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Documents de discussion - No. 33
Table des matièresAvertissementPartie I: Le programme d'appui aux initiatives de quartier à Yeumbeul (1995-1998) 2. Génèse et résultats du " Programme d'appui aux dynamiques de quartier "
2. Impacts et résultats d'un Progamme d'appui aux quartiers défavorises 3. Gestion Populaire ou Gestions Partagées : comment mieux appuyer les initiatives locales ?
AvertissementIl s'agit donc d'un travail original visant à problématiser une action de terrain, à en débusquer le sens en termes de transformations sociales. Ce travail d'un chercheur en sciences sociales à partir d'une expérimentation de terrain est riche d'enseignements pour le programme MOST dont l'une des ambitions est justement de lier recherche et action. Les résultats de ce travail guident déjà la Phase II du projet actuellement en cours (1998-1999). Il sera suivi d'autres évaluations tout au long du projet jusqu'en 2001 et nourrira l'évaluation finale. Ainsi est expérimentée la conduite simultanée d'un projet d'intervention d'une durée de 6 ans (1996-2001) visant à l'amélioration des conditions de vie des habitants dans le cadre de la lutte contre la pauvreté urbaine et d'une recherche en sciences sociales visant à en tirer une conceptualisation dans le cadre du Programme MOST. Dernière précision: le site de Yeumbeul constitue un des trois sites pilotes du projet " Villes: Gestion des transformations sociales et de l'environnement ". De 1996 à 1998 les autres sites étaient : le quartier de Jalousie, à Port au Prince (Haïti), et la ville de São Roque dans la périphérie de São Paulo (Brésil). Une extension du projet est actuellement en cours à Santo Domingo (Saint Domingue) et à Djenné (Mali). Ce programme d'expérimentation a été créé pour entraîner un effet de démonstration et donc de réplicabilité dans d'autres sites. Dans une démarche de "faire faire", le projet s'appuie sur des dynamiques engagées par les habitants eux-mêmes, notamment les femmes et les jeunes, réunis en ONG et organisations de base, pour améliorer concrètement leurs conditions de vie et leurs capacités de formation. De ce fait, l'objectif ultime du projet est la réduction de la pauvreté et de l'exclusion urbaines dans une logique de développement endogène. L'action de l'UNESCO menée à Yeumbeul se déroule en étroite coopération entre d'une part, le siège de l'UNESCO et le Bureau de l'UNESCO à Dakar, et d'autre part, en inter-sectorialité entre le Secteur des Sciences sociales et humaines, qui en assure l'impulsion et la coordination, et le programme CSI (Environnement et développement dans les régions côtières et les petites îles) du Secteur des sciences. L'action est conduite en partenariat avec l'ONG ENDA-Tiers-Monde, des associations locales, les municipalités, les services de l'Etat et l'Université de Dakar. La stratégie poursuivie est:
Chef de l'Unité des villes et des habitats humains Coordonnatrice pour le Programme MOST du projet " Villes " Secteur des sciences sociales et humaines UNESCO IntroductionDans les villes africaines, le développement croissant de poches de pauvreté le plus souvent en franges et périphéries urbaines a été suffisamment analysé pour être considéré comme le résultat d'un processus de désorganisation et de paupérisation généralisés des pays, appelé aussi " Crise urbaine ". Ainsi, de plus en plus de quartiers, voire de villes entières, se font par les habitants eux-mêmes à coté, voire contre les pouvoirs publics locaux ; ceux-ci étant le plus souvent absents de leur rôle de gestionnaires territoriaux. Dans les métropoles africaines, émergent de nouveaux comportements collectifs des habitants les plus défavorisés pour répondre à des situations d'urgence :
- s'auto organiser pour la gestion urbaine de proximité, ou s'auto déterminer pour le droit à la ville ou tout au moins pour de meilleures conditions de vie. Ainsi, l'aide internationale, qui relaye les efforts locaux faits au Sud pour une démocratisation et une décentralisation institutionnelles, se tourne de plus en plus vers des systèmes d'appui au développement urbain décentralisés : appui aux collectivités territoriales, aux Organisations non gouvernementales (ONG), aux comités d'usagers de services urbains, aux associations de quartiers.. L'UNESCO n'est pas en reste sur la question, qui par le biais de son programme intersectoriel de recherche-action " Villes : Gestion des transformations sociales et de l’environnement " (1996-2001) associant sciences sociales, sciences naturelles et éducation, soutient plusieurs initiatives menées dans les quartiers. Expérimenter, contribuer à la réduction de la pauvreté urbaine Des actions pilotes autour de l'environnement et du cadre de vie, menées directement par les citoyens en collaboration avec des ONG locales sont soutenues par le projet " Villes " à Port au Prince (Haïti), en banlieue de Dakar (Sénégal), et à Rio de Janeiro (Brésil). Toutes doivent déboucher sur une mobilisation des énergies sociales et économiques, la création de services, des initiatives économiques ou équipements de proximité (santé, eau, assainissement, lutte contre la pollution, la délinquance), mais aussi sur des partenariats locaux entre acteurs de base et pouvoirs locaux pour la gestion et l'amélioration des quartiers. L'expérience de Yeumbeul en banlieue de Dakar présentée ci-après est l'une de ces actions pilotes. Elle témoigne de la contribution (possible) d'une Organisation internationale à la mise en place de politiques urbaines et sociales au plus près des habitants. Elle témoigne aussi des espaces de coopération (possibles) au sein même des services et des programmes de l'UNESCO. Yeumbeul : une action de coopération interne et externe Yeumbeul et ses quartiers d'extrême pauvreté, choisis pour faire partie du programme " Villes ", apparaît comme symbolique à la fois des phénomènes de prolétarisation et de paupérisation d'une grande métropole, et en retour des formes d'organisation et de réaction possibles des communautés de base, dans un contexte institutionnel de décentralisation et de démocratisation. Au terme de la première phase du programme (1995-1998), l'expérience apporte des enseignements sur les mécanismes de participation des acteurs du bas ou sur les conditions de mise en œuvre d'une expérience de gestion urbaine populaire. Parce qu'elle est menée en temps réel et s'appuie sur des partenaires de terrain (une ONG de développement et des associations d’habitants) elle permet de délimiter un champ d'intervention et d'expérimentation nouveau pour une Organisation internationale telle l'UNESCO, entre connaissance empirique et action. Participer à la construction de politiques urbaines et sociales, aux cotés de partenaires locaux, et en même temps faire l'expérience concrète des dynamiques et des pratiques d'acteurs intéressent au plus haut point les sciences sociales. Action de coopération interne au sein de l'UNESCO, car l'expérience conduite à Yeumbeul appelle différents métiers, domaines de réflexion (environnement, santé, hydrologie, appui au développement urbain) et donc un rapprochement disciplinaire entre sciences sociales et sciences naturelles. La première phase du programme a ainsi permis une collaboration entre différentes unités de l'UNESCO pour la connaissance du milieu (étude sur l'aménagement de la zone côtière, études sur la nappe phréatique). Des études de terrain ont ainsi été réalisées par le CSI (1). Cette expérimentation collective devrait être propice à l'élaboration d'outils ou de méthodologies pour la coopération locale, pour l'amélioration des quartiers mais aussi pour l'ouverture de champs d'investigation dans les sciences sociales (outils d'évaluation, mise à jour des dynamiques culturelles liées à la pluri-ethnicité). Dans une large mesure, la première phase de l'expérience menée à Yeumbeul, fut-elle récente, autorise un temps de distanciation, mais aussi de communication préalable à la poursuite de la seconde phase (1998-1999). Elle permet d'ouvrir des questions centrales qui ne seront ici qu'effleurées :
- quel est l'impact possible, mais aussi quelles sont les conditions de mise en œuvre d'une politique d'appui aux quartiers défavorises ? Sans avoir valeur d'exemplarité, compte tenu de la diversité des situations et des contextes d'un quartier à un autre, d'une ville à une autre, d'un habitant à un autre, l'expérience de Yeumbeul et ses enseignements a donc valeur de témoignage. Elle démontre qu'il est possible de mettre en place des dispositifs à une micro échelle, intéressant tout autant l'habitant, ses représentants, que les partenaires internationaux. Le présent document présente deux niveaux de lecture : - un cadrage plus général sur les initiatives populaires urbaines : les différents visages de la participation, l’impact d’un programme d’appui aux quartiers défavorisés, la manière de mieux appuyer les initiatives locales (Partie II).
