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Revue Internationale des
Sciences Sociales
Juin 1996
No. 148



LA PAUVRETÉ



Egalement diponible en anglais

Copyright © UNESCO 1996



Table des matières

Editorial  
Résumés  
John Friedmann Repenser la pauvreté : autonomisation et droits des citoyens
Pierre Strobel De la pauvreté à l'exclusion : société salariale ou société des droits de l'homme ?
Ponna Wignaraja L'élimination de la pauvreté : les leçons à tirer des exemples de la Chine et de la Corée du Sud dans les années cinquante et soixante
Shaikh Maqsood Ali, Susil Sirivardana L'élimination de la pauvreté en Asie du Sud - vers un nouveau paradigme
Nandini Azad La lutte des femmes pour l'équité : un exemple indien
Adolfo Figueroa Le problème de la répartition en Amérique latine
Julio Boltvinik La pauvreté en Amérique latine : analyse critique de trois études
   
  Dossiers ouverts
Ma Jisen 1,2 millard d'êtres humains : examen rétrospectif et prospectif de l'évolution démographique en Chine
   
  Le milieu des sciences sociales
Péter Tamàsi Le rôle des sciences sociales dans le processus de transformation en Europe centrale et orientale
   
  Tribune libre
Anne Baer Pas assez d'eau pour tous ?


Editorial

Malgré tous les progrès technologiques accomplis en ce siècle et une progressive amélioration des indices moyens du bien-être social, la pauvreté reste un problème extrêmement préoccupant, qui s'aggrave dans de nombreuses régions du monde, sans épargner certains pays industrialisés. Peu à peu, le phénomène s'est imposé à l'attention de la communauté internationale.

En 1992 déjà, lors du Sommet Planète Terre, à Rio de Janeiro, on a reconnu l'impossibilité de sauvegarder notre environnement tant que subsisteront des masses de pauvres sans autres ressources que celles qu'ils tirent péniblement de leur milieu naturel. La Conférence des Nations Unies sur la population et le développement, qui s'est tenue en 1994 au Caire, a vu dans la pauvreté un obstacle majeur à la résolution des problèmes de population. En 1995, les participants au Sommet mondial pour le développement social ont reconnu qu'elle constituait, avec son corollaire l'exclusion sociale, un problème qui allait dominer les décennies à venir. À la quatrième Conférence des Nations Unies sur les femmes, tenue à Beijing en septembre 1995, elle a été mise au premier rang des problèmes présentant une gravité particulière pour les femmes.

L'ONU a proclamé 1996 « Année internationale pour l'élimination de la pauvreté », et instauré la « Première décennie des Nations Unies pour l'élimination de la pauvreté : 1997-2006 ». Il s'agit en l'occurrence de provoquer une prise de conscience et d'attirer l'attention sur l'urgence de la situation, d'étudier sérieusement les stratégies qui permettraient d'y remédier, et de mener sur dix ans une action décisive afin de réduire l'ampleur du problème.

L'UNESCO participe, de diverses façons, à l'Année internationale pour l'élimination de la pauvreté. C'est ainsi qu'en 1995, elle a signé avec la Grameen Bank un mémorandum d'accord visant à conjuguer les moyens des deux institutions dans le cadre d'une stratégie globale d'éradication de la pauvreté. Citons aussi l'aide fournie par le programme MOST (Gestion des transformations sociales) à un grand projet d'élimination de la pauvreté en Asie du Sud, qui s'inspire du rapport de la Commission sud-asiatique indépendante de la lutte contre la pauvreté.

La présente livraison de la Revue internationale des sciences sociales a pour thème la pauvreté. La complexité du sujet ne permet d'en aborder, en l'espace d'un numéro, que quelques aspects déterminés. C'est ainsi que, parmi les articles publiés ici, certains porteront sur les problèmes que posent la conceptualisation et la mesure de la pauvreté, sur ses manifestations dans les pays en développement, notamment en Amérique latine et en Asie, sur ses liens avec l'exclusion dans les pays post-industriels d'Europe occidentale et sur la spécificité du vécu et des ressources des femmes confrontées à ce type de situation, d'autres traitant de récentes expériences de lutte contre la pauvreté tentées dans un certain nombre de pays d'Asie présentant des systèmes d'organisation sociale et des régimes politiques divers.

