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ATELIER 5
Les vocabulaires de la stigmatisation urbaine
L’ITALIEN DU TOURNANT DU SIECLE ET LE FAVELADO
D’AUJOURD’HUI
Maria Ruth AMARAL de SAMPAIO et Anna Lucia DUARTE LANNA
Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’Université
de São Paulo (Brésil)
A partir des années 1870, la ville de São Paulo a connu
une forte croissance résultant de l’afflux d’une élite qui
s’urbanisait, de travailleurs ruraux habitant déjà le Brésil
également attirés par la vie urbaine, et d’une grande majorité
d’immigrés.
Ces travailleurs pauvres, essentiellement les Italiens, s’inséraient
dans la vision générale des élites brésiliennes
qui disqualifiait à la fois le travail manuel et les travailleurs.
La ville paysanne et timide, concentrée sur la colline centrale,
commença à s’éparpiller. Dans le nouvel aménagement
de l’espace, le centre devint de plus en plus un lieu de commerce et de
prestations de services. Sur les hauteurs se constituèrent les premiers
quartiers exclusivement résidentiels destinés aux élites.
Sur les flancs des côteaux de l’arête centrale, occupant les
plaines cultivées ainsi que les grandes surfaces abandonnées
pour cause d’improductivité et insalubrité, commencèrent
à se former les quartiers d’habitation et de travail, généralement
le long des voies ferrées.
Deux problèmes se posent dans les villes qui connaissent de telles
transformations : la salubrité et les habitations. Du traitement
donné à l’un et à l’autre et de leur rapport avec
les classes travailleuses émergeront à la fois une manière
typique d’habiter - le cortiço - et une façon exemplaire
de traiter les habitants du cortiço, par l’exclusion et la
consolidation de préjugés les associant à des maladies,
des vices et des dangers.
Les quartiers de travailleurs furent doublement mal vus. D’abord pour
la concentration d’une main-d’œuvre, qui bien que nécessaire, était
indésirable et menaçante. Ensuite, pour sa façon de
vivre, collective, plurifamiliale et insalubre.
Les cortiços se constituaient généralement
de bâtiments occupant un espace à l’intérieur d’un
pâté de maisons, presque toujours dans la cour d’un immeuble.
Ils étaient construits à partir d’une série de pièces
semblables, rangées les unes contre les autres. Il y avait dans
la ville d’autres types d’habitations encortiçadas : des
maisonnettes, des hôtelleries, des hôtels de troisième
ou quatrième catégorie et de vieilles maisons à deux
étages transformées en cortiços. Ceci n’empêchait
pas une vision romantique et civilisatrice du cortiço.
Les tentatives d’éliminer ce type d’habitat, surtout dans le
périmètre urbain, constituèrent une première
et vigoureuse manifestation de ségrégation spatiale de la
population travailleuse et de stigmatisation sociale.
Tout comme le cortiço au tournant du siècle, une
autre façon de se loger se popularisa à São Paulo
à partir de 1970. La crise qui suivit la période de " miracle
économique " augmenta la paupérisation et transforma le favelado
en un personnage permanent de la vie urbaine. La favela se caractérise
pour être une terre envahie - généralement des terrains
publics.
Il est commun de trouver des habitations dont la porte d’entrée
et la fenêtre de façade constituent les seules ouvertures.
La maison s’allonge vers le fond, et les pièces arrière sont
comme des alcôves, leurs murs étant collés à
ceux des maisons voisines. La pièce principale fait fonction de
séjour et de cuisine. Elle est bien souvent le noyau initial du
logement, à partir de laquelle les autres pièces ont été
rajoutées. Pour parvenir à ces maisons, on passe par un autre
terrain, ou par des ruelles étroites qui peuvent avoir 80 cm de
large.
A la fin des années 50, la présence du favelado
n’était pas encore marquante dans la ville de São Paulo.
En 1993, il représente 19,2% de la population totale. En 1980, les
cortiços représentaient 18% de cette même population.
Les favelados qui peuplent São Paulo sont de nouveaux
acteurs urbains, tout comme l’avaient été les Italiens au
début du siècle. Ils sont pour la plupart originaires de
la région du nord-est du Brésil, et caractérisent
un nouveau type de main d’œuvre : ce ne sont plus des carcamanos
ou des " turcs voleurs " mais des nordestinos paresseux et indolents,
des jecas-tatus (des pécores), en d’autres mots le rebut
de la nation.
Mais les visions romantiques se maintiennent, s’associant aux préjugés
et à l’exclusion qui frappent ces immigrés. Elles se basent
sur l’idée que ces nordestinos apportent à la ville
un peu du pittoresque d’un Brésil archaïque.
Pourtant, de façon beaucoup plus consensuelle que pour les Italiens,
ces favelados - les nordestinos - seront identifiés
au vice, au banditisme, à la saleté et à la dégradation.
Dns ce sens, la favela est plus qu’une définition technique
qui se réfère à l’occupation illégale d’un
terrain. Elle se réfère à une forme spécifique
d’appropriation de l’espace : la précarité, l’absence de
confort et d’intimité, qui en fait inévitablement un lieu
dangereux.
Les différences marquantes entre les deux périodes abordées
n’empêchent pas d’associer le lieu, la forme d’habitation et l’identité
des travailleurs à des images d’exclusion, de vice, de marginalité
et de vagabondage. Nous pouvons même suggérer que cette association
et cette stigmatisation sont aujourd’hui plus fortes.
MADINA / MEDINA
Ecarts et glissements de sens. Mots de l’espace et identités
territorales.
Le cas du Maroc
Abdelmajid ARRIF
IREMAM, Aix-en-Provence (France)
Définition de médina en français courant:
a- Petit Larousse: (mot arabe signifiant ville), Ville arabe
près de laquelle s’élève une ville européenne
b- Petit Robert, 1972 (mot arabe): Partie musulmane d’une ville
(opposée à la ville européenne) en Afrique du Nord
(spécialement au Maroc)
Les définitions citées en exergue, datant bien des années
après l’indépendance des pays concernés (1972), gardent
la mémoire d’une période bien datée; à savoir
la période coloniale. Le sens donné au mot médina
trahit le grand partage au centre des perceptions et des représentations
du territoire urbain marocain de cette période. Celles-ci nous restituent
un espace double, marocain et européen, que règle un ordre
de " proximité " et de distance, voire d’ " opposition ".
Cette manière de voir, cristallisée et sanctionnée
par un lexique, renvoie à un moment historique des villes marocaines
qui correspond à la période coloniale où la ville
est posée en terme de frontalité et de juxtaposition de deux
territoires urbains dont la désignation et la qualification seront,
dès les premières années du protectorat au Maroc,
fixées. On parle, alors, de ville indigène, de
vieille médina et de nouvelle médina et, par opposition,
de ville européenne. Ces désignations et qualifications
connotent, au travers d’un opérateur symbolique qu’est la toponymie,
une forme d’identification par différenciation et catégorisation
de deux entités territoriales et sociales marquées par une
proximité spatiale.
Les catégories de médina et de ville européenne
deviennent des catégories génériques pour désigner
non seulement un espace mais concomitamment un mode de vie, une organisation
sociale et un ensemble de valeurs différenciant la société
marocaine de celle européenne.
Alors que le terme médina dans l’usage qu’en font les
Marocains avant et après le protectorat français, renvoie
à un ensemble territorial urbain large opposé à l’espace
rural, ce terme, dans l’usage européen, voit sa référence
territoriale se rétrécir pour ne concerner, dans un espace
urbain en extension, que le territoire historique des villes marocaines.
Il ne s’applique pas, dans l’usage qu’en font les différents acteurs
de la ville coloniale, les voyageurs, habitants européens, chercheurs,
etc., aux extensions urbaines réalisées pendant cette période
qui sont situées à distance de cet espace historique.
Ces extensions seront désignées comme éléments
de la ville européenne en constitution, fondateurs d’une nouvelle
territorialité, comme éléments de rupture historique
et de différences culturelles, ou bien comme éléments
fondateurs de la Nouvelle médina: nouvel espace de résidence
des Marocains. Cette dernière désignation marque bien la
qualification ethnicisante attachée au mot médina. Elle s’intègre
à un ensemble de désignations marquant des oppositions entre
ville musulmane / ville européenne, ville arabe / ville européenne,
ville blanche / ville indigène, vieille ville / ville nouvelle,
etc.
