25.03.2012 - Le Courrier de l'UNESCO

Malkovich : le théâtre dans la peau

John Malkovich à l'UNESCO, le 22 mars 2012, avant de prononcer son message à l'occasion de la 50e Journée mondiale du théâtre.

« Je ne prétends pas comprendre la plupart des problèmes du monde et encore moins pouvoir les résoudre », déclare John Malkovich dans un entretien accordé au Courrier de l’UNESCO à l’occasion de la 50e édition de la Journée mondiale du théâtre (27 mars 2012). « Tout ce que je peux, c’est faire du théâtre, c’est-à-dire donner à voir des scènes de la vie d’une personne ou d’un groupe de personnes ayant vécu d’une certaine manière à une certaine époque.

Je pense pouvoir ainsi inciter les spectateurs à réfléchir à leur propre nature, à leurs propres sentiments, à leurs propres opinions. Là est à mon sens la valeur du théâtre. Si elle n’est pas inestimable, elle est du moins très précieuse. »

John Malkovich  répond aux questions de Marie-Christine Pinault Desmoulins et Jasmina Šopova

Vous venez de mettre en scène « Les liaisons dangereuses », 24 ans après avoir tourné le film qui vous a rendu mondialement célèbre dans le rôle de Valmont. Pourquoi revenir sur le scénario de Christopher Hampton dans un théâtre parisien ?

Avoir joué dans le film de Stephen Frears relève du plus pur des hasards. En revanche, mettre en scène le célèbre roman de Choderlos de Laclos est un vieux projet que j’ai toujours eu envie de réaliser. Il m’a paru évident que la pièce devait être montée en français, la langue originale de l’œuvre.

Vous avez choisi de travailler avec de jeunes comédiens inconnus. Quelles en sont les raisons ?

À vrai dire, mon projet original impliquait une tout autre production, beaucoup plus lourde, avec des comédiens de renom. Confrontés aux difficultés de coordination d’emploi du temps des uns et des autres, ma collaboratrice Fanette Barraya, qui a fait l’adaptation du scénario en français, et mon décorateur Pierre-François Limbosch m’ont proposé l’idée de travailler avec des jeunes comédiens français inconnus. Un très long casting a alors eu lieu qui a fini par me convaincre que ce projet serait parfaitement servi par ces jeunes talents.

Vous-même étiez très jeune quand vous avez débuté au théâtre. Racontez-nous la naissance de cette passion.

C’était du temps de mes études. Je faisais de la théorie et de l’histoire du théâtre et je n’envisageais pas du tout devenir comédien ou réalisateur. C’est grâce à une amie d’université, qui était actrice, que mon intérêt pour la pratique du théâtre s’est révélé. La dernière année de mes études,  j’ai fait la connaissance de plusieurs jeunes acteurs qui m’ont proposé de les rejoindre au sein d’une troupe qu’ils étaient en train de fonder à Chicago : la Steppenwolf [d’après l’œuvre du romancier allemand Herman Hesse, Le loup des steppes]. C’était en 1976. Je dois avouer que je l’ai fait sans beaucoup de conviction. Mais nous avons eu du succès et la troupe continue d’exister à ce jour encore !

Travaillez-vous toujours avec eux ?

La dernière fois, c’était il y a sept ans. J’ai fait les costumes d’une de leurs pièces et j’y ai joué. Mais depuis, j’ai été très pris. J’ai monté deux pièces en France et une au Mexique. J’ai joué dans deux opéras à Vienne, en Autriche, qui sont en train de faire le tour du monde [La comédie infernale – Confessions d’un tueur en série, 2009 et Casanova, 2011].  Il ne me restait pas beaucoup de temps pour la Steppenwolf.

Fait-on du théâtre de la même façon en Europe, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud ?

Certes, il peut y avoir des différences culturelles, mais au bout du compte, le travail reste le même. Ce qui importe, lorsqu’on monte une pièce, c’est d’aller jusqu’au bout de sa quête. Et c’est en cela que le théâtre est universel. Pour ce qui est des méthodes de travail, je dirais qu’elles varient non pas en fonction de la culture, mais de la personnalité du metteur en scène.

Cette année, vous êtes l’auteur du message traditionnel adressé à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, le 27 mars. Quel est l’idée-clé de votre message.

Que nous sommes tous coupables de ne pas faire aussi bien qu’il le faudrait.

Vous y encouragez vos pairs à « définir la question la plus fondamentale : comment vivons-nous ? » Pourriez-vous développer cette idée ?

Je pense que la formule est claire : Comment vit-on ? Comment ressent-on les choses ? Quel contenu donne-t-on à son existence ?  Quel est le sens de notre existence ? Comment nous comportons-nous avec nous-mêmes et avec les autres. Ce sont autant de questions que le théâtre doit poser pour inciter le public à se poser les mêmes questions.

Vous y encouragez également vos jeunes collègues à surmonter les obstacles qui se dresseront devant eux : l’adversité, la censure, la pauvreté et le nihilisme. Quels sont ceux que vous avez dû surmonter ?

