UNESCO Social and Human Sciences
 
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UNESCO MOST PIR-Villes CNRS

LES MOTS DE LA VILLE
Cahier No 1

Registres de langue et pratiques langagières
Perspectives de recherche sur les mots de la ville en Amérique Latine

    EDITORIAL

Ce premier numéro des Cahiers "Les mots de la ville" ouvre une série de contributions que nous souhaitons longues et fructueuses.

L'aventure commença en 1995 lorsque, en étroite coopération avec le programme MOST de l'UNESCO, l'idée s'est affirmée de l'intérêt d'un programme de recherche approfondi sur les systèmes lexicaux qui, dans différentes aires linguistiques et selon divers registres de langue, servent à nommer la ville et ses divers territoires.

Un réseau international de chercheurs couvrant treize aires linguistiques s'est alors mobilisé à l'initiative du PIR-Villes. Ce réseau est coordonné par Jean-Charles Depaule et Christian Topalov, directeurs de recherche au CNRS, assistés d'Isabelle Pighetti. La Maison méditerranéenne des sciences de l'homme en constitue la base organisationnelle. Il bénéficie du soutien actif de la Maison des sciences de l'homme localisée à Paris.

L'idée d'explorer les dimensions culturelles de la mondialisation est à la base de ce grand projet. Faute de prendre très au sérieux ces dimensions, on s'expose au risque d'une uniformisation des cadres de pensée. Cette uniformisation peut relever d'une réduction linguistique : l'usage d'une langue internationale unique comme médium universel, fondé sur l'idée naïve que les traductions sont neutres ou transparentes, conduit à l'instrumen-talisation du langage. Elle peut relever d'une réduction technocratique : les grandes conférences internationales ont tendance à recourir à un langage standardisé pour les facilités de la communication immédiate ou les nécessités des déclarations finales. La négociation sur les mots fait partie du travail proprement cognitif des grandes organisations internationales. Faute de le prendre au sérieux, on peut aboutir à la constitution d'un vola pük technocratique au sein des institutions internationales, qu'il prenne les formes de "l'onusien" ou de tout autre langage institutionnel. C'est un risque pour la diversité culturelle de la planète terre.

Je suis profondément convaincu de l'intérêt des grandes conférences de l'ONU, en ce qu'elles permettent de dégager un socle de valeurs communes au niveau mondial, comme l'a montré le Sommet mondial des villes qui s'est tenu à Istambul au mois de juin 1996. Mais ce socle de valeurs universelles n'aura de sens que s'il s'exprime en respectant le patrimoine langagier de notre monde. De plus, il n'aura de sens que s'il ne se fige pas en mots d'ordre : voilà pourquoi il faut faire vivre les mots et, à travers eux, laisser constamment ouverts les larges débats scientifiques au plan mondial.

S'interroger en permanence sur nos catégories de pensée, se saisir de ces catégories pour chercher à mieux comprendre le monde, n'est-ce pas là finalement une des tâches qui incombent à la recherche ?

Le rôle de l'UNESCO est ici particulièrement crucial, comme le prouve le grand interêt que porte le programme MOST aux "Mots de la ville". En tant que vice-président du Comité "Sciences humaines et sociales" de la Commission de la République française à l'UNESCO, je continuerai à défendre cette conviction.

Le programme "Les mots de la ville" s'inscrit dans ces perspectives et s'appuie pour ce faire sur des démarches scientifiques qui associent de nombreuses disciplines du secteur des sciences humaines et sociales et de nombreux pays, comme le prouve le séminaire international qui s'est tenu à Paris au Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche les 19 et 20 octobre 1995. Le cahier n° 3 sera consacré à la présentation des travaux de ce séminaire. D'autres séminaires se sont déjà tenus et d'autres sont prévus.

Réflexions comparatives, prise en considération de la longue durée, prise en compte des divers registres de langage, depuis celui des professionnels de l'aménagement et des institutions jusqu'aux langages vernaculaires, en passant par celui des savants : voilà des préoccupations constantes de ce programme.

Souhaitons que d'autres organismes de recherche dans le monde se joignent à l'aventure scientifique ainsi amorcée. Le grand enthousiasme qu'il suscite parmi des chercheurs du monde entier, sous l'impulsion de ses coordinateurs, montre que le processus est bien engagé et qu'il repose sur une réelle mobilisation du monde de la recherche. Souhaitons-lui bonne route.

    Francis Godard


Table des matières

Editorial

Introduction

1. A propos de la problématique et de l’objet d’étude du programme " Les mots de la ville "


2. Registres de langue, ordres de discours et pratiques langagières.
Perspectives de recherche privilégiées en Amérique latine


3. En guise de conclusion. Fonctions incarnables du langage, combinaison d’approches analytiques et potentialité comparative


Annexes

1. Documents de base des chercheurs de l’aire latino-américaine

2. Bibliographie française consultée


Notes


    " Votre Majesté sait bien combien peu chaut cette ville à nos domaines royaux situés à sa limite, dans un lieu aussi peu décent qu’un faubourg, ou pour mieux dire campagne... L’endroit où est situé le Palais est malsain et sujet à de nombreuses maladies, à cause de la proximité du fleuve. "

    Actas de Cabildo de la ciudad de Guadalajara, 1646 (1).


    " Mieux que de longs discours, ces petits traits (...) disent la fierté de la ville, son quant à soi, son goût de la dignité, son amour du bruit et de la fête,(...) son goût aussi de la culture, voire de la grammaire latine, ce qui, en 1820, faisait déjà l’admiration de deux voyageurs allemands, les naturalistes von Spix et von Martius. Eux aussi avaient été frappés par la dignité de la petite ville (alors 900 habitants) et... l’excellence de son professeur de latin. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé (2)".


    " Ville de la résistance culturelle, aimée de ses artistes, utérine, chaleureuse, qui nous reçoit tous depuis tant de siècles, nous abrite et nous stimule.

    " Quelle étrange perversion est celle-ci qui ternit notre face la plus éclatante et amoureuse et qui ne place presque exclusivement sous les réflecteurs qu’un théatre de marginalité, de violence et de misère humaine?

    " Rio de Janeiro des quartiers-ville, par dizaines, chacun avec son visage, tous appréciés par leurs habitants, chantés par les poètes: Ipanema, Gávea, Vila Isabel, Penha, Madureira. Modernes, électrisants, souffrants, symboliques. Quelles autres villes auraient l’ambiance bucolique d’une Urca et le romantisme de Santa Tereza et de Paquetá?

    Quel autre quartier a vu sa trajectoire autant chantée que la Copacabana de la petite princesse de la mer aux petits enfers peuplés par les "blondasses-Belzébuths" de Fausto Fawcett? "

    Augusto DE FREITAS PINHEIRO, " Ode, não ódio, ao Rio  (3)".


Introduction

Ce document constitue un texte de référence du programme " Les mots de la ville ", mis en œuvre sur l’initiative conjointe du Programme interdisciplinaire de recherche sur les villes (PIR-Villes), du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de France, et du Programme " Gestion des transformations sociales " (MOST) de l’UNESCO. Elaboré dans ce cadre, le texte fait essentiellement référence aux perspectives de recherche privilégiées dès l’origine par les chercheurs et les équipes associés de l’aire Amérique latine, l’une des onze aires linguistiques qui font actuellement partie du programme.

La section 1 présente un résumé des orientations scientifiques du programme; nous reprenons les termes dans lesquelles ces orientations ont été exposées dans les textes de présentation de celui-ci (4). La section 2 rend compte de la variété d’approches spécifiques qui, à partir de ces orientations communes, ont été mises en œuvre - pour l’heure seulement dans les cas du Brésil, de la Colombie et du Mexique - par les chercheurs associés à l’aire latino-américaine du programme. Le contenu de leurs lignes de travail et de leurs contributions respectives (5) y est caractérisé et discuté in extenso, l’ensemble composant en quelque sorte un état d’avancement de la recherche sur " Les mots de la ville " à l’intérieur de cette aire linguistique.

Cette élaboration prend également appui sur différents travaux - pour la plupart publiés en France - auxquels il est fait référence explicite tout au long du document (6). Puisant à des optiques théoriques et des traditions disciplinaires diverses, ces différents travaux apportent des éléments de connaissance offrant matière à la réflexion, notamment sur la relation espace-langage, ou sur les méthodes d’approche et d’analyse de certains aspects spécifiques relatifs au contenu du programme. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent de les intégrer dans la formulation de cette synthèse problématique.

Que l’urbain puisse être considéré d’un point de vue sémiologique comme " ce qui émane de cette "substance" physique et humaine structurée "comme" un langage, (...) ne veut pas dire qu’il l’est exactement  (7)". La ville peut être interprétée et analysée comme objet signifiant, l’on peut avoir recours aux concepts et aux outils de la sémiologie et de la linguistique. Mais la question de l’appréhension de la réalité urbaine, dans sa dynamique sociale et linguistique, ne saurait être résolue en résumant et en assimilant la ville à la matérialité lisible d’un texte.

Si à des époques et en des lieux divers elle a pu représenter pour beaucoup " un peu le "rêve éveillé"  (8)", c’est peut-être que la ville a été - et continue d’être - objet de discours et matière à récit, souvent réifiés dans l’espace urbain. " L’urbain est une histoire réifiée, mais également une histoire incorporée, puisque les citadins sont le produit de l’intériorisation d’expériences sociales génératrices de dispositions durables . (9)"

C’est pourquoi le pari analytiquement novateur que le programme permet de relever est celui de tenter d’appréhender dans leur spécificité sociale les correspondances et les interférences - voire les écarts - entre les mots produits par des acteurs qui, à partir de différentes positions, construisent et énoncent ces récits - à tout le moins des fragments de récits - avec des intentions et des " styles " divers.

De nombreuses citations et épigraphes, insérées dans le document à la façon d’un intertexte, ont été empruntées aux " récits urbains " de différents " chroniqueurs et voyageurs ". Par la multiplicité des voix qu’ils donnent à entendre, ces textes veulent illustrer une certaine profusion linguistique des regards et des discours sur la ville. Ils annoncent dans certains cas - dans la dense ou subtile épaisseur de leurs divergences - les différents registres de langue où " les mots de la ville " portent l’empreinte de leur origine sociale. Une trace qui, contre toute prétention à la transparence et l’intelligibilité immédiate, s’ouvre et se dérobe à travers le temps.


1. A propos de la problématique et de l’objet d’étude du programme " Les mots de la ville "

    1.1. L’approche analytique globale : la ville à travers les mots et le langage

    " La cité est un discours, et ce discours est véritablement un langage : la ville parle à ses habitants, nous parlons notre ville, la ville où nous nous trouvons, simplement en l’habitant, en la parcourant, en la regardant. Cependant, le problème est de faire surgir du stade purement métaphorique une expression comme "langage de la ville". Il est très facile métaphoriquement de parler du langage de la ville comme on parle du langage du cinéma ou du langage des fleurs. Le vrai saut scientifique sera réalisé lorsqu’on pourra parler du langage de la ville sans métaphore. Et l’on peut dire que c’est exactement ce qui est arrivé à Freud lorsqu’il a parlé le premier du langage des rêves, en vidant cette expression de son sens métaphorique pour lui donner un sens réel. Nous aussi, nous devons faire face à ce problème: comment passer de la métaphore à l’analyse lorsque nous parlons du langage de la ville? "

    Roland BARTHES, " Sémiologie et urbanisme ", 1967 (10).

Le programme " Les mots de la ville " a pour but d’étudier les systèmes lexicaux en usage, dans différents registres de langue, pour désigner la ville et ses territoires. Il s’intéresse à des aires linguistiques distinctes et prend en considération la longue durée. Son ambition est de susciter non seulement des travaux monographiques rigoureux, mais aussi une réflexion comparative.

Du point de vue conceptuel, le programme part de l’idée selon laquelle le langage offre la possibilité d’un accès original aux dynamiques sociales qui constituent la réalité des villes, car les mots s’inscrivent dans le jeu interactif des oppositions et des différences. Ils produisent des classifications diverses des territoires, en les délimitant, en les regroupant, en les qualifiant. Sur ces opérations l’accord n’est jamais sûr, puisqu’à tout moment il existe des registres de langue distincts mis en œuvre par des locuteurs situés en des points différents de l’espace social. Leurs mots correspondent à des intentions hétérogènes: certains lexiques s’attachent à une mise en ordre, d’autres résultent d’une négociation permanente des sens en fonction des situations.

Tout au long de son histoire, la langue commune, qui ne l’est jamais entièrement, enregistre les résultats - provisoires ou durables - d’innombrables initiatives langagières; des initiatives dont les origines sont diverses, et entre lesquelles les tensions sont permanentes. Les mots de la ville ne sont pas le reflet d’une réalité " objective "; ils mettent en scène de multiples " batailles de classification " dont ils portent la marque.

Pour une même aire linguistique, un même pays, une même ville, il existe donc à tout moment une pluralité de types de langage: le vocabulaire de l’administration, celui des professionnels de l’aménagement urbain ou celui des savants, sont distincts des parlers vernaculaires des différentes catégories de la population. De ce point de vue, les sociétés où l’on peut observer des phénomènes de bilinguisme ou de plurilinguisme, ne sont que des cas extrêmes d’une situation plus générale: on peut parler une même langue sans utiliser les mêmes mots ni leur donner le même sens. Indices et indicateurs de distances sociales, ces divergences peuvent être repérées parmi les différents registres linguistiques auxquels correspondent les ensembles de sources écrites ou orales sélectionnées et analysées par les chercheurs associés au programme.


1.2. Orientations méthodologiques communes

    1.2.1. Thèmes d’attention particulière et échelles d’observation privilégiées

    " La sécurité a disparu et aujourd’hui nous avons une ville où personne ne se sent sûr. J’ai connu une Copacabana différente, les gens connaissaient leurs voisins. Aujourd’hui les rues ont été prises d’assaut par les voitures et les marchands ambulants occupent la ville entière. Tout au long du chemin du Leme au centre l’on voyait une ville propre et bien entretenue. Sur tout ce chemin il n’y avait que des maisons avec des jardins soigneusement entretenus (...).

    " A cette époque les places et les jardins publics étaient bien mieux soignés et ils étaient ouverts. (...) le Jardin des Plantes a été mutilé, comme l’a été toute la ville (...). Pour les places, c’est pareil. (...) Les places sont fermées par des grilles, pour ne satisfaire qu’aux intérêts de quelques-uns.

    " Nous ne pouvons plus profiter du paysage merveilleux qui nous entoure: nous avons réussi à encercler les montagnes d’édifices en béton, nous avons même réussi à éloigner la mer avec ce que Le Corbusier appelait déjà en 1936, la "Muraille des Egoïstes". Petit à petit nous avons réussi à changer d’une façon qui malheureusement semble être définitive. "

    Roberto BURLE MARX, " A beleza destruída (11)"

Dans la mesure où le programme est bâti dans une perspective comparative, certaines priorités et méthodes de travail ont été définies pour favoriser la convergence des résultats de recherche. Certains thèmes concernant l’ensemble des aires linguistiques font l’objet d’une attention particulière: la réforme des mots de la ville, le problème de la traduction et du plurilinguisme, la question des contacts d’usage et des emprunts entre des langues et des registres de langue différents.

Dans la phase actuelle, deux échelles sont privilégiées parce qu’elles font problème pour l’aménagement urbain, ainsi que pour le vécu quotidien de l’espace: d’une part, l’échelle des territoires qui composent la ville (notamment, ceux qui se situent entre la sphère domestique et la ville dans son ensemble); d’autre part, celle de la ville en tant qu’entité globale (désignations génériques ou classificatoires des villes).


1.2.2. Sous-systèmes et " aventures " de mots, constitution de corpus et sources sélectionnées

    " -Soyez précis, disait ma mère.

    J’essaie d’être précis. Je me sers beaucoup du dictionnaire, surtout de l’Antilexico de Vostandzoglou. Cet homme a eu la bonne idée de classer les mots par thèmes, en les réunissant autour de quelque mille cinq cents termes de base. Le verbe éveiller que j’ai utilisé plus haut figure dans la rubrique incitation.(...)

    " J’ai eu l’occasion de rencontrer Vostandzoglou, il y a très longtemps, dans les bureaux d’un magazine. Il était né en Asie Mineure. Je me souviens de son regard bienveillant. Il voulait devenir romancier, mais comme il avait besoin d’un bon dictionnaire, il a décidé d’en écrire un. Le travail s’est révélé plus important que prévu: il a classé environ vingt mille mots, et n’a rien pu faire d’autre jusqu’à sa mort. Son Antilexico me rappelle des mots oubliés qui me touchent, (...) il m’encourage à me promener à travers la langue. J’ai par moments l’impression, en le feuilletant, de lire le roman que son auteur n’a pas eu le temps d’écrire. "

    Vassilis ALEXAKIS, La Langue maternelle (12).

En vue d’un élargissement ultérieur de la recherche, une grille de huit familles de mots a été proposée pour l’analyse : désignations génériques de la ville; délimitations et découpages administratifs; fractions de territoires urbains; types de bâti; voies et espaces ouverts; déplacements; édifices et lieux structurant l’espace urbain; interventions et transformations (urbanisme, rénovation, réhabilitation).

En ce qui concerne le rôle de ces " familles de mots ", il faut signaler que, de même qu’il ne s’agit pas d’établir des tables d’équivalence " mot à mot " entre différentes langues, il ne faudrait pas se borner, pour une langue donnée, à établir des listes accompagnées de définitions, c’est-à-dire de simples lexiques. Le propos est plutôt de faire apparaître les oppositions ou les différences qui mettent en relation les termes, c’est-à-dire les systèmes linguistiques et les registres de langue. Les changements pourraient alors être étudiés comme les transferts d’un système décrit de façon synchronique à un autre.

Avec la même préoccupation de favoriser la comparaison, d’une langue ou d’une période historique à une autre, entre des cas ou des situations " exemplaires ", certaines " aventures de mots " peuvent être retracées. Ces récits de l’évolution, des avatars et des péripéties d’un terme ou d’un groupe de termes, de notions, de catégories, ne devraient pas faire abstraction de la dimension proprement linguistique des phénomènes et des processus. Parce que les innovations et les transformations sont elles-mêmes tributaires de la capacité d’une langue à les produire ou à les intégrer. Dans cette perspective, les mots tombés en désuétude ne devraient pas être négligés.

Certains ensembles homogènes de sources, si possible organisées en séries, sont sélectionnés et traités en priorité. Ceux-ci concernent en principe les différents registres (administratif, technique, savant): documents de nature juridique ou administrative; documents produits par les professionnels de l’aménagement urbain; textes élaborés par des spécialistes des sciences humaines. Mais ils comprennent également ceux qui restent plus proches de la langue commune : dictionnaires; descriptions de villes, guides touristiques, récits de voyageurs, reportages; œuvres littéraires et cinématographiques; ainsi que les enquêtes sociolinguistiques sur le parler quotidien, ce qui permettrait la constitution de nouveaux corpus.


2. Registres de langue, ordres de discours et pratiques langagières. Perspectives de recherche privilégiées en Amérique latine

    " Au milieu d’un pays ingrat, montagneux, plus qu’à demi-désert, Minas Velhas - les Mines Anciennes- a été plantée par l’aventure minière exigeante du XVIIIe siècle: elle a été l’une des importantes villes de l’or de l’immense intérieur brésilien, celles-ci, précoces, nées dès la fin du XVIIe siècle, celles-là, les plus nombreuses, avec les premières décennies du XVIIIe. A Minas Velhas, l’exploitation remonte à 1722, peut-être un peu plus tôt. Le statut urbain de la ville date en tout cas de 1725 au moins et, dès 1726, elle avait son Hôtel où l’or était fondu et prélevé le quint qui revenait au roi de Portugal.(...) Mais, avec la fin du XVIIIe siècle, la prospérité aurifère s’en va, à Minas Velhas comme dans l’ensemble du Brésil.

    " A ce désastre, la ville aura cependant survécu, tant bien que mal (...). Elle a continué sur sa lancée, puis elle a su acquérir et retenir la médiocre fortune d’un centre administratif de dernier ordre; cahin-caha, elle est ainsi arrivée jusqu’au temps présent, après bien des déboires, car sa primauté administrative - sa seconde richesse - a été assez vite contestée et son "district" dès lors rémanié, démantelé, retaillé. En 1921, dernier coup, presque mortel: Vila Nova, sa voisine assez prospère, s’est détachée d’elle, avec un district constitué à son intention et, bien entendu, une fois de plus au détriment de la vieille ville et de sa circonscription. Ajoutez à ces avatars que, dans le tracé des routes carrossables, puis des chemins de fer, Minas Velhas n’a pas eu de chance: la géographie a joué contre elle. (...)

