L’ancien combattant que l’on empêcha de lutter pour la paix

Isaiah Diing Abraham Chan Awuol, éditorialiste politique sud-soudanais et ancien officier militaire, a été abattu devant chez lui en décembre 2012. © Reuters

Assassinat condamné par la DG de l’UNESCO, 21 décembre 2012

Isaiah Diing Abraham Chan Awuol – Soudan du Sud - Assassiné le 5 décembre 2012

Autrefois major de l’Armée populaire de libération du Soudan, Isaiah Diing Abraham Chan Awuol a survécu à la guerre civile qui a conduit à l’indépendance du Soudan du Sud. C’est sa carrière d’éditorialiste et de collaborateur sur des sites d’information en ligne qui lui a sans doute coûté la vie.

La guerre civile s’est achevée par la signature en 2005 de l’Accord de paix global. En janvier 2011, le Soudan du Sud a voté à une écrasante majorité en faveur de l’indépendance. Même ainsi, l’apaisement définitif demeure inenvisageable : les deux États se disputent encore des zones frontalières et des ressources pétrolières, et il arrive que les désaccords politiques internes soient résolus par la violence armée.

Âgé de 50 ans, Isaiah Diing Abraham Chan Awuol a mené une carrière mouvementée. Avant ses exploits militaires, il a suivi l’exemple donné par sa mère et été ordonné pasteur de l’Église épiscopale du Soudan. Il était aussi titulaire d’une maîtrise en administration des affaires de l’Université de Nairobi. Dans les années 1990, il a été employé par la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (UNMISS). À la fin de la guerre, Isaiah avait déjà souvent côtoyé la mort : trois de ses frères avaient péri dans les combats.

Le nouveau gouvernement du Soudan du Sud a confié à cet ancien héros de guerre un emploi confortable derrière un bureau. Isaiah a pourtant continué à écrire des éditoriaux et des commentaires politiques sous le pseudonyme biblique « Isaiah Abraham » dans des publications en ligne telles que le Sudan Tribune et les sites Gurtong et SudaneseOnline.

Pour ses nombreux lecteurs, Isaiah a fini au fil de ses articles par incarner la démocratie, l’égalité tribale et les idéaux du temps de la guerre. Il a d’emblée accusé les nouveaux responsables politiques locaux de détourner les recettes du pétrole et de fermer les yeux face à l’agitation de la rue. L’ancien combattant n’a pas non plus hésité à écrire qu’il fallait faire la paix et se réconcilier.

L’éditorial en ligne du Sudan Tribune publié le 27 novembre 2012 est son dernier article. Il s’y demandait quels avantages le gouvernement et le peuple du Soudan du Sud pouvaient tirer de leur soutien aux rebelles œuvrant sur la frontière septentrionale face à l’ancien ennemi soudanais, d’autant plus que les affrontements dans les provinces frontalières n’avaient pour seul résultat que de jeter d’innombrables réfugiés sur les routes du Sud. Abraham était convaincu que les autorités de Djouba devaient « de deux choses l’une, choisir entre la guerre et la paix. Or c’est la paix que veut notre peuple, et non la guerre ».

Isaiah Diing Abraham Chan Awuol avait reçu de nombreuses menaces suite à ses prises de position. Ces menaces ont été mises à exécution à l’aube du 5 décembre 2012. Plusieurs tireurs non identifiés se sont présentés au domicile de l’ancien soldat, dans le quartier de Gudele à l’ouest de Djouba. Ils l’ont traîné à l’extérieur et l’ont abattu.

Les assassins n’ont pas été arrêtés. Au cours de la fin de semaine pendant laquelle Isaiah Diing Abraham Chan Awuol a été enterré, les forces de sécurité sud-soudanaises ont tué onze manifestants lors d’une marche organisée contre les autorités locales dans la ville de Wau. L’ONU a averti que l’instabilité continue dans la zone frontalière entre le Soudan du Sud et le Soudan menace de provoquer une grave famine au printemps.

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Avertissement

La version originale de cet article est parue dans le journal finlandais Ilta Sanomat. Son contenu peut avoir été modifié et/ou mis à jour en fonction des informations parues après publication.

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La version originale en finnois de cet article est disponible ici.

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