Partie I |
| On ne peut pas ne pas évoquer ici la spécificité
et l'originalité de l'ONG ENDA-Tiers Monde sur le continent africain
et en Afrique de l'Ouest. ENDA-Tiers Monde, ONG du
Sud dont le siège est à Dakar dispose de moyens auxquels
peu d'autres ONG locales peuvent prétendre. Elle est implantée
depuis 20 ans dans les quartiers, elle a des relais internationaux importants
(10 à 20 pays bailleurs) ; elle comprend 200 salariés de
plus de 50 nationalités.
L'ancrage solide d'ENDA dans la région de Dakar et son assise institutionnelle, sa reconnaissance externe et populaire tiennent au marquage constant de l'objectif de lutte contre la pauvreté urbaine au plus près des citadins. Dotée d'un projet politique et social fort, ENDA investit des terrains négligés par l'action publique, là ou existe une volonté collective des populations, là ou elle accompagne plutôt qu'elle n'impulse. ENDA-Tiers Monde compte pour la seule région de Dakar environ une dizaine d'antennes de terrain, celles-ci pouvant intervenir sur le même quartier, dans tous les domaines d'action (hygiène, eau, santé, énergie, assainissement, économie populaire, jeunesse). L'intervention conjuguée des différentes antennes permet bien souvent d'accélérer le processus de réalisation et la lisibilité des actions. |
Une démarche " participative "
Au démarrage du programme, et pour l'identification des priorités, un diagnostic participatif sous forme de séminaires, de causeries et d'enquêtes a été préétabli par ENDA-Ecopop avec les habitants de chaque zone, les trois associations de base (UFY, AJYPROS et ANBEP), une ONG locale (l'AJED) (7) mais aussi avec les instances traditionnelles (chef de quartier, sages).
Des ateliers et des débats publics autour des problèmes et des potentialités des quartiers, étaient constitués par îlots d'habitation, par cibles (femmes, aînés) tenant compte des hiérarchies traditionnelles. Les services municipaux, le service d'hygiène ont été également associés pour aider à la mise en cohérence des demandes ou leur formalisation.
A l'issue du diagnostic étaient définis des objectifs centraux du programme à court terme (97) qui paraissent acceptables, réalisables et mobilisateurs pour la population de 18 sous-quartiers (environ 20000 habitants) :
Au terme de la première phase, les réalisations effectuées
Des réalisations importantes ont été effectuées pour l'environnement de proximité dans les trois zones et au delà des objectifs initiaux :
Une dizaine de groupements féminins (choisis selon des critères d'expérience ou de présence sur le terrain, selon la nature du projet) ont bénéficié de crédits rotatifs, remboursables sur 3 mois, pour le démarrage de micro-projets. Certaines des membres (50) ont bénéficié d'un appui pour le renforcement de leurs capacités dans plusieurs domaines: comptabilité, gestion, management, pédagogie.
Un double appui est ainsi apporté à la dynamique émergente des quartiers :
Des dispositifs de mise en œuvre et de réalisation
Dynamiques autour de la mise en œuvre
Dès lors que le programme a affiché une volonté de partenariat local, une collaboration s'est instaurée à diverses échelles. Le programme SC/CSI (UNESCO) a été sollicité avec l'Université de Dakar pour des études préalables sur la nappe phréatique. Le CREPA (Centre régional pour l'eau potable et l'assainissement à faible coût) et le Service National d'Hygiène ont été sollicités pour la conception des ouvrages d'assainissement, mais aussi pour la conception de modules d'éducation sanitaire et la formation de relais communautaires, inaugurant ici un partenariat original.
L'animation et la sensibilisation autour des ouvrages d'assainissement ont été confiées aux trois associations de base en relation avec des structures d'appui (CCTAS) (8) et les comités de salubrité de zones. Des séances de théâtre, de démonstration et de causeries ont été organisées dans certaines zones-test pour la sensibilisation à l'hygiène mais aussi sur la participation des femmes ou la mobilisation financière des habitants pour les ouvrages.
Les modalités de réalisation des ouvrages et les critères de sélection des familles bénéficiaires ont été définis collectivement selon leur niveau de solvabilité, les contraintes d'accessibilité et les conditions de salubrité (distance au puits pour éviter la contamination, choix d'emplacements qui évitent de polluer la nappe…).
Modalités de financement et recours à la cotisation des usagers
En 1996 et 1997 le programme a été cofinancé par l'UNESCO ($74.000 US) et par l'Union Européenne ($35000 US au titre du 7ème FED). Les bénéficiaires d'ouvrages d'assainissement ont participé à l'investissement à environ 8 à 10 % de leur coût soit environ 20000 CFA par famille ($40 à $50 US), sans que n'ait été défini un montant fixe de la cotisation; les ménages pouvaient apporter une participation en main-d’œuvre pour réduire le montant de leur cotisation.