    " Aussi bien, qui aurait intérêt à aller jusqu’en cette ville perdue? "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé (13)".


2.1. Le registre administratif. Le langage des institutions de gouvernement et de gestion de la ville: héritage historique et projection dans l’expérience quotidienne

    " La vaste étendue de cette ville; la disposition irrégulière de ses quartiers et faubourgs, et la situation de leurs habitants, qui les rend impossibles à enregistrer, et empêche souvent toute circulation, leur très nombreuse population, surtout la plèbe, ont de tout temps rendu difficile que le faible nombre de Messieurs les Ministres de la Chambre Royale du crime et les Juges Ordinaires, puissent parvenir à surveiller tous ces domaines, et moins encore, leur rendre visite dans leurs rondes nocturnes. "

    Du texte d’un projet d’innovation dans le régime municipal, Ville de Mexico, 1793 (14).

En accord avec les orientations générales du programme " Les mots de la ville ", le groupe des chercheurs travaillant sur l’aire Amérique latine a également choisi de porter une attention particulière au langage des institutions et des acteurs qui entendent légiférer sur le terrain des mots de la ville.

De ce point de vue, sans négliger l’influence d’autres agents et instances discursives jouant des rôles décisifs, tels que le droit, les savants, les lettrés et le langage commun - considéré dans sa double composante, de discours dominant et de discours des secteurs populaires urbains - l’analyse réalisée par l’équipe mexicaine privilégie principalement le registre administratif et technique, entendu dans sa dimension de pouvoir sur la ville. Cette analyse est abordée à partir de l’examen de divers corpus: les règlements, les lois et les codes d’urbanisme, les Actes du Cabildo de Guadalajara, la cartographie et les différentes formes de représentation de la ville. Suivant les orientations conceptuelles du programme, ces registres ne sont pas traités de manière isolée: de façon complémentaire, le registre savant est partiellement pris en compte, à travers l’examen des ouvrages scientifiques traitant de l’urbain, ainsi que des travaux produits par les urbanistes et les penseurs de la ville (15).

Néanmoins, la priorité accordée par Eduardo López Moreno et Xóchitl Ibarra au langage des institutions de gouvernement et de gestion de la ville procède de la reconnaissance du fait qu’un grand nombre de mots servant à désigner l’espace urbain au Mexique sont hérités de l’administration coloniale et de la culture hispanique.

De nombreux autres termes ont été intégrés a posteriori, au fur et à mesure de l’élaboration d’un corpus réglementaire et juridique qui, depuis l’Indépendance du pays, a prétendu donner un cadre normatif - quoiqu’encore embryonnaire - à la croissance urbaine. Enfin, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, avec la mise en œuvre de la planification urbaine moderne, et notamment sous l’influence des théories fonctionnalistes et rationalistes, apparaît tout un vocabulaire technico-administratif, qui à son tour a eu des effets sur la diversification du langage d’usage courant dans les processus de désignation et de signification.

Avec cette caractéristique quant à la délimitation historico-analytique de l’objet d’étude, la contribution de l’équipe mexicaine se centre sur l’" étude des termes et des mots de type administratif que les autorités publiques ont utilisés pour désigner les espaces et éléments urbains nécessaires afin d’assurer la gestion des villes et leur bon gouvernement (16)".

Dans cette perspective, une première étape de travail a consisté à répertorier et analyser différents concepts, notions et vocables. A partir des orientations méthodologiques générales du programme, ces termes ont été classés en huit ensembles lexicaux ou familles de mots: a) les désignations génériques de la ville; b) les types de bâti; c) les découpages administratifs; d) les espaces ouverts et les voies de circulation; e) les éléments structurants du tissu urbain, les interventions et les transformations urbaines; f) les parcours et les déplacements; g) les fractions de l’espace urbain.

Dans une deuxième phase, le travail a été organisé sur la base d’une périodisation raisonnée, structurée autour des changements politico-administratifs les plus significatifs de l’histoire du Mexique. Quatre grands moments historiques ont été distingués: a) l’époque de la législation coloniale jusqu’à la fin du XIXe siècle; b) la période du " porfiriato ", avec son projet de modernisation nationale et l’émergence de ce qui a été appelé la " réforme urbaine ", jusqu’au milieu du XXe siècle; c) l’étape connue comme le " syndrome de la planification ", qui va jusqu’en 1970, au cours de laquelle se produit un changement structurel de la configuration des villes, et d) la période qui va de 1970 jusqu’à aujourd’hui, où s’opère - selon les auteurs de l’étude mexicaine - le passage d’un gouvernement nationaliste révolutionnaire à un régime néolibéral et se développe le projet d’insertion dans le processus de globalisation en cours à l’échelle mondiale.

Par ailleurs, le travail de l’équipe mexicaine fait écho à la préoccupation commune de favoriser la comparaison d’une période historique à une autre, en ayant recours à la reconstruction de certaines " aventures de mots ". Conformément aux postulats du programme, ces récits de l’évolution et des péripéties d’un terme ou d’un groupe de termes - de notions, de catégories - à travers le temps, ne font pas abstraction de la dimension proprement linguistique des processus. Sur ces bases, et sans négliger les vocables tombés en désuétude, les chercheurs mexicains ont élaboré quelques matrices simples. De leur point de vue, celles-ci permettent de vérifier que les ruptures supposées par les différents moments historiques identifiés ont donné lieu, dans de nombreux cas, à des mutations significatives dans l’utilisation du langage, ainsi que dans les représentations de l’espace sous-jacentes (17).

Dans une deuxième phase, en tenant compte de l’aventure particulière que certains mots désignant des fractions de l’espace urbain ont connue au Mexique - en raison de la dynamique de l’urbanisation et de l’évolution des critères de découpage politico-administratif -, l’équipe a engagé une analyse spécifique (à partir d’une lecture longitudinale) d’un des huit ensembles lexicaux signalés à titre indicatif au départ.

Afin de repérer non seulement le rythme des mutations linguistiques mais aussi les pulsations qu’a connues l’objet " ville " à travers celles-ci, a été sélectionnée la famille de mots relative aux " fractions de l’espace urbain ". Les termes désignant le territoire contigu au logement, c’est-à-dire l’habitat et son environnement immédiat, ont notamment été privilégiés dans ce cadre, afin de pouvoir retracer leur histoire. De cette manière, dans sa deuxième phase, la recherche aborde " la question des modalités de catégorisation des espaces et des territoires urbains à partir de trois mots-clés: barrios, colonias et fraccionamientos. Des substantifs qui désignent des fractions du territoire, et qui, dans leur trajectoire historique, adoptent la valeur de catégories servant à désigner également des processus (18)".

On pourrait traduire ces mots espagnols en français, par : " quartiers, colonies et lotissements ", s’il s’agissait, simplement, de trouver des termes supposés " équivalents "... ce qui, linguistiquement, ne va pas de soi. En effet, la traduction, même en la considérant comme une opération linguistique qui " consiste à produire dans la langue d’arrivée l’équivalent naturel le plus proche du message de la langue de départ, d’abord quant à la signification, puis quant au style (19)", n’épargne pas le risque de glissements de signification et de détournements de sens. En outre, " ce serait encore une vue fixiste, anti-dialectique, que d’immobiliser cette formule et de croire qu’étant donné deux langues, étant donné tel message et sa traduction, cet équivalent naturel le plus proche serait donné une fois pour toutes (20)".

La perspective privilégiée par l’équipe mexicaine dans sa deuxième phase de travail se centre donc sur l’analyse d’une famille thématique de mots. A la différence de la première étape (dans laquelle une périodisation avait été établie au préalable, comme cadre de référence méthodologique pour l’analyse), dans cette phase c’est l’évolution même des mots sélectionnés, notamment leurs variations et changements à travers le temps, qui définit les rythmes de l’étude. Bien que l’analyse soit centrée sur la ville de Guadalajara, elle fait référence à d’autres villes mexicaines, présupposant qu’il existe une correspondance entre les processus généraux de changement urbain et l’usage d’un langage commun. De ce point de vue, les termes d’origine locale et les " vocables régionaux " sont écartés. 

Cette approche lexicologique ne se borne pas pour autant - comme l’expriment les auteurs - à une simple somme de définitions; elle est complétée par des références à l’usage des mots dans des registres linguistiques divers. Elle permet de repérer quelques-unes des interactions significatives qui s’opèrent, à propos des formes de désignation des fractions de l’espace urbain, entre les différents registres de langue. Ainsi, la reconstruction de la trajectoire historique de la notion de " barrio " (" quartier "), permet d’identifier ses antécédents et vocables connexes, " arrabales " -du XVIe au XVIIe siècle - et " suburbios " (" faubourgs ") - désignation plus contemporaine. Elle tend aussi à montrer qu’au-delà de leur acception comme forme de désignation de fractions de l’espace urbain, ces dénominations renvoyaient en réalité à une variété de significations (relatives par exemple aux modes de vie et aux différenciations sociales implicites).

L’analyse effectuée met en évidence quelques unes des interférences et superpositions entre des terminologies susceptibles d’être considérées a priori comme appartenant à différents registres de langue, celui des institutions de gouvernement et de gestion de la ville, celui de l’aménagement et de la planification urbaine, et celui de l’expérience quotidienne. Ainsi, par exemple, certaines délimitations se recouvrent, notamment celles des découpages administratifs établis à partir du XVIIIe siècle définissant la juridiction des actions de gouvernement en matière de gestion urbaine (les  " cuarteles ", " sectores " et " distritos ", que l’on pourrait traduire respectivement par " quartiers, secteurs et districts "). A travers le temps, celles-ci se superposent à l’espace social des " barrios " (dans le sens relativement plus proche, cette fois, du mot " quartiers " dans son acception contemporaine).

Dans cette perspective, le mot " colonia ", intégré au vocabulaire sous l’effet d’"une pensée différente de et sur la ville qui arrivait de l’extérieur ", ne constitue pas seulement une nouvelle dénomination d’une certaine fraction de l’espace urbain : en resémantisant les formes de désignation existantes, il contribue à " l’imposition d’un autre modèle de ville et de la façon de la concevoir et de l’habiter (21)".

Illustrant quelques-unes des interrelations identifiables entre les différents registres, le terme " fraccionamiento " désigne au Mexique " une subdivision formelle du territoire, normée et régulée par l’autorité, et peut constituer également une occupation [de l’espace par] différents secteurs sociaux (22)". Indice de la distinction sociale en jeu dans les usages du langage, on parle de " fraccionamientos " " populaires ", " medios " (habités par les classes moyennes), ou " résidentiels "; dans le langage commun ce dernier qualificatif devient à son tour synonyme d’espace " de première catégorie ou de luxe ". Plus récemment, l’expression " cotos cerrados ", littéralement " clos fermés ", est devenue extension conceptuelle des premières " colonias ".

En somme, le parcours historique de cette " famille de mots " étudiée dans le cas mexicain tend à montrer que le " barrio " (" quartier ") risque de se convertir d’abord en " colonia ", puis en " fraccionamiento ". Comme le signalent les auteurs de l’étude, il s’agit d’" une mutation qui bouleverse la signification et le contenu des mots, et qui venant d’origines diverses, comme le langage administratif (...) ou spécialisé (...), finit par concerner tous les habitants de la ville, en généralisant leur adoption et leur usage, dans un langage qui pourrait être considéré comme populaire (23)".

En dernière instance, l’évolution de cette série de mots analysée dans une perspective historique vise à mettre en relief leur logique d’adoption et d’utilisation, en intégrant la dynamique sociale qui conditionne leur transformation à l’intérieur d’un lexique général. De ce point de vue, le fait de circonscrire l’objet d’étude à l’échelle des quartiers ne devrait pas conduire - dans l’opinion des chercheurs responsables de cette ligne de travail - à faire abstraction des autres niveaux de la réalité urbaine : les niveaux inférieurs, désignés au Mexique par les termes " cuadra " (" îlot ") et " manzana " (" pâté de maisons ") et supérieurs, comme " cuartel " (pour lequel l’" équivalent naturel le plus proche " évoqué plus haut n’est pas évident en français, hormis son assimilation au mot " quartier ") et " distrito " (que l’on pourrait traduire littéralement par " district ", mais qui en tant qu’unité de découpage politico-administratif correspondrait plutôt à l’" arrondissement " contemporain). Il s’agit en tout cas de niveaux en constante transformation, avec lesquels s’articule la famille thématique de mots désignant des fractions de l’espace urbain, privilégiée par l’équipe mexicaine.

Au travers de l’étude terminologique réalisée, l’équipe mexicaine vise à proposer une voie d’accès aux discours qui se sont progressivement structurés à travers le temps et qui ont donné lieu à des transformations radicales dans les modes de vie urbains. Néanmoins, il faudrait relativiser la portée et souligner les limites de cette perspective à la lumière des réflexions et des hypothèses avancées par d’autres chercheurs de l’aire latino-américaine. En effet, cette étude lexicographique s’appuyant sur les critères de circonscription spatiale et de délimitation longitudinale précédemment évoqués, risquerait, dans le cas contraire, d’apparaître comme excessivement descriptive et fragmentaire.

A tout le moins, la possibilité d’appréhender effectivement les interactions et les divergences entre les langues " administrantes " et les manières de dire courantes, en repérant les perméabilités qui peuvent exister d’un registre à un autre, ainsi que les tensions et les résistances éventuelles - comme cela est postulé dans les orientations générales du programme - semble dépendre, dans une large mesure, de la combinaison nécessaire de cette perspective avec d’autres approches analytiques.


2.2. Le registre technique. Le langage de l’aménagement et de la planification urbaine : la genèse de l’urbanisme comme " discours technique "

    " Le mot urbanización [urbanisation] ne figure sur aucun dictionnaire; pourtant, nous avons besoin de l’utiliser afin d’exprimer une idée pour laquelle nous ne trouvons pas d’autre mieux adapté. Donner à un terrain la condition de ville, urbs, c’est-à-dire, convertir en ville ce qui ne l’était pas, ne peut s’exprimer de meilleure manière qu’avec le verbe urbanizar [urbaniser], qui matériellement, selon la nature de notre langue signifie "rendre urbain", c’est-à-dire, propre à la ville ce qui ne l’était pas. Ainsi, civilizar, moralizar, regularizar, realizar, legalizar [civiliser, moraliser, régulariser, réaliser, legaliser], de la même façon qu’un grand nombre d’autres verbes analogues équivalent à rendre une chose civile, morale, commune, légale, car tous les verbes en -zar [-ser] signifient l’effet du mot qui leur sert de racine. Pour la même raison que nous nous croyons fondés à nous valoir du verbeurbanizar [urbaniser], nous employons aussi son opposé, rurizar [ruriser] qui veut dire rendre quelque chose champêtre. Ainsi, nous disons pour cette raison que [si] la tendance est d’urbaniser la campagne, l’administration doit procéder à rurizar [ruriser] les villes. "

    Ildefonso CERDA, Teoría de la Viabilidad Urbana y Reforma de la de Madrid, 1861 (24).

Différentes études produites sur l’histoire urbaine moderne rendent compte de la constitution progressive d’un langage technique de plus en plus spécialisé; elles témoignent, également, de la prétention de ce langage - de même que le discours administratif - à une neutralité et une validité universelle. Le fait que le processus de constitution, d’autonomisation et de recherche d’hégémonie du discours technico-administratif ait atteint un degré élevé de généralisation au cours des deux derniers siècles semble incontestable.

Comme le signale Margareth da Silva Pereira, responsable d’un des aspects du travail de l’aire Amérique latine développé au Brésil sur ce registre, c’est précisément la remise en cause des limites de cette prétendue universalité qui inspire la conception du programme " Les mots de la ville " et qui fonde sa dimension comparative. En effet, une approche plus critique et minutieuse du monde urbain socialement construit conduirait à constater une espèce d’hypertrophie de ce discours technico-administratif. En raison du volume et de la nature " exhaustive " et " systématique " du vocabulaire qui le constitue, celui-ci tend à imposer sa relative hégémonie face à des formes plus archaïques et culturellement spécifiques (celles du registre populaire ou vernaculaire) ou plus subjectives (celles du registre savant de genre littéraire, ouvertes à la préservation et à la requalification de la tradition, autant qu’à la construction du nouveau).

Sur la base de ces considérations, l’optique analytique adoptée par cette sous-équipe brésilienne met l’accent sur la nécessité de restituer pour chaque aire géo-culturelle " le processus historique et social de constitution, notamment à partir du XIXe siècle, de cette voix qui se veut autonome et "scientifique" et qui est à l’origine de lois, de codes d’urbanisme et d’édification, de services administratifs, de plans d’intervention urbaine, de plans directeurs et de nouveaux champs disciplinaires (25)".

Ce point de vue tend à privilégier une approche du registre technique des " mots de la ville " articulée sur l’histoire sociale des idées que ce " discours technique " véhicule. La pertinence théorique d’un recours a priori à une liste de mots afin d’établir des équivalents d’une langue à une autre est alors mise en cause.

Coïncidant partiellement avec la perspective originale de l’équipe mexicaine relative à sa préoccupation pour une analyse historique des " mots de la ville ", cette ligne de travail sur le cas brésilien s’en distingue pourtant par son approche conceptuelle et méthodologique. Mettant en cause la prééminence d’une optique lexicologique, cette étude se propose la chose suivante : au lieu de procéder à la constitution des familles de mots en usage actuellement, pour - à partir de là - remonter à leurs antécédents lexicaux, opérer en sens inverse et " identifier à partir du XIXe siècle la genèse de nouveaux "centres de production de sens" - acteurs et instruments - et [en particulier,] ceux qui parviennent à s’imposer comme tels avec une relative hégémonie et [un certain degré d’]universalisation  (26)".

En termes méthodologiques, cette ligne de travail vise à identifier les symptômes, les agents et les rythmes de ce mouvement. En ce qui concerne l’exploration de différents corpus discursifs, sa responsable propose de privilégier comme critère de recensement, la constitution - historique et sociale - du discours technico-administratif à travers les instruments réguliers de construction de l’" identité " du nouveau citoyen, et le mode particulier de se référer à la ville véhiculés par ces corpus.

En accord avec la perspective historique de longue durée privilégiée - rejoignant l’optique initiale de l’équipe mexicaine -, M. da Silva Pereira signale que dans le cas brésilien, et américain en général, l’entreprise colonisatrice avait engendré, beaucoup plus tôt qu’en Europe, l’exacerbation d’un regard " objectif " sur la ville. Elle postule que, dans un tel contexte, des symptômes d’évolution de ce processus pourraient être perçus à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle (au moment où en Europe, sous l’impulsion des révolutions bourgeoises, prend forme un nouveau cycle de l’histoire des villes).

En termes d’horizon spatio-temporel, l’étude est centrée sur le cas de Rio de Janeiro : capitale du Brésil jusqu’en 1960, et ville dans laquelle les différents registres de langue privilégiés par le projet se seraient manifestés et confrontés de façon particulièrement nette et originale, avant que dans toute autre ville du pays.

En ce qui concerne la périodisation proposée, l’étude vise à identifier quelques rythmes (certains longs, d’autres courts) à l’intérieur de ce nouveau cycle. Le critère retenu à cette fin n’est pas de reproduire une chronologie en fonction des différents moments ou événements politiques, mais d’organiser celle-ci par rapport aux mutations s’étant produites dans le champ technico-scientifique, notamment celles relatives aux formes d’appréhension de la ville. La périodisation historique proposée comprend donc les six cycles suivants : 1760-1830; 1830-1870; 1870-1910; 1910-1930; 1930-1960; 1960-1990 (27).

En effet, selon cette sous-équipe, le fait que les individus vivent, parlent et disent la ville de façon subjective et sur un mode historiquement et socialement différencié semble être un trait se confondant avec l’histoire même de l’urbanisation. Ce qui est moins évident et qui mériterait d’être analysé à propos des " mots de la ville ", dans une double perspective, linguistique et discursive, serait " l’émergence, à l’intérieur d’une culture moderne - éminemment industrielle et urbaine - de ce nouveau mode de parler et d’agir sur la ville qui se veut "objectivant" et "homogène" et qui donne forme à l’"urbanisme"  (28)". C’est-à-dire, une rationalité qui établit et fonde de nouveaux paramètres d’intervention en fonction de l’aménagement territorial et de la planification urbaine, et qui se concrétise dans un " discours technique ".

