UNESCO Social and Human Sciences
 
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Conférence sur la Gestion des transformations sociales (MOST)
dans la région des Etats arabes

Tunis, Tunisie
26-28 février 1996

RAPPORT FINAL
et
CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS

Egalement disponible en anglais

Table des Matières

Première partie - Rapport final

Ouverture de la Conférence
Thème 1 : La gestion du changement dans les sociétés multi-culturelles et multi-ethniques dans les Etats arabes
Thème 2 : Les villes comme lieux de transformations sociales accélérées dans les Etats arabes
Les sciences sociales dans les Etats arabes
Thème 3 : La gestion locale et régionale des transformations économiques, technologiques et environnementales dans les Etats arabes
Session de clôture

Partie II - Conclusions et Recommandations

Annexes:
1. Programme
2. Liste de participants


PREMIERE PARTIE - RAPPORT FINAL

OUVERTURE DE LA CONFERENCE

La Conférence du programme de Gestion des Transformations Sociales (MOST) dans la région des Etats arabes a été organisée par l'UNESCO à Tunis du 26 au 28 février 1996, en collaboration avec le Ministère des Affaires Sociales de Tunisie, à l'aimable invitation du gouvernement tunisien. La Conférence a réuni des représentants d'organisations gouvernementales et non-gouvernementales, d'organisations internationales, de fondations, d'universités et d'instituts de recherche des pays arabes et d'Europe (voir Annexe 1 - Liste des participants).

Un discours de bienvenue a été donné par Mr Mohammed Jegham, Ministre de l'Intérieur de la République de Tunisie. Les remarques d'introduction ont été faites par M. Sadok Rabah du Ministère tunisien des Affaires Sociales, M. Abdelhamid Escheikh, Ambassadeur de la Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'UNESCO, et M. Ali Kazancigil, Secrétaire Exécutif de MOST.

La Conférence a ensuite élu les membres du bureau dont la liste suit:

Président:
Mr Hatem Kotraine
Vice-Présidents:
Ms Fatima Charafeddine
Mr Salah Jemely
Rapporteurs:
Mr Jean Hannoyer
Mr Hafedh Sethom
Mr Abdelkader Zghal

Dans ses remarques d'ouverture, le Président a présenté l'ordre du jour de la Conférence (Annexe 1) et les quatre thèmes de discussion. Le représentant de l'UNESCO, le Secrétaire Exécutif de MOST, a ensuite donné un aperçu du programme MOST, décrivant sa gestation et ses objectifs ainsi que son but principal, à savoir créer des liens entre le monde de la recherche et celui de l'élaboration des politiques. Il a décrit les trois activités principales de MOST: premièrement, engager des chercheurs et des académiciens basés localement dans l'élaboration de programmes de recherche; deuxièmement, le développement de thèmes pertinents et la production de textes et de documents de travail; et troisièmement, la transmission d'expertise aux décideurs. Pour soutenir cet effort, on a souligné qu'il était important que les chercheurs respectent et préservent l'autonomie de la recherche, et que les chercheurs comprennent l'optique des décideurs et les contraintes sous lesquelles ces derniers opèrent.


THEME 1 : LA GESTION DU CHANGEMENT DANS LES SOCIETES MULTI-CULTURELLES ET MULTI-ETHNIQUES DANS LES ETATS ARABES

La contribution-clé de cette session a été la communication du Dr Saad Eddine Ibrahim, Directeur du Centre Ibn-Khaldoun pour les études de développement au Caire (Ibn Khaldoun Centre for Development Studies), intitulée "Bonne et mauvaise gestion de la diversité: le cas des conflits ethniques et de l'édification d'Etat dans le monde arabe" (Management and Mismanagement of Diversity: the Case of Ethnic Conflict and State-Building in the Arab World). En l'absence de l'auteur, c'est M. Ali Kazancigil qui a retracé les grandes lignes de sa communication pour les participants.

Dans sa communication, M. Saad Eddin Ibrahim observait qu'aujourd'hui, les conflits ethniques/confessionnels intra-étatiques constituaient la grande majorité des guerres à travers le monde, et plus particulièrement dans le monde arabe. La disproportion entre les conflits ethniques et les conflits inter-étatiques dans le monde arabe est encore plus surprenante si l'on considère la démographie socioculturelle de cette région. En effet, que l'on considère la race, la religion, la confession ou la langue, le monde arabe est l'une des régions les plus homogènes ethniquement, en ce sens que les populations des Etats arabes sont composées en grande majorité de musulmans de langue arabe.

De plus, les Etats arabes ont eu à déplorer une part disproportionnée des guerres dans le monde durant ces dernières cinquante années. La question de l'ethnicité - qui peut être comprise ici dans un sens plus large, comprenant entre autres les identités d'ordre confessionnel - est donc d'une importance primordiale dans le monde arabe et devrait en principe constituer un axe de recherche majeur pour les chercheurs arabes.

Ceci n'a cependant pas été le cas, malgré la place centrale qu'occupe l'identité dans le discours politique arabe. La question ethnique - ou la problématique de l'identité - a reçu peu d'attention de la part des universitaires arabes. Cette question était quasiment taboue puisque le discours portant sur ce sujet a été dominé par les idéologies concurrentes de nationalisme et d'islamisme pan-arabes, toutes deux passant sous silence ou reniant l'existence ou la légitimité de sous-identités ethniques ou confessionnelles. De même, ces deux idéologies ne reconnaissent pas le fait que des individus du monde arabe puissent avoir simultanément plusieurs identités ou sous-identités, la qualité d'Arabe ou de musulman n'étant dans ce cas qu'une composante parmi d'autres de leur identité. D'après Saad Eddin Ibrahim, les Etats arabes, en forgeant leur identité politico-culturelle, se sont surtout attachés à concilier des dichotomies existantes, à savoir patriotisme national (wataniyya) et nationalisme arabe (qawmiyya), ainsi que religion et sécularisme/laïcisme, encore que la majorité de ces Etats ne prennent pas clairement parti.

L'auteur a examiné la manière dont l'appartenance ethnique et la politique se sont influencées mutuellement dans le monde arabe au cours de ce siècle, en insistant particulièrement sur le fait que l'intervention des grandes puissances a exacerbé certains conflits ethniques latents, ou semé les germes de problèmes futurs. Il a aussi relevé que les intérêts des minorités étaient bien représentés pendant la période de libéralisme relatif qu'un certain nombre d'Etats ont connu entre les années 20 et les années 50. En fait, le statut des minorités ethniques a commencé à se détériorer lors de la montée du nationalisme arabe et de l'avènement de régimes autoritaires soutenus par des militaires et souvent dominés par des minorités ethniques ou régionales.

L'auteur a souligné qu'aujourd'hui la question ethnique était l'un des défis les plus graves que les Etats arabes aient à relever et a conclu en affirmant que les questions relatives à l'identité ne pouvaient être gérées en l'absence de démocratie. Une politique participative, sous-tendue d'une vie associative dense - à savoir une société civile prospère - est d'après lui la manière la plus efficace de gérer des sociétés pluri-ethniques. Il a ajouté que les Etats de cette région devraient considérer une organisation de type fédéral comme une option qui pourrait être une version actualisée du système Millet de l'époque ottomane.

Cette communication a clairement posé la question de la démocratie et des droits de la société civile, et a proposé d'aborder le problème du conflit ethnique par le biais d'une réforme institutionnelle.

"Le changement social au Liban après la guerre récente et les perspectives d'une solution" (en arabe) a été présenté par Mme Fatima Charafeddine et a abordé certains des thèmes traités dans la communication précédente. Elle a indiqué que les forces centrifuges, qui ont toujours été latentes dans la société libanaise, ont été exacerbées par la guerre civile de ce pays, menant à l'effondrement des institutions d'intégration modernes. Cette guerre de quinze ans a joué un rôle pernicieux en aggravant les problèmes à l'origine même de l'éclatement de la guerre, et en entraînant également des changements sociaux de grande envergure. Au déclin économique provoqué par la guerre dans tous les secteurs du développement, conduisant à une chute absolue de la qualité de vie des classes moyennes et inférieures et provoquant une augmentation de l'inégalité dans la distribution des richesses, s'ajoute une division du pays en zones géographiques définies par l'homogénéité confessionnelle, ainsi qu'un affaiblissement du pouvoir central au bénéfice de forces et d'institutions basées sur la confession. La guerre a aggravé la question confessionnelle et a vu l'apparition de toute une série d'associations basées sur l'appartenance confessionnelle pour combler le vide laissé par l'effondrement de l'Etat libanais.

