UNESCO Social and Human Sciences
 
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World Conference on Science

COLLOQUE EUROPEEN

L'inscription sociale de la science

Paris, 5-6 novembre 1998

Présentation
1. Les formes d'inscription sociale de la science
2. Les systèmes nationaux de recherche
3. Autonomie des chercheurs et responsabilité sociale
4. Communication de la culture scientifique
5. L'inscription éthique: une provocation réciproque
6. Quelques propositions
Annexe 1
Annexe 2

Présentation

    §1. Ce colloque s'est inscrit dans la préparation de la Conférence mondiale sur la science pour le XXIème siècle : un nouvel engagement, que l'UNESCO organise à Budapest en juin 1999. Il a été organisé par la Commission nationale française pour l'UNESCO avec les partenaires suivants: UNESCO; Ministère français de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie; Ministère de l'Emploi et de la Solidarité - Service des Droits des Femmes; Ministère français des Affaires étrangères et Ministère délégué à la Coopération; Organismes publics: CNRS, l'Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération (ORSTOM), INRA. Vingt-cinq Commissions nationales européennes pour l'UNESCO y ont pris part (1).
§2. Son objet est d'analyser le renouvellement du débat sur le rapport science/société, en prenant en compte les dimensions qui modifient actuellement ce rapport:

- diminution de l'investissement public et contractualisation de la recherche;
- médiatisation de la recherche;
- effets de l'internationalisation.

Cette analyse devait en même temps prendre en compte la diversité des formes du rapport science/société selon les disciplines comme selon les pratiques nationales.

§3. Par "inscription sociale de la science" on entend à la fois les attentes sociales à l'égard de la science, la façon dont le chercheur s'en saisit et l'effet de retour de son travail sur le fonctionnement social (J.-R. Henry). La recherche est un acte social avec des institutions, située dans des histoires différentes. Il est donc essentiel de s'interroger sur les différents modes d'inscription, notamment en procédant par comparaison, si l'on veut agir sur le rôle de la science face aux grands défis actuels.
 

1. Les formes d'inscription sociale de la science

2. Les systèmes nationaux de recherche

3. Autonomie des chercheurs et responsabilité sociale

4. Communication de la culture scientifique

5. L'inscription éthique, une provocation réciproque

  6. Quelques propositions

1. Les formes d'inscription sociale de la science

§4. Le problème de la responsabilité des savants est ancien, mais les retombées de la science, la dépendance des technologies, le problème des choix et des coûts de la recherche et l'universalisation ont engendré la conscience d'une nouvelle responsabilité complexe et générale. Il y a lieu de s'interroger sur l'inscription sociale de la science notamment dans les quatre ordres sociaux suivants:
  - politique: d'une façon générale, il est devenu nécessaire de redéfinir le rôle des autorités publiques en fonction du rétrécissement apparent du rôle des Etats dû à un facteur historique (la diminution des crédits alloués à la compétition nationale et militaire) et à un facteur idéologique (généralisation du courant libéral), tout en tenant compte de la diversification des lieux de décision (infra- et supranationaux);

- socio-politique: il est devenu par conséquent essentiel d'identifier quels sont les différents acteurs (institutions de recherche, entreprises, associations, fondations) qui peuvent et doivent participer avec les autorités publiques à une politique concertée de développement de la recherche correspondant aux grandes attentes de la société, et en quels espaces publics régulièrement constitués ils peuvent débattre et décider;

- économique: cette interaction apparaît dans la logique d'investissement à laquelle concourent ces différents acteurs; à quelle demande sociale peuvent-ils ou doivent-ils répondre, et quelle demande peuvent-ils ou doivent-ils anticiper? S'il est déjà difficile de prévoir les besoins, les capacités humaines, institutionnelles et technologiques, ainsi que la concurrence, il est encore plus malaisé, mais non impossible, d'anticiper les retours sur investissement.

- éthique: non seulement les implications technologiques posent de nombreux problèmes qui doivent être débattus démocratiquement, mais les choix fondamentaux sur l'orientation de la recherche, son importance, ses priorités et sa diversification doivent être clairement discutés et contrôlés. En même temps, la plupart des débats politiques puisent leur légitimité dans une argumentation présentée comme scientifique, avec les risques de récupération et de falsification que cela comporte.
 

§5. L'étude de ces dimensions de l'inscription se déploie naturellement selon les échelles temporelles et spatiales:
  - temporalité: les autorités publiques, les entreprises, les laboratoires et instituts de recherche, les associations de citoyens se déploient chacun dans une temporalité différente: en associant ces acteurs, la recherche s'inscrit dans cette diversité des temporalités à l'intérieur de laquelle elle doit trouver une cohérence, impliquant à la fois le moyen et le long termes, y compris les générations futures.

- spatialité: la même remarque vaut pour les territoires de la recherche, qui vont du local à l'universel, mais en suivant surtout les territoires balisés par les degrés de développement technologique; là aussi, la diversité des territorialisations est à prendre en compte, si l'on veut éviter que "la recherche soit faite principalement par les riches pour les riches, et par une culture dominante dans l'ignorance des autres" (R. Petrella).
 

§6. Des inscriptions aux régulations. Autant d'inscriptions ou d'inclusions dans le tissu social de la recherche, de la science et de la technologie, autant de régulations nécessaires. Il faut donc abandonner l'idée d'une autorité principale, politique, éthique ou économique, qui imprimerait ses directives. Une recherche est elle-même un système: un ensemble complexe d'interactions entre des acteurs divers (ci-dessous, les systèmes nationaux de recherche). Il convient donc de développer une régulation systémique, ou somme des régulations opérées par les acteurs interactifs.

2. Les systèmes nationaux de recherche

2,1. Plusieurs sciences, mais un problème commun

§7. Classification. Il n'est pas facile d'adopter une classification des sciences. Si par commodité, il est possible de schématiser une répartition en deux regroupements, les sciences physiques (sciences de la matière et du vivant) et les sciences sociales et humaines, cette commodité ne doit pas méconnaître les rapports que les sciences entretiennent avec les mathématiques d'une part, la philosophie d'autre part, ainsi que les disciplines littéraires et artistiques.

§8. Pas de réduction. La réduction du terme de science au premier groupe est sans fondement, car elle méconnaît une grande diversité de méthodes ainsi que de découpages disciplinaires variant avec les contextes et les cultures. En outre, chaque discipline, y compris les sciences les plus expérimentales et les plus mathématisées, est liée aux sciences sociales dans son développement (une discipline ne peut se dissocier du savoir épistémologique, historique, sociologique,... qui porte sur son champ de recherche). Cette diversité des disciplines, des méthodes et des enjeux est en outre la meilleure garantie contre toute utilisation abusive de la "certitude" scientifique.

§9. Science et technologie. Cette richesse et diversité du champ scientifique est également indispensable pour saisir les différents rapports qui existent entre science et technologie. Il n'y a pas de linéarité entre progrès de la recherche et développements technologiques, mais on ne peut pas non plus dissocier la science de ses utilisations dans l'étude de son inscription sociale. Il n'y a pas d'un coté les sciences et de l'autre les retombées technologiques. Celles-ci sont à leur tour objets de sciences (sciences de l'ingénieur et sciences sociales). Les rapports entre science et technologie varient de cas en cas et font interférer des disciplines de types très différents dans l'étude des systèmes de recherche.