D. M.


Résumés


Repenser la pauvreté : autonomisation et droits des citoyens

John Friedmann

Cet article tente de remodeler notre réflexion sur la pauvreté « structurelle », du Nord comme du Sud. Après une excursion du côté de la sémantique - comment nous parlons de la pauvreté - et ce que ces façons de parler révèlent sur les hypothèses et les idéologies qui les soustendent, l'auteur présente un modèle d'autonomisation. Ce modèle est axé sur l'économie familiale - qui intègre l'économie morale des rapports sociaux et l'économie d'échange reposant sur des transactions monétaires - ainsi que sur les ressources dont la famille a besoin pour produire ses moyens de subsistance, et qui constituent les bases du pouvoir social ; l'auteur en distingue huit. Mais les familles ne sauraient s'attaquer toutes seules à la pauvreté généralisée. En plus des efforts faits localement dans le cadre de la communauté, une intervention très importante de l'État est indispensable pour satisfaire les immenses besoins de ressources de tous ceux qui sont exclus des processus d'accumulation à l'échelle mondiale. Dans la dernière section, est proposé un contrat social qui codifierait un nouvel ensemble de rapports entre l'État et la société, mais ce contrat, destiné à remplacer l'État-providence keynésien moribond, ne saurait entrer dans les faits qu'à l'issue d'une action politique dont la société civile aurait pris elle-même l'initiative.


De la pauvreté à l'exclusion: société salariale ou société des droits de l'homme ?

Pierre Strobel

La pauvreté se développe de nouveau en Europe, malgré le niveau généralement élevé des protections offertes par l'État-providence. En conséquence, la cohésion sociale s'en trouve affaiblie, ce qui peut affecter la construction de la Communauté. Dans les discours politiques comme dans les analyses des experts, les processus multiformes de paupérisation, de rupture des liens sociaux, de mise à l'écart de groupes sociaux, de déni de droits, ont progressivement été désignés par un terme unique, englobant et réducteur à la fois, celui d'exclusion. Centrée initialement sur les questions de distribution des ressources et des biens, la problématique européenne de la pauvreté s'est progressivement focalisée sur les pannes des relations sociales et la question des droits des citoyens ; on est ainsi passé du thème de l'égalité des conditions à celui de l'égalité des chances. Ce mouvement d'ensemble ne doit cependant pas masquer la grande diversité des approches contemporaines de la pauvreté, qui s'inscrivent dans des représentations différentes de la cohésion sociale, et qui, font référence à des modèles concurrents d'Etat-providence. La montée non contenue de la pauvreté en Europe pose avec force deux questions : celle d'une alternative à une société salariale qui se désagrège, sachant l'instabilité chronique d'une société fondée non plus sur le travail mais sur la seule distribution de droits civils, politiques et sociaux ; et celle, corrélative, du devenir de l'État-providence.


L'élimination de la pauvreté: les leçons à tirer des exemples de la Chine et de la Corée du Sud dans les années cinquante et soixante

Ponna Wignaraja

Cet article retrace la recherche de formules de développement qui dépassent la théorie et la pratique néoclassiques et marxistes traditionnelles. L'auteur examine deux profils de transition sociale dans des conditions inhabituelles - le passage au capitalisme en Corée et au socialisme en Chine dans les années cinquante et soixante -, qui diffèrent des tentatives faites en Amérique latine et en Europe orientale respectivement, et en tire des leçons pour les stratégies d'élimination de la pauvreté. Il conclut que, dans un cas comme dans l'autre, c'est une transformation très profonde qui avait été entreprise, et que des paradigmes du développement pertinents sur le plan culturel avaient été élaborés. L'État avait joué un rôle stratégique, et avait favorisé, par un soutien modulé, la libération des énergies créatrices de la population. Le nouveau processus d'accumulation engagé à la base de l'économie, qui comportait la redistribution des actifs, l'épargne, une nouvelle combinaison homme/nature/technologie et un effort pour permettre aux ruraux de conserver leur surplus par l'intermédiaire des organisations des pauvres, a contribué à l'élimination des pires formes de la pauvreté dans un laps de temps raisonnable. Ces deux cas montrent que les objectifs de la croissance, du développement humain et d'une plus grande équité, loin d'être nécessairement incompatibles, peuvent être atteints dans le cadre d'un processus de complémentarité.


L'élimination de la pauvreté en Asie du Sud - vers un nouveau paradigme

Shaikh Maqsood Ali et Susil Sirivardana

Cet article prend pour point de départ le rapport et les recommandations de la Commission sud-asiatique indépendante de la lutte contre la pauvreté, ainsi que le consensus historique des chefs d'État des pays de la SAARC qui, à leur réunion au Sommet de 1993, avaient adopté, à l'unanimité, des recommandations sur ce problème. Les auteurs exposent en détail le paradigme implicite du développement, issu de l'expérience sur le terrain, qui repose sur l'idée que pauvreté n'est pas vice et n'exclut pas l'efficience. Les deux expériences de réflexion et d'action stratégiques qui sont présentées peuvent aider à renforcer le processus de planification en faveur des pauvres et de mobilisation sociale dans le cadre d'une stratégie de transition pour éliminer la pauvreté. La première de ces expériences, baptisée « Janasaviya », se rattache à ce processus par plusieurs de ses éléments. Elle a été menée à Sri Lanka de 1989 à 1993, sous l'égide du pouvoir politique, et précédée de tout un travail inteme pour désapprendre ce que l'on croyait savoir des pauvres et redécouvrir leurs capacités. Le second cas est celui d'expériences conduites au Bangladesh pour tenter d'institutionnaliser le processus de planification en faveur des pauvres et de mobilisation sociale en en faisant le second volet de la stratégie d'ouverture économique.


La lutte des femmes pour l'équitee : un exemple indien

Nandini Azad

Cet article présente l'exemple d'un groupe de femmes qui ont réussi à échapper à une pauvreté allant jusqu'à la déshumanisation par un processus de mobilisation, de conscientisation et d'organisation. Ces femmes ont aussi surmonté les conséquences néfastes du système patriarcal et revendiqué les ressources auxquelles elles avaient droit. C'est une ONG, le Working Women's Forum (Forum des travailleuses), qui a joué dans tout cela le rôle de catalyseur. L'auteur met en évidence les éléments d'un processus d'accumulation nouveau qui est à la base de l'économie informelle et dont l'analyse montre comment leurs organisations ont aidé des femmes pauvres qui vivaient en deçà du seuil de pauvreté à le franchir, pour passer d'une survie précaire à des niveaux durables de développement économique et humain. Suivant une démarche globale, ces femmes pauvres ont épargné une partie de leurs maigres revenus, elles ont investi, créé des actifs, remboursé des emprunts, mis au service de leurs activités économiques des compétences techniques et des capacités de gestion, et intégré dans leur vie des dimensions sociales comme les soins de santé primaires, la protection de la famille ou l'alphabétisation. Avec leur épargne, elles ont créé leur propre banque, la Société de crédit du Forum des travailleuses. Ce processus est actuellement reproduit sur sa propre lancée dans beaucoup d'autres milieux urbains et ruraux pauvres à travers le pays.


Le problème de la répartition en Amérique latine

Adolpho Figueroa

On considère habituellement l'inégalité comme un problème d'éthique. L'étude qui suit tente de prouver qu'elle joue aussi un rôle central dans le fonctionnement de l'économie. Parce qu'elles n'ont pas été suffisamment attentives à cet aspect du problème, les théories économiques sont impuissantes à expliquer les situations d'instabilité sociale. L'équilibre économique a été identifié à l'équilibre social. On trouvera ci-après les principaux éléments d'une théorie économique de l'équilibre social, qui s'appuie sur le principe de l'équilibre distributif. La situation de l'Amérique latine dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix permet d'illustrer la validité de cette théorie. La baisse des investissements privés et la chute des salaires réels, sur fond de violence sociale, en confirment les prédictions. Une société qui souffre de trop d'inégalité est une société instable. Elle ne peut connaître ni croissance durable ni vraie démocratie.


La pauvreté en Amérique latine: analyse critique de trois études

Julio Boltvinik

L'article qui suit présente une évaluation critique des méthodes appliquées dans trois études récentes sur la pauvreté en Amérique latine : une étude CEPAL-PNUD, une autre de la Banque mondiale, une troisième du projet sur la pauvreté du PNUD. Pour les deux premières, on trouvera ici la démonstration des incohérences et des limites de la variante du seuil de pauvreté utilisée, de sorte que le seuil de pauvreté CEPAL-PNUD mesure la pauvreté alimentaire relative, tandis que celui de la Banque mondiale peut être interprété comme un seuil de dénutrition ou de survie physique. Ce seuil n'atteint que 28,5 % du seuil de pauvreté le plus couramment retenu au Mexique, et est inférieur au seuil de pauvreté extrême de l'étude CEPAL-PNUD. Quant au seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale, il n'a aucun sens. La méthode appliquée par le projet du PNUD, combinant le critère de seuil de pauvreté et celui des besoins essentiels non satisfaits (BENS), souffre également de certaines limites : le caractère mécanique de l'intégration des deux critères, source de redondances, le lien entre les niveaux de pauvreté par BENS relevés et le nombre d'indicateurs utilisé, et l'incapacité de quantifier la gravité de la pauvreté. Les résultats obtenus dans les trois cas font ensuite l'objet d'une analyse comparative.