Depuis la fin de la guerre, au début des années 90, l'Etat libanais tente de se ré-édifier, de rétablir un sentiment d'intégrité nationale et de promouvoir la croissance économique et la cohésion sociale. Pour l'auteur, qui reconnaît ces objectifs comme étant nécessaires et nobles, les autorités libanaises accordent trop d'importance aux solutions "libérales" qui confèrent un rôle prédominant au secteur privé. D'après elle, le secteur privé ne possède pas la vision à long terme que seul l'Etat peut apporter. On a insisté sur le fait que l'intégration nationale et le développement économique au Liban doivent être menés par un Etat central fort. Ce dont le Liban a besoin, c'est d'une sorte d'Etat-providence. De tout façon, le seul moyen de gérer les problèmes sociaux au Liban passe par la démocratie, un Etat de droit, une planification sociale et économique, ainsi que par une administration efficace et non corrompue. Des centres de recherche devraient se consacrer à ces préoccupations. Ces centres travailleraient non seulement au niveau national mais aussi au niveau régional afin de trouver des solutions à des problèmes communs.

La communication de l'Association Arabe de Sociologie a été présentée par M. Tahar Labib qui a utilisé l'expression "repli identitaire" pour décrire la situation au Liban. Cette expression n'a pas été employée dans le cadre du débat sur les sociétés multi-ethniques mais plutôt comme un avertissement de ce qui pourrait arriver à la nouvelle génération d'étudiants du monde arabe, confrontés à la crise de son système éducatif et risquant d'être attirés par les mouvements islamistes. L'Association Arabe de Sociologie a évoqué deux thèmes qui ont présenté un intérêt particulier pour ses membres au cours de ces dernières années. Le premier se situe autour des concepts de société civile, de transition démocratique, de tolérance et de gestion négociée des crises sociales. Le second concerne la relation entre l'identité et l'altérité, et donne la prééminence à la question de savoir comment les Arabes construisent des images de l'Autre. L'Association Arabe de Sociologie a proposé la création d'un institut régional de sciences sociales afin de promouvoir une formation théorique et pratique, et pour faciliter les échanges aussi bien au niveau inter-arabe qu'avec la communauté internationale des sciences sociales.

En se basant sur ses observations, l'Association Arabe de Sociologie a proposé deux projets au programme MOST: le premier est un projet de recherche sur la « gestion négociée des crises sociales: les concepts de tolérance et les pactes de réconciliation sociale »; le second est un projet de séminaire inter-régional pour la formation de jeunes sociologues.

Au cours du débat qui a suivi, des questions liées aux sociétés multi-ethniques et multi-culturelles ont été soulevées à plusieurs reprises, souvent indirectement et alors que d'autres problèmes étaient évoqués. Pour l'un des participants, la question de l´ethnicité était obscurcie à dessein et souvent évitée par les chercheurs universitaires, soit pour des raisons idéologiques, soit à cause de l'agitation que ne manquerait pas de susciter la violation de tels tabous. Dans ce contexte, la démocratie fournit les meilleurs moyens institutionnels pour évaluer les problèmes d´un pays et résoudre pacifiquement un conflit.

Un autre participant, tout en admettant l'existence de différences culturelles et sociales dans le monde arabe, pense qu'on ne devrait pas accorder d'importance particulière aux variables « religion » et « ethnicité ». D'après lui, la considération impérative devrait être l'unité arabe, objectif qui a été exprimé par de nombreux gouvernements de la région.

Le thème de l'unité arabe ne recevant pas d´écho particulier, un conférencier s'est interrogé sur l´utilité de débattre de questions ethniques dans des sociétés relativement homogènes, comme par exemple la Tunisie. Il a conclu qu'un tel débat était néanmoins pertinent compte tenu du fait que les peuples arabes vivent dans une culture qui a tendance à se globaliser. Avec les mouvements de population transfrontaliers, l'afflux de touristes, l'influence de modèles culturels étrangers, etc., il est important que les arabes soient conscients de leur identité propre. Il est naturel que les intellectuels et les universitaires arabes souhaitent ouvrir leur civilisation à d'autres, mais ils devraient se garder d'oublier leurs responsabilités vis-à-vis de leur société et de ses valeurs morales.

Le thème de l'identité a été évoqué à plusieurs reprises. On a remarqué que le monde arabe apportait une contribution de plus en plus marginale à la production globale de connaissances scientifiques et se situait toujours plus loin derrière le reste du monde dans ce domaine, comme dans d'autres. Ce retard de plus en plus critique est intimement lié à la crise multiforme que traverse actuellement la région, et qui est particulièrement aiguë dans le domaine de la culture et de l'identité. Le sentiment que le monde arabe se laisse distancer par la globalisation a accentué le "repli identitaire" évoqué précédemment.

Un participant a émis l'idée qu'étant donné l'importance de la question de l'identité dans le monde arabo-musulman, il serait peut-être utile d'élargir ou d'étendre la notion d'ethnicité afin d'y inclure les différentes identités fortement ressenties par les individus de même appartenance ethnique et confessionnelle. On pense ici à la vraie fracture, particulièrement aiguë dans les pays du Maghreb, qui oppose des individus aux conceptions dites "modernistes" et "laïques" (par exemple les francophones orientés vers l'Europe) à une grande partie de la société qui négocie son passage vers la modernité (principalement arabophone et moins attirée par l'Ouest) et qui octroie une place prépondérante à l'Islam dans sa hiérarchie d'identités. Cette fracture fait surgir le même genre de questions que dans des sociétés ethniquement ou confessionnellement divisées, comme par exemple: quels genres d'institutions (y compris les systèmes légaux) pourraient permettre aux individus de préserver le mieux possible leur particularité culturelle et leur mode de vie, tout en restant des citoyens à part entière.

Dans ses remarques, le rapporteur de session a observé que la question de l'exacerbation communautaire introduisait plusieurs dimensions, parmi lesquelles une dimension identitaire, une dimension sociale (la production de l'Altérité) ainsi qu'une dimension concernant la relation avec le pouvoir. Un des participants a déclaré qu'il n'existait pas de consensus sur la question de l'ethnicité et a affirmé que les chercheurs arabes n'avaient tout simplement pas abordé ce sujet. Il a été évité scrupuleusement, a-t-il soutenu, étant donné que la communauté universitaire arabe a largement souscrit aux idéologies dominantes en la matière. Deux conférenciers ont soutenu que les identités n'étaient pas innées mais représentaient une construction sociale qui évoluait avec le temps. De plus, comme l'a indiqué l'un d'entre eux, le monde arabe n'est pas le seul dans lequel on puisse percevoir une crise culturelle et identitaire. En effet, plusieurs sociétés à travers le monde sont confrontées à des problèmes identiques. On devrait donc encourager les chercheurs arabes à adopter une approche large et comparative lorsqu'ils traitent de la question culturelle/d'identité.


THEME 2 : LES VILLES COMME LIEUX DE TRANSFORMATIONS SOCIALES ACCELEREES DANS LES ETATS ARABES

Deux communications-clé ont été faites au cours de cette session. L'auteur de la première, intitulée "Urbanisation et recherche urbaine dans le monde arabe", est M. Mostafa Kharoufi. L'objectif de cette communication était de brosser un tableau de l'état de la recherche sur les villes arabes, en relation avec le degré d'urbanisation du monde arabe. L'auteur a basé cette synthèse sur un travail mené par le Global Urban Research Initiative (GURI), un réseau international qui regroupe treize centres de recherche des pays en développement, financé par la Fondation Ford.

L'auteur a commencé par souligner l'extraordinaire essor des villes qui caractérise le monde arabe aujourd'hui, ainsi que les nombreux changements dus à l'urbanisation. Sur une population de 200 millions d'habitants, environ la moitié est constituée de citadins, ce qui place le monde arabe au deuxième rang des pays en développement - après l'Amérique Latine - pour son taux d'urbanisation. Cette urbanisation accélérée est un phénomène durable qui se prolongera certainement dans les prochaines décennies car elle est liée à un taux d'accroissement naturel élevé (conséquence d'une natalité importante et d'une mortalité en baisse au cours des dernières décennies) et à une pression migratoire constante des milieux ruraux, ces deux facteurs étant communs à la plupart des pays en développement.

Deux ensembles géographiques ont été distingués. Le premier, où le taux d'urbanisation est particulièrement élevé - supérieur à 70% -, comprend principalement les Etats producteurs de pétrole de la péninsule arabique. Faiblement peuplée et disposant d'une base agricole limitée, cette région a subi l'afflux de travailleurs étrangers en provenance de pays arabes et d'autres régions du monde dont la majeure partie c'est concentrée dans les villes. Le second ensemble regroupe les pays dans lesquels l'urbanisation n'a pas totalement éclipsé le monde rural et où l'agriculture demeure un secteur important de l'économie. Dans les pays du second groupe - l'Egypte, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie - le rythme des migrations des zones rurales vers les grandes villes - par exemple Le Caire, Casablanca, Alger, Tunis - s'est ralenti depuis les années 70, et la migration se fait de plus en plus vers les petites et moyennes villes. Ces dernières ont acquis un certain dynamisme dû en partie à ces changements dans les schémas migratoires.

