés les associant à des maladies, des vices et des dangers.

Les quartiers de travailleurs furent doublement mal vus. D’abord pour la concentration d’une main-d’œuvre, qui bien que nécessaire, était indésirable et menaçante. Ensuite, pour sa façon de vivre, collective, plurifamiliale et insalubre.

Les cortiços se constituaient généralement de bâtiments occupant un espace à l’intérieur d’un pâté de maisons, presque toujours dans la cour d’un immeuble. Ils étaient construits à partir d’une série de pièces semblables, rangées les unes contre les autres. Il y avait dans la ville d’autres types d’habitations encortiçadas : des maisonnettes, des hôtelleries, des hôtels de troisième ou quatrième catégorie et de vieilles maisons à deux étages transformées en cortiços. Ceci n’empêchait pas une vision romantique et civilisatrice du cortiço.

Les tentatives d’éliminer ce type d’habitat, surtout dans le périmètre urbain, constituèrent une première et vigoureuse manifestation de ségrégation spatiale de la population travailleuse et de stigmatisation sociale.

Tout comme le cortiço au tournant du siècle, une autre façon de se loger se popularisa à São Paulo à partir de 1970. La crise qui suivit la période de " miracle économique " augmenta la paupérisation et transforma le favelado en un personnage permanent de la vie urbaine. La favela se caractérise pour être une terre envahie - généralement des terrains publics.

Il est commun de trouver des habitations dont la porte d’entrée et la fenêtre de façade constituent les seules ouvertures. La maison s’allonge vers le fond, et les pièces arrière sont comme des alcôves, leurs murs étant collés à ceux des maisons voisines. La pièce principale fait fonction de séjour et de cuisine. Elle est bien souvent le noyau initial du logement, à partir de laquelle les autres pièces ont été rajoutées. Pour parvenir à ces maisons, on passe par un autre terrain, ou par des ruelles étroites qui peuvent avoir 80 cm de large.

A la fin des années 50, la présence du favelado n’était pas encore marquante dans la ville de São Paulo. En 1993, il représente 19,2% de la population totale. En 1980, les cortiços représentaient 18% de cette même population.

Les favelados qui peuplent São Paulo sont de nouveaux acteurs urbains, tout comme l’avaient été les Italiens au début du siècle. Ils sont pour la plupart originaires de la région du nord-est du Brésil, et caractérisent un nouveau type de main d’œuvre : ce ne sont plus des carcamanos ou des " turcs voleurs " mais des nordestinos paresseux et indolents, des jecas-tatus (des pécores), en d’autres mots le rebut de la nation.

Mais les visions romantiques se maintiennent, s’associant aux préjugés et à l’exclusion qui frappent ces immigrés. Elles se basent sur l’idée que ces nordestinos apportent à la ville un peu du pittoresque d’un Brésil archaïque.

Pourtant, de façon beaucoup plus consensuelle que pour les Italiens, ces favelados - les nordestinos - seront identifiés au vice, au banditisme, à la saleté et à la dégradation. Dns ce sens, la favela est plus qu’une définition technique qui se réfère à l’occupation illégale d’un terrain. Elle se réfère à une forme spécifique d’appropriation de l’espace : la précarité, l’absence de confort et d’intimité, qui en fait inévitablement un lieu dangereux.

Les différences marquantes entre les deux périodes abordées n’empêchent pas d’associer le lieu, la forme d’habitation et l’identité des travailleurs à des images d’exclusion, de vice, de marginalité et de vagabondage. Nous pouvons même suggérer que cette association et cette stigmatisation sont aujourd’hui plus fortes.

 

MADINA / MEDINA
Ecarts et glissements de sens. Mots de l’espace et identités territorales.
Le cas du Maroc

Abdelmajid ARRIF
IREMAM, Aix-en-Provence (France)

Définition de médina en français courant:

a- Petit Larousse: (mot arabe signifiant ville), Ville arabe près de laquelle s’élève une ville européenne

b- Petit Robert, 1972 (mot arabe): Partie musulmane d’une ville (opposée à la ville européenne) en Afrique du Nord (spécialement au Maroc)

Les définitions citées en exergue, datant bien des années après l’indépendance des pays concernés (1972), gardent la mémoire d’une période bien datée; à savoir la période coloniale. Le sens donné au mot médina trahit le grand partage au centre des perceptions et des représentations du territoire urbain marocain de cette période. Celles-ci nous restituent un espace double, marocain et européen, que règle un ordre de " proximité " et de distance, voire d’ " opposition ".

Cette manière de voir, cristallisée et sanctionnée par un lexique, renvoie à un moment historique des villes marocaines qui correspond à la période coloniale où la ville est posée en terme de frontalité et de juxtaposition de deux territoires urbains dont la désignation et la qualification seront, dès les premières années du protectorat au Maroc, fixées. On parle, alors, de ville indigène, de vieille médina et de nouvelle médina et, par opposition, de ville européenne. Ces désignations et qualifications connotent, au travers d’un opérateur symbolique qu’est la toponymie, une forme d’identification par différenciation et catégorisation de deux entités territoriales et sociales marquées par une proximité spatiale.

Les catégories de médina et de ville européenne deviennent des catégories génériques pour désigner non seulement un espace mais concomitamment un mode de vie, une organisation sociale et un ensemble de valeurs différenciant la société marocaine de celle européenne.

Alors que le terme médina dans l’usage qu’en font les Marocains avant et après le protectorat français, renvoie à un ensemble territorial urbain large opposé à l’espace rural, ce terme, dans l’usage européen, voit sa référence territoriale se rétrécir pour ne concerner, dans un espace urbain en extension, que le territoire historique des villes marocaines. Il ne s’applique pas, dans l’usage qu’en font les différents acteurs de la ville coloniale, les voyageurs, habitants européens, chercheurs, etc., aux extensions urbaines réalisées pendant cette période qui sont situées à distance de cet espace historique.

Ces extensions seront désignées comme éléments de la ville européenne en constitution, fondateurs d’une nouvelle territorialité, comme éléments de rupture historique et de différences culturelles, ou bien comme éléments fondateurs de la Nouvelle médina: nouvel espace de résidence des Marocains. Cette dernière désignation marque bien la qualification ethnicisante attachée au mot médina. Elle s’intègre à un ensemble de désignations marquant des oppositions entre ville musulmane / ville européenne, ville arabe / ville européenne, ville blanche / ville indigène, vieille ville / ville nouvelle, etc.

Ces formes de classement des territoires dans la ville et du territoire de la ville relèvent de deux registres:

- l’un de nature cognitive: description d’un territoire, de ses propriétés, ses formes spatiales et sociales;

- l’autre, de nature stéréotypique: description relevant des jugements de valeur, des représentations de l’Autre et de son espace, ethnocentrisme, construction identitaire (ethno-types), etc.

La frontière entre ces deux registres n’est pas forcément étanche.

Cette variation d’échelle (toute la ville ou une partie), de désignation et de signification que subit le terme de médina à des moments historiques différents (avant le protectorat, pendant le protectorat, après le protectorat) mérite d’être interrogée.
 