Ces formes de classement des territoires dans la ville et du territoire
de la ville relèvent de deux registres:
- l’un de nature cognitive: description d’un territoire, de ses propriétés,
ses formes spatiales et sociales;
- l’autre, de nature stéréotypique: description relevant
des jugements de valeur, des représentations de l’Autre et de son
espace, ethnocentrisme, construction identitaire (ethno-types), etc.
La frontière entre ces deux registres n’est pas forcément
étanche.
Cette variation d’échelle (toute la ville ou une partie), de
désignation et de signification que subit le terme de médina
à des moments historiques différents (avant le protectorat,
pendant le protectorat, après le protectorat) mérite d’être
interrogée.
LA PARTIE OUEST DE GENES : ENTRE STEREOTYPE ET STIGMATISATION
Sabrina CAPRA
Université de Gênes (Italie)
Cette communication s'intéresse à la partie ouest de Gênes
et aux processus qui mènent à la stigmatisation et à
l'emploi de stéréotypes territoriaux. Le mot stéréotype
se réfère à des opinions "préconçues",
fruit d'habitudes en matière de jugements et de prévisions
qui ne sont pas toujours - ou pas nécessairement - négatives,
mais qui véhiculent cependant une image simplifiée du monde.
Le concept de stigmate souligne la "marque", le "défaut" des individus,
des groupes et des territoires qui empêchent ceux-ci de se faire
pleinement accepter sur le plan social et qui impliquent souvent de réelles
formes de discrimination et/ou exclusion. Dans le contexte urbain plus
particulièrement, les conditions sociales défavorables de
certains quartiers ont conduit à une stigmatisation et un véritable
rejet de ces lieux et de leurs habitants. A la périphérie
ouest de Gênes, on trouve de nombreux exemples de cette situation.
Gênes occupe une position particulière dans la région
: elle s'étend sur 33 kilomètres le long de la côte
de Ligurie et, à l'intérieur des terres, dans les vallées
de Polcevera et Bisagno. Elle doit sa configuration actuelle à son
essor industriel, qui commença dès la seconde moitié
du XIXème siècle lorsque les différentes parties de
la ville se consacrèrent à des activités complémentaires
et que les usines et autres industries se concentrèrent dans la
partie ouest et la vallée de Polcevera.
Après la seconde guerre mondiale, l'industrialisation de cette
périphérie s'accrut de plus en plus et provoqua l'arrivée
de migrants venus du sud de l'Italie, qui s'implantèrent surtout
à cet endroit. Dans l'imaginaire urbain, l'"Ouest" - c’est ainsi
que l’on désigne les zones urbaines à l'ouest de la ville
- signifia progressivement, de façon stéréotypique,
le "problème de la ville", les "taudis". Quelques-unes de ces zones
concentrèrent peu à peu les maux sociaux et économiques
tels que la déviance, la pollution de l'environnement et la ségrégation
spatiale. Sur le long terme, les lieux furent étiquetés et
stigmatisés, tout comme leurs habitants ; après avoir évoqué
les difficultés et suscité la suspicion ou la pitié,
les noms de certains quartiers, de certaines rues ou de certains immeubles
devinrent synonymes de déviance, de dangerosité. La position
périphérique de cette partie de la ville - juchée
sur des collines abruptes - et son accès problématique accentuèrent
son isolement et la ségrégation dont elle fait l'objet. Dans
notre recherche, nous étudions certains quartiers, considérés
comme plus significatifs, tels que l'"area della 167", ainsi nommée
pour avoir été construite à la suite de la loi de
1962 (Legge 167/62) qui autorisait une augmentation importante d'edilizia
residenziale publica (logements sociaux), à la fois en convenzionata
(avec des constructeurs privés, liés par des contrats publics,
qui vendent les appartements à la population, tandis que les pouvoirs
publics s'occupent des travaux de viabilisation), et en sovvenzionata
(bâtiments publics loués à certains groupes de personnes
ayant des problèmes économiques ou sociaux). Nous avons choisi
plus particulièrement les quartiers de "Ca'Nuova" (Pra), Pegli 3
et Begato. Les premiers résultats de cette recherche font apparaître
des formes anciennes et nouvelles de stigmatisation, qui s'appliquent à
la fois aux lieux et à leurs habitants, les structures architecturales
et les groupes sociaux étant unis dans une seule et même image
négative. En effet, l'un des aspects les plus intéressants
du phénomène de stigmatisation de la partie ouest de Gênes
réside dans ses éléments inextricablement liés
(structures, immeubles, aspect de ces immeubles, niveaux de vie économiques)
et l'image symbolique évoquée par les "noms" des choses dans
le reste de la ville. D'autre part, la perception que les habitants ont
d'eux-mêmes est également très importante, à
travers les termes qu'ils utilisent pour désigner les gens, les
rues, les bâtiments et se positionner ainsi dans le monde. Au cours
de notre travail, nous allons rassembler, par le biais de cette enquête,
les images sociales et les jugements qui découlent des dénominations
que les habitants de la partie ouest de Gênes donnent aux différentes
composantes de leurs quartiers. Nous allons également souligner
deux autres éléments : les "mots de la mémoire", soit
l'évolution des désignations au fil du temps, le sens de
leurs changements, et la pertinence du "signe architectural" dans la création
des définitions et dans l'imaginaire urbain. A partir de l’analyse
des données et des informations que nous avons rassemblées,
nous essaierons de comprendre la signification et la motivation des mots,
les modifications qu'ils ont subies dans le temps, et les conséquences
de tout cela sur la vie sociale des habitants et la façon dont ils
perçoivent l'espace.
STIGMATISATION DES PROCESSUS URBAINS : ANALYSE DE LA TERMINOLOGIE
SE RATTACHANT AU DEVELOPPEMENT
DES QUARTIERS PAUVRES
Amitabh KUNDU
Gujarat Institute of New Delhi (Inde)
Deux types de terminologie négative ont émergé
en Inde, qui sont la conséquence du processus d'urbanisation du
pays. Le premier est utilisé et partiellement inventé par
les gens qui estiment - à tort ou à raison - faire les frais
de l'urbanisation. Il y a d'une part ceux qui considèrent ou décrivent
l'urbanisation elle-même comme un phénomène négatif,
un processus générant des problèmes tels que l'exploitation
des ressources, qui déstabilise l'économie agraire, la pollution,
le surpeuplement, la ségrégation, ou des inégalités
croissantes ayant un impact défavorable sur la société
toute entière. De nombreux citadins, qui bénéficient
des aspects positifs de l'urbanisation, utilisent également cette
terminologie ou l'enrichissent. Il y a d'autre part les paysans de l'intérieur
des terres, qui subissent les conséquences néfastes de l'urbanisation
- ponction de main-d'oeuvre valide, dégradation de l'écologie
et des valeurs sociales - sans en avoir les bénéfices.
Le second type de terminologie négative est dû à
la segmentation de l'espace à l'intérieur des villes et à
l'émergence des taudis. Il comprend des termes utilisés par
les gens aisés pour décrire la nature et les caractéristiques
socio-économiques de ces zones. Ils expriment la tristesse et l'apathie
de cette élite vis-à-vis des quartiers pauvres, ainsi que
leur appréhension par rapport à d'éventuels effets
néfastes. De la même façon, les habitants de ces taudis
développent leur propre vocabulaire pour décrire la vie urbaine
en général et leur conditions d'existence en particulier.
Celui-ci reflète par bien des côtés leur impuissance,
leur angoisse et leur colère. L'étude de l'évolution
de tous les termes actuellement employés serait utile, car elle
aiderait à comprendre le conflit d'intérêts et de valeurs
qui prévaut au sein de la ville, et le rôle possible de ces
dénominations dans la dynamique du développement à
venir.
Cette communication analyse des mots appartenant aux deux catégories.
Cela permet d'examiner les dynamiques du développement urbain en
Inde, et de comprendre les forces en conflit qui déterminent sa
nature et sa structure spatiale.