Arrivés à ce point, il convient de constater que les limites et les superpositions entre le registre " technique " et le registre " savant " sont difficiles à établir. Néanmoins, éclairer cette dimension, et le type d’interférences et de rétroalimentations susceptibles de se produire entre les deux, est un exercice clé. Ceci par rapport à l’analyse des interactions et des divergences entre les différents registres de langue qui constituent l’objet prioritaire du programme " Les mots de la ville ", notamment en ce qui concerne les formes de désignation de la ville et de ses territoires, leurs multiples modalités repérables et leurs déclinaisons sociales.


2.3. Le registre savant. Du discours de l’urbanisme et de la réforme urbaine au langage des sciences sociales

    " "Dans toute société, écrit C. Lévi-Strauss(1), la communication s’opère au moins à trois niveaux: : communication des femmes; communication des biens et des services; communication des messages." Admettons que ce soient là, à des niveaux différents, des langages différents, mais des langages. Dès lors, n’aurons-nous pas le droit de les traiter comme des langages, ou même comme le langage, et de les associer, de façon directe ou indirecte, aux progrès sensationnels de la linguistique ou mieux de la phonologie, qui "ne peut manquer de jouer, vis-à-vis des sciences sociales, le même rôle rénovateur que la physique nucléaire, par exemple, a joué pour l’ensemble des sciences exactes"(2)? C’est beaucoup dire, mais il faut beaucoup dire, quelquefois. Comme l’histoire prise au piège de l’évenement, la linguistique prise au piège des mots (relations des mots à l’objet, évolution historique des mots) s’en est dégagée par la révolution phonologique. En deça du mot, elle s’est attachée au schéma de son qu’est le phonème, indifférente dès lors à son sens, mais attentive à sa place, aux sons qui l’accompagnent, aux groupements de ces sons, aux structures infra-phonémiques, à toute la réalité sous-jacente, inconsciente de la langue. Etendre le sens du langage aux structures élémentaires de parenté, aux mythes, au cérémonial, aux échanges économiques, c’est rechercher cette route du col difficile mais salutaire, et c’est la prouesse qu’a réalisée Claude Lévi-Strauss, à propos d’abord de l’échange matrimonial, ce langage premier, essentiel aux communications humaines (...). Donc, un langage. Sous ce langage, il a cherché un élément de base correspondant si l’on veut au phonème, cet élément, cet "atome" de parenté dont notre guide a fait état dans sa thèse de 1949(3), sous sa plus simple expression: entendez l’homme, l’épouse, l’enfant, plus l’oncle maternel de l’enfant. "  

    Fernand BRAUDEL, " Histoire et sciences sociales. La longue durée (29)".

Comme cela est souligné dans ses orientations générales, l’approche du programme " Les mots de la ville " s’oppose à l’idée selon laquelle le langage des ingénieurs et des planificateurs aurait la capacité d’exprimer l’ensemble des significations ou des valeurs pratiques et culturelles partagées par tous. Capacité d’ailleurs souvent attribuée également au langage scientifique dans sa représentation mythifiée.

Souligner le caractère fallacieux d’un tel présupposé conduit à reconnaître que ce qui est en jeu dans les différents usages du langage et, plus précisément, dans les différentes façons de désigner la réalité urbaine, ce sont les perceptions et les représentations sociales mêmes de la ville et de l’urbain. Cette prise de distance, qui met en question la prétendue universalité des lexiques caractéristiques des registres de langue auxquels on a fait référence jusqu’ici, permet d’attirer l’attention sur le caractère polysémique du langage, qui a été largement reconnu par la linguistique et la sémiologie.

La reconnaissance de cette multiplicité de sens en jeu, qui est à la base des " batailles de classification " dont les mots de la ville portent la marque et se font l’écho, justifie l’intérêt d’analyser les divergences, mais aussi d’observer les tendances à l’homogénéisation, à l’uniformisation, à la standardisation nationale ou internationale et, inversement, de repérer les pratiques qui les mettent en question.

Comme le signalent les orientations générales du programme " Les mots de la ville ", les situations de réforme sont très éclairantes à cet égard. Il peut s’agir de cas de réforme linguistique globale, d’interventions volontaires et coordonnées auxquelles l’Etat accorde son soutien. Il peut s’agir aussi de changements plus spécifiques, concernant les formes de désignation et de traitement de la réalité et de l’expérience urbaines.

Qu’elle se produise sur l’initiative des académies de lettres, des sociétés savantes ou d’organisations professionnelles, la réforme des mots de la ville apparaît liée à la formulation de la question urbaine, depuis le temps des Lumières, en Europe et en Amérique du Nord, ainsi qu’à des projets " modernisateurs " ou " rationalisateurs " successifs sur la ville et sur la société. Cela suppose l’invention d’instruments d’observation et de mesure, de diagnostic et de prescription, et des langages correspondants (30).

Même si elles peuvent paraître éloignées du terrain spécifique de notre champ thématique, des réflexions comme celles énoncées, peu après le début de la seconde moitié de ce siècle, par Fernand Braudel dans le texte cité en exergue, pourraient s’avérer relativement proches du type d’interactions entre langages et registres de langue auxquelles s’intéresse le programme : notamment par rapport à la façon dont est perçue et formulée la construction de nouveaux " langages " depuis le registre savant (31), et - plus encore - à partir des pratiques scientifiques qui ont marqué un point de rupture avec les canons de pensée et de discours savant alors prédominants.


    2.3.1. Ville et société: langage, discours et réforme urbaine

    " La surprise est d’autant plus grande, pour le voyageur qui sait qu’il a quitté la "civilisation", d’arriver à Minas dans une ville typiquement ville - impression que ne donnent guère les villes brésiliennes en train de se faire, aujourd’hui -, une ville, ô miracle, avec ses rues pavées, ses maisons (...) alignées au long des trottoirs, fraîchement repeintes en blanc et bleu, sa propreté générale, ses habitants décemment vêtus, ses enfants sortant de l’école en blouse blanche et culotte bleue... Un pont de pierre, des portes mobiles, des barrières, de pseudo-remparts, la grande place avec sa haute église de pierre, elle aussi peinte à neuf, or, blanc, azur, le jardin et ses plates-bandes à entrelacs, orgueil de la ville, rendez-vous des promeneurs du soir. Le voyageur aurait-il atteint la ville merveilleuse? "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (32)".

En ce qui concerne l’objet de notre travail, cette mise en perspective sur laquelle prend appui l’approche de la ville par les mots - ou plus précisément à travers le système classificatoire qu’est le langage - conduit, donc, à reconnaître la pertinence du point de vue de ceux pour qui la ville est " objet de discours (33)". La ville se présente comme objet de multiples discours qui tendent à instituer un partage et une fragmentation dans les façons de faire référence à l’expérience urbaine en tant que forme physique et sociale. Ainsi, les descriptions, les débats critiques ou les théories sur la ville - qui se sont multipliées notamment à partir du XIXe siècle - élargissent considérablement le vocabulaire qui lui est consacré, mais elles entraînent également une hiérarchisation entre différentes structures discursives.

Concernant ce nouveau cycle d’urbanisation, dans le cas du Brésil - comme d’ailleurs dans celui d’autres pays gardant un lien fort avec l’Europe occidentale - ce processus s’est accompagné de l’émergence ou de la réorganisation des différents champs disciplinaires (la géographie, la sociologie, la statistique et, surtout, l’urbanisme) qui font de l’urbain leur objet. Cette production discursive et textuelle sur la ville, a priori non spécialisée, fonde et impulse le développement de plusieurs disciplines, en stimulant la création d’un corpus discursif qui leur est propre. Cela a pour corollaire l’apparition d’une série de propositions d’intervention et de réforme urbaine, conçues, débattues, promues et mises en œuvre par ceux qui plus tard seront appelés et reconnus comme " réformateurs sociaux ", " urbanistes ", ou tout simplement spécialistes (34).

Les antécédents historiques et discursifs de ce type d’interventions peuvent être repérés, d’une part, dans les origines de la science urbaine qui naît en Europe et aux Etats-Unis au début du XXe siècle. En ce sens, pour ce qui est de la genèse de la discipline considérée d’un point de vue lexicographique et linguistique, sont d’un intérêt particulier les remarques de Javier García-Bellido dans son travail sur l’évolution historique des concepts et des néologismes de l’" Urbanistique " (Urbanisme et Aménagement du Territoire) à partir de l’œuvre de l’Espagnol Ildefonso Cerdá, précurseur parmi les pionniers de l’urbanisme moderne correspondant à la révolution industrielle. Dans son analyse de la diffusion internationale des concepts et des vocables de la " moderne discipline des villes ", l’urbaniste signale : " Il aura fallu attendre les années 20 de ce siècle pour que la signification large en espagnol du primitif Urbanización ("urbanisation") se scinde en deux

concepts différenciés, le vocable cerdien [précisément le mot urbanización ("urbanisation"), inventé en 1861] servant à désigner les aspects du processus les plus techniques et relatifs aux projets, et le mot Urbanismo ("urbanisme"), rapporté du français, étant réservé aux contenus théoriques et disciplinaires plus larges, en concurrence avec le mot Urbanística ("urbanistique") (35)".

D’autre part, du point de vue de la sociologie des réformateurs sociaux du début du siècle, les analyses de Christian Topalov tendent à mettre en perspective historique la nature des décisions sociales présentes aux origines de l’urbanisme comme proposition et comme facteur d’organisation des savoirs de différentes disciplines. L’auteur met en relief la façon dont les catégories à travers lesquelles l’espace urbain est pensé sont le produit de représentations inscrites dans le cadre des enjeux du champ politico-administratif. L’approche permet de constater qu’il était alors question d’un projet global dont la majeure partie du contenu et des méthodes étaient déjà définis au tournant du XXe siècle. Il s’agissait, donc, de " la réforme de la société par la réforme urbaine. Ce projet, l’urbanisme, qui a donné naissance à des sciences et des "savoir-faire", à des techniques professionnelles et des réglementations, à des appareils administratifs et des formes spatiales, était aussi un discours sur le marché, la solidarité, l’équité.(...) Le vocabulaire dans lequel sont énoncées leurs relations est celui de l’intérêt général.(...) Avec cette notion d’intérêt général, administrateurs et savants trouvent un langage commun. Il revient à la science - tout particulièrement à la science des villes naissante - d’énoncer une rationalité supérieure, globale, qui exprime les vrais intérêts du corps social, et à l’Etat de définir en conséquence le domaine du service public (36)".

Dans ce contexte, on assiste à la construction progressive d’un sens commun qui fonde les interventions urbaines et vise à un gouvernement rationnel des villes. La diffusion internationale de ce sens commun peut probablement être considérée comme un indice du degré de consensus et d’hégémonie - non exempt, assurément, de contradictions et d’ambiguïtés - atteint par l’idéal de l’action réformatrice urbaine au cours des premières décennies de ce siècle.


    2.3.2. Ville et représentations mentales: l’expérience urbaine moderne et le langage des sciences sociales

    " En tout cas, c’est par rapport à ces paysans que l’homme de Minas Velhas se sent citadin, et jusqu’à la mœlle des os, d’un sentiment bien plus fort que celui qui attache le Londonien ou le New-Yorkais à sa grande ville. Etre citadin, c’est être supérieur, pouvoir se le dire, y penser, vis-à-vis de plus malheureux, ou de moins heureux que soi. La campagne, quelle différence! C’est la solitude. La ville, c’est le bruit, le mouvement, la conversation, une gamme de plaisirs, de distractions. Une tout autre forme d’existence. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (37)".

Le fait que la ville devienne objet de discours et d’interventions de plus en plus globales et systématiques exerce une vaste influence sur les représentations mentales, ainsi que sur les langages et les pratiques de l’ensemble de ses habitants, qu’il s’agisse ou non de spécialistes. Les habitants des " temps modernes " semblent globalement avoir fait l’expérience de la ville comme " lieu " nouveau. Un univers ouvert, où se produisent des mutations accélérées, et dans lequel les trajectoires socialement et culturellement différenciées sont perçues comme telles, définissant ainsi un champ hétérogène. Mais dans la ville, émergent également de " nouveaux " codes de signification qui cherchent à instituer des comportements, des visions et des vocabulaires, tendant à créer, à partir de notions et de références communes, un nouvel habitant urbain.

Dans ce sens, de " nouvelles familles de mots sont reproduites par des techniciens et des spécialistes, et véhiculées par le discours politico-administratif de façon constante et de plus en plus systématique, en vue de la construction d’un discours homogène, "global", objectif, "scientifique" sur la ville. Ces discours viendraient se superposer aux mots et aux attitudes - anciennes et nouvelles - qui résistent au processus désignant la ville comme forme physique et sociale de façon spécifique. Entre les " mots de la ville " et les " mots sur la ville ", discours et représentations sociales et culturelles héritées ou récemment élaborées se confrontent, s’ajustent, se renouvellent, perdent des sens anciens et en gagnent d’autres (38)".

Comment constituer et reconstituer ces familles de mots utilisés pour dire la ville en tant que forme, lieu et vécu, de façon à rendre compte tout à la fois de leurs jeux de construction, de multiplication, de perte ou retournement de sens? Il s’agit d’une question centrale concernant plusieurs des perspectives d’analyse du programme " Les mots de la ville " privilégiées au niveau de l’aire latino-américaine. Cette question est importante tout particulièrement par rapport à l’analyse du processus historique et social de constitution - notamment à partir du XIXe siècle - du discours de l’urbanisme tel qu’il est défini et proposé par Margareth da Silva Pereira pour le cas brésilien. Ceci, sans négliger " le langage que même les sciences sociales et humaines développent en s’instituant comme champs disciplinaires qui cherchent à mettre en œuvre la critique de ce nouveau cycle de l’expérience urbaine (39)".

Comme il a été signalé, en Amérique latine c’est principalement au XIXe siècle que les transformations de l’ordre préexistant commencent à être ressenties. Dès lors, les situations de contact entre langues se multiplient, en partie comme conséquence de l’importation de concepts et d’instruments qui sont souvent le résultat et l’expression de l’imposition culturelle de modèles et de représentations de la ville industrielle qui apparaît en Europe dès la deuxième moitié du siècle dernier, puis se généralise au monde occidental.

De ce point de vue, les situations de contact d’usage entre langues et les perméabilités entre différents registres de langue présentent - comme cela a été souligné dans les orientations générales du programme - un intérêt particulier. En effet, les transferts se succèdent sans cesse en empruntant ou en décalquant des termes d’une langue à une autre, moyennant une diversité de modalités et d’effets linguistiques, de changements phonologiques et sémantiques des vocables empruntés, voire de réorganisations des systèmes lexicaux qui les adoptent. Au chapitre des conditions historiques et sociales de ces transferts, l’internationalisation des groupes dirigeants et des communautés scientifiques a joué sans doute un rôle majeur. De même, les traductions d’une langue à une autre, notamment dans le cadre des pratiques propres aux communautés d’experts, représentent, semble-t-il, une voie de transposition essentielle.

Même si cela n’est pas, du moins explicitement, au centre de la préoccupation renouvelée de Fernand Braudel de confronter l’histoire aux autres sciences humaines aux fins d’une discussion méthodologique, et d’une réflexion et d’une critique de la segmentation disciplinaire, il n’est pas sans intérêt que celui-ci ait relu et transcrit dans les termes de l’article de 1959 cité en exergue, une partie des découvertes du voyage " aux sources - ici encore vivantes - d’une réalité, d’une "civilisation" urbaine révolue (40)". Plus largement, est riche d’enseignements sa manière de soupeser les fruits du séjour dans une vieille ville de l’intérieur de l’Etat de Bahia, d’un autre voyageur minutieux (41), peut-être moins averti que d’autres par rapport à la façon de faire face au passé du petit village brésilien qu’il avait sous les yeux. (Avec quelles stratégies et quels instruments de recherche autres que les méthodes ethnographiques classiques).

Pour ce qui est en rapport plus direct avec le contenu du programme " Les mots de la ville ", une lecture symptomatique de ce singulier " récit de voyage " à travers le temps historique de la longue durée semble mettre en relief à quel point - depuis les temps modernes - la ville fait l’objet d’un projet " urbanisant " et d’un discours " urbanistique ". Ceci, non seulement dans le contexte des sociétés pionnières du capitalisme industriel, mais aussi là où les conditions économiques et sociales du développement du capitalisme ont fini par invalider, sinon leur survie comme sociétés, du moins celle du projet de l’urbanisme évoqué, en réfutant en grande partie sa viabilité comme formule d’intégration sociale.

Enfin, une question demeure qui est d’un intérêt tout particulier pour l’analyse qu’on prétend privilégier en termes d’interaction entre les différents registres de langue identifiables dans le vaste univers des discours émergents sur la ville: au-delà de son degré de viabilité et de matérialisation comme proposition de réforme et d’intervention, cette espèce d’" urbanisme culturel " - dominante au milieu du siècle - aurait influencé essentiellement les représentations mentales de diverses catégories d’acteurs sociaux. Il s’agit, nous semble-t-il, d’une dimension de la construction intersubjective de l’expérience urbaine moderne dont le langage des différentes disciplines des sciences humaines semble porter témoignage, tout en ayant contribué à forger les notions et catégories d’une pensée sociale - supposée " objective " - sur la ville.


2.4. Le parler vernaculaire. Formes de désignation et de représentation des espaces périphériques et hypothèses sur la relation entre le lexique technico-administratif et le vocabulaire populaire

    " N’enviez pas cet homme de Minas Velhas, qui habite une maison isolée, à l’écart; car une vraie maison touche à ses voisines, se colle à elles pour s’aligner d’ensemble, d’un même mouvement, sur la rue. Si cette rue est calme, si "quand vous sortez, le matin, il n’y a pas de bruit", alors tout est gâché. La ville, c’est le bruit réconfortant, fraternel des autres. L’occasion aussi, je l’ai dit, de se sentir supérieur à ces paysans, hôtes du samedi, le jour du marché, à ces clients empotés des boutiques, reconnaissables au premier coup d’œil à leur vêtement, à leur accent, à leurs manières, à leur visage même. Comme brocarder à leur sujet est agréable! Eux-mêmes, ces campagnards, savent que la ville leur est très supérieure. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais...  (42)".

Dans les différentes situations évoquées jusqu’ici, la question des relations entre une langue dominante et des langues dominées, qui varient selon l’aire géographique et la période historique considérée, se pose fréquemment. Dans le champ spécifique du développement urbain latino-américain contemporain, ces relations permettent d’attirer l’attention sur le lien entre les mutations de la ville et les mutations du regard sur la ville. Il s’agit de mutations d’ordre physique, social et sémantique, dont le programme " Les mots de la ville " se propose de contribuer à identifier les relations mutuelles.

Faisant écho à l’intention comparatiste qui donne sens au programme, quelques exercices préliminaires ont été entrepris dans cette direction, en vue de favoriser - sinon la convergence des résultats -, du moins la mise en relation des analyses fondées sur diverses réalités urbaines d’Amérique latine. Une aire dont l’identité est plus socio-culturelle que linguistique, eu égard à la cœxistence - dans l’univers géographique du sous-continent considéré dans son ensemble - d’au moins deux langues, l’espagnol et le portugais, reconnues officiellement (43).

Un des premiers travaux réalisés dans ce sens par les chercheurs associés à la coordination du travail sur l’aire latino-américaine, dans le cadre du programme, a consisté à élaborer une liste de familles de mots de la ville. A cette fin, ont été pris comme point de départ les huit ensembles lexicaux ou " familles de mots " établis dans les orientations générales du programme, et comme référence empirique, les formes de désignation de la ville et de ses territoires - et leurs déclinaisons respectives - dans différents pays de la région (44).

Les aspects choisis pour opérer la classification sémantique des termes repérés dans cette première approche ont été les dix suivants : a) désignations génériques de la ville; b) dénomination des fragments de territoires urbains; c) modes de désignation des quartiers populaires; d) formes de désignation des unités de voisinage reconnues; e) dénomination des bâtiments et des espaces domestiques; f) désignation de la voirie et des espaces publics; g) dénomination des délimitations internes ou découpages fonctionnels de la ville; h) désignation des lieux de communication et de déplacement et des moyens de transport; i) dénomination des équipements collectifs à l’échelle des quartiers; j) dénomination des unités territoriales établies à de fins administratives. Environ deux cents mots espagnols et portugais au total ont été ainsi répertoriés, sans négliger les termes se reportant aux " vocables régionaux " ou " locaux " en usage dans différents pays ou sous-aires de l’Amérique hispanophone ou lusophone.