2,2. Connaissance comparée des systèmes nationaux de recherche §10. Les systèmes nationaux de recherche, y compris la recherche et le développement, incluent l'ensemble de ces rapports entre une discipline comme corps de savoir, les activités de recherche et les développements technologiques. Ces systèmes sont des ensembles régulatoires complexes à multiples dimensions (cf. Ci-dessous §48-50), dont l'objectif est d'assurer un équilibre dans la lutte à laquelle se livrent ses acteurs. La diversité institutionnelle de ceux-ci, de leurs intérêts, de leurs inscriptions temporelles et spatiales est une richesse essentielle, dont la gestion est forcément conflictuelle. Cette scène, ou ce jeu, entre acteurs publics, privés et associatifs, entre chercheurs, mandataires, enseignants, journalistes et producteurs, est toujours jouée, mais de façon changeante. L'étude comparée est indispensable pour évaluer les avantages et inconvénients des différentes possibilités d'organisation.

§11. Les contextes culturels modifient les découpages internes entre les disciplines, y compris entre les groupes de sciences, mais ils influencent aussi la conception des limites de la rationalité. Telle discipline est ici considérée comme rationnelle et essentielle alors qu'elle est ailleurs reléguée au niveau d'une croyance. L'histoire de l'interculturalité donne de nombreux exemples de passage du mépris ethnocentrique à la considération de la diversité. Si le savoir est compris comme patrimoine commun de l'humanité, il faut considérer que le progrès scientifique s'opère certes par invalidation des théories, mais non par leur mépris ethnocentré. Il est essentiel à la fécondité de la recherche de maintenir et de développer la diversité culturelle, et notamment linguistique, des sites de recherche, tout en organisant les interactions.

§12. L'interdisciplinarité ne peut être marginalisée dans les systèmes de recherche. Le modèle disciplinaire n'est bon et ne fonctionne bien que pour l'apprentissage de la science. Il est trop limitatif dans l'activité de recherche car les découvertes se font principalement à la croisée des disciplines.
L'interdisciplinarité ne concerne pas seulement les disciplines voisines par leurs méthodes, mais l'expérience montre que l'interférence entre les sciences physiques et sociales doit être sytématiquement développée pour toutes les questions vitales de l'humanité. On ne peut, par exemple, analyser le problème de l'approvisionnement en eau potable en isolant les questions écologiques et techniques de leurs dimensions sociales, économiques, culturelles et politiques. De même, on ne traite pas la question de la faim seulement par la mise au point de semences mieux adaptées, ou par une amélioration de l'écosystème, mais aussi par une économie et une sociologie de la production et de la consommation des aliments de base dans le contexte socioculturel considéré.

2,3. Spécificité de l'apport des sciences sociales §13. Les sciences sociales ont une double spécificité: l'une relève de leur objet commun, la société, c'est leur fonction de critique sociale; l'autre du rôle que cette spécificité leur permet de jouer dans l'analyse de l'inscription sociale de l'ensemble du champ scientifique, c'est une fonction de service pour les autres sciences.

§14. Fonction de critique sociale. Dans le traitement des questions sociales, les sciences sociales et humaines exercent leur fonction critique: elles tentent d'éviter que l'on traite les symptômes au lieu des causes. Elles ont donc une fonction nécessaire de recul, de temporisation, face à l'accélération des changements techniques et économiques. Non seulement les sciences sociales apportent leurs contributions spécifiques aux grands problèmes de l'humanité, mais elles permettent les liens nécessaires avec les sciences physiques; elles jouent des rôles de synthèse dans l'interdisciplinarité. Malheureusement on n'invite pas forcément les chercheurs de ces disciplines dans l'équipe de réalisation d'un projet, à cause des échéances qui sont le plus souvent à court terme. "L'industriel a tendance à prendre de vitesse tous les systèmes de régulation" (P.-H. Gouyon).

§15. La fonction de service est une fonction de médiation entre science et société. Sans cette médiation, l'insertion ne peut se réaliser (dans ses diverses dimensions schématisées aux § 4 et 5), et l'on peut assister à un développement de la recherche et des technologies non contrôlé par le concours des diverses rationalités pourtant disponibles. Il ne peut y avoir de débat démocratique et de mise de la recherche au service du bien de l'humanité sans ce concours.
Les sciences sociales jouent un rôle de médiation:
- entre science et médias, mais aussi dans les autres types de médiations (cf. §38);
- entre les systèmes de recherche et le public; elles permettent les recherches nécessaires sur les perceptions du public, par exemple par rapport au génie génétique; elles étudient comment intervenir sur les comportements et les habitudes des individus, et pas seulement sur les décideurs; elles analysent les dimensions socio-culturelles des mutations dans les nouvelles technologies.

Le rôle des chercheurs en sciences sociales et humaines devrait être de proposer des options à des problèmes mêlant sciences physiques et sociales, laissant aux acteurs du débat démocratique le soin de décider.


3. Autonomie des chercheurs et responsabilité sociale

§16. Il n'y a pas seulement un équilibre à trouver entre la légitime autonomie du chercheur et des institutions scientifiques d'une part, et la dépendance sociale non moins légitime du chercheur qui doit rendre des comptes à la société d'autre part. Nous devons comprendre comment ces deux légitimités interfèrent, et interprèter cette interférence dans chaque système de recherche. 3,1. De l'ancien au nouveau contrat entre scientifiques et acteurs sociaux §17. L'ancien contrat entre scientifiques et société reposait sur quelques traits principaux:

- le soutien à la science fait partie de la modernité: on pensait alors qu'un progrès dans le savoir introduisait presque nécessairement un processus linéaire qui s'achevait par des bienfaits pour la société;

- les Etats considéraient le développement de la science comme un élément essentiel du prestige national, de la force militaire et de la lutte économique;

- les chercheurs attendaient des gouvernements une large liberté pourvu que les recherches concourent au prestige national, c'était donc un contrat asymétrique;

- la prétention corporatiste des chercheurs s'appuyait sur la pureté de la science fondamentale, et sur l'évaluation par les pairs (auto-évaluation de la corporation);

- la prétention du politique "entendait cependant orienter la recherche en fonction de l'intérêt national, l'évaluer avec ses propres critères, intervenir avec un haut niveau de descente dans les structures, voire intervenir directement sur les fonctionnements des institutions" (J.J. Salomon).

§18. Le modèle d'une recherche largement subventionnée a en apparence fort bien fonctionné, en partie grâce à la guerre froide. pourtant, il était inexact car le processus n'est ni linéaire, ni nécessaire, étant donné que beaucoup d'autres acteurs et facteurs interviennent. Par ailleurs, les bienfaits sociaux de la science ne sont pas proportionnels au soutien de l'Etat. Il est à présent nécessaire de reconstruire un système de régulation à partir d'une meilleure analyse, ainsi que des nouvelles données de la situation actuelle.

