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Quelques
réflexions sur la profession et la formation des architectes
Wolf Tochtermann
14 janvier 2002
„Le
métier d’architecte ne disparaîtra pas; plutôt
il se dispersera, se diffusera en un nombre
considérable de branches"
(LeCorbusier, 1928)
I.
La profession
Aucune
autre profession se pose, me semble-t-il, autant de questions sur son
rôle dans la société, ses responsabilités et
son devenir que celle des architectes.
Le
débat n’est pas nouveau, et les questions que nous nous posons
aujourd’hui, avaient été posées au sein du BAUHAUS
dans les années ’20 et dans bien d’autres institutions à
cette époque et, d’une manière plus aigue, après
la Deuxième Guerre mondiale et tout particulièrement à
la fin des années ’60.
Certains
ont vu en l’architecte avant tout un artiste, voire un visionnaire, inventeur
de formes, qui réalise les produits de son imagination en vue d’embellir
notre environnement et notre cadre de vie; d’autres ont vu en lui plutôt
un technicien qui est capable de maîtriser les technologies à
la pointe du progrès. D’autres encore l’ont considéré
comme le grand organisateur de l’espace, un "chef d’orchestre", qui décide
pratiquement de l’ensemble des interventions nécessaires pour réaliser
un bâtiment, concevoir une ville, aménager le territoire.
En
fait, nous n’avons toujours pas une vision précise des tâches
qui nous incombent et qui pourraient être les nôtres dans
la société ou plutôt dans les différentes sociétés
qui caractérisent les différentes cultures à travers
le monde - malgré les tendances à la globalisation et à
l’universalisme que nous évoquons très volontiers.
La
question reste donc posée, et les réponses données
varient d’un pays à l’autre, même si la profession "fonctionne"
selon les mêmes critères dans tous les pays où elle
existe, qu’ils soient industrialisés ou en voie de développement.
Nous
nous demandons cependant, si l’intervention de l’architecte ne peut ou
ne doit pas être élargie à des domaines qui, traditionnellement,
ne sont ne sont pas couverts par la profession. En effet, certaines activités
lancées par l’UIA, souvent d’ailleurs avec le concours de l’UNESCO,
ont prouvé, même si leur impact est encore insuffisant, que
les architectes sont parfaitement capables de se pencher sur des problèmes
liés par exemple au thème de „architecture et eau" (2000),
de "architecture et pauvreté" (1998), ou de considérer des
programmes de formation en vue d’améliorer des "kampungs" (1981)
ou le rôle de l’architecte comme "facilitateur" (the architect as
an enabler), c’est-à-dire l’architecte qui assiste les habitants
dans leurs efforts d’améliorer leur cadre de vie. Il s’agit là
incontestablement de thèmes étroitement liés à
la problématique du développement.
Certes,
il existe de nombreuses initiatives, souvent à caractère
local, qui ne sont guère connues et rarement reflétées
dans les programmes de formation des architectes.
Malgré
ces initiatives qui méritent notre attention, nous ne pouvons pas
ignorer qu’une grande partie de la production du cadre bâti et de
l’habitat en général est due à l’initiative et au
travail des habitants, qui sont les "bâtisseurs" de villes entières
se développant "illégalement" autour des grandes agglomérations
en Afrique, en Asie et en Amérique.
Le
regretté Jorge Hardoy, urbaniste et historien de la ville, était
sans doute parmi les premiers à reconnaître que "les pauvres
sont les urbanistes de l’Amérique latine", constat qui est également
vrai pour d’autres régions. Il n’est donc pas étonnant que
la contribution de l’architecte soit reconnue particulièrement
faible dans le contexte du développement.
On
peut estimer que, dans la longue chaîne des décisions à
prendre concernant le cadre bâti ou l’aménagement urbain
ou régional, trop peu des décisions essentielles dépendent
de l’architecte. Il devrait, plus que par le passé, être
impliqué dans les décisions politiques et administratives
qui se prennent d’habitude en amont et sans sa participation. Par conséquent,
il devrait davantage agir dans la "mouvance politique", à des niveaux
différents, mais surtout au niveau local. Peut-être le programme
initié par l’UNESCO en 2000 sur la formation des "professionnels
de la ville" pourrait-il avoir un impact, car il cherche à promouvoir
la "durabilité sociale", le partenariat, le décloisonnement
des disciplines et, surtout, à reformuler les politiques urbaines
et à prendre en compte l’expression des habitants et les groupes
sociaux de la ville.
II.
La formation
Dans
un article publié par l’EXPRESS en février 1992 sur les
écoles d’architecture en France, Jean Nouvel constate que "l’enseignement
est déconnecté de la réalité. Parce qu’il
fabrique toujours à peu près les mêmes profils. [...]
La profession se dirige vers une division du travail. Il faut l’assumer.
Avoir le courage de voir les choses en face." Dans le même numéro,
Christian de Portzamparc: "L’enseignement de l’architecture? Il est bien
malade." Et Roland Castro: "L’architecture reste le parent pauvre de l’enseignement.
