28.01.2012 - Le Courrier de l'UNESCO

Khaled Al Khamissi : La révolution ne fait que commencer

© UNESCO/Danica Bijeljac- Khaled Al Khamissi

Le 25 janvier 2011, Khaled Al Khamissi était dans les rues du Caire. Le 25 janvier 2012, il y est de nouveau. Pour l’auteur du bestseller Taxi, après plus de trente ans d’humiliation, le peuple égyptien a retrouvé la confiance en soi, grâce à la révolution. Il a désormais la force d’exiger la liberté, la justice sociale, la dignité.

La révolution égyptienne du 25 janvier 2011 a renversé le régime du Président Hosni Moubarak en 18 jours. Comment les avez-vous vécus ? Qu’en pensez-vous un an plus tard ?

Les 18 jours qui ont suivi les premières manifestations du 25 janvier 2011 ont incarné un rêve. C’était comme si, d’un coup, toute cette civilisation millénaire dont on a toujours entendu parler, sans jamais la ressentir dans la vie quotidienne, avait jailli du fond des âges pour se répandre dans les rues. On pouvait la sentir, l’embrasser. Le 11 février au soir, à la nouvelle de la chute de Moubarak, comme tous les Égyptiens, je pleurais d’émotion et je rêvais de lendemains nouveaux. Je croyais en l’émergence d’une nouvelle idée du politique dans mon pays.

Une année s’est écoulée depuis. Je peux dire qu’elle a été catastrophique. Non pas parce qu’elle a été très mal gérée par le Conseil suprême de l’armée, mais parce que le pays s’est engagé dans une voie contraire aux idéaux de la révolution. Au lieu de mener vers un avenir démocratique, cette voie nous a fait reculer d’un siècle. Dès le 25 février des manifestants ont été battus à coups de bâtons et de décharges électriques avant d’être séquestrés. Le 9 mars, c’est-à-dire le lendemain de la Journée internationale de la femme, des Égyptiennes ont été arrêtées et soumises à des prétendus tests de virginité. Jour après jour, nous avons été témoins d’attaques contre la liberté, contre les femmes, contre les coptes, contre la révolution, contre le rêve…

Aujourd’hui, les gens qui étaient descendus dans la rue le 25 janvier 2011 sont persuadés que, sinon rien, très peu a été fait depuis. Mais ils ont aussi une autre conviction – et là est le véritable succès de cette révolution – c’est qu’ils sont capables de réagir et de faire changer les choses. Cette simple phrase « on peut » est d'une importance primordiale. La révolution psychologique qui s’est opérée dans l’âme égyptienne donne la force aux gens de poursuivre leur combat, de descendre dans les rues le 25 janvier 2012, d’exiger la liberté, la justice sociale, la dignité.

 

On a beaucoup parlé de « Révolution Facebook ». Êtes-vous d’accord avec cette dénomination ?

Non, pas du tout. Une révolution, c’est un acte social très complexe, lié à un certain nombre de conditions historiques, sociales, économiques et humaines. L’internet a été un outil de communication, sans plus. Lorsqu’un outil existe, il est normal de l’utiliser. La révolution égyptienne de 1919 contre l’occupation britannique s’est faite sans Facebook. En  janvier 1977, j’étais encore adolescent, mais je m’en souviens très bien, les gens se sont révoltés contre l’augmentation inconsidérée des prix des produits de première nécessité. Ils sont descendus dans les rues par millions, à travers le pays tout entier… sans Facebook aussi.

 

Et la considérez-vous comme une « Révolution jeunes » ?

Non plus. Environ 70 % des Égyptiens ont moins de 28 ans. Dès lors, quand vous voyez les gens dans la rue, sans qu’ils fassent la révolution, vous constatez qu’il y a une dominante jeune, évidemment. D’un autre côté, toutes les révolutions sont faites par des jeunes. Je n’ai pas besoin de statistiques officielles pour parier que la Révolution française a été faite par une majorité de moins de 30 ans !

À mon sens, c’est la propagande de Moubarak qui a largement contribué, dès les tout premiers jours de la révolution, à la qualifier de « Révolution jeunes ». L’idée étant de convaincre les Égyptiens qu’il s’agit là de « petits jeunes » qu’il faut rappeler à la maison. Dans la même logique, on a beaucoup parlé de la Place Tahrir. Le message que les autorités voulaient faire passer était que l’Égypte n’était pas touchée par les émeutes, mais juste le Caire, et même pas la ville entière, mais seulement la Place Tahrir. Or, la vérité et tout autre.

Cela dit, au fil du temps, la Place Tahrir a été dotée d’une valeur symbolique que je ne peux pas nier, et que je revendique.

 

Moubarak a dirigé l’Égypte pendant 30 ans. Comment définiriez-vous cette période en quelques mots ?

Comme une montée en puissance de la laideur. J’ai vu l’éducation se dégrader pour ainsi dire sous mes propres yeux. Dans ma jeunesse, au sein de ma famille, j’ai été bercé par le rêve d’une éducation qui permet au peuple, notamment aux classes pauvres et moyennes, de réaliser leur idéaux, pour leur propre bien-être et le bien-être de la société. Ce rêve s’est complètement effondré au cours de ces trois décennies. Les écoles sont dans un état lamentable. L’idée même que l’éducation sert à quelque chose a été anéantie.

La dégradation de la dignité humaine a atteint de telles proportions que de très nombreux Égyptiens ont quitté le pays, sans qu’ils y soient contraints par la nécessité économique.