§19. Le nouveau contrat apparaît avec des caractéristiques très différentes.

- la perte de confiance des citoyens face à l'équation entre science et progrès;
- la restriction des crédits pour la défense;
- selon le libéralisme ambiant, les autorités publiques doivent intervenir beaucoup moins directement, aussi bien financièrement qu'institutionnnellement;
- d'autres acteurs prennent plus de place, venant de la société privée (entrepreneurs), civile (fondations, associations), mais aussi des autorités publiques (les autorités supra- et infra-nationales, et également les parlements); ils interrogent sur le retour de leur propre inves-tissement et aussi sur la rentabilité de l'investissement public. Chaque acteur éprouve le besoin de s'équiper de son bureau d'expertise.

Il y a alors risque d'inversion de l'asymétrie du contrat: la société attend tout des chercheurs et est peu disposée à leur signer des chèques en blanc. Si les besoins sociaux deviennent premiers, il y a alors risque d'inversion entre recherche fondamentale et appliquée.

§20. Ce n'est plus un contrat mais une relation permanente. Les demandes se modifient, la dynamique entre les contenus et les acteurs de la recherche change; il est difficile d'établir un "contrat", car c'est une responsabilité sans cesse négociée. Certains participants ont estimé que la notion de contrat relevait d'une visée trop individuelle et fragmentée. D'autant plus que les oppositions classiques (recherche fondamentale/appliquée, indépendance/ dépendance du chercheur) apparaissent trop simples et doivent être remplacées par des analyses de degrés.

§21. Les degrés de finalisation tendent à remplacer l'opposition classique entre recherche fondamentale et appliquée. La conception de la recherche de base, ou fondamentale, science désintéressée datant du 19ème siècle et séparée d'une recherche appliquée moins pure, tombe en désuétude. On considère à présent un développement scientifique sans frontières entre l'une et l'autre, avec des degrés de finalisation, ou d'utilité. Le degré de finalisation se mesure seulement au loisir qui est donné au chercheur, ou inversément à l'orientation du chercheur par l'acteur. La recherche la plus fondamentale et celle qui est la plus étroitement finalisée ne peuvent être efficaces sans un minimum de liberté. Et en contrepartie, l'une et l'autre sont soumises à évaluation, l'une et l'autre ont une utilité.

Une recherche fondamentale peut être considérée comme très utile et féconde à moyen et à long terme. C'est pourquoi ce type de recherche ne se déroule pas exclusivement dans les institutions publiques. Bien des entreprises en ont compris l'utilité, et en de nombreux secteurs, les chercheurs disposant d'une grande liberté de recherche sont plus nombreux dans le privé que dans le public.

Les degrés de finalisation permettent de mieux analyser les degrés d'indépendance et de dépendance qui sont à évaluer en complémentarité, dans la recherche du jeu le plus fécond.

§22. Les degrés d'indépendance des chercheurs par rapport aux acteurs publics et privés doivent être identifiés de cas en cas. Il y a un légitime conflit d'intérêt entre la communauté scientifique qui réclame la jouissance d'une légitime autonomie, et les bailleurs de fonds (entreprises, fondations, associations, autorités publiques y compris élus et simples citoyens) qui demandent des comptes sur les sommes investies en réponse à une demande. "L'idée selon laquelle la communauté scientifique constituait un isolat indépendant des pressions sociales et pouvait apparaître comme spécifique par rapport à d'autres isolats sociaux, ne tient plus." (J.-J. Salomon)

Pour exercer leur métier de "démonstrateurs de la preuve", les chercheurs ont besoin d'une double liberté:

- liberté axiologique (liberté totale): elle s'oppose à la pseudo-neutralité du marché (arbitraire du pouvoir de l'argent), comme elle s'est opposée à l'arbitraire du pouvoir politique (cf. ci-dessous §47); dans le domaine universitaire, cette liberté correspond aux libertés académiques;
- liberté de moyens (liberté relative) correspondant au fait que le chercheur ne peut pas savoir à quel résultat il aboutira, ni dans quel délai.

Parmi les institutions publiques, la fonction de l'Université avec ses partenaires est de préserver un espace de recherche, de liberté axiologique (libertés académiques) avec le loisir nécessaire à l'autonomie scientifique.

§23. Les degrés de dépendance

Cependant, la communauté scientifique a parfois abusé de son autonomie. Elle s'intéresse souvent plus à ses problèmes de qualification interne qu'aux grands problèmes de la société. Il n'est pas juste que les questions d'approvisionnement en eau, en nourriture et en énergie, les questions de pauvreté, d'équilibre des systèmes écologiques, économiques, sociaux et culturels, ne soient pas au centre des préoccupations scientifiques. Il est donc légitime, au contraire, que les degrés de responsabilité sociale soient explicites par rapport aux différents acteurs. La chance et la difficulté résident aujourd'hui dans la multiplicité de ceux-ci. Le fait que la demande et le financement de la recherche proviennent en bonne partie d'acteurs privés est certes un danger, mais c'est aussi une chance: la diversité des évalutations et des sources de financement est une des garanties de la liberté de la recherche. Elle en fait aussi une activité polyvalente.

§24. Le métier de chercheur s'est complexifié en au moins cinq dimensions.

1. Producteur de connaissances théoriques et empiriques, mono- et interdisciplinaires; 2. Formateur, en formation initiale et continue; 3. Vulgarisateur; 4. Expert auprès des acteurs publics, privés et associatifs; 5. Vendeur car il doit valoriser ses recherches s'il veut trouver les partenaires et les financements nécessaires; 6. Ingénieur et gestionnaire pour mener à bien des statégies de développement.

Cette multiplicité de fonction engendre toute une série de profils variés de chercheurs, qui relèvent chacun d'un système de critères d'évaluation. Y a-t-il reconnaissance de la diversité de ces métiers?

§25. L'évaluation du chercheur. L'excellence doit être évaluée, non plus sur quelques critères, mais sur tout un ensemble qui tienne compte des multiples facettes de ce métier. Si l'examen par les pairs permet de mesurer une qualification interne, des critères de pertinence sociale de la recherche doivent être appliqués pour évaluer la capacité du chercheur à inscrire son travail dans la réalité sociale. Cette évaluation croisée, entre les critères internes et les critères de pertinence sociale, permet une double responsabilisation du chercheur en même temps qu'une double liberté, par rapport à un système clos s'auto-évaluant, et par rapport à une demande sociale supposée totalement connue et déterminante. "L'efficacité sociale du chercheur ne vient pas de sa capacité à répondre et à coller aux attentes des acteurs privés et publics. Elle tient davantage dans son autonomie de lecture de la demande sociale, dans son aptitude à reconstruire sur un mode scientifique, avec son propre recul, des questions mises en évidence par la conjoncture sociale, économique ou politique." (J.-R. Henry)

§26. Qui évalue la demande sociale? On estime généralement que le plus grand soutien de la recherche ira à des besoins qui correspondent à la demande sociale; mais qui l'évalue? Le développement de la contractualisation produit des effets pervers lorsque celle-ci n'est pas pensée, maîtrisée, négociée. Ce qui avantage une partie de la société peut être nuisible à une autre. La demande sociale n'est pas un donné brut, elle est actuellement soumise à deux tendances majeures: fragmentation, et globalisation. La demande est une légitimation de ce qui est produit par des acteurs et jugé par eux-mêmes comme pertinent. L'expression de la demande sociale est le reflet de la construction politique de ces pays. Dans une culture démocratique, la demande est l'objet d'un débat public dans lequel interviennent tous les acteurs concernés.