Cet exercice préliminaire a été accompagné d’une tentative pour établir quelques correspondances entre les termes répertoriés et le type de registre de langue et de corpus à partir desquels leurs différents usages pouvaient être a priori identifiés et analysés. Néanmoins, il s’est rapidement avéré que, si l’étude visait à apporter une nouvelle connaissance sur les interactions linguistiques entre différents agents des processus urbains - des sujets parlants socialement et spatialement situés -, cette approche présentait a priori certaines limites et les biais potentiels d’un travail de " glossaire " que l’on souhaitait éviter. La perspective d’une analyse contextuelle des mots de la ville s’est donc dessinée de façon progressive, en faisant droit à la fois à l’inscription des mots dans le cadre de discours propres à divers registres de langue, et à leur fortune et leur aventure dans différents secteurs et milieux - sociaux, symboliques, géographiques - de l’univers urbain latino-américain.

Solidaire de cette perspective, le travail d’Hélène Rivière d’Arc, co-responsable de la coordination des activités du programme sur l’aire latino-américaine, traite de la question des modes de désignation des formes urbaines correspondant aux espaces périphériques autoconstruits, à partir des exemples du Brésil et du Mexique. Ces formes urbaines ont constitué la modalité de base d’extension des surfaces urbanisées ou semi-urbanisées, dans le cadre de l’accélération des rythmes du processus d’urbanisation qu’a connue la région au cours des quarante dernières années (45).

Dans le but d’appréhender l’interaction entre les mutations d’ordre physico-spatial et leur manifestation au plan des notions et représentations sous-tendant les formes de désignation, un ensemble de prémisses paradigmatiques communes fixent un cadre d’orientation. Etant donné leur correspondance étroite avec les préoccupations centrales du programme, plusieurs des questionnements soulevés méritent d’être pris en considération. Ainsi par exemple, il faudrait se demander : a) S’il existe un processus de représentation de ces espaces urbains de la part des populations qui les habitent, et qui permettrait de les assimiler aux " barrios " (c’est-à-dire aux " quartiers ", cf. supra, section 2.1. (46)); et b) si la spécificité de ces espaces urbains, périphériques par rapport aux quartiers populaires dotés d’une mémoire historique, a fait naître un vocabulaire spécifique pour les désigner, à la même vitesse que ces espaces ont fait leur apparition (47). L’hypothèse du recours à l’emploi généralisé de termes provenant d’une autre langue - notamment l’anglais - est alors suggérée, et mériterait probablement d’être plus largement explorée ultérieurement.

Une question centrale inspire en effet cette ligne d’interrogation: " quel est l’impact de l’extrême rapidité de l’urbanisation sur la construction, la représentation et la désignation de nouveaux micro-espaces (48)?" Une tentative d’interprétation est ébauchée, postulant qu’il s’agit de "terrains sans référence conduisant à la non-qualification, la non-désignation, et finalement à une certaine pauvreté du vocabulaire urbain (49)", pour rendre compte de cette transformation.

Quoique circonscrite aux modes " populaires " de désignation des espaces " périphériques ", cette hypothèse offre potentiellement une voie de problématisation de la question; c’est pourquoi il importe de l’examiner par rapport aux autres registres de langue (technique, administratif, savant). Surtout si l’on admet - ce qui constitue l’un des postulats de base du programme - que le système classificatoire qu’est le langage permet d’appréhender les dynamiques sociales qui font la réalité de la ville, en identifiant les conflits d’intérêts que présuppose l’élaboration de nouvelles nomenclatures administratives.

Pour tenter de répondre aux interrogations soulevées, la contribution considérée examine en particulier quelques-unes des formes de désignation des espaces et des modalités caractéristiques des processus d’extension urbaine au Mexique et au Brésil, dont la dynamique présente des similitudes et des éléments de comparaison possible avec celle d’une grande partie des métropoles latino-américaines. Ainsi, l’approche constate que le terme " barrio " (" quartier "), traditionnellement et fréquemment utilisé dans les zones urbaines dotées de mémoire historique - notamment dans les villes de petite taille -, disparaît en général des périphéries autoconstruites, au profit de termes tels que " invasión " (" invasion "), " colonia " (" colonie "), et " comunidad " (" communauté ") au Mexique, et des mots équivalents : " invasao ", " ocupaçao ", et " comunidade ", au Brésil.

En ce qui concerne les connotations d’usage de ces différents termes, H. Rivière d’Arc signale que: " Chacun de ces termes utilisés par les habitants, se réfère à des limites territoriales assez précises mais comporte aussi une connotation sociologique forte qui ne les rend pas tout à fait synonymes les uns des autres. Ces substituts au mot barrio [espagnol] ou bairro [portugais] ont un temps de vie assez long et peuvent perdurer alors que les fondements sémiologiques qui avaient présidé à leur apparition sont caduques. Par exemple, l’illégalité des situations foncières peut avoir été entièrement résorbée par la régularisation. (50)"

H. Rivière d’Arc élargit par ailleurs ses observations aux signifiés implicites des mots du vocabulaire populaire considérés. En ce sens, " autour du mot invasión, ce que ces exemples permettent de souligner, que ce soit au Mexique ou au Brésil, c’est le rappel d’un savoir-faire, même si l’acteur d’une invasion peut être ensuite stigmatisé aux yeux de la population en général. Quant au mot colonia, il désigne au Mexique un espace aux fonctions résidentielles dont l’origine est censée relever d’une planification, étant entendu que cette dernière peut être le fait aussi bien d’autorités locales officielles que de promoteurs clandestins. (51)"

Au total, en ce qui concerne les formes de représentation et de désignation des espaces périphériques, et à titre d’hypothèse sur la relation entre le langage technico-administratif et le vocabulaire populaire à cet égard, il convient de souligner ce qui est finalement signalé dans la contribution analysée. Il s’agit de formes urbaines inscrites dans des contextes dans lesquels environ deux tiers des zones urbanisées l’ont été en marge de toute planification, et en dehors des normes établies par les codes d’urbanisme. Ces formes urbaines sont des " témoins d’histoire sociale [et, du point de vue urbanistique, des produits des processus de régularisation postérieurs à leur occupation], beaucoup plus que des inventions architecturales. [... Formes dont le] contenu social perdure dans les désignations populaires [... mais dont l’] urbanisme est extrêmement sommaire, dépourvu de références et d’espaces publics (52)". Ce serait la raison pour laquelle " certains termes techniques et provisoires renvoyant à des processus [et à des modalités spécifiques d’urbanisation], finissent par désigner des formes d’habitat ou d’occupation [qui ensuite deviennent] définitives (53)".


2.5. Mutations de la ville et mutations des approches sur la ville. Représentations de l’urbain et hypothèses sur la relation entre discours scientifique et registre populaire

    " J’ai, en 1947, dans une tout autre région de l’immense Brésil, fait un voyage moins poétique que celui de Marvin Harris, mais non moins révélateur. Ubatuba, sur la côte de l’Atlantique, dans l’Etat de São Paulo, pas trop loin de Santos, a connu, vers 1840, son époque de splendeur. Elle fut liée alors par un trafic actif de caravanes muletières à Taubaté, comme Santos à São Paulo qui, alors, n’était qu’une toute petite ville. Taubaté-Ubatuba, comme São Paulo-Santos, c’est le mariage, l’association par-dessus la puissante Serra do Mar, muraille de verdure entre la côte et l’intérieur, d’un marché collecteur de café et d’un port qui l’exporte à travers le monde entier. Dans la lutte bientôt engagée, São Paulo-Santos l’ont emporté, à tel point que, du chemin de fer projeté entre Ubatuba et Taubaté, seules ont été construites les gares. Aujourd’hui encore, la liaison de Taubaté à Ubatuba se fait par un car qui réussit, Dieu sait comme, la prouesse de suivre l’ancien chemin muletier, piste glissante entre les deux villes: au départ, Taubaté à qui l’industrie a donné une vie nouvelle; à l’arrivée Ubatuba, misérable, mangée par la végétation tropicale. Ses anciennes maisons à étages (les sobrados), abandonnées, ruinées par l’eau, par les palmiers poussant entre les fissures des murs, mais de forme imposante, son cimetière, avec ses plaques funéraires d’une certaine richesse, disent seuls la fortune ancienne du petit port. La ville d’Ubatuba n’a pas survécu. C’est unvillage de paysans, de caboclos. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (54)".

Comme cela a été signalé à plusieurs reprises, le programme " Les mots de la ville " part de la reconnaissance de l’existence, à l’intérieur d’une même aire linguistique, d’une pluralité de types de langage; pluralité qui peut être constatée non seulement à travers le temps (tout au long duquel la langue évolue), mais aussi à un moment historique donné. C’est ce constat qui justifie l’intérêt d’analyser les tensions et les interactions complexes entre les divers registres de langue, en identifiant en particulier les divergences entre les uns et les autres, considérées comme des indices et des indicateurs de distances sociales.

De façon plus large, cette perspective d’analyse centrée sur le langage, et sur le système classificatoire que présupposent ses différents usages, rejoint la préoccupation conjointe du PIR-Villes et du programme MOST, visant à favoriser la recherche d’instruments conceptuels et la mise en œuvre de méthodologies originales qui, face aux systèmes complexes que constituent les villes - noyaux et creusets de transformations sociales accélérées - permettent de comprendre le sens des dynamiques urbaines.

En effet, tout particulièrement au cours des quinze dernières années, les villes, et notamment " les grandes métropoles, ont connu (...) des mutations profondes, et ce tant dans les pays développés que dans les pays en développement. Ces mutations, d’ordre physique et sémantique, tendent à remettre en cause le modèle de la "ville industrielle", apparu en Europe dès la deuxième moitié du XIXe siècle et généralisé ensuite à la majeure partie du globe (55)".

De ce point de vue, certains considèrent que " les logiques récentes d’implantation des activités, comme les pratiques urbaines, peuvent difficilement être expliquées dans le cadre de ce modèle (56)", et appréhendent " la difficulté des dirigeants politiques, de l’échelon national à l’échelon local, à répondre aux crises et convulsions urbaines (des banlieues aux favelas) (57)", comme un indicateur de l’inadaptation des outils traditionnels pour penser la ville face à ces nouvelles situations.

Comme le remarquent d’autres lectures récentes de cette transformation, considérée d’un point de vue culturel, " en quelques années, la position de la ville dans le monde a basculé. Aujourd’hui habitat de la majorité, elle ne présente plus l’attrait de l’exception culturelle. Superposition de logiques différentes, elle oppose à la compréhension une opacité génératrice tout à la fois de désirs d’apprentissage et de réactions de rejet. Elle accumule les ambivalences, aux antipodes des projets d’intégration rationnelle qui avaient présidé à la naissance de l’urbanisme (58)".

Dans ce contexte, où ce qui devient problématique semble moins être l’extension urbaine que la façon dont la ville peut accueillir les mutations économiques, technologiques et sociales qui la traversent, l’approche et le rôle de la recherche urbaine tendent à se modifier. Et plusieurs indices, en partie repérables précisément dans le type de discours et d’énoncés qui mettent en évidence les confrontations multiples entre différents acteurs de l’urbain, semblent signaler que le champ de la recherche urbaine est lui-même un tissu social vivant et divisé (59), ou tout au moins, intérieurement différencié.

Au moment où l’influence des approches conceptuelles liées à l’âge d’or des théories urbaines (dont l’Amérique latine a largement été le témoin et le creuset), semble dépassée, même si le bilan théorique à cet égard ne peut pas être considéré comme définitivement soldé (60), de nouveaux clivages se font jour dans le champ de la recherche urbaine. Au-delà des intérêts spécifiques, peut-on supposer, qu’ils expriment et cristallisent, ils renvoient à différentes perceptions et représentations de la ville et de l’urbain à l’intérieur du monde savant. Ainsi par exemple, il existe une divergence entre ceux pour qui la ville est surtout un domaine thématique de recherche et ceux qui font de la ville un objet d’investigation en soi. De même, une controverse oppose ceux qui mettent l’accent sur l’universalité du phénomène urbain et plaident pour une large ouverture comparative internationale, et ceux qui insistent sur la spécificité des processus d’urbanisation observés dans les pays en développement (61); perception qui privilégie souvent une approche en termes d’ensembles régionaux pré-identifiés, par rapport à la comparaison de différentes réalités urbaines.

Rendre compte des raisons et des présupposés conceptuels sous-jacents à ces axes de différenciation dans l’ordre du discours savant échappe à l’ambition de ce travail. Pourtant, une approche analytique du type de celle qui inspire le programme, visant à identifier les interactions entre les multiples registres de langue des différents acteurs qui entendent légiférer sur le terrain des mots de la ville, ne devrait pas négliger la signification de tels écarts ni les enjeux de leur émergence. Il faudrait ainsi probablement se demander quel type de rapport existe entre l’apparition de ces divergences et l’évolution contemporaine d’un discours général ou commun sur la ville : jusqu’à quel point et de quelle façon exercent-elles une influence sur cette évolution? Dans quelle mesure la reflètent-elles ou s’en font-elles l’écho?

Bien que sa formulation reste pour le moment embryonnaire - eu égard à la récente intégration de l’équipe colombienne aux activités du programme - cette préoccupation devrait correspondre, nous semble-t-il, aux axes du travail que se propose de réaliser Samuel Jaramillo. Celui-ci souligne en effet l’intérêt d’une analyse de la relation entre le " discours général " et le " discours scientifique " sur Bogotá, à partir des années trente, l’horizon temporel de son étude. Sans perdre de vue la dimension comparative entre différentes villes latino-américaines - l’un des aspects les plus intéressants du programme à l’échelle de la région -, sa proposition de recherche préliminaire vise, à partir d’une analyse de cas, à reconstruire la structure de fonctionnement du langage, puis à identifier les catégories de pensée émergentes, et les relations susceptibles d’être établies entre des structures discursives distinctes.

Selon cette perspective, il ne s’agirait pas de partir de listes de mots équivalents désignant des réalités urbaines prétendues similaires ou identiques, mais plutôt d’appréhender les structures de fonctionnement du langage utilisé réellement, pour comparer ces structures, puis - éventuellement - observer si les termes spécifiques repérés remplissent ou non la même fonction. Du point de vue méthodologique, S. Jaramillo souligne la nécessité de réaliser des analyses empiriques sur la base de corpus définis auxquels on devrait confronter un ensemble d’hypothèses. Cela éviterait le risque de superposer nos jugements (ou nos préjugés) particuliers aux modes opératoires des représentations de la ville, en prenant comme référence opérationnelle le langage effectivement utilisé (62).


    2.5.1. Transfert et adoption de termes et de catégories. La notion de " fragmentation " et le langage des sciences sociales : un nouveau discours construit sur l’urbain?

    " L’immobilité, causée par la pauvreté et les bas salaires, résulte également des conditions du lieu qui, en ville, revient aux plus pauvres. Comme les pauvres deviennent pratiquement isolés où ils vivent, on peut parler de l’existence d’une métropole véritablement fragmentée. S’il ne fait aucun doute que certains quittent leur propre secteur et vont travailler dans d’autres quartiers, beaucoup, toutefois, sont prisonniers de l’espace local, alors que d’autres se déplacent seulement pour travailler au centre de la ville, faire des courses ou utiliser les services quand ils en ont la possibilité et les moyens. L’immobilité d’un nombre aussi important de personnes conduit la ville à devenir un ensemble de ghettos et transforme sa fragmentation en désintégration. "

    Milton SANTOS, Metrópole corporativa e fragmentada. O caso de São Paulo (63)

Du moins en ce qui concerne le registre savant, des clivages comme ceux qui ont été soulignés précédemment mériteraient d’être analysés au regard des termes d’un discours qui, s’il exprime d’une part l’émergence de nouvelles approches sur la ville, produit des mutations de celle-ci, présuppose d’autre part l’apparition et la diffusion de nouvelles notions et représentations de l’urbain, dont la " nouveauté " dépasse - souvent largement - la sphère de l’urbain elle-même.

Cela entraîne la circulation de notions et représentations, dont les conséquences et les implications ne devraient pas être négligées du point de vue des modalités de transfert et d’adoption de termes et de concepts, notamment dans un contexte social complexe où la globalisation de l’économie et l’irruption locale de réactions identitaires cohabitent et s’entremêlent avec la configuration et l’extension de formes culturelles d’organisation et de communication en réseau. Il s’agit, en effet, de formes qui favorisent les contacts d’usage entre différentes aires géo-culturelles et qui accélèrent de façon vertigineuse la transposition de termes et concepts selon une modalité qui est d’un intérêt crucial pour l’approche du programme " Les mots de la ville " : la logique et la dynamique de l’emprunt entre des langues et des registres de langue différents.

Un exemple significatif des tentatives de redéfinition des concepts et des instruments traditionnels pour penser la ville, décrivant et expliquant à la fois les processus à l’œuvre dans le contexte actuel, est celui de l’essor de la notion de " fragmentation " - moyennant des dynamiques de transfert et d’adoption comme celles qui viennent d’être évoquées - dans le langage contemporain des sciences sociales. En effet, empruntée aux travaux de la sociologie nord-américaine, cette notion est de plus en plus fréquente dans les discours sur la ville ces dernières années et se répand fortement dans le champ des sciences sociales de plusieurs pays d’Amérique latine. " De l’"espace fragmenté" à la "fragmentation du tissu urbain", en passant par des "fragments de ville", le mot issu du latin fragmentum est sans cesse décliné (participe passé, nom commun, adjectif : une vision "fragmentaire", substantif même : "fragmentarité") pour qualifier la situation de crise des grandes métropoles. Il semble ainsi que l’utilisation - parfois abusive - de ce terme correspond à une volonté de compréhension des processus d’urbanisation en cours. (64)"

Bien qu’elle ne fasse pas partie des travaux de recherche engagés dans le cadre du programme " Les mots de la ville " en Amérique latine, l’étude réalisée par Laurent Vidal à partir du concept de " fragmentation urbaine " mérite une considération particulière. Initialement destinée à cerner les usages de ce concept au sein d’une communauté scientifique déterminée - le milieu académique brésilien de recherche sur la ville -, son analyse constitue une référence intéressante pour le développement du programme à l’échelle régionale, et ceci au moins pour deux raisons. D’une part, par la caractérisation nuancée qu’elle propose par rapport aux circonstances de l’adoption et de l’" intégration " - dans le paradigme de la recherche urbaine - de la notion de " fragmentation ", qui vise à rendre compte des nouvelles formes d’éclatement du tissu urbain et de la société urbaine, en établissant un lien entre la nouvelle organisation économique du monde (la globalisation) et la production physique de la ville. D’autre part, en raison de sa valeur heuristique concernant la genèse d’un terme et d’une catégorie, ainsi que leur assimilation - non exempte des ambiguïtés, des précautions et des " effets de mode " que le concept a suscités - dans l’ordre du discours savant d’une communauté scientifique nationale.

Quoique cette étude empirique se limite au cas concret de la communauté des sciences sociales brésilienne - et à l’intérieur de celle-ci au segment spécifique dont l’objet d’étude ou le terrain de recherche privilégié est la ville ou les processus urbains -, son approche a une valeur de référence pour d’autres analyses du même genre: celle, par exemple, que propose de mener S. Jaramillo en Colombie, sur la relation entre le " discours scientifique " et le " discours général " sur la ville de Bogotá.


    2.5.2. Discours savant et langage populaire. Les mots sur la ville et les mots dans la ville: véhicules d’un échange inégal

    " Tout en prenant le mate, il s’est mis à observer autour de lui : la maison de bois semblait la réplique agrandie d’une niche de chien, avec trois marches fatiguées devant la porte (...). Il vient voir comment vivent les pauvres, expliqua Galvés debout, l’ampoule illuminant son sourire furieux. Je viens rendre visite à des amis, répliqua Larsen avec douceur, comme s’il envisageait la possibilité que l’autre parlât sérieusement. "

    Juan Carlos ONETTI, El Astillero (1960) (65).