LA PARTIE OUEST DE GENES : ENTRE STEREOTYPE ET STIGMATISATION

Sabrina CAPRA
Université de Gênes (Italie)

Cette communication s'intéresse à la partie ouest de Gênes et aux processus qui mènent à la stigmatisation et à l'emploi de stéréotypes territoriaux. Le mot stéréotype se réfère à des opinions "préconçues", fruit d'habitudes en matière de jugements et de prévisions qui ne sont pas toujours - ou pas nécessairement - négatives, mais qui véhiculent cependant une image simplifiée du monde. Le concept de stigmate souligne la "marque", le "défaut" des individus, des groupes et des territoires qui empêchent ceux-ci de se faire pleinement accepter sur le plan social et qui impliquent souvent de réelles formes de discrimination et/ou exclusion. Dans le contexte urbain plus particulièrement, les conditions sociales défavorables de certains quartiers ont conduit à une stigmatisation et un véritable rejet de ces lieux et de leurs habitants. A la périphérie ouest de Gênes, on trouve de nombreux exemples de cette situation. Gênes occupe une position particulière dans la région : elle s'étend sur 33 kilomètres le long de la côte de Ligurie et, à l'intérieur des terres, dans les vallées de Polcevera et Bisagno. Elle doit sa configuration actuelle à son essor industriel, qui commença dès la seconde moitié du XIXème siècle lorsque les différentes parties de la ville se consacrèrent à des activités complémentaires et que les usines et autres industries se concentrèrent dans la partie ouest et la vallée de Polcevera.

Après la seconde guerre mondiale, l'industrialisation de cette périphérie s'accrut de plus en plus et provoqua l'arrivée de migrants venus du sud de l'Italie, qui s'implantèrent surtout à cet endroit. Dans l'imaginaire urbain, l'"Ouest" - c’est ainsi que l’on désigne les zones urbaines à l'ouest de la ville - signifia progressivement, de façon stéréotypique, le "problème de la ville", les "taudis". Quelques-unes de ces zones concentrèrent peu à peu les maux sociaux et économiques tels que la déviance, la pollution de l'environnement et la ségrégation spatiale. Sur le long terme, les lieux furent étiquetés et stigmatisés, tout comme leurs habitants ; après avoir évoqué les difficultés et suscité la suspicion ou la pitié, les noms de certains quartiers, de certaines rues ou de certains immeubles devinrent synonymes de déviance, de dangerosité. La position périphérique de cette partie de la ville - juchée sur des collines abruptes - et son accès problématique accentuèrent son isolement et la ségrégation dont elle fait l'objet. Dans notre recherche, nous étudions certains quartiers, considérés comme plus significatifs, tels que l'"area della 167", ainsi nommée pour avoir été construite à la suite de la loi de 1962 (Legge 167/62) qui autorisait une augmentation importante d'edilizia residenziale publica (logements sociaux), à la fois en convenzionata (avec des constructeurs privés, liés par des contrats publics, qui vendent les appartements à la population, tandis que les pouvoirs publics s'occupent des travaux de viabilisation), et en sovvenzionata (bâtiments publics loués à certains groupes de personnes ayant des problèmes économiques ou sociaux). Nous avons choisi plus particulièrement les quartiers de "Ca'Nuova" (Pra), Pegli 3 et Begato. Les premiers résultats de cette recherche font apparaître des formes anciennes et nouvelles de stigmatisation, qui s'appliquent à la fois aux lieux et à leurs habitants, les structures architecturales et les groupes sociaux étant unis dans une seule et même image négative. En effet, l'un des aspects les plus intéressants du phénomène de stigmatisation de la partie ouest de Gênes réside dans ses éléments inextricablement liés (structures, immeubles, aspect de ces immeubles, niveaux de vie économiques) et l'image symbolique évoquée par les "noms" des choses dans le reste de la ville. D'autre part, la perception que les habitants ont d'eux-mêmes est également très importante, à travers les termes qu'ils utilisent pour désigner les gens, les rues, les bâtiments et se positionner ainsi dans le monde. Au cours de notre travail, nous allons rassembler, par le biais de cette enquête, les images sociales et les jugements qui découlent des dénominations que les habitants de la partie ouest de Gênes donnent aux différentes composantes de leurs quartiers. Nous allons également souligner deux autres éléments : les "mots de la mémoire", soit l'évolution des désignations au fil du temps, le sens de leurs changements, et la pertinence du "signe architectural" dans la création des définitions et dans l'imaginaire urbain. A partir de l’analyse des données et des informations que nous avons rassemblées, nous essaierons de comprendre la signification et la motivation des mots, les modifications qu'ils ont subies dans le temps, et les conséquences de tout cela sur la vie sociale des habitants et la façon dont ils perçoivent l'espace.
 

STIGMATISATION DES PROCESSUS URBAINS : ANALYSE DE LA TERMINOLOGIE SE RATTACHANT AU DEVELOPPEMENT
DES QUARTIERS PAUVRES

Amitabh KUNDU
Gujarat Institute of New Delhi (Inde)

Deux types de terminologie négative ont émergé en Inde, qui sont la conséquence du processus d'urbanisation du pays. Le premier est utilisé et partiellement inventé par les gens qui estiment - à tort ou à raison - faire les frais de l'urbanisation. Il y a d'une part ceux qui considèrent ou décrivent l'urbanisation elle-même comme un phénomène négatif, un processus générant des problèmes tels que l'exploitation des ressources, qui déstabilise l'économie agraire, la pollution, le surpeuplement, la ségrégation, ou des inégalités croissantes ayant un impact défavorable sur la société toute entière. De nombreux citadins, qui bénéficient des aspects positifs de l'urbanisation, utilisent également cette terminologie ou l'enrichissent. Il y a d'autre part les paysans de l'intérieur des terres, qui subissent les conséquences néfastes de l'urbanisation - ponction de main-d'oeuvre valide, dégradation de l'écologie et des valeurs sociales - sans en avoir les bénéfices.

Le second type de terminologie négative est dû à la segmentation de l'espace à l'intérieur des villes et à l'émergence des taudis. Il comprend des termes utilisés par les gens aisés pour décrire la nature et les caractéristiques socio-économiques de ces zones. Ils expriment la tristesse et l'apathie de cette élite vis-à-vis des quartiers pauvres, ainsi que leur appréhension par rapport à d'éventuels effets néfastes. De la même façon, les habitants de ces taudis développent leur propre vocabulaire pour décrire la vie urbaine en général et leur conditions d'existence en particulier. Celui-ci reflète par bien des côtés leur impuissance, leur angoisse et leur colère. L'étude de l'évolution de tous les termes actuellement employés serait utile, car elle aiderait à comprendre le conflit d'intérêts et de valeurs qui prévaut au sein de la ville, et le rôle possible de ces dénominations dans la dynamique du développement à venir.

Cette communication analyse des mots appartenant aux deux catégories. Cela permet d'examiner les dynamiques du développement urbain en Inde, et de comprendre les forces en conflit qui déterminent sa nature et sa structure spatiale.
 

L’EMERGENCE DE " FAUBOURG " ET " BANLIEUE ", TERMES URBAINS EXPRIMANT LA REPROBATION SOCIALE ET L’IDENTITE COLLECTIVE AU XIXEME SIECLE EN FRANCE

John MERRIMAN
University of Yale (Etats-Unis)

Ma communication se propose d’explorer les déterminants géographiques de l’émergence d’un langage de réprobation urbaine au XIXe siècle en France, le concept de marginalité sociale étant de plus en plus étroitement associé à des espaces bien définis, souvent récents et situés en bordure de villes en pleine expansion. L’identification de la marginalité sociale par le biais des espaces périphériques n’était certes pas nouvelle. Cependant, le développement d’une industrialisation à grande échelle, l’embourgeoisement de certains quartiers du centre, et - dans le cas précis de Paris (mais aussi à Lyon, Marseille et Montpellier) - les projets de modernisation urbaine du Second Empire accentuèrent la dichotomie entre centre et périphérie. Les abords de la ville accueillirent de plus en plus les individus et les activités indésirables (abattoirs, asiles, industries " sales "). Considérant que l’espace et le langage sont des dimensions du changement social, je me concentrerai sur le rôle du langage dans cette évolution, les termes " faubourgs " et " banlieue " ne cessant de prendre des connotations toujours plus péjoratives. En même temps, alors que la population des faubourgs et banlieues était rejetée et crainte par les élites urbaines, le sens de l’exclusion a pu contribuer à l’émergence d’une identité collective et d’un défi politique dans les périphéries.
 