Dispositifs opérationnels et organisationnels
Le programme s'appuie sur :
- une équipe technique pour le suivi et la réalisation des travaux composé d'un technicien de chantier, de l'ONG, des associations (pour les relations avec les habitants).
Ce comité définira les orientations du programme
à venir (validation des objectifs sociaux et urbains du programme,
modalités financières, viabilité opérationnelle,
etc.) et veillera à la continuité et au suivi des réalisations.
Des résultats
Les acquis sont incontestables : amélioration de
l'environnement immédiat pour les familles, expérimentation
de savoir faire en matière de gestion des quartiers par les acteurs
clefs, associations de base et groupements.
Le programme d'assainissement et ses réalisations
périphériques (activités économiques) s'est
organisé autour d'axes clefs :
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La bonne réception du programme par les habitants et par les partenaires techniques et institutionnels dont témoigne la rapidité des délais de réalisation (moins d'un an) peut sans aucun doute être attribuée aux dispositifs de mobilisation autour de l'hygiène et de l'assainissement à l'amont et à l'aval des réalisations :
Néanmoins, cette dynamique communautaire enclenchée autour de l'environnement ne doit pas masquer les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre (expérimentale) de cette première phase, telles que les acteurs du programme l'ont évalué eux-mêmes au cours d'un atelier " de capitalisation " en février 1997 (9) :
- les difficultés rencontrées pour le recouvrement des cotisations financières des habitants (compte tenu de leur faibles revenus) pour les ouvrages d'assainissement (retard de paiement), pour le paiement du service de collecte des ordures , ce qui soulève la question de son appropriation et de sa rentabilité,
- les quelques difficultés techniques rencontrées au stade de la réalisation (conflits d'usage d'équipements, mauvaise localisation de certains ouvrages).
Vers un changement d'échelle qualitatif et
quantitatif : les enjeux pour la poursuite du programme (1998-1999)
| Si on connaît les déficits actuels des quartiers,
on connaît également l'ampleur des efforts nécessaires
pour les résorber. Les actions communautaires dans les quartiers
créent un effet d'appel : les besoins engendrent plus de demandes
qui appellent plus de moyens.
Forts des acquis et des enseignements de cette phase pilote , mais aussi de la demande sociale exprimée par les riverains et générée par les réalisations, des axes ont été fixés pour la poursuite du programme:
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L'ancrage géographique du programme : vers plus de réalisations et plus d'effets économiques
C'est un véritable saut d'échelle quantitatif qui devrait ainsi s'opérer en deuxième phase, avec une accélération des réalisations. Le nombre d'ouvrages prévus (300 latrines, 100 puisards) suite aux enquêtes faites par ENDA-Ecopop auprès des familles devrait être multiplié par huit (environ 520 bénéficiaires). Sont également prévus :
- la collecte d'ordures avec une dizaine de charretiers. Le circuit de collecte et la tarification seront étudiés en concertation avec la coordination des Groupements de jeunes intervenant dans la Communauté urbaine de Dakar (CAMCUD), qui ont acquis une forte expérience dans la gestion des déchets urbains ;
- la réfection ou la construction d'équipements publics (école, centre de soins communautaire, salle de réunions pour les associations), avec la contribution financière des habitants dans le cadre d'un fonds d'investissement local qui sera créé.
Le coût de cette seconde phase est estimé à $0,6 Million US, cofinancés par l'UNESCO (20%), la Coopération française (30%), l'Union Européenne (30%) et la participation du concessionnaire d'assainissement, inaugurant ici un nouveau mode de partenariat.
Vers un changement d'échelle qualitatif
C'est bien l'ancrage institutionnel et social du programme qui est en jeu à travers son extension. Un fonds d'assainissement issu de la cotisation populaire sera créé. Il permettra d'aider les ménages qui ne peuvent financer de façon autonome les travaux d'assainissement par l'octroi d'un prêt remboursable. Il pourra être alimenté par les recettes et les bénéfices générés par les services urbains lucratifs (vente d'eau, collecte ordures) et par les bailleurs de fonds pour financer des travaux sur les quartiers. Ce type d'outil social devrait instaurer un principe de solidarité, d'équité, de mutualité dans l'accès aux services de base, notamment pour les plus défavorisés. Il devrait renforcer ou impulser les responsabilités collectives et individuelles et donc dynamiser la gestion des quartiers.
D'autre part, le programme affiche fortement des objectifs prioritaires de consolidation des partenariats locaux et institutionnels à diverses échelles :
- consolidation du partenariat - voire contractualisation - avec les associations locales, les structures d'appui (Service d'hygiène, CCTAS) pour des missions bien délimitées autour de la sensibilisation sanitaire, et à l'environnement ;
- consolidation de la maîtrise d’œuvre sociale par l'appui aux associations de base qui sont les interlocuteurs directs des habitants (appui logistique, matériel, formations) en vue de leur autonomisation ;
- aide au rapprochement encore faible entre pouvoirs locaux (et leurs services) et les habitants (ou leurs représentants), qui aille dans le sens d'un dialogue élargi sur les quartiers.
Dans ce chantier, la place d'une organisation internationale telle l'UNESCO est importante, parce qu'elle légitime l'action collective autant qu'elle est en retour légitimée par elle.
L'appui du programme " Villes : Gestion des transformations sociales et de l'environnement " qui continuera d'accompagner l'expérience communautaire de Yeumbeul consiste à faciliter cette mise en convergence d'acteurs du " haut " et du " bas ", locaux et internationaux.
Les enjeux sociaux de ce programme et de ses objectifs augmentent de façon substantielle (rappelons-le, les objectifs quantitatifs sont multipliés par huit). Ceci exige une lisibilité des priorités, des modalités de mise en œuvre et des résultats.
Identifier les nœuds de l'action permet de mieux assurer ces " passages d'échelle ".
Au préalable, qu'entend-on par participation ?
Une initiative de gestion populaire urbaine comme celle de Yeumbeul recouvre étroitement la notion de participation. Si l'usage de la Participation (appelée aussi "développement participatif", "mobilisation", "développement à la base") est de plus en plus fréquent par les pouvoirs publics, les ONG, les chercheurs, les bailleurs de fonds et les habitants, force est de constater que ni ses contours, ni ses mécanismes ne sont toujours bien délimités.