Avec la question de la réforme des mots de la ville et celle des changements et transformations perceptibles au niveau des pratiques langagières, le thème de la relation entre le savant et le populaire, en tant que registres de langue différenciés, fait partie des axes autour desquels la réflexion et l’étude sur " Les mots de la ville " ont été organisées dès le début. Ce thème représente l’une des dimensions analytiques privilégiées par les chercheurs associés au volet latino-américain du programme.

Recouvrant tant les usages vernaculaires que les lexiques scientifiques ou savants et les vocabulaires techniques, notamment celui des urbanistes, mais également ceux des textes politiques ou administratifs, ce noyau thématique vise à identifier les divergences et les interactions entre ces différents registres de langue. En ce sens, le rapport entre le savant et le populaire suscite des interrogations diverses. Il en va ainsi par exemple, de la préoccupation qui - suivant les orientations générales s’appliquant à l’ensemble des aires linguistiques - cherche à identifier les situations caractérisées par une tendance à l’homogénéisation, à la réduction des divergences, ou l’inverse.

Faisant écho à cette préoccupation, la contribution relative aux mots sur la ville et aux mots dans la ville, préparée de façon conjointe par Etienne Henry, Samuel Jaramillo et Susana Peñalva, s’organise autour de la formulation d’une hypothèse préliminaire sur les termes dans lesquels, dans les différents types de discours sur l’urbain, le savant et le populaire apparaissent et peuvent être analysés dans leur interaction complexe.

A ce propos, les auteurs partent de la considération que les termes " savant " et " populaire " ne constituent qu’une première approche de l’objet d’étude : les deux termes semblent appartenir a priori plus à l’univers des représentations qu’à celui des catégories analytiques proprement dites. L’on pourrait probablement convenir d’englober, sous le premier de ces termes, les expressions concernant la production scientifique sur la ville et la connaissance technique voire opérationnelle des divers agents et spécialistes qui, à travers différentes pratiques (telle que la planification et l’urbanisme), interviennent sur la ville. Toutefois, les divergences - quelquefois même les clivages - qui s’expriment entre ces multiples catégories d’experts et savants, via les notions et les savoirs spécifiques mobilisés par les uns et les autres, ne sauraient être négligées.

Ces divergences se répercutent sur les mots et le langage utilisés par les uns et les autres pour appréhender la ville et les processus urbains. Néanmoins, malgré ces différences, qui peuvent être repérées au niveau des registres de langue scientifique et technico-administratif, on peut suggérer l’hypothèse que ces deux types de discours ont en commun le fait de provenir d’un positionnement relativement " externe " à la ville. L’on pourrait supposer que cette " extériorité " marquerait leur point de vue, et ainsi les notions et représentations à partir desquelles ces agents forgent - ou empruntent - différentes façons de désigner la ville et ses territoires, et produisent des catégories analytiques spécifiques à son égard (66).

De même, le terme " populaire " semble loin de revêtir une signification univoque. D’une part, de façon générale, il renvoie à tout ce qui est de l’ordre du commun, du courant ou de l’ordinaire. D’autre part, le populaire fait référence à la stratification sociale dans la ville, et notamment à l’appartenance et la distribution dans l’espace des " secteurs populaires ". Désignation - parfois imprécise mais assez répandue dans le langage des sciences sociales latino-américaines - qui inclut de fait différentes catégories sociales, depuis les pauvres et les chômeurs issus du milieu ouvrier jusqu’aux secteurs de la classe moyenne confrontés à l’expérience de la paupérisation et à la ségrégation résidentielle. Dans ce sens, l’on tend à supposer l’existence d’une " culture populaire ", ou de représentations propres aux secteurs populaires qui se distingueraient des représentations dominantes de la ville par leurs contenus et leurs formes d’expression et de manifestation (67).

L’hypothèse suggérée ici est la suivante : considérés du point de vue des registres de langue auxquels correspondent les deux grands ordres de discours sur la ville, le " savant " et le " populaire " se trouveraient articulés dans un rapport de concurrence ou de complémentarité. A cette distinction, quelque peu schématique, n’échappe pourtant pas le fait que les représentations sous-jacentes à chacun de ces termes sont loin d’être homogènes. C’est pourquoi l’hypothèse mériterait d’être précisée analytiquement en tenant compte des traits caractéristiques de l’aire latino-américaine en tant qu’univers géo-culturel différencié. A cette fin, les études centrées sur l’interaction des différents registres de langue à l’œuvre dans l’énonciation des " mots de la ville ", devraient probablement prendre en considération l’existence d’une dimension de conflit matériel et symbolique autour des formes d’appropriation et d’usage de l’espace urbain, présente notamment dans le contexte des villes latino-américaines. Mais ce principe interprétatif de base ne saurait être productif, du point de vue d’une compréhension de la dynamique des échanges linguistiques, que combiné à une approche tenant compte des spécificités sous-régionales - nationales, voire locales - en termes de culture politique (68).

De ce point de vue, l’on pourrait postuler que l’Amérique latine est en effet un terrain particulièrement propice à une interrogation socio-linguistique sur les rapports entre discours savant et discours populaire, au travers des interférences entre les mots sur la ville et les mots dans la ville. Cette distinction préliminaire - dont la pertinence pour l’analyse peut paraître hypothétique - voudrait précisément faire référence à la confrontation de ces deux types de registres discursifs. D’une part, le registre savant pourrait être illustré par le discours des urbanistes, des planificateurs et d’autres corps d’experts, et les formes de désignation, d’énonciation et de mise en mots qui accompagnent leurs pratiques d’aménagement et de structuration de la ville. Registre à travers lequel la ville et ses représentations officielles se seraient constituées historiquement. D’autre part, le registre populaire correspondrait plutôt aux pratiques et aux énoncés des acteurs quotidiens de la vie urbaine, témoignant de la façon dont la ville se construit socialement (69).

Le système d’oppositions suggéré, entre un discours général sur la ville latino-américaine, considérée du point de vue de sa configuration, de sa dynamique, de ses dysfonctionnements, et une série de discours particuliers sur ses espaces internes, ses carences et ses conflits caractéristiques, peut revêtir un certain intérêt pour l’analyse. Si l’on admet - même à titre provisoire - l’utilité de cette distinction, le parler vernaculaire pourrait être assimilé au registre populaire, dans la mesure où, plutôt que de renvoyer à des codes communautaires circonscrits, il impliquerait une dimension de confrontation avec un discours hégémonique (70). L’hypothèse esquissée dans le sens d’une confrontation entre les mots sur la ville et les mots dans la ville suppose, de façon implicite, que les changements de vocabulaire, opérés d’une situation à une autre et d’une période historique à une autre, pourraient exprimer aussi des changements dans les représentations mentales elles-mêmes de la ville (71).

Les désignations utilisées, et notamment l’énonciation circonstanciée des mots, recouvriraient ainsi des notions et des conceptions dont le contenu est différent selon la position des locuteurs ; c’est-à-dire variant selon le point de vue de ces derniers, et changeant à travers le temps. Une optique qui chercherait à appréhender l’interaction des différents registres de langue mobilisés par les divers agents qui entendent légiférer dans le domaine des mots de la ville, devrait donc analyser, à partir de certaines démarches et procédures empiriques, la signification de ces divergences et le sens dans lequel elles évoluent.

Néanmoins, les difficultés méthodologiques qui se font jour alors sont loin d’être résolues; elles concernent notamment la constitution de corpus adaptés et la construction de l’objet spécifique d’observation de ces mises en mots. Un autre problème se pose aussi : comment saisir les correspondances et les déplacements des mots entre l’un et l’autre registre de langue; comment rendre compte, dans ce cas, du jeu des interactions - voire des interférences - entre le discours savant et le parler populaire. Il semble certainement difficile de traiter ces questions sans recourir à une analyse spécifique des circonstances de l’énonciation et des pratiques langagières. L’approche renvoyant à la notion de " catégorisations ", proposée par certains courants de l’analyse de discours pour faire référence à des opérations - qui sont elles-mêmes des actes sociaux - constituant des façons de mettre en rapport les mots et les choses (72), nous semble à cet égard riche de potentialités.

Partir des mots qui désignent la ville et ses territoires - plutôt que des processus d’urbanisation en eux-mêmes - devrait en principe nous conduire à pouvoir appréhender les sens multiples et les oppositions en jeu dans les différents usages du langage dans la ville et sur la ville. Mais la sélection de référents pour l’analyse ne saurait se fonder uniquement sur l’examen de sources secondaires (telles que les dictionnaires et autres corpus organisés). Au-delà de l’élaboration d’une sorte de catalogue de termes que l’on pourrait assigner à un registre savant, technique ou populaire, il s’agirait plutôt de resituer les mots utilisés à l’intérieur d’une structure discursive - quelle qu’elle soit -; ceci afin de rendre compte des façons différentes, voire antagoniques, de se référer à la structuration sociale et spatiale de la ville et à ses mutations (73), à travers des formes de mise en mots et d’énonciation qui fassent droit aux circonstances socialement spécifiques de leur constitution.

De ce point de vue, le discours peut être entendu - à l’instar de certains théoriciens de l’analyse de discours - comme mise en œuvre du système qu’est la langue, dans une série de circonstances particulières où la parole n’est pas simple fait individuel, mais aussi porteuse d’une dimension de socialisation. C’est dans cette optique, qui vise à mettre l’accent sur l’interaction entre les différents registres de langue à travers l’analyse des pratiques langagières des divers acteurs sociaux, que les relations entre le discours savant et le parler populaire peuvent être saisies et comprises en tant que produit et expression d’un échange inégal (74), et - en l’occurrence - comme résultat de la confrontation, voire de l’affrontement, entre les représentations sociales respectives (sous-jacentes) de la ville et de ses territoires. Ainsi par exemple, l’on pourrait supposer que le langage savant de l’urbanisme naissant aurait tendu à s’imposer progressivement comme discours dominant, en déployant toute une vision modernisatrice de la ville fondée sur des valeurs telles que l’ordre, l’intégration, la salubrité. Quant au langage populaire, faudrait-il imaginer en contrepartie que parce qu’il est majoritaire, il finit par envahir la ville afin de s’approprier, partiellement ou de façon fragmentaire, certains de ses espaces?

Si l’un des axes principaux de l’analyse des " mots de la ville " peut être l’interaction des différents registres de langue, il nous semble néanmoins que d’autres outils conceptuels mériteraient d’être pris en considération. Et ceci, notamment afin d’appréhender les dimensions de pouvoir et de légitimité qui - même si elles ne sont pas les seules dimensions importantes - sont au cœur de la structuration et de la codification normative d’une langue et de ses divers usages sociaux. C’est dans ce sens que la notion d’" échange inégal " nous semble adaptée pour caractériser la relation qui, à travers les mots et les usages différenciés du langage, s’établit entre des agents dotés de capital symbolique et de ressources linguistiques non équivalents ; au moment aussi de désigner la ville, ses espaces, ses dynamiques et ses conflits.

Enfin, c’est dans cette perspective d’interprétation des interactions entre un registre " savant " (scientifique, technique ou spécialisé) et un registre " populaire " (dont la définition n’est pas exempte d’imprécision ou tout au moins d’ambiguïté), que l’avertissement suivant nous semble pertinent : " s’il est légitime de traiter les rapports sociaux - et les rapports de domination eux-mêmes - comme des interactions symboliques, c’est-à-dire comme des rapports de communication impliquant la connaissance et la reconnaissance, on doit se garder d’oublier que les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs (75)."


2.6. L’interférence entre registres de langue : contacts d’usage, pratiques langagières et conflits de signification

    " J’y ai rencontré la fille d’un ingénieur français, illettrée, ne sachant plus un mot de sa langue maternelle, mariée à un caboclo et en tous points semblable à lui. Et pourtant, Ubatuba a ses fonctionnaires, son juge de paix aussi, licencié de la Faculté de droit de São Paulo, civilisé en exil dans un pays revenu bien en deçà de Minas Velhas. Une soirée entière, j’ai écouté à ses côtés un chanteur populaire, accompagné d’un joueur de violão (qui est une sorte de guitare à six cordes): toutes les chansons du folklore étaient à nouveau maîtresses ici, seules en place, et une improvisation chantée, suivant l’antique usage, contait l’épopée de la chegada da luz, l’arrivée de la lumière électrique : n’avait-il pas fallu ouvrir, pour la ligne et les poteaux, une tranchée, une picada, à travers la forêt qui, descendue de la montagne, enserre la ville ; forêt impénétrable, mais non pas vierge, puisque, nous faisait remarquer le juge notre guide, on y retrouvait, ici ou là, les restes de plants de caféiers. Les plantations ont disparu, comme la ville elle-même, qui n’a trouvé ni le circuit qui lui aurait permis de vivoter, ni l’énergie en elle, qui aurait permis les adaptations. Minas Velhas, dans le circuit à vie ralentie du Nordeste, a eu plus de chance. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (76)".

Avec la réforme des mots de la ville et l’interaction entre divers registres de langue

-  notamment entre les usages vernaculaires et les lexiques techniques et savants - les mécanismes d’évolution de la langue et les transformations qui s’opèrent à travers les pratiques langagières constituent un autre axe principal d’interrogation du programme " Les mots de la ville ". La prééminence accordée à ce noyau thématique se fonde sur le principe de la linguistique contemporaine selon lequel l’observation du fonctionnement des langues en situation de contact, à travers les phénomènes d’interférence, offre une méthode originale pour l’étude des structures du langage (77).

Tout en reconnaissant le potentiel méthodologique de cette approche pour l’étude des échanges linguistiques en général, il nous semble néanmoins opportun de souligner les difficultés que présente son application lorsque l’objet, la scène et les locuteurs des interactions langagières dont il est question - des interactions que l’analyse vise à saisir dans leur spécificité - ont pour référence privilégiée la ville et sa dimension territoriale. L’essai d’appréhender les dynamiques sociales qui constituent la réalité urbaine par les mots, ou plus précisément à travers le langage, ne peut faire abstraction de l’importance - et de la complexité - que le problème de la signification et de ses conflits représente pour l’analyse, de la même façon que pour tout exercice concernant la question de l’articulation entre espace et langage.

En ce sens, dans l’un des textes fondateurs de la sémiologie urbaine - il y a une trentaine d’années -, Roland Barthes faisait précisément référence, entre autres (78), au " conflit entre la signification et la réalité elle-même, tout au moins entre la signification et cette réalité de la géographie objective, celle des cartes (79)". Illustrant ce qu’on pourrait considérer comme la plus commune des contradictions de la signification dans le cadre de la ville, le sémiologue développait ainsi son argumentation : " Des enquêtes conduites par des psychosociologues ont démontré que, par exemple, deux quartiers se jouxtent si nous nous fions à la carte, c’est-à-dire au "réel", à l’objectivité, alors que, à partir du moment où ils reçoivent deux significations différentes, ils se scindent radicalement dans l’image de la ville : la signification est vécue en opposition complète aux données objectives. (80)"

Il semblerait ainsi qu’une démarche privilégiant l’interférence entre divers registres de langue par rapport aux formes de désignation des espaces urbains, comme voie d’accès aux dynamiques sociales qui font la réalité de la ville, ne devrait pas négliger la spécificité des processus de signification, leurs conflits, leurs rythmes et leurs formes d’élaboration. C’est pourquoi la méthode de l’analyse de discours, appliquée à la dimension discursive des pratiques langagières des différents acteurs de la société urbaine, aurait beaucoup à apporter à une étude des mots de la ville s’inspirant de cette approche.


    2.6.1. L’analyse de discours, un dispositif de lecture...

    " Il m’a raccompagné les deux fois jusqu’à la porte du jardin. Il est resté là, comme le faisait ma mère, attendant que je tourne au coin de la rue.

    " Je marchais vite comme si je voulais échapper aux souvenirs qui me restent de ce quartier. Ils ne sont pas mauvais, mais ils me paraissent si lointains qu’ils m’attristent forcément un peu. "Ce quartier n’est pas un endroit, ai-je pensé, c’est une époque. Je traverse une époque." J’ai ressenti une douleur inexplicable en voyant une collégienne d’une douzaine d’années, avec un tas de livres sous le bras, en train d’ouvrir la porte de sa maison. Je suis passé à côté de mon ancienne école primaire. Le mur qui protège la cour de récréation a été surélevé, il est haut de quatre mètres. J’ai entendu les cris des enfants. Soudain, un ballon de basket est passé par-dessus le mur et a atterri presque devant moi. Il a rebondi sur le capot d’une voiture, puis au milieu de la chaussée et s’est arrêté devant l’entrée d’un immeuble. Il n’y avait personne dans la rue. J’ai ramassé le ballon et d’un coup de pied je l’ai expédié dans la cour. Aux cris des enfants j’ai deviné que le jeu avait repris. "Je suis venu pour vous renvoyer le ballon", ai-je pensé. "

    Vassilis ALEXAKIS, La Langue maternelle (81).

L’approche de l’analyse de discours est la perspective de recherche dans laquelle s’inscrivent les travaux de Eni Orlandi et l’équipe brésilienne du Laboratorio de Estudos Urbanos (Labeurb), qu’elle coordonne à l’Université de Campinas. A partir de cette approche théorique, ou plus précisément de celle de la sémantique discursive, qui vise à appréhender les processus de signification en jeu dans tout objet symbolique, sa contribution cherche à analyser " la façon dont le langage se spatialise dans la ville et, inversement, la façon dont la ville se dit en mots. C’est dans la rencontre de ces deux mouvements que [ce groupe de travail croit] pouvoir comprendre l’espace urbain comme un espace de sens qui possède une singularité. (...) [Son] but est de montrer l’espace urbain comme un espace d’effets de sens particulier qui organise les formes de la société (82)".

Le cadre de référence conceptuel de E. Orlandi et du Labeurb emprunte au paradigme interprétatif de l’analyse de discours, qui a fait son apparition en France dans les années soixante-dix, dans un contexte intellectuel où la notion courante de " lecture " était remise en cause (83). A partir d’alors, la lecture est considérée comme un dispositif théorique.

En ce sens, parmi les disciplines autour desquelles le champ des sciences du langage se structure, " l’analyse de discours vient occuper justement cette place destinée à la formulation d’un dispositif de lecture. En effet, l’analyse de discours reconnaît la matérialité des faits de langage, autrement dit, l’analyse de discours prend en considération la non-transparence du langage et, en conséquence, la nécessité de la construction d’un dispositif théorico-analytique pour y avoir accès, pour travailler son épaisseur sémantique. C’est ainsi que l’on définit le discours comme "effet de sens entre locuteurs", en posant comme incontournable l’opacité du texte au regard du lecteur. En d’autres mots, l’analyse de discours met en cause l’évidence du sens, comme s’il était possible de traverser la "forme" pour en extraire un "contenu", derrière les mots (84)".

Entre autres instruments conceptuels, l’approche théorique de l’analyse de discours introduit la notion de " fonctionnement ", destinée à expliciter les règles et les mécanismes de fonctionnement du discours. De ce point de vue, " les mots sont toujours déjà des discours, des parties en fonctionnement, le travail avec les mots étant, dans cette perspective, un travail sur les discours qui les soutiennent, et qui leur donnent sens (85)".

A cela est associé le projet de construction d’un dispositif analytique fondé sur la notion d’" effet métaphorique ", défini par Michel Pêcheux (1969) -l’un des fondateurs de l’ecole française d’analyse de discours (86)- comme le phénomène sémantique produit par une substitution contextuelle qui implique un " glissement " (non pas une " déviation " mais un transfert) de sens. La notion d’" effet métaphorique " permet de situer la question du fonctionnement dans le rapport langue/discours: " la langue est un système intrinsèquement passible de jeu et la discursivité est l’inscription des effets linguistiques matériels dans l’histoire (87). " Selon cette approche, c’est en raison de l’effet métaphorique, qui fait que tout sens peut être soumis à ce " glissement " propre à l’ordre symbolique - nécessitant donc une interprétation - que l’on peut parler la même langue mais qu’on la parle différemment.

D’où l’importance de l’" interprétation " et de la division du travail par rapport à celle-ci. L’analyse de discours considère deux instances : d’une part, le dispositif théorique de l’interprétation de l’analyste, qui transforme la position du lecteur en une position contruite; d’autre part, le dispositif idéologique, soumis aux effets de " sens unique " et de " sens naturel " (niant l’interprétation au moment même où elle se fait), propre au lecteur ou au sujet parlant. Il convient, donc, de retenir l’idée que les sens ne sont jamais libres mais toujours administrés, gérés, à travers une division du travail d’interprétation, renvoyant aux différentes positions (sociales) du sujet (88).