DU TAUDIS A LA CITE, 1945-1975

Numa MURARD
GRASS, Paris (France)

Le vocabulaire de la stigmatisation est une désignation des écarts négatifs à la moyenne, l’inverse du vocabulaire de la distinction qui est la désignation des écarts positifs à cette même moyenne. Sur la période considérée, la moyenne correspond à l’idée consensuelle d’une France unanimiste, sans riches ni pauvres, sans conflits. Dans les faits, la résidence s’oppose terme à terme au taudis.

Mais la désignation négative n’est pas seulement une affaire de catégorisation écrite, officielle. Elle s’exprime aussi dans les sensibilités, révélant un conflit : entre les habitants, qui veulent être valorisés, quitte à stigmatiser eux-mêmes ceux qui peuvent l’être, et les acteurs - experts, fonctionnaires et élus, militants - qui doivent stigmatiser les lieux et leurs occupants pour les réhabiliter, pour déclencher une action.

La guerre au taudis, qui s’achève en 1975, est une illustration de ce processus. Aucun discours officiel ne veut stigmatiser, tous les discours sont porteurs de promotion, d’égalité. Mais le discours de l’égalité est trop vague, trop abstrait, pour contrer la valorisation qui résulte de l’ancienneté dans la ville, c’est pourquoi le HLM n’aura jamais la légitimité du logement ancien, inscrit dans la topographie et l’histoire de la ville. De plus, les discours de la promotion portent en eux-mêmes une négativité, dans la mesure où ils valorisent une population particulière en dévalorisant une autre population, dans la mesure où, pour imposer la nécessité de sauver un groupe, ils décrivent ce groupe en situation de perdition. La stigmatisation est le produit de la pitié, la rançon des politiques du cœur. Elle décrit les hommes à sauver comme des hommes dominés par l’empire du besoin, incapables d’autonomie, devant être appareillés (notamment par le logement) pour accéder à cette autonomie.

Dans les cités qui ont permis d’assécher les taudis, le stigmate poursuit la famille nombreuse et le célibataire infâme, passés du bidonville horizontal au bidonville vertical.

Du taudis à la cité s’impose la même compassion, ignorante des capacités dont les hommes font preuve pour résister à cette stigmatisation.
 

ENDROITS MAUDITS : LA VILLE DE " L’AUTRE " DANS LE SUD DU BRESIL
Porto Alegre, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle

Sandra Jatahy PESAVENTO
Universidade Federal do Rio Grande do Sul, Porto Alegre (Brésil)

Le langage de la stigmatisation configure une condition attribuée, qui exprime une altérité condamnée. Les correspondances s’établissent dans les registres de la langue, et constituent les endroits maudits dont le contrepoint et la référence sont une identité souhaitée, composée par le discours savant et/ou technique. Ainsi, ce langage de l’altérité condamnée, qui délimite l’exclusion et la discrimination sociale, prend sa forme expressive au moment de l’émergence de la citoyenneté, à la fin du siècle dernier.

Dans ce travail nous analyserons la spécificité du langage de la stigmatisation urbaine, en ce qui concerne les quartiers, les rues et les habitations dans une ville du Sud du Brésil entre la fin du XIXe et le début du XXe : Porto Alegre, capitale du Rio Grande do sul, état méridional du Brésil.

Au moment de l’installation de la république, en 1889, un gouvernement autoritaire, dont le positivisme d’Auguste Comte est la matrice qui inspire sa conduite politique et administrative, formule un " programme de gouvernement " qui vise à procurer un développement économique global à l’état. Ce projet, dans un Rio Grande do Sul où l’élevage et l’agriculture prédominent, implique aussi privilégier la dynamisation de l’industrie et la rénovation urbaine.

Ce programme se développe graduellement, pendant 40 ans, période que l’on appelle " Ancienne République " (1889-1930), et les préoccupations avec la modernisation de la ville suivent aussi une évolution graduelle, dans une question toujours présente : Porto Alegre se veut belle, hygiénique, ordonnée... et blanche. Dans ce sens, les espaces stigmatisés de l’urbs peuvent avoir une " couleur " précise, et le vocabulaire qui désigne la ville non désirée peut aussi établir une association raciale/ethnique avec évaluations de nature sociale, économique et morale.

Dans la dénomination des espaces maudits, le langage de la discrimination classe ces territoires urbains en deux types : d’un côté, les lieux d’enclave, interpénétrés et côte à côte, avec espaces de la " ville de l’ordre " ; de l’autre, les lieux d’exclusion, une espèce de ceinture pauvre (à prédominance noire), autour de la " vraie ville ".

Notre corpus d’analyse, qui fait l’investigation des mots de la " ville condamnée ", s’appuie davantage sur les registres du langage non-officiel que sur ceux utilisés par la désignation administrative, technique ou érudite. La plupart du temps, ces mots du quotidien, qui arrivent jusqu'à nous par les journaux, chroniques et mémoires, sont endossés par les documents officiels administratifs, après constatation de leur usage par ses habitants. L’attribution originale des mots ayant une signification dépréciative est faite, sans doute, par les citoyens, auteurs du registre lexique discriminateur, mais ces mots s’incorporent au vocabulaire urbain, et figurent dans la conversation autorisée des gestionnaires de la ville.
 

LES VOCABULAIRES DE LA STIGMATISATION EN CHINE:
Histoire des quartiers penghu

Shi LU
Institut d’Asie orientale, Lyon (France)

Comme dans toutes les sociétés, il existe également de bons et de mauvais quartiers dans les villes chinoises. L’histoire des quartiers penghu a été liée à l’ouverture de la Chine au commerce étranger dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Au fur et à mesure que les secteurs industriels se sont développés, les quartiers penghu ont connu une poussée de croissance en particulier à partir des années 1920. Les vocabulaires utilisés pour désigner les habitats et les habitants de ces quartiers étaient à la fois riches et homogènes dans la langue officielle comme dans la langue populaire.

Après 1949, sous le régime communiste, ces quartiers penghu ont connu de grandes transformations. Les vocabulaires de la stigmatisation sur les mauvais quartiers ont été euphémisés dans la langue officielle. Cependant, ils existent toujours dans le langage populaire.

Les réformes politiques et économiques de la Chine lancées à la fin des années 1970 ont provoqué un nouveau mouvement migratoire des paysans, autrement dit l’exode agricole. Des milliers et des milliers de paysans quittent leur pays à la recherche de l’or dans les villes. On assiste ainsi aujourd’hui à une renaissance des quartiers penghu. Certains termes utilisés avant 1949 pour désigner ces quartiers réapparaissent aujourd’hui.

L’histoire des quartiers penghu du milieu du XIXe siècle jusqu’aujourd’hui montre que si avant 1949, date de la prise du pouvoir par les communistes chinois, le vocabulaire de la stigmatisation était riche et brutal, il devient plus masqué et euphémisé de nos jours. La comparaison entre la langue officielle et la langue populaire dans ce domaine nous semble significative surtout pour la période après 1949.
 

MOTS CACHES : LES LIEUX DU MOCAMBO A RECIFE

José TAVARES CORREIA DE LIRA
Université de São Paulo (Brésil)

L'étymologie du mot africain mocambo vient du préfixe mu et de la racine kambu, qui, associés, signifient "rester caché" ou "sans racine". Ce terme est probablement parvenu au Brésil entre le XVIe et le XVIIe siècle par le biais des langues portugaises d'Afrique de l'Ouest. A cette époque, il se référait aux habitations ou villages construits par les esclaves noirs en fuite, dans les forêts au nord du pays. Ceux-ci étant plus souvent désignés par le mot quilombo. Mocambo s'appliquait aux formes de résistance sociales, militaires et politiques de ces esclaves tout au long de la période (impériale) de colonisation.

