» Égypte : un an après, l’enthousiasme est retombé
28.01.2012 - Le Courrier de l'UNESCO

Égypte : un an après, l’enthousiasme est retombé

© Ahmed Abdel Fattah

En janvier 2011, on se doutait bien que la révolution tunisienne inspirerait d’autres peuples arabes. Mais personne ne prévoyait des manifestations d’une telle ampleur en Égypte. Et personne n’imaginait qu’il suffirait de dix-huit jours pour chasser Hosni Moubarak du pouvoir.

L’Égypte n’est pas la Tunisie, remarquaient les analystes. En effet, malgré des similitudes évidentes (régime autoritaire, atteintes aux droits de l’homme, corruption, chômage…), les deux pays diffèrent par la taille, la structure sociale et les bases sur lesquelles s’appuie le pouvoir. Par ailleurs, le régime de Hosni Moubarak était un élément-clé dans la région : considéré comme un excellent allié des Occidentaux, il jouait un rôle de médiateur entre Israël et les Palestiniens. On fermait les yeux sur les atteintes aux droits de l’homme en Égypte, car ce régime apparaissait comme un rempart contre l’islamisme.

La « révolution du 25 janvier » est l’œuvre de divers groupes de jeunes internautes qui communiquaient entre eux grâce aux réseaux sociaux sur Internet. Ils sont descendus dans la rue et ont osé affronter la police à mains nues. Ce n’est pas au nom du marxisme, de l’antisionisme ou de l’islam qu’ils se mobilisaient, mais pour exprimer une soif de liberté, un refus des brutalités policières et de la corruption. Ce n’est qu’au bout de trois jours, constatant le succès du mouvement, que la confrérie des Frères musulmans s’y est engagée. Elle l’a fait très habilement, sans chercher à occuper le devant de la scène. Son souci était de rassurer les autres opposants et d’offrir aux médias occidentaux son visage le plus présentable. Et si certains « frères », oubliant les consignes, se mettaient à scander des slogans religieux, ils étaient aussitôt rappelés à l’ordre par les autres manifestants.

Pour mâter cette rébellion, le pouvoir a d’abord employé l’intimidation et la force. Sans succès : la peur était vaincue. Il a joué alors le chaos, ordonnant aux policiers d’abandonner leurs postes. Pendant vingt-quatre heures, le pays a été livré à des voyous, des détenus en fuite ou des provocateurs. Mais les habitants se sont spontanément organisés pour défendre leurs quartiers, allant jusqu’à régler eux-mêmes la circulation.

La police était détestée. L’armée, elle, passait pour l'institution la moins corrompue du pays. Quand les premiers chars ont fait leur apparition dans les rues du Caire, ils ont été acclamés. Très habilement, les manifestants ont fraternisé avec les militaires, les mettant dans l’impossibilité de tirer sur la foule. « Le peuple, l’armée, une seule main », scandaient-ils. La haute hiérarchie militaire a vu dans ce soulèvement un moyen de se débarrasser de Gamal Moubarak, le fils cadet du président. Elle ne voulait pas de ce civil, appelé à succéder à son père, qui pouvait menacer sa position et ses intérêts économiques. Et elle a fini par sacrifier le raïs lui-même, pour préserver en quelque sorte le régime.

Les Égyptiens passaient pour un peuple résigné, s’accommodant du pouvoir en place, quel qu’il soit. Ils ont donné une autre image d’eux-mêmes, ou l’ont découverte, avec une grande fierté. Leur pays semblait brusquement redevenir le phare du monde arabe. L’un des slogans les plus scandés lors de la chute de Moubarak était : « Relève la tête, tu es Égyptien. » Tout le pays semblait à l’unisson. Y compris les médias gouvernementaux, qui avaient opéré un virage à 180 degrés et célébraient avec emphase la thawra (révolution)…

Un an après, l’enthousiasme est retombé. Des conflits confessionnels entre coptes et musulmans, attisés par des extrémistes ou des provocateurs, ont fait de nombreuses victimes. La situation économique s’est dégradée, en raison de la baisse du tourisme, de l’inquiétude des investisseurs et de la multiplication des revendications sociales. Les révolutionnaires se rendent compte que l’armée, toujours aux manettes, se comporte aussi mal que la police et que la scène politique est dominée par les islamistes. Toutes les carences de l’État, notamment dans le domaine de l’éducation, se font sentir. Les Égyptiens constatent qu’il ne suffit pas de renverser un régime autoritaire pour établir une démocratie.

 

Par Robert Solé, écrivain français d’origine égyptienne

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