» Les crimes contre la culture sont des crimes contre la civilisation - 'Le Figaro' (France)
06.07.2012 -

Les crimes contre la culture sont des crimes contre la civilisation - 'Le Figaro' (France)

Publié dans Le Figaro le 06 juillet 2012.

Des rebelles du groupe islamiste Ansar Dine ont pris d’assaut les mausolées de Tombouctou. 10 ans après le dynamitage des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans en Afghanistan, le patrimoine culturel est à nouveau pris pour cible. En trois jours, 7 des 16 sanctuaires de la ville ont déjà subi les coups de pioches d’une furie destructive nourrie par la haine et l’ignorance.

Ces mutilations ajoutent une crise morale et culturelle à une situation humanitaire déjà tragique. Le Mali faisait figure d’une des démocraties les plus stables de l'Afrique de l’Ouest. C’est aujourd’hui un pays coupé en deux, avec plus de 300.000 personnes déplacées.

Personne ne doit se méprendre sur la portée de ce geste. Il est question de bien davantage que de quelques structures de boue et de bois - aussi vénérables soient-elles. Tombouctou est un carrefour des civilisations, foyer historique de la religion musulmane en Afrique au XVIème siècle, ville savante dont les manuscrits anciens sont les plus précieux de tout le continent. En s’attaquant à ce patrimoine, les islamistes commettent un crime culturel et un crime contre la civilisation. Ils témoignent d’une volonté délibérée de supprimer les preuves tangibles d’un Islam érudit et tolérant, moteur de dialogue entre les peuples. Ils veulent effacer les traces d’une histoire séculaire et les valeurs qu'elle porte – des valeurs de tolérance, d'échange et de respect mutuel, qui sont au cœur de l'Islam.

Ce crime n’est pas le « dommage collatéral » d’un conflit. Il a été commis de sang froid pour attirer l'attention et saper les dernières digues de la résistance et de l’identité maliennes. Une minorité violente veut imposer son interprétation frauduleuse de l’Islam dans un pays qui vit sa foi de façon pacifique et tolérante comme l’a rappelé la ministre de la culture du Mali. Tous les chefs religieux, tous les intellectuels musulmans condamnent ce fanatisme, l’Organisation Islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ISESCO), et l’Organisation de la coopération islamique (OCI) en tête.

Ni la politique, ni la religion ne justifient la destruction délibérée de notre Patrimoine commun. En 2001 déjà, le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie avait retenu la destruction des monuments historiques comme chef d’accusation dans son action concernant l’attaque de 1991 contre le port historique de Dubrovnik, en Croatie. Le Mali vient d’entamer le processus d’adhésion à la Convention de La Haye sur la protection des biens culturels en cas de Conflits et la Cour pénale internationale a justement qualifié la tragédie de Tombouctou de crime de guerre. Ce crime ne doit pas rester impuni, et l’UNESCO prendra les mesures qui s’imposent.

Nous travaillons sans relâche avec les autorités nationales, les organisations islamiques et la Communauté économique d’Afrique de l’Ouest pour trouver une solution à la crise. J’enverrai sur place dès que possible une deuxième mission afin d’évaluer les dégâts et définir les besoins les plus urgents. Un Fonds spécial sera créé pour aider le Mali à sauvegarder son patrimoine et j’appelle d’ores et déjà tous les Etats Membres de l’UNESCO à y participer.

Ce drame culturel nous frappe alors que le Comité du Patrimoine mondial, réuni à Saint-Pétersbourg, vient d’inscrire de nouveaux sites sur sa liste. Cette conjonction est un appel à prendre la mesure des menaces qui pèsent sur la culture – et à redoubler d’efforts pour y faire face.

Chacun peut comprendre que la protection du patrimoine est un enjeu pour la sécurité du monde. Avec l’essor de la mondialisation, les peuples ressentent le besoin de repères. Ils cherchent à protéger leurs identités, ils se tournent vers les monuments porteurs de valeurs et de sens. Ce phénomène se vérifie partout dans le monde. Les fanatiques le savent et prennent la culture pour cible afin d’attiser les haines. Tel est leur but véritable, loin des faux prétextes religieux. Ils attaquent le patrimoine parce qu’ils savent que sa destruction marque une escalade dans le conflit, qui compromet durablement les efforts de réconciliation. Le rôle des Nations Unies est d’empêcher cette instrumentalisation de la culture, en montrant qu’elle est un vecteur de coopération et de compréhension mutuelle.

Le patrimoine peut rapprocher les communautés divisées. Je l’ai vu personnellement en Europe du Sud Est, lorsque l'UNESCO a aidé à reconstruire le Vieux Pont de Mostar détruit pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. L'UNESCO est engagée aujourd'hui dans les travaux de restauration dans la vallée de Bamiyan, en Afghanistan.

Tels sont les enjeux du Patrimoine mondial. La fierté légitime des Etats qui célèbrent chaque nouvelle inscription sur la fameuse liste – fierté dont les médias se font si volontiers l’écho – ne doit pas occulter le sens véritable du travail de l’UNESCO, et la complexité de sa tâche. Le Patrimoine n’est pas un concours de beauté, mais un long travail pour la paix. La protection des sites exige une attention de long terme, souvent loin des projecteurs, pour faciliter la coopération, les échanges culturels, le partage des bonnes pratiques. L’inscription n’est que le début d’un effort d’éducation et de mobilisation des communautés locales, de formation des conservateurs, des professeurs, des artisans. Combien de pays, qui ne sont pas dans la situation d’urgence du Mali, se plient à cet exercice ? Loin des coups de pioches des extrémistes de Tombouctou, combien de projets de constructions, d’extensions touristiques, combien d’autorisations de forage pétroliers détruisent le patrimoine à petit feu, en violation des engagements pris ?

Le Patrimoine mondial repose sur l’idée que certains sites culturels ou naturels ont une valeur universelle, qui interpelle toute l’humanité. Les nations doivent s’unir pour les protéger. En 40 ans et près de 1000 sites inscrits, l’UNESCO a construit des ponts solides entre les peuples, et montré le rôle de la culture comme moteur de développement et d’inclusion sociale. Les fanatiques chercheront toujours à combattre cette idée. J'appelle aujourd’hui tous ceux qui le peuvent à peser de leur influence pour mettre un terme à ce saccage. L'UNESCO ne restera pas passive et fera tout pour aider le Mali à surmonter cette crise.




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