Depuis le début du XXe siècle, cependant, les représentations de la croissance urbaine après l'abolition de l'esclavage donnèrent à ce mot un sens radicalement différent, tandis que son sens originel était confiné à la littérature historique, aux études linguistiques et aux dictionnaires. Dans les plus grandes villes du nord-est du Brésil, mocambo commença à faire son apparition aussi bien dans le vocabulaire ordinaire que dans le vocabulaire savant, comme étant la traduction régionale la plus appropriée pour désigner les slums. A Recife, où les observateurs contemporains furent choqués par les conditions physiques, morales et sociales des pauvres en milieu urbain, plusieurs parties de la ville étaient appelées zonas de mocambos. Des milliers de cabanes et de constructions modestes s'étendaient sur des terrains non drainés et détrempés situés pratiquement au niveau de la mer, avec des zones couvertes d'étendues d'eau et de palétuviers, le tout près des rivières ou sur les hauteurs à l'ouest de la ville. La cité tout entière aurait pu parfaitement s'appeler Mocambopolis, ou Cidade dos Mocambos.

Le sens moderne de ce mot aida à légitimer les discours techniques sur l'urbanisme et les politiques en matière de logement. Mais leur intolérance vis-à-vis de ces endroits dégradants venait clairement d'une interprétation ethnologique de la société qui exerçait une grande influence à cette époque. Après tout, les mocambos ressemblaient aux villages noirs du Sénégal ou de l'Angola, en pire. Leurs "solutions bâtardes" n'avaient rien de l'image enchanteresse du barbare africain. Au contraire, elles étaient source de honte et de dégoût pour les mauvaises conditions sanitaires et le côté arriéré de cette cité prétentieusement civilisée.

Pourtant, le phénomène mocambo ne servit pas seulement à diminuer et discriminer une population, mais aussi à louer et démontrer la contribution des noirs au fond culturel et racial du pays. Stimulé par un regain d’intérêt pour les valeurs culturelles nationales, il peut être vu comme l’allégorie d’un large et ancien processus de croisements ayant lieu au Brésil. En effet, depuis les années 1920, le mocambo a souvent séduit les sensibilités locales à la recherche d’une identité linguistique et anthropologique. Au nord-est du Brésil, par exemple, et à Recife plus particulièrement, tout un mouvement régionaliste le célèbre comme un des éléments les plus significatifs de l’architecture vernaculaire.

Au cours des années 30 et 40, l’imagination artistique et sociologique locale a mélangé de vieilles et de nouvelles idées au sujet de la culture populaire. Environnement et préjudices climatiques, esthétique néo-coloniale, renouveau luso-brésilien, peinture, sculpture et littérature primitives ou expressionnistes, écologie, tous ces facteurs aideront à élaborer un discours respectueux vis-à-vis des mocambos. Pour certains intellectuels et artistes, ils représentaient un monde naturel capable de résister au démantèlement et à la standardisation des caractéristiques soi-disant courantes des Brésiliens. Comme la ville coloniale, les cités mocambos avaient une cohérence urbanistique et architecturale propre, et ne pouvaient être simplement détruites par des mesures sanitaires et gouvernementales. Selon ces hommes et femmes cultivés, il devait être étudié avec attention, voire préservé, dans la mesure où il illustrait avec noblesse la situation sans issue des masses urbaines misérables.

Cette communication tente d’examiner les acceptions contemporaines du mot pour comprendre la façon dont Recife elle-même a été perçue et nommée tout au long du XXe siècle.


ATELIER 6

Variation langagière et évolution lexicale en ville

CONTACTS D’USAGE ET CIRCULATION DES MOTS
EN MEDITERRANNEE ORIENTALE

Jean-Charles DEPAULE
CNRS-IREMAM, Aix-en-Provence (France)

La Méditerranée est, à travers les siècles, un lieu d’échanges, de relations et de conflits, y compris pour les mots, qui circulent, se transfèrent, s’imposent, s’opposent, coexistent, s’adaptent, s’effacent.

Sans négliger d’autres époques, contextes ou mouvements, cette étude privilégie la période contemporaine (à partir du XIXe siècle), des situations de réforme, et des circulations qui vont du nord vers l’Orient méditerranéen (dans lequel on inclut le Maghreb), mais également des parcours à l’intérieur de cette aire.

Réforme: il s’agit du processus de " modernisation " ou de " rationalisation " urbaine d’ordre administratif, législatif, fonctionnel, sanitaire, morphologique, impliquant des changements langagiers, dans lesquels interviennent des institutions spécialisées, et qui passent par des emprunts à des lexiques étrangers, à partir desquels des termes et des concepts sont traduits, décalqués, introduits tels quels et adoptés.

De tels emprunts impliquent le plus souvent des rapports inégaux de type impérialiste, mais il arrive qu’ils s’ effectuent selon des schémas complexes: l’italien occupe une place spéciale, et c’est moins la langue de l’occupant ou de la tutelle politique ou économique que celle de la main d’oeuvre et des techniciens qui ont participé de façon significative aux chantiers de " la ville moderne " autour de la Méditerranée ou/et des savoir-faire qu’ils ont emportés avec eux ou qui ont été acquis par la main d’œuvre locale, sur place ou en Italie.

Un mot, avec ce qu’il désigne, peut traverser la mer (dans le bagage d’un constructeur italien, par exemple), du nord vers le sud, voyageant de la sorte au long cours, il peut aussi se déplacer par cabotage. Des types de trajectoire sont donc identifiables.

D’autre part, si le recours à un mot étranger correspond à l’avènement d’un objet urbain (un équipement, par exemple), d’un mode de découpage de l’espace de la ville, ou d’un usage nouveau (le mot piazza, dans la Turquie du siècle dernier) ou à un renouvellement du vocabulaire lui-même, ces correspondances sont rarement synchrones. Il convient donc de distinguer des rythmes et des temporalités propres.

Le destin d’un mot dans l’espace et le temps est indissociable du ou des registres successifs auxquels il est intégré: alors que la manifatura a disparu du lexique égyptien, l’isbitalia (hôpital), terme levantin d’origine italienne, a quitté la langue " officielle " où il a été supplanté par un mot arabe, pour survivre, notamment au Maghreb, dans l’usage populaire sous la forme sbiter ou sbital.
 

TUNIS MISE EN MOTS

Nabiha JERAD
Université de Tunis (Tunisie)

A partir d’une enquête sociolinguistique orale qui a porté sur les points suivants:

a- Les désignations génériques de la ville de Tunis,

b- Les désignations de ses lieux-repères,

c- La nomination et la catégorisation de se nouveaux territoires,

d- Les valeurs sociales et symboliques associées aux noms de lieux,

e- La représentation des frontières de la ville,

nous avons essayé de montrer que les représentations de l’espace d’une ville, de ses nouveaux territoires, de ses frontières sont intimement liées aux pratiques sociales et que les noms de lieux et la notion de l’espace de la ville sont interprétés dans le cadre des références culturelles et des valeurs du vécu quotidien.

On a également pu observer que, dans une situation qui combine réforme urbaine et réforme linguistique, les effets d’une telle dynamique se traduisent par les télescopages de registres de leur langue et d’hétérogénéité linguistique.

Dans l’ensemble, l’analyse du corpus recueilli permet d’avancer que les mots du lexique de la ville sont objets de négociation, malentendu et décalage entre signifiants, signifiés et référent.
 