S'agit-il d'une participation technique des usagers habitants à un dispositif ? S'agit-il d'un investissement social dans une action ? S'agit-il d'une participation financière? Force est d'admettre que ce qui relève pour les uns d'une modeste information des habitants, pour les autres d'un processus de management collectif d'un quartier, ou encore d'un acte politique, n'appartient ni au mêmes enjeux, ni aux mêmes pratiques, ni aux mêmes intérêts. Car qu'y a-t-il de commun entre une contribution financière de l'habitant à l'équipement des quartiers (comme c'est souvent le cas en Afrique de l'Ouest) et les profondes transformations sanitaires issues d'un système de participation (en Inde par exemple) ?
Les difficultés de définition de la participation tiennent à l'instrumentalisation très forte qui en est faite par les pouvoirs locaux, les ONG, les citoyens, les bailleurs de fonds (10). L'usage du discours sur la participation recouvre des perceptions, des interprétations et surtout des enjeux de développement radicalement divergents selon les acteurs.
Devant la disparité des situations, des pratiques, et des difficultés de définition conceptuelles il est préférable de délimiter des degrés ou des seuils de participation qui s'effectuent aux différentes séquences d’une action collective, de la mobilisation du citoyen, à la décision collective, à la gestion, voire à la " gouvernance ", de quartiers.
Sur le terrain, ce qu'est ou n'est pas la participation
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Qui sont les citadins impliqués dans les initiatives ?
La terminologie " acteurs communautaires " ou " acteurs de base " pour désigner les citadins impliqués dans des initiatives, recouvre là encore des catégories, des stratégies, des pratiques de regroupement hétérogènes. Les acteurs individuels, qui passent la plupart du temps par l'associativité, sont les femmes et les jeunes, comme en témoigne le cas de Yeumbeul.
De la participation à la représentation de l’habitant
L'initiative communautaire pour formaliser un projet commun autour du quartier ou simplement pour créer des structures de gestion ou de réalisation - par exemple, la collecte des ordures et la gestion des eaux usées - met en jeu la participation directe ou indirecte de l'habitant.
Quand il n’existe pas de comité de quartier (comme c’est le cas à Yeumbeul) la représentation de l'habitant repose sur les associations de secteur qui conditionnent pour beaucoup la conduite des " projets ". Or, celles-ci, tout en étant le reflet des dynamiques locales, ne sont pas indépendantes des pouvoirs, réseaux et rapports de force qui traversent la société civile.
La première phase du projet de Yeumbeul a révélé, par exemple, des difficultés, certes loin d'être singulières, et qui n'affaiblissent pas le bien fondé collectif du programme.
D'une part, les organisations de base " porteuses " du projet de quartier et " représentant " les habitants (choix des objectifs et des modalités d'exécution) fonctionne pour beaucoup sur un axe clanique ou ethnique, que l'on a rappelé comme prédominant dans les quartier irréguliers.
L'arrière plan ethnique et les revendications identitaires qui s'ensuivent, ne sont donc pas étrangers aux conflits entre associations et masquent (mal) le souhait de contrôle social compréhensible du quartier, par les uns (les plus anciens, les autochtones) sur les autres (les allogènes, les derniers arrivés). Il s'agit pour les uns au minimum de " tirer " le projet et ses ressources vers son secteur, ou pour les autres de s'imposer comme instance de pouvoir et de décision, dans un jeu d'acteurs difficile à réguler.
D'autre part, les organisations de base, porteuses d'un projet d'intérêt collectif pour le quartier, ne sont pas imperméables aux comportements d'entrisme, voire aux stratégies individuelles pour la défense d'intérêts particuliers. Dans un cas il s'agira de ne pas trop élargir la base sociale pour garder le contrôle de l'association. Dans un autre, il s'agira d'accéder aux commandes de l'association pour asseoir un projet individuel.
En outre, ce sont bien souvent les membres les plus dynamiques des quartiers, compétents et scolarisés, voire militants politiques, que l'on retrouve à la tête des associations et plus tard aux commandes des comités de quartier. Le leadership que l’on distingue quelquefois mal de stratégies personnelles, avouées ou non, permet de mobiliser la population, et même les politiques, en usant de ressources relationnelles. En revanche, la conduite d'un projet d'intérêt général, laissé entre les mains de quelques membres, empêche bien souvent le passage à une responsabilisation plus collective de l'association, et donc de sa base sociale c'est-à-dire, l'habitant, l'usager.
Les pratiques des regroupements communautaires pour promouvoir une solidarité de quartier ouvrent sans cesse sur des enjeux majeurs : la représentation réelle de l'habitant et la responsabilité collective dans une dynamique de projet.
Les habitants ne sont pas égaux devant l'initiative. Selon qu'ils sont hommes, femmes, scolarisés, analphabètes, aisés ou pauvres, ils ne disposent pas des mêmes opportunités ni des mêmes espaces pour s'exprimer. D'autre part, ils n'ont pas les mêmes intérêts et besoins.
Du fait que l’habitant n’est pas toujours membre d’une association de base ou d’un comité de quartier et qu’il élit ou désigne des représentants de comités, sa représentation est d’abord une construction formelle et symbolique. Dès lors qu’il n’est pas toujours associé directement à un projet collectif, comment s’assurer qu’il est bien représenté par les dispositifs qui se réclament de sa légitimité, d'autant que ceux-ci sont plus ou moins ouverts, personnalisés, dynamiques ? Et d'abord qui parle au nom de qui ? Qui décide au nom de qui ?
Représentation formelle ou légitimité réelle des associations
A Yeumbeul les organisations qui décident d'orientations pour le quartier ou sont impliquées dans des actions citoyennes montrent qu'elles savent s'adapter et modifier si besoin leur cadre de représentation : se rapprocher pour mettre en place un cadre unique de concertation, intégrer de nouveaux acteurs, anticiper des enjeux.
C'est le rôle de l'ONG que de les appuyer et de veiller à l'équilibre social et à une représentation élargie des forces du quartier : équilibre entre sous quartiers, équilibre entre associations, intégration de personnes médiateurs comme les instances traditionnelles (sages, chefs de quartier, chefs religieux).
Même si - et c'est le cas à Yeumbeul - les dispositifs de concertation et d'information permettent de bien couvrir les besoins (diagnostic participatif, ateliers, débats par sous secteurs, enquêtes), même si les associations sont très ancrées dans les quartiers, la représentation et l'expression des habitants a ses propres limites.
Le voisinage, pour être l'espace naturel d'expression de la demande, n'en constitue pas pour autant une communauté d'intérêts. Les riverains voisins ne sont pas égaux devant l'accès à l'information " à la base ". Ce sont les populations les plus pauvres et les plus fragilisées et donc les moins alphabétisées (les vieux, les femmes), qui sont les plus éloignées des sources d'information et des associations.