L’EMERGENCE DE " FAUBOURG " ET " BANLIEUE ", TERMES URBAINS
EXPRIMANT LA REPROBATION SOCIALE ET L’IDENTITE COLLECTIVE AU XIXEME SIECLE
EN FRANCE
John MERRIMAN
University of Yale (Etats-Unis)
Ma communication se propose d’explorer les déterminants géographiques
de l’émergence d’un langage de réprobation urbaine au XIXe
siècle en France, le concept de marginalité sociale étant
de plus en plus étroitement associé à des espaces
bien définis, souvent récents et situés en bordure
de villes en pleine expansion. L’identification de la marginalité
sociale par le biais des espaces périphériques n’était
certes pas nouvelle. Cependant, le développement d’une industrialisation
à grande échelle, l’embourgeoisement de certains quartiers
du centre, et - dans le cas précis de Paris (mais aussi à
Lyon, Marseille et Montpellier) - les projets de modernisation urbaine
du Second Empire accentuèrent la dichotomie entre centre et périphérie.
Les abords de la ville accueillirent de plus en plus les individus et les
activités indésirables (abattoirs, asiles, industries " sales
"). Considérant que l’espace et le langage sont des dimensions du
changement social, je me concentrerai sur le rôle du langage dans
cette évolution, les termes " faubourgs " et " banlieue " ne cessant
de prendre des connotations toujours plus péjoratives. En même
temps, alors que la population des faubourgs et banlieues était
rejetée et crainte par les élites urbaines, le sens de l’exclusion
a pu contribuer à l’émergence d’une identité collective
et d’un défi politique dans les périphéries.
DU TAUDIS A LA CITE, 1945-1975
Numa MURARD
GRASS, Paris (France)
Le vocabulaire de la stigmatisation est une désignation des écarts
négatifs à la moyenne, l’inverse du vocabulaire de la distinction
qui est la désignation des écarts positifs à cette
même moyenne. Sur la période considérée, la
moyenne correspond à l’idée consensuelle d’une France unanimiste,
sans riches ni pauvres, sans conflits. Dans les faits, la résidence
s’oppose terme à terme au taudis.
Mais la désignation négative n’est pas seulement une affaire
de catégorisation écrite, officielle. Elle s’exprime aussi
dans les sensibilités, révélant un conflit : entre
les habitants, qui veulent être valorisés, quitte à
stigmatiser eux-mêmes ceux qui peuvent l’être, et les acteurs
- experts, fonctionnaires et élus, militants - qui doivent stigmatiser
les lieux et leurs occupants pour les réhabiliter, pour déclencher
une action.
La guerre au taudis, qui s’achève en 1975, est une illustration
de ce processus. Aucun discours officiel ne veut stigmatiser, tous les
discours sont porteurs de promotion, d’égalité. Mais le discours
de l’égalité est trop vague, trop abstrait, pour contrer
la valorisation qui résulte de l’ancienneté dans la ville,
c’est pourquoi le HLM n’aura jamais la légitimité du logement
ancien, inscrit dans la topographie et l’histoire de la ville. De plus,
les discours de la promotion portent en eux-mêmes une négativité,
dans la mesure où ils valorisent une population particulière
en dévalorisant une autre population, dans la mesure où,
pour imposer la nécessité de sauver un groupe, ils décrivent
ce groupe en situation de perdition. La stigmatisation est le produit de
la pitié, la rançon des politiques du cœur. Elle décrit
les hommes à sauver comme des hommes dominés par l’empire
du besoin, incapables d’autonomie, devant être appareillés
(notamment par le logement) pour accéder à cette autonomie.
Dans les cités qui ont permis d’assécher les taudis, le
stigmate poursuit la famille nombreuse et le célibataire infâme,
passés du bidonville horizontal au bidonville vertical.
Du taudis à la cité s’impose la même compassion,
ignorante des capacités dont les hommes font preuve pour résister
à cette stigmatisation.
ENDROITS MAUDITS : LA VILLE DE " L’AUTRE " DANS LE SUD DU BRESIL
Porto Alegre, entre la fin du XIXe et le début du XXe
siècle
Sandra Jatahy PESAVENTO
Universidade Federal do Rio Grande do Sul, Porto Alegre (Brésil)
Le langage de la stigmatisation configure une condition attribuée,
qui exprime une altérité condamnée. Les correspondances
s’établissent dans les registres de la langue, et constituent les
endroits maudits dont le contrepoint et la référence sont
une identité souhaitée, composée par le discours savant
et/ou technique. Ainsi, ce langage de l’altérité condamnée,
qui délimite l’exclusion et la discrimination sociale, prend sa
forme expressive au moment de l’émergence de la citoyenneté,
à la fin du siècle dernier.
Dans ce travail nous analyserons la spécificité du langage
de la stigmatisation urbaine, en ce qui concerne les quartiers, les rues
et les habitations dans une ville du Sud du Brésil entre la fin
du XIXe et le début du XXe : Porto Alegre, capitale du Rio Grande
do sul, état méridional du Brésil.
Au moment de l’installation de la république, en 1889, un gouvernement
autoritaire, dont le positivisme d’Auguste Comte est la matrice qui inspire
sa conduite politique et administrative, formule un " programme de gouvernement
" qui vise à procurer un développement économique
global à l’état. Ce projet, dans un Rio Grande do Sul où
l’élevage et l’agriculture prédominent, implique aussi privilégier
la dynamisation de l’industrie et la rénovation urbaine.
Ce programme se développe graduellement, pendant 40 ans, période
que l’on appelle " Ancienne République " (1889-1930), et les préoccupations
avec la modernisation de la ville suivent aussi une évolution graduelle,
dans une question toujours présente : Porto Alegre se veut belle,
hygiénique, ordonnée... et blanche. Dans ce sens, les espaces
stigmatisés de l’urbs peuvent avoir une " couleur " précise,
et le vocabulaire qui désigne la ville non désirée
peut aussi établir une association raciale/ethnique avec évaluations
de nature sociale, économique et morale.
Dans la dénomination des espaces maudits, le langage de la discrimination
classe ces territoires urbains en deux types : d’un côté,
les lieux d’enclave, interpénétrés et côte
à côte, avec espaces de la " ville de l’ordre " ; de l’autre,
les lieux d’exclusion, une espèce de ceinture pauvre (à
prédominance noire), autour de la " vraie ville ".
Notre corpus d’analyse, qui fait l’investigation des mots de la " ville
condamnée ", s’appuie davantage sur les registres du langage non-officiel
que sur ceux utilisés par la désignation administrative,
technique ou érudite. La plupart du temps, ces mots du quotidien,
qui arrivent jusqu'à nous par les journaux, chroniques et mémoires,
sont endossés par les documents officiels administratifs, après
constatation de leur usage par ses habitants. L’attribution originale des
mots ayant une signification dépréciative est faite, sans
doute, par les citoyens, auteurs du registre lexique discriminateur, mais
ces mots s’incorporent au vocabulaire urbain, et figurent dans la conversation
autorisée des gestionnaires de la ville.
LES VOCABULAIRES DE LA STIGMATISATION EN CHINE:
Histoire des quartiers penghu
Shi LU
Institut d’Asie orientale, Lyon (France)
Comme dans toutes les sociétés, il existe également
de bons et de mauvais quartiers dans les villes chinoises. L’histoire des
quartiers penghu a été liée à l’ouverture
de la Chine au commerce étranger dans la deuxième moitié
du XIXe siècle. Au fur et à mesure que les secteurs industriels
se sont développés, les quartiers penghu ont connu
une poussée de croissance en particulier à partir des années
1920. Les vocabulaires utilisés pour désigner les habitats
et les habitants de ces quartiers étaient à la fois riches
et homogènes dans la langue officielle comme dans la langue populaire.
Après 1949, sous le régime communiste, ces quartiers penghu
ont connu de grandes transformations. Les vocabulaires de la stigmatisation
sur les mauvais quartiers ont été euphémisés
dans la langue officielle. Cependant, ils existent toujours dans le langage
populaire.
Les réformes politiques et économiques de la Chine lancées
à la fin des années 1970 ont provoqué un nouveau mouvement
migratoire des paysans, autrement dit l’exode agricole. Des milliers et
des milliers de paysans quittent leur pays à la recherche de l’or
dans les villes. On assiste ainsi aujourd’hui à une renaissance
des quartiers penghu. Certains termes utilisés avant 1949
pour désigner ces quartiers réapparaissent aujourd’hui.