Un autre aspect important de la façon dont l’analyse de discours conçoit le rapport langue/discours concerne la question de la mémoire. Du point de vue de la sémantique discursive, la mémoire est considérée comme " interdiscours " : une sorte de savoir discursif qui opère là où les sens se contituent. " L’interdiscours est ce qui peut se dire défini historico-linguistiquement. Il se présente sous la forme de séries de formulations qui dérivent d’énonciations distinctes et dispersées qui forment dans leur ensemble le domaine de la mémoire.(...) Dans toute formulation (intradiscours) il y a donc ce travail de l’administration de l’interprétation, déterminée dans le même temps par une mémoire et par [le] rapport aux institutions. (89)"


    2.6.2. ...du langage urbain dans son épaisseur sémantique

    " On peut comprendre Rio, à travers une expérience d’anthropologie/sociologie [sic] ancienne et classique : on met dans une boîte d’une taille donnée, un certain nombre de rats, compatible avec la taille de la boîte, et on leur donne une quantité de nourriture proportionnelle à leur nombre. Tout se passe bien, à l’intérieur de la boîte on a une vie normale de rats. L’on commence alors l’expérience : sans modifier la taille de la boîte ni la quantité de nourriture, on augmente petit à petit le nombre de rats. La qualité de la vie [sic] chute d’une façon hallucinante. Des vols, des luttes, des meurtres, tout arrive.

    " La situation de Rio ressemble à l’une des étapes avancées de cette expérience. La lutte pour la survie, dans l’espace de la ville, atteint des proportions incroyables. On vole, on tue et, témoins de tout cela, les gens se divertissent devant la télé. La raison, semble-t-il, n’est pas liée qu’à la pauvreté, au faible niveau culturel de la population ou à l’indifférence et la cruauté de l’autre segment de ce même contingent humain. Elle est principalement dans le nombre élevé d’habitants de la ville. Dans notre "urbe" [grande ville] surpeuplée, deux types de population cohabitent, mais ne s’intègrent pas. C’est dramatique et dangereux. Jusqu’il y a peu de temps, il y avait une certaine intégration à la plage, au "Sambódromo", au "Maracanã". Aujourd’hui, même dans ces lieux les choses sont devenues difficiles : sur les plages, des rafles et, dans les stades désertés, des cock-tails [sic] Molotov entre bandes de supporters organisées. Pourra-t-on longtemps continuer comme ça? "

    Mauricio ROBERTO, " Pela intervenção nas favelas (90)".

Au terme de ce détour par la région théorique de l’analyse de discours, on pourrait se demander quel est en effet l’apport de ce savoir (qui n’est d’ailleurs pas stricto sensu " disciplinaire ") à une recherche qui ne se propose pas d’analyser les rapports entre le sujet parlant, le langage et l’histoire en général, mais les interactions - les divergences et les interférences - entre les différents registres de langue que mettent en œuvre des acteurs divers, à travers les formes de dénomination et de désignation de la ville et de ses territoires. Outre renvoyer à l’abondante littérature spécialisée sur ce courant de pensée dans son rapport à la sociolinguistique (91) - littérature dont on ne peut rendre compte de la richesse analytique dans le cadre de cette synthèse problématique -, l’une des façons d’avancer une réponse à ce propos serait peut-être d’offrir un rapide aperçu de l’approche plus concrète à partir de laquelle l’équipe brésilienne de l’Université de Campinas développe une série de projets en recourant à la sémantique discursive (92).

La proposition de E. Orlandi et du Labeurb est d’"analyser les processus d’identification linguistico-historiques qui montrent, dans la constitution de la ville, les traces de processus qui signifient la relation première entre la maison et son environnement immédiat (supérieur), instituant l’espace urbain  (93)". A cette fin, leur travail prend pour point de référence particulier les villes de São Paulo et Campinas, espace à partir duquel l’équipe cherche à appréhender la spécificité de la structuration des villes dans leur façon de signifier. En termes méthodologiques, leur intention n’est pas de réaliser une étude empirique des mots, mais " une étude discursive dont le résultat devrait y compris permettre de travailler avec un métalangage comparatif (94)". Le présupposé est que l’essentiel est de comprendre la dynamique des processus de signification; dynamique à laquelle semble -paradoxalement - être subordonnée la spécificité langagière proprement dite.

Dans ce sens, prenant les unités lexicales comme des " indicateurs de processus " et considérant en particulier celles qui signifient l’espace extérieur au logement ou à la maison, le travail du Labeurb cherche à décrire des discours qui rendent visible la façon dont l’urbain est conçu, comment l’on s’y réfère, et la manière dont il est pratiqué. Leur propos est de comprendre ce qui est en jeu dans les dénominations de cet espace, mais également d’organiser ce champ sémantique, en travaillant, au niveau discursif, sur la production des effets de sens permettant de comprendre les équivoques, les distorsions, la polysémie, à partir du rapport unité/dispersion. Dans cette perspective, " la typologie proposée [en matière de registres de langue] -administratif, technique, scientifique, vernaculaire - est considérée (...) comme un effet de la domestication des discours urbains, un même mot ayant des résonances diverses dans chacun de ces "types". [Son] but n’est donc pas de produire un agencement ou un classement des mots qui désignent l’espace supérieur au logement [ou l’unité domestique] mais plutôt de comprendre les mécanismes de signification qu’instituent les rapports entre ces mots et les effets qu’ils produisent dans la caractérisation de ce qui est conçu comme urbain (95)".

Dans ce cadre, différents projets spécifiques sont actuellement développés par le Labeurb sur les thèmes suivants: a) Les sens de la ville; b) La constitution du lexique urbain dans les dictionnaires brésilien et portugais; c) Mots et métaphores; d) La notion d’intimité; e) Les maisons de la culture, les centres culturels; f) Mémoires d’Asunción; g) Espace urbain et migration; h) Ecole et urbanité; i) Dénomination et occupation de l’espace urbain.

Enfin, dans la perspective d’une articulation avec les autres lignes de travail en cours au niveau de l’aire Amérique latine, l’équipe brésilienne se propose, à partir de la forme d’analyse du langage privilégiée (la sémantique discursive), d’expliciter certains modes de fonctionnement caractéristiques de la vie urbaine, ouvrant la possibilité d’une réinterprétation/resignification des processus analysés dans les différents champs disciplinaires et spécialités des chercheurs associés au programme.  


3. En guise de conclusion. Fonctions incarnables du langage, combinaison d’approches analytiques et potentialité comparative

    " Mais je dois ajouter que celui qui voudrait esquisser une sémiotique de la cité devrait être à la fois sémiologue (spécialiste des signes), géographe, historien, urbaniste, architecte et probablement psychanalyste. Puisqu’il est bien évident que ce n’est pas mon cas - en fait je ne suis rien de tout cela si ce n’est, et encore à peine, sémiologue -, les réflexions que je vais vous présenter sont des réflexions d’amateur, au sens étymologique de ce mot : amateur de signes, celui qui aime les signes, amateur de villes, celui qui aime la ville. Car j’aime et la ville et les signes. Et ce double amour (qui probablement n’en fait qu’un) me pousse à croire, peut-être avec quelque présomption, en la possibilité d’une sémiotique de la cité. A quelles conditions ou plutôt avec quelles précautions et quels préliminaires une sémiotique urbaine sera-t-elle possible ? "

    Roland BARTHES, " Sémiologie et urbanisme (96)".

Le discours est - dans ses différents registres - le lieu d’où il est possible d’observer la façon dont la langue s’inscrit dans l’histoire à travers la production de processus de signification concernant tant les mots et les catégories que les formes de représentation, qui naissent des pratiques et des conflits sociaux. De ce point de vue, le domaine des " mots de la ville " constitue a priori un terrain d’analyse particulièrement fécond - même s’il n’est pas vierge. Ainsi, en tant que dispositif de lecture des pratiques langagières de différents agents, l’analyse de discours peut permettre d’expliciter certains modes de fonctionnement du langage et de la production d’effets de sens caractéristiques de la vie sociale dans l’espace urbain. De même, la tentative pour appréhender et situer les mots dans le contexte des structures de fonctionnement du langage - notamment par rapport aux différents registres identifiés - peut constituer un exercice certes différent du point de vue méthodologique, mais complémentaire et convergent.

Comment mettre en rapport les perspectives de recherche ainsi ouvertes et les travaux centrés sur le vocabulaire administratif désignant la ville et les fragments de territoires urbains, leur évolution et leur sédimentation depuis l’époque de la colonisation espagnole jusqu’aux temps actuels? Comment articuler ces lignes de travail avec la spécificité de l’analyse du discours technique des professionnels de l’urbanisme importé d’Europe pendant les premières décennies de ce siècle, dans cette métropole latino-américaine qui deviendra l’une des plus mythiques et attirantes mais aussi l’une des plus frappées par la ségrégation?

Comment établir des liens significatifs entre la singularité historico-spatiale de ces apports et les essais de formulation d’hypothèses à vocation comparative, à propos du rapport entre différents ordres de discours et registres de langue (scientifique ou savant, technique, administratif, " populaire " ou vernaculaire), en prenant pour référence certains des indices de leurs modes contemporains d’interaction à l’échelle des différentes villes et des " communautés " qui entendent légiférer sur l’urbain en Amérique latine?

Voilà quelques-unes des interrogations qui, sans être probablement, dans leur essence, entièrement spécifiques de l’activité du programme " Les mots de la ville " sur cette aire géographique, constituent le profil du type de questionnements qui traversent et animent au jour d’aujourd’hui le travail de recherche en cours au niveau de la région. Une région dont l’identité - rappelons-le, en reconnaissance de son caractère complexe et multifacétique - est à coup sûr socio-historico-culturelle, plus que linguistique à proprement parler.

Sur le fond d’une telle diversité et multiplicité, cette synthèse problématique sur les " mots de la ville " ne prétend pas apporter des réponses définitives à ces questions; ce serait clore prématurément le débat. Cela dit, elle voudrait contribuer à les expliciter de manière rigoureuse et argumentée de façon à ce qu’elles constituent la matière d’analyse et de discussion d’une réflexion et d’une élaboration critique des approches et des outils de recherche permettant d’avancer dans la production de connaissance sur ce thème, tout en potentialisant les ressources de la méthode comparative dans son approche et ses domaines d’application.

Cette orientation générale appelle, elle aussi, quelques précisions et précautions. L’une des questions de fond qui demeure est précisément de savoir ce qu’il s’agit de comparer - et comment - dans le cadre d’un projet de recherche multilinguistico-culturel comme celui qui anime le programme " Les mots de la ville ". Il est clair qu’il ne s’agit pas de proposer une comparaison terme à terme, à partir des vocables désignant la ville et ses territoires, qui pourraient être classés en différents ensembles lexicaux, à l’intérieur de l’une ou l’autre langue. Il existe à l’évidence d’autres modes d’approche possibles, qu’il faudrait prendre en compte dans un objectif de pertinence thématique et analytique.

Dans cette perspective, d’autres études traitent de la question de la langue et des fonctions du langage à partir de catégories d’analyse philosophique, et produisent un nouvel agencement des apports de la linguistique et de la critique littéraire. Quoiqu’éloignés du domaine spécifique des mots de la ville, ces approches sont riches néanmoins d’une série de pistes de réflexion fécondes sur l’objet d’interrogation ouvert et reformulé dans cette conclusion nécessairement provisoire.

L’ouvrage de Gilles Deleuze et de Félix Guattari consacré au problème de l’expression en rapport avec les conditions et les caractéristiques de l’énonciation d’une " littérature mineure (97)", propose de ce point de vue quelques axes d’analyse particulièrement pertinents pour le type de problématisation méthodologique qu’il nous semble opportun d’esquisser à ce stade.

Laissant de côté les aspects spécifiques de leur analyse éloignés de notre préoccupation, nous retiendrons ici quelques considérations dont l’intérêt réside dans l’éclairage qu’elles apportent à la question - cruciale, à nos yeux - des termes dans lesquels, en matière de langues et de langages, il conviendrait de concevoir un exercice - sinon une méthode adaptée - de comparaison transculturelle. Plusieurs de leurs remarques interpellent la réflexion quant au mode d’approche de la question du langage dans le cadre du programme " Les mots de la ville ", tout particulièrement dans sa dimension comparative.

En premier lieu, " l’étude comparée des langues est-elle moins intéressante que celle des fonctions du langage qui peuvent s’exercer pour un même groupe à travers des langues différentes : bilinguisme, et même multilinguisme (98)". Ce plus grand intérêt comparatif de l’analyse des fonctions du langage réside dans le fait que " cette étude des fonctions incarnables dans des langues distinctes tient seule compte directement des facteurs sociaux, des rapports de forces, des centres de pouvoir très divers; elle échappe au mythe "informatif", pour évaluer le système hiérarchique et impératif du langage comme transmission d’ordres, exercice de pouvoir ou résistance à cet exercice (99)".

En second lieu, cette approche en termes de " fonctions du langage " et de " fonctions incarnables dans des langues distinctes ", renvoie en quelque sorte à la distinction analytique qui constitue l’un des postulats des orientations générales du programme, concernant l’existence de différents " registres de langue " : administratif, technique, savant, vernaculaire. Il convient de souligner la parenté et tout à la fois la différenciation relative de cette typologie de " registres " par rapport au modèle tétralinguistique proposé par Henri Gobard sur la base des recherches de Ferguson et de Gumperz : a) la langue vernaculaire, maternelle ou territoriale (de communauté rurale ou d’origine rurale); b) la langue véhiculaire, urbaine, étatique ou même mondiale (langue de société, d’échange commercial, de transmission bureaucratique, etc., langue de première déterritorialisation); c) la langue référentiaire (langue du sens et de la culture, qui opère une reterritorialisarion culturelle); d) la langue mythique, à l’horizon des cultures (langue de reterritorialisation spirituelle ou religieuse) (100).

Enfin, selon cette perspective de conceptualisation de la spécificité des différentes " langues " - ou " registres de langue " -, ce qui mériterait d’être tout particulièrement souligné est que " les catégories spatio-temporelles de ces langues diffèrent sommairement : la langue vernaculaire est ici; véhiculaire, partout; référentiaire, là-bas; mythique, au-delà. Mais, surtout, la distribution de ces langues varie d’un groupe à un autre, et, pour un même groupe, d’une époque à une autre (le latin fut longtemps en Europe langue véhiculaire, avant de devenir référentiaire, puis mythique; l’anglais, langue véhiculaire mondiale aujourd’hui). Ce qui peut être dit dans une langue ne peut pas être dit dans une autre, et l’ensemble de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas l’être varie nécessairement d’après chaque langue et les rapports entre ces langues. En plus, tous ces facteurs peuvent avoir des franges ambiguës, des partages mouvants, différant sur telle ou telle matière. Une langue peut remplir telle fonction dans une telle matière, une autre dans une autre matière. Chaque fonction de langage se divise à son tour, et comporte des centres de pouvoir multiples (101)".

En effet, ce qui semble être en jeu dans l’interaction entre les différentes fonctions du langage serait une " bouillie de langues ", un mélange, voire une confrontation, historiquement et politiquement complexe (même à l’intérieur d’une même langue), et en aucune façon, diraient Deleuze et Guattari, un " système du langage (102)".

Dans un essai consacré à l’examen des théories que les Romantiques allemands avaient développées sur la traduction, un travail remarquable par la richesse des questions qu’il pose, plus largement, sur la traduction, l’acte de traduire et ses enjeux linguistico-culturels, Antoine Berman rejoint implicitement cette question des rapports de pouvoir inter-langues, lorsqu’il fait précisément référence aux dangers de destruction de leur " capacité parlante " qui - sous prétexte de " véhicularité " - menacent les langues modernes, " au profit d’une langue-système de communication de plus en plus vidée d’épaisseur et de signifiance propres (103)".

A ce propos, l’auteur signale la façon dont " Steiner, à la fin d’After Babel, a su évoquer les dangers qui menacent l’anglais planétarisé. Ces dangers concernent à vrai dire toutes les langues, et toutes les dimensions de notre existence. Ils situent désormais la tâche de traduire dans une lumière nouvelle ou, sinon nouvelle, du moins infiniment crue : il s’agit de défendre la langue et les rapports inter-langues contre l’homogénéisation croissante des systèmes de communication. Car c’est tout le règne des appartenances et des différences que ceux-ci mettent en péril. Anéantissement des dialectes, de parlers locaux; banalisation des langues nationales; aplanissement des différences entre celles-ci au profit d’un modèle de non-langue pour lequel l’anglais a servi de cobaye (et de victime), modèle grâce auquel la traduction automatique deviendrait pensable; prolifération cancéreuse au sein de la langue commune, des langues spéciales - il y a là un processus qui attaque en profondeur le langage et le rapport naturel de l’homme au langage (104)".

Dans le prolongement des postulats, différents mais en quelque sorte complémentaires, de ces analyses, on peut se demander - sans doute légitimement - si l’expérience de cette interférence et de cette différenciation linguistique se cristallise dans le domaine des mots de la ville de façon propre et spécifique. Et, dans ce cas, comment appréhender le jeu des similitudes et des différences qui paradoxalement semble remettre en cause la teneur des frontières et des ancrages territoriaux dans ce domaine?

Postuler que la ville est matière d’énonciation et de récit dans une langue déterritorialisée, reterritorialisée, avant que " texte " spatialisé - comme le proposent certaines approches sémiologiques -, soulève d’autres questions également légitimes à propos des usages et des fonctions du langage et des registres de langue (105). Ainsi par exemple, l’on pourrait se demander si la ville (ou ses fragments) pourrai(en)t être pour certains de ses acteurs l’objet ou l’espace privilégié d’un usage intensif du langage - à l’image de celui que peuvent développer les langues de " littérature mineure ". Ou d’un usage " mineur " de la langue, possible y compris au sein d’une langue " majeure ". A quelles conditions et dans quelles configurations sociales concernant les échanges linguistiques, ceci serait-il envisageable, notamment au niveau des pratiques langagières de différents types de locuteurs ayant la ville et ses territoires comme cadre? A travers l’usage de quels éléments linguistiques " intensifs " ou " tenseurs " exprimant les " tensions intérieures d’une langue (106)"?

Mais, en fin de compte, ceci ne serait qu’une des voies d’accès à l’univers discursif où " s’exercent des fonctions de langage très différentes et des centres de pouvoir distincts, ventilant ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l’être : [où] on jouera d’une fonction contre l’autre, [où] on fera jouer les cœfficients de territorialité et de déterritorialisation relatifs (107)".

En outre, tout en reconnaissant que le travail sur les lexiques de l’espace urbain peut constituer un domaine d’études spécifique, on ne peut négliger le fait que - le vocabulaire n’étant pas un simple instrument d’enregistrement - le travail de déchiffrement du sens des mots ne saurait faire abstraction du contexte de leur énonciation et de leurs enjeux sociaux et politiques. Car " dès lors qu’il est question de représenter le monde social, les choix lexicaux ont toujours des implications politiques. Les mots ne se contentent pas de dire une réalité. Ils la construisent et la construction qu’ils opèrent sert à la fois à décrire et à prescrire, à donner une certaine image du monde social et à intervenir sur lui pour le transformer (108)".

Peut-être aussi que l’un des plus grands défis d’une recherche sur " les mots de la ville " visant à une intelligibilité comparative serait de parvenir à articuler les différents savoirs disciplinaires et les approches analytiques pertinents. La construction scientifique de l’objet de recherche semble en tout cas exiger de dépasser l’homogénéité unilatérale d’approche et de perspective *.

    Susana Peñalva (109)
    CSU/CNRS-IRESCO
    Paris, janvier 1997


* Je souhaite remercier Xóchitl Ibarra Ibarra, Hélène Rivière d’Arc et Etienne Henry, chercheurs associés au volet latino-américain du programme " Les mots de la ville " qui m’ont fait part de leurs commentaires et de leurs remarques sur une première version en espagnol de cette synthèse.