Résultat de la vieille haine de la techno-structure contre les
artistes.", et, plus loin, "[...] De facon générale, il
n’y a pas, à l’intérieur des écoles, les moyens de
maturation intellectuelle des projets."
L’éveil
intellectuel devrait, par contre, être le premier objectif de toute
école d’architecture. Elle devrait pouvoir former tous les étudiants
et non pas seulement les meilleurs parmi eux. Or, beaucoup d’écoles
fonctionnent dans un isolement quasi total, avec un corps d’enseignant
souvent hétérogène qui n’est que rarement en mesure
de formuler un vrai programme permettant à l’étudiant de
suivre une filière aboutissant à un profil professionnel
précis. Les écoles d’architecture éprouvent souvent
d’énormes difficultés à construire un pont entre
le savoir qu’elles transmettent et la pratique de la création.
On constate par ailleurs que l’enseignement est inadapté parce
qu’il est fondé sur l’idée unique du projet, de la composition
architecturale, qui s’avère trop limitative, surtout quand on exige
de la profession de se transformer d’une manière permanente, tout
comme la société qu’elle est appelée à servir,
et compte tenu des nouvelles tâches identifiées.
On
a tôt et souvent réclamé la diversification des profils
professionnels - au détriment de l’architecte-généraliste.
La recherche et l’enseignement, tout comme l’urbanisme et l’aménagement
du territoire, la technologie et la gestion, la réhabilitation
et la conservation, sont, parmi d’autres, autant de sujets de spécialisation
et de diversification pour la profession. Ils devraient logiquement correspondre
à des filières précises dans les programmes des études
et aboutir à des profils de qualification clairement définis.
"Le contenu des études, le dosage des programmes, l’intégration
des connaissances, la complémentarité des aptitudes, le
travail en équipe, cesseront d’être des casse-tête
insolubles quand les écoles d’architecture daigneront reconnaître
l’existence de ces branches et la nécessité de s’y préparer."
(Claude Schnaidt, 1975).
Certains
passages du rapport de la réunion d’expert que l’UNESCO avait organisé
en 1970 sur la formation des architectes, restent parfaitement valables
aujourd’hui:
"Ce
qui caractérise surtout les étudiants à leur entrée
à l’université, [...] c’est qu’ils ont appris à exercer
leur mémoire et que seuls quelques élus ont une certaine
expérience de l’analyse. Presque aucun n’a été encouragé
à s’attaquer à la résolution des problèmes.
[...] Une des tâches cruciales au stade préliminaire de la
formation des architectes est de réorienter les étudiants
vers la résolution des problèmes pour les mettre en mesure
d’aborder des questions complexes et d’en faire la synthèse. [...]
Il est essentiel que les étudiants acceptent cette facon de voir.
Cela une fois acquis, les étudiants assimileront les faits nouveaux
et les disciplines nouvelles, non pas comme des fins en soi, mais comme
des instruments supplémentaires leur permettant d’aborder des problèmes
plus importants."
"L’éducation
est un processus dynamique; la politique, les attitudes et les techniques
adoptées en matière de formation des architectes devraient
en tenir compte." Des programmes proposant différentes filières
pourraient être concus de manière à prévoir
plusieurs niveaux ou cycles facilitant ainsi des entrées et des
sorties à des niveaux différents qui correspondent à
des compétences différentes.
"La
conception de vastes projets implique notamment l’adoption d’une attitude
plus scientifique si l’on veut éviter des erreurs fort coûteuses.
Pour que les décisions soient fondées, il faut élargir
la base disciplinaire et l’enrichir par l’introduction d’instruments et
de méthodes empruntés à d’autres disciplines. Il
faut que l’étudiant comprenne les structures sociales et politiques
fondamentales et qu’il s’en préoccupe; il doit aussi être
capable d’imaginer des sociétés futures."
"On
a soulevé à maintes reprises le problème de la formation
du personnel enseignant. Etant donné la rapidité avec laquelle
évoluent leurs structures, leurs méthodes et leurs programmes
d’études, les écoles d’architecture doivent toutes se préoccuper
spécialement de la formation des professeurs d’architecture, qui
devront acquérir souplesse et adaptabilité tant sur le plan
des attitudes que sur celui des compétences techniques. [...] Il
faut bien se rendre à l’évidence que l’enseignement de l’architecture
est aujourd’hui un domaine hautement complexe auquel il faut se consacrer
autant qu’à tout autre secteur de l’architecture."
Enfin,
„les débats ont permis de dégager les principes et objectifs
suivants, qui peuvent être considérés comme les éléments
de base de la formation des architectes: structure multidisciplinaire
des programmes des études, nécessité de maintenir
une certaine souplesse et des possibilités de changement, coopération
entre enseignants et étudiants, compréhension sociale, politique
et culturelle, compétence scientifique, développement des
qualités professionnelles, aptitude à concevoir les modèles
nouveaux de l’avenir."
Wolf
Tochtermann
Architecte Urbaniste
Ancien Directeur de l’Unité Habitats Humains de l’UNESCO
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