LES DENOMINATIONS DES VOIES ET DES ESPACES OUVERTS SUR LES PLANS DE ZAGREB

SKILJAN Dubravko
Institutum Studiorum Humanitatis
Ljubljana (Slovénie)

Le corpus est limité à dix plans, provenant d’une période allant de 1825 à 1995. Le but de la recherche est de montrer comment le champ sémantique des mots génériques qui désignaient des voies et des places ouvertes à Zagreb a changé. On a dégagé une liste des noms communs classés dans trois catégories élémentaires, celles de voie, de place et de parc. Du développement de la ville résulta une augmentation nette du nombre de dénominations: 1825-2, 1845 et 1864-4, 1878-1 et 1889-11, 1923-10, 1932-27, 1947-31,1973-50, 1995-47; on y remarque trois coupures placées en 1870, 1930 et 1960 environ, qui correspondent à l’apparition des nouveaux plans d’aménagement urbanistique et au commencement de leur application.

Il y a plusieurs répartitions possibles des mots de la ville de Zagreb: la première est une classification des noms communs selon les éléments de la structure urbaine qu’ils dénomment; une autre concerne la différence entre les noms d’origine slave et ceux qui sont empruntés; par le troisième partage on distingue les noms " urbains " de ceux qui ont été considérés comme " non-urbains ". En partant de cette troisième classification, on peut esquisser une autre taxinomie, où on distinguera trois champs sémantiques élémentaires. Un premier groupe de noms appartient sémantiquement aux mots qui sont des signes des composants des habitats humains au sens propre: le champ de l’habitat. Le second groupe rassemble les noms qui désignent des produits de l’activité humaine qui ne sont pas spécifiquement liés aux habitats: le champ de la culture. Au troisième se trouvent les notions dénommant les parties de relief qui ne sont pas originairement résultat d’une pratique humaine quelconque: le champ de la nature. Avant 1918, c’est le champ d’habitat qui produisit la majorité des notions. Le champ de la culture a pris part dans la constitution des dénominations surtout après 1918, et le rôle prédominant du champ de la nature marque la dernière période, après 1945.

La transformation du vocabulaire de la ville est, partiellement, de nature sociolinguistique: les guerres ont changé la structure sociale de la population urbaine, et les habitants nouveaux, d’origine le plus souvent rurale, ont apporté leurs propres coutumes, même dans le domaine de l’appellation des rues et des places. D’autre part, la logique administrative et urbanistique participe au choix des noms. Enfin, le vocabulaire de la ville en croate est relativement limité et presque toutes ses ressources ont été épuisées au XIXe siècle déjà, et on devait chercher son élargissement " naturel " dans le champ sémantique " de la culture ", qui, pour sa part , n’offrait qu’un nombre défini d’entités nouvelles et était élargi par le champ " de la nature ".
 

DEFINITION D'UN CODE : LE "TOWN BEMBA", UNE HYBRIDITE URBAINE

Debra SPITULNIK
Département d’anthropologie, Emory University, Atlanta (Etats-Unis)

Cette communication fait partie d'une recherche qui s'intitule "Le langage de la ville en Zambie: définition de codes et de communautés de langues dans un cadre plurilingue". Ce projet se concentre sur les problèmes de la vie urbaine, les alternances codiques, le changement linguistique et les implications sociales des langues hybrides. J'ai étudié la façon dont le bemba (une langue bantoue parlée en Zambie) a changé en interaction avec l'anglais, et j'ai rapporté cela à la formation de communautés et à l'expérience de la modernité en Afrique. Mes informations proviennent de dix-huit mois de recherche ethnographique et linguistique en Zambie, d'une analyse des conversations et des programmes de la radio zambienne, et d'une collaboration poursuivie actuellement aux Etats-Unis avec des personnes parlant le bemba.

Le travail présenté ici donne une vue d'ensemble du paysage plurilingue de la Zambie et se concentre sur une variante appelée Town Bemba (bemba des villes). Ce langage est parlé dans toute la Zambie par environ 2 millions d'habitants. Je montre que le Town Bemba est à la fois l'étiquette idéologique donnée à un code linguistique et la description d'un ensemble de pratiques plurilingues existant dans les villes zambiennes. Contrairement au bemba rural, il emprunte beaucoup à l'anglais et contient un nombre important d'innovations linguistiques basées sur le bemba. Sa phonologie et sa morphologie diffèrent par des détails mineurs. Sa syntaxe est pratiquement la même. Plus spectaculaires sont ses alternances codiques avec l'anglais. Le Town bemba est également non marqué : il est simplement une variante urbaine normale. Cette communication étudie la façon dont la polyvalence et le caractère hybride des codes correspondent à l'expérience sociale de la Zambie urbaine vécue comme lieu de fluidité culturelle, d'innovation et de mélanges.

Une grande part de cette recherche se concentre sur les expressions bemba pour parler de la ville et de la vie citadine. Deux questions linguistiques se posent : quels champs sémantiques structurent le vocabulaire de l'environnement urbain ? Quels principes linguistiques sous-tendent les processus d'alternance de codes entre l'anglais et le bemba et de transfert lexical dans les expressions traitant de la ville ? Une enquête préliminaire montre que trois champs sémantiques sont essentiels : une dualité "ville/campagne", les distinctions d'une hiérarchie socio-économique, et l'évaluation de la ville comme étant "moderne", c'est-à-dire excitante, rapide et divertissante. De façon significative, le domaine source de beaucoup de mots empruntés à l'anglais provient de moyens de diffusion de l'information importés, ce qui met en lumière le rôle important des processus transnationaux dans la définition de l'urbain.

En résumé, le cas du Town Bemba concerne le champ de la sociologie et de l’anthropologie pour plusieurs questions importantes : que peut-on considérer comme un "langage" ou comme un "code" ? Quelle est la signification du caractère linguistique hybride dans les situations plurilingues ? Comment situer l'urbain ? Comment les personnes vivent-elles la ville ? Et comment les processus transnationaux ou globaux structurent-ils l'expérience urbaine ?
 

LE PLURILINGUISME DANS LES VILLES TCHEQUES

Zdenek UHEREK
Institut d’ethnologie, Prague (République tchèque)

La situation linguistique dans les villes tchèques a évolué au cours du temps en réagissant de façon très sensible aux changements de climat politique et d’orientation culturelle de l’Etat. En cela, la ville tchèque se différencie sensiblement du cadre villageois, où la langue apparaît comme un élément plus stable.

Les moments de rupture de la situation linguistique des villes tchèques sont les suivants:

- XIIe-XIIIe siècles: au moment de la fondation des villes selon les modèles allemands, italiens ou français, c’est l’allemand qui domine dans les villes. Le bilinguisme tchèque-allemand commence a être un phénomène fréquent et accompagne la culture urbaine tchèque jusqu’au début du XXe siècle. Dans le même temps, le latin s’impose comme langue des lettrés.

- XIVe-XVIe siècles: le tchèque prend l’avantage dans les villes, car l’Etat tchèque indépendant crée une structure stable et les migrations internationales perdent en intensité. Le bilinguisme tchèque-allemand continue d’être un élément important de même que l’influence du latin; à Prague, on trouve également des groupes de Flamands, de Wallons invités à la cour et qui y conservent leur langue.

- XVIIe-XVIIIe siècles: a nouveau l’allemand commence à regagner l’avantage dans les villes. Ce phénomène est lié à l’inclusion de la région dans l’Empire austro-hongrois.

- Au début du XIXème siècle se produit une renaissance du tchèque dans les villes dans le cadre des efforts en vue de l’émancipation nationale; l’utilisation de la langue cesse d’être une question d’origine ou de statut social mais un indice de position nationaliste. La langue devient une arme idéologique. En même temps que l’industrialisation de masse, une forte immigration venue de la campagne peuple les villes. Ce phénomène influence également la langue parlée dans les villes.

- En 1918, les Tchèques et les Slovaques fondent ensemble un état indépendant. Le bilinguisme tchèque-allemand cesse d’être courant. Il diminue constamment jusqu’à disparaître presque totalement en 1950.

- L’existence d’un Etat commun tchèque et slovaque n’a pas amené à la naissance d’un bilinguisme tchèque-slovaque, mais à une bonne connaissance passive de la deuxième langue.

