UNESCO Social and Human Sciences
 
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UNESCO MOST PIR-Villes CNRS

LES MOTS DE LA VILLE
Cahier No 1

Registres de langue et pratiques langagières
Perspectives de recherche sur les mots de la ville en Amérique Latine

    EDITORIAL

Ce premier numéro des Cahiers "Les mots de la ville" ouvre une série de contributions que nous souhaitons longues et fructueuses.

L'aventure commença en 1995 lorsque, en étroite coopération avec le programme MOST de l'UNESCO, l'idée s'est affirmée de l'intérêt d'un programme de recherche approfondi sur les systèmes lexicaux qui, dans différentes aires linguistiques et selon divers registres de langue, servent à nommer la ville et ses divers territoires.

Un réseau international de chercheurs couvrant treize aires linguistiques s'est alors mobilisé à l'initiative du PIR-Villes. Ce réseau est coordonné par Jean-Charles Depaule et Christian Topalov, directeurs de recherche au CNRS, assistés d'Isabelle Pighetti. La Maison méditerranéenne des sciences de l'homme en constitue la base organisationnelle. Il bénéficie du soutien actif de la Maison des sciences de l'homme localisée à Paris.

L'idée d'explorer les dimensions culturelles de la mondialisation est à la base de ce grand projet. Faute de prendre très au sérieux ces dimensions, on s'expose au risque d'une uniformisation des cadres de pensée. Cette uniformisation peut relever d'une réduction linguistique : l'usage d'une langue internationale unique comme médium universel, fondé sur l'idée naïve que les traductions sont neutres ou transparentes, conduit à l'instrumen-talisation du langage. Elle peut relever d'une réduction technocratique : les grandes conférences internationales ont tendance à recourir à un langage standardisé pour les facilités de la communication immédiate ou les nécessités des déclarations finales. La négociation sur les mots fait partie du travail proprement cognitif des grandes organisations internationales. Faute de le prendre au sérieux, on peut aboutir à la constitution d'un vola pük technocratique au sein des institutions internationales, qu'il prenne les formes de "l'onusien" ou de tout autre langage institutionnel. C'est un risque pour la diversité culturelle de la planète terre.

Je suis profondément convaincu de l'intérêt des grandes conférences de l'ONU, en ce qu'elles permettent de dégager un socle de valeurs communes au niveau mondial, comme l'a montré le Sommet mondial des villes qui s'est tenu à Istambul au mois de juin 1996. Mais ce socle de valeurs universelles n'aura de sens que s'il s'exprime en respectant le patrimoine langagier de notre monde. De plus, il n'aura de sens que s'il ne se fige pas en mots d'ordre : voilà pourquoi il faut faire vivre les mots et, à travers eux, laisser constamment ouverts les larges débats scientifiques au plan mondial.

S'interroger en permanence sur nos catégories de pensée, se saisir de ces catégories pour chercher à mieux comprendre le monde, n'est-ce pas là finalement une des tâches qui incombent à la recherche ?

Le rôle de l'UNESCO est ici particulièrement crucial, comme le prouve le grand interêt que porte le programme MOST aux "Mots de la ville". En tant que vice-président du Comité "Sciences humaines et sociales" de la Commission de la République française à l'UNESCO, je continuerai à défendre cette conviction.

Le programme "Les mots de la ville" s'inscrit dans ces perspectives et s'appuie pour ce faire sur des démarches scientifiques qui associent de nombreuses disciplines du secteur des sciences humaines et sociales et de nombreux pays, comme le prouve le séminaire international qui s'est tenu à Paris au Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche les 19 et 20 octobre 1995. Le cahier n° 3 sera consacré à la présentation des travaux de ce séminaire. D'autres séminaires se sont déjà tenus et d'autres sont prévus.

Réflexions comparatives, prise en considération de la longue durée, prise en compte des divers registres de langage, depuis celui des professionnels de l'aménagement et des institutions jusqu'aux langages vernaculaires, en passant par celui des savants : voilà des préoccupations constantes de ce programme.

Souhaitons que d'autres organismes de recherche dans le monde se joignent à l'aventure scientifique ainsi amorcée. Le grand enthousiasme qu'il suscite parmi des chercheurs du monde entier, sous l'impulsion de ses coordinateurs, montre que le processus est bien engagé et qu'il repose sur une réelle mobilisation du monde de la recherche. Souhaitons-lui bonne route.

    Francis Godard


Table des matières

Editorial

Introduction

1. A propos de la problématique et de l’objet d’étude du programme " Les mots de la ville "


2. Registres de langue, ordres de discours et pratiques langagières.
Perspectives de recherche privilégiées en Amérique latine


3. En guise de conclusion. Fonctions incarnables du langage, combinaison d’approches analytiques et potentialité comparative


Annexes

1. Documents de base des chercheurs de l’aire latino-américaine

2. Bibliographie française consultée


Notes


    " Votre Majesté sait bien combien peu chaut cette ville à nos domaines royaux situés à sa limite, dans un lieu aussi peu décent qu’un faubourg, ou pour mieux dire campagne... L’endroit où est situé le Palais est malsain et sujet à de nombreuses maladies, à cause de la proximité du fleuve. "

    Actas de Cabildo de la ciudad de Guadalajara, 1646 (1).


    " Mieux que de longs discours, ces petits traits (...) disent la fierté de la ville, son quant à soi, son goût de la dignité, son amour du bruit et de la fête,(...) son goût aussi de la culture, voire de la grammaire latine, ce qui, en 1820, faisait déjà l’admiration de deux voyageurs allemands, les naturalistes von Spix et von Martius. Eux aussi avaient été frappés par la dignité de la petite ville (alors 900 habitants) et... l’excellence de son professeur de latin. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé (2)".


    " Ville de la résistance culturelle, aimée de ses artistes, utérine, chaleureuse, qui nous reçoit tous depuis tant de siècles, nous abrite et nous stimule.

    " Quelle étrange perversion est celle-ci qui ternit notre face la plus éclatante et amoureuse et qui ne place presque exclusivement sous les réflecteurs qu’un théatre de marginalité, de violence et de misère humaine?

    " Rio de Janeiro des quartiers-ville, par dizaines, chacun avec son visage, tous appréciés par leurs habitants, chantés par les poètes: Ipanema, Gávea, Vila Isabel, Penha, Madureira. Modernes, électrisants, souffrants, symboliques. Quelles autres villes auraient l’ambiance bucolique d’une Urca et le romantisme de Santa Tereza et de Paquetá?

    Quel autre quartier a vu sa trajectoire autant chantée que la Copacabana de la petite princesse de la mer aux petits enfers peuplés par les "blondasses-Belzébuths" de Fausto Fawcett? "

    Augusto DE FREITAS PINHEIRO, " Ode, não ódio, ao Rio  (3)".


Introduction

Ce document constitue un texte de référence du programme " Les mots de la ville ", mis en œuvre sur l’initiative conjointe du Programme interdisciplinaire de recherche sur les villes (PIR-Villes), du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de France, et du Programme " Gestion des transformations sociales " (MOST) de l’UNESCO. Elaboré dans ce cadre, le texte fait essentiellement référence aux perspectives de recherche privilégiées dès l’origine par les chercheurs et les équipes associés de l’aire Amérique latine, l’une des onze aires linguistiques qui font actuellement partie du programme.

La section 1 présente un résumé des orientations scientifiques du programme; nous reprenons les termes dans lesquelles ces orientations ont été exposées dans les textes de présentation de celui-ci (4). La section 2 rend compte de la variété d’approches spécifiques qui, à partir de ces orientations communes, ont été mises en œuvre - pour l’heure seulement dans les cas du Brésil, de la Colombie et du Mexique - par les chercheurs associés à l’aire latino-américaine du programme. Le contenu de leurs lignes de travail et de leurs contributions respectives (5) y est caractérisé et discuté in extenso, l’ensemble composant en quelque sorte un état d’avancement de la recherche sur " Les mots de la ville " à l’intérieur de cette aire linguistique.

Cette élaboration prend également appui sur différents travaux - pour la plupart publiés en France - auxquels il est fait référence explicite tout au long du document (6). Puisant à des optiques théoriques et des traditions disciplinaires diverses, ces différents travaux apportent des éléments de connaissance offrant matière à la réflexion, notamment sur la relation espace-langage, ou sur les méthodes d’approche et d’analyse de certains aspects spécifiques relatifs au contenu du programme. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent de les intégrer dans la formulation de cette synthèse problématique.

Que l’urbain puisse être considéré d’un point de vue sémiologique comme " ce qui émane de cette "substance" physique et humaine structurée "comme" un langage, (...) ne veut pas dire qu’il l’est exactement  (7)". La ville peut être interprétée et analysée comme objet signifiant, l’on peut avoir recours aux concepts et aux outils de la sémiologie et de la linguistique. Mais la question de l’appréhension de la réalité urbaine, dans sa dynamique sociale et linguistique, ne saurait être résolue en résumant et en assimilant la ville à la matérialité lisible d’un texte.

Si à des époques et en des lieux divers elle a pu représenter pour beaucoup " un peu le "rêve éveillé"  (8)", c’est peut-être que la ville a été - et continue d’être - objet de discours et matière à récit, souvent réifiés dans l’espace urbain. " L’urbain est une histoire réifiée, mais également une histoire incorporée, puisque les citadins sont le produit de l’intériorisation d’expériences sociales génératrices de dispositions durables . (9)"

C’est pourquoi le pari analytiquement novateur que le programme permet de relever est celui de tenter d’appréhender dans leur spécificité sociale les correspondances et les interférences - voire les écarts - entre les mots produits par des acteurs qui, à partir de différentes positions, construisent et énoncent ces récits - à tout le moins des fragments de récits - avec des intentions et des " styles " divers.

De nombreuses citations et épigraphes, insérées dans le document à la façon d’un intertexte, ont été empruntées aux " récits urbains " de différents " chroniqueurs et voyageurs ". Par la multiplicité des voix qu’ils donnent à entendre, ces textes veulent illustrer une certaine profusion linguistique des regards et des discours sur la ville. Ils annoncent dans certains cas - dans la dense ou subtile épaisseur de leurs divergences - les différents registres de langue où " les mots de la ville " portent l’empreinte de leur origine sociale. Une trace qui, contre toute prétention à la transparence et l’intelligibilité immédiate, s’ouvre et se dérobe à travers le temps.


1. A propos de la problématique et de l’objet d’étude du programme " Les mots de la ville "

    1.1. L’approche analytique globale : la ville à travers les mots et le langage

    " La cité est un discours, et ce discours est véritablement un langage : la ville parle à ses habitants, nous parlons notre ville, la ville où nous nous trouvons, simplement en l’habitant, en la parcourant, en la regardant. Cependant, le problème est de faire surgir du stade purement métaphorique une expression comme "langage de la ville". Il est très facile métaphoriquement de parler du langage de la ville comme on parle du langage du cinéma ou du langage des fleurs. Le vrai saut scientifique sera réalisé lorsqu’on pourra parler du langage de la ville sans métaphore. Et l’on peut dire que c’est exactement ce qui est arrivé à Freud lorsqu’il a parlé le premier du langage des rêves, en vidant cette expression de son sens métaphorique pour lui donner un sens réel. Nous aussi, nous devons faire face à ce problème: comment passer de la métaphore à l’analyse lorsque nous parlons du langage de la ville? "

    Roland BARTHES, " Sémiologie et urbanisme ", 1967 (10).