§27. L'égalité du droit des hommes à participer à la science et à la technologie dans la lutte contre la pauvreté et les autres défis sociaux et environnementaux, n'exclut pas de considérer la diversité des bassins géographiques de la recherche. Certains participants ont fait remarquer que tous les pays n'ont pas les capacités pour les mêmes types de recherches. Tout en déplorant le gouffre qui existe entre les pays riches et les pays pauvres, gouffre encore accentué dans le domaine des sciences et des technologies, il ne serait pas rationnel de développer une recherche de haute technicité dans des pays qui ont très peu de moyens, car dans ce domaine il n'y a que de l'excellent ou rien.

D'autres ont montré qu'il est discriminatoire et insensé en économie du développement de réserver la recherche fondamentale aux pays développés et de considérer que les pays pauvres ont d'autres priorités. Sans une recherche fondamentale, ces pays ne peuvent avoir un enseignement supérieur de qualité: la conséquence en est un accroissement la fuite des cerveaux et de la dépendance culturelle et technologique. Cette discrimination contribue à piller les pays pauvres de leurs ressources humaines.

Si on reconnaît la science et les technologies comme patrimoine commun de l'humanité face aux grands défis eux aussi communs, notamment pour les populations les plus pauvres, il est essentiel de développer la coopération internationale afin de favoriser la multiplication des centres de recherches adaptés aux capacités, ressources et cultures des divers pays et régions.

3,2. Les contributions de la culture scientifique à la culture démocratique §28. Le même rationalisme est au principe de la science, des droits de l'homme et de la démocratie. C'est par une même foi dans la raison qu'est affirmée la croyance en la vérité et à la nécessité du débat ouvert pour s'en approcher, ainsi que l'égalité de tous devant le jugement rationnel. C'est pourquoi la science n'est pas qu'une activité productrice de réponses à des questions pratiques, elle est aussi une entreprise commune de compréhension du monde et des rapports de l'homme à ce monde, elle est une activité culturelle précieuse par elle-même.

§29. Par sa culture du débat rigoureux, la culture scientifique est éminemment démocratique. Elle soumet toute hypothèse et théorie à l'approbation, c'est-à-dire à la vérification générale et permanente. Elle se fonde sur la pluralité des pensées, et des conceptions qu'elle met en valeur en ouvrant la possibilité de les mettre en débat, débat social et scientifique à la fois. Par sa culture de l'insatisfaction, la culture scientifique réduit le champ des idéologies, c'est-à-dire des doctrines présentées comme des lectures naturelles de la réalité. Tout résultat rationnel, aussi établi qu'il paraisse, reste soumis à la critique et appelle des corrections ultérieures.

§30. L'expérience de l'universel s'oppose à la globalisation; elle en est même l'antithèse. La science est internationale mais les milieux qui la produisent sont particuliers. Il faut apprendre à comparer les histoires scientifiques nationales, pour montrer comment des résultats universels sont générés à partir de trajectoires particulières et interférentes. L'universel se construit peu à peu au travers de contextes culturels différents qu'il ne nie pas mais exprime. La globalisation est au contraire la généralisation d'un mode particulier de pensée, de production ou de consommation. L'universalité de la science atteint et met en valeur la diversité, alors que la globalisation tend à la réduire. Le risque actuel est que la domination économique et technologique de quelques pays entraîne non seulement une réduction irréversible de la diversité culturelle à une culture dominante, mais, pis encore, à l'aspect aujourd'hui incontrôlé de cette culture: une logique de marché détachée des logiques sociales.

§31. La science ne peut être privatisée. Cette logique aveugle se traduit par une standardisation mais aussi un émiettement des valeurs culturelles réduites à des biens de consommation. "Par le biais du droit de propriété, on assiste à un processus de privatisation croissante, généralisée, non seulement des savoirs, des compétences, mais aussi des bases naturelles (les gènes, les molécules, l'information)" (R. Petrella). A l'inverse, la science est une mise en valeur d'un patrimoine commun à la fois naturel et culturel, un universel multiple qui s'oppose aux réductions marchandes. Mais on ne saurait réduire la logique économique au marché globalisé et accéléré qui tend à prendre le pas sur les autres dimensions sociales et culturelles. En tant que mise en valeur de notre patrimoine commun, la science contribue fondamentalement à l'exploitation de notre capital naturel et culturel, sans lequel il ne peut y avoir de développement durable.

§32. La science n'existe que comme diversité créatrice. La connaissance scientifique ne saurait être produite exclusivement par une seule partie de l'humanité, selon sa culture et ses intérêts, l'autre partie se contentant de profiter de quelques uns de ses bienfaits. La valeur de la recherche ne réside pas seulement dans la part de ses résultats qui peut être prise en compte dans une société globalisée, mais aussi et surtout par une élévation du niveau culturel des pays et régions au sein desquels et pour lesquels elle se développe. La multiplication et la diversification des pôles de recherche permettent de développer une richesse, un capital culturel, ouvrant un accès plus large à des populations plus nombreuses. Elle permet aussi de faire émerger des besoins, préoccupations et méthodes de travail originaux, utiles pour toute la communauté scientifique (2).

C'est pourquoi l'accès, non seulement aux bienfaits de la science et de la technologie, mais aussi aux capacités de participation et de création, est à considérer en tant que droit de l'homme: un droit culturel au service des libertés, de la démocratie et du développement (3).

§33. Promotion locale de la culture scientifique. Cette promotion est essentielle pour développer "des conditions favorables à l'assimilation rapide, à l'adaptation et, là où c'est possible, à l'amélioration des connaissances et des technologies importées ainsi qu'à la création de techniques et savoirs originaux. (...) La valorisation des langues maternelles comme langues d'apprentissage des sciences, ne contrarie pas mais au contraire favorise une acclimatation raisonnée et dynamique des produits de la science" (H. Sinaceur). Il faut absolument greffer les sciences et technologies étrangères sur la culture locale pour que les unes comme l'autre constituent des bassins de recherches inculturés et féconds.


4. Communication de la culture scientifique

§34. Un partage du savoir. En popularisant la science, il s'agit d'aboutir à un meilleur partage du savoir qui favorise la diffusion d'une mentalité innovatrice et permette au citoyen de mieux comprendre et, si possible, de maîtriser ses choix de société. Ces choix sont en effet largement conditionnés par la connaissance qu'il a des sciences et des techniques et de leurs enjeux. Malheureusement la communication scientifique reflète en partie "l'absence de concertation et de réflexion de la société dans son ensemble, sur l'évaluation des valeurs et des priorités qui pourraient fonder la société de demain" (D. Chouchan).