Les femmes alors qu'elles sont très impliquées dans les enjeux de changement, restent encore sous-représentées dans les organes de décision collective (comités de quartier, de gestion) en raison des barrières religieuses et du poids des hiérarchies traditionnelles.
Certains quartiers ne disposent pas toujours de personnes-relais ou d'espaces de réunion, d'informations. Les associations, voire les ONG, peuvent donc se trouver éloignées géographiquement des préoccupations des habitants et de la demande sociale exprimée à l’échelle domestique et de voisinage.
D'autre part, la demande exprimée, formalisée ou centralisée par les organisations populaires n'est pas toujours la demande réelle. Les besoins des habitants ne sont pas nécessairement réductibles à la seule légitimité de structures qui prétendent les représenter, d'autant que ceux-ci ne connaissent pas toujours bien les cibles de populations ou qu'ils peuvent filtrer ou orienter les demandes " de base ".
Dès lors, il appartient aux structures d'appui (les ONG et les bailleurs de fonds) de veiller à l'accès des populations les plus démunies à l'information et à leur intégration dans une démarche de quartier, de faire en sorte que les associations tirent une légitimité réelle, sociale, issue de leur représentation.
Participation et énonciation d’objectifs
La participation ne peut être dissociée de la notion d’intérêt des habitants à s’organiser, négocier, pour bénéficier des opportunités d’un projet, obtenir des équipements et des marchés.
La transaction, la négociation, le contournement/détournement des objectifs sont structurellement inhérents aux initiatives communautaires dans des contextes où les stratégies sont fortes pour organiser sa survie.
La participation renvoie à des intérêts
et à des stratégies différents d'un habitant à
un autre, d'une organisation de base à une autre. Aussi revient-il
en premier lieu aux associations et à leurs structures d'appui de
formuler clairement les attendus de la mobilisation et de la gestion populaire.
Quels enjeux, pour quels objectifs, avec quelles populations, pour quels
résultats ?
Les aspects financiers de la participation
Dans la plupart des expériences communautaires la participation de l'habitant à la gestion urbaine et son environnement recouvre celle de contribution financière. Il est appelé à cotiser dans des modalités assez variables pour la réalisation des ouvrages d'assainissement ainsi que pour la construction d'écoles, de locaux associatifs ou de bornes fontaines.
Des outils de financement peuvent être créés : rappelons qu’à Yeumbeul un fonds d'investissement local, issu des cotisations des habitants et permettant d'avancer le montant des cotisations aux plus démunis, sera créé.
La cotisation financière est perçue comme un acte symbolique, civique, important, par le citadin des quartiers irréguliers d'autant qu'il est tenu habituellement à l'écart des décisions et des pouvoirs publics. De ce fait, il devient producteur ou co-producteur et gestionnaire de services urbains de proximité. Cette participation renvoie à une notion forte de propriété symbolique (des ouvrages, sinon du quartier) et a fortiori à la responsabilité qu'instaure ce droit de propriété ou d'usage.
Certes, elle est une solution réparatrice, pragmatique aux besoins et aux difficultés immédiates, liés à l'absence d'équipements et de gestion publique. Elle permet de réunir rapidement des fonds et de réaliser efficacement des ouvrages qui satisferont les habitants tout en légitimant un processus d'action et de mobilisation collective.
Cependant, dans les quartiers les plus délaissés où les besoins et les demandes sont nombreux et où les initiatives locales créent un effet d’appel, les citadins sont amenés à cotiser de plus en plus souvent et même pour plusieurs réalisations à la fois (école, santé, espaces publics, etc.), au risque de saturation et de démobilisation.
Ce mode de financement populaire pour des équipements relevant la plupart du temps des pouvoirs publics peut à terme être perçu comme un prélèvement fiscal parallèle ou déguisé, rarement exigé des quartiers riches. Au demeurant, de nombreuses questions restent en suspens tenant aux objectifs de solidarité:
Comment évaluer un système de participation : un défi pour les ONG, les associations et les bailleurs de fonds.
Une démarche communautaire perd sa finalité si son impact réel n'est pas connu.
Si l'on ne veut se contenter de constater que les équipements réalisés (assainissement, santé, équipements de base) satisfont la population - ce qui est incontestablement le cas pour toutes les initiatives populaires - il faut pouvoir apprécier les retours économiques et sociaux pour l’habitant et pour le quartier.
Or, on le voit à Yeumbeul, certaines réalisations sont difficiles à évaluer, qualitativement ou quantitativement. Comment évaluer, par exemple, l'augmentation du pouvoir d'achat au niveau du quartier ? Comment mesurer l'impact sanitaire et épidémiologique réel du programme d'assainissement et de potabilisation ? Les activités commerciales privées induites (une boulangerie créée par des jeunes, par exemple) doivent-elles être comptabilisées dans les résultats et imputées aux effets structurants du programme ?
L'évaluation de l'impact économique du programme et de la participation appelle des instruments de mesure, des outils et des méthodologies dont disposent rarement les organisations de base, voire les ONG, et encore moins les populations " cibles " (groupements, artisans, entreprises). Il est difficile pour un artisan travaillant sur les investissements d’un "programme", ou pour un comité de gestion gérant des services lucratifs (eau, collecte ordure…) de juger de la rentabilité des bénéfices dégagés.
De même, l'évaluation de l'impact sanitaire d'un programme d'assainissement (comme celui de Yeumbeul) suppose que l'on dispose d'éléments d'enquêtes épidémiologiques, et surtout qu'on puisse mettre en place des outils d'observation anthropologique sur les comportements des citadins (consommation d'eau, hygiène, nutrition…).
On s'épuiserait à inventorier ici les critères
possibles d'évaluation sociologique de la participation et de la
gestion populaire. Ils sont d'autant plus hétérogènes
que les interprétations sur la notion de participation sont variées.
| L'évaluation suppose que soient mises en place
des grilles de lecture et d'analyse dynamique des actions :
- impact en emplois mais aussi créativité économique et juridique des montages, des procédures de gestion ; - résultats financiers mais aussi capacités d'autonomie des associations et des comités ; - pérennité des dispositifs mais aussi inscription dans la décentralisation; - satisfaction de la population mais aussi appropriation, responsabilisation; - collaboration des pouvoirs publics mais aussi dispositifs de cogestion. |
A Yeumbeul, quels effets sociologiques et économiques du programme d’appui aux quartiers?