Pour ma part, je n’ai pas eu à surmonter beaucoup d’obstacles. Mon parcours a été très facile. Soyons honnête, sans causer de malentendus : être né aux États-Unis, dans les années 1950, dans une famille blanche, c’est déjà une forme de chance. Mais il faut penser à tous ceux qui vivent et travaillent dans des situations difficiles.

Concrètement, comment peut-on encourager les jeunes à faire du théâtre ? En passant par l’éducation ? En finançant leurs projets ?

Le financement n’est pas un enjeu pour le théâtre, comme il l’est pour le cinéma. Je crois que ce qui compte vraiment, c’est de montrer l’exemple en réalisant des spectacles intéressants, touchants et profonds.  Il faut faire preuve de talent, de vision, de rigueur. Un jeune peut devenir un « accro du théâtre », juste après avoir vu une très belle pièce.

Contrairement au cinéma, le théâtre n’exige pas de gros moyens. On peut faire du théâtre n’importe où, n’importe quand. Il suffit d’une personne sur scène et  d’une personne dans le public !

Entre le cinéma et le théâtre, quelle forme d'art privilégiez-vous ?

Si je dois vraiment choisir, je dirai le théâtre. Le théâtre est organique et éphémère comme la vie. Le cinéma, c’est de la manipulation permanente. Tout est truqué à chaque instant : les images, les sons…  Comparer le cinéma au théâtre reviendrait à comparer un disque à un concert. Vous pouvez enregistrer un disque sans connaître la moindre note de musique. Vous ne pouvez pas vous produire sur scène si vous ne savez pas jouer.

Certes, le cinéma offre un éventail de possibilités bien plus large que le théâtre. Dans un film, vous pouvez prendre un verre avec Frédéric Mitterrand, vous pouvez aller au Cambodge, dans un camp des khmers rouges, vous pouvez faire un tour à la Maison blanche ou sur une plage du Costa Rica. Au cinéma, il y a de la place pour tout, mais pas tant pour la réflexion, qui est précisément l’atout du théâtre. Et c’est pour cela que ces deux arts sont si différents qu’on ne peut pas les comparer.

Depuis ma jeunesse j’entends dire que le théâtre est en train de mourir depuis deux mille ans ! C’est peut-être vrai. Parmi les raisons de cette agonie, on peut certainement compter la rivalité avec le cinéma. Le cinéma est beaucoup plus difficile à faire que le théâtre, mais il est beaucoup plus accessible au grand public.  Cela dit, autant de temps que le théâtre accompagnera la réflexion sur la vie, le cinéma ne pourra pas le remplacer.

Comment est née l’idée du film de Spike Jonze  Dans la peau de John Malkovich, sorti en 1999 ?

C’est au scénariste Charlie Kaufman qu’il faut le demander. Je dois dire que je n’ai pas été assez curieux pour lui poser la question. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’après avoir lu les 30 premières pages – dans lesquelles mon personnage n’apparaît pas encore – j’ai été convaincu du talent hors du commun  de ce jeune écrivain américain. Et lorsque j’ai fini la lecture du scénario, je n’ai pas pensé un instant à moi. Le John Malkovich du film n’a rien à voir avec moi. C’est une figure publique créée par une infinité de choses qui ne m’intéressent pas particulièrement. Tout cela pour dire que j’ai beaucoup d’estime et d’amitié aussi bien pour Charlie Kaufman que pour Spike Jonze, que je trouve le film génial, mais que je ne l’ai pas vécu comme une expérience très personnelle.

Et vous, comment vous sentez-vous dans la peau de John Malkovich ?

Il ne m’intéresse pas spécialement. Je n’y pense pas. Sa carrière ne me réoccupe pas. Ce qui me préoccupe, c’est mon travail, ce qu’il me reste à accomplir, les pièces, les films, l’écriture, ce qui est devant moi.

Précisément, qu’est-ce qui est devant vous ?

Beaucoup de projets. J’espère pouvoir bientôt filmer la pièce Les liaisons dangereuses avec l’un de mes très grands amis, le producteur portugais, Paulo Branco, avec qui je travaille depuis de longues années. Il a également l’intention de filmer un des opéras que nous avons montés à Vienne.  

Le 10 avril, je commence une tournée de deux semaines au Mexique, à Guadalajara  et à León.  Ensuite, je retourne en Europe, en Allemagne, pour me produire à Brême, avec la pièce-opéra Casanova. Puis, je vais à Prato, en Italie, pour terminer ma collection printemps-été 2013 de vêtements pour hommes, avant d’entamer une tournée pour Warm Bodies, film de Jonathan Levine que j’ai fait à l’automne 2011, à Montréal, au Canada.

En septembre, nous retournons en Amérique latine avec La Comédie infernale et Casanova et après je crois que je vais tourner la deuxième partie du film RED [Retired, Extremely Dangerous], tourné il y a deux ans.  

Entre temps, j’ai également le projet d’aider le jeune acteur, réalisateur et producteur  mexicain Diego Luna dans la réalisation de son deuxième film qu’il consacre au  syndicaliste Cesar Chavez.

Le mot de la fin ?

Je l’emprunterai à Williams Faulkner, sans doute le plus grand romancier américain : « Les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots ».

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Plus d'informations sur la Journée mondiale du théâtre  (le 27 mars)




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