18.12.2012 - ODG

La culture pour sortir de la crise... oui mais comment ? - "Le Monde" (France)

Article published in Le Monde on 18 December 2012

Dans une tribune publiée le 5 décembre dans ces colonnes, Laure Kaltenbach et Olivier Le Guay livrent un excellent plaidoyer sur la culture comme levier de croissance économique. L’UNESCO se réjouit de cette reconnaissance du lien entre culture et développement et s’il est permis de prolonger la réflexion, nous voudrions proposer notre témoignage de plusieurs décennies consacrées à mobiliser la culture pour le développement durable.

Une nouvelle économie créative émerge en effet au niveau mondial. De nombreux pays ont compris l’intérêt de la culture pour lutter contre la pauvreté et stimuler l’économie. Ils y consacrent des efforts importants, à des niveaux inconnus sur le vieux continent. C’est vrai en Chine, en Malaisie, en Indonésie. Au Brésil, le gouvernement vient de lancer la construction de 360 nouveaux centres pour les arts pour soutenir l’emploi dans les quartiers déshérités à travers tout le pays. En Inde, l’industrie cinématographique forme un secteur stratégique de premier plan avec la sidérurgie et l’informatique. Le secteur culturel a cessé d’être le parent pauvre de l’économie et affiche des taux de croissance à 2 chiffres au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique du Sud. Une question demeure, notamment en Europe : quelles politiques adopter, et comment s’y prendre ?

Une première chose est certaine : profiter pleinement du potentiel de la culture appelle à ne pas réduire celle-ci à sa dimension monétaire. Les biens culturels sont des sources d’emplois et de revenus, mais ils ne sont pas uniquement des marchandises. Ils portent des valeurs, des identités, ils sont vecteurs d’inclusion, d’épanouissement individuel et collectif. Cet aspect fondamental intéresse directement les sociétés en crise car les difficultés qu’elles traversent en Europe ne sont pas seulement économiques, mais aussi sociales. La crise affecte les mécanismes de solidarité, elle attise aussi la recherche de boucs émissaires, entre les pays et en leur sein. Les minorités, les immigrés, les défavorisés sont montrés du doigt et les attaques qu’ils subissent ont souvent des connotations culturelles. Sortir de la crise appelle au renforcement du lien social, surtout dans des sociétés plurielles. La valorisation de la diversité culturelle est une première réponse. L’UNESCO peut aussi témoigner que la reconnaissance internationale de traditions parfois minoritaires ou mal connues dans leurs pays d’origine rejaillit positivement sur l’identité du pays tout entier, dont les membres se réapproprient fièrement le patrimoine. Si un pays européen comme la Pologne a fait le choix d’investir plus d’1 milliard d’euros de fonds structurels européens dans ses infrastructures muséales, scolaires, les salles de concert et les bibliothèques, c’est autant pour des raisons éco-touristiques que pour donner à des régions parfois défavorisées une nouvelle estime d’elles-mêmes. Une logique similaire sous-tend la formidable initiative du Louvre-Lens, en France.

Valoriser la culture suppose en outre davantage que des investissements, publics ou privés. Toute stratégie culturelle efficace demande l’adoption de politiques publiques de protection du patrimoine et de développement des industries culturelles. Plusieurs Conventions internationales fixent des cadres et permettent le partage des bonnes pratiques. Elles ont nécessité des années de travail. Il reste encore à les intégrer dans les politiques locales. Les résultats des projets pilotes lancés par l’UNESCO pour soutenir les industries créatives donnent des résultats extrêmement positifs et montrent que la diversité culturelle est un gisement d’emploi – mais il faut maintenant passer à plus grande échelle. Les outils statistiques et les études d’impact de la culture sur la croissance – que l’UNESCO contribue à développer – sont prometteurs mais restent embryonnaires. Sans compter les programmes de formation des professionnels, d’éducation artistique ou de simplification des visas pour la libre circulation des artistes. Au dernier sommet de la Francophonie, le Président de la République française déclarait vouloir faire de l’espace francophone un espace de plus libre circulation des créateurs. Et c’est en effet une clé du succès : la culture s’enrichit au contact de la diversité. Le brassage peut accélérer le renouvellement des idées, et la coopération internationale joue ici un rôle de tout premier plan, y compris pour dynamiser des cultures locales.

L’UNESCO s’y consacre totalement, par la mise en œuvre de plusieurs Conventions, en particulier sur la protection du patrimoine mondial (Convention de 1972), le soutien aux politiques publiques de promotion de la diversité des expressions culturelles (Convention de 2005), ou du patrimoine culturel immatériel (2003). L’UNESCO vient d’examiner les candidatures au patrimoine immatériel de l’humanité. Mais tandis que l’obtention du « label » UNESCO est célébrée dans les médias comme un motif de fierté nationale, le travail de long terme qui l’accompagne suscite en général beaucoup moins d’intérêt médiatique et politique. Derrière l’inscription du fest-noz breton par exemple, l’enjeu est aussi de soutenir les métiers de la scène musique et du disque, l’artisanat, les relations entre générations dans la pratique festive des danses traditionnelles, la protection d’un espace naturel comme la bruyère des côtes bretonnes…

Si nous parvenons à convaincre les pouvoirs publics, les entreprises et les citoyens de la centralité de ces enjeux, alors oui, la culture pourra aider à sortir de la crise, et même davantage, poser les conditions du développement durable. Car si de nombreux pays en Europe se focalisent aujourd’hui – et c’est vital – sur la nécessité d’une reprise rapide, la culture nous projette aussi sur le long terme. L’UNESCO est la première à se féliciter que les sites du patrimoine mondial – 338 dans l’Europe à 27 – attirent les touristes et génèrent des revenus. Encore faut-il garantir cette attractivité à long terme, en évitant d’épuiser en quelques années des trésors accumulés au fil des siècles.

A l’heure où le monde cherche à concilier croissance rapide, durable et inclusive, il n’est pas étonnant que plusieurs pays – notamment émergents – misent sur le capital humain de la culture et de l’éducation pour y parvenir. Tel est l’objet des conférences des Nations Unies à Hangzhou et à Bali sur la culture et le développement, en 2013. Quand le nouveau président du Mexique déclare vouloir se positionner à l’avant poste de la culture hispanophone, le président de l’Indonésie répond que la diversité culturelle est la première source d’innovation du pays. Un mouvement est en marche et l’Europe, ce grand continent culturel, a de nombreux atouts à faire valoir.




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