L'impact économique
A Yeumbeul, les effets économiques directs du programme (emplois créés, bénéfices et revenus) sont encore peu visibles et mesurables vu sa taille modeste en première phase.
Mais d'autres indicateurs entrent en compte pour mesurer l'impact économique :
| Cet apprentissage d'une gestion urbaine et populaire
créative, redistributive est un enjeu pour la pérennité
des équipements et des dispositifs de quartier :
- pour que ceux-ci soient moins dépendants à terme de l'aide extérieure (ONG et bailleurs de fonds) mais aussi de la contribution financière de l'habitant ; - dans la perspective de la décentralisation mais aussi de la promotion de la solidarité. |
L'impact sociologique du programme
Il est de plusieurs ordres : changements de comportements individuels et collectifs, coopération à l'intérieur et à l'extérieur du quartier, redistribution de rôles au niveau local.
Les changements de comportements sanitaires et l'auto-responsabilisation
Il s'agit ici d'un des effets majeurs ouverts par la participation à la gestion urbaine. L'habitant, quand il est un acteur reconnu dans un espace de responsabilités partagées, développe des participations et des pratiques citoyennes pour gérer, surveiller, entretenir et animer. En tant que contributeur financier, il est le meilleur relais pour la valorisation et la promotion d'un programme d'environnement dans les quartiers.
A Yeumbeul, où il a été étroitement associé à l'élaboration du programme d'assainissement dans des formes très adaptées - formation de relais, éducateurs sanitaires, ateliers de démonstration - il est à même de le promouvoir efficacement et aussi de gérer et d'entretenir les équipements (latrines, puisards, bornes fontaines).
La responsabilisation individuelle et collective à l'échelle du voisinage est un acquis pour la poursuite du programme. Elle va accélérer la mobilisation des futurs usagers, autour de futurs ouvrages, mais surtout elle permet l'apprentissage de comportements collectifs sanitaires, l’acquisition de connaissances empiriques (nutrition, santé, hygiène) qui peuvent être transmises.
L'ancrage territorial et la coopération de quartier
Le programme, en légitimant les quatre quartiers et les 18 sous-quartiers comme " échelle d'intervention ", permet de renforcer les liens sociaux et communautaires à l'échelle de proximité.
Bien qu'il faille relativiser ici toute identité de quartier, comme tendraient à le démontrer les conflits entre associations, il est clair qu'une action collective, portée de l'intérieur, permet aux citadins de coopérer, d'échanger, de s'identifier, par le jeu des collectes, des réunions, des réseaux de quartier. De surcroît, la légitimité acquise par le citadin au titre de la participation financière renforce son sentiment d'appartenance au quartier (voire que le quartier lui appartient).
Les effets les plus lisibles de coopération à l’intérieur du quartier résident dans le rapprochement d'acteurs:
Les actions réalisées, les savoir-faire acquis, la crédibilité renforcée des associations permet d'ouvrir un dialogue avec les partenaires publics, assez faible au démarrage et aujourd'hui vivement souhaité par les associations elles-mêmes, relayée par l'ONG et les bailleurs de Fonds.
Différents espaces de concertation se mettent en place: autour du Comité de suivi du programme (Commune, Service d'hygiène, concessionnaire pour l'assainissement et l'eau) en deuxième phase, ou encore par la création du fonds d'assainissement qui devrait être cogéré avec la commune.
Vers une gouvernance de quartier
| Cette perspective d'outils communs et de rapprochement
entre pouvoirs locaux et citadins inaugure un changement des modes de gestion
urbaine à une échelle de plus en plus territorialisée.
Ce qui permettra d'apprécier la pérennité des actions mise en place sera sans doute la capacité des organisations de base et des quartiers d'élargir leur champ d'intervention, non plus à partir de la seule gestion de proximité mais étendue à tous les secteurs de la gestion urbaine, et en même temps, au plus près des habitants. Cette double perpective - élargir la gestion et le dialogue, tout en les décentralisant - donne tout son sens à la gouvernance de quartiers définie par de nouveaux rapports entre gouvernant et gouverné dans des responsabilités délimitées aux différentes échelles (de l'îlot au quartier). Elle suppose une qualité de relations entre participants (ou leurs représentants) et les institutions qui doit être encouragée par les partenaires clefs. |
Peu d'initiatives sont durables si, à un moment ou à un autre, elles ne sont pas légitimées ou reconnues par l'institution, par le politique. La mobilisation et la participation des acteurs " du bas " s'épuisent bien souvent, s'ils ne sont pas relayés par des partenaires institutionnels. La construction d'un cadre permanent et d'un partenariat est d'autant plus nécessaire, que l'ONG ne peut être toujours le seul soutien ou le seul interlocuteur communautaire, et surtout que la décentralisation ouvre de nouveaux espaces de coopération.
Au Sénégal et en Afrique de l'Ouest, la décentralisation des services et des pouvoirs publics telle qu'elle est amorcée devrait permettre de mieux délimiter le rôle des collectivités dans la gestion des territoires et de ses ressources. Elle devrait aussi pouvoir corriger les inégalités locales au profit des moins bien administrés. Mais le risque est grand qu'elle demeure un mode de gestion de la crise plutôt qu'un mode de gestion de la ville, tant la tentation est forte de réduire la crise de la ville à celle de sa gestion.
Les initiatives de " base " ne doivent pas être abordées sous leur seul aspect conjoncturel, c'est-à-dire réparer ou se substituer aux charges et manquements des pouvoirs publics. Elles peuvent permettre de créer des services urbains qui soient aussi producteurs de rapports sociaux et " d'urbanité sociale ": correction des inégalités, redistribution des acteurs.
Les montages négociés entre associations
de base, ou ONG, et pouvoirs locaux, empruntant tout à la fois aux
logiques institutionnelles et aux pratiques spontanées des quartiers,
préfigurent bien les contours d'une gestion plus partagée.
C'est ce que l'on voit se dessiner à Yeumbeul.
Comment s’effectue le partenariat sur le terrain ?
La gestion populaire urbaine tire profit d'un agencement plus ou moins favorable d'acteurs externes (Commune, Etat, bailleurs de fonds) dont le mode d'appui varie, selon les cas, d'un soutien symbolique à la mise en place effective d'outils et de partenariats décentralisés.
L'exemple de Yeumbeul démontre qu'existent des volontés, des convergences entre organisations de base, ONG et pouvoirs publics pour mettre en place des politiques et des outils communs dans les quartiers périurbains. Mais des difficultés existent : des conflits de légitimité autour de " l'intérêt local ", mais surtout l'insuffisance de politiques nationales et communales et de moyens pour penser la continuité des actions.