La forte croissance des villes arabes s'est accompagnée d'un intérêt accru pour les thèmes urbains de la part des chercheurs arabes, particulièrement depuis les années 70. La recherche urbaine s'est intéressée à toute une série de questions physiques, économiques, sociales et culturelles. L'intérêt des milieux officiels pour le thème urbain s'est accru parallèlement à l'aggravation de problèmes socio-politiques liés à la croissance urbaine, et a débouché sur la création de commissions rassemblant des décideurs, des planificateurs et des experts en tous genres afin de débattre des questions urbaines.

Cette communication a présenté neuf thèmes-clés, peu abordés par la recherche urbaine sur le monde arabe mais qui requièrent cependant davantage d'attention de la part des experts et des hommes de terrain. Ces thèmes sont les suivants:

* Les mouvements sociaux urbains, dont les vecteurs sont aussi bien les classes moyennes que la couche populaire à la périphérie des villes. Les mouvements sociaux urbains sont apparus en réponse aux crises et aux transformations qui s'opèrent au sein de la société comme le chômage de diplômés, la baisse des revenus et surtout le blocage de la mobilité sociale. Les mouvements sociaux urbains sont animés par une série d'orientations idéologiques et sont une composante importante de la société civile en formation.

* La gestion des villes. C'est une préoccupation qui n'a cessé de prendre de l'importance pour les décideurs qui ont accordé une attention croissante à la décentralisation, et qui ont tenté d'impliquer davantage la population citadine - c'est-à-dire la société civile urbaine - dans la gestion des villes.

* Marginalité et intégration. Celles-ci concernent plus particulièrement les migrants ruraux et autres couches populaires à la périphérie urbaine qui ont vu leur difficile intégration dans le tissu urbain s'aggraver avec la crise, les plans d'ajustement structurel et les changements dus à la globalisation. Le spectre de la marginalisation, avec toutes les conséquences sociales et politiques qu'elle entraîne, menace une partie croissante de la population urbaine.

* Les crises urbaines. Cette notion regroupe un large éventail de problèmes complexes et fragmentaires qui se manifestent différemment d'un milieu à l'autre. Sont comprises ici les crises du logement, des transports publics, la pauvreté, etc.

* Le secteur informel. Alors que le nombre de demandeurs d'emploi dans les villes arabes augmente continuellement, dépassant la capacité d'absorption de l'économie formelle, l'activité dans le secteur informel prend une importance croissante. L'étude du secteur informel nous permettrait de comprendre la manière dont des individus peu qualifiés s'intègrent dans l'économie urbaine et le tissu de la vie urbaine.

* L'habitat clandestin. Celui-ci est devenu un problème grave dans la plupart des grandes villes arabes où la pénurie de logements abordables a conduit un grand nombre de personnes démunies, et particulièrement des migrants en provenance des zones rurales, à trouver refuge de manière permanente sur des emplacements et des sites sur lesquels l'habitation n'est pas autorisée par la loi ou par d'autres régulations, comme les bidonvilles et les cimetières.

* Les vieux centre-villes. Les médinas, casbahs, et autres centres historiques des villes arabes souffrent tous de problèmes similaires, à savoir la surpopulation, la détérioration des bâtiments, la vétusté et l'inadéquation des infrastructures. Ces quartiers représentent non seulement un important patrimoine culturel et historique en péril, mais leur tissu social subit des tensions qui sont une conséquence de l'introduction de modèles contemporains d'organisation urbaine.

* Migration et urbanisation dans les petites et moyennes villes. Comme mentionné plus haut, la migration rurale est de plus en plus orientée vers des centres urbains plus petits, particulièrement des villes et des villages situés à proximité des grandes métropoles. Ceci change non seulement le caractère de la migration rurale-urbaine mais aussi la nature de l'urbanisation dans le monde arabe plus généralement.

* Mouvements migratoires forcés. Ces dernières années, bon nombre de conflits intra et inter-étatiques ont provoqué des déplacements de populations. Ce genre de mouvements migratoires, issus de crises politiques, a eu des conséquences majeures sur les villes et l'économie urbaine à travers le monde arabe.

La seconde contribution-clé de cette session était la communication de M. Hafedh Sethom, intitulée "Les villes comme lieux de transformations sociales accélérées dans les Etats arabes". Trois niveaux d'urbanisation y sont distingués dans le monde arabe: les pays faiblement urbanisés (10-25%, comme le Soudan, le Yémen et le Sultanat d'Oman) dont la société demeure traditionnelle et qui sont caractérisés par une faible pénétration de l'économie moderne; les pays à urbanisation modérée (42-59%, comme le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte et la Syrie) dont la civilisation urbaine remonte à plusieurs siècles; les pays fortement urbanisés (66-94%, comme l'Arabie Saoudite, les Etats du Golfe, l'Iraq, la Jordanie) dont les économies dépendent directement ou indirectement du pétrole.

L'auteur a ensuite décrit trois caractéristiques de l'explosion urbaine dans le monde arabe au cours des cinq dernières décennies. La première, qui concerne principalement les pays du Maghreb, est l'appropriation par les colons d'une partie des meilleures terres agricoles. Bien que ces faits soient antérieurs à l'accès à l'indépendance de ces pays, ils ont eu des effets durables, une grande partie des paysans ayant été dépossédée de ses terres. De plus, ces pays ont été confrontés relativement tôt à l'introduction de techniques agricoles modernes et à la mécanisation, ce qui a réduit d'autant plus la demande en main-d'oeuvre agricole. La population rurale excédentaire a par conséquent émigré vers les zones urbaines.

Une deuxième caractéristique est la prédominance de l'économie pétrolière dans les Etats de la péninsule arabique. La rente pétrolière qui revenait au pouvoir central a été investie principalement dans les villes, les transformant en pôles d'attraction pour la population rurale (ainsi que pour les travailleurs migrants étrangers). La population, en grande partie nomade, a donc été progressivement sédentarisée à la suite du boom pétrolier.

La troisième caractéristique est l'absence, depuis la décolonisation, de "solution miracle" aux problèmes de l'exode rural et du retard économique. Les réformes agraires instituées à travers le monde arabe des années 50 aux années 70 ne sont parvenues ni à augmenter la productivité agricole, ni à créer des emplois ou à produire un véritable développement rural. En fait, ces réformes ont souvent eu des effets destructeurs sur la région (par exemple en Algérie et en Irak), marginalisant le secteur agricole et favorisant les villes. Le manque d'investissements dans l'agriculture a contribué à l'exode rural et a eu un impact négatif sur la production agricole, à tel point qu'un bon nombre de pays arabes sont devenus des importateurs nets de denrées alimentaires. Comme l'a indiqué l'auteur, il y a des liens étroits entre une bonne gestion des villes et un développement rural efficace. Pour gérer des villes convenablement, il faut éviter un exode rural excessif et désordonné. La crise urbaine ne peut être atténuée si des migrants ruraux au chômage continuent d'affluer dans des villes qui ne sont pas assez bien équipées pour les accueillir.

Dans la seconde partie de sa communication, l'auteur a énuméré les quatre manifestations principales de l'explosion urbaine. La première est le chômage urbain et la crise du marché de l'emploi. La croissance rapide de la population urbaine, sans croissance économique concomitante, a engendré le sous-emploi, le chômage et le développement d'un secteur informel important qui repose en grande partie sur des activités précaires et "parasitaires". La crise du marché de l'emploi est d'autant plus grave que les capitaux privés ont tendance à être investis presque exclusivement dans la spéculation foncière et la consommation de luxe plutôt que dans les secteurs productifs. Seuls les riches Etats pétroliers de la péninsule arabique, l'Iraq et la Libye, ont pu éviter le fléau du chômage urbain.

La seconde manifestation de l'explosion urbaine est la crise du logement ainsi que la "ruralisation" des médinas et l'apparition de bidonvilles à la périphérie des villes. L'exode rural a entraîné une forte demande de logements qui dépasse de loin l'offre. Ce marché du logement restreint a fait monter les prix, rendant les logements disponibles inabordables pour tous sauf pour la couche aisée de la population. Ceci intensifie la spéculation foncière au centre et à la périphérie des villes, et éloigne par conséquent la couche populaire du centre-ville ainsi que de son lieu de travail.

La troisième manifestation est la crise du transport urbain. Les systèmes de transport public et les rues des villes ont été envahis par l'explosion de la population, entraînant des embouteillages constants dans la plupart des villes arabes. Des équipements de transport en commun usés ne peuvent venir à bout du nombre de passagers, tout comme les routes en mauvais état ne peuvent supporter la masse de véhicules circulant à travers les villes. Le temps nécessaire pour aller d'un point de la ville à un autre continue d'augmenter. Pour tenter d'améliorer la situation les autorités publiques n'ont qu'un rayon d'action limité, les solutions onéreuses dépassant souvent leurs moyens. Des améliorations ont néanmoins été apportées dans quelques villes arabes comme Tunis, avec le nouveau réseau de tramway et Le Caire, avec la construction du métro.