§35. L'activité de conseil que le scientifique peut exercer auprès de pouvoirs politiques et privés n'est de loin pas suffisante; elle est même souvent un alibi: l'autorité concernée ne prend de l'avis supposé autorisé que ce qu'elle souhaite ou est capable de saisir. Il faut trouver les différents modes de communication entre science et société, de sorte que cette culture du débat nourrisse le débat démocratique. La fonction nécessaire d'expertise ne peut être séparée des dimensions complexes et collectives de l'activité scientifique.

§36. Interaction entre deux systèmes de communication. L'enjeu de la communication entre science et société est de réaliser une appropriation collective de la science, de faire en sorte que l'ensemble de la société la considère comme son bien commun. Il ne s'agit pas tellement de diffuser les résultats de la recherche à un public inculte, mais de considérer le public peut-être ignorant, mais surtout intelligent et capable de saisir - et donc en droit de saisir - l'importance des enjeux scientifiques dans la vie et la culture quotidiennes. La science demande à être connue non seulement comme accumulation de résultats, mais comme activité sociale, nécessaire pour connaître la société dans son environnement et pour faire face aux principaux défis actuels. La science est elle-même un système de communication qui fonctionne à l'intérieur ou à côté des autres systèmes sociaux de communication. Il faut comprendre où sont toutes les connexions à établir, depuis l'amont de l'activité scientifique (la définition de ses objectifs et moyens) jusqu'à l'aval (la discussion de ses résultats).

§37. Ce travail de médiation entre deux communications est utile pour les deux partenaires (professionnels de la science et société) car il les remet tous les deux en question. D'un côté, les recherches que certains croyaient pures se révèlent conditionnées par des données sociales parfois très contraignantes. C'est ainsi, par exemple, que l'évolution des rapports entre hommes et femmes nous oblige à examiner d'un œil nouveau la manière dont les savoirs traditionnellement masculins sont produits et transmis. Il faut montrer les chemins historiques et sociaux des recherches rationnelles, montrer l'importance de leur inscription dans le temps, dans les contextes culturels, dans l'ensemble des logiques sociales.

De l'autre côté, celui des acteurs sociaux, l'inscription de la science permet d'ouvrir des débats trop facilement clos par des oppositions idéologiques, à une perspective d'objectivité, c'est-à-dire d'accord rationnel permettant la vérification. Que signifie une discussion sur le nucléaire, si elle n'implique pas les débats entre les connaissances scientifiques des différentes disciplines concernées, physiques et sociales? Nous avons besoin de lieux et de systèmes de connexion entre ces deux types de débats et de communications. Les conférences de consensus sont un bon exemple de processus de médiation.

Plus précisément, les médiateurs science-société ont pour mission de mettre à jour les données des conflits, pour informer les choix des citoyens et des organes de décision publics, privés, associatifs.
 

§38. Les trois types de médiations par lesquels se diffuse la science sont principalement:

- l'enseignement et ses supports (manuels papiers et électroniques);
- les musées et documents de diffusion (livres, catalogues et reportages);
- les médias écrits et audiovisuels qui réalisent à la fois de la communication événementielle et la diffusion des deux autres moyens.

Les médiateurs sont donc essentiellement:

- les enseignants,
- les conservateurs et réalisateurs,
- les journalistes.

§39. Le risque est de réduire la science à un ensemble de résultats à transmettre. La vérité scientifique est alors défigurée en dogmatisme: cette vulgarisation tend à transformer en certitudes un discours dont la vertu est le doute scientifique et la reconstruction méthodique des hypothèses. Une authentique vulgarisation, au contraire, est celle qui diffuse l'esprit critique par l'exercice individuel et social de la raison au travers de la communication scientifique.

Nous devons constater que ces trois types de médiation sont souvent des facteurs de réduction des messages alors qu'ils sont en principe au service de l'interaction entre les deux systèmes de communication, scientifique et social. D'une façon générale, il est nécessaire que la communauté scientifique se sente concernée par cette obligation et s'investisse dans ces médiations.

§40. L'enseignement qui se déploie selon un mode essentiellement disciplinaire adapté à l'apprentissage risque de défigurer la recherche, laquelle se développe principalement selon un mode interdisciplinaire. Ce faisant, la science est présentée comme une accumulation de vérités établies. Pour éviter cette déformation de la communication, il convient d'établir tous les ponts possibles entre les métiers du chercheur et de l'enseignant. Si cette interaction est - ou devrait être - systématique au niveau universitaire, elle est plus difficile à réaliser aux niveaux primaire et secondaire et à l'égard du grand public. Ces niveaux requièrent l'utilisation des deux autres moyens. L'essentiel est de montrer comment la science et le plaisir de la découverte se trouvent dans tous les objets et dans toutes les situations de la vie quotidienne.

§41. Les musées sont des "lieux de délectation, lieux de partage de l'émotion de la découverte" (D. Ferriot). Ces conservatoires du patrimoine commun sont des lieux de science qui sont en même temps des centres d'enseignement et de démonstration à partir d'une collection d'instruments. Ils développent une pédagogie de la découverte par l'objet qui replace la science dans toutes ses dimensions sociales. Le rôle fondamental de l'histoire y est particulièrement mis en valeur, et permet d'appréhender l'évolution des sciences comme un progrès rationnel dans un ensemble d'aléas sociaux et culturels.

Les musées permettent aussi, par la pédagogie de l'objet, de montrer quelques liens entre science et art, entre la raison qui calcule et celle qui imagine structures et concepts.

§42. Les médias qui fonctionnent d'une façon essentiellement centrée sur l'événement et sur la personnalisation concourrent souvent à la méconnaissance de la science, à faire oublier que la démarche scientifique est d'abord critique, et critique d'elle même. "Les controverses n'y trouvent encore guère de place, sauf en cas de crises graves ou de catastrophes" (D. Chouchan). Les journalistes confèrent souvent aux scientifiques une position établie de savoir et d'autorité - la posture de l'expert - qui a jadis été celle des clercs.

Journalistes et scientifiques doivent refuser ensemble cette posture de l'expert, et montrer que la science est à la fois résultats et controverses, qu'elle n'existe que par le labeur de communautés scientifiques. Comme les autres médiateurs, les journalistes scientifiques ont à mettre en valeur l'événement de la découverte par l'éclaircissement de ce qui est en amont (les lentes logiques de la recherche) et ce qui est en aval (les retombées technologiques mais aussi les choix de société).

§43. Logique savante et grand public. La difficulté générale est que la logique savante (lente élaboration des raisons, soumise à la critique sociale) ne correspond pas à une demande d'information facile, centrée sur l'événement, le certain et le personnalisé, que cette demande soit censée provenir du public, ou qu'elle provienne de ses porte-parole officiels: le discours savant est généralement antinomique avec le discours du politique, du journaliste et de l'expert. La difficulté est plus grande encore pour les sciences sociales dont les résultats sont moins concrets et souvent inquiétants. "Les sociétés ne sont guère demanderesses de connaissances critiques sur leur propre fonctionnement" (D. Wolton). L'inscription sociale de la science, ici l'insertion des systèmes de recherche dans le tissu social et ses institutions, bouscule les échelles temporelles, en injectant de la durée dans l'éphémère du quotidien. Mais il ne faudrait pas réduire la demande publique aux demandes faciles. Dans une culture démocratique, le public vote et a droit à une culture scientifique variée et de qualité. L'offre doit tenir compte de cette exigence qui ne peut pas toujours s'exprimer, en étant supérieure à la demande immédiate.