L’histoire des quartiers penghu du milieu du XIXe siècle
jusqu’aujourd’hui montre que si avant 1949, date de la prise du pouvoir
par les communistes chinois, le vocabulaire de la stigmatisation était
riche et brutal, il devient plus masqué et euphémisé
de nos jours. La comparaison entre la langue officielle et la langue populaire
dans ce domaine nous semble significative surtout pour la période
après 1949.
MOTS CACHES : LES LIEUX DU MOCAMBO A RECIFE
José TAVARES CORREIA DE LIRA
Université de São Paulo (Brésil)
L'étymologie du mot africain mocambo vient du préfixe
mu et de la racine kambu, qui, associés, signifient
"rester caché" ou "sans racine". Ce terme est probablement parvenu
au Brésil entre le XVIe et le XVIIe siècle par le biais des
langues portugaises d'Afrique de l'Ouest. A cette époque, il se
référait aux habitations ou villages construits par les esclaves
noirs en fuite, dans les forêts au nord du pays. Ceux-ci étant
plus souvent désignés par le mot quilombo. Mocambo
s'appliquait aux formes de résistance sociales, militaires et politiques
de ces esclaves tout au long de la période (impériale) de
colonisation.
Depuis le début du XXe siècle, cependant, les représentations
de la croissance urbaine après l'abolition de l'esclavage donnèrent
à ce mot un sens radicalement différent, tandis que son sens
originel était confiné à la littérature historique,
aux études linguistiques et aux dictionnaires. Dans les plus grandes
villes du nord-est du Brésil, mocambo commença à
faire son apparition aussi bien dans le vocabulaire ordinaire que dans
le vocabulaire savant, comme étant la traduction régionale
la plus appropriée pour désigner les slums. A Recife,
où les observateurs contemporains furent choqués par les
conditions physiques, morales et sociales des pauvres en milieu urbain,
plusieurs parties de la ville étaient appelées zonas de
mocambos. Des milliers de cabanes et de constructions modestes s'étendaient
sur des terrains non drainés et détrempés situés
pratiquement au niveau de la mer, avec des zones couvertes d'étendues
d'eau et de palétuviers, le tout près des rivières
ou sur les hauteurs à l'ouest de la ville. La cité tout entière
aurait pu parfaitement s'appeler Mocambopolis, ou Cidade dos Mocambos.
Le sens moderne de ce mot aida à légitimer les discours
techniques sur l'urbanisme et les politiques en matière de logement.
Mais leur intolérance vis-à-vis de ces endroits dégradants
venait clairement d'une interprétation ethnologique de la société
qui exerçait une grande influence à cette époque.
Après tout, les mocambos ressemblaient aux villages noirs
du Sénégal ou de l'Angola, en pire. Leurs "solutions bâtardes"
n'avaient rien de l'image enchanteresse du barbare africain. Au contraire,
elles étaient source de honte et de dégoût pour les
mauvaises conditions sanitaires et le côté arriéré
de cette cité prétentieusement civilisée.
Pourtant, le phénomène mocambo ne servit pas seulement
à diminuer et discriminer une population, mais aussi à louer
et démontrer la contribution des noirs au fond culturel et racial
du pays. Stimulé par un regain d’intérêt pour les valeurs
culturelles nationales, il peut être vu comme l’allégorie
d’un large et ancien processus de croisements ayant lieu au Brésil.
En effet, depuis les années 1920, le mocambo a souvent séduit
les sensibilités locales à la recherche d’une identité
linguistique et anthropologique. Au nord-est du Brésil, par exemple,
et à Recife plus particulièrement, tout un mouvement régionaliste
le célèbre comme un des éléments les plus significatifs
de l’architecture vernaculaire.
Au cours des années 30 et 40, l’imagination artistique et sociologique
locale a mélangé de vieilles et de nouvelles idées
au sujet de la culture populaire. Environnement et préjudices climatiques,
esthétique néo-coloniale, renouveau luso-brésilien,
peinture, sculpture et littérature primitives ou expressionnistes,
écologie, tous ces facteurs aideront à élaborer un
discours respectueux vis-à-vis des mocambos. Pour certains
intellectuels et artistes, ils représentaient un monde naturel capable
de résister au démantèlement et à la standardisation
des caractéristiques soi-disant courantes des Brésiliens.
Comme la ville coloniale, les cités mocambos avaient une
cohérence urbanistique et architecturale propre, et ne pouvaient
être simplement détruites par des mesures sanitaires et gouvernementales.
Selon ces hommes et femmes cultivés, il devait être étudié
avec attention, voire préservé, dans la mesure où
il illustrait avec noblesse la situation sans issue des masses urbaines
misérables.
Cette communication tente d’examiner les acceptions contemporaines du
mot pour comprendre la façon dont Recife elle-même a été
perçue et nommée tout au long du XXe siècle.
ATELIER 6
Variation langagière et évolution lexicale en ville
CONTACTS D’USAGE ET CIRCULATION DES MOTS
EN MEDITERRANNEE ORIENTALE
Jean-Charles DEPAULE
CNRS-IREMAM, Aix-en-Provence (France)
La Méditerranée est, à travers les siècles,
un lieu d’échanges, de relations et de conflits, y compris pour
les mots, qui circulent, se transfèrent, s’imposent, s’opposent,
coexistent, s’adaptent, s’effacent.
Sans négliger d’autres époques, contextes ou mouvements,
cette étude privilégie la période contemporaine (à
partir du XIXe siècle), des situations de réforme, et des
circulations qui vont du nord vers l’Orient méditerranéen
(dans lequel on inclut le Maghreb), mais également des parcours
à l’intérieur de cette aire.
Réforme: il s’agit du processus de " modernisation " ou
de " rationalisation " urbaine d’ordre administratif, législatif,
fonctionnel, sanitaire, morphologique, impliquant des changements langagiers,
dans lesquels interviennent des institutions spécialisées,
et qui passent par des emprunts à des lexiques étrangers,
à partir desquels des termes et des concepts sont traduits, décalqués,
introduits tels quels et adoptés.
De tels emprunts impliquent le plus souvent des rapports inégaux
de type impérialiste, mais il arrive qu’ils s’ effectuent selon
des schémas complexes: l’italien occupe une place spéciale,
et c’est moins la langue de l’occupant ou de la tutelle politique ou économique
que celle de la main d’oeuvre et des techniciens qui ont participé
de façon significative aux chantiers de " la ville moderne " autour
de la Méditerranée ou/et des savoir-faire qu’ils ont emportés
avec eux ou qui ont été acquis par la main d’œuvre locale,
sur place ou en Italie.
Un mot, avec ce qu’il désigne, peut traverser la mer (dans le
bagage d’un constructeur italien, par exemple), du nord vers le sud, voyageant
de la sorte au long cours, il peut aussi se déplacer par
cabotage. Des types de trajectoire sont donc identifiables.
D’autre part, si le recours à un mot étranger correspond
à l’avènement d’un objet urbain (un équipement, par
exemple), d’un mode de découpage de l’espace de la ville, ou d’un
usage nouveau (le mot piazza, dans la Turquie du siècle dernier)
ou à un renouvellement du vocabulaire lui-même, ces correspondances
sont rarement synchrones. Il convient donc de distinguer des rythmes et
des temporalités propres.
Le destin d’un mot dans l’espace et le temps est indissociable du ou
des registres successifs auxquels il est intégré: alors que
la manifatura a disparu du lexique égyptien, l’isbitalia
(hôpital), terme levantin d’origine italienne, a quitté la
langue " officielle " où il a été supplanté
par un mot arabe, pour survivre, notamment au Maghreb, dans l’usage populaire
sous la forme sbiter ou sbital.
TUNIS MISE EN MOTS
Nabiha JERAD
Université de Tunis (Tunisie)
A partir d’une enquête sociolinguistique orale qui a porté
sur les points suivants:
a- Les désignations génériques de la ville de Tunis,
b- Les désignations de ses lieux-repères,
c- La nomination et la catégorisation de se nouveaux territoires,
d- Les valeurs sociales et symboliques associées aux noms de
lieux,
e- La représentation des frontières de la ville,
nous avons essayé de montrer que les représentations de
l’espace d’une ville, de ses nouveaux territoires, de ses frontières
sont intimement liées aux pratiques sociales et que les noms de
lieux et la notion de l’espace de la ville sont interprétés
dans le cadre des références culturelles et des valeurs du
vécu quotidien.