La quatrième manifestation est la dégradation de la qualité de la vie urbaine. La surpopulation, le chômage et le sous-emploi ont eu pour conséquence une augmentation des niveaux de pauvreté absolue et des problèmes sociaux attenants (mendicité, délits…), ceux-ci pouvant souvent avoir des conséquences politiques sérieuses (émeutes urbaines, bases pour la multiplication de mouvements extrémistes…). Le délabrement des infrastructures a engendré des égouts à ciel ouvert et des coupures d'eau. La pollution et les ordures non collectées ont atteint des niveaux intolérables. De plus, l'exode rural a bouleversé les structures et les normes sociales traditionnelles, conduisant à un sentiment d'anomie de la part des citadins.

En conclusion, cette communication suggère quatre lignes de conduite qui visent à désamorcer ces situations explosives et à endiguer la nature chaotique de l'urbanisation. Une première ligne de conduite serait d'investir dans l'agriculture de manière à assurer l'autosuffisance alimentaire et à contenir l'exode rural. Beaucoup de choses devraient être entreprises dans ce but, à savoir empêcher que la croissance des périphéries urbaines n'engloutisse des terres fertiles et faciliter l'accès au crédit aux agriculteurs plutôt qu'aux citadins. Une seconde ligne de conduite serait d'adopter une stratégie industrielle équilibrée et adaptée aux besoins du pays. On devrait en particulier encourager l'investissement industriel et la production à se faire dans des secteurs orientés vers l'agriculture. Troisièmement, les autorités publiques devraient engager un programme d'investissement pour améliorer l'infrastructure et les services dans les zones rurales et urbaines. Ceux-ci comprennent le logement rural, le transport, l'accès à l'électricité, l'approvisionnement en eau, les télécommunications, etc. Quatrièmement, une politique de logement social dynamique devrait être adoptée dans les villes. Les autorités publiques devraient s'attacher à améliorer les conditions de vie dans les zones d'habitation situées à la périphérie des villes au lieu d'opter pour des mesures inefficaces ou draconiennes, comme simplement raser les bidonvilles ou construire des cités onéreuses qui n'absorbent qu'une faible partie des sans-abris.

Ces communications ont donné lieu à un débat enrichissant autour des villes et des problèmes qui y sont liés. Plusieurs participants ont longuement évoqué les politiques urbaines de leurs pays respectifs, allant souvent à l'encontre des scénarios apocalyptiques évoqués à propos de l'urbanisation dans le monde arabe. Un intervenant a, par exemple, soutenu que les pressions liées à l'urbanisation ne sont pas ressenties aussi intensément dans son pays que dans d'autres. Il a appris aux participants que son pays était en fait témoin d'une migration inverse, à savoir des villes vers les campagnes. Plusieurs intervenants ont commenté la situation dans le pays-hôte. En effet, grâce à l'action volontaire des autorités publiques, beaucoup de progrès ont été réalisés dans ses villes ces dernières années. Parmi les réalisations les plus notables on compte le remplacement des bidonvilles par des lotissements bien entretenus, une amélioration flagrante du système d'égouts et des aménagements sanitaires, ainsi que l'investissement de sommes importantes dans l'infrastructure des transports. Même si l'apport des fonds nécessaires est essentiel, ce qui a été déterminant ici est la présence d'une administration responsable et professionnelle ayant la capacité et la volonté d'élaborer et de mettre en place un plan d'action dans les zones urbaines.

Un bon nombre de participants a abordé les conséquences sociales de l'urbanisation et de la migration rurale-urbaine. Un intervenant a évoqué l'impact de l'urbanisation sur la structure familiale. La famille nombreuse traditionnelle, qui est toujours de règle à la campagne, a été progressivement remplacée par la famille nucléaire qui a pris de l'importance au fur et à mesure que les migrants ruraux adoptaient les systèmes de valeurs urbains. En ce qui concerne le statut des femmes qui se sont intégrées progressivement à la main-d'oeuvre et à la vie de la ville - en bref, à la société dans son ensemble -, la situation est semblable puisque les valeurs urbaines ont remplacé les coutumes rurales. Un autre participant ne partageant pas ce point de vue a souligné à quel point l'urbanisation avait brisé les solidarités traditionnelles des migrants ruraux ainsi que celles des citadins de longue date. Il a indiqué que ce que l'on voyait dans les villes arabes - comme dans les villes à travers le monde - était une anomie croissante, avec des systèmes de valeurs traditionnels qui se sont effondrés et des nouvelles normes sociales et façons de penser qui n'ont pas encore été intériorisés. Cette anomie est un facteur important à la base de beaucoup de problèmes sociaux, et stimule aussi certains des mouvements politiques extrémistes apparus dans le monde arabe ces dernières années.

La discussion sur l'anomie rejoint les remarques de deux autres participants, qui se sont attachés à la question du capital social. Ce concept est devenu à la mode parmi les chercheurs en sciences sociales ces dernières années. Dans une suggestion pour un thème de recherche proposé par M. Mongi Boughzala, le capital social était défini par la confiance, la crédibilité ainsi que les valeurs qui gouvernent les relations et l'interaction entre les membres d'une société. De fait, le capital social comprend les réseaux qui améliorent le fonctionnement de la société. L'augmentation du niveau du capital social entraîne une diminution des coûts liés au fonctionnement de l'économie. Réciproquement, des contextes de capital social peu élevé tendent à engendrer des conflits, des coûts de fonctionnement élevés et une efficacité réduite. Toutefois, le capital social va au-delà des codes et des formalisations qu'on peut en faire et inclut traditions et réseaux qui se superposent - familles, tribus, confréries et associations artisanales - qui se sont constituées au cours des années. Il est de plus en plus clair qu'une bonne performance économique et sociale dépend du capital social. Cependant, le capital social est fragile et peut être détruit par une urbanisation chaotique et une anomie de la société. Il est donc important que les chercheurs étudient les effets de l'urbanisation sur le capital social dans le monde arabe, et réfléchissent sur les moyens de le maintenir et de le renforcer.


LES SCIENCES SOCIALES DANS LES ETATS ARABES

La communication-clé de cette session, intitulée "Les sciences sociales dans le monde arabe: état des lieux et priorités de recherche" a été soumise par M. Ali El-Kenz. L'auteur commence par observer qu'avec quelque 132 universités et centres universitaires, le monde arabe est bien doté en matière d'éducation supérieure. De plus, le pourcentage du PNB accordé à l'éducation ainsi que le pourcentage du budget pour l'éducation attribué à l'enseignement supérieur sont plus importants dans le monde arabe que dans la moyenne des pays en développement. De même, le monde arabe compte plus de diplômés que la moyenne des pays en développement. Cependant, malgré les efforts et les progrès accomplis, l'enseignement supérieur dans le monde arabe est en crise. Ceci est particulièrement vrai dans le domaine des sciences sociales où la situation s'est empirée ces dernières années.

Il y a plusieurs raisons pour cela. Alors que la démocratisation de l'accès à l'enseignement supérieur entraînait une très forte pression sur les universités, les gouvernements ont imposé de lourdes restrictions budgétaires afin de se conformer aux programmes d'ajustements structurels. Dans ce climat d'austérité budgétaire, ce sont les activités de recherche qui ont été sacrifiées. Les professeurs en sciences sociales ont été accablés par le nombre d'étudiants, ce qui a considérablement réduit le temps qu'ils pouvaient jusqu'ici accorder aux étudiants en maîtrise. A ceci s'ajoute le manque de ressources, qui a réduit la possibilité pour les étudiants d'écrire des thèses de qualité. Le niveau en a donc souffert.

Le manque de fonds et de ressources a aussi limité la possibilité d'effectuer des enquêtes sur le terrain. Celles-ci ont été progressivement abandonnées pour des analyses basées sur des sources littéraires dérivées, ce qui rend les travaux peu originaux et scolaires. Cette situation est aggravée par le manque de laboratoires de recherche dans les départements de sciences sociales des universités arabes. L'auteur précise qu'une des caractéristiques frappantes de ces dernières est leur relatif isolement du reste du monde des sciences sociales. En effet, il y a peu de contacts soutenus entre la région arabe et le reste du monde. Les réseaux universitaires de sciences sociales, même au sein du monde arabe - ainsi qu'à l'intérieur de chaque pays -, sont presque inexistants. Il n'y a pas d'équivalent arabe de CLASCO en Amérique Latine ou de CODESRIA en Afrique.