Les communes
Les communes ont en charge la continuité du fonctionnement de la Ville. Elles sont des acteurs institutionnels incontournables en raison de leurs prérogatives de gestionnaire territorial. Mais elles sont la plupart du temps dépourvues de moyens humains et matériels et de ressources financières. Elles ont en outre à amortir et absorber les transferts de charges issus de la décentralisation. Peu de communes ont par exemple des politiques d'environnement urbain qui embrassent des dimensions plurielles (santé, assainissement, eau, économie). Avant d'être perçus comme des outils de développement urbain, l'assainissement, l'eau et les dispensaires demeurent surtout des services locaux à gérer.
Force est de reconnaître qu'elles se montrent encore insuffisamment actives dans l'appui aux initiatives communautaires. Soit elles se contentent d'être attentistes et d'encourager " symboliquement " à distance, (les acteurs communautaires étant des clientèles politiques); soit elles capturent les opérations, quand celles-ci sont reconnues ; soit elles se dédouanent de leurs responsabilités, là où le communautaire permet le rattrapage des insuffisances des pouvoirs publics.
Les communes parviennent rarement à penser des articulations, des stratégies, entre quartiers et territoire municipal. Là ou existe une offre institutionnelle (services préfectoraux, centre de santé, service d'hygiène), le rapprochement est peu encouragé avec les organisations de base (comités de salubrité, de quartier, comités d'eau…) pour mener des actions communes autour de l'environnement. Ou alors, des difficultés existent pour définir avec les comités de quartier ou les micro-entrepreneurs des responsabilités exactes pour articuler services municipaux et services communautaires.
A l'inverse, les exemples tels que Yeumbeul, avec la Commune de Pikine et les deux mairies d'arrondissement, montrent qu'une coopération est possible. Celle-ci permet de :
Qu'il s'agisse de la distribution en eau, de l'assainissement de la collecte des déchets urbains etc., les concessionnaires sont aussi très dépendants structurellement des moyens et des politiques publiques, en premier lieu ceux de l'Etat. Ils interviennent rarement dans les quartiers périurbains ou irréguliers, et en connaissent donc mal les acteurs de base et les ONG. Pourtant, l'émergence du communautaire et de cadres de gestion de plus en plus territorialisés offre des opportunités pour étendre leurs interventions et diversifier leurs savoir-faire.
A Yeumbeul, les bonnes relations entre les ONG (et a fortiori entre associations) et les concessionnaires des services publics laissent entrevoir de nouveaux modes de gestion qui sont aussi de nouvelles formes de rapports entre citadins et pouvoirs publics. La coopération avec les exploitants d'eau et d'assainissement (SDE/SONEES) devrait permettre des arrangements ou des négociations (coût des ouvrages, critères d'implantation, actions sanitaires). Elle va dans le sens d'une meilleure accessibilité des quartiers périurbains aux services de base. L'acte de coopération est aussi symbolique. En légitimant le quartier comme territoire pertinent de gestion, le concessionnaire et la Commune légitiment aussi le citadin qui acquiert des droits et des devoirs.
Au niveau des ONG
Bien souvent, des relations entre commune et ONG naissent des conflits de légitimité, la commune reprochant généralement à l’ONG de ne pas l’associer, l’ONG se réclamant, elle, de la représentation populaire. La position d'intermédiaire de l’ONG, entre " haut " et " bas ", public et communautaire, local et général n'est certes pas toujours clarifiée. En outre, ses stratégies d'encadrement (que l'on ne peut détailler ici) conditionnent pour beaucoup la conduite et la réception d'une démarche. S'agit-il d'aider des structures ou des acteurs individuels ? S'agit-il d'encadrer fortement, ou au contraire de relayer une démarche dite d'auto-suffisance ? Faut-il s'appuyer sur les leaders, les plus réceptifs ou les plus reconnus ?
A Yeumbeul, ENDA-Ecopop intervient avant tout comme relais au dialogue social, dans un contexte où existe une culture récente mais forte de la participation. Il s'agit moins d'impulser que de relayer l'émergence de mouvements populaires et répondre aux très nombreuses demandes d'appui. Il n'en demeure pas moins que les tâches de l'ONG sont nombreuses : aide matérielle aux groupements porteurs de projets, appui logistique pédagogique aux associations de quartiers, mise en relations d'acteurs, appui à la maîtrise d'ouvrage ou à la maîtrise d’œuvre (bornes, assainissement).
L’ONG est garante de la cohérence des démarches
de quartier et doit veiller à ce que soient respectés les
objectifs initiaux, à ce que n'existe pas de discrimination ou filtrage
de la demande " de base " au profit de groupes mieux organisés représentant
des intérêts catégoriels.
| Dans tous les cas, c'est l'autonomie progressive des populations qui est en jeu. Il est souvent plus facile de renforcer des réflexes assistanciels que des comportements véritablement émancipés. Toute politique d'appui aux quartiers et de " réduction " de la pauvreté doit dès lors s'appuyer sur une connaissance fine des quartiers, ses nœuds de pouvoirs et d'intérêts pour définir des objectifs clairs : quels types de populations ? Pour quoi faire avec eux ? |
Des pistes pour l'action
La mise en place de politiques ou d'outils par une meilleure accessibilité aux services urbains dans les quartiers suppose tout à la fois de renforcer le juridique, l'économique, le social et l'autorité institutionnelle autour des initiatives.
Il ne saurait être question de définir un idéal type de la participation ou de la " gouvernance ". On peut toutefois évoquer quelques " leviers " pour des participations plus citoyennes et mieux administrées.
Renforcer les conditions d'une meilleure participation
La participation est avant tout un courant pragmatique qui " traverse " la ville et dont chacun s'accorde à reconnaître la créativité. Valoriser et mieux encadrer les énergies sociales, revient à identifier les acteurs clefs, individuels (femmes en premier lieu) et leaders traditionnels (aînés, chefs religieux, sages, chefs de quartier), qui contribuent pour beaucoup à la mobilisation, à l'information et à la médiation dans les quartiers.
La mobilisation des habitants repose aussi sur une ingénierie démocratique pour :
Si l'on admet que le communautaire ne peut pas tout régler, beaucoup reste à faire pour asseoir des modes de gestion partagée entre gouvernants/gouvernés, notamment parce qu’il existe une méfiance forte des habitants périurbains envers la représentation politique, celle-ci étant souvent accusée de clientélisme.
Pour avoir une légitimité institutionnelle et un rôle d'arbitrage fort, les communes doivent être fortement encouragées à intervenir dans les quartiers les moins bien administrés, donc les plus pauvres.