On a également pu observer que, dans une situation qui combine
réforme urbaine et réforme linguistique, les effets d’une
telle dynamique se traduisent par les télescopages de registres
de leur langue et d’hétérogénéité linguistique.
Dans l’ensemble, l’analyse du corpus recueilli permet d’avancer que
les mots du lexique de la ville sont objets de négociation, malentendu
et décalage entre signifiants, signifiés et référent.
LES DENOMINATIONS DES VOIES ET DES ESPACES OUVERTS SUR LES PLANS
DE ZAGREB
SKILJAN Dubravko
Institutum Studiorum Humanitatis
Ljubljana (Slovénie)
Le corpus est limité à dix plans, provenant d’une période
allant de 1825 à 1995. Le but de la recherche est de montrer comment
le champ sémantique des mots génériques qui désignaient
des voies et des places ouvertes à Zagreb a changé. On a
dégagé une liste des noms communs classés dans trois
catégories élémentaires, celles de voie, de
place et de parc. Du développement de la ville résulta
une augmentation nette du nombre de dénominations: 1825-2, 1845
et 1864-4, 1878-1 et 1889-11, 1923-10, 1932-27, 1947-31,1973-50, 1995-47;
on y remarque trois coupures placées en 1870, 1930 et 1960 environ,
qui correspondent à l’apparition des nouveaux plans d’aménagement
urbanistique et au commencement de leur application.
Il y a plusieurs répartitions possibles des mots de la ville
de Zagreb: la première est une classification des noms communs selon
les éléments de la structure urbaine qu’ils dénomment;
une autre concerne la différence entre les noms d’origine slave
et ceux qui sont empruntés; par le troisième partage on distingue
les noms " urbains " de ceux qui ont été considérés
comme " non-urbains ". En partant de cette troisième classification,
on peut esquisser une autre taxinomie, où on distinguera trois champs
sémantiques élémentaires. Un premier groupe de noms
appartient sémantiquement aux mots qui sont des signes des composants
des habitats humains au sens propre: le champ de l’habitat. Le second
groupe rassemble les noms qui désignent des produits de l’activité
humaine qui ne sont pas spécifiquement liés aux habitats:
le champ de la culture. Au troisième se trouvent les notions
dénommant les parties de relief qui ne sont pas originairement résultat
d’une pratique humaine quelconque: le champ de la nature. Avant
1918, c’est le champ d’habitat qui produisit la majorité
des notions. Le champ de la culture a pris part dans la constitution
des dénominations surtout après 1918, et le rôle prédominant
du champ de la nature marque la dernière période,
après 1945.
La transformation du vocabulaire de la ville est, partiellement, de
nature sociolinguistique: les guerres ont changé la structure sociale
de la population urbaine, et les habitants nouveaux, d’origine le plus
souvent rurale, ont apporté leurs propres coutumes, même dans
le domaine de l’appellation des rues et des places. D’autre part, la logique
administrative et urbanistique participe au choix des noms. Enfin, le vocabulaire
de la ville en croate est relativement limité et presque toutes
ses ressources ont été épuisées au XIXe siècle
déjà, et on devait chercher son élargissement " naturel
" dans le champ sémantique " de la culture ", qui, pour sa part
, n’offrait qu’un nombre défini d’entités nouvelles et était
élargi par le champ " de la nature ".
DEFINITION D'UN CODE : LE "TOWN BEMBA", UNE HYBRIDITE URBAINE
Debra SPITULNIK
Département d’anthropologie, Emory University, Atlanta (Etats-Unis)
Cette communication fait partie d'une recherche qui s'intitule "Le langage
de la ville en Zambie: définition de codes et de communautés
de langues dans un cadre plurilingue". Ce projet se concentre sur les problèmes
de la vie urbaine, les alternances codiques, le changement linguistique
et les implications sociales des langues hybrides. J'ai étudié
la façon dont le bemba (une langue bantoue parlée en Zambie)
a changé en interaction avec l'anglais, et j'ai rapporté
cela à la formation de communautés et à l'expérience
de la modernité en Afrique. Mes informations proviennent de dix-huit
mois de recherche ethnographique et linguistique en Zambie, d'une analyse
des conversations et des programmes de la radio zambienne, et d'une collaboration
poursuivie actuellement aux Etats-Unis avec des personnes parlant le bemba.
Le travail présenté ici donne une vue d'ensemble du paysage
plurilingue de la Zambie et se concentre sur une variante appelée
Town Bemba (bemba des villes). Ce langage est parlé dans toute la
Zambie par environ 2 millions d'habitants. Je montre que le Town Bemba
est à la fois l'étiquette idéologique donnée
à un code linguistique et la description d'un ensemble de pratiques
plurilingues existant dans les villes zambiennes. Contrairement au bemba
rural, il emprunte beaucoup à l'anglais et contient un nombre important
d'innovations linguistiques basées sur le bemba. Sa phonologie et
sa morphologie diffèrent par des détails mineurs. Sa syntaxe
est pratiquement la même. Plus spectaculaires sont ses alternances
codiques avec l'anglais. Le Town bemba est également non marqué
: il est simplement une variante urbaine normale. Cette communication étudie
la façon dont la polyvalence et le caractère hybride des
codes correspondent à l'expérience sociale de la Zambie urbaine
vécue comme lieu de fluidité culturelle, d'innovation et
de mélanges.
Une grande part de cette recherche se concentre sur les expressions
bemba pour parler de la ville et de la vie citadine. Deux questions linguistiques
se posent : quels champs sémantiques structurent le vocabulaire
de l'environnement urbain ? Quels principes linguistiques sous-tendent
les processus d'alternance de codes entre l'anglais et le bemba et de transfert
lexical dans les expressions traitant de la ville ? Une enquête préliminaire
montre que trois champs sémantiques sont essentiels : une dualité
"ville/campagne", les distinctions d'une hiérarchie socio-économique,
et l'évaluation de la ville comme étant "moderne", c'est-à-dire
excitante, rapide et divertissante. De façon significative, le domaine
source de beaucoup de mots empruntés à l'anglais provient
de moyens de diffusion de l'information importés, ce qui met en
lumière le rôle important des processus transnationaux dans
la définition de l'urbain.
En résumé, le cas du Town Bemba concerne le champ de la
sociologie et de l’anthropologie pour plusieurs questions importantes :
que peut-on considérer comme un "langage" ou comme un "code" ? Quelle
est la signification du caractère linguistique hybride dans les
situations plurilingues ? Comment situer l'urbain ? Comment les personnes
vivent-elles la ville ? Et comment les processus transnationaux ou globaux
structurent-ils l'expérience urbaine ?
LE PLURILINGUISME DANS LES VILLES TCHEQUES
Zdenek UHEREK
Institut d’ethnologie, Prague (République tchèque)
La situation linguistique dans les villes tchèques a évolué
au cours du temps en réagissant de façon très sensible
aux changements de climat politique et d’orientation culturelle de l’Etat.
En cela, la ville tchèque se différencie sensiblement du
cadre villageois, où la langue apparaît comme un élément
plus stable.
Les moments de rupture de la situation linguistique des villes tchèques
sont les suivants:
- XIIe-XIIIe siècles: au moment de la fondation des villes selon
les modèles allemands, italiens ou français, c’est l’allemand
qui domine dans les villes. Le bilinguisme tchèque-allemand commence
a être un phénomène fréquent et accompagne la
culture urbaine tchèque jusqu’au début du XXe siècle.
Dans le même temps, le latin s’impose comme langue des lettrés.
- XIVe-XVIe siècles: le tchèque prend l’avantage dans
les villes, car l’Etat tchèque indépendant crée une
structure stable et les migrations internationales perdent en intensité.
Le bilinguisme tchèque-allemand continue d’être un élément
important de même que l’influence du latin; à Prague, on trouve
également des groupes de Flamands, de Wallons invités à
la cour et qui y conservent leur langue.
- XVIIe-XVIIIe siècles: a nouveau l’allemand commence à
regagner l’avantage dans les villes. Ce phénomène est lié
à l’inclusion de la région dans l’Empire austro-hongrois.