Le programme " Les mots de la ville " a pour but d’étudier les systèmes lexicaux en usage, dans différents registres de langue, pour désigner la ville et ses territoires. Il s’intéresse à des aires linguistiques distinctes et prend en considération la longue durée. Son ambition est de susciter non seulement des travaux monographiques rigoureux, mais aussi une réflexion comparative.

Du point de vue conceptuel, le programme part de l’idée selon laquelle le langage offre la possibilité d’un accès original aux dynamiques sociales qui constituent la réalité des villes, car les mots s’inscrivent dans le jeu interactif des oppositions et des différences. Ils produisent des classifications diverses des territoires, en les délimitant, en les regroupant, en les qualifiant. Sur ces opérations l’accord n’est jamais sûr, puisqu’à tout moment il existe des registres de langue distincts mis en œuvre par des locuteurs situés en des points différents de l’espace social. Leurs mots correspondent à des intentions hétérogènes: certains lexiques s’attachent à une mise en ordre, d’autres résultent d’une négociation permanente des sens en fonction des situations.

Tout au long de son histoire, la langue commune, qui ne l’est jamais entièrement, enregistre les résultats - provisoires ou durables - d’innombrables initiatives langagières; des initiatives dont les origines sont diverses, et entre lesquelles les tensions sont permanentes. Les mots de la ville ne sont pas le reflet d’une réalité " objective "; ils mettent en scène de multiples " batailles de classification " dont ils portent la marque.

Pour une même aire linguistique, un même pays, une même ville, il existe donc à tout moment une pluralité de types de langage: le vocabulaire de l’administration, celui des professionnels de l’aménagement urbain ou celui des savants, sont distincts des parlers vernaculaires des différentes catégories de la population. De ce point de vue, les sociétés où l’on peut observer des phénomènes de bilinguisme ou de plurilinguisme, ne sont que des cas extrêmes d’une situation plus générale: on peut parler une même langue sans utiliser les mêmes mots ni leur donner le même sens. Indices et indicateurs de distances sociales, ces divergences peuvent être repérées parmi les différents registres linguistiques auxquels correspondent les ensembles de sources écrites ou orales sélectionnées et analysées par les chercheurs associés au programme.


1.2. Orientations méthodologiques communes

    1.2.1. Thèmes d’attention particulière et échelles d’observation privilégiées

    " La sécurité a disparu et aujourd’hui nous avons une ville où personne ne se sent sûr. J’ai connu une Copacabana différente, les gens connaissaient leurs voisins. Aujourd’hui les rues ont été prises d’assaut par les voitures et les marchands ambulants occupent la ville entière. Tout au long du chemin du Leme au centre l’on voyait une ville propre et bien entretenue. Sur tout ce chemin il n’y avait que des maisons avec des jardins soigneusement entretenus (...).

    " A cette époque les places et les jardins publics étaient bien mieux soignés et ils étaient ouverts. (...) le Jardin des Plantes a été mutilé, comme l’a été toute la ville (...). Pour les places, c’est pareil. (...) Les places sont fermées par des grilles, pour ne satisfaire qu’aux intérêts de quelques-uns.

    " Nous ne pouvons plus profiter du paysage merveilleux qui nous entoure: nous avons réussi à encercler les montagnes d’édifices en béton, nous avons même réussi à éloigner la mer avec ce que Le Corbusier appelait déjà en 1936, la "Muraille des Egoïstes". Petit à petit nous avons réussi à changer d’une façon qui malheureusement semble être définitive. "

    Roberto BURLE MARX, " A beleza destruída (11)"

Dans la mesure où le programme est bâti dans une perspective comparative, certaines priorités et méthodes de travail ont été définies pour favoriser la convergence des résultats de recherche. Certains thèmes concernant l’ensemble des aires linguistiques font l’objet d’une attention particulière: la réforme des mots de la ville, le problème de la traduction et du plurilinguisme, la question des contacts d’usage et des emprunts entre des langues et des registres de langue différents.

Dans la phase actuelle, deux échelles sont privilégiées parce qu’elles font problème pour l’aménagement urbain, ainsi que pour le vécu quotidien de l’espace: d’une part, l’échelle des territoires qui composent la ville (notamment, ceux qui se situent entre la sphère domestique et la ville dans son ensemble); d’autre part, celle de la ville en tant qu’entité globale (désignations génériques ou classificatoires des villes).


1.2.2. Sous-systèmes et " aventures " de mots, constitution de corpus et sources sélectionnées

    " -Soyez précis, disait ma mère.

    J’essaie d’être précis. Je me sers beaucoup du dictionnaire, surtout de l’Antilexico de Vostandzoglou. Cet homme a eu la bonne idée de classer les mots par thèmes, en les réunissant autour de quelque mille cinq cents termes de base. Le verbe éveiller que j’ai utilisé plus haut figure dans la rubrique incitation.(...)

    " J’ai eu l’occasion de rencontrer Vostandzoglou, il y a très longtemps, dans les bureaux d’un magazine. Il était né en Asie Mineure. Je me souviens de son regard bienveillant. Il voulait devenir romancier, mais comme il avait besoin d’un bon dictionnaire, il a décidé d’en écrire un. Le travail s’est révélé plus important que prévu: il a classé environ vingt mille mots, et n’a rien pu faire d’autre jusqu’à sa mort. Son Antilexico me rappelle des mots oubliés qui me touchent, (...) il m’encourage à me promener à travers la langue. J’ai par moments l’impression, en le feuilletant, de lire le roman que son auteur n’a pas eu le temps d’écrire. "

    Vassilis ALEXAKIS, La Langue maternelle (12).

En vue d’un élargissement ultérieur de la recherche, une grille de huit familles de mots a été proposée pour l’analyse : désignations génériques de la ville; délimitations et découpages administratifs; fractions de territoires urbains; types de bâti; voies et espaces ouverts; déplacements; édifices et lieux structurant l’espace urbain; interventions et transformations (urbanisme, rénovation, réhabilitation).

En ce qui concerne le rôle de ces " familles de mots ", il faut signaler que, de même qu’il ne s’agit pas d’établir des tables d’équivalence " mot à mot " entre différentes langues, il ne faudrait pas se borner, pour une langue donnée, à établir des listes accompagnées de définitions, c’est-à-dire de simples lexiques. Le propos est plutôt de faire apparaître les oppositions ou les différences qui mettent en relation les termes, c’est-à-dire les systèmes linguistiques et les registres de langue. Les changements pourraient alors être étudiés comme les transferts d’un système décrit de façon synchronique à un autre.

Avec la même préoccupation de favoriser la comparaison, d’une langue ou d’une période historique à une autre, entre des cas ou des situations " exemplaires ", certaines " aventures de mots " peuvent être retracées. Ces récits de l’évolution, des avatars et des péripéties d’un terme ou d’un groupe de termes, de notions, de catégories, ne devraient pas faire abstraction de la dimension proprement linguistique des phénomènes et des processus. Parce que les innovations et les transformations sont elles-mêmes tributaires de la capacité d’une langue à les produire ou à les intégrer. Dans cette perspective, les mots tombés en désuétude ne devraient pas être négligés.

Certains ensembles homogènes de sources, si possible organisées en séries, sont sélectionnés et traités en priorité. Ceux-ci concernent en principe les différents registres (administratif, technique, savant): documents de nature juridique ou administrative; documents produits par les professionnels de l’aménagement urbain; textes élaborés par des spécialistes des sciences humaines. Mais ils comprennent également ceux qui restent plus proches de la langue commune : dictionnaires; descriptions de villes, guides touristiques, récits de voyageurs, reportages; œuvres littéraires et cinématographiques; ainsi que les enquêtes sociolinguistiques sur le parler quotidien, ce qui permettrait la constitution de nouveaux corpus.


2. Registres de langue, ordres de discours et pratiques langagières. Perspectives de recherche privilégiées en Amérique latine

    " Au milieu d’un pays ingrat, montagneux, plus qu’à demi-désert, Minas Velhas - les Mines Anciennes- a été plantée par l’aventure minière exigeante du XVIIIe siècle: elle a été l’une des importantes villes de l’or de l’immense intérieur brésilien, celles-ci, précoces, nées dès la fin du XVIIe siècle, celles-là, les plus nombreuses, avec les premières décennies du XVIIIe. A Minas Velhas, l’exploitation remonte à 1722, peut-être un peu plus tôt. Le statut urbain de la ville date en tout cas de 1725 au moins et, dès 1726, elle avait son Hôtel où l’or était fondu et prélevé le quint qui revenait au roi de Portugal.(...) Mais, avec la fin du XVIIIe siècle, la prospérité aurifère s’en va, à Minas Velhas comme dans l’ensemble du Brésil.

    " A ce désastre, la ville aura cependant survécu, tant bien que mal (...). Elle a continué sur sa lancée, puis elle a su acquérir et retenir la médiocre fortune d’un centre administratif de dernier ordre; cahin-caha, elle est ainsi arrivée jusqu’au temps présent, après bien des déboires, car sa primauté administrative - sa seconde richesse - a été assez vite contestée et son "district" dès lors rémanié, démantelé, retaillé. En 1921, dernier coup, presque mortel: Vila Nova, sa voisine assez prospère, s’est détachée d’elle, avec un district constitué à son intention et, bien entendu, une fois de plus au détriment de la vieille ville et de sa circonscription. Ajoutez à ces avatars que, dans le tracé des routes carrossables, puis des chemins de fer, Minas Velhas n’a pas eu de chance: la géographie a joué contre elle. (...)

    " Aussi bien, qui aurait intérêt à aller jusqu’en cette ville perdue? "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais: le présent explique le passé (13)".


2.1. Le registre administratif. Le langage des institutions de gouvernement et de gestion de la ville: héritage historique et projection dans l’expérience quotidienne

    " La vaste étendue de cette ville; la disposition irrégulière de ses quartiers et faubourgs, et la situation de leurs habitants, qui les rend impossibles à enregistrer, et empêche souvent toute circulation, leur très nombreuse population, surtout la plèbe, ont de tout temps rendu difficile que le faible nombre de Messieurs les Ministres de la Chambre Royale du crime et les Juges Ordinaires, puissent parvenir à surveiller tous ces domaines, et moins encore, leur rendre visite dans leurs rondes nocturnes. "

    Du texte d’un projet d’innovation dans le régime municipal, Ville de Mexico, 1793 (14).

En accord avec les orientations générales du programme " Les mots de la ville ", le groupe des chercheurs travaillant sur l’aire Amérique latine a également choisi de porter une attention particulière au langage des institutions et des acteurs qui entendent légiférer sur le terrain des mots de la ville.

De ce point de vue, sans négliger l’influence d’autres agents et instances discursives jouant des rôles décisifs, tels que le droit, les savants, les lettrés et le langage commun - considéré dans sa double composante, de discours dominant et de discours des secteurs populaires urbains - l’analyse réalisée par l’équipe mexicaine privilégie principalement le registre administratif et technique, entendu dans sa dimension de pouvoir sur la ville. Cette analyse est abordée à partir de l’examen de divers corpus: les règlements, les lois et les codes d’urbanisme, les Actes du Cabildo de Guadalajara, la cartographie et les différentes formes de représentation de la ville. Suivant les orientations conceptuelles du programme, ces registres ne sont pas traités de manière isolée: de façon complémentaire, le registre savant est partiellement pris en compte, à travers l’examen des ouvrages scientifiques traitant de l’urbain, ainsi que des travaux produits par les urbanistes et les penseurs de la ville (15).