- L’inclusion de la Tchécoslovaquie au bloc de l’Est a eu pour conséquence la mise en place d’un enseignement obligatoire du russe dans les écoles. Mais le niveau de connaissance effective du russe n’est pas, dans les Pays Tchèques, très élevé et ne correspond pas à la tentative mise en place par le système d’éducation socialiste.

Dans le lexique de la langue tchèque écrite des années 60 et 70, parmi les mots importés, dominaient les mots dérivés du latin, puis du grec, en troisième place l’allemand et ensuite le français. Les mots du latin, du grec et du français sont le plus souvent des mots des registres spécialisés, les mots venant de l’allemand apparaissent davantage dans la langue parlée, et dans la le lexique artistique.

Actuellement, les mots importés viennent principalement de l’anglais.


 ATELIER 7

Les divisions de la ville

 
AMENAGEMENT, ZONAGE ET DECENTRALISATION DE LA GESTION:
Divisions de la ville et enjeux des pratiques urbaines à Recife (Brésil)

Jan BITOUN
Université de Pernambuc, Recife (Brésil)

Cette communication présente les mots qui indiquent les divisions de la ville de Recife, recueillis au long d’une double expérience: celle d’un habitant, où l’on s’efforce de classer les mots du sens commun; celle d’un universitaire engagé dans la gestion locale qui cherche à comprendre la création de divisions techniques, conçues à partir du zonage et de l’aménagement, et de nouveaux mots et nouvelles divisions qui sont promus, depuis environ 10 ans, en fonction des pratiques de décentralisation de la gestion locale.

Les mots utilisés par les citadins pour désigner les lieux de la ville ne permettent pas de dessiner des limites précises. L’homme commun ne construit pas une représentation cartographique où chaque espace serait délimité, formant un puzzle ordonné de morceaux qui se complètent. Les mots utilisés à Recife expriment une expérience de processus historiques de formation urbaine: l’un de temps long, correspondant à la lente incorporation à la ville d’espaces ruraux et l’autre, de temps court, associé à l’explosion urbaine contemporaine. Ces mots expriment aussi des formes d’habiter qui sont situés sur une échelle de valeur correspondant à différents degrés de ségrégation. Plus qu’une relation à l’espace, les mots du sens commun sont fondés sur une relation à l’espace-temps et ordonnés en fonction de l’idée de progrès, associé à la modernité. Afin d’échapper à la stigmatisation urbaine, les termes génériques (subúrbio, vila, conjunto, invasão, favela) sont de plus en plus remplacés par des désignations toponymiques qui ne compromettent pas l’espoir que l’on a d’accéder à l’urbanité et au statut de quartier (bairro). Au contraire, les mots de l’aménagement et du zonage, étudiés au travers des lois et des plans de 1961, 1983 et 1996, sont issus de la tradition internationale de l’urbanisme fonctionnaliste qui, jusqu’aux années 80, ne rend pas compte des phénomènes d’auto-construction qui marquent très fortement les pratiques urbaines. La reconnaissance de ces lieux des pauvres et l’inclusion de la participation des associations d’habitants dans le modèle de gestion de la ville se font au cours des années 80 et 90. Chaque secteur de l’administration municipale, entre autres les urbanistes chargés de la réhabilitation de favelas et les professionnels de la santé publique, crée ses mots et ses divisions afin d’organiser ses informations et d’encadrer le dialogue avec les associations. Celles-ci font preuve d’une extrême souplesse, adoptant les mots et les divisions proposés comme éléments d’un jeu politique, au cours duquel elles comptent bien obtenir des avantages réels. Les techniciens ont eux plus de mal à accepter le caractère relatif et instrumental des divisions qu’ils ont crées et les confondent souvent avec des cadres de vie dont ils cherchent à prouver l’homogénéité. Ce faisant, ils risquent de répéter les vieux errements de l’urbanisme de zonage.
 

NOMMER ET DIVISER LA VILLE PORTUAIRE:
LE LEXIQUE POLITICO-ADMINISTRATIF TOSCAN ET LE PORT DE LIVOURNE
(XVIIIe- XIXe SIECLES)

Samuel FETTAH
Université de Provence, Aix-en-Provence (France)

Les réformes du despotisme éclairé (deuxième moitié du XVIIIe siècle) renforcent le rôle des villes dans le dispositif administratif toscan. La ville est le centre d’une communauté politique composée de propriétaires, chargée de responsabilités administratives.

La ville de Livourne n’échappe pas à cette évolution mais, principal port de la Toscane, dotée de franchises douanières, elle est aussi un enjeu spécifique, à la fois fiscal et territorial. Elle se distingue des autres villes toscanes par son assise socio-économique et son évolution spatiale et démographique (forte croissance de la population urbaine, expansion précoce des faubourgs). Les mots qui qualifient Livourne reflètent cette double réalité: certains peuvent s’appliquer à d’autres villes toscanes, d’autres sont des mots spécifiques.

Il s’agit d’un corpus généraliste produit essentiellement par des propriétaires. Il en découle une certaine homogénéité de ton et de langage.

Mais l’administration toscane, si elle exclut de ses rangs une grande partie des forces vives de la cité (cette exclusion apparaît dans le corpus) n’est pas pour autant uniforme: entre les échelons supérieurs et subalternes comme entre le pouvoir central et le pouvoir local, on change clairement de groupes. L’apparente uniformité des mots employés pour qualifier la ville reflète peut-être le discours dominant des échelons supérieurs de l’administration et masque d’éventuelles divergences d’appréciation sur la ville.

Les mots qui se rapportent à l’espace portuaire traversent la période. Le problème de l’intégration du port franc de Livourne à l’espace toscan est une constante séculaire de l’administration toscane (milieu XVIIIe- milieu XIXe siècles). Une autre thématique importante concerne l’expansion de la ville hors les murs. Le vocabulaire administratif des années 1820-1830 est marqué par la question de l’unité urbaine et se concentre particulièrement sur les faubourgs.

Dans tous les cas, Livourne est un problème insoluble. Sa différence gêne mais constitue en même temps un élément nécessaire à l’économie toscane. Par ailleurs, conçue comme un modèle de la politique princière en matière d’urbanisme, elle déborde constamment des cadres que le pouvoir central lui a assigné.

Le vocabulaire qui qualifie cette ville indique une anxiété de l’espace (protéger l’intégrité de l’espace urbain des dangers que constituent les dynamiques mal contrôlées venues de la mer ou des faubourgs). Une forte stigmatisation des lieux dangereux accompagne cette crainte. Elle se transmet aux habitants, particulièrement ceux qui vivent du port et lui donne sa coloration sociologique particulière (négociants, gens de mer, portefaix).

Le langage administratif met en valeur la situation particulière de Livourne dans l’Etat toscan, second pôle du grand duché mais aussi ville dominée.
 

Désigner pour mieux dominer. Le journal La bourse egyptienne et ses mots au service d'une partition de la ville du Caire au début des années 1910

Pascal Garret
IRMC, Rabat (Maroc)

Notre corpus se compose d'une vingtaine d'articles, publiés au Caire dans le journal francophone La Bourse egyptienne entre juin 1911 et février 1912, dans lesquels on parle de cette ville dans un contexte de forte reprise immobilière. Les enjeux sont tels que certains entrepreneurs et promoteurs mobilisent tous les moyens possibles pour parvenir à leurs fins. Parmi ceux-là, la presse utilisée pour faire valoir des entreprises qui restent essentiellement spéculatives.

Les locuteurs, mobilisant les mots à des fins argumentaires face à ces enjeux et ces conflits urbains, y délimitent et qualifient des parties de la ville du Caire qui apparaît alors divisée en plusieurs territoires singuliers qui sont mis en opposition.