5. L'inscription éthique: une provocation réciproque

§44. La tentation de globaliser l'éthique. Il n'est pas juste de considérer comme éthique toute question qui relève des rapports entre science et société. La conséquence de ce manque de distinction est un retour à l'ancien dualisme entre rationalité neutre ou objective et évaluation subjective. Toutes les questions qui ne relèvent pas directement de la production des sciences physiques risquent alors d'être considérées comme grevées de la subjectivité des jugements de valeurs. Les acteurs de la science ne peuvent faire l'économie d'un débat rationnel sur certaines valeurs acceptables par une conscience humaine soucieuse d'universalité.

§45. Deux domaines distincts: déontologie et éthique sociale ou politique. Si l'on veut délimiter le champ de l'éthique de la science, il est essentiel de démarquer d'abord les questions proprement éthiques - celles qui impliquent des choix individuels et collectifs - des questions de logiques sociales - celles qui relèvent de l'analyse des sciences sociales et humaines. Les questions proprement éthiques se partagent alors traditionnellement en deux domaines: les choix individuels, y compris ceux qui sont exercés en groupe (déontologie), et les choix de société (éthique sociale ou politique).

§46. Les tentations de réduction. Alors que la première tentation (§ 44) revenait à globaliser cette complexité en une subjectivité floue, la seconde consiste à réduire l'éthique sociale à la déontologie. L'avantage de celle-ci est qu'elle est plus facilement identifiable: elle définit des obligations qui tombent sous le coup du droit et de la visibilité médiatique.

- Il est illusoire de penser que l'ensemble des valeurs puisse être traduit et réduit en des normes juridiques. Le droit risque de n'exprimer que le plus petit dénominateur des valeurs communes, un minimum qu'il serait commode d'enfermer dans un "serment d'Hippocrate" du chercheur. Sans nier la nécessité de fixer des normes, il faut montrer que l'éthique est objet de débat permanent, de choix et d'engagements qui vont au-delà des prescriptions juridiques et s'adaptent à la diversité des situations.

- Il apparaît aussi que la réflexion éthique sur les sciences est souvent réduite aux questions les plus visibles, celles qui sont appréhendées selon la logique événementielle et personnalisante que les médias privilégient par facilité (cf.§42). L'information se concentre sur quelques thèmes et laisse de coté les enjeux collectifs et sociaux, beaucoup plus difficiles à traiter.

- Cela n'autorise cependant pas à opérer une réduction inverse, en négligeant la responsabilité individuelle, non seulement au niveau déontologique, mais aussi l'initiative personnelle des chercheurs dans le domaine des débats publics.

§47. La déontologie du chercheur est l'approche individuelle de cette complexité. Au regard de la multiplicité des fonctions du chercheur (cf. §24), elle ne peut elle-même être réduite à quelques caractéristiques. On peut cependant relever les responsabilités propres à l'activité du chercheur.

- Un esprit critique commun: nous sommes tous au moins disciples de Popper, nous savons que toute proposition scientifique n'est valable que dans la mesure où elle est soumise à vérification permanente, aboutissant tôt ou tard à son invalidation. Cet esprit implique la double dimension, rationnelle et sociale (procédurale) du débat. Cet esprit critique se manifeste comme recherche de la clarification, permettant de discriminer systématiquement les propositions qui ont une consistance scientifique de celles qui relèvent de l'idéologie. Le chercheur est témoin de ce devoir de clarification auprès des médiateurs professionnels (cf.§38).

- La liberté axiologique (plutôt que neutralité, Wertfreiheit , cf. § ) (4) est indispensable à l'exercice de la recherche, elle est le refus d'accepter de façon non critique un système de valeurs ou d'objectifs donné par une instance politique, économique, ou une habitude collective. Cette liberté n'est pas simple, car l'entreprise ou l'autorité publique ne pardonnent pas facilement la liberté à l'égard de leurs convictions. On peut estimer que "au lieu de devoir se libérer des valeurs (neutralité ou liberté négative) pour développer la recherche scientifique, il faudrait surtout essayer d'en avoir une meilleure connaissance sociologique et conceptuelle (liberté de participation)" (P. Pharo).

- Le devoir d'alerte et d'objection de conscience est la face la plus active de cette liberté et de cette responsabilité: son importance peut être évaluée par les acteurs avec des pondérations variées, mais elle ne peut plus être niée. Cela implique pour le chercheur un devoir de conscience sur les enjeux et retombées possibles de l'entreprise à laquelle il participe, et un devoir d'aménager des possibilités publiques d'expression. Si l'on veut éviter qu'un chercheur se trouve brusquement, souvent trop tard, confronté à un conflit de conscience en étant isolé face à une question de grande ampleur, il convient de développer les associations et structures de débats internes à la communauté scientifique, et les formes d'expression dans les diverses formes de médiation et dans les commissions d'éthique.

- Le devoir de participation aux structures constituant les communautés scientifiques, ainsi qu'aux organes de médiation.

§48. L'éthique politique de la science, ou régulation éthique des choix sociaux dans le développement des sciences et des technologies, peut se résumer, du point de vue procédural, à l'organisation d'une régulation systémique interactive entre tous les acteurs concernés. Malgré une bonne diversité d'opinions à ce sujet, il n'est plus pensable aujourd'hui de considérer qu'il revient presque exclusivement à l'Etat d'opérer la régulation éthique de la science et de la technologie; mais cela n'autorise pas non plus à accepter un désengagement sans contrepartie. Si les acteurs publics restent garants de l'ordre juridique, des normes et des structures démocratiques, les acteurs privés apportent une régulation importante en matière d'efficacité et de financement. Les acteurs civils (associations) quant à eux, développent une prise de conscience essentielle sur les valeurs communes en débat. L'interaction entre ces trois types d'acteurs est importante pour assurer une diversification des pôles. Dans cette triple diversité structurelle, il est aussi possible de classer schématiquement les acteurs de la science par leur fonction: recherche ou production de la science, mandataire, médiateur (enseigant, conservateur, journaliste).

Chaque système national de recherche (cf. §10, 48-50), en interaction avec les systèmes transnationaux et internationaux est dans l'obligation d'inventer au fur et à mesure cette régulation systémique par un jeu d'oppositions exprimées par les acteurs en un débat public. La régulation spécifiquement éthique, celle qui permet de clarifier puis d'opérer démocratiquement des choix respectueux de la dignité humaine (des droits de l'homme) et des valeurs considérées comme communes, est difficilement pensable sans cette insertion dans un système de régulations aux dimensions économiques, sociales, culturelles, civiles et politiques.