En tant qu’homme de culture, je suis très affecté également pas la dégradation du rôle de la culture en Égypte et du rôle de la culture égyptienne dans le monde arabe. Malgré les difficultés économiques et politiques, mon pays s’était fait une place de choix sur la scène culturelle au cours du 20e siècle, tant sur le plan du cinéma, que de la musique, du théâtre ou de la littérature. Sous Moubarak, nous avons connu une chute vertigineuse de la production artistique. Et nous nous sommes dit que, tout compte fait, cet homme avait beaucoup d’imagination ! Chaque fois que nous pensions avoir touché le fond, il imaginait un moyen pour nous faire descendre encore plus bas !

 

Ce déclin n’a-t-il pas commencé déjà sous le régime du Président Anour el-Sadate?

En effet et je l’ai subi dans ma chair. Je vais vous raconter une anecdote. C’était en 1980. Je venais tous juste de m’inscrire à la faculté d’économie et de sciences politiques. Je souhaitais devenir membre d’une « famille » d’étudiants. Dans le système universitaire égyptien, on appelle « familles » des groupes d’étudiants qui pratiquent ensemble une activité extra-universitaire. Or, à cette époque, il y avait un représentant du ministère de l’intérieur dans chaque faculté : un policier en uniforme, qui avait son bureau dans le campus.  Eh bien, le policier de ma faculté m’a convoqué pour me dire que je n’avais pas le droit d’exercer une quelconque activité. J’étais stupéfait. Un peu plus tard, je voulais me présenter aux élections des délégués étudiants. Le même m’a de nouveau convoqué pour me rappeler à l’ordre. Je dois dire que pour le jeune homme de 18 ans que j’étais, c’était un véritable choc. En même temps c’était une initiation à la dictature. Sadate est mort un an plus tard, mais le déclin n’a fait que s’intensifier.

 

Pourquoi toutes ces interdictions ? De quoi vous accusait-on ?

D’être le fils de mon père ! Mon père, Andul Rahman Khamissi, était un poète égyptien très connu qui a été expulsé d’Égypte en 1971 par Sadate. Il est mort en exil en 1987. À cette époque, l’intelligentsia égyptienne s’est dispersée aux quatre coins du monde. Sadat s’était attaqué au projet laïc égyptien et avait promu l’islamisme politique. Les hommes de culture, qui étaient dans leur très grande majorité des gauchistes, n’avait d’autre choix que de quitter le pays. Les uns après les autres, les amis de ma famille partaient. Puis ce fut le tour d’un de mes oncles maternels, qui était interdit de travail en Égypte. Il s’est exilé en France. Peu de temps après, mon autre oncle maternel l’a rejoint. Il a travaillé comme fonctionnaire à l’UNESCO avant d’être nommé à la tête du bureau parisien du groupe de presse al-Ahram.

 

Votre grand-père maternel, Moufid El Choubachy, était également un grand écrivain et critique littéraire. Votre mère étant prématurément décédée à l’âge de 32 ans, vous avez été élevé par lui et votre grand-mère.

En effet, j’avais cinq ans lorsque ma mère, qui était actrice, a perdu la vie dans un terrible accident. Ma sœur venait de naître. Elle n’avait que cinq mois. Plus tard, alors qu’elle était à l’âge de quatre ou cinq ans, elle m’a confié son grand secret : elle savait à peine tenir un crayon, elle ne connaissait pas l’alphabet, mais elle écrivait déjà des lettres à notre mère. Elle m’a conjuré de ne le dire à personne. Cela m’avait beaucoup bouleversé. D’autant que pour une raison qui m’échappe – peut-être une vielle coutume ottomane – mon grand-père avait décidé d’enlever toute trace de la présence de ma mère. Toutes ses photos avaient disparues. Comme si elle n’avait jamais existé. Contrairement à moi, qui suis resté paralysé face à l’absence de ma mère, ma petite sœur avait réussi à nouer un lien avec elle, grâce à une écriture qu’elle avait inventé elle-même.

 

Est-ce que cette histoire vous a inspiré une nouvelle ou une scène de film ?

Non, pas jusqu’à présent. Un jour, certainement. Mais le moment n’est pas encore venu.

 

Pour l’instant, votre œuvre est essentiellement d’inspiration sociale. Votre bestseller Taxi en est une belle illustration.

En effet, les nouvelles de Taxi relatent des dialogues imaginaires que j’ai menés avec des chauffeurs de taxi en 2005, année où Moubarak sollicitait un cinquième mandat. Chaque nouvelle décrit une situation particulière à laquelle les gens pouvaient se trouver confrontés au quotidien. Sur le plan de la forme, je me suis inspiré de l’Al Maqama, genre littéraire classique arabe recourant au dialogue entre celui qui connaît et celui qui ne connaît pas, pour décrire des changements dans la société ou dans les mœurs.

L’arche de Noé, mon dernier roman, parle également de l’Égypte : c’est le déluge, le peuple se précipite sur l’arche pour se sauver, partir… Douze portraits de personnes constituent cette mosaïque qui représente un pays à l’agonie.

 

Outre l’écriture, vous avez réalisé des documentaires et des films fictions, de même que vous avez été vous avez été éditeur et journaliste. Quel est votre domaine de prédilection ?

Pour être très honnête, tout ce que j’ai fait entre 1990, lorsque je suis rentré de Paris en Égypte, et  2005 ne me satisfait pas vraiment. J’ai l’impression d’avoir passé quinze années de ma vie à exercer toutes sortes d’activités culturelles, pour éviter de faire la seule qui m’intéressait vraiment : écrire. J’ai compris ce qu’était le bonheur en écrivant Taxi, mon premier livre. Les livres et moi sommes des jumeaux. L’écriture est ma maison. Je compte y rester.  

Interview réalisée à l’UNESCO, le 18 janvier 2011 par Jasmina Šopova.

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