La restauration (ou instauration) de la présence de la commune doit permettre de créer un effet d'appel pour les associations, les ONG, les citadins, et donc dynamiser des processus d’action. Ceux-ci passeront de plus en plus par le partage de territoires de gestion entre organisations de base et services municipaux. Les interfaces entre territoires communautaires et municipaux gagneraient donc à être mieux définis par des liens officiels et contractuels entre l’UNESCO et les autres financiers, les ONG, associations et communes aux différentes séquences et responsabilités : animation, gestion, réalisation d’ouvrages.
Les communes ont également à mettre en place des cadres juridiques: règlement d'assainissement, appui des activités économiques dans les quartiers, législation et politiques d'environnement.
Ce qui est vrai pour la commune l'est aussi pour les services publics (santé, emploi, éducation…) et parapublics (les concessionnaires d'eau, assainissement) voire les opérateurs privés auxquels les communes délèguent la gestion urbaine. Ils ont à se rapprocher des acteurs communautaires, mettre en commun des compétences professionnelles et techniques, définir des actions (notamment dans la santé, l'hygiène, l'alphabétisation).
La démocratisation-décentralisation n'est pas le prétexte qui permettrait aux appareils d'état de se dégager de leur fonction de régulation sociale et institutionnelle. Il revient à l'Etat avec l'aide des bailleurs de fonds de suivre au plan local le transfert des charges aux collectivités, d'organiser la gouvernance. En outre, l'Etat dépositaire de l'intérêt collectif a évidemment un rôle important dans l'impulsion de politiques intégrées, mieux cordonnées, en faveur de l'environnement et de la réduction de la pauvreté.
De même, il appartient aux ONG et aux bailleurs de fonds de renforcer des moyens d'action et de connaissance qui aillent dans le sens d'une meilleure qualité de relations entre gouvernants et gouvernés et d'une accessibilité des plus pauvres aux services urbains. Cela passe notamment par des procédures de légitimation des acteurs, et de leurs dispositifs. Ceci est déjà le cas à Yeumbeul où le représentant du Bureau Régional de l'UNESCO est membre du comité de suivi du programme mené sur les quartiers.
Ces nouvelles échelles de gestion appellent dans bien des cas une nouvelle culture professionnelle et technique : métiers et compétences plus tournés vers les quartiers, permettant la mise en place de politiques intégrées et décentralisées, que les bailleurs de fonds doivent pouvoir appuyer. C'est dores et déjà le cas du programme MOST qui appuie des formations aux nouveaux métiers de la Ville en Afrique de l'Ouest.
Enfin, l'exigence d'une meilleure prise en compte du " droit à la ville " passe par une approche fine et contextuelle des quartiers pour pouvoir apprécier la diversité des situations citadines : analyses sociologiques, anthropologiques, notamment autour des comportements sanitaires, mis en place d'outils d'évaluation dynamiques et moins uniformisants, qui enrichissent la connaissance des bailleurs de fonds et des ONG. Ceux-ci ont aussi à intégrer la temporalité de projets. L'espace temps de l'habitant n'est pas celui de l'institution. Les cycles institutionnels définis au Nord selon des contraintes programmatiques (un à trois ans) ne correspondent pas toujours au cycle sociologique des projets au Sud. Là où n'existe pas de culture de la participation et de la démocratie, l'apprentissage de la gestion urbaine populaire passe, par un temps de maturation et d'expérimentation.
On le voit, l'appui qu'apporte le programme aux dynamiques de quartiers dépasse la seule logique de résultat : équiper les quartiers ou contribuer fut-ce modestement, à réduire la pauvreté urbaine.
Si l'expérience de Yeumbeul apparaît comme
porteuse et productrice de sens pour la recherche en sciences sociales
et pour l'action, c'est parce que les pratiques des citadins autour de
l'environnement sont des espaces privilégiés d'observation
des transformations sociales.
Les enjeux de citoyenneté sociale urbaine
autour de l'environnement
L'accès aux services de base (eau, assainissement,
pour l'essentiel) est en effet une clef d'entrée à la participation
urbaine, parce que ces services représentent des enjeux concrets
importants pour les citadins :
Mais surtout la construction ou l'amélioration des infrastructures de base permet d'accéder directement à une reconnaissance ou à une citoyenneté urbaine, foncière, minimale. |
L'équipement en assainissement, réseaux
primaires et eau permet aux quartiers, non ou mal administrés, d'acquérir
un statut spatial minimal (par la régularisation foncière
notamment). Il leur permet de sortir de leur statut informel et d'être
reconnus de fait comme territoire urbain économique et productif.
La sécurisation des habitants mieux desservis, mieux équipés,
débouche sur la formulation d'enjeux de quartier, donc l'apprentissage
d'un processus collectif de gestion urbaine, que l'on a suffisamment évoqué.
Quelle production de sens pour le programme " Villes
" ?
Les initiatives en matière d'environnement urbain, pour des conditions minimales d'habitabilité apparaissent bien comme le moyen d'activer à l'échelle de proximité un processus de transformations politiques et sociales. Si ces pratiques citadines sont généralement mise en œuvre à une échelle micrologique et interstitielle (celle des quartiers périurbains), la portée n'en n'est pas moins importante pour la compréhension des mécanismes de production de la ville au Sud, et pour le programme MOST. Il s’agit dans tous les cas de saisir en creux le passage d'une modernisation à une modernité de la gestion urbaine et donc de la ville.
2. La Communauté Urbaine de Dakar compte environ 2 millions d'habitants. D'après la Banque Mondiale, 30% vivraient en dessous du seuil de pauvreté.
3. D'après ENDA-Ecopop, in " Initiatives locales, développement communautaire : l'exemple de Yeumbeul ", Novembre 1997.
4. Association des Jeunes de Yeumbeul pour la Promotion Sociale
5. Union des Frères de Yeumbeul
6. Association pour le Bien Etre de la Population
7. Association des Jeunes pour l'Education et le Développement
8. Centre Communautaire des Technologies Appropriées pour la Santé
9. Le compte rendu est consigné dans " Développement social et développement local dans les quartiers de Yeumbeul, Guinaw-Rail ", Salimata WADE, février 1997.
10. Voir à ce sujet, par exemple " Décentralisations en questions ", sous la direction de Sylvie Jaglin, Editions Khartala, 1993.
11. Voir notamment à ce sujet "Familles dakaroises face à la crise", ANTOINE, FALL, BOCQUER, Editions de l’ORSTOM, 1995.
Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs et n'engagent pas la responsabilité de l'UNESCO.
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