Ainsi, étudier les modes de désignation de la ville et de parties de la ville du Caire au sein de ce corpus, ce sera aussi analyser comment une telle mise en situation de mots peut permettre de désigner partialement des lieux pour ne plus, finalement, en valoriser qu'un seul, celui dont on espère tirer profit.
 

MACHI ET TOSHI - LES DIVISIONS DE LA VILLE AU JAPON

Carola HEIN
Université de Kogakuin, Tokyo (Japon)

L’histoire et la forme des villes japonaises sont très différentes de celles des villes occidentales. Au lieu d’une croissance concentrique autour d’un centre-ville ancien délimité par des murailles, typique de beaucoup d’agglomérations européennes, elles ressemblent à un patchwork de petites unités urbaines. Ainsi, les termes employés pour décrire ces villes et leurs divisions ne peuvent être traduits directement mais doivent être expliqués en fonction de leur contexte.

L’entité urbaine la plus proche de la vie quotidienne des gens est le machi, généralement traduit par ville ou quartier. Historiquement, ce mot a été utilisé pour décrire l’unité de base de la ville. Il a également servi à dénommer des villages, ou à caractériser les zones contrôlées par des groupes sociaux différents. A cause des particularités de la langue japonaise, au terme parlé de machi correspondent trois écritures différentes, chacune d’entre elles introduisant des idées légèrement différentes. Ce mot peut être écrit en caractères chinois (kanji). Il évoque alors, selon la lecture de ces caractères, une unité administrative aux frontières bien délimitées, une petite zone souvent située autour d’une rue généralement commerçante, ou une petite unité sociale. La référence à une unité de base - et non à une agglomération toute entière - est due au fait que les villes traditionnelles japonaises ne sont pas structurées par un réseau d’ensemble : même aujourd’hui, peu de rues ont des noms, elles ne sont que des espaces entre des pâtés de maisons.

En ce qui concerne les mots employés par désigner des parties de ville, les langages populaire et professionnel se recoupent. Toutefois ces termes sont insuffisants pour exprimer les traditions et les concepts occidentaux ou pour parler de développement d’ensemble ou d’administration telle qu’elle est pratiquée en Europe. Il a fallu en créer de nouveaux pour le langage professionnel. Comme les concepts eux-mêmes n’existaient pas au Japon, ces mots ne furent pas repris - ou seulement tardivement - dans le langage populaire. Le vocable toshi est ainsi le plus usité pour désigner la ville toute entière. Il fut créé au début de l’ère Meiji (1868-1912), en reprenant les caractères utilisés pour " capitale " (to ou miyako) et pour " place du marché " (shi ou ichi). La ville était ainsi expliquée comme étant quelquechose entre la métropole et la place du marché. Au Japon cependant, cette désignation ne fut qu’un moyen de promouvoir des villes existantes.

Le mot plus ancien de tokai signifie également ville, mais avec une connotation plus sociale ; évoquant le rassemblement d’un grand nombre de gens dans un même lieu, il souligne l’importance du contexte social comme étant une caractéristique de la ville au Japon, contrairement à l’environnement urbain occidental. La plus grande différence entre machi et toshi - et le concept de ville qu’ils décrivent - réside cependant dans le fait que machi donne une identité au gens, tandis que toshi est un terme plus administratif.
 

LES DIVISIONS DE L’ESPACE URBAIN EN CHINE

Christian HENRIOT
Institut d’Asie orientale, Lyon (France)

Cette contribution est une exploration préliminaire de la notion de quartier et, plus généralement, des expressions associées aux divisions du territoire urbain en chinois. Nous sommes partis de la notion française de quartier pour tester la validité de ce terme dans le contexte urbain chinois du XIXe-XXe siècle. Le constat qui s’impose est celui d’un déséquilibre apparent entre la langue officielle, qui a développé une palette assez large de termes relatifs au territoire urbain, et la langue vernaculaire, qui laisse apparaître un registre plus limité et pour une part influencé par la langue officielle. Ce constat premier doit cependant être nuancé. L’étude de la langue vernaculaire est limitée par la paucité des sources ou la difficulté de trouver des sources adéquates.

La Chine a une longue tradition urbaine, mais pas de tradition d’administration municipale. De ce fait, les termes liés aux divisions du territoire urbain n’apparaissent vraiment qu’au milieu du XIXe siècle au sein des concessions étrangères, avant de se développer dans les années vingt lorsque les grandes villes sont dotées d’administrations municipales modernes. Un terme de base s’impose, celui de " zone " (qu), qui sera ensuite décliné sous différentes formes, par l’ajout d’ épithètes divers. Le second constat principal est celui d’une fusion des termes liés à deux registres séparés, celui de l’administration territoriale et celui du contrôle de la population. C’est une constante qui perdure jusqu'à nos jours. Finalement, la langue officielle contemporaine ne fait pas de place à la notion française de " quartier ", ni à une notion approchante. Les unités retenues sont au mieux celles d’ensembles résidentiels, définis par le pouvoir selon des critères techniques ou bureaucratiques, qui n’intègrent nullement l’idée d’un espace spécifique " spontané ".

Notre étude de la langue vernaculaire ne concerne à cette étape que le vocabulaire contemporain. Elle est fondée sur la lecture de sources écrites et quelques entretiens non systématiques. Une évidence s’impose : il n’y a pas de notion générique équivalente à la notion de quartier en Chine. L’organisation administrative et politique des villes chinoises tend à donner un rôle prééminent au " circuit de rues " (jiedao), une sous-division de l’arrondissement, et au bureau qui l’administre. C’est toutefois une entité relativement large et anonyme. L’environnement le plus familier est en général plus réduit, celui du groupe de rues proche de la résidence, mais aucun terme général ne s’y applique. Les résidents urbains ont plutôt recours aux noms propres, à la toponymie, pour désigner leur " quartier " d’habitation. L’espace ainsi désigné est individualisé, singularisé par le nom de la rue ou de la ruelle principale, qui couvre cependant les artères et l’espace connexes.
 

LES DIVISIONS DE LA MEDINA DE KEROUAN

Mohamed KERROU
Université de Tunis (Tunisie)

Les découpages administratifs et les projets de réorganisation de l’espace urbain de la ville de Kairouan sont solidaires de stratégies discursives de la part des autorités et des habitants. Toute une rhétorique urbaine émerge et laisse apparaître des jeux de mots autour des notions de quartier (huma et parfois kartî) et de faubourgs (rabadh vulgo r’bat).

L’interrogation théorique porte sur la modification des divisions de la ville de Kairouan à travers l’histoire contemporaine (XIXe et XXe siècles) afin de saisir les logiques qui structurent les mots et les lieux en rapport avec le social et le politique.

L’enquête empirique permet de découvrir des lieux cachés et oubliés où le faubourg contient en son sein une pluralité de lieux généalogiquement appelés faubourgs et conservés tels quels par le langage populaire. Le faubourg-mère tend à devenir quartier alors que celui-ci contient également des faubourgs.

Bref, le travail sur les mots aide à saisir la dynamique interne de la ville et notamment l’alternance ainsi que l’opposition entre l’urbain et le rural dans un lieu " saint " où histoire et mémoire sont, de plus en plus, confrontés aux changements des structures et des mentalités.
 

NOMMER LES QUARTIERS D’ABIDJAN

François LEIMDORFER, IEDES, Paris (France)
Dominique COURET, ORSTOM, Paris (France)
Jérémie KOUADIO N’GUESSAN, Université d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
Christelle SOUMAHORO, ORSTOM Abidjan (Côte d’Ivoire)
Christine TERRIER, Abidjan (Côte d’Ivoire)

Abidjan, comme d’autres villes ouest-africaines, est d’origine récente et est marquée à la fois par une urbanisation rapide, par la colonisation, par de grandes opérations d’aménagement et un certain développement " spontané " de l’occupation de l’espace. La ville est un lieu d’aboutissement de migrations importantes, ivoiriennnes et étrangères, et le pluriethnisme et le plurilinguisme y sont généralisés, bien que le français (et le " français populaire ivoirien ") soit la langue de communication urbaine la plus courante.