Un autre facteur à l'origine de la crise des sciences sociales arabes est l'interférence politique. Les pouvoirs politique et administratif ont mis en place toute une série de restrictions, de statuts, de règlements et de contrôles qui sont autant d'obstacles pour les chercheurs arabes dans la poursuite de leurs recherches. Dans certains pays, le Ministère de l'Education est allé jusqu'à interdire officiellement des disciplines entières - comme l'anthropologie - ou jusqu'à déclarer la recherche dans des sujets prioritaires - particulièrement en histoire et en sociologie - taboue. Dans le monde arabe, il est difficile pour la recherche en sciences sociales d'explorer des domaines non approuvés par les autorités et qui risqueraient d'être en conflit avec des idéologies nationales. Cet état de fait donne aux sciences sociales arabes un style particulier, à savoir conformiste, conventionnel et dans lequel "l'imagination sociologique" n'est pas mise en évidence. Dans cette situation, ce sont non seulement les universités qui sont perdantes mais aussi les autorités politiques. En effet, à long terme, les autorités ne gagnent pas à restreindre des possibilités de recherche qui pourraient représenter un intérêt pour eux et leur être utiles.

Après avoir dépeint cette situation, l'auteur a décrit trois priorités thématiques pour les sciences sociales arabes. La première est la relation entre les mouvements sociaux et le changement de la société d'une part, et la culture de l'autre. Dans les années 60 et 70, le paradigme dominant postulait que tous les problèmes des pays arabes et des pays en développement étaient liés à la question du développement. La perspective économique primait, les questions socioculturelles étant la plupart du temps ignorées ou considérées comme des phénomènes secondaires. A cet égard, les sciences sociales se conformaient aux idéologies nationales qui promouvaient l'idée d'une société arabe culturellement homogène et harmonieuse, même si différenciée économiquement. Une des conséquences de cela a été l'incapacité des chercheurs arabes à détecter les importantes transformations qui étaient en cours à la base de la société. C'est en effet la dimension culturelle du changement social qui est devenue le point focal du conflit et des confrontations dans le monde arabe aujourd'hui.

Un autre thème qui mériterait plus d'attention est la situation des femmes. A l'exception de quelques pays, notamment la Tunisie, les questions liées aux femmes n'ont pas été abordées par les sciences sociales dans la région. Ceci est paradoxal étant donné l'importante transformation culturelle qu'a constitué le changement du statut de la femme dans le monde arabe. Le statut des femmes est cependant moins favorable que dans d'autres régions en développement, les femmes arabes ayant des taux d'alphabétisation plus bas, étant moins présentes dans la population active, ayant moins accès aux postes à responsabilité et participant moins à la vie publique.

Un troisième thème est la démocratie et les droits de l'homme. Encore récemment, ces préoccupations étaient considérées comme secondaires par rapport aux objectifs de développement économique et social, et l'on trouvait légitime que l'Etat détermine les priorités de la société. On considérait que les droits de l'homme étaient moins importants que les droits nationaux, et que la démocratie était un processus social et économique, et non politique. Le paradigme de l'Etat fort, tout-puissant et omniscient, a cependant perdu pied depuis, comme celui du parti unique. En plus de leurs échecs, les Etats forts et les systèmes de parti unique n'ont pas pu empêcher le processus de différentiation de la société déclenché par les principales transformations économiques et sociales de ces dernières années. La société civile a commencé a affirmer ses droits, les acteurs sociaux demandant que les individus soient considérés comme des citoyens et non des sujets. La démocratie et les droits de l'homme, paradigmes de notre époque à travers le monde, sont des questions auxquelles les chercheurs et les décideurs arabes devraient réfléchir.

Lors de la discussion générale qui a suivi cette communication, cette dernière a reçu un large soutien pour son analyse ainsi que pour les priorités thématiques qui y furent présentées. Plusieurs participants ont relevé la question du genre, tous s'accordant sur le fait que les chercheurs arabes devraient lui accorder plus d'importance. Dans cet esprit, un des membres de l'Association Arabe de Sociologie s'est proposé de mettre en place dans le cadre de l'ASA un programme « d'action affirmative », s'assurant qu'un certain nombre de ses projets traite spécifiquement des questions de genre. L'importance d'une recherche plus soutenue sur la démocratie et les droits de l'homme a également été évoquée par quelques participants, bien que l'un d'entre eux ait mentionné les difficultés objectives d'étudier ces questions à l'heure actuelle dans le monde arabe. Cela a cependant été considéré comme une éventualité, au moins dans les Etats qui ont entamé la libéralisation de leurs systèmes politiques.

En ce qui concerne la démocratie, une mise en garde a été émise contre la minimisation du rôle de l'Etat ou l'annonce prématurée de son retrait. Un participant a suggéré que l'Etat ne se retirait pas de la société mais était plutôt en train de redéfinir et de transformer son rôle. L'Etat est encore nécessaire en tant que médiateur et réconciliateur. Un autre participant a déclaré que les chercheurs arabes devraient espérer un engagement plus important de la part de l'Etat dans la résolution des problèmes sociaux, et non un désengagement. Un intervenant a soulevé la question du fondamentalisme religieux qui n'avait pas été abordée au cours des séances précédentes. Il a soutenu que c'était une question centrale qui devrait être comprise et à laquelle la communauté arabe des sciences sociales devrait faire face étant donné qu'elle est à la fois la cause et la conséquence de la crise qui frappe une grande partie du monde arabe.

La nécessité d'une recherche comparative a été soulignée tout au long de la discussion. Celle-ci inclut la recherche comparative entre pays arabes, avec l'Ouest, et avec d'autres pays en développement. Un participant s'est intéressé aux similarités entre la situation dans le monde arabe et le processus d'édification d'Etat en Europe où les questions d'ethnicité, d'identité, de religion et de culture sont centrales. La recherche comparative ne devrait donc pas seulement s'attacher aux comparaisons entre pays mais aussi à celles entre groupes de pays, à savoir des comparaisons entre les Etats arabes et d'autres régions du monde qui, au cours de leur histoire, ont eu des problèmes ou des conjonctures similaires. La question importante dans une telle recherche est donc de savoir ce que le monde arabe pourrait apprendre d'expériences passées d'autres pays, particulièrement ceux de l'Ouest.


THEME 3 : LA GESTION LOCALE ET REGIONALE DES TRANSFORMATIONS ECONOMIQUES, TECHNOLOGIQUES, ET ENVIRONNEMENTALES DANS LES ETATS ARABES

La communication-clé de cette session a été celle de M. Nadji Safir, intitulée « La gestion locale et régionale des transformations économiques, technologiques, et environnementales dans le monde arabe: questions et perspectives ». L'auteur a commencé par traiter le thème de la globalisation, déjà évoqué à plusieurs reprises au cours des trois jours de conférence. Il a soutenu que la globalisation était un processus irréversible, qui ne pouvait être évité, et qui concernait presque tous les aspects de la vie quotidienne. Cette dernière comprend non seulement l'économie mais aussi les normes et les valeurs qui sont à la base de la crise culturelle affectant le monde arabe. La crise dans le monde arabe est en effet due en grande partie à la globalisation.

A l'échelle de l'individu, deux domaines sont particulièrement significatifs. Le premier est celui de la migration internationale. En effet, les stratégies individuelles sont maintenant tracées à l'échelle globale et sont de plus en plus éloignées des réseaux de type traditionnel, basés sur les relations de proximité géographique, historique ou culturelle. Le second domaine est l'influence exercée par la dissémination de savoir, d'idées, de modèles, de normes et de valeurs contemporaines, particulièrement celles transmises par la télévision et les autres médias. Cette relation avec le reste du monde est en fait principalement une relation avec « l'Ouest ». Comme telle, le monde arabe a du mal à s'en accommoder, cette manifestation de la globalisation étant perçue comme une « invasion culturelle ».

L'intensification du processus de globalisation dans le monde arabe pose les questions d'initiative et de contrôle. Le monde arabe a pris peu d'initiatives dans le processus de globalisation et le contrôle peu, donnant l'impression d'être en état de défense perpétuelle. Du point de vue de l'économie globale, la position du monde arabe - dont les exportations se limitent principalement aux hydrocarbures - est complètement marginale. Pour finir, dans le domaine de la production symbolique - science, culture, etc. - la contribution du monde arabe est insignifiante.

Le monde arabe doit faire face à une question fondamentale, à savoir la définition et la mise en oeuvre d'une stratégie d'intégration positive dans le processus de globalisation. En posant cette question, l'auteur a mis en avant huit thèmes majeurs de réflexion.