Lors de la préparation de la présente version (augmentée et corrigée par rapport à la précédente), d’autres collègues m’ont apporté leur inestimable soutien. Je tiens à remercier tout particulièrement Serge Allou, parce que sans son aide le travail de réécriture du texte en français n’aurait pas permis - comme cela a été le cas - ce " rapport dialogique entre langue étrangère et langue propre ", qui fait partie essentielle de la visée éthique de l’" acte de décentrement créateur conscient de lui-même " que la traduction peut être (110). Dans différents " registres ", et à distance variable du manuscrit, Dominique Memmi et Isabelle Pighetti m’ont aussi encouragée dans cette entreprise - il faudrait peut-être dire cette expérience - d’autotraduction dans une langue autre que la langue dite " maternelle ". Dans un contexte social où tant de solidarités semblent s’éteindre, il est bon de constater qu’on peut encore rencontrer des " amitiés lumineuses " qui nous aident à accomplir notre travail; des amitiés dont la présence nous incite à la recherche créative, à la réflexion critique et à la rigueur conceptuelle. Dire cette reconnaissance - un impératif - signifie parfois honorer plus qu’un simple devoir d’honnêteté et de réciprocité intellectuelle.


Annexes

    1. Documents de base des chercheurs de l’aire latino-américaine

- M. Abreu, E. Henry, S. Peñalva, " Familles de mots de la ville en Amérique latine.(Première approche) ", Paris, avril 1995, mimeo, 5 p.

- M. da Silva Pereira, " Les mots de la ville. Notas preliminares relativas ao inventário em língua portuguesa no Brasil ", São Paulo, juillet 1995, mimeo, 10 p.

- E. Henry, " Les mots de la ville ", Urbinfo N°8, Paris, GDR-Interurba, février 1995.

- E. Henry, H. Rivière d’Arc, " Compte rendu de travail du groupe Les mots de la ville-Amérique latine ", Paris, avril 1995, 2 p.

- E. Henry, S. Jaramillo, S. Peñalva, " Les mots de la ville et les mots dans la ville : catégories et représentations de l’urbain en Amérique latine. Notes pour le séminaire Les mots de la ville PIR-Villes/MOST  ", Paris, 19-20 octobre 1995, mimeo, 12 p.

- S. Jaramillo, " Notas sobre metodología general y formas de trabajo. Algunas hipótesis sobre las palabras y la ciudad en Bogotá y algunas referencias latinoamericanas ", Bogotá, avril 1995, 3 p.

- E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Les mots de la ville (América Latina)/Corpus administrativo. Reporte de avance de la investigación ", Centro Universitario de Arte, Arquitectura y Diseño/Universidad de Guadalajara, mai 1995, mimeo, 19 p.

- E. López Moreno R.; X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos.(Historia de la evolución de una familia temática de palabras que designa una fracción del espacio urbano, México) ", Centro Universitario de Arte, Arquitectura y Diseño/Universidad de Guadalajara, janvier 1996, mimeo, 35 p.

- E. Orlandi, " Mots et discours ", Notes pour le séminaire PIR-Villes/MOST, Universidade de Campinas/UNICAMP (Brésil), octobre 1995, mimeo, 6 p.

- E. Orlandi (coord.), " As palavras da cidade ", Laboratorio de Estudos Urbanos (LABEURB)-PIR-Villes, NUDECRI/UNICAMP, s/d, mimeo, 15 p.

- E. Orlandi (coord.) et al, " O sentido publico no espaço urbano (Processos de identificação) ", LABEURB-NUDECRI/UNICAMP, s/d, mimeo, 93 p.

- S. Peñalva, " Projet Les mots de la ville. Quelques remarques d’ordre conceptuel et méthodologique ", Paris, mars 1995, 5 p.

- H. Rivière d’Arc, " Extension urbaine et vocabulaire populaire au Mexique et au Brésil ", Paris, CREDAL/CNRS, octobre 1995, mimeo, 7 p.

- H. Rivière d’Arc, " Compte rendu des réunions du réseau Amérique latine/Programme Les mots de la ville ", Paris, octobre 1995, 2 p.


    2. Bibliographie française consultée

- S. Allou, " Analogie et espace urbain ", Paris, janvier 1982, mimeo, 13 p.

- R. Barthes, " Sémiologie et urbanisme ", 1967, reeditado en R. Barthes, L’Aventure sémiologique, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 261-271.

- A. Berman, L’Epreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, Editions Gallimard, coll. " Tel ", 1984.

- H. Bianciotti, " L’épreuve du traducteur ", Le Monde des Livres, Paris, vendredi 17 février 1995, p. I.

- P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.

- F. Braudel, " Histoire et sciences sociales. La longue durée ", in : F. Braudel, Ecrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, coll. " Champs ", 1969, p. 41-83.

- F. Braudel, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé ", in : Ecrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, coll. " Champs ", 1969, p. 239-254.

- M. Castells, " L’école française de sociologie urbaine, vingt ans après : retour au futur? ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 58-60.

- G. Chevalier, " De la ville en politique ", Droit et Société, N°25, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1993, p. 415-434.

- G. Chevalier, " Le social réduit à l’urbain ", Le Monde, Paris, 2 juillet 1993.

- Comité national de coordination pour la recherche au service du développement (CNC), " Rapport intermédiaire du Groupe de travail sur la Ville ", Paris, juillet 1995, 26 p.

- CSU, L’activité scientifique du Centre de sociologie urbaine, Rapport d’activité 1991-1995, Paris, CSU/CNRS, 1995, 2 volumes.

- G. Deleuze, F. Guattari, Kafka - Pour une littérature mineure, Paris, Les Editions de Minuit, coll. " Critique ", 1975.

- J.-C. Depaule, C. Topalov, " La ville à travers ses mots ", Enquête, N°4 (à paraître).

- C. De Sierra, " L’expression du désarroi des classes moyennes dans le Rio de la Plata au milieu du XXe siècle. Littérature et histoire ", Cahiers des Amériques latines, N°18, Paris, IHEAL, 1994, p. 29-42.

- D. Dubois, " Les villes mentales ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 21-22.

- D. Fassin, " "Clandestins" ou "exclus"? Quand les mots font les politiques ", in : M.-C. Lavabre (coord.), " L’exclusion. Constructions, usages, épreuves ", Politix, Travaux de science politique, N°34, Paris, Presses de Science Po, second trimestre 1996, p. 77-86.

- J. García-Bellido García de Diego, " Inicios del lenguaje de la disciplina urbanística en Europa y difusión internacional de la "urbanización" de Cerdá ", Madrid, Editorial Complutense, 1991, p. 1103-1144. (Cf. Dossier documentaire " L’étude transculturelle du lexique de l’aménagement de l’espace ", F. Choay, Séminaire " Les mots de la ville ", sous la responsabilité de C. Topalov, EHESS, Paris, 6 mai 1996).  

- C. Ghorra-Gobin, " Le savant et le populaire. Le contexte des Etats-Unis: 1975-1995 ", Séminaire " Les mots de la ville ", PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, Paris, 19-20 octobre 1995 (résumé).

- G. Gougenheim, Les Mots français dans l’histoire et dans la vie, Paris, A. Picard & Cie, T. I, 2e édition, 1966, p. 182-187.

- A. Honnorat, P. Sansot, " Qu’est-ce qu’une rue gaie? ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 77-80.

- J. Jenny, " Analyses de Contenu et de Discours dans la recherche sociologique française. Pratiques micro-informatiques actuelles et potentielles ", Paris, GEDISST/IRESCO, document de travail, avril 1996, mimeo, 28 p.

- F. Leimdorfer, " La construction de la forêt ou la forêt imaginaire. Analyse d’un fragment d’un discours d’expertise sur la forêt en Haute-Volta (Burkina-Faso)", Terrains et perspectives, Paris, Editions de l’ORSTOM, 1987, p. 177-194.

- A. Levy, " Introduction à une socio-sémiotique de la perception de l’espace urbain ", Note méthodologique, Espace et Sociétés, N°24-27, Paris, Ed. Anthropos, janvier-décembre 1978, p. 125-130.

- J. Lévy, " Urbanité : à inventer. Villes : à décrire ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 11-16.

- O. Marcel, " Formes urbaines et littérature ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 123-124.

- G. Mounin, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Editions Gallimard, coll. " Tel ", 1963.

- S. Ostrowetsky, " Espace et langage ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 125-126.

- S. Ostrowetsky, " L’urbain comme acte de langage ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 40-45.

- M. Péraldi, " Des grands ensembles aux quartiers ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 42-44.

- C. Pickvance, " Victime de son succès? La contribution de la sociologie urbaine à la recherche ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 54-57.

- M. Pinçon, M. Pinçon-Charlot, " De l’espace social à l’espace urbain. Utilité d’une métaphore ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 51-53.

- E. Preteceille, " Divisions sociales de l’espace ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 38-40.

- C. Quentin, " L’imaginaire d’un vieux quartier ", Espace et Sociétés, N°24-27, Paris, Editions Anthropos, janvier-décembre 1978, p. 113-124.

- A. Querrien, P. Lassave, " Rhapsodie pour les dix ans du Plan Urbain ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 2-3.

- S. Sakhno, " La diversité des langues et la diversité des discours sur le langage ", MSH informations, Bulletin de la Maison des sciences de l’homme, N°71, Paris, MSH, 4e trimestre 1994, p. 21-24.

- C. Topalov, " Marché, solidarité, équité ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 81-82.

- C. Topalov, Naissance du chômeur, 1880-1910, Paris, Albin Michel, coll. " L’Evolution de l’humanité ", 1994.

- L. Vidal, " Les mots de la ville au Brésil. Un exemple : la notion de "fragmentation" ", Cahiers des Amériques latines, N°18, Paris, IHEAL, 1994, p. 161-181.