Dans un contexte où, comme dans d’autres villes africaines, il n’y a pas de système d’adressage de rues, l’organisme de planification urbaine a établi, au début des années 90, une liste de noms de quartiers, à partir d’une enquête sur le terrain, donc de recueil de nominations " populaires ", et à partir de leurs propres choix urbanistiques.

La nomination est un acte de parole majeur, qui dans ce cas précis implique, pour qu’il soit " réussi ", la reprise et l’usage de ces noms dans diverses sphères de la vie sociale, dans divers registres discursifs. La nomination est aussi un enjeu du pouvoir d’énonciation, mais dont l’origine est ici centralisée ou diffuse, et pour lequel l’opposition entre " etatique " et " populaire " doit être nuancée dans certains cas, abandonnée dans d’autres. D’autant que la liste officielle des quartiers présente de très nombreux cas de " double nomination ".

L’étude lexicale de la liste montre la diversité des langues et leur légitimité, le rôle de la structuration " traditionnelle " de l’espace, et renvoie à des postures d’énonciation " topo-centrique " (à partir du lieu), " panoramique " (au dessus du lieu) et de " mise en série " (une énumération de lieux). Enfin, la comparaison de la liste et de la carte nous apprend l’histoire de la ville, et particulièrement l’histoire des migrations intra-urbaines des Ebrié, premiers occupants du site.

 

Les mots du quartier Dans quelques villes italiennes (XVIe-XXe siècles) : inventorier, classer, interpréter

Brigitte MARIN
Université de Provence, Aix-en-Provence (France)

La communication présente une recherche en cours visant à comparer les mots du quartier dans différentes villes de l'aire italienne. On rencontre en effet dans toutes ces villes des dénominations du "quartier" entendu comme découpage à l'usage des autorités urbaines. Ce lexique particulier et riche, d'origine politico-administrative, renvoie à l'importance de la "territorialisation" des institutions urbaines dans une longue continuité depuis le moyen âge, d'où la nécessité d'aborder ce thème sur la longue durée. Le corpus choisi est essentiellement composé de descriptions et guides des villes, édités depuis le XVIe siècle : on y a joint, ponctuellement, textes rÈglementaires et administratifs, cartes et plans, dictionnaires.

Trois questions principales ont guidé la démarche: 1/ Le lexique politico-administratif reflète la présence en ville de pouvoirs concurrents, dont les découpages se surperposent et donnent lieu à une stratification de dénominations qui perdurent, ou qui, au contraire, ont connu des changements dûs à des réformes. Quelles sont les logiques et les enjeux de nouvelles dénominations? 2/ A côté des mots de la langue administrante, on rencontre des désignations du quartier dans les lexiques techniques et dans les parlers communs. Existe-t-il des vocables spécifiques à un registre? Lorsque les mêmes mots appartiennent à la langue administrante et aux parlers communs, comment s'est effectué le passage, quelles sont les logiques d'utilisation, y a-t-il des concurrences et comment se manifestent-elles? 3. Les mots du quartier ne sont pas isolés. Avec quels autres mots la ville font-ils système?

On a recherché, dans un premier temps, à constituer des listes chronologiquement ordonnées des découpages politico-administratifs selon les villes permettant de repérer les changements de désignations, de les dater, et de mettre ainsi en relief des moments de réformes ou de stabilité du lexique. Puis, pour dépasser l'analyse des lexiques locaux, on a tenté de classer les mots à l'échelle de la péninsule selon leur diffusion géographique et leur capacité à être utilisé par des groupes de locuteurs très différents. L'étude s'attarde en particulier sur les mots les plus largement polysémiques, et d'un usage fort étendu dans toute la péninsule, comme quartiere, contrada ou rione. Enfin, sur le cas de Naples et Montalcino, on propose une interprération des changements de dénominations impliquant les mots quartiere et contrada, ainsi que quelques reflexions sur les rapports entre la langue administrante et les perceptions de l'espace des communautés et des individus lorsque le lexique reste très stable comme à Venise.
Il apparaît que les mots communs du quartier, pour l'aire linguistique italienne, ne peuvent être classés en distinguant strictement les mots de la langue administrante des mots du quartier vécu. La richesse et la complexité de la question sont liées au contraire aux différentes connotations et contenus que, selon les situations locales, les locuteurs, et ce qu'est aussi le lexique partagé dans tout l'aire italienne, peuvent prendre les mêmes mots.
 

COMMENT SE STRUCTURENT ET SE DENOMMENT
LES PARTIES D’UNE VILLE?
LE CAS D’OUSSOUYE (Sénégal)

Marie-Louise MOREAU
Université de Mons-Hainaut (Belgique)

La structure se décrit différemment selon les périodes. Le village traditionnel, composé de deux quartiers eux-mêmes subdivisés chacun en trois sous-quartiers, s’adjoint, dans les années 50 et 60, de nouveaux secteurs périphériques. En 1960, il fusionne avec le village voisin de Calobone, ce qui permet à l’entité d’avoir statut de commune.

Le premier volet d’une enquête (menée auprès de 56 sujets, des anciens sous-quartiers, des nouveaux secteurs et de Calobone) a cherché à déterminer quelle perception les Ousouyois avaient de leur commune et quel découpage ils y pratiquaient préférentiellement. Il ressort de l’étude que l’organisation traditionnelle reste la plus prégnante chez la plupart des sujets, faisant écran à la perception de la structuration moderne.

Dans un second volet de l’enquête, l’attention s’est porté sur les stratégies utilisées par les Oussouyois pour dénommer les lieux. La tendance la plus marquée consiste à les désigner en faisant référence aux personnes qui habitent à proximité. Les axes ne sont dénommés comme tels que lorsqu’une étiquette est disponible, mais toutes les étiquettes ne s’implantent pas de la même manière. Les toponymes à caractère humoristique rencontrent un assez large succès. Parmi les catégories de désignations proposées à leur choix, les témoins marquent leur préférence pour les noms de l’histoire traditionnelle; les références aux personnages politiques sont en revanche reléguées à la dernière position, ces choix illustrant les tendances observées dans le premier volet: force du lien qui unit les sujets à la tradition et relative indifférence pour l’organisation moderne de leur entité.
 

Titre provisoire:
" QUAND LES NOMS DE QUARTIERS RENSEIGNENT SUR LES OPERATIONS IMMOBILIERES A ABIDJAN "

Christelle SOUMAHORO
ORSTOM , Abidjan (Côte d’Ivoire)

Notre communication s’appuiera sur l’étude d’une liste officielle (à vocation exhaustive) des noms de quartiers de la ville d’Abidjan.

Cette liste de noms en comporte un certain nombre désignant des opérations immobilières (il s’agit de logements livrés clef en main par des sociétés immobilières publiques, parapubliques et privées); aussi, notre communication tentera-t-elle de répondre aux questions suivantes:

- parmi les 358 noms constituant la liste des quartiers d’Abidjan, combien désignent des opérations immobilières ?

- en quoi ces noms nous renseignent-ils sur la nature des opérations immobilières ? (lieux d’implantation, date de l’opération, nom du promoteur, nombre de logements construits, niveau de standing, population ciblée).

Ainsi, dans un premier temps, le comptage des noms désignant une opération immobilière nous permettra d’évaluer le poids du parc immobilier officiel dans la ville d’Abidjan. Dans un second temps, la recherche des signifiants de ces noms nous conduira à décrire les opérations immobilières d’un point de vue géographique, architectural, historique, économique ou social.


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