* Le système éducatif et l'enseignement professionnel. Il y a eu un manque de coordination entre ceux-ci et les objectifs de développement nationaux. Ces derniers ont, au moins formellement, suivi les exigences contemporaines, alors que les systèmes éducatifs arabes sont restés ancrés dans le passé. Le décalage entre les systèmes éducatifs et les objectifs de développement a son origine dans deux conceptions dichotomiques et foncièrement erronées. La première suppose que la mission du système éducatif est la transmission de normes arabes et islamiques d'une part, et de sciences et de technologies en provenance de l'Ouest d'autre part, mais en excluant tout ce qui est lié aux valeurs et aux normes de l'Ouest. La seconde est issue d'une vision simpliste du développement économique, qui insiste exagérément sur la production de biens et de services, au détriment du domaine social et de la culture.

* La recherche scientifique et technique. C'est l'une des conditions fondamentales pour participer activement au processus de globalisation. Pour le monde arabe, la politique optimale inclut quatre enjeux de base. Premièrement, la recherche doit servir de « poste d'observation avancé » à toute la société. Deuxièmement, il doit y avoir une relation étroite avec les systèmes d'éducation et d'apprentissage professionnel. Le troisième se concentre sur la relation particulière qu'elle noue avec les secteurs de l'économie impliqués dans la production de biens et de services. Le quatrième tourne autour des objectifs que la société se fixe et s'assure qu'elle maintien un contact continu avec les domaines de la recherche technique et scientifique.

* L'attitude de la société envers le travail productif. C'est une question fondamentale dans le monde arabe, où la richesse est générée de manière disproportionnée par les ressources naturelles, et particulièrement les hydrocarbures qui - à la différence de la situation dans les économies florissantes d'Asie - ne requièrent pas une mobilisation des capacités productives de la société. Ceci a, entre autres résultats, une tendance de la part des Etats arabes à négliger des domaines de croissance potentielle de leur économie et de concentrer leur énergie sur la redistribution de la rente, plutôt que sur des activités créatives ou productives. Aussi longtemps que la logique rentière continuera à dominer les sociétés arabes, celles-ci auront de sérieuses difficultés à s'adapter aux normes de productivité et de compétitivité.

* La politique de l'emploi. La création d'emplois est l'une des questions les plus importantes à laquelle le monde arabe doit faire face. L'emploi est essentiel non seulement pour le bien-être économique d'un individu mais aussi pour son intégration à part entière dans la société. Les chômeurs de longue durée se retrouvent dépourvus d'identité sociale, ce qui peut avoir des conséquences psychologiques, sociales et politiques sérieuses. Non seulement les finances de l'Etat s'en ressentent, mais un chômage élevé alimente mouvements sociaux et autres mouvements contestataires. Les chômeurs constituent une masse de capital humain désoeuvrée et sous-utilisée, qui doit être mise à profit si le monde arabe veut se lancer dans la compétition globale.

* L'environnement. La plus grande question à laquelle est confronté le monde arabe est la question de l'eau. L'urbanisation et le développement économique associés à la désertification ont résulté dans des pénuries d'eau de plus en plus graves à travers la région et qui pourraient à long terme conduire à des conflits entre Etats et avoir des conséquences économiques catastrophiques. Apprendre à la population à économiser l'eau, adopter des mesures de conservation, mettre en oeuvre des politiques appropriées d'usage des sols, et promouvoir la coopération inter-étatique à ce sujet sont autant de dispositions qui doivent être prises.

* La participation des femmes. Il est extrêmement important que les femmes soient intégrées à toutes les activités de la société et soient associées à tous les niveaux de responsabilité. Etant donné les exigences de la globalisation et de la modernité, les Etats arabes ne peuvent écarter la moitié de leur population de la vie publique. Tout d'abord, c'est économiquement irrationnel. Ensuite, une globalisation des normes et des valeurs est clairement amorcée. Les valeurs qui dévient radicalement des normes globales deviennent donc difficiles à soutenir à long terme. En tous cas il serait erroné de la part des Etats arabes de considérer cette question comme un assaut de l'extérieur, étant donné que le patrimoine culturel peut être interprété de manière à pouvoir justifier un alignement des valeurs concernant les femmes sur les normes globales.

* L'émergence d'élites légitimes. Le processus de globalisation, avec toutes ses complexités, rend plus importante que jamais l'existence d'une élite de technocrates et de politiciens, jouissant de la confiance de leur société et de celle de la communauté internationale. Les élites politiques doivent être capables de diriger la difficile mais nécessaire transition vers la démocratie, qui est l'une des exigences de la globalisation. La transition vers la démocratie sera un processus complexe pour le monde arabe, les valeurs et la culture démocratique n'étant pas encore profondément ancrées dans la société. La transmission de valeurs démocratiques, particulièrement à travers le système éducatif, doit être prioritaire.

* Intégration régionale. Les exigences du processus de globalisation sont telles qu'aucun pays arabe n'est en mesure de les confronter seul. L'intégration économique régionale ainsi qu'une coopération accrue entre Etats arabes dans d'autres domaines, que ce soit l'éducation, l'environnement, la culture, la communication ou la sécurité vont devenir une nécessité.

La discussion générale qui a suivi cette contribution a mis en évidence des questions qui n'avaient pas été entièrement abordées au cours des deux sessions précédentes. Quelques participants ont entamé la discussion en évoquant de manière favorable la façon dont leurs Etats respectifs abordaient les défis de la globalisation. Un intervenant a loué les efforts de son pays dans le domaine de l'éducation, en particulier la formation scientifique et technique. Il a toutefois averti les participants de l'importance de la relation entre éducation et opportunités d'embauche, et du fait que l'Etat ne peut employer tous les possesseurs d'un diplôme scientifique. Il a aussi soutenu que le progrès social devrait arriver progressivement, de façon à ce que les valeurs culturelles et les normes ne soient pas trop perturbées. Le Président de la conférence a émis le même souci, et s'est demandé de quelle manière la société pouvait entreprendre sa transition de la tradition vers la modernité sans déranger l'harmonie sociale ni perdre ses valeurs. Il a souligné l'importance de cette question pour la Tunisie, qui a accepté les nouvelles règles de l'ordre économique mondial et a libéralisé le mouvement des biens, des services et des capitaux. Il a encouragé les chercheurs à reconsidérer le secteur informel souvent dénigré qui, d'après lui, s'adapte plus facilement aux changements économiques sans bouleverser les valeurs de la société.

L'importance des thèmes abordés dans cette communication a suscité un consensus parmi les participants, le ton général étant empreint d'inquiétude quant à la capacité des Etats arabes à relever les défis de la globalisation à court et moyen terme. Un participant a évoqué la manière dont la globalisation avait affecté la relation entre Etat et société. La nature de l'Etat a changé depuis les années 80, passant d'un interventionnisme excessif dans les domaines social et économique - gérant les entreprises, essayant d'assurer un niveau élevé de protection sociale - à un rôle plus modeste de médiation entre différents acteurs de la société. L'Etat s'est retiré de la société qui a, entre autres choses, imposé des contraintes sur sa capacité à résoudre tous les problèmes imposés par la globalisation.

Un autre participant a réitéré la question du rôle changeant de l'Etat et a mis l'accent sur la diminution du pouvoir des Etat-nations en cette époque de globalisation. Malgré cela, l'Etat doit encore jouer un rôle de régulateur, cette fonction étant d'autant plus importante si l'on considère les crises sociales et économiques croissantes. Les Etat-nations ayant perdu une partie de leur capacité régulatrice, la coopération régionale et la négociation collective avec le monde non-arabe doivent donc être encouragées afin de compenser cela. Les Etats arabes ne peuvent aborder l'Europe individuellement, a-t-il défendu. Un participant a ensuite mis en évidence les nombreux efforts fournis au cours de ces dernières décennies pour promouvoir la coopération et l'unité interarabes. Aucun n'a confirmé leurs espoirs initiaux, a-t-il dit, et il y a peu de raisons d'espérer un changement de situation dans les années à venir. Les obstacles à la coopération régionale entre Etats arabes sont encore importants. Non seulement la base économique pour une coopération éventuelle est faible - les exportations de la majorité des Etats arabes étant principalement composées d'hydrocarbures et d'autres matières premières - mais les rivalités inter-étatiques sont encore un leitmotiv à travers le monde arabe.

Plusieurs participants ont évoqué la question de l'exode des cerveaux. D'après l'un des intervenants, c'est une des raisons pour laquelle les Etats arabes se laissent distancer par d'autres régions du monde dans les domaines scientifique et technique. Il y a en effet un pourcentage important de la population arabe ayant bénéficié d'une éducation supérieure et d'une formation technique qui exerce sa profession en Europe ou en Amérique du Nord. Le caractère peu prioritaire de la recherche scientifique au regard des gouvernements arabes est l'une des multiples raisons qui expliquent ce phénomène. Un autre participant a soutenu que la diaspora ayant bénéficié d'une éducation supérieure, installée dans les pays de l'Ouest, y restera et ne reviendra pas s'installer dans son pays d'origine. Etant donné cette situation, les universités arabes et les organismes de recherche devraient réfléchir à la façon dont la relation avec cette diaspora pourrait être gérée. En bref, comment les pays arabes pourraient-ils utiliser leurs diasporas éduquées?