- Au début du XIXème siècle se produit une renaissance
du tchèque dans les villes dans le cadre des efforts en vue de l’émancipation
nationale; l’utilisation de la langue cesse d’être une question d’origine
ou de statut social mais un indice de position nationaliste. La langue
devient une arme idéologique. En même temps que l’industrialisation
de masse, une forte immigration venue de la campagne peuple les villes.
Ce phénomène influence également la langue parlée
dans les villes.
- En 1918, les Tchèques et les Slovaques fondent ensemble un
état indépendant. Le bilinguisme tchèque-allemand
cesse d’être courant. Il diminue constamment jusqu’à disparaître
presque totalement en 1950.
- L’existence d’un Etat commun tchèque et slovaque n’a pas amené
à la naissance d’un bilinguisme tchèque-slovaque, mais à
une bonne connaissance passive de la deuxième langue.
- L’inclusion de la Tchécoslovaquie au bloc de l’Est a eu pour
conséquence la mise en place d’un enseignement obligatoire du russe
dans les écoles. Mais le niveau de connaissance effective du russe
n’est pas, dans les Pays Tchèques, très élevé
et ne correspond pas à la tentative mise en place par le système
d’éducation socialiste.
Dans le lexique de la langue tchèque écrite des années
60 et 70, parmi les mots importés, dominaient les mots dérivés
du latin, puis du grec, en troisième place l’allemand et ensuite
le français. Les mots du latin, du grec et du français sont
le plus souvent des mots des registres spécialisés, les mots
venant de l’allemand apparaissent davantage dans la langue parlée,
et dans la le lexique artistique.
Actuellement, les mots importés viennent principalement de l’anglais.
ATELIER 7
Les divisions de la ville
AMENAGEMENT, ZONAGE ET DECENTRALISATION DE LA GESTION:
Divisions de la ville et enjeux des pratiques urbaines à
Recife (Brésil)
Jan BITOUN
Université de Pernambuc, Recife (Brésil)
Cette communication présente les mots qui indiquent les divisions
de la ville de Recife, recueillis au long d’une double expérience:
celle d’un habitant, où l’on s’efforce de classer les mots du sens
commun; celle d’un universitaire engagé dans la gestion locale qui
cherche à comprendre la création de divisions techniques,
conçues à partir du zonage et de l’aménagement, et
de nouveaux mots et nouvelles divisions qui sont promus, depuis environ
10 ans, en fonction des pratiques de décentralisation de la gestion
locale.
Les mots utilisés par les citadins pour désigner les lieux
de la ville ne permettent pas de dessiner des limites précises.
L’homme commun ne construit pas une représentation cartographique
où chaque espace serait délimité, formant un puzzle
ordonné de morceaux qui se complètent. Les mots utilisés
à Recife expriment une expérience de processus historiques
de formation urbaine: l’un de temps long, correspondant à la lente
incorporation à la ville d’espaces ruraux et l’autre, de temps court,
associé à l’explosion urbaine contemporaine. Ces mots expriment
aussi des formes d’habiter qui sont situés sur une échelle
de valeur correspondant à différents degrés de ségrégation.
Plus qu’une relation à l’espace, les mots du sens commun sont fondés
sur une relation à l’espace-temps et ordonnés en fonction
de l’idée de progrès, associé à la modernité.
Afin d’échapper à la stigmatisation urbaine, les termes génériques
(subúrbio, vila, conjunto, invasão, favela) sont de
plus en plus remplacés par des désignations toponymiques
qui ne compromettent pas l’espoir que l’on a d’accéder à
l’urbanité et au statut de quartier (bairro). Au contraire,
les mots de l’aménagement et du zonage, étudiés au
travers des lois et des plans de 1961, 1983 et 1996, sont issus de la tradition
internationale de l’urbanisme fonctionnaliste qui, jusqu’aux années
80, ne rend pas compte des phénomènes d’auto-construction
qui marquent très fortement les pratiques urbaines. La reconnaissance
de ces lieux des pauvres et l’inclusion de la participation des associations
d’habitants dans le modèle de gestion de la ville se font au cours
des années 80 et 90. Chaque secteur de l’administration municipale,
entre autres les urbanistes chargés de la réhabilitation
de favelas et les professionnels de la santé publique, crée
ses mots et ses divisions afin d’organiser ses informations et d’encadrer
le dialogue avec les associations. Celles-ci font preuve d’une extrême
souplesse, adoptant les mots et les divisions proposés comme éléments
d’un jeu politique, au cours duquel elles comptent bien obtenir des avantages
réels. Les techniciens ont eux plus de mal à accepter le
caractère relatif et instrumental des divisions qu’ils ont crées
et les confondent souvent avec des cadres de vie dont ils cherchent à
prouver l’homogénéité. Ce faisant, ils risquent de
répéter les vieux errements de l’urbanisme de zonage.
NOMMER ET DIVISER LA VILLE PORTUAIRE:
LE LEXIQUE POLITICO-ADMINISTRATIF TOSCAN ET LE PORT DE LIVOURNE
(XVIIIe- XIXe SIECLES)
Samuel FETTAH
Université de Provence, Aix-en-Provence (France)
Les réformes du despotisme éclairé (deuxième
moitié du XVIIIe siècle) renforcent le rôle des villes
dans le dispositif administratif toscan. La ville est le centre d’une communauté
politique composée de propriétaires, chargée de responsabilités
administratives.
La ville de Livourne n’échappe pas à cette évolution
mais, principal port de la Toscane, dotée de franchises douanières,
elle est aussi un enjeu spécifique, à la fois fiscal et territorial.
Elle se distingue des autres villes toscanes par son assise socio-économique
et son évolution spatiale et démographique (forte croissance
de la population urbaine, expansion précoce des faubourgs). Les
mots qui qualifient Livourne reflètent cette double réalité:
certains peuvent s’appliquer à d’autres villes toscanes, d’autres
sont des mots spécifiques.
Il s’agit d’un corpus généraliste produit essentiellement
par des propriétaires. Il en découle une certaine homogénéité
de ton et de langage.
Mais l’administration toscane, si elle exclut de ses rangs une grande
partie des forces vives de la cité (cette exclusion apparaît
dans le corpus) n’est pas pour autant uniforme: entre les échelons
supérieurs et subalternes comme entre le pouvoir central et le pouvoir
local, on change clairement de groupes. L’apparente uniformité des
mots employés pour qualifier la ville reflète peut-être
le discours dominant des échelons supérieurs de l’administration
et masque d’éventuelles divergences d’appréciation sur la
ville.
Les mots qui se rapportent à l’espace portuaire traversent la
période. Le problème de l’intégration du port franc
de Livourne à l’espace toscan est une constante séculaire
de l’administration toscane (milieu XVIIIe- milieu XIXe siècles).
Une autre thématique importante concerne l’expansion de la ville
hors les murs. Le vocabulaire administratif des années 1820-1830
est marqué par la question de l’unité urbaine et se concentre
particulièrement sur les faubourgs.
Dans tous les cas, Livourne est un problème insoluble. Sa différence
gêne mais constitue en même temps un élément
nécessaire à l’économie toscane. Par ailleurs, conçue
comme un modèle de la politique princière en matière
d’urbanisme, elle déborde constamment des cadres que le pouvoir
central lui a assigné.
Le vocabulaire qui qualifie cette ville indique une anxiété
de l’espace (protéger l’intégrité de l’espace urbain
des dangers que constituent les dynamiques mal contrôlées
venues de la mer ou des faubourgs). Une forte stigmatisation des lieux
dangereux accompagne cette crainte. Elle se transmet aux habitants, particulièrement
ceux qui vivent du port et lui donne sa coloration sociologique particulière
(négociants, gens de mer, portefaix).
Le langage administratif met en valeur la situation particulière
de Livourne dans l’Etat toscan, second pôle du grand duché
mais aussi ville dominée.
Désigner pour mieux dominer. Le journal La bourse
egyptienne et ses mots au service d'une partition de la ville du Caire
au début des années 1910
Pascal Garret
IRMC, Rabat (Maroc)
Notre corpus se compose d'une vingtaine d'articles, publiés au
Caire dans le journal francophone La Bourse egyptienne entre juin
1911 et février 1912, dans lesquels on parle de cette ville dans
un contexte de forte reprise immobilière. Les enjeux sont tels que
certains entrepreneurs et promoteurs mobilisent tous les moyens possibles
pour parvenir à leurs fins. Parmi ceux-là, la presse utilisée
pour faire valoir des entreprises qui restent essentiellement spéculatives.