Néanmoins, la priorité accordée par Eduardo López Moreno et Xóchitl Ibarra au langage des institutions de gouvernement et de gestion de la ville procède de la reconnaissance du fait qu’un grand nombre de mots servant à désigner l’espace urbain au Mexique sont hérités de l’administration coloniale et de la culture hispanique.

De nombreux autres termes ont été intégrés a posteriori, au fur et à mesure de l’élaboration d’un corpus réglementaire et juridique qui, depuis l’Indépendance du pays, a prétendu donner un cadre normatif - quoiqu’encore embryonnaire - à la croissance urbaine. Enfin, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, avec la mise en œuvre de la planification urbaine moderne, et notamment sous l’influence des théories fonctionnalistes et rationalistes, apparaît tout un vocabulaire technico-administratif, qui à son tour a eu des effets sur la diversification du langage d’usage courant dans les processus de désignation et de signification.

Avec cette caractéristique quant à la délimitation historico-analytique de l’objet d’étude, la contribution de l’équipe mexicaine se centre sur l’" étude des termes et des mots de type administratif que les autorités publiques ont utilisés pour désigner les espaces et éléments urbains nécessaires afin d’assurer la gestion des villes et leur bon gouvernement (16)".

Dans cette perspective, une première étape de travail a consisté à répertorier et analyser différents concepts, notions et vocables. A partir des orientations méthodologiques générales du programme, ces termes ont été classés en huit ensembles lexicaux ou familles de mots: a) les désignations génériques de la ville; b) les types de bâti; c) les découpages administratifs; d) les espaces ouverts et les voies de circulation; e) les éléments structurants du tissu urbain, les interventions et les transformations urbaines; f) les parcours et les déplacements; g) les fractions de l’espace urbain.

Dans une deuxième phase, le travail a été organisé sur la base d’une périodisation raisonnée, structurée autour des changements politico-administratifs les plus significatifs de l’histoire du Mexique. Quatre grands moments historiques ont été distingués: a) l’époque de la législation coloniale jusqu’à la fin du XIXe siècle; b) la période du " porfiriato ", avec son projet de modernisation nationale et l’émergence de ce qui a été appelé la " réforme urbaine ", jusqu’au milieu du XXe siècle; c) l’étape connue comme le " syndrome de la planification ", qui va jusqu’en 1970, au cours de laquelle se produit un changement structurel de la configuration des villes, et d) la période qui va de 1970 jusqu’à aujourd’hui, où s’opère - selon les auteurs de l’étude mexicaine - le passage d’un gouvernement nationaliste révolutionnaire à un régime néolibéral et se développe le projet d’insertion dans le processus de globalisation en cours à l’échelle mondiale.

Par ailleurs, le travail de l’équipe mexicaine fait écho à la préoccupation commune de favoriser la comparaison d’une période historique à une autre, en ayant recours à la reconstruction de certaines " aventures de mots ". Conformément aux postulats du programme, ces récits de l’évolution et des péripéties d’un terme ou d’un groupe de termes - de notions, de catégories - à travers le temps, ne font pas abstraction de la dimension proprement linguistique des processus. Sur ces bases, et sans négliger les vocables tombés en désuétude, les chercheurs mexicains ont élaboré quelques matrices simples. De leur point de vue, celles-ci permettent de vérifier que les ruptures supposées par les différents moments historiques identifiés ont donné lieu, dans de nombreux cas, à des mutations significatives dans l’utilisation du langage, ainsi que dans les représentations de l’espace sous-jacentes (17).

Dans une deuxième phase, en tenant compte de l’aventure particulière que certains mots désignant des fractions de l’espace urbain ont connue au Mexique - en raison de la dynamique de l’urbanisation et de l’évolution des critères de découpage politico-administratif -, l’équipe a engagé une analyse spécifique (à partir d’une lecture longitudinale) d’un des huit ensembles lexicaux signalés à titre indicatif au départ.

Afin de repérer non seulement le rythme des mutations linguistiques mais aussi les pulsations qu’a connues l’objet " ville " à travers celles-ci, a été sélectionnée la famille de mots relative aux " fractions de l’espace urbain ". Les termes désignant le territoire contigu au logement, c’est-à-dire l’habitat et son environnement immédiat, ont notamment été privilégiés dans ce cadre, afin de pouvoir retracer leur histoire. De cette manière, dans sa deuxième phase, la recherche aborde " la question des modalités de catégorisation des espaces et des territoires urbains à partir de trois mots-clés: barrios, colonias et fraccionamientos. Des substantifs qui désignent des fractions du territoire, et qui, dans leur trajectoire historique, adoptent la valeur de catégories servant à désigner également des processus (18)".

On pourrait traduire ces mots espagnols en français, par : " quartiers, colonies et lotissements ", s’il s’agissait, simplement, de trouver des termes supposés " équivalents "... ce qui, linguistiquement, ne va pas de soi. En effet, la traduction, même en la considérant comme une opération linguistique qui " consiste à produire dans la langue d’arrivée l’équivalent naturel le plus proche du message de la langue de départ, d’abord quant à la signification, puis quant au style (19)", n’épargne pas le risque de glissements de signification et de détournements de sens. En outre, " ce serait encore une vue fixiste, anti-dialectique, que d’immobiliser cette formule et de croire qu’étant donné deux langues, étant donné tel message et sa traduction, cet équivalent naturel le plus proche serait donné une fois pour toutes (20)".

La perspective privilégiée par l’équipe mexicaine dans sa deuxième phase de travail se centre donc sur l’analyse d’une famille thématique de mots. A la différence de la première étape (dans laquelle une périodisation avait été établie au préalable, comme cadre de référence méthodologique pour l’analyse), dans cette phase c’est l’évolution même des mots sélectionnés, notamment leurs variations et changements à travers le temps, qui définit les rythmes de l’étude. Bien que l’analyse soit centrée sur la ville de Guadalajara, elle fait référence à d’autres villes mexicaines, présupposant qu’il existe une correspondance entre les processus généraux de changement urbain et l’usage d’un langage commun. De ce point de vue, les termes d’origine locale et les " vocables régionaux " sont écartés. 

Cette approche lexicologique ne se borne pas pour autant - comme l’expriment les auteurs - à une simple somme de définitions; elle est complétée par des références à l’usage des mots dans des registres linguistiques divers. Elle permet de repérer quelques-unes des interactions significatives qui s’opèrent, à propos des formes de désignation des fractions de l’espace urbain, entre les différents registres de langue. Ainsi, la reconstruction de la trajectoire historique de la notion de " barrio " (" quartier "), permet d’identifier ses antécédents et vocables connexes, " arrabales " -du XVIe au XVIIe siècle - et " suburbios " (" faubourgs ") - désignation plus contemporaine. Elle tend aussi à montrer qu’au-delà de leur acception comme forme de désignation de fractions de l’espace urbain, ces dénominations renvoyaient en réalité à une variété de significations (relatives par exemple aux modes de vie et aux différenciations sociales implicites).

L’analyse effectuée met en évidence quelques unes des interférences et superpositions entre des terminologies susceptibles d’être considérées a priori comme appartenant à différents registres de langue, celui des institutions de gouvernement et de gestion de la ville, celui de l’aménagement et de la planification urbaine, et celui de l’expérience quotidienne. Ainsi, par exemple, certaines délimitations se recouvrent, notamment celles des découpages administratifs établis à partir du XVIIIe siècle définissant la juridiction des actions de gouvernement en matière de gestion urbaine (les  " cuarteles ", " sectores " et " distritos ", que l’on pourrait traduire respectivement par " quartiers, secteurs et districts "). A travers le temps, celles-ci se superposent à l’espace social des " barrios " (dans le sens relativement plus proche, cette fois, du mot " quartiers " dans son acception contemporaine).

Dans cette perspective, le mot " colonia ", intégré au vocabulaire sous l’effet d’"une pensée différente de et sur la ville qui arrivait de l’extérieur ", ne constitue pas seulement une nouvelle dénomination d’une certaine fraction de l’espace urbain : en resémantisant les formes de désignation existantes, il contribue à " l’imposition d’un autre modèle de ville et de la façon de la concevoir et de l’habiter (21)".

Illustrant quelques-unes des interrelations identifiables entre les différents registres, le terme " fraccionamiento " désigne au Mexique " une subdivision formelle du territoire, normée et régulée par l’autorité, et peut constituer également une occupation [de l’espace par] différents secteurs sociaux (22)". Indice de la distinction sociale en jeu dans les usages du langage, on parle de " fraccionamientos " " populaires ", " medios " (habités par les classes moyennes), ou " résidentiels "; dans le langage commun ce dernier qualificatif devient à son tour synonyme d’espace " de première catégorie ou de luxe ". Plus récemment, l’expression " cotos cerrados ", littéralement " clos fermés ", est devenue extension conceptuelle des premières " colonias ".

En somme, le parcours historique de cette " famille de mots " étudiée dans le cas mexicain tend à montrer que le " barrio " (" quartier ") risque de se convertir d’abord en " colonia ", puis en " fraccionamiento ". Comme le signalent les auteurs de l’étude, il s’agit d’" une mutation qui bouleverse la signification et le contenu des mots, et qui venant d’origines diverses, comme le langage administratif (...) ou spécialisé (...), finit par concerner tous les habitants de la ville, en généralisant leur adoption et leur usage, dans un langage qui pourrait être considéré comme populaire (23)".

En dernière instance, l’évolution de cette série de mots analysée dans une perspective historique vise à mettre en relief leur logique d’adoption et d’utilisation, en intégrant la dynamique sociale qui conditionne leur transformation à l’intérieur d’un lexique général. De ce point de vue, le fait de circonscrire l’objet d’étude à l’échelle des quartiers ne devrait pas conduire - dans l’opinion des chercheurs responsables de cette ligne de travail - à faire abstraction des autres niveaux de la réalité urbaine : les niveaux inférieurs, désignés au Mexique par les termes " cuadra " (" îlot ") et " manzana " (" pâté de maisons ") et supérieurs, comme " cuartel " (pour lequel l’" équivalent naturel le plus proche " évoqué plus haut n’est pas évident en français, hormis son assimilation au mot " quartier ") et " distrito " (que l’on pourrait traduire littéralement par " district ", mais qui en tant qu’unité de découpage politico-administratif correspondrait plutôt à l’" arrondissement " contemporain). Il s’agit en tout cas de niveaux en constante transformation, avec lesquels s’articule la famille thématique de mots désignant des fractions de l’espace urbain, privilégiée par l’équipe mexicaine.

Au travers de l’étude terminologique réalisée, l’équipe mexicaine vise à proposer une voie d’accès aux discours qui se sont progressivement structurés à travers le temps et qui ont donné lieu à des transformations radicales dans les modes de vie urbains. Néanmoins, il faudrait relativiser la portée et souligner les limites de cette perspective à la lumière des réflexions et des hypothèses avancées par d’autres chercheurs de l’aire latino-américaine. En effet, cette étude lexicographique s’appuyant sur les critères de circonscription spatiale et de délimitation longitudinale précédemment évoqués, risquerait, dans le cas contraire, d’apparaître comme excessivement descriptive et fragmentaire.

A tout le moins, la possibilité d’appréhender effectivement les interactions et les divergences entre les langues " administrantes " et les manières de dire courantes, en repérant les perméabilités qui peuvent exister d’un registre à un autre, ainsi que les tensions et les résistances éventuelles - comme cela est postulé dans les orientations générales du programme - semble dépendre, dans une large mesure, de la combinaison nécessaire de cette perspective avec d’autres approches analytiques.


2.2. Le registre technique. Le langage de l’aménagement et de la planification urbaine : la genèse de l’urbanisme comme " discours technique "

    " Le mot urbanización [urbanisation] ne figure sur aucun dictionnaire; pourtant, nous avons besoin de l’utiliser afin d’exprimer une idée pour laquelle nous ne trouvons pas d’autre mieux adapté. Donner à un terrain la condition de ville, urbs, c’est-à-dire, convertir en ville ce qui ne l’était pas, ne peut s’exprimer de meilleure manière qu’avec le verbe urbanizar [urbaniser], qui matériellement, selon la nature de notre langue signifie "rendre urbain", c’est-à-dire, propre à la ville ce qui ne l’était pas. Ainsi, civilizar, moralizar, regularizar, realizar, legalizar [civiliser, moraliser, régulariser, réaliser, legaliser], de la même façon qu’un grand nombre d’autres verbes analogues équivalent à rendre une chose civile, morale, commune, légale, car tous les verbes en -zar [-ser] signifient l’effet du mot qui leur sert de racine. Pour la même raison que nous nous croyons fondés à nous valoir du verbeurbanizar [urbaniser], nous employons aussi son opposé, rurizar [ruriser] qui veut dire rendre quelque chose champêtre. Ainsi, nous disons pour cette raison que [si] la tendance est d’urbaniser la campagne, l’administration doit procéder à rurizar [ruriser] les villes. "

    Ildefonso CERDA, Teoría de la Viabilidad Urbana y Reforma de la de Madrid, 1861 (24).

Différentes études produites sur l’histoire urbaine moderne rendent compte de la constitution progressive d’un langage technique de plus en plus spécialisé; elles témoignent, également, de la prétention de ce langage - de même que le discours administratif - à une neutralité et une validité universelle. Le fait que le processus de constitution, d’autonomisation et de recherche d’hégémonie du discours technico-administratif ait atteint un degré élevé de généralisation au cours des deux derniers siècles semble incontestable.

Comme le signale Margareth da Silva Pereira, responsable d’un des aspects du travail de l’aire Amérique latine développé au Brésil sur ce registre, c’est précisément la remise en cause des limites de cette prétendue universalité qui inspire la conception du programme " Les mots de la ville " et qui fonde sa dimension comparative. En effet, une approche plus critique et minutieuse du monde urbain socialement construit conduirait à constater une espèce d’hypertrophie de ce discours technico-administratif. En raison du volume et de la nature " exhaustive " et " systématique " du vocabulaire qui le constitue, celui-ci tend à imposer sa relative hégémonie face à des formes plus archaïques et culturellement spécifiques (celles du registre populaire ou vernaculaire) ou plus subjectives (celles du registre savant de genre littéraire, ouvertes à la préservation et à la requalification de la tradition, autant qu’à la construction du nouveau).

Sur la base de ces considérations, l’optique analytique adoptée par cette sous-équipe brésilienne met l’accent sur la nécessité de restituer pour chaque aire géo-culturelle " le processus historique et social de constitution, notamment à partir du XIXe siècle, de cette voix qui se veut autonome et "scientifique" et qui est à l’origine de lois, de codes d’urbanisme et d’édification, de services administratifs, de plans d’intervention urbaine, de plans directeurs et de nouveaux champs disciplinaires (25)".

Ce point de vue tend à privilégier une approche du registre technique des " mots de la ville " articulée sur l’histoire sociale des idées que ce " discours technique " véhicule. La pertinence théorique d’un recours a priori à une liste de mots afin d’établir des équivalents d’une langue à une autre est alors mise en cause.

Coïncidant partiellement avec la perspective originale de l’équipe mexicaine relative à sa préoccupation pour une analyse historique des " mots de la ville ", cette ligne de travail sur le cas brésilien s’en distingue pourtant par son approche conceptuelle et méthodologique. Mettant en cause la prééminence d’une optique lexicologique, cette étude se propose la chose suivante : au lieu de procéder à la constitution des familles de mots en usage actuellement, pour - à partir de là - remonter à leurs antécédents lexicaux, opérer en sens inverse et " identifier à partir du XIXe siècle la genèse de nouveaux "centres de production de sens" - acteurs et instruments - et [en particulier,] ceux qui parviennent à s’imposer comme tels avec une relative hégémonie et [un certain degré d’]universalisation  (26)".

En termes méthodologiques, cette ligne de travail vise à identifier les symptômes, les agents et les rythmes de ce mouvement. En ce qui concerne l’exploration de différents corpus discursifs, sa responsable propose de privilégier comme critère de recensement, la constitution - historique et sociale - du discours technico-administratif à travers les instruments réguliers de construction de l’" identité " du nouveau citoyen, et le mode particulier de se référer à la ville véhiculés par ces corpus.

En accord avec la perspective historique de longue durée privilégiée - rejoignant l’optique initiale de l’équipe mexicaine -, M. da Silva Pereira signale que dans le cas brésilien, et américain en général, l’entreprise colonisatrice avait engendré, beaucoup plus tôt qu’en Europe, l’exacerbation d’un regard " objectif " sur la ville. Elle postule que, dans un tel contexte, des symptômes d’évolution de ce processus pourraient être perçus à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle (au moment où en Europe, sous l’impulsion des révolutions bourgeoises, prend forme un nouveau cycle de l’histoire des villes).

En termes d’horizon spatio-temporel, l’étude est centrée sur le cas de Rio de Janeiro : capitale du Brésil jusqu’en 1960, et ville dans laquelle les différents registres de langue privilégiés par le projet se seraient manifestés et confrontés de façon particulièrement nette et originale, avant que dans toute autre ville du pays.

En ce qui concerne la périodisation proposée, l’étude vise à identifier quelques rythmes (certains longs, d’autres courts) à l’intérieur de ce nouveau cycle. Le critère retenu à cette fin n’est pas de reproduire une chronologie en fonction des différents moments ou événements politiques, mais d’organiser celle-ci par rapport aux mutations s’étant produites dans le champ technico-scientifique, notamment celles relatives aux formes d’appréhension de la ville. La périodisation historique proposée comprend donc les six cycles suivants : 1760-1830; 1830-1870; 1870-1910; 1910-1930; 1930-1960; 1960-1990 (27).

En effet, selon cette sous-équipe, le fait que les individus vivent, parlent et disent la ville de façon subjective et sur un mode historiquement et socialement différencié semble être un trait se confondant avec l’histoire même de l’urbanisation. Ce qui est moins évident et qui mériterait d’être analysé à propos des " mots de la ville ", dans une double perspective, linguistique et discursive, serait " l’émergence, à l’intérieur d’une culture moderne - éminemment industrielle et urbaine - de ce nouveau mode de parler et d’agir sur la ville qui se veut "objectivant" et "homogène" et qui donne forme à l’"urbanisme"  (28)". C’est-à-dire, une rationalité qui établit et fonde de nouveaux paramètres d’intervention en fonction de l’aménagement territorial et de la planification urbaine, et qui se concrétise dans un " discours technique ".

Arrivés à ce point, il convient de constater que les limites et les superpositions entre le registre " technique " et le registre " savant " sont difficiles à établir. Néanmoins, éclairer cette dimension, et le type d’interférences et de rétroalimentations susceptibles de se produire entre les deux, est un exercice clé. Ceci par rapport à l’analyse des interactions et des divergences entre les différents registres de langue qui constituent l’objet prioritaire du programme " Les mots de la ville ", notamment en ce qui concerne les formes de désignation de la ville et de ses territoires, leurs multiples modalités repérables et leurs déclinaisons sociales.


2.3. Le registre savant. Du discours de l’urbanisme et de la réforme urbaine au langage des sciences sociales

    " "Dans toute société, écrit C. Lévi-Strauss(1), la communication s’opère au moins à trois niveaux: : communication des femmes; communication des biens et des services; communication des messages." Admettons que ce soient là, à des niveaux différents, des langages différents, mais des langages. Dès lors, n’aurons-nous pas le droit de les traiter comme des langages, ou même comme le langage, et de les associer, de façon directe ou indirecte, aux progrès sensationnels de la linguistique ou mieux de la phonologie, qui "ne peut manquer de jouer, vis-à-vis des sciences sociales, le même rôle rénovateur que la physique nucléaire, par exemple, a joué pour l’ensemble des sciences exactes"(2)? C’est beaucoup dire, mais il faut beaucoup dire, quelquefois. Comme l’histoire prise au piège de l’évenement, la linguistique prise au piège des mots (relations des mots à l’objet, évolution historique des mots) s’en est dégagée par la révolution phonologique. En deça du mot, elle s’est attachée au schéma de son qu’est le phonème, indifférente dès lors à son sens, mais attentive à sa place, aux sons qui l’accompagnent, aux groupements de ces sons, aux structures infra-phonémiques, à toute la réalité sous-jacente, inconsciente de la langue. Etendre le sens du langage aux structures élémentaires de parenté, aux mythes, au cérémonial, aux échanges économiques, c’est rechercher cette route du col difficile mais salutaire, et c’est la prouesse qu’a réalisée Claude Lévi-Strauss, à propos d’abord de l’échange matrimonial, ce langage premier, essentiel aux communications humaines (...). Donc, un langage. Sous ce langage, il a cherché un élément de base correspondant si l’on veut au phonème, cet élément, cet "atome" de parenté dont notre guide a fait état dans sa thèse de 1949(3), sous sa plus simple expression: entendez l’homme, l’épouse, l’enfant, plus l’oncle maternel de l’enfant. "  

    Fernand BRAUDEL, " Histoire et sciences sociales. La longue durée (29)".

Comme cela est souligné dans ses orientations générales, l’approche du programme " Les mots de la ville " s’oppose à l’idée selon laquelle le langage des ingénieurs et des planificateurs aurait la capacité d’exprimer l’ensemble des significations ou des valeurs pratiques et culturelles partagées par tous. Capacité d’ailleurs souvent attribuée également au langage scientifique dans sa représentation mythifiée.

Souligner le caractère fallacieux d’un tel présupposé conduit à reconnaître que ce qui est en jeu dans les différents usages du langage et, plus précisément, dans les différentes façons de désigner la réalité urbaine, ce sont les perceptions et les représentations sociales mêmes de la ville et de l’urbain. Cette prise de distance, qui met en question la prétendue universalité des lexiques caractéristiques des registres de langue auxquels on a fait référence jusqu’ici, permet d’attirer l’attention sur le caractère polysémique du langage, qui a été largement reconnu par la linguistique et la sémiologie.

La reconnaissance de cette multiplicité de sens en jeu, qui est à la base des " batailles de classification " dont les mots de la ville portent la marque et se font l’écho, justifie l’intérêt d’analyser les divergences, mais aussi d’observer les tendances à l’homogénéisation, à l’uniformisation, à la standardisation nationale ou internationale et, inversement, de repérer les pratiques qui les mettent en question.

Comme le signalent les orientations générales du programme " Les mots de la ville ", les situations de réforme sont très éclairantes à cet égard. Il peut s’agir de cas de réforme linguistique globale, d’interventions volontaires et coordonnées auxquelles l’Etat accorde son soutien. Il peut s’agir aussi de changements plus spécifiques, concernant les formes de désignation et de traitement de la réalité et de l’expérience urbaines.

Qu’elle se produise sur l’initiative des académies de lettres, des sociétés savantes ou d’organisations professionnelles, la réforme des mots de la ville apparaît liée à la formulation de la question urbaine, depuis le temps des Lumières, en Europe et en Amérique du Nord, ainsi qu’à des projets " modernisateurs " ou " rationalisateurs " successifs sur la ville et sur la société. Cela suppose l’invention d’instruments d’observation et de mesure, de diagnostic et de prescription, et des langages correspondants (30).

Même si elles peuvent paraître éloignées du terrain spécifique de notre champ thématique, des réflexions comme celles énoncées, peu après le début de la seconde moitié de ce siècle, par Fernand Braudel dans le texte cité en exergue, pourraient s’avérer relativement proches du type d’interactions entre langages et registres de langue auxquelles s’intéresse le programme : notamment par rapport à la façon dont est perçue et formulée la construction de nouveaux " langages " depuis le registre savant (31), et - plus encore - à partir des pratiques scientifiques qui ont marqué un point de rupture avec les canons de pensée et de discours savant alors prédominants.


    2.3.1. Ville et société: langage, discours et réforme urbaine

    " La surprise est d’autant plus grande, pour le voyageur qui sait qu’il a quitté la "civilisation", d’arriver à Minas dans une ville typiquement ville - impression que ne donnent guère les villes brésiliennes en train de se faire, aujourd’hui -, une ville, ô miracle, avec ses rues pavées, ses maisons (...) alignées au long des trottoirs, fraîchement repeintes en blanc et bleu, sa propreté générale, ses habitants décemment vêtus, ses enfants sortant de l’école en blouse blanche et culotte bleue... Un pont de pierre, des portes mobiles, des barrières, de pseudo-remparts, la grande place avec sa haute église de pierre, elle aussi peinte à neuf, or, blanc, azur, le jardin et ses plates-bandes à entrelacs, orgueil de la ville, rendez-vous des promeneurs du soir. Le voyageur aurait-il atteint la ville merveilleuse? "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (32)".

En ce qui concerne l’objet de notre travail, cette mise en perspective sur laquelle prend appui l’approche de la ville par les mots - ou plus précisément à travers le système classificatoire qu’est le langage - conduit, donc, à reconnaître la pertinence du point de vue de ceux pour qui la ville est " objet de discours (33)". La ville se présente comme objet de multiples discours qui tendent à instituer un partage et une fragmentation dans les façons de faire référence à l’expérience urbaine en tant que forme physique et sociale. Ainsi, les descriptions, les débats critiques ou les théories sur la ville - qui se sont multipliées notamment à partir du XIXe siècle - élargissent considérablement le vocabulaire qui lui est consacré, mais elles entraînent également une hiérarchisation entre différentes structures discursives.

Concernant ce nouveau cycle d’urbanisation, dans le cas du Brésil - comme d’ailleurs dans celui d’autres pays gardant un lien fort avec l’Europe occidentale - ce processus s’est accompagné de l’émergence ou de la réorganisation des différents champs disciplinaires (la géographie, la sociologie, la statistique et, surtout, l’urbanisme) qui font de l’urbain leur objet. Cette production discursive et textuelle sur la ville, a priori non spécialisée, fonde et impulse le développement de plusieurs disciplines, en stimulant la création d’un corpus discursif qui leur est propre. Cela a pour corollaire l’apparition d’une série de propositions d’intervention et de réforme urbaine, conçues, débattues, promues et mises en œuvre par ceux qui plus tard seront appelés et reconnus comme " réformateurs sociaux ", " urbanistes ", ou tout simplement spécialistes (34).

Les antécédents historiques et discursifs de ce type d’interventions peuvent être repérés, d’une part, dans les origines de la science urbaine qui naît en Europe et aux Etats-Unis au début du XXe siècle. En ce sens, pour ce qui est de la genèse de la discipline considérée d’un point de vue lexicographique et linguistique, sont d’un intérêt particulier les remarques de Javier García-Bellido dans son travail sur l’évolution historique des concepts et des néologismes de l’" Urbanistique " (Urbanisme et Aménagement du Territoire) à partir de l’œuvre de l’Espagnol Ildefonso Cerdá, précurseur parmi les pionniers de l’urbanisme moderne correspondant à la révolution industrielle. Dans son analyse de la diffusion internationale des concepts et des vocables de la " moderne discipline des villes ", l’urbaniste signale : " Il aura fallu attendre les années 20 de ce siècle pour que la signification large en espagnol du primitif Urbanización ("urbanisation") se scinde en deux

concepts différenciés, le vocable cerdien [précisément le mot urbanización ("urbanisation"), inventé en 1861] servant à désigner les aspects du processus les plus techniques et relatifs aux projets, et le mot Urbanismo ("urbanisme"), rapporté du français, étant réservé aux contenus théoriques et disciplinaires plus larges, en concurrence avec le mot Urbanística ("urbanistique") (35)".

D’autre part, du point de vue de la sociologie des réformateurs sociaux du début du siècle, les analyses de Christian Topalov tendent à mettre en perspective historique la nature des décisions sociales présentes aux origines de l’urbanisme comme proposition et comme facteur d’organisation des savoirs de différentes disciplines. L’auteur met en relief la façon dont les catégories à travers lesquelles l’espace urbain est pensé sont le produit de représentations inscrites dans le cadre des enjeux du champ politico-administratif. L’approche permet de constater qu’il était alors question d’un projet global dont la majeure partie du contenu et des méthodes étaient déjà définis au tournant du XXe siècle. Il s’agissait, donc, de " la réforme de la société par la réforme urbaine. Ce projet, l’urbanisme, qui a donné naissance à des sciences et des "savoir-faire", à des techniques professionnelles et des réglementations, à des appareils administratifs et des formes spatiales, était aussi un discours sur le marché, la solidarité, l’équité.(...) Le vocabulaire dans lequel sont énoncées leurs relations est celui de l’intérêt général.(...) Avec cette notion d’intérêt général, administrateurs et savants trouvent un langage commun. Il revient à la science - tout particulièrement à la science des villes naissante - d’énoncer une rationalité supérieure, globale, qui exprime les vrais intérêts du corps social, et à l’Etat de définir en conséquence le domaine du service public (36)".

Dans ce contexte, on assiste à la construction progressive d’un sens commun qui fonde les interventions urbaines et vise à un gouvernement rationnel des villes. La diffusion internationale de ce sens commun peut probablement être considérée comme un indice du degré de consensus et d’hégémonie - non exempt, assurément, de contradictions et d’ambiguïtés - atteint par l’idéal de l’action réformatrice urbaine au cours des premières décennies de ce siècle.


    2.3.2. Ville et représentations mentales: l’expérience urbaine moderne et le langage des sciences sociales

    " En tout cas, c’est par rapport à ces paysans que l’homme de Minas Velhas se sent citadin, et jusqu’à la mœlle des os, d’un sentiment bien plus fort que celui qui attache le Londonien ou le New-Yorkais à sa grande ville. Etre citadin, c’est être supérieur, pouvoir se le dire, y penser, vis-à-vis de plus malheureux, ou de moins heureux que soi. La campagne, quelle différence! C’est la solitude. La ville, c’est le bruit, le mouvement, la conversation, une gamme de plaisirs, de distractions. Une tout autre forme d’existence. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (37)".

Le fait que la ville devienne objet de discours et d’interventions de plus en plus globales et systématiques exerce une vaste influence sur les représentations mentales, ainsi que sur les langages et les pratiques de l’ensemble de ses habitants, qu’il s’agisse ou non de spécialistes. Les habitants des " temps modernes " semblent globalement avoir fait l’expérience de la ville comme " lieu " nouveau. Un univers ouvert, où se produisent des mutations accélérées, et dans lequel les trajectoires socialement et culturellement différenciées sont perçues comme telles, définissant ainsi un champ hétérogène. Mais dans la ville, émergent également de " nouveaux " codes de signification qui cherchent à instituer des comportements, des visions et des vocabulaires, tendant à créer, à partir de notions et de références communes, un nouvel habitant urbain.

Dans ce sens, de " nouvelles familles de mots sont reproduites par des techniciens et des spécialistes, et véhiculées par le discours politico-administratif de façon constante et de plus en plus systématique, en vue de la construction d’un discours homogène, "global", objectif, "scientifique" sur la ville. Ces discours viendraient se superposer aux mots et aux attitudes - anciennes et nouvelles - qui résistent au processus désignant la ville comme forme physique et sociale de façon spécifique. Entre les " mots de la ville " et les " mots sur la ville ", discours et représentations sociales et culturelles héritées ou récemment élaborées se confrontent, s’ajustent, se renouvellent, perdent des sens anciens et en gagnent d’autres (38)".

Comment constituer et reconstituer ces familles de mots utilisés pour dire la ville en tant que forme, lieu et vécu, de façon à rendre compte tout à la fois de leurs jeux de construction, de multiplication, de perte ou retournement de sens? Il s’agit d’une question centrale concernant plusieurs des perspectives d’analyse du programme " Les mots de la ville " privilégiées au niveau de l’aire latino-américaine. Cette question est importante tout particulièrement par rapport à l’analyse du processus historique et social de constitution - notamment à partir du XIXe siècle - du discours de l’urbanisme tel qu’il est défini et proposé par Margareth da Silva Pereira pour le cas brésilien. Ceci, sans négliger " le langage que même les sciences sociales et humaines développent en s’instituant comme champs disciplinaires qui cherchent à mettre en œuvre la critique de ce nouveau cycle de l’expérience urbaine (39)".

Comme il a été signalé, en Amérique latine c’est principalement au XIXe siècle que les transformations de l’ordre préexistant commencent à être ressenties. Dès lors, les situations de contact entre langues se multiplient, en partie comme conséquence de l’importation de concepts et d’instruments qui sont souvent le résultat et l’expression de l’imposition culturelle de modèles et de représentations de la ville industrielle qui apparaît en Europe dès la deuxième moitié du siècle dernier, puis se généralise au monde occidental.

De ce point de vue, les situations de contact d’usage entre langues et les perméabilités entre différents registres de langue présentent - comme cela a été souligné dans les orientations générales du programme - un intérêt particulier. En effet, les transferts se succèdent sans cesse en empruntant ou en décalquant des termes d’une langue à une autre, moyennant une diversité de modalités et d’effets linguistiques, de changements phonologiques et sémantiques des vocables empruntés, voire de réorganisations des systèmes lexicaux qui les adoptent. Au chapitre des conditions historiques et sociales de ces transferts, l’internationalisation des groupes dirigeants et des communautés scientifiques a joué sans doute un rôle majeur. De même, les traductions d’une langue à une autre, notamment dans le cadre des pratiques propres aux communautés d’experts, représentent, semble-t-il, une voie de transposition essentielle.

Même si cela n’est pas, du moins explicitement, au centre de la préoccupation renouvelée de Fernand Braudel de confronter l’histoire aux autres sciences humaines aux fins d’une discussion méthodologique, et d’une réflexion et d’une critique de la segmentation disciplinaire, il n’est pas sans intérêt que celui-ci ait relu et transcrit dans les termes de l’article de 1959 cité en exergue, une partie des découvertes du voyage " aux sources - ici encore vivantes - d’une réalité, d’une "civilisation" urbaine révolue (40)". Plus largement, est riche d’enseignements sa manière de soupeser les fruits du séjour dans une vieille ville de l’intérieur de l’Etat de Bahia, d’un autre voyageur minutieux (41), peut-être moins averti que d’autres par rapport à la façon de faire face au passé du petit village brésilien qu’il avait sous les yeux. (Avec quelles stratégies et quels instruments de recherche autres que les méthodes ethnographiques classiques).

Pour ce qui est en rapport plus direct avec le contenu du programme " Les mots de la ville ", une lecture symptomatique de ce singulier " récit de voyage " à travers le temps historique de la longue durée semble mettre en relief à quel point - depuis les temps modernes - la ville fait l’objet d’un projet " urbanisant " et d’un discours " urbanistique ". Ceci, non seulement dans le contexte des sociétés pionnières du capitalisme industriel, mais aussi là où les conditions économiques et sociales du développement du capitalisme ont fini par invalider, sinon leur survie comme sociétés, du moins celle du projet de l’urbanisme évoqué, en réfutant en grande partie sa viabilité comme formule d’intégration sociale.

Enfin, une question demeure qui est d’un intérêt tout particulier pour l’analyse qu’on prétend privilégier en termes d’interaction entre les différents registres de langue identifiables dans le vaste univers des discours émergents sur la ville: au-delà de son degré de viabilité et de matérialisation comme proposition de réforme et d’intervention, cette espèce d’" urbanisme culturel " - dominante au milieu du siècle - aurait influencé essentiellement les représentations mentales de diverses catégories d’acteurs sociaux. Il s’agit, nous semble-t-il, d’une dimension de la construction intersubjective de l’expérience urbaine moderne dont le langage des différentes disciplines des sciences humaines semble porter témoignage, tout en ayant contribué à forger les notions et catégories d’une pensée sociale - supposée " objective " - sur la ville.


2.4. Le parler vernaculaire. Formes de désignation et de représentation des espaces périphériques et hypothèses sur la relation entre le lexique technico-administratif et le vocabulaire populaire

    " N’enviez pas cet homme de Minas Velhas, qui habite une maison isolée, à l’écart; car une vraie maison touche à ses voisines, se colle à elles pour s’aligner d’ensemble, d’un même mouvement, sur la rue. Si cette rue est calme, si "quand vous sortez, le matin, il n’y a pas de bruit", alors tout est gâché. La ville, c’est le bruit réconfortant, fraternel des autres. L’occasion aussi, je l’ai dit, de se sentir supérieur à ces paysans, hôtes du samedi, le jour du marché, à ces clients empotés des boutiques, reconnaissables au premier coup d’œil à leur vêtement, à leur accent, à leurs manières, à leur visage même. Comme brocarder à leur sujet est agréable! Eux-mêmes, ces campagnards, savent que la ville leur est très supérieure. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais...  (42)".

Dans les différentes situations évoquées jusqu’ici, la question des relations entre une langue dominante et des langues dominées, qui varient selon l’aire géographique et la période historique considérée, se pose fréquemment. Dans le champ spécifique du développement urbain latino-américain contemporain, ces relations permettent d’attirer l’attention sur le lien entre les mutations de la ville et les mutations du regard sur la ville. Il s’agit de mutations d’ordre physique, social et sémantique, dont le programme " Les mots de la ville " se propose de contribuer à identifier les relations mutuelles.

Faisant écho à l’intention comparatiste qui donne sens au programme, quelques exercices préliminaires ont été entrepris dans cette direction, en vue de favoriser - sinon la convergence des résultats -, du moins la mise en relation des analyses fondées sur diverses réalités urbaines d’Amérique latine. Une aire dont l’identité est plus socio-culturelle que linguistique, eu égard à la cœxistence - dans l’univers géographique du sous-continent considéré dans son ensemble - d’au moins deux langues, l’espagnol et le portugais, reconnues officiellement (43).

Un des premiers travaux réalisés dans ce sens par les chercheurs associés à la coordination du travail sur l’aire latino-américaine, dans le cadre du programme, a consisté à élaborer une liste de familles de mots de la ville. A cette fin, ont été pris comme point de départ les huit ensembles lexicaux ou " familles de mots " établis dans les orientations générales du programme, et comme référence empirique, les formes de désignation de la ville et de ses territoires - et leurs déclinaisons respectives - dans différents pays de la région (44).

Les aspects choisis pour opérer la classification sémantique des termes repérés dans cette première approche ont été les dix suivants : a) désignations génériques de la ville; b) dénomination des fragments de territoires urbains; c) modes de désignation des quartiers populaires; d) formes de désignation des unités de voisinage reconnues; e) dénomination des bâtiments et des espaces domestiques; f) désignation de la voirie et des espaces publics; g) dénomination des délimitations internes ou découpages fonctionnels de la ville; h) désignation des lieux de communication et de déplacement et des moyens de transport; i) dénomination des équipements collectifs à l’échelle des quartiers; j) dénomination des unités territoriales établies à de fins administratives. Environ deux cents mots espagnols et portugais au total ont été ainsi répertoriés, sans négliger les termes se reportant aux " vocables régionaux " ou " locaux " en usage dans différents pays ou sous-aires de l’Amérique hispanophone ou lusophone.

Cet exercice préliminaire a été accompagné d’une tentative pour établir quelques correspondances entre les termes répertoriés et le type de registre de langue et de corpus à partir desquels leurs différents usages pouvaient être a priori identifiés et analysés. Néanmoins, il s’est rapidement avéré que, si l’étude visait à apporter une nouvelle connaissance sur les interactions linguistiques entre différents agents des processus urbains - des sujets parlants socialement et spatialement situés -, cette approche présentait a priori certaines limites et les biais potentiels d’un travail de " glossaire " que l’on souhaitait éviter. La perspective d’une analyse contextuelle des mots de la ville s’est donc dessinée de façon progressive, en faisant droit à la fois à l’inscription des mots dans le cadre de discours propres à divers registres de langue, et à leur fortune et leur aventure dans différents secteurs et milieux - sociaux, symboliques, géographiques - de l’univers urbain latino-américain.

Solidaire de cette perspective, le travail d’Hélène Rivière d’Arc, co-responsable de la coordination des activités du programme sur l’aire latino-américaine, traite de la question des modes de désignation des formes urbaines correspondant aux espaces périphériques autoconstruits, à partir des exemples du Brésil et du Mexique. Ces formes urbaines ont constitué la modalité de base d’extension des surfaces urbanisées ou semi-urbanisées, dans le cadre de l’accélération des rythmes du processus d’urbanisation qu’a connue la région au cours des quarante dernières années (45).

Dans le but d’appréhender l’interaction entre les mutations d’ordre physico-spatial et leur manifestation au plan des notions et représentations sous-tendant les formes de désignation, un ensemble de prémisses paradigmatiques communes fixent un cadre d’orientation. Etant donné leur correspondance étroite avec les préoccupations centrales du programme, plusieurs des questionnements soulevés méritent d’être pris en considération. Ainsi par exemple, il faudrait se demander : a) S’il existe un processus de représentation de ces espaces urbains de la part des populations qui les habitent, et qui permettrait de les assimiler aux " barrios " (c’est-à-dire aux " quartiers ", cf. supra, section 2.1. (46)); et b) si la spécificité de ces espaces urbains, périphériques par rapport aux quartiers populaires dotés d’une mémoire historique, a fait naître un vocabulaire spécifique pour les désigner, à la même vitesse que ces espaces ont fait leur apparition (47). L’hypothèse du recours à l’emploi généralisé de termes provenant d’une autre langue - notamment l’anglais - est alors suggérée, et mériterait probablement d’être plus largement explorée ultérieurement.

Une question centrale inspire en effet cette ligne d’interrogation: " quel est l’impact de l’extrême rapidité de l’urbanisation sur la construction, la représentation et la désignation de nouveaux micro-espaces (48)?" Une tentative d’interprétation est ébauchée, postulant qu’il s’agit de "terrains sans référence conduisant à la non-qualification, la non-désignation, et finalement à une certaine pauvreté du vocabulaire urbain (49)", pour rendre compte de cette transformation.

Quoique circonscrite aux modes " populaires " de désignation des espaces " périphériques ", cette hypothèse offre potentiellement une voie de problématisation de la question; c’est pourquoi il importe de l’examiner par rapport aux autres registres de langue (technique, administratif, savant). Surtout si l’on admet - ce qui constitue l’un des postulats de base du programme - que le système classificatoire qu’est le langage permet d’appréhender les dynamiques sociales qui font la réalité de la ville, en identifiant les conflits d’intérêts que présuppose l’élaboration de nouvelles nomenclatures administratives.

Pour tenter de répondre aux interrogations soulevées, la contribution considérée examine en particulier quelques-unes des formes de désignation des espaces et des modalités caractéristiques des processus d’extension urbaine au Mexique et au Brésil, dont la dynamique présente des similitudes et des éléments de comparaison possible avec celle d’une grande partie des métropoles latino-américaines. Ainsi, l’approche constate que le terme " barrio " (" quartier "), traditionnellement et fréquemment utilisé dans les zones urbaines dotées de mémoire historique - notamment dans les villes de petite taille -, disparaît en général des périphéries autoconstruites, au profit de termes tels que " invasión " (" invasion "), " colonia " (" colonie "), et " comunidad " (" communauté ") au Mexique, et des mots équivalents : " invasao ", " ocupaçao ", et " comunidade ", au Brésil.

En ce qui concerne les connotations d’usage de ces différents termes, H. Rivière d’Arc signale que: " Chacun de ces termes utilisés par les habitants, se réfère à des limites territoriales assez précises mais comporte aussi une connotation sociologique forte qui ne les rend pas tout à fait synonymes les uns des autres. Ces substituts au mot barrio [espagnol] ou bairro [portugais] ont un temps de vie assez long et peuvent perdurer alors que les fondements sémiologiques qui avaient présidé à leur apparition sont caduques. Par exemple, l’illégalité des situations foncières peut avoir été entièrement résorbée par la régularisation. (50)"

H. Rivière d’Arc élargit par ailleurs ses observations aux signifiés implicites des mots du vocabulaire populaire considérés. En ce sens, " autour du mot invasión, ce que ces exemples permettent de souligner, que ce soit au Mexique ou au Brésil, c’est le rappel d’un savoir-faire, même si l’acteur d’une invasion peut être ensuite stigmatisé aux yeux de la population en général. Quant au mot colonia, il désigne au Mexique un espace aux fonctions résidentielles dont l’origine est censée relever d’une planification, étant entendu que cette dernière peut être le fait aussi bien d’autorités locales officielles que de promoteurs clandestins. (51)"

Au total, en ce qui concerne les formes de représentation et de désignation des espaces périphériques, et à titre d’hypothèse sur la relation entre le langage technico-administratif et le vocabulaire populaire à cet égard, il convient de souligner ce qui est finalement signalé dans la contribution analysée. Il s’agit de formes urbaines inscrites dans des contextes dans lesquels environ deux tiers des zones urbanisées l’ont été en marge de toute planification, et en dehors des normes établies par les codes d’urbanisme. Ces formes urbaines sont des " témoins d’histoire sociale [et, du point de vue urbanistique, des produits des processus de régularisation postérieurs à leur occupation], beaucoup plus que des inventions architecturales. [... Formes dont le] contenu social perdure dans les désignations populaires [... mais dont l’] urbanisme est extrêmement sommaire, dépourvu de références et d’espaces publics (52)". Ce serait la raison pour laquelle " certains termes techniques et provisoires renvoyant à des processus [et à des modalités spécifiques d’urbanisation], finissent par désigner des formes d’habitat ou d’occupation [qui ensuite deviennent] définitives (53)".


2.5. Mutations de la ville et mutations des approches sur la ville. Représentations de l’urbain et hypothèses sur la relation entre discours scientifique et registre populaire

    " J’ai, en 1947, dans une tout autre région de l’immense Brésil, fait un voyage moins poétique que celui de Marvin Harris, mais non moins révélateur. Ubatuba, sur la côte de l’Atlantique, dans l’Etat de São Paulo, pas trop loin de Santos, a connu, vers 1840, son époque de splendeur. Elle fut liée alors par un trafic actif de caravanes muletières à Taubaté, comme Santos à São Paulo qui, alors, n’était qu’une toute petite ville. Taubaté-Ubatuba, comme São Paulo-Santos, c’est le mariage, l’association par-dessus la puissante Serra do Mar, muraille de verdure entre la côte et l’intérieur, d’un marché collecteur de café et d’un port qui l’exporte à travers le monde entier. Dans la lutte bientôt engagée, São Paulo-Santos l’ont emporté, à tel point que, du chemin de fer projeté entre Ubatuba et Taubaté, seules ont été construites les gares. Aujourd’hui encore, la liaison de Taubaté à Ubatuba se fait par un car qui réussit, Dieu sait comme, la prouesse de suivre l’ancien chemin muletier, piste glissante entre les deux villes: au départ, Taubaté à qui l’industrie a donné une vie nouvelle; à l’arrivée Ubatuba, misérable, mangée par la végétation tropicale. Ses anciennes maisons à étages (les sobrados), abandonnées, ruinées par l’eau, par les palmiers poussant entre les fissures des murs, mais de forme imposante, son cimetière, avec ses plaques funéraires d’une certaine richesse, disent seuls la fortune ancienne du petit port. La ville d’Ubatuba n’a pas survécu. C’est unvillage de paysans, de caboclos. "

    Fernand BRAUDEL, " Dans le Brésil bahianais... (54)".

Comme cela a été signalé à plusieurs reprises, le programme " Les mots de la ville " part de la reconnaissance de l’existence, à l’intérieur d’une même aire linguistique, d’une pluralité de types de langage; pluralité qui peut être constatée non seulement à travers le temps (tout au long duquel la langue évolue), mais aussi à un moment historique donné. C’est ce constat qui justifie l’intérêt d’analyser les tensions et les interactions complexes entre les divers registres de langue, en identifiant en particulier les divergences entre les uns et les autres, considérées comme des indices et des indicateurs de distances sociales.

De façon plus large, cette perspective d’analyse centrée sur le langage, et sur le système classificatoire que présupposent ses différents usages, rejoint la préoccupation conjointe du PIR-Villes et du programme MOST, visant à favoriser la recherche d’instruments conceptuels et la mise en œuvre de méthodologies originales qui, face aux systèmes complexes que constituent les villes - noyaux et creusets de transformations sociales accélérées - permettent de comprendre le sens des dynamiques urbaines.

En effet, tout particulièrement au cours des quinze dernières années, les villes, et notamment " les grandes métropoles, ont connu (...) des mutations profondes, et ce tant dans les pays développés que dans les pays en développement. Ces mutations, d’ordre physique et sémantique, tendent à remettre en cause le modèle de la "ville industrielle", apparu en Europe dès la deuxième moitié du XIXe siècle et généralisé ensuite à la majeure partie du globe (55)".

De ce point de vue, certains considèrent que " les logiques récentes d’implantation des activités, comme les pratiques urbaines, peuvent difficilement être expliquées dans le cadre de ce modèle (56)", et appréhendent " la difficulté des dirigeants politiques, de l’échelon national à l’échelon local, à répondre aux crises et convulsions urbaines (des banlieues aux favelas) (57)", comme un indicateur de l’inadaptation des outils traditionnels pour penser la ville face à ces nouvelles situations.

Comme le remarquent d’autres lectures récentes de cette transformation, considérée d’un point de vue culturel, " en quelques années, la position de la ville dans le monde a basculé. Aujourd’hui habitat de la majorité, elle ne présente plus l’attrait de l’exception culturelle. Superposition de logiques différentes, elle oppose à la compréhension une opacité génératrice tout à la fois de désirs d’apprentissage et de réactions de rejet. Elle accumule les ambivalences, aux antipodes des projets d’intégration rationnelle qui avaient présidé à la naissance de l’urbanisme (58)".

Dans ce contexte, où ce qui devient problématique semble moins être l’extension urbaine que la façon dont la ville peut accueillir les mutations économiques, technologiques et sociales qui la traversent, l’approche et le rôle de la recherche urbaine tendent à se modifier. Et plusieurs indices, en partie repérables précisément dans le type de discours et d’énoncés qui mettent en évidence les confrontations multiples entre différents acteurs de l’urbain, semblent signaler que le champ de la recherche urbaine est lui-même un tissu social vivant et divisé (59), ou tout au moins, intérieurement différencié.

Au moment où l’influence des approches conceptuelles liées à l’âge d’or des théories urbaines (dont l’Amérique latine a largement été le témoin et le creuset), semble dépassée, même si le bilan théorique à cet égard ne peut pas être considéré comme définitivement soldé (60), de nouveaux clivages se font jour dans le champ de la recherche urbaine. Au-delà des intérêts spécifiques, peut-on supposer, qu’ils expriment et cristallisent, ils renvoient à différentes perceptions et représentations de la ville et de l’urbain à l’intérieur du monde savant. Ainsi par exemple, il existe une divergence entre ceux pour qui la ville est surtout un domaine thématique de recherche et ceux qui font de la ville un objet d’investigation en soi. De même, une controverse oppose ceux qui mettent l’accent sur l’universalité du phénomène urbain et plaident pour une large ouverture comparative internationale, et ceux qui insistent sur la spécificité des processus d’urbanisation observés dans les pays en développement (61); perception qui privilégie souvent une approche en termes d’ensembles régionaux pré-identifiés, par rapport à la comparaison de différentes réalités urbaines.

Rendre compte des raisons et des présupposés conceptuels sous-jacents à ces axes de différenciation dans l’ordre du discours savant échappe à l’ambition de ce travail. Pourtant, une approche analytique du type de celle qui inspire le programme, visant à identifier les interactions entre les multiples registres de langue des différents acteurs qui entendent légiférer sur le terrain des mots de la ville, ne devrait pas négliger la signification de tels écarts ni les enjeux de leur émergence. Il faudrait ainsi probablement se demander quel type de rapport existe entre l’apparition de ces divergences et l’évolution contemporaine d’un discours général ou commun sur la ville : jusqu’à quel point et de quelle façon exercent-elles une influence sur cette évolution? Dans quelle mesure la reflètent-elles ou s’en font-elles l’écho?

Bien que sa formulation reste pour le moment embryonnaire - eu égard à la récente intégration de l’équipe colombienne aux activités du programme - cette préoccupation devrait correspondre, nous semble-t-il, aux axes du travail que se propose de réaliser Samuel Jaramillo. Celui-ci souligne en effet l’intérêt d’une analyse de la relation entre le " discours général " et le " discours scientifique " sur Bogotá, à partir des années trente, l’horizon temporel de son étude. Sans perdre de vue la dimension comparative entre différentes villes latino-américaines - l’un des aspects les plus intéressants du programme à l’échelle de la région -, sa proposition de recherche préliminaire vise, à partir d’une analyse de cas, à reconstruire la structure de fonctionnement du langage, puis à identifier les catégories de pensée émergentes, et les relations susceptibles d’être établies entre des structures discursives distinctes.

Selon cette perspective, il ne s’agirait pas de partir de listes de mots équivalents désignant des réalités urbaines prétendues similaires ou identiques, mais plutôt d’appréhender les structures de fonctionnement du langage utilisé réellement, pour comparer ces structures, puis - éventuellement - observer si les termes spécifiques repérés remplissent ou non la même fonction. Du point de vue méthodologique, S. Jaramillo souligne la nécessité de réaliser des analyses empiriques sur la base de corpus définis auxquels on devrait confronter un ensemble d’hypothèses. Cela éviterait le risque de superposer nos jugements (ou nos préjugés) particuliers aux modes opératoires des représentations de la ville, en prenant comme référence opérationnelle le langage effectivement utilisé (62).


    2.5.1. Transfert et adoption de termes et de catégories. La notion de " fragmentation " et le langage des sciences sociales : un nouveau discours construit sur l’urbain?

    " L’immobilité, causée par la pauvreté et les bas salaires, résulte également des conditions du lieu qui, en ville, revient aux plus pauvres. Comme les pauvres deviennent pratiquement isolés où ils vivent, on peut parler de l’existence d’une métropole véritablement fragmentée. S’il ne fait aucun doute que certains quittent leur propre secteur et vont travailler dans d’autres quartiers, beaucoup, toutefois, sont prisonniers de l’espace local, alors que d’autres se déplacent seulement pour travailler au centre de la ville, faire des courses ou utiliser les services quand ils en ont la possibilité et les moyens. L’immobilité d’un nombre aussi important de personnes conduit la ville à devenir un ensemble de ghettos et transforme sa fragmentation en désintégration. "

    Milton SANTOS, Metrópole corporativa e fragmentada. O caso de São Paulo (63)

Du moins en ce qui concerne le registre savant, des clivages comme ceux qui ont été soulignés précédemment mériteraient d’être analysés au regard des termes d’un discours qui, s’il exprime d’une part l’émergence de nouvelles approches sur la ville, produit des mutations de celle-ci, présuppose d’autre part l’apparition et la diffusion de nouvelles notions et représentations de l’urbain, dont la " nouveauté " dépasse - souvent largement - la sphère de l’urbain elle-même.

Cela entraîne la circulation de notions et représentations, dont les conséquences et les implications ne devraient pas être négligées du point de vue des modalités de transfert et d’adoption de termes et de concepts, notamment dans un contexte social complexe où la globalisation de l’économie et l’irruption locale de réactions identitaires cohabitent et s’entremêlent avec la configuration et l’extension de formes culturelles d’organisation et de communication en réseau. Il s’agit, en effet, de formes qui favorisent les contacts d’usage entre différentes aires géo-culturelles et qui accélèrent de façon vertigineuse la transposition de termes et concepts selon une modalité qui est d’un intérêt crucial pour l’approche du programme " Les mots de la ville " : la logique et la dynamique de l’emprunt entre des langues et des registres de langue différents.

Un exemple significatif des tentatives de redéfinition des concepts et des instruments traditionnels pour penser la ville, décrivant et expliquant à la fois les processus à l’œuvre dans le contexte actuel, est celui de l’essor de la notion de " fragmentation " - moyennant des dynamiques de transfert et d’adoption comme celles qui viennent d’être évoquées - dans le langage contemporain des sciences sociales. En effet, empruntée aux travaux de la sociologie nord-américaine, cette notion est de plus en plus fréquente dans les discours sur la ville ces dernières années et se répand fortement dans le champ des sciences sociales de plusieurs pays d’Amérique latine. " De l’"espace fragmenté" à la "fragmentation du tissu urbain", en passant par des "fragments de ville", le mot issu du latin fragmentum est sans cesse décliné (participe passé, nom commun, adjectif : une vision "fragmentaire", substantif même : "fragmentarité") pour qualifier la situation de crise des grandes métropoles. Il semble ainsi que l’utilisation - parfois abusive - de ce terme correspond à une volonté de compréhension des processus d’urbanisation en cours. (64)"

Bien qu’elle ne fasse pas partie des travaux de recherche engagés dans le cadre du programme " Les mots de la ville " en Amérique latine, l’étude réalisée par Laurent Vidal à partir du concept de " fragmentation urbaine " mérite une considération particulière. Initialement destinée à cerner les usages de ce concept au sein d’une communauté scientifique déterminée - le milieu académique brésilien de recherche sur la ville -, son analyse constitue une référence intéressante pour le développement du programme à l’échelle régionale, et ceci au moins pour deux raisons. D’une part, par la caractérisation nuancée qu’elle propose par rapport aux circonstances de l’adoption et de l’" intégration " - dans le paradigme de la recherche urbaine - de la notion de " fragmentation ", qui vise à rendre compte des nouvelles formes d’éclatement du tissu urbain et de la société urbaine, en établissant un lien entre la nouvelle organisation économique du monde (la globalisation) et la production physique de la ville. D’autre part, en raison de sa valeur heuristique concernant la genèse d’un terme et d’une catégorie, ainsi que leur assimilation - non exempte des ambiguïtés, des précautions et des " effets de mode " que le concept a suscités - dans l’ordre du discours savant d’une communauté scientifique nationale.

Quoique cette étude empirique se limite au cas concret de la communauté des sciences sociales brésilienne - et à l’intérieur de celle-ci au segment spécifique dont l’objet d’étude ou le terrain de recherche privilégié est la ville ou les processus urbains -, son approche a une valeur de référence pour d’autres analyses du même genre: celle, par exemple, que propose de mener S. Jaramillo en Colombie, sur la relation entre le " discours scientifique " et le " discours général " sur la ville de Bogotá.


    2.5.2. Discours savant et langage populaire. Les mots sur la ville et les mots dans la ville: véhicules d’un échange inégal

    " Tout en prenant le mate, il s’est mis à observer autour de lui : la maison de bois semblait la réplique agrandie d’une niche de chien, avec trois marches fatiguées devant la porte (...). Il vient voir comment vivent les pauvres, expliqua Galvés debout, l’ampoule illuminant son sourire furieux. Je viens rendre visite à des amis, répliqua Larsen avec douceur, comme s’il envisageait la possibilité que l’autre parlât sérieusement. "

    Juan Carlos ONETTI, El Astillero (1960) (65).

Avec la question de la réforme des mots de la ville et celle des changements et transformations perceptibles au niveau des pratiques langagières, le thème de la relation entre le savant et le populaire, en tant que registres de langue différenciés, fait partie des axes autour desquels la réflexion et l’étude sur " Les mots de la ville " ont été organisées dès le début. Ce thème représente l’une des dimensions analytiques privilégiées par les chercheurs associés au volet latino-américain du programme.

Recouvrant tant les usages vernaculaires que les lexiques scientifiques ou savants et les vocabulaires techniques, notamment celui des urbanistes, mais également ceux des textes politiques ou administratifs, ce noyau thématique vise à identifier les divergences et les interactions entre ces différents registres de langue. En ce sens, le rapport entre le savant et le populaire suscite des interrogations diverses. Il en va ainsi par exemple, de la préoccupation qui - suivant les orientations générales s’appliquant à l’ensemble des aires linguistiques - cherche à identifier les situations caractérisées par une tendance à l’homogénéisation, à la réduction des divergences, ou l’inverse.

Faisant écho à cette préoccupation, la contribution relative aux mots sur la ville et aux mots dans la ville, préparée de façon conjointe par Etienne Henry, Samuel Jaramillo et Susana Peñalva, s’organise autour de la formulation d’une hypothèse préliminaire sur les termes dans lesquels, dans les différents types de discours sur l’urbain, le savant et le populaire apparaissent et peuvent être analysés dans leur interaction complexe.

A ce propos, les auteurs partent de la considération que les termes " savant " et " populaire " ne constituent qu’une première approche de l’objet d’étude : les deux termes semblent appartenir a priori plus à l’univers des représentations qu’à celui des catégories analytiques proprement dites. L’on pourrait probablement convenir d’englober, sous le premier de ces termes, les expressions concernant la production scientifique sur la ville et la connaissance technique voire opérationnelle des divers agents et spécialistes qui, à travers différentes pratiques (telle que la planification et l’urbanisme), interviennent sur la ville. Toutefois, les divergences - quelquefois même les clivages - qui s’expriment entre ces multiples catégories d’experts et savants, via les notions et les savoirs spécifiques mobilisés par les uns et les autres, ne sauraient être négligées.

Ces divergences se répercutent sur les mots et le langage utilisés par les uns et les autres pour appréhender la ville et les processus urbains. Néanmoins, malgré ces différences, qui peuvent être repérées au niveau des registres de langue scientifique et technico-administratif, on peut suggérer l’hypothèse que ces deux types de discours ont en commun le fait de provenir d’un positionnement relativement " externe " à la ville. L’on pourrait supposer que cette " extériorité " marquerait leur point de vue, et ainsi les notions et représentations à partir desquelles ces agents forgent - ou empruntent - différentes façons de désigner la ville et ses territoires, et produisent des catégories analytiques spécifiques à son égard (66).

De même, le terme " populaire " semble loin de revêtir une signification univoque. D’une part, de façon générale, il renvoie à tout ce qui est de l’ordre du commun, du courant ou de l’ordinaire. D’autre part, le populaire fait référence à la stratification sociale dans la ville, et notamment à l’appartenance et la distribution dans l’espace des " secteurs populaires ". Désignation - parfois imprécise mais assez répandue dans le langage des sciences sociales latino-américaines - qui inclut de fait différentes catégories sociales, depuis les pauvres et les chômeurs issus du milieu ouvrier jusqu’aux secteurs de la classe moyenne confrontés à l’expérience de la paupérisation et à la ségrégation résidentielle. Dans ce sens, l’on tend à supposer l’existence d’une " culture populaire ", ou de représentations propres aux secteurs populaires qui se distingueraient des représentations dominantes de la ville par leurs contenus et leurs formes d’expression et de manifestation (67).

L’hypothèse suggérée ici est la suivante : considérés du point de vue des registres de langue auxquels correspondent les deux grands ordres de discours sur la ville, le " savant " et le " populaire " se trouveraient articulés dans un rapport de concurrence ou de complémentarité. A cette distinction, quelque peu schématique, n’échappe pourtant pas le fait que les représentations sous-jacentes à chacun de ces termes sont loin d’être homogènes. C’est pourquoi l’hypothèse mériterait d’être précisée analytiquement en tenant compte des traits caractéristiques de l’aire latino-américaine en tant qu’univers géo-culturel différencié. A cette fin, les études centrées sur l’interaction des différents registres de langue à l’œuvre dans l’énonciation des " mots de la ville ", devraient probablement prendre en considération l’existence d’une dimension de conflit matériel et symbolique autour des formes d’appropriation et d’usage de l’espace urbain, présente notamment dans le contexte des villes latino-américaines. Mais ce principe interprétatif de base ne saurait être productif, du point de vue d’une compréhension de la dynamique des échanges linguistiques, que combiné à une approche tenant compte des spécificités sous-régionales - nationales, voire locales - en termes de culture politique (68).

De ce point de vue, l’on pourrait postuler que l’Amérique latine est en effet un terrain particulièrement propice à une interrogation socio-linguistique sur les rapports entre discours savant et discours populaire, au travers des interférences entre les mots sur la ville et les mots dans la ville. Cette distinction préliminaire - dont la pertinence pour l’analyse peut paraître hypothétique - voudrait précisément faire référence à la confrontation de ces deux types de registres discursifs. D’une part, le registre savant pourrait être illustré par le discours des urbanistes, des planificateurs et d’autres corps d’experts, et les formes de désignation, d’énonciation et de mise en mots qui accompagnent leurs pratiques d’aménagement et de structuration de la ville. Registre à travers lequel la ville et ses représentations officielles se seraient constituées historiquement. D’autre part, le registre populaire correspondrait plutôt aux pratiques et aux énoncés des acteurs quotidiens de la vie urbaine, témoignant de la façon dont la ville se construit socialement (69).

Le système d’oppositions suggéré, entre un discours général sur la ville latino-américaine, considérée du point de vue de sa configuration, de sa dynamique, de ses dysfonctionnements, et une série de discours particuliers sur ses espaces internes, ses carences et ses conflits caractéristiques, peut revêtir un certain intérêt pour l’analyse. Si l’on admet - même à titre provisoire - l’utilité de cette distinction, le parler vernaculaire pourrait être assimilé au registre populaire, dans la mesure où, plutôt que de renvoyer à des codes communautaires circonscrits, il impliquerait une dimension de confrontation avec un discours hégémonique (70). L’hypothèse esquissée dans le sens d’une confrontation entre les mots sur la ville et les mots dans la ville suppose, de façon implicite, que les changements de vocabulaire, opérés d’une situation à une autre et d’une période historique à une autre, pourraient exprimer aussi des changements dans les représentations mentales elles-mêmes de la ville (71).

Les désignations utilisées, et notamment l’énonciation circonstanciée des mots, recouvriraient ainsi des notions et des conceptions dont le contenu est différent selon la position des locuteurs ; c’est-à-dire variant selon le point de vue de ces derniers, et changeant à travers le temps. Une optique qui chercherait à appréhender l’interaction des différents registres de langue mobilisés par les divers agents qui entendent légiférer dans le domaine des mots de la ville, devrait donc analyser, à partir de certaines démarches et procédures empiriques, la signification de ces divergences et le sens dans lequel elles évoluent.

Néanmoins, les difficultés méthodologiques qui se font jour alors sont loin d’être résolues; elles concernent notamment la constitution de corpus adaptés et la construction de l’objet spécifique d’observation de ces mises en mots. Un autre problème se pose aussi : comment saisir les correspondances et les déplacements des mots entre l’un et l’autre registre de langue; comment rendre compte, dans ce cas, du jeu des interactions - voire des interférences - entre le discours savant et le parler populaire. Il semble certainement difficile de traiter ces questions sans recourir à une analyse spécifique des circonstances de l’énonciation et des pratiques langagières. L’approche renvoyant à la notion de " catégorisations ", proposée par certains courants de l’analyse de discours pour faire référence à des opérations - qui sont elles-mêmes des actes sociaux - constituant des façons de mettre en rapport les mots et les choses (72), nous semble à cet égard riche de potentialités.

Partir des mots qui désignent la ville et ses territoires - plutôt que des processus d’urbanisation en eux-mêmes - devrait en principe nous conduire à pouvoir appréhender les sens multiples et les oppositions en jeu dans les différents usages du langage dans la ville et sur la ville. Mais la sélection de référents pour l’analyse ne saurait se fonder uniquement sur l’examen de sources secondaires (telles que les dictionnaires et autres corpus organisés). Au-delà de l’élaboration d’une sorte de catalogue de termes que l’on pourrait assigner à un registre savant, technique ou populaire, il s’agirait plutôt de resituer les mots utilisés à l’intérieur d’une structure discursive - quelle qu’elle soit -; ceci afin de rendre compte des façons différentes, voire antagoniques, de se référer à la structuration sociale et spatiale de la ville et à ses mutations (73), à travers des formes de mise en mots et d’énonciation qui fassent droit aux circonstances socialement spécifiques de leur constitution.

De ce point de vue