Deux intervenants ont soutenu que l'une des causes principales de l'exode des cerveaux était le manque de démocratie dans le monde arabe. Comme l'a dit l'un d'eux, le despotisme y a joué un rôle en incitant beaucoup d'arabes ayant bénéficié d'une éducation supérieure à émigrer ou à ne pas rentrer dans leur pays à la fin de leurs études dans les pays de l'Ouest. L'attitude irresponsable des élites politiques, qui ont accordé peu d'attention à cette question, n'a pas aidé les choses. Malgré le manque de démocratie dans les Etats arabes, des efforts doivent être faits afin d'inverser l'exode des cerveaux et d'encourager les gens à rester dans leur pays d'origine ou à y revenir. La communauté arabe de chercheurs et de scientifiques devrait initier un dialogue avec les décideurs sur cette question, à la fois pour augmenter le budget de la recherche scientifique et pour aborder l'importante question de la démocratie. La question de la façon dont les Etats arabes sont gouvernés devrait être débattue ouvertement et ne pas être évitée, comme cela a été le cas dans le passé. Les chercheurs et scientifiques arabes devraient essayer de persuader les élites gouvernantes de l'attrait de la démocratie et de l'alternance du pouvoir.

La question de la démocratie dans le monde arabe a également été abordée. Un des intervenants a observé que le progrès scientifique dans les pays de l'Ouest était lié au développement de la démocratie et que ce progrès dépendait de la possibilité d'échanger librement informations et idées. La démocratie balaye la planète, a-t-il indiqué, de nombreux régimes anciennement totalitaires en Amérique Latine, en ex-Union Soviétique et en Asie de l'Est, laissant place au pluralisme politique et à l'alternance du pouvoir, et ceci doit encore se produire dans les pays arabes. D'ici-là, le monde arabe tombera encore plus loin derrière l'Ouest et les économies florissantes d'Asie, et aura peu de chances de relever les défis de la globalisation.

Un autre participant, en accord avec cette analyse, a ajouté qu'il était indéniable que dans les Etats arabes, la prise de décision et l'adoption des politiques se faisaient sans que la majorité des acteurs sociaux concernés soient engagés dans le processus. Il a néanmoins fait remarquer que les élites au pouvoir n'étaient pas les seules responsables de cet état de fait. Pour lui, les citoyens ordinaires - y compris les intellectuels - ont été passifs dans les affaires publiques et ont été plus préoccupés de l'obtention de leur part lors de la redistribution de la rente que d'apporter de vrais changements au système politique. Ils ont plutôt agi comme des spectateurs et des consommateurs, et non comme des acteurs sociaux et politiques.

Le rapporteur de cette session a sous-estimé l'importance du débat sur la démocratisation, que ce soit la nature même de la démocratie ou le processus de transition démocratique. Le monde arabe n'a toutefois pas assez participé à ce débat. Les chercheurs arabes doivent étudier les conditions sociales, économiques, et politiques qui donnent naissance à la démocratisation ainsi que la manière dont on négocie les transitions démocratiques. Un cadre théorique est nécessaire pour mieux comprendre le phénomène. On doit aussi prendre en compte les discours en compétition sur la question, qui affirment que la démocratie de type occidental n'est pas le seul modèle auquel les Etats arabe devraient aspirer. Il y a en effet des partis relativement importants dans la sphère politique arabe qui n'acceptent pas le modèle démocratique.

Reprenant ce point, l'auteur de la communication thématique a évoqué les pays d'Asie de l'Est et leur relation à la démocratie. Il a observé que cette partie du monde a obtenu le succès économique dans le contexte de régimes autoritaires. On doit donc se demander si le monde arabe peut remporter un succès économique avec ses régimes autoritaires. Il a indiqué que le monde arabe était doté de régimes autoritaires qui n'avaient pas eu de bons résultats sur le plan économique.

Le rapporteur a conclu le débat sur la démocratisation en introduisant une spécificité importante du monde arabe, à savoir la question de sa relation avec l'Ouest. En effet, ce n'était pas une question de politique intérieure très importante pour les pays d'Amérique Latine et d'Asie lorsqu'ils ont entamé leur transition démocratique. Par contre, la relation avec les démocraties européennes et nord-américaines est primordiale pour les Etats arabes et suscite des passions, rendant la difficile question démocratique encore plus complexe.


SESSION DE CLOTURE

La session de clôture de la conférence a commencé par la présentation du projet de Conclusions et Recommandations par les rapporteurs. Après une discussion fructueuse durant laquelle quelques modifications furent apportées à ce projet, les Conclusions et Recommandations de la Conférence furent adoptées par les participants (Deuxième partie de ce rapport). Le rôle important que MOST peut jouer dans la promotion de la recherche internationale dans les régions arabes fut réitéré.

La cérémonie de clôture de la Conférence était présidée par M. Kamel Haj Sassi, Secrétaire d'Etat aux Affaires Sociales de la République de Tunisie. Egalement présents étaient M. Noureddine Hached, Secrétaire Général Adjoint au Ministère des Affaires Sociales ainsi que le Directeur du Bureau de la Ligue Arabe à Tunis. M. Ali Kazancigil, Secrétaire Exécutif de MOST et M. Francisco Carillo-Montesinos, Directeur du bureau de l'UNESCO en Tunisie, ont chaleureusement remercié l'Etat hôte pour l'organisation de cette conférence riche en idées.


PARTIE II - CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS



1. Les processus mondiaux et nationaux en cours ont retenu l'attention des conférenciers, notamment ceux relatifs à la démocratisation des formes de gouvernement dans certaines régions du monde. En ce sens, la Conférence souligne la nécessité et l'urgence d'accorder toute l'importance qu'elle mérite à la recherche en sciences sociales dans les pays arabes. Convaincue qu'une connaissance approfondie de ces processus ne peut que contribuer à améliorer la prise en charge par les pouvoirs politiques, la Conférence invite les Etats à soutenir les programmes de recherche dans ce domaine.

2. La Conférence reconnaît l'importance et l'acuité du multiculturalisme et des mobilisations identitaires sous ses expressions diverses. Elle insiste sur leur prise en compte dans les approches de sciences sociales et souligne l'urgence d'une réflexion théorique et comparative pour les analyser, les comprendre et contribuer au règlement démocratique des conflits dans ce domaine.

3. La Conférence souligne l'importance des phénomènes d'urbanisation. Elle retient la ville comme un lieu central d'expression des transformations sociales accélérées et de leur maîtrise, en particulier les problèmes d'articulation rurale-urbaine, des rapports entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central, de participation citoyenne, de démocratie locale, et d'intégration des populations marginalisées. La Conférence souligne la nécessité de prendre en compte les dimensions socio-culturelles de la question urbaine.

4. La Conférence souligne les contradictions inhérentes à l'approfondissement au processus de globalisation qui affecte les Etats et les sociétés du monde arabe. D'une part, la globalisation favorise les phénomènes de remis et de revendications identitaires. Mais, d'autre part, elle autorise de nouvelles stratégies susceptibles de favoriser une participation active aux échanges dans le nouveau contexte mondial. La Conférence recommande d'accorder une attention particulière aux nouveaux acteurs de la société civile susceptibles de jouer un rôle déterminant parallèlement aux mutations du rôle des Etats.

5. La Conférence rappelle le développement considérable des institutions universitaires d'enseignement et de recherche en sciences sociales dans les pays arabes, depuis leur indépendance. Elle souligne l'existence de compétences potentielles mais s'inquiète des difficultés rencontrées aujourd'hui dans le domaine de la recherche scientifique et plus particulièrement dans la formation de nouvelles générations de chercheurs. Pour cette raison, la Conférence insiste sur la nécessité d'une protection de la liberté et de l'autonomie de la recherche. Elle rappelle l'intérêt et l'importance des apports des recherches en sciences sociales pour éclairer et appuyer les politiques publiques.

6. Le programme MOST constitue un cadre approprié pour initier des projets de recherche comparative pour renforcer les capacités institutionnelles et favoriser les liens entre la recherche et les décideurs dans la région arabe, et entre celle-ci et les autres régions du monde.

7. Compte tenu de l'éclatement et de la dispersion qui touchent la recherche, le programme MOST est appelé à identifier et à encourager les ressources existantes, à soutenir les initiatives locales et régionales en cours, et à développer les moyens de communication et d'échange qui permettront le renforcement des liens entre chercheurs et institutions.