Les locuteurs, mobilisant les mots à des fins argumentaires face
à ces enjeux et ces conflits urbains, y délimitent et qualifient
des parties de la ville du Caire qui apparaît alors divisée
en plusieurs territoires singuliers qui sont mis en opposition.
Ainsi, étudier les modes de désignation de la ville et
de parties de la ville du Caire au sein de ce corpus, ce sera aussi analyser
comment une telle mise en situation de mots peut permettre de désigner
partialement des lieux pour ne plus, finalement, en valoriser qu'un seul,
celui dont on espère tirer profit.
MACHI ET TOSHI - LES DIVISIONS DE LA VILLE AU
JAPON
Carola HEIN
Université de Kogakuin, Tokyo (Japon)
L’histoire et la forme des villes japonaises sont très différentes
de celles des villes occidentales. Au lieu d’une croissance concentrique
autour d’un centre-ville ancien délimité par des murailles,
typique de beaucoup d’agglomérations européennes, elles ressemblent
à un patchwork de petites unités urbaines. Ainsi, les termes
employés pour décrire ces villes et leurs divisions ne peuvent
être traduits directement mais doivent être expliqués
en fonction de leur contexte.
L’entité urbaine la plus proche de la vie quotidienne des gens
est le machi, généralement traduit par ville ou quartier.
Historiquement, ce mot a été utilisé pour décrire
l’unité de base de la ville. Il a également servi à
dénommer des villages, ou à caractériser les zones
contrôlées par des groupes sociaux différents. A cause
des particularités de la langue japonaise, au terme parlé
de machi correspondent trois écritures différentes,
chacune d’entre elles introduisant des idées légèrement
différentes. Ce mot peut être écrit en caractères
chinois (kanji). Il évoque alors, selon la lecture de ces
caractères, une unité administrative aux frontières
bien délimitées, une petite zone souvent située autour
d’une rue généralement commerçante, ou une petite
unité sociale. La référence à une unité
de base - et non à une agglomération toute entière
- est due au fait que les villes traditionnelles japonaises ne sont pas
structurées par un réseau d’ensemble : même aujourd’hui,
peu de rues ont des noms, elles ne sont que des espaces entre des pâtés
de maisons.
En ce qui concerne les mots employés par désigner des
parties de ville, les langages populaire et professionnel se recoupent.
Toutefois ces termes sont insuffisants pour exprimer les traditions et
les concepts occidentaux ou pour parler de développement d’ensemble
ou d’administration telle qu’elle est pratiquée en Europe. Il a
fallu en créer de nouveaux pour le langage professionnel. Comme
les concepts eux-mêmes n’existaient pas au Japon, ces mots ne furent
pas repris - ou seulement tardivement - dans le langage populaire. Le vocable
toshi est ainsi le plus usité pour désigner la ville
toute entière. Il fut créé au début de l’ère
Meiji (1868-1912), en reprenant les caractères utilisés pour
" capitale " (to ou miyako) et pour " place du marché
" (shi ou ichi). La ville était ainsi expliquée
comme étant quelquechose entre la métropole et la place du
marché. Au Japon cependant, cette désignation ne fut qu’un
moyen de promouvoir des villes existantes.
Le mot plus ancien de tokai signifie également ville,
mais avec une connotation plus sociale ; évoquant le rassemblement
d’un grand nombre de gens dans un même lieu, il souligne l’importance
du contexte social comme étant une caractéristique de la
ville au Japon, contrairement à l’environnement urbain occidental.
La plus grande différence entre machi et toshi - et
le concept de ville qu’ils décrivent - réside cependant dans
le fait que machi donne une identité au gens, tandis que
toshi est un terme plus administratif.
LES DIVISIONS DE L’ESPACE URBAIN EN CHINE
Christian HENRIOT
Institut d’Asie orientale, Lyon (France)
Cette contribution est une exploration préliminaire de la notion
de quartier et, plus généralement, des expressions associées
aux divisions du territoire urbain en chinois. Nous sommes partis de la
notion française de quartier pour tester la validité de ce
terme dans le contexte urbain chinois du XIXe-XXe siècle. Le constat
qui s’impose est celui d’un déséquilibre apparent entre la
langue officielle, qui a développé une palette assez large
de termes relatifs au territoire urbain, et la langue vernaculaire, qui
laisse apparaître un registre plus limité et pour une part
influencé par la langue officielle. Ce constat premier doit cependant
être nuancé. L’étude de la langue vernaculaire est
limitée par la paucité des sources ou la difficulté
de trouver des sources adéquates.
La Chine a une longue tradition urbaine, mais pas de tradition d’administration
municipale. De ce fait, les termes liés aux divisions du territoire
urbain n’apparaissent vraiment qu’au milieu du XIXe siècle au sein
des concessions étrangères, avant de se développer
dans les années vingt lorsque les grandes villes sont dotées
d’administrations municipales modernes. Un terme de base s’impose, celui
de " zone " (qu), qui sera ensuite décliné sous différentes
formes, par l’ajout d’ épithètes divers. Le second constat
principal est celui d’une fusion des termes liés à deux registres
séparés, celui de l’administration territoriale et celui
du contrôle de la population. C’est une constante qui perdure jusqu'à
nos jours. Finalement, la langue officielle contemporaine ne fait pas de
place à la notion française de " quartier ", ni à
une notion approchante. Les unités retenues sont au mieux celles
d’ensembles résidentiels, définis par le pouvoir selon des
critères techniques ou bureaucratiques, qui n’intègrent nullement
l’idée d’un espace spécifique " spontané ".
Notre étude de la langue vernaculaire ne concerne à cette
étape que le vocabulaire contemporain. Elle est fondée sur
la lecture de sources écrites et quelques entretiens non systématiques.
Une évidence s’impose : il n’y a pas de notion générique
équivalente à la notion de quartier en Chine. L’organisation
administrative et politique des villes chinoises tend à donner un
rôle prééminent au " circuit de rues " (jiedao),
une sous-division de l’arrondissement, et au bureau qui l’administre. C’est
toutefois une entité relativement large et anonyme. L’environnement
le plus familier est en général plus réduit, celui
du groupe de rues proche de la résidence, mais aucun terme général
ne s’y applique. Les résidents urbains ont plutôt recours
aux noms propres, à la toponymie, pour désigner leur " quartier
" d’habitation. L’espace ainsi désigné est individualisé,
singularisé par le nom de la rue ou de la ruelle principale, qui
couvre cependant les artères et l’espace connexes.
LES DIVISIONS DE LA MEDINA DE KEROUAN
Mohamed KERROU
Université de Tunis (Tunisie)
Les découpages administratifs et les projets de réorganisation
de l’espace urbain de la ville de Kairouan sont solidaires de stratégies
discursives de la part des autorités et des habitants. Toute une
rhétorique urbaine émerge et laisse apparaître des
jeux de mots autour des notions de quartier (huma et parfois kartî)
et de faubourgs (rabadh vulgo r’bat).
L’interrogation théorique porte sur la modification des divisions
de la ville de Kairouan à travers l’histoire contemporaine (XIXe
et XXe siècles) afin de saisir les logiques qui structurent les
mots et les lieux en rapport avec le social et le politique.
L’enquête empirique permet de découvrir des lieux cachés
et oubliés où le faubourg contient en son sein une pluralité
de lieux généalogiquement appelés faubourgs et conservés
tels quels par le langage populaire. Le faubourg-mère tend à
devenir quartier alors que celui-ci contient également des faubourgs.
Bref, le travail sur les mots aide à saisir la dynamique interne
de la ville et notamment l’alternance ainsi que l’opposition entre l’urbain
et le rural dans un lieu " saint " où histoire et mémoire
sont, de plus en plus, confrontés aux changements des structures
et des mentalités.