Notes

  1. J. López (chroniqueur de la ville), Actas del Cabildo de la ciudad de Guadalajara, Vol. II, Ayuntamiento de Guadalajara, Mexico, 1984, p. 165; cité par E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos. Historia de la evolución de una familia temática de palabras que designa una fracción del espacio urbano ", Universidad de Guadalajara-Centro Universitario de Arte, Arquitectura y Diseño, mimeo, enero 1996, p. 8; notre traduction, souligné dans l’original.
  2. F. Braudel, Ecrits sur l’Histoire, Paris, Flammarion, coll. " Champs ", 1969, p. 239-254: p. 244, c’est nous qui soulignons. Le texte cité avait préalablement été édité dans les Annales E. S. C., N°2, avril-juin 1959, p. 325-336.
  3. Jornal do Brasil (Opinião), Rio de Janeiro, terça-feira, 10/8/93, p. 11; notre traduction, c’est nous qui soulignons.
  4. Notamment, PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, " Les mots de la ville ", Paris, 1996; J.-C. Depaule, C. Topalov, " La ville à travers ses mots ", Enquête, N°4 (à paraître).
  5. Pour la plupart, ces travaux ont été présentés lors du séminaire général du programme " Les mots de la ville ", PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, qui s’est tenu à Paris les 19 et 20 octobre 1995. La liste complète de ces documents de travail, ainsi que d’autres textes préliminaires produits par les chercheurs travaillant sur l’aire Amérique latine du programme, sont portés en annexe.
  6. Cf. la bibliographie française consultée, en annexe.
  7. S. Ostrowetsky, " L’urbain comme acte de langage ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 40-45; c’est nous qui soulignons.
  8. Cf. S. Allou, " Analogie et espace urbain ", Paris, janvier 1982, mimeo, 13 p.
  9. CSU, L’activité scientifique du Centre de Sociologie Urbaine, Rapport d’activité 1991-1995, Paris, CSU/CNRS, 1995, volume 1, p. 49.
  10. Le texte original a été réédité dans R. Barthes, L’Aventure sémiologique, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 261-271: p. 265, c’est nous qui soulignons.
  11. Le texte original a été réédité dans R. Barthes, L’Aventure sémiologique, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 261-271: p. 265, c’est nous qui soulignons.
  12. Roman, Paris, Fayard, coll. " Roman ", 1995, p. 54, souligné dans l’original.
  13. Op. cit. p. 240; c’est nous qui soulignons.
  14. Archivo General de la Nación, Grupo Ayuntamientos, Vol. 211, México D.F.; cité par E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos. Historia de la evolución de una familia temática de palabras que designa una fracción del espacio urbano ", op. cit., p. 17; souligné dans le texte cité par ces auteurs.
  15. Cf. E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos... ", op. cit.
  16. Ibidem, p. 2; c’est nous qui soulignons.
  17. Cf. E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Les mots de la ville (América Latina)/Corpus administrativo. Reporte de avance de la investigación ", Centro Universitario de Arte, Arquitectura y Diseño/Universidad de Guadalajara, mai 1995, 19 p.
  18. E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos. Historia de la evolución de una familia temática de palabras que designa una fracción del espacio urbano ", op. cit., p. 3; souligné dans l’original.
  19. E. A. Nida, " Principles of translation exemplified by Bible translating ", in : R. A. Brower (Edited by), On Translation, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1959, XI-297 p. (p. 11-31: 19); cité par G. Mounin, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Ed. Gallimard, coll. " Tel ", 1963, p. 278; souligné dans l’original.
  20. G. Mounin, op. cit., p. 278; souligné dans l’original.
  21. E. López Moreno R., X. Ibarra Ibarra, " Barrios, colonias y fraccionamientos. Historia de la evolución de una familia temática de palabras que designa una fracción del espacio urbano ", op. cit., p. 4.
  22. Ibidem, p. 4.
  23. Ibidem, p. 4; c’est nous qui soulignons.
  24. A propos de l’invention du mot espagnol " urbanización " (urbanisation), on peut signaler qu’il a été employé pour la première fois dans ce texte par Ildefonso Cerdá, dont l’ouvrage principal, Teoría de la Urbanización (1867) devait inaugurer en Europe une nouvelle façon d’étudier la ville. Le texte transcrit ci-dessus apparaissait en note de bas de page, p. 203-204, du manuscrit de l’ouvrage écrit par I. Cerdá en 1860 (Chapitre 1, " Topografía de Madrid ", Paragraphe 3, " Topografías comparadas ", correspondant au §338 de la numérotation des paragraphes de l’édition de l’INAP-Ayuntamiento de Madrid, 1991, notre traduction, soulignés par l’auteur dans le manuscrit original). Considéré comme un exemple singulier de " l’impulsion linguistique créatrice qui exige la conception d’un nouveau signifié ", ce texte est cité par J. García-Bellido García de Diego, " Inicios del lenguaje de la disciplina lingüística en Europa y difusión internacional de la "urbanización" de Cerdá ", Madrid, Editorial Complutense, 1991, p. 1103-1144, d’où provient notre citation. (Cf. Dossier documentaire " L’étude transculturelle du lexique de l’aménagement de l’espace ", préparé par F. Choay pour le séminaire " Les mots de la ville ", sous la responsabilité de C. Topalov, Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris, 6 mai 1996).  
  25. M. da Silva Pereira, " Les mots de la ville. Notas preliminares relativas ao inventário em língua portuguesa no Brasil ", São Paulo, juillet 1995, mimeo, p. 6; notre traduction, souligné dans l’original.
  26. Ibidem, p. 6.
  27. Ibidem, p. 7.
  28. Ibidem, p. 6; c’est nous qui soulignons.
  29. Ecrits sur l’histoire, op. cit, p. 41-83: p. 69-70, les termes en gras apparaissent en italique dans l’original; pour le reste, c’est nous qui soulignons. Ce texte a d’abord été publié de façon séparée - sous son sous- titre - dans les Annales, E. S. C., N°4, octobre-décembre 1958, Débats et Combats, p. 725-753. Les notes et références sont dans l’original: (1) Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 326; (2)Ibid., p. 39; (3) Les structures élémentaires de la parenté, Paris, P.U.F., 1949. Voir Anthropologie structurale, p. 47-62.
  30. Cf. PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, " Les mots de la ville ", Paris, 1996; J.-C. Depaule, C. Topalov, " La ville à travers ses mots ", Enquête, N°4 (à paraître).
  31. En ce qui concerne le champ spécifique de l’histoire, Fernand Braudel lui-même - dans la préface au recueil de ses écrits - manifestait quelques réserves qui, précisément à propos du langage scientifique dans sa dimension mythifiée, restent d’actualité: " Ceci dit, je crains (...) qu’il n’y ait quelque illusion, ou quelque alibi, à affirmer, en parlant d’une "histoire statistique", que l’historien de l’avenir "sera programmeur ou ne sera pas". Le programme du programmeur, c’est cela qui m’intéresse. Pour le moment, il devrait viser au rassemblement des sciences de l’homme (peut-on leur fabriquer, grâce à l’informatique, un langage commun?) plus qu’au perfectionnement de tel ou tel chantier. L’historien de demain fabriquera ce langage - ou il ne sera pas ", Ecrits sur l’histoire, " Avant propos " (mai 1969), op. cit., p. 7; c’est nous qui soulignons.
  32. Op. cit., p. 241-242; c’est nous qui soulignons.
  33. M. da Silva Pereira, op. cit., p. 2, fait uniquement référence dans ce sens aux travaux de F. Choay. Néanmoins, dans la perspective d’une problématisation du rapport entre espace et langage, et notamment à propos de la ville comprise comme " texte " et comme (objet de) " discours ", d’autres travaux et d’autres auteurs peuvent être considérés comme fondateurs. Notamment: R. Barthes, " Sémiologie et urbanisme  ", L’Aventure sémiologique, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 261-271. Comme il a été signalé, le texte original date de 1967, et provient d’une conférence organisée par l’Institut d’histoire et d’architecture de l’Université de Naples et la revue Op. Cit. ; il avait été publié ultérieurement dans L’Architecture d’aujourd’hui, N°53, déc. 1970-janvier 1971. D’autre part, plusieurs travaux plus récents, de synthèse et de réélaboration autour de cette problématique, apportent des éléments de référence significatifs pour le débat. Cf. à cet égard : S. Allou, " Analogie et espace urbain ", Paris, janvier 1982, mimeo, 13 p.; S. Ostrowetsky, " Espace et langage ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 125-126; S. Ostrowetsky, " L’urbain comme acte de langage ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 40-45.
  34. M. da Silva Pereira, op. cit., p. 3.
  35. J. García-Bellido García de Diego, " Inicios del lenguaje de la disciplina urbanística ", op. cit., p. 1109; souligné dans l’original.
  36. C. Topalov, " Marché, solidarité, équité ", La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994, p. 81; c’est nous qui soulignons.
  37. Op. cit., p. 243; c’est nous qui soulignons.
  38. M. da Silva Pereira, " Les mots de la ville. Notas preliminares relativas ao inventário em língua portuguesa no Brasil ", op. cit., p. 3; souligné dans l’original.
  39. Ibidem, p. 6.
  40. F. Braudel, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé ", op. cit., p. 239.
  41. Le texte de F. Braudel sur le Brésil bahianais - cité dans ce travail à plusieurs reprises - est construit comme un commentaire analytique détaillé, tout à la fois critique et élogieux, de l’ouvrage de M. Harris, New York, Columbia University Press, 1956, in-8°, x-302 p.
  42. Op. cit., p. 243; à l’exception du qualificatif " vraie " - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  43. Cf. E. Henry, H. Rivière d’Arc, " Compte-rendu de travail du groupe Les mots de la ville - Amérique latine ", Paris, avril 1995, 2 p.
  44. Cf. M. Abreu, E. Henry, S. Peñalva, " Familles de mots de la ville en Amérique latine. (Première approche) ", Paris, avril 1995, mimeo, 5 p.
  45. Cf. H. Rivière d’Arc, " Extension urbaine et vocabulaire populaire au Mexique et au Brésil ", Paris, CREDAL/CNRS, octobre 1995, mimeo, 7 p.
  46. Les mots " quartiers " et barrios, rappelons-le, ne font pas tout à fait référence aux mêmes types de réalité urbaine; leur caractère commun est d’évoquer un espace urbanisé relativement structuré, voire consolidé.
  47. Cf. H. Rivière d’Arc, op. cit., p. 2.
  48. Ibidem, p. 2.
  49. Ibidem, p. 2; c’est nous qui soulignons.
  50. Ibidem, p. 2-3; à l’exception des désignations en espagnol et en portugais - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  51. Ibidem, p. 3; souligné dans l’original.
  52. Ibidem, p. 5; c’est nous qui soulignons.
  53. Ibidem, p. 5; c’est nous qui soulignons.
  54. Op. cit., p. 251; à l’exception des termes portugais en gras - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  55. L. Vidal, " Les mots de la ville au Brésil. Un exemple : la notion de "fragmentation" ", Cahiers des Amériques latines, N°18, Paris, IHEAL, 1994, p. 161-181. 
  56. Ibidem, p. 161.
  57. Ibidem, p. 161.
  58. A. Querrien, P. Lassave, " Rhapsodie pour les dix ans du Plan Urbain ", Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994, p. 2.
  59. Ibidem.
  60. Néanmoins, différentes contributions parues ces dernières années apportent de nombreux éléments particulièrement intéressants pour une réélaboration critique dans cette direction. Cf. notamment: E. Preteceille, " Divisions sociales de l’espace " (p. 38-40), et C. Topalov, " Marché, solidarité, équité " (p. 81-82), La Ville, Le Courrier du CNRS, N°81, Paris, CNRS, été 1994. Cf. de même: M. Castells, " L’école française de sociologie urbaine, vingt ans après: retour au futur? " (p. 58-60); C. Pickvance, " Victime de son succès? La contribution de la sociologie urbaine à la recherche " (p. 54-57); M. Pinçon, M. Pinçon-Charlot, " De l’espace social à l’espace urbain. Utilité d’une métaphore " (p. 51-53), Parcours et positions, Les Annales de la recherche urbaine, N°64, Paris, Plan Urbain/METT, septembre 1994. Par ailleurs, pour une première confrontation entre les démarches analytiques de la sociologie urbaine et une approche sémiotique de l’espace en tant que langage, cf. également l’article de S. Ostrowetsky, " L’urbain comme acte de langage ", paru dans ce même numéro des Annales de la recherche urbaine (p. 40-45).
  61. Cf. Comité national de coordination pour la recherche au service du développement, " Rapport intermédiaire du Groupe de travail sur la Ville ", Paris, juillet 1995, 26 p.
  62. S. Jaramillo, " Notas sobre metodología general y formas de trabajo. Algunas hipótesis sobre las palabras y la ciudad en Bogotá y algunas referencias latinoamericanas ", Bogotá, avril 1995, 3 p.
  63. São Paulo, Ed. Nobel-Secretaria de Estado da Cultura, 117 p. (p. 89); cité par L. Vidal dans sa " Bibliographie critique ", " Les mots de la ville au Brésil. Un exemple : la notion de "fragmentation" ", Cahiers des Amériques latines, N°18, Paris, IHEAL, 1994, p. 177; c’est nous qui soulignons. 
  64. L. Vidal, op. cit. p. 162; à l’exception du terme latin - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  65. Edition française du roman de l’écrivain uruguayen : Paris, Ed. Hispano-americana, 1973, p. 162, citée par C. De Sierra, " L’expression du désarroi des classes moyennes dans le Rio de la Plata au milieu du XXe siècle. Littérature et histoire ", Cahiers des Amériques latines, N°18, Paris, IHEAL, 1994, p. 29-42 (p. 36, à l’exception de l’américanisme " mate " - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons).
  66. Cf. E. Henry, S. Jaramillo, S. Peñalva, " Les mots sur la ville et les mots dans la ville : catégories et représentations de l’urbain en Amérique latine. Notes pour le séminaire " Les mots de la ville ", PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, Paris, 19-20 octobre 1995, mimeo, p. 4.
  67. Ibidem, p. 4.
  68. En vue d’une possible mise en relation des observations faites par rapport au même axe thématique au niveau des différentes aires linguistiques considérées par le programme, il nous semble pertinent de faire référence aux considérations concernant " le savant et le populaire " avancées par une contribution sur l’Amérique du Nord. Visant à rendre compte du processus dialectique entre les transformations et les représentations dans le cas des métropoles nord-américaines au cours des vingt dernières années, ce travail insiste sur la dynamique à l’oeuvre dans ce contexte, qui fait que les acteurs (qu’il s’agisse des experts, des chercheurs, des responsables administratifs, ou des représentants des communautés et des associations) s’attribuent la légitimité d’inventer des mots (" edge city " ou " diamond lane "), de modifier le sens de certains mots (i.e., l’évolution sémantique d’anciens termes comme " ghetto ") et de conférer de nouveaux noms à d’anciens quartiers. Au terme de cette analyse, l’auteur conclut que " la catégorie "populaire" n’est peut-être pas assez forte pour traduire la vitalité politique émanant de la société civile ". Et ceci eu égard, sinon à l’" exceptionalité [nord-]américaine ", du moins à la singularité de sa culture politique : une culture " ne suscitant aucun antagonisme entre l’idée de l’Etat-Nation et celle de la communauté ".(" Il est possible d’appartenir à une communauté tout en se déclarant citoyen américain. ") Cf. C. Ghorra-Gobin, " Le savant et le populaire. Le contexte des Etats-Unis : 1975-1995 ", Séminaire " Les mots de la ville ", PIR-Villes/CNRS-MOST/UNESCO, Paris, 19-20 octobre 1995, résumé; c’est nous qui soulignons.    
  69. Cf. E. Henry, S. Jaramillo, S. Peñalva, op. cit., p. 4-5.
  70. Ibidem, p. 5.
  71. Ibidem, p. 11.
  72. Tel est précisément le point de vue de l’analyse de discours soutenu par Pierre Achard - directeur du laboratoire Sociologie du Langage, Analyse de discours et Enonciation (SLADE) -, " Introduction à l’analyse de discours ", Séminaire " Les mots de la ville ", sous la responsabilité de C. Topalov, EHESS, Paris, 6 janvier 1997. Cf. également note n°92, infra.
  73. Cf. S. Jaramillo, " Notas sobre metodología general y formas de trabajo. Algunas hipótesis... ", op. cit., 3 p.
  74. S. Peñalva, " Projet Les mots de la ville. Quelques remarques d’ordre conceptuel et méthodologique ", Paris, mars 1995, 5 p.
  75. P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 13-14; c’est nous qui soulignons.
  76. Op. cit., p. 251-252; à l’exception des termes portugais en gras - en italique dans l’original - c’est nous qui soulignons.
  77. Cf. G. Mounin, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard, coll. " Tel ", 1963, p. 3-4. Postulant l’étude de la traduction comme un contact entre des langues et comme un phénomène spécial - un cas limite - de bilinguisme, et suivant à cet égard d’autres linguistes contemporains (U. Weinreich et H. Vogt), l’auteur souligne l’utilité de la méthode proposée : " Pour vérifier, notamment, si les systèmes - phonologiques, lexicaux, morphologiques, syntaxiques - constitués par les langues sont bien des systèmes, c’est-à-dire des ensembles tellement solidaires en toutes leurs parties que toute modification sur un seul point [toute interférence, ici] peut, de proche en proche, altérer tout l’ensemble. Ou pour vérifier, de plus, si tels ou tels de ces systèmes, ou parties de système, la morphologie par exemple, sont impénétrables les uns aux autres de langue à langue ", p. 4.
  78. Notamment, le conflit entre la signification et la fonction, cher aux urbanistes; le conflit entre la signification et la raison " calculatrice " associée à la planification.
  79. R. Barthes, " Sémiologie et urbanisme ", op. cit., p. 264; c’est nous qui soulignons.
  80. Ibidem, p. 264-265; c’est nous qui soulignons.
  81. Roman, Paris, Fayard, coll. " Roman ", 1995, p. 80, c’est nous qui soulignons.
  82. E. Orlandi, " Mots et discours ", Notes pour le séminaire PIR-Villes/MOST, Universidade de Campinas/UNICAMP (Brésil), octobre 1995, mimeo, p. 1; c’est nous qui soulignons.
  83. Ce questionnement, ainsi que la construction de dispositifs théorico-analytiques de lecture, se serait fait jour à cette époque dans différentes disciplines; notamment sous l’influence des travaux de L. Althusser (Lire le Capital), de J. Lacan (et sa lecture de l’oeuvre de Freud), de M. Foucault (L’Archéologie du savoir), et de R. Barthes (et sa vaste réflexion autour du doublon lecture/écriture et sur le jeu des signes). Les deux premiers exemples illustrent par ailleurs dans une large mesure le fait que la lecture théorique de textes théoriques était alors devenue une pratique scientifique. Une question connexe se pose qui - quoiqu’elle échappe évidemment aux fins de notre travail - ne devrait pas, néanmoins, être passée sous silence: la question de la lutte pour le monopole du commentaire légitime d’une oeuvre. Lutte d’autant plus acharnée - comme celle qui s’est tenue successivement autour du marxisme et de la psychanalyse - que le capital symbolique que l’oeuvre en question représente est plus important. Cf. P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 212-213.
  84. E. Orlandi, " Mots et discours ", op. cit., p. 1; c’est nous qui soulignons.
  85. Ibidem, p. 2; c’est nous qui soulignons. 
  86. Créée en France à la fin des années 60, cette école cherchait à articuler dans la réflexion sur le langage les apports de la linguistique, des sciences sociales et de la philosophie, notamment dans le cadre de l’étude de ce qu’on appelait la " sémantique discursive ". Parmi les ouvrages de référence de son fondateur, on peut citer les textes suivants: M. Pêcheux, Les vérités de La Palice. Linguistique, sémantique, philosophie, Paris, Maspéro, 1975; " La frontière absente ", in Matérialités discursives, Lille, P.U.L., 1981 ; Lire l’Archive aujourd’hui, 1981 (édition en portugais : " Ler o Arquivo hoje ", in Gestos de Leitura, Campinas, UNICAMP, 1993); O Discurso : Estrutura ou acontecimento, Campinas, Pontes, 1990. Dans cette même perspective théorique, existent aussi quelques exercices de relecture; cf. D. Maldidier, " (Re)lire Michel Pêcheux aujourd’hui ", in L’Inquiétude du discours, Paris, Ed. des Cendres, 1990.
  87. E. Orlandi, " Mots et discours ", op. cit., p. 2 (en référence à M. Pêcheux, 1981).
  88. Le texte de E. Orlandi associe à ce point de vue celui de la division sociale du travail de " lecture " - et la question implicite de l’interprétation légitime -, évoqué précédemment (cf. note n°84, supra): " Les lieux de pouvoir de nos sociétés administrent la mémoire collective, en séparant ceux qui sont autorisés à lire, à parler, à écrire (ceux qui sont [reconnus comme] des auteurs, avec leurs oeuvres) des autres, ceux qui font des gestes répétés qui imposent aux sujets leur effacement derrière l’institution, quelle qu’elle soit : Etat, Eglise, Entreprise, Parti, Ecole, etc. ", Ibidem, p. 3 (les majuscules sont dans l’original). La vision présentée ainsi paraît englobante et simplifiée à l’excès, alors que l’intérêt majeur d’une démarche d’analyse de discours par rapport aux différentes institutions évoquées réside probablement dans la possibilité de saisir la spécificité discursive et langagière de ce qui pourrait être considéré et interprété comme faisant partie du " travail d’institution " dans chacun des cas.
  89. Ibidem, p. 4.
  90. " O Rio em questão ", Jornal do Brasil (Opinião), terça-feira, 10/8/93, p. 11, notre traduction; à l’exception du terme anglais en gras - en italique dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  91. En effet, différents travaux - pour certains récents - proposent une présentation programmatique ou une synthèse de ce courant d’analyse - de cette école de pensée - dont l’influence sur la sociolinguistique française continue de se faire sentir actuellement. Cf. P. Achard, " Analyse de Discours et sociologie du langage ", Langage et Société, N°37, septembre 1986, p. 5-53; P. Achard, " L’analyse de discours est-elle brevetable?, Langage et Société, N°42, décembre 1987, p. 45-70; D. Maingueneau (éd.), " Les analyses du discours en France ", Langages, N°117, mars 1995. A la lumière d’une lecture critique encore plus récente de ce " courant multiforme " qui abonde dans l’énumération et le commentaire de plusieurs des textes cités, " il s’agit d’un projet transdisciplinaire ambitieux, et non d’une sous-discipline au sein de la sociologie ou de la linguistique -encore moins d’une méthodologie au service des autres sciences sociales (qui ont toutes, peu ou prou, à traiter des pratiques langagières et/ou discursives), mais cependant d’une problématique aux implications méthodologiques considérables ". Toujours selon cette approche, l’" un de ses grands mérites est de parvenir à catalyser dans une synthèse forte, autour de la problématique centrale des rapports socio-discursifs ou socio-énonciatifs (entre protagonistes et instances de l’énonciation, socialement "positionnés" au sein de formations discursives/langagières) de nombreux apports théoriques et empiriques jusque là souvent disjoints ", J. Jenny, " Analyses de Contenu et de Discours dans la recherche sociologique française. Pratiques micro-informatiques actuelles et potentielles ", Paris, GEDISST/IRESCO, avril 1996, Document de travail, mimeo, p. 10-11; souligné dans l’original. Une version synthétique de ce travail sera publiée dans un prochain numéro de la revue Current Sociology, Londres (sous presse), préparé par W. Mangabeira et consacré aux pratiques du CAQDAS -Computer Assisted Qualitative Data Analysis System - aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.
  92. Pour une présentation détaillée, cf. E. Orlandi (coord.) et al, " O sentido publico no espaço urbano (Processos de identificação) ", LABEURB-NUDECRI/UNICAMP, s/d, mimeo, 93 p.
  93. E. Orlandi (coord.), " As palabras da cidade ", Laboratorio de Estudos Urbanos (LABEURB) - PIR-Villes, NUDECRI/UNICAMP, s/d, mimeo, p. 1; notre traduction.
  94. Ibidem, p. 1, notre traduction; c’est nous qui soulignons.
  95. E. Orlandi, " Mots et discours ", op. cit., p. 4; c’est nous qui soulignons.
  96. Op. cit., p. 261, c’est nous qui soulignons.
  97. Cf. G. Deleuze, F. Guattari, Kafka - Pour une littérature mineure, Paris, Les Editions de Minuit, coll. " Critique ", 1975, notamment : Chap. 3, " qu’est-ce qu’une littérature mineure? ", p. 29-50. " Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure. Mais le premier caractère est de toute façon que la langue y est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation. (...) Le second caractère des littératures mineures, c’est que tout y est politique. Dans les "grandes" littératures au contraire, l’affaire individuelle (familiale, conjugale, etc.) tend à rejoindre d’autres affaires non moins individuelles, le milieu social servant d’environnement et d’arrière-fond (...). La littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. L’affaire individuelle devient donc d’autant plus nécessaire, indispensable, grossie au microscope, qu’une tout autre histoire s’agite en elle. (...) Le troisième caractère, c’est que tout prend une valeur collective. En effet, précisément parce que les talents n’abondent pas dans une littérature mineure, les conditions ne sont pas données d’une énonciation individuée, qui serait celle de tel ou tel "maître", et pourrait être séparée de l’énonciation collective. Si bien que cet état de la rareté des talents est en fait bénéfique, et permet de concevoir autre chose qu’une littérature des maîtres : ce que l’écrivain tout seul dit constitue déjà une action commune, et ce qu’il dit ou fait est nécessairement politique, même si les autres ne sont pas d’accord. Le champ politique a contaminé tout énoncé. Mais surtout, plus encore, parce que la conscience collective ou nationale est "souvent inactive dans la vie extérieure et toujours en voie de désagrégation", c’est la littérature qui se trouve chargée positivement de ce rôle et de cette fonction d’énonciation collective, et même révolutionnaire : c’est la littérature qui produit une solidarité active, malgré le scepticisme (...) ", op. cit., p. 29-31; souligné dans l’original. La littérature juive à Varsovie ou à Prague est un exemple des littératures dites " mineures ".  
  98. G. Deleuze, F. Guattari, op. cit., p. 43; c’est nous qui soulignons.
  99. Ibidem, p. 43; c’est nous qui soulignons.
  100. H. Gobard, " De la véhicularité de la langue anglaise ", in Langues modernes, janvier 1972 (et Analyse tétraglossique, à paraître [1975]), cité par G. Deleuze, F. Guattari, op. cit., p. 43-44.
  101. G. Deleuze, F. Guattari, op. Cit., p. 43-44; à l’exception des adverbes de lieu concernant les catégories spatio-temporelles de ces différentes langues - soulignés dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  102. Dans le sens des relations formelles qui constituent le système linguistique d’une langue, sa structure : lexicologique, morphologique, syntaxique, qui pourraient être comprises sans atteindre les signifiés. Cf. G. Mounin, Les Problèmes théoriques de la traduction, op. cit., p. 242-248.
  103. A. Berman, L’Epreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique - Herder, Goethe, Schlegel, Novalis, Humboldt, Schleiermacher, Hölderlin, Paris, Editions Gallimard, coll. " Tel ", 1984, p. 288.  
  104. Ibidem, p. 288-289; à l’exception du terme " naturel " - souligné dans l’original -, c’est nous qui soulignons.
  105. Il est intéressant de signaler à cet égard l’importance des traditions culturelles et littéraires distinctes, et de leurs implications spécifiques dans les rapports inter-langues, constatée par A. Berman à propos de la traduction en français des oeuvres romanesques latino-américaines modernes. " Comme les auteurs du XVIe siècle européen, Roa Bastos, Guimaraes Rosa, J.-M. Arguedas - pour ne citer que les plus grands - écrivent à partir d’une tradition orale et populaire. D’où le problème qu’ils posent à la traduction : comment restituer des textes enracinés dans la culture orale dans une langue comme la nôtre, qui a suivi une trajectoire historique, culturelle et littéraire inverse? On pourrait ne voir là qu’un problème technique, sectoriel, et c’est tout. Mais en vérité, il y a là un défi qui met en jeu le sens et le pouvoir de la traduction ", A. Berman, L’Epreuve de l’étranger..., op. cit., p. 38-39; à l’exception du mot " défi " -souligné dans l’original-, c’est nous qui soulignons. A ce sujet, cf. également A. Berman, " L’Amérique latine dans sa littérature ", Cultures, UNESCO, 1979; " Histoire et fiction dans la littérature latino-américaine ", Canal, Paris, 1980, et " La traduction des oeuvres latino-américaines ", Lendemains, Berlin, 1982.
  106. Le linguiste H. Vidal Sephiha (" Introduction à l’étude de l’intensif ", Langages) appelle intensif " tout outil linguistique qui permet de tendre vers la limite d’une notion ou de la dépasser ", marquant un mouvement de la langue vers ses extrêmes, vers un au-delà ou un au-deçà réversibles; cité par G. Deleuze, F. Guattari, op. cit., p. 41. Il y aurait, selon cet auteur, une grande " variété de tels élements, qui peuvent être des mots passe-partout, verbes ou prépositions assumant un sens quelconque; des verbes pronominaux, ou proprement intensif comme dans l’hébreu; des conjonctions, des exclamations, des adverbes; des termes qui connotent la douleur. On pourrait également citer les accents intérieurs aux mots, leur fonction discordante ", G. Deleuze, F. Guattari, op. cit., p. 41-42, souligné dans l’original.
  107. G. Deleuze, F. Guattari, op. cit., p. 48-49.
  108. D. Fassin, " "Clandestins" ou "exclus"? Quand les mots font les politiques ", in: M.-C. Lavabre (coord.), " L’exclusion. Constructions, usages, épreuves ", Politix, Travaux de science politique, N°34, Paris, Presses de Science Po, second trimestre 1996, p. 77-86 : 1; c’est nous qui soulignons.
  109. Sociologue, chercheur membre du Centre d'études urbaines et régionales (CEUR)-CEA/UBA, Buenos Aires, bénéficiant d'une bourse externe du Conseil national de recherches scientifiques et techniques (CONICET), de l'Argentine; chercheur associé au laboratoire Cultures et sociétés urbaines (CSU), UPR 267 du CNRS-IRESCO, Paris.

  110. Car au-delà de la transtextualité, l’acte de traduire ressortit à des enjeux linguistiques et culturels que le traducteur est contraint d’affronter. Cf. A. Berman, L’Epreuve de l’étranger..., op. cit. (p. 23-24, souligné de l’auteur). Le rapport dialogique et les enjeux du traduire évoqués ne vont pas sans comporter une confrontation à " l’intraduisible [qui], en réalité, n’est pas ceci ou cela, mais la totalité de la langue étrangère dans son étrangeté et sa différence " (ibidem, p. 98, souligné dans l’original). Question majeure qui, dans son essence, renvoie à celle des " rapports mutuels du propre et de l’étranger, où il est aussi question de ce qu’est pour l’étranger son propre, et donc de son rapport avec cet étranger que notre propre est pour lui " (ibidem, p. 104, souligné de l’auteur). Il s’agit en effet du rapport réciproque complexe que Goethe avait cherché à formuler - vers 1827 -, à propos de la Weltliteratur (littérature mondiale), à l’aide de plusieurs concepts concernant au premier chef - quoique non exclusivement - la traduction. (Cf. notamment, Chap. 4: " Goethe: traduction et littérature mondiale ", p. 87-110, de l’ouvrage cité.)


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