8. Les organismes nationaux et régionaux chargés du financement de la recherche scientifique dans la région sont invités à appuyer activement les projets de recherche entrepris dans le cadre du programme MOST. Les participants recommandent aux partenaires et aux utilisateurs de la recherche en sciences sociales tels que les pouvoirs publics, le secteur privé, les médias et les organisations de la société civile de soutenir et de financer les initiatives du programme MOST dans la région.

9. La Conférence lance un appel aux organismes de financement internationaux, tels que les programmes méditerranéens de l'Union Européenne, le PNUD, le FNUAP, l'UNICEF, la Banque mondiale, les organismes d'aide bilatéraux et les fondations privées, afin qu'ils soutiennent les activités de recherche de MOST.

10. Les participants soutiennent la proposition de l'Association Arabe de Sociologie de créer une organisation non gouvernementale régionale des sciences sociales sur le modèle du CLACSO en Amérique latine ou du CODESRIA en Afrique qui faciliterait les échanges interarabes et l'ouverture à la communauté scientifique internationale. MOST est sollicité pour soutenir cette initiative.

11. La Conférence recommande que dans chacun des pays de la région arabe un Comité de Liaison National MOST soit créé aussi rapidement que possible, que ce soit au sein de la Commission nationale de l'UNESCO ou dans toute autre institution appropriée. 


Annexe 1

PROGRAMME

Lundi 26 février

9h    Séance d'ouverture officielle présidée par Monsieur Mohamed Jegham, Ministre de l'Intérieur

Election du bureau

Débat général sur le Programme MOST, introduit par M. Ali Kazancigil (Secrétaire Exécutif, MOST, Directeur, Division des sciences sociales, de la recherche et des politiques.

Thème 1 : Gestion du changement dans les sociétés multiculturelles et multi-éthniques dans les Etats arabes

Document de base par M. Saad Eddin Ibrahim intitulé « La bonne et la mauvaise gestion de la diversité : le cas des conflits éthniques et de l'édification d'Etat dans le monde arabe »

Discussion

13h    Déjeuner

15h    Thème 2 : Les villes, lieux de transformations sociales accélérées dans les Etats arabes

Document de base par M. Mostafa Kharoufi intitulé « Urbanisation et recherche urbaine dans le monde arabe »

Discussion

Document de base par M. Hafedh Sethom intitulé « Les villes, lieux de transformations sociales accélérées dans les Etats arabes »

Discussion

19h    Cocktail à l'Hôtel Sidi Bou Saïd offert en l'honneur des participants par l'Office National du Tourisme tunisien

Mardi 27 février
9h    Thème 3 : La gestion locale et régionale des transformations économiques, technologiques et environnementales

Document de base par M. Nadji Safir intitulé « La gestion locale et régionale des transformations économiques, technologiques et environnementales dans le monde arabe : interrogations et perspectives »

Discussion

13h    Déjeuner

15h    Le domaine des sciences sociales dans le monde arabe

Document de base par M. Ali El-Kenz intitulé « Le domaine des sciences sociales dans le monde arabe : inventaire et priorités pour la recherche »

Discussion

18.30    Réception à « Dar Lasram » offerte en l'honneur des participants par Monsieur le Maire de la Ville de Tunis

Mercredi 28 février
10h    Rédaction par les Rapporteurs du Projet de rapport final et des recommandations (matin libre pour les autres participants)

13h    Déjeuner

14H30    Présentation des recommandations comprenant :

- Les politiques et les domaines de recherche prioritiaires
- Inventaire des projets de recherche éventuels et des possibilités de collaboration future entre les organisations participant à la réunion
17H30    Cérémonie de clôture officielle présidée par Monsieur Sadok Rabah, Ministre des Affaires Sociales

18h    Réception à l'Hôtel Le Belvédère offerte en l'honneur des participants par Monsieur le Ministre des Affaires Sociales


Annexe 2

LISTE DE PARTICIPANTS
Mr Mongi BOUGHZALA
Doyen
Faculté des Sciences économiques et de gestion
Université de Tunis III
Boulevard du 7 novembre
1002 TUNIS, Tunisie

Mr Hafedh BOUKTIF
Directeur
Centre de défense et d'intégration sociales
B.P.48
TUNIS 1007, Tunisie

Mr. Michel CAMAU
Directeur
Institut de recherche sur le Maghreb
contemporain (IRMC)
20, rue Mohamed Ali Tahr
1002 TUNIS-Mutuelleville, Tunisie

Mme Fatima CHARAFEDDINE
Institut des études sociales
Université du Liban - I
Raouche
BEYROUTH, Liban

Mme Samia CHOUBA
Sous-Directeur des relations extérieures
Ministère des affaires sociales
TUNIS, Tunisie

Mr Salah Nasser EL-ARAIMI
Director General
Ministry of Social Affairs and Labour
P.O.Box 56O PC 113
MUSCAT, Sultanate of Oman

Mr Ali EL KENZ (Algérie)
Faculté de sociologie
Université de Nantes
1, Quai de Tourville
BP 1026
44035 NANTES Cedex 01, France

Dr Fayez EZZEDINE
Commission nationale syrienne pour l'UNESCO
Ministère de l'éducation
DAMAS
République arabe syrienne

Mme Radia HALWAYNI
Ministère du Transport
TUNIS, Tunisie

Mr Jean HANNOYER
Directeur
Centre d'études et de recherches sur
le Moyen-Orient contemporain (CERMOC)
B.P.2531
BEYROUTH, Liban

Mr Fethi JARRAY
INTES
Université de Tunis - III
B.P. 406, El Menzah
1004 TUNIS, Tunisie

M. Salah JEMILY
Directeur des affaires sociales
Ministère de l'emploi et des affaires sociales
36, avenue Omar Ibn Khattab
RABAT, Maroc

Mr Ameur JERIDI
Attaché de Cabinet
Chargé des relations avec les ONG
Ministère de l'environnement et de l'aménagement du territoire
TUNIS, Tunisie

Mr Mostafa KHAROUFI
Sociologue/Géographe
Conseiller national de la jeunesse
et de l'avenir
3, rue Beyrouth (Immeuble Saada)
RABAT, Maroc

Dr Hatem KOTRANE
Directeur
Institut national du travail et
des études sociales
B.P. 692 Cedex 1080
TUNIS - Carthage, Tunisie

Monsieur Tahar LABIB
Secrétaire général
Association arabe de sociologie
B.P. 444, El Menzah
1004 TUNIS, Tunisie

Dr Abdessalem NAGAZI
INTES
Université de Tunis-III
B.P. 406,
1004 TUNIS, Tunisie

Mr Nadji SAFIR (Algeria)
Sociologue/Consultant
196, rue de Belleville
75020 PARIS, France

M. Hafedh SETHOM
Département de Géographie
Faculté des sciences humaines et sociales
Université de Tunis
Boulevard du 9 avril
TUNIS, Tunisie

Professeur Abdelkadar ZGAHL
Association arabe de sociologie
23, rue d'Espagne
TUNIS, Tunisie


Observateurs

Ms Violeta DOMINGUEZ ACOSTA
Fundación Andaluza de Desarrollo y Cooperación
Internacional (FADECI)
Calleja de Niño Perdido 2, 2q 4
1408 CORDOBA, Spain

Ms Sybil O'Reilly MIZZI
Head of Anthropology Department
University of Malta
St Paul Street
VALLETTA VLT 07, Malta

Mme Jeanne MRAD
Directeur
Centre d'études maghrébines à Tunis
Université de Tunis-III
B.P. 404
1049 TUNIS - Hached, Tunisie

Dr Anthony SPITERI
Director, European Mediterranean Network of
the Social Sciences (EUMENESS)
Foundation for International Studies
University of Malta
St Paul Street
VALLETTA VLT 07, Malta


Commission nationale de la Tunisie pour l'UNESCO
et
Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'UNESCO

S.Exc.M. Abdelhamid ESCHEIKH
Ambassadeur
Délégué permanent de la Tunisie auprès de l'UNESCO

Mme Radhia JAOUADA-MOUSSA
Conseiller
Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'UNESCO


UNESCO

Mr Ali KAZANCIGIL
Executive Secretary, MOST
Director, Division of Social Sciences, Research and Policy

Mr Paul de GUCHTENEIRE
MOST Secretariat
Division of Social Sciences, Research and Policy

Mr F. CARRILLO-MONTESINOS
Directeur, Bureau de l'UNESCO
Représentant de l'UNESCO en Tunisie
12, rue Rhodes
1002 TUNIS - Notre Dame
Tunisie

Mr Khaled Ali HIJLEH
Assistant Programme Specialist
UNESCO Office - Tunisia

Mr Arun KAPIL
Consultant


Voir aussi :
Projet d'une Intervention sur Urbanisation et Recherche Urbaine dans le Monde Arabe
Projet d'une Intervention sur La Gestion locale et regionale des transformations economiques, technologiques et environnementales dans le monde arabe


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