§49. Régulation ou pilotage? Les deux expressions ne sont pas antinomiques et ne devraient pas remettre en question l'analyse systémique des acteurs multiples en contrôle mutuel; la première est plutôt pragmatique alors que la seconde semble désigner une direction plus volontaire, une politique. Certains domaines de recherche ne demandent qu'une régulation continue pour assurer l'inscription sociale par le jeu des interrelations entre les acteurs. Mais d'autres demandent des choix politiques clairs, surtout lorsqu'existe une dimension pratique à haut risque, soit dans la finalité (armement, surexploitation), soit dans les effets peu ou pas contrôlables (génie génétique, équilibre des systèmes écologiques, économiques ou culturels). Ici, les procédures et les décisions doivent être claires: faut-il limiter, interdire, imposer des moratoires? Lorsque l'expérimentation ou les effets directs ou indirects impliquent une atteinte à la dignité des personnes ou une destruction irrémédiable du patrimoine commun, des décisions de ce type sont cruciales, et nécessitent un large débat.

§50. Les structures de régulation. On peut distinguer entre des structures internes et des structures mixtes.

- Les structures internes à la communauté des chercheurs, ce sont les associations, académies, comités scientifiques, comités éditoriaux, réseaux, etc., qui structurent la communauté scientifique. Pour la plupart des participants, ces structures ne sont pas assez développées au regard des points forts de ce rapport.

- Les structures mixtes lient entre eux les différentes institutions (publiques, privées, civiles) partenaires de la recherche. Telles sont les universités, laboratoires, musées, maisons d'édition et de production, médias, ainsi que les diverses commissions.

Les deux types de structures apparaissent comme complémentaires et nécessitent, toutes deux, un important développement pour que l'interaction se réalise. Si la régulation éthique ne doit pas être isolée de l'ensemble des régulations sociales, les commisions ou comités d'éthique ne sauraient être des institutions superposées à ces structures, et encore moins proposées en remplacement de structures inexistantes.

§51. Mise en place de programmes spéciaux de recherche interdisciplinaires pour analyser de façon continue les normes et modes de régulation éthique de la recherche scientifique. L'idée est que cette régulation "n'est pas seulement l'affaire de déclarations et de chartes, mais peut aussi faire l'objet d'une investigation scientifique particulière, sur la base de larges enquêtes comparatives et conceptuelles" (P. Pharo). Un tel corps de savoir éluciderait quelques bases rationnelles du débat entre les acteurs.


6. Quelques propositions

§52. Parmi un grand nombre de suggestions évoquées dans les paragraphes précédents, les participants ont en particulier souhaité que, lors de la Conférence mondiale de Budapest, la science soit appréhendée dans l'ensemble de ses champs. Il serait totalement incohérent et dangereux de réduire la scientificité de fait aux seules sciences de la matière et du vivant, et de laisser seulement une considération marginale aux sciences sociales et humaines.

§53. D'une façon générale, parmi les objectifs de la Conférence, afin d'opérer une avancée concrète dans la compréhension et dans la gestion des rapports entre science et société, il convient que les responsabilités principales des différents acteurs soient clairement discutées et identifiées pour pouvoir être reconnues.

§54. Cette responsabilité incombe en particulier à l'UNESCO.
 

1. L'Acte constitutif de l'UNESCO prévoyait une large participation des sociétés intellectuelles à l'Organisation. Or leur présence est réduite aux ONG avec statut consultatif. Par ailleurs le Comité exécutif ne compte plus que des membres délégués des gouvernements. Il est urgent que soit analysée la possibilité d'une représentation permanente des "communautés de savoir" à l'UNESCO. En particulier, la question de la représentation des communautés scientifiques (de tout l'éventail des sciences) devrait figurer en bonne place dans la Conférence mondiale de Budapest. Un groupe de travail devrait être désigné pour procéder à une étude préparatoire.

2. En collaboration avec les autres institutions spécialisées, l'UNESCO devrait développer considérablement les lieux d'arbitrage entre les acteurs publics, civils et privés, concernés par la production et par les effets de la recherche scientifique et technologique.

 

§55. Il revient notamment aux scientifiques:
  1. de développer leurs associations professionnelles de façon à augmenter leurs espaces de débat sur l'ensemble des rapports entre science et société, ainsi que leur capacité de représentation auprès des structures de régulation et de décision; d'aménager des systèmes d'alerte fiables;

2. de participer activement aux médiations de la science, que ce soit par l'enseignement, la collaboration avec les journalistes, les producteurs de reportages, les éditeurs de documents de vulgarisation et les conservateurs de musées; il revient alors à ceux qui les évaluent de prendre en compte ce travail de médiation;

3. de distinguer nettement les enjeux sociaux des enjeux scientifiques dans les débats publics, en indiquant les choix et risques à assumer par les citoyens.

4. de poser, dans leur collaboration avec les journalistes, les questions scientifiquement ouvertes en termes de débats, et d'éviter ainsi de recourir trop facilement à la posture de l'expert.
 

§56. Il revient en outre aux professionnels des médias:
  1. de valoriser le métier de journaliste scientifique, et d'encourager une collaboration continue avec un grand nombre de scientifiques, et non pas seulement avec quelques personnes connues;

2. De donner dans leur travail une place privilégiée aux enjeux collectifs et sociaux de la recherche, ainsi qu'à sa diversité culturelle.
 

§57. Il revient à tous les acteurs de la science, notamment aux autorités publiques (Etats et organisations intergouvernementales) de traiter la science comme un élément du patrimoine commun de l'humanité, ce qui signifie notamment:
  1. de refuser de privatiser les patrimoines, connaissances et technologies nécessaires à la protection de toutes les populations et de leur environnement, en particulier pour les populations les plus défavorisées et pour les générations futures;

2. de rendre la science plus universelle en développant la coopération scientifique internationale d'un façon plus active et plus équilibrée, de façon notamment à promouvoir la diversité culturelle de la culture scientifique, par le soutien dans un esprit de réciprocité aux centres de recherche et d'enseignement dans les pays en développement et les pays les moins avancés;

3. de respecter le fait que des connaissances et des technologies nées dans des contextes culturels différents du contexte scientifique dominant, puissent donner des résultats pertinents soumis à la critique, que la définition de nouveaux champs et de nouvelles priorités passe par cette communication interculturelle.
 

Rapporteur: Patrice Meyer-Bisch (5)

25. 01. 99


Notes

1. Ce rapport est le fruit d'un travail collectif. Outre le comité scientifique qui en a longuement préparé la thématique, l'auteur de ce rapport tient à remercier les présidents et rapporteurs des quatre sessions pour leurs synthèses et leurs corrections (listes annexées), ainsi que les nombreux participants qui sont intervenus de façon très active dans le débat, et qu'il est impossible de citer ici.

2. Cf. Rapport de la Commission mondiale de la culture et du développement, Notre diversité créatrice, notamment p. 94.

3. Développement de l'a. 27 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, et de l'a. 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

4. les participants ont débattu sur l'interprétation de la Wertfreiheit de Max Weber. Faut-il parler de "neutralité axiologique" pour signifier l'indépendance du chercheur par rapport à tous les systèmes de valeurs (A. Hahn), ou de "liberté axiologique", ou "liberté à l'égard des valeurs" pour indiquer que cette liberté de recherche face aux pouvoirs aux modes n'affranchit pas de la nécessité éthique d'inscrire la recherche dans le respect des valeurs communes à une société démocratique (P. Pharo).