NOMMER LES QUARTIERS D’ABIDJAN
François LEIMDORFER, IEDES, Paris (France)
Dominique COURET, ORSTOM, Paris (France)
Jérémie KOUADIO N’GUESSAN, Université
d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
Christelle SOUMAHORO, ORSTOM Abidjan (Côte d’Ivoire)
Christine TERRIER, Abidjan (Côte d’Ivoire)
Abidjan, comme d’autres villes ouest-africaines, est d’origine récente
et est marquée à la fois par une urbanisation rapide, par
la colonisation, par de grandes opérations d’aménagement
et un certain développement " spontané " de l’occupation
de l’espace. La ville est un lieu d’aboutissement de migrations importantes,
ivoiriennnes et étrangères, et le pluriethnisme et le plurilinguisme
y sont généralisés, bien que le français (et
le " français populaire ivoirien ") soit la langue de communication
urbaine la plus courante.
Dans un contexte où, comme dans d’autres villes africaines, il
n’y a pas de système d’adressage de rues, l’organisme de planification
urbaine a établi, au début des années 90, une liste
de noms de quartiers, à partir d’une enquête sur le terrain,
donc de recueil de nominations " populaires ", et à partir de leurs
propres choix urbanistiques.
La nomination est un acte de parole majeur, qui dans ce cas précis
implique, pour qu’il soit " réussi ", la reprise et l’usage de ces
noms dans diverses sphères de la vie sociale, dans divers registres
discursifs. La nomination est aussi un enjeu du pouvoir d’énonciation,
mais dont l’origine est ici centralisée ou diffuse, et pour lequel
l’opposition entre " etatique " et " populaire " doit être nuancée
dans certains cas, abandonnée dans d’autres. D’autant que la liste
officielle des quartiers présente de très nombreux cas de
" double nomination ".
L’étude lexicale de la liste montre la diversité des langues
et leur légitimité, le rôle de la structuration " traditionnelle
" de l’espace, et renvoie à des postures d’énonciation "
topo-centrique " (à partir du lieu), " panoramique " (au dessus
du lieu) et de " mise en série " (une énumération
de lieux). Enfin, la comparaison de la liste et de la carte nous apprend
l’histoire de la ville, et particulièrement l’histoire des migrations
intra-urbaines des Ebrié, premiers occupants du site.
Les mots du quartier Dans quelques villes italiennes (XVIe-XXe
siècles) : inventorier, classer, interpréter
Brigitte MARIN
Université de Provence, Aix-en-Provence (France)
La communication présente une recherche en cours visant à
comparer les mots du quartier dans différentes villes de l'aire
italienne. On rencontre en effet dans toutes ces villes des dénominations
du "quartier" entendu comme découpage à l'usage des autorités
urbaines. Ce lexique particulier et riche, d'origine politico-administrative,
renvoie à l'importance de la "territorialisation" des institutions
urbaines dans une longue continuité depuis le moyen âge, d'où
la nécessité d'aborder ce thème sur la longue durée.
Le corpus choisi est essentiellement composé de descriptions et
guides des villes, édités depuis le XVIe siècle :
on y a joint, ponctuellement, textes rÈglementaires et administratifs,
cartes et plans, dictionnaires.
Trois questions principales ont guidé la démarche: 1/
Le lexique politico-administratif reflète la présence en
ville de pouvoirs concurrents, dont les découpages se surperposent
et donnent lieu à une stratification de dénominations qui
perdurent, ou qui, au contraire, ont connu des changements dûs à
des réformes. Quelles sont les logiques et les enjeux de nouvelles
dénominations? 2/ A côté des mots de la langue administrante,
on rencontre des désignations du quartier dans les lexiques techniques
et dans les parlers communs. Existe-t-il des vocables spécifiques
à un registre? Lorsque les mêmes mots appartiennent à
la langue administrante et aux parlers communs, comment s'est effectué
le passage, quelles sont les logiques d'utilisation, y a-t-il des concurrences
et comment se manifestent-elles? 3. Les mots du quartier ne sont pas isolés.
Avec quels autres mots la ville font-ils système?
On a recherché, dans un premier temps, à constituer des
listes chronologiquement ordonnées des découpages politico-administratifs
selon les villes permettant de repérer les changements de désignations,
de les dater, et de mettre ainsi en relief des moments de réformes
ou de stabilité du lexique. Puis, pour dépasser l'analyse
des lexiques locaux, on a tenté de classer les mots à l'échelle
de la péninsule selon leur diffusion géographique et leur
capacité à être utilisé par des groupes de locuteurs
très différents. L'étude s'attarde en particulier
sur les mots les plus largement polysémiques, et d'un usage fort
étendu dans toute la péninsule, comme quartiere, contrada
ou rione. Enfin, sur le cas de Naples et Montalcino, on propose
une interprération des changements de dénominations impliquant
les mots quartiere et contrada, ainsi que quelques reflexions
sur les rapports entre la langue administrante et les perceptions de l'espace
des communautés et des individus lorsque le lexique reste très
stable comme à Venise.
Il apparaît que les mots communs du quartier, pour l'aire linguistique
italienne, ne peuvent être classés en distinguant strictement
les mots de la langue administrante des mots du quartier vécu. La
richesse et la complexité de la question sont liées au contraire
aux différentes connotations et contenus que, selon les situations
locales, les locuteurs, et ce qu'est aussi le lexique partagé dans
tout l'aire italienne, peuvent prendre les mêmes mots.
COMMENT SE STRUCTURENT ET SE DENOMMENT
LES PARTIES D’UNE VILLE?
LE CAS D’OUSSOUYE (Sénégal)
Marie-Louise MOREAU
Université de Mons-Hainaut (Belgique)
La structure se décrit différemment selon les périodes.
Le village traditionnel, composé de deux quartiers eux-mêmes
subdivisés chacun en trois sous-quartiers, s’adjoint, dans les années
50 et 60, de nouveaux secteurs périphériques. En 1960, il
fusionne avec le village voisin de Calobone, ce qui permet à l’entité
d’avoir statut de commune.
Le premier volet d’une enquête (menée auprès de
56 sujets, des anciens sous-quartiers, des nouveaux secteurs et de Calobone)
a cherché à déterminer quelle perception les Ousouyois
avaient de leur commune et quel découpage ils y pratiquaient préférentiellement.
Il ressort de l’étude que l’organisation traditionnelle reste la
plus prégnante chez la plupart des sujets, faisant écran
à la perception de la structuration moderne.
Dans un second volet de l’enquête, l’attention s’est porté
sur les stratégies utilisées par les Oussouyois pour dénommer
les lieux. La tendance la plus marquée consiste à les désigner
en faisant référence aux personnes qui habitent à
proximité. Les axes ne sont dénommés comme tels que
lorsqu’une étiquette est disponible, mais toutes les étiquettes
ne s’implantent pas de la même manière. Les toponymes à
caractère humoristique rencontrent un assez large succès.
Parmi les catégories de désignations proposées à
leur choix, les témoins marquent leur préférence pour
les noms de l’histoire traditionnelle; les références aux
personnages politiques sont en revanche reléguées à
la dernière position, ces choix illustrant les tendances observées
dans le premier volet: force du lien qui unit les sujets à la tradition
et relative indifférence pour l’organisation moderne de leur entité.
Titre provisoire:
" QUAND LES NOMS DE QUARTIERS RENSEIGNENT SUR LES OPERATIONS
IMMOBILIERES A ABIDJAN "
Christelle SOUMAHORO
ORSTOM , Abidjan (Côte d’Ivoire)
Notre communication s’appuiera sur l’étude d’une liste officielle
(à vocation exhaustive) des noms de quartiers de la ville d’Abidjan.
Cette liste de noms en comporte un certain nombre désignant des
opérations immobilières (il s’agit de logements livrés
clef en main par des sociétés immobilières publiques,
parapubliques et privées); aussi, notre communication tentera-t-elle
de répondre aux questions suivantes:
- parmi les 358 noms constituant la liste des quartiers d’Abidjan, combien
désignent des opérations immobilières ?
- en quoi ces noms nous renseignent-ils sur la nature des opérations
immobilières ? (lieux d’implantation, date de l’opération,
nom du promoteur, nombre de logements construits, niveau de standing, population
ciblée).
Ainsi, dans un premier temps, le comptage des noms désignant
une opération immobilière nous permettra d’évaluer
le poids du parc immobilier officiel dans la ville d’Abidjan. Dans un second
temps, la recherche des signifiants de ces noms nous conduira à
décrire les opérations immobilières d’un point de
vue géographique, architectural, historique, économique ou
social.
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