1,2 milliard d'êtres humains: examen rétrospectif et prospectif de l'évolution démographique en Chine

Ma Jisen

Cet article montre comment le pays le plus peuplé du monde, où l'accroissement de la population était incontrôlé, est parvenu à le maîtriser et à le planifier. Mao Tsé-Toung avait besoin d'une population très nombreuse pour réaliser ses ambitions politiques, ce qui le conduisit à critiquer Ma Yinchu, qui préconisait la régulation des naissances. Le Grand Bond en avant se traduisit par trois années difficiles pendant lesquelles la Chine perdit plus de quarante millions de vies humaines. Il s'ensuivit, par réaction, un accroissement immodéré de la population, qui dépassa neuf cents millions d'habitants ; cet accroissement détermina le gouvernement chinois à appliquer sérieusement une politique de planification familiale à partir des années soixante-dix. Aujourd'hui, le projet de développement socio-économique de la Chine tient compte de la question démographique, et le gouvernement demande aux citoyens d'avoir « moins d'enfants pour vivre mieux plus vite ». L'auteur de cet article souligne cependant qu'il faudra prendre des mesures radicales si l'on ne veut pas que la population de la Chine dépasse 1,6 milliard d'habitants en 2050.


Le rôle des sciences sociales dans le processus de transformation en Europe centrale et orientale

Péter Tamási

Malgré l'abondance des études de sciences sociales consacrées à la transformation, nous savons très peu de choses de la mesure dans laquelle les conclusions de ces études sont utilisées et du contexte dans lequel les sciences sociales sont appliquées. Le présent article traite les thèmes suivants : 1. Comment les sciences sociales peuvent-elles favoriser le processus de transformation ? Les sciences sociales ont trois fonctions : mettre en évidence les processus véritablement à l'oeuvre ; aider à leur compréhension et au diagnostic des problèmes ; prévoir les tendances futures et imaginer les solutions qui s'offrent aux décideurs. 2. Les tensions entre chercheurs en sciences sociales et hommes politiques. Ces tensions tiennent essentiellement aux facteurs suivants : les hommes politiques veulent donner aux sciences sociales une fonction d'excuse ; les chercheurs procèdent selon une démarche critique tandis que les hommes politiques pensent en termes de hiérarchie ; les chercheurs ont une réflexion prospective alors que les hommes politiques s'intéressent surtout au court terme ; la compréhension du langage scientifique pose des problèmes. 3. La situation des sciences sociales. Celles-ci sont négligées, l'importance de leurs résultats n'est ni reconnue ni prise en compte. Le personnel scientifique a considérablement diminué, de même que le financement de la recherche. Cette contraction des ressources conduit à une situation de crise. Toutes les ressources de valeur encore présentes devraient être préservées, sinon les pertes seront si importantes qu'il faudra des décennies pour reconstituer un capital intellectuel valable, et sans l'aide des sciences sociales, la transformation est vouée à l'échec.


Pas assez d'eau pour tous ?

Anne Baer

L'eau, ressource de vie, n'a pas de substitut. Or, sous la pression démographique, le volume d'eau douce par habitant ne cesse de décroître. Une trentaine de pays connaissent déjà de sévères carences et une trentaine d'autres devraient les rejoindre dans les cinquante prochaines années. Ces pays sont souvent les plus pauvres de la planète, et surpopulation, sousdéveloppement et aridité s'y conjuguent implacablement. La distribution d'eau potable a progressé sur les trois dernières décennies de développement. Ces progrès sont remis en cause par la surexploitation et la pollution des aquiferes et des cours d'eau, ainsi que par l'urbanisation massive et les phénomènes de congestion qu'elle entraîne. La raréfaction de l'eau dans certains points chauds du globe fera éclater des conflits déjà latents. Pour éviter un scénario catastrophe, il faudra repenser la gestion des ressources hydriques aux niveaux local, régional et global, dans le sens de la préservation de ce capital millénaire. Une double stratégie s'impose : celles d'un ajustement de la fécondité combiné au développement de nouvelles sources d'approvisionnement en eau susceptibles de pourvoir aux besoins agricoles, industriels et domestiques de tous. Cette « révolution bleue » passera certainement par un plus large recours au dessalement de l'eau de mer.


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