5. Coordonnateur de l'Institut interdisciplinaire d'éthique et des droits de l'homme et de la Chaire UNESCO pour les droits de l'homme et la démocratie, de l'Université de Fribourg, membre de la Commission nationale suisse pour l'UNESCO.


ANNEXE I

Comité scientifique

Anne-Marie Laulan - Présidente, Présidente du Comité sciences sociales de la Commission française pour l'Unesco ; Martine Boiteux, Ministère de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie ; Jean-Pierre Boyer, Secrétaire général de la Commission française pour l'Unesco ; Sonia Dayan-Hertzbrun, Professeur à l'Université de Paris VII ; Monique Dental, Ministère de l'Emploi et de la Solidarité - Service des Droits des Femmes ; Jean-Robert Henry, Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Jean-Nicolas Moreau, Directeur de la communication à la Confédération française des travailleurs chrétiens ; Gérard Toulouse, Directeur de recherche au CNRS ; Roland Waast, Directeur de recherche à l'ORSTOM.

Secrétaire du Colloque

Jean-Paul Martin, Commission française pour l’Unesco

Présidents et rapporteurs de session

Jean-Pierre Boyer, Sonia Dayan-Hertzbrun, François Dubet, Jean Favier, Francine Fournier, Arne Haselbach, Jean-Robert Henry, Vladimir Iancu, Ali Kazancigil, Marie-Claude Maurel, Patrice Meyer-Bisch, Jean-Nicolas Moreau, Gérard Toulouse, Roland Waast.


ANNEXE II

 

P a r t i c i p a n t s
Représentants des Commissions nationales
Allemagne
Dr Traugott Schöfthaler, Secrétaire général
Commission allemande pour l'Unesco
Autriche
Dr Arne Haselbach, Académie pour l'éducation des adultes
Belgique
M. Luc Van Campenhoudt, Centre d'études sociologiques, Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles
Belgique
M. Bogdan Van Doninck, Services fédéraux des Affaires scientifiques, techniques et culturelles
Bulgarie
Mme Svetla Koleva,Institut de sociologie, Académie bulgare des sciences
Croatie
Dr Mislav Jezic, Faculté des lettres de Zagreb
Danemark
Mme Lise Hannestad, Professeur d'archéologie, Université d'Aarhus 
M. Finn Ovesen, observateur, Commission danoise pour l'Unesco
Espagne
M. Francisco Ferrandiz, Bureau des sciences et des technologies
Présidence du Gouvernement
Estonie
Mme Dr. Merry Bullock, Académie des Sciences d'Estonie
Finlande
M. Tuomo Melasuo, TAPRI, Université de Tampere et Commission finlandaise pour l'Unesco
Grèce
M. Ionnas Papamichail, Professeur à l'Université de Patras
Hongrie
M. Mihaly Rozsa, Secrétaire général
Commission hongoise pour l'Unesco
Italie
M. Gian Tommaso Scarascia Mugnozza, Recteur de l'Université de Viterbe
Lettonie
Dr Aivars Tabuns, Directeur adjoint du Conseil letton pour la science
Lituanie
Mme Dr. Meiluté Taljunaite, Directeur du département des sciences, Académie de droit de la Lituanie
Pays-Bas
Dr Arie De Ruijter, Faculté des sciences sociales, Université d'Utrecht
Pologne
M. Jan Krzysztof. Frackowiak, Sous-Secrétaire d'Etat au Comité national de la Recherche Scientifique
Portugal
M. Nelson Lourenço, Université de Lisbonne
Norvège
M. Arvid Hallen, Conseil de la recherche de Norvège
Roumanie
M. Victor Iancu, Secrétaire général
Commission roumaine pour l'Unesco
Russie
Prof. Alexei Shestopal, Institut des Affaires étrangères
Slovénie
Dr Franci Demsar, Vice-Ministre de la science et de la technologie
Suède
Mme Ebba Witt Brattström, Professeur de littérature, Université de Stockholm
Suisse (Rapporteur général)
M. Patrice Meyer Bisch, Professeur à l'Université de Fribourg
Turquie
Prof. Içli Tüllin, Directeur du département de sociologie, Université d'Hacettere
Intervenants
Allemagne
M. Alois Hahn, Professeur à l'Université de Trèves
Brésil
M. Simon Shwartzman, Institut de géographie et de statistique
France
M. Favier, Président de la Commission française pour l'Unesco
M.Dubet, Directeur, Ministère de l'éducation nationale, de la recherche et de la Technologie 
M. Pierre Cartier, Mathématicien
Mme Dominique Chouchan, Journaliste scientifique
Mme Dominique Ferriot, Directeur du Musée des arts et métiers
M. Pierre Henri Gouyon,Université de Paris Sud
M. Alain d'Iribarne, Directeur de recherche au CNRS
Mme Marie-Claude Maurel, Directeur du département des sciences de l'homme et de la société, CNRS
M. Patrick Pharo, Directeur de recherche au CNRS
M. Jean-Jacques Salomon, Centre science, technologie et société, Conservatoire national des Arts et Métiers
Mme Hourya Sinaceur, Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, CNRS - Paris I
M. Hervé This, Rédacteur en chef de "Pour la science"
M. Dominique Wolton, Directeur de recherche au CNRS
Pays-Bas
M. Robert Maier, Professeur à l'Université d'Utrecht
Pologne
M. Stéphan Wilkanowicz, Directeur des éditions ZNAK
Suède
M. Bo Öhngren, Secrétaire scientifique, Conseil pour la recherche en sciences humaines et sociales
M. Thomas Brante, observateur, professeur sociologie, Université de Lund
M. Aänt Elzinga, Professeur à l'Université de Göteborg
Suisse (Rapporteur général)
M. Patrice Meyer Bisch, Professeur à l'Université de Fribourg 
Union Européenne
M. Ricardo Petrella, Professeur de l'Université de Louvain
Comité scientifique
Mme Anne Marie Laulan, Présidente du comité sciences humaines et sociales de la Commission française pour l'Unesco
Mme Martine Boiteux, Ministère de l'éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie
M. Jean-Pierre Boyer, Secrétaire général de la Commission française pour l'Unesco
Mme Monique Dental, Service du droits des femmes, ministère de l'Emploi et de la Solidarité
M. Jean-Robert Henry, Directeur de recherche au CNRS
Mme Sonia Dayan Hertzbrun, Professeur à l'Université de Paris VII
M. Jean-Nicolas Moreau, Directeur de la communication à la confédération française des travailleurs chrétiens
M. Gérard Toulouse, Directeur de recherche au CNRS
M. Roland Waast, Directeur de recherche à l'ORSTOM
Unesco
Mme Francine Fournier, Sous-Directeur général pour les sciences sociales et humaines
M. Ali Kazancigil, Directeur de la Division des sciences sociales, recherche et politique
Me Meiar Leker, CISS
Secrétariat du colloque
M. Jean-Paul Martin, conseiller technique chargé des sciences
Mle Amélie de Pradel de Lamaze
Mle